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Homélie lors de la messe annuelle des responsables politiques - Sainte-Clotilde, mardi 2 décembre 2008
« Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » (Lc 10, 23). Cette apostrophe de Jésus à ses disciples nous laisse parfois perplexes. Bien sur, nous pouvons l’interpréter comme une bénédiction qui vise exclusivement les disciples qui avaient assisté en témoins émerveillés aux événements historiques de la venue du Christ et du déroulement de son ministère.
Mais dans la foi chrétienne, les Écritures ne sont pas seulement un récit historique sans pertinence actuelle. Elles sont aussi reçues dans la foi comme Parole de Dieu aujourd’hui pour nous.
Ainsi la joie du Christ qui exulte sous l’action de l’Esprit-Saint dit quelque chose sur notre situation aujourd’hui, comme la prophétie d’Isaïe dit quelque chose sur ce que nous vivons actuellement. Le monde nouveau de justice et de paix, qu’a inauguré le Messie « sorti de la souche de Jessé » (Is 11, 1), peut nous faire rêver dans les moments difficiles que traverse le monde, ou peut-être peut-il aussi faire partie du témoignage de la foi chrétienne d’annoncer une véritable espérance.
Permettez-moi simplement ce soir de partager avec vous quelques uns des motifs de cette espérance.
Il y a bientôt trois mois, nous avons eu la joie d’accueillir le Pape Benoît XVI en France, et je sais que nombre d’entre vous ont tenu à participer à l’un ou l’autre des rassemblements qui ont marqué son passage parmi nous ou du moins à en suivre les échos médiatiques. Même si certains pontifes du commentaire infaillible ont peiné à en prendre leur parti, tous ont bien dû s’incliner devant les faits : la figure de l’Église catholique en France, telle qu’elle apparaissait était celle d’un corps vivant et motivé, essentiellement composé de jeunes adultes ou de jeunes familles ; un corps certes très diversifié, mais serein et uni dans la profession de foi ; un corps joyeux et heureux de vivre ce moment intense.
Nous sommes bien éloignés des images stéréotypées, que véhiculent encore paresseusement quelques informateurs, d’une Église de vieillards, sans prise sur les jeunes générations, sans intelligence sur le temps que nous vivons, sans prise sur la réalité, en voie de dégénérescence rapide et d’extinction sociale. Bref, d’une force sociale qui ne serait plus qu’une faiblesse dont il n’y aurait pas lieu de s’inquiéter. À ce jour, je ne crois pas qu’il y ait en France beaucoup de corps sociaux qui offrent une telle vitalité et une telle sérénité.
Je n’en tire aucun motif de triomphalisme, mais pour des personnes aussi averties que vous de la vie publique, je pense que cette vitalité est une espérance non seulement pour les catholiques, mais encore pour la société dans son ensemble.
Un deuxième motif d’espérance me vient d’une certaine appréciation de l’évolution des mentalités dans notre société. Vous trouvez peut-être que je suis exagérément optimiste, mais il me semble que nos concitoyens sont plus ouverts aux questionnements éthiques qu’ils ne l’étaient il y a une quinzaine d’années. Sans doute, différents événements et différents courants d’opinion ont-ils contribué à cette évolution.
Permettez-moi de vous dire que je compte parmi ces éléments le courage personnel et politique d’un certain nombre d’élus qui n’ont jamais accepté de se plier aux diktats des idées toutes faites et qui ont eu assez de détermination pour témoigner de leurs convictions, non seulement à l’égard de leurs adversaires politiques, mais aussi à l’égard de leurs amis, ce qui est parfois plus difficile.
Plus de modestie envers les prouesses économiques de notre système, c’est le moins que l’on puisse dire ; moins de crédulité naïve dans les grandes promesses thérapeutiques jamais étayées par des résultats vérifiables ; plus de sensibilité à la fragilité de notre environnement et à l’irresponsabilité de la gestion des ressources naturelles sont autant de facteurs qui nous ont conduits à plus de réalisme et plus d’esprit critique.
Aujourd’hui il est à nouveau possible de réfléchir et de poser certaines questions de sagesse, censurées il y a encore quelques années. Cette plus grande liberté d’esprit n’élimine pas les campagnes de lobbying et leurs informations partiales ou mensongères. Elle permet du moins de les identifier et de les nommer sans être stigmatisé comme les derniers représentants de l’obscurantisme.
Cette plus grande liberté dans l’expression de convictions différentes sur la dignité de l’homme et sur son avenir est une ressource précieuse en ces temps où nous allons être entraînés dans le grand débat des États Généraux sur les lois de bioéthique.
Si nous souhaitons que ces débats soient vraiment généraux et ne se réduisent pas à des luttes d’influence entre les diverses idéologies ou entre les représentants des lobbies économiques, il nous revient de faire entendre des arguments de raison. Le travail qui a été mené par la Conférence des évêques de France sur ce sujet a abouti à un dossier important que vos évêques vont vous transmettre.
Il réunit les avis de différents spécialistes sur les questions retenues pour les États Généraux. Notre propos n’est pas d’imposer à la société des vues particulières, mais de fournir des éléments d’appréciation dans le dialogue auquel nous sommes invités.
Plus profondément, il pose une question de droit dans le fonctionnement de notre démocratie. Nous savons bien que le droit positif, dont vous avez la lourde charge d’établir l’expression législative, ne peut pas être une simple répétition des principes fondamentaux.
Il doit être l’expression de leur mise en œuvre dans une législation pratique. Mais nous savons aussi que le droit positif ne peut pas se borner à rappeler les grands principes en formulant aussitôt la liste des dérogations qui permettront de les transgresser avec l’approbation du législateur.
En cette année où nous fêtons avec la grandeur qui convient le soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, il peut ne pas être inutile de rappeler que cette déclaration n’est pas une simple invocation sans effet pratique.
Si la loi définit des frontières à ne pas franchir, elle ne peut pas, en même temps, fournir les moyens de les violer sans infraction. Après plus de dix ans sous le régime des premières lois de bioéthique, l’expérience nous montre que les exceptions ne sont souvent que une manière déguisée de donner une autorisation en sauvegardant l’attachement aux grands principes.
À moins que ce ne soit une tactique pour abaisser les résistances et accoutumer les consciences à la transgression. Un peu de recul permet de faire une véritable évaluation des enjeux et des risques et d’appliquer à l’égard de l’homme et de l’humanité le fameux principe de précaution dont on se réclame si volontiers pour tant de sujets bien moins importants.
Un troisième motif d’espérance peut nous venir des difficultés mêmes que nous traversons. Les contraintes du système économique dans lequel nous fonctionnons nous amènent, qu’on le veuille ou non, à reconnaître que les ressources de notre univers sont limitées et que le rêve d’un développement indéfini de notre mode de vie touche à ses limites lui-aussi.
L’accroissement continu de la consommation ne peut plus être le seul moteur de l’activité économique et c’est toute une conception de l’existence qui se trouve remise en cause. Pourquoi ne pas espérer que cette remise en cause, si elle n’est pas escamotée par des promesses illusoires, permette à nos concitoyens de retrouver ou d’inventer de nouvelles aspirations, de nouveaux objectifs et de nouvelles satisfactions ?
Les transformations d’une société sont des changements très lents et qui se mesurent en décennies. Les épreuves que nous rencontrons sur les chemins de l’histoire marquent parfois la fin d’un monde.
Elles peuvent être aussi les germes d’une nouveauté que nous ne connaissons pas encore. Le regard de la foi sur la vie des hommes nourrit l’espérance que Dieu aujourd’hui encore fait toutes choses nouvelles. Notre tâche de chrétiens est de chercher avec confiance et détermination les éléments de cette nouveauté et de les faire ressortir en même temps que nous nous employons à les soutenir et à les faire fructifier.
J’en suis convaincu, la promesse d’un monde nouveau fait de justice et de paix n’est ni une utopie ni une illusion, elle est la promesse de Dieu pour chaque époque de l’histoire des hommes, -et donc pour la nôtre-. Elle est la conviction qui nous soutient devant les difficultés quotidiennes. Elle est la motivation qui nous anime quand nous défendons la dignité humaine. Elle est notre espérance !

+ André cardinal Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie du 2e dimanche de l’Avent - Notre-Dame de l’Arche d’Alliance, dimanche 7 décembre 2008
Frères et Sœurs,
À mesure que nous avançons vers la célébration de la Nativité, la liturgie, de semaine en semaine, nous invite à réfléchir sur le chemin dans lequel Dieu nous engage pour accueillir son Fils. Puisque Dieu est tout puissant et qu’il fait ce qu’il veut, nous aurions pu imaginer qu’il soit intervenu dans l’histoire des hommes sans laisser s’écouler tant de siècles et un si grand délai. Très naturellement, nous pouvons nous demander si Dieu n’est pas en retard pour tenir sa promesse. L’épître de saint Pierre que nous avons entendue, nous donne une clef pour comprendre le sens de ce temps qui s’écoule avant l’achèvement du dessein de Dieu. Il nous est dit : « C’est pour vous que Dieu patiente, car il n’accepte pas d’en laisser quelques-uns se perdre mais il veut que tous aient le temps de se convertir » (2P 3, 9). Alors, nous comprenons que la venue du Fils de Dieu dans notre chair n’est pas simplement un acte décidé par Dieu de manière arbitraire, mais un événement qui s’insert dans l’histoire de la rencontre de Dieu et des hommes au long des siècles, et que tout au long de ce chemin chaque génération est invitée à recevoir à nouveau la promesse de Dieu et à convertir sa vie.
C’est le sens de la prophétie d’Isaïe que nous avons entendue : Dieu se prépare un chemin à travers le désert. Pendant plusieurs siècles il a conduit son peuple et l’a préparé pour l’avènement de la nouvelle alliance. À travers les événements souvent dramatiques de l’histoire d’Israël (l’invasion du pays, l’exil, l’occupation étrangère…), alors que tout semblait contraire à la promesse de Dieu, les prophètes invitaient le peuple à reconnaître un appel et à accueillir « une terre nouvelle et des cieux nouveaux, où résidera la justice. » (2P 3, 13) Aujourd’hui, ce même chemin de conversion nous est encore proposé.
Cette conversion consiste d’abord à renoncer à ce qui fait le cœur de notre péché. Il ne s’agit pas tant de nos petites fautes morales quotidiennes, auxquelles il faut bien sûr renoncer et dont il faut nous corriger. La racine du péché qui habite notre cœur est de nous détourner de Dieu, de vivre dans l’indifférence par rapport à Lui, comme s’Il n’était pas là, de l’éliminer de l’histoire des hommes, de notre propre histoire et de nos vies. Le péché principal de notre humanité c’est bien de croire qu’elle peut réaliser son salut, atteindre le bonheur et surmonter la mort, sans avoir besoin de Dieu. Mais Dieu nous conduit pas à pas, année après année, siècle après siècle, pour nous faire comprendre qu’il désire profondément que nous parvenions à cette terre nouvelle, mais que l’avènement de ce monde de justice selon sa promesse ne peut pas être une conquête que nous ferions par nos propres forces et sans Lui. Si bien que la première conversion à laquelle nous sommes invités par les prophètes, et par Jean-Baptiste « le plus grand d’entre eux » (Mt 11, 11), c’est d’abord l’acte de foi, la reconnaissance que nous recevons tout de Dieu, et que, en retour, nous devons offrir tout à Dieu. Préparer le chemin du Seigneur à travers les déserts de notre monde c’est reconstruire, année après année, notre vie autour de la présence de Dieu.
En ces jours où nous nous préparons à accueillir le Christ, nous pouvons réfléchir et nous demander quel espace nous laissons véritablement à Dieu dans notre vie. Est-il simplement une référence générale et lointaine, ou a-t’il une place concrète dans notre existence de chaque jour ? Quel temps prenons-nous le matin, le soir, et dans la journée pour nous remettre devant lui, pour lui exprimer notre foi, notre faiblesse et nos hésitations, pour lui dire : « Tu es là Seigneur, et je veux être avec toi. Je ne sais pas très bien comment je devrais faire, je ne sais pas très bien ce que je dois changer mais je sais que je veux vivre avec toi. Seigneur, donne-moi de croire, donne-moi d’être vraiment présent à ton amour, à ta venue, à ta promesse. » ? Ce moment peut être bref. Ce qui importe c’est la qualité de notre présence. Si nous faisons régulièrement cet acte de foi, alors la lumière de Dieu éclaire notre vie et nous fait découvrir progressivement ce que nous devons changer dans notre manière d’être et ce que nous pouvons renouveler pour vivre vraiment dans cette communion avec Dieu. « Dans l’attente de ce jour frères bien-aimés, faites donc tout pour que le Christ vous trouve nets et irréprochables dans la paix » (2P 3, 14). Frères et sœurs, nous préparer à célébrer la venue du Christ, c’est ouvrir dans nos cœurs l’espace et la brèche pour qu’il puisse vraiment venir à nous, pour toucher notre cœur et renouveler notre manière de vivre. Comme saint Pierre nous y invite, nous pouvons passer en revue un certain nombre d’aspects de notre vie : comment sommes-nous en relation avec les autres, comment mettons-nous en pratique le commandement de l’amour, comment essayons-nous de construire quelque chose à travers notre existence, comment laissons-nous la générosité de Dieu transformer notre égoïsme, comment entendons-nous les appels au partage et à la fraternité, comment sommes-nous des artisans de paix ? Pour chacune de ces questions je ne doute pas que nous puissions trouver dans notre existence quelque chose à bouger et à convertir. Et quand nous l’avons trouvé nous venons avec confiance nous placer sous la miséricorde de Dieu, accueillir son pardon, recevoir un renouveau de la force de notre baptême dans notre vie et devenir davantage disciples du Christ.
Ce chemin de conversion n’est pas un chemin de tristesse ou d’angoisse, mais un chemin tout empli de joie. Il est illuminé par l’invitation de Dieu que le prophète Isaïe nous rappelait tout à l’heure : « Consolez, consolez mon peuple. Parlez au cœur de Jérusalem » (Is 40, 1). Ce chemin est éclairé par la promesse de celui qui vient. La bonne nouvelle est proposée aux hommes, à nous d’abord et à travers nous à tous ceux qui attendent notre témoignage : « Dites aux villes de Juda voici votre Dieu, voici le Seigneur Dieu » (Is 40, 9-10). Par la conversion de nos vies, la manière dont nous mettons à nouveaux frais l’Évangile en pratique, et dont nous témoignons de l’amour et de la miséricorde de Dieu, nous annonçons au monde d’aujourd’hui que le Seigneur vient, et que celui que nous attendons est « un berger qui conduit son troupeau, qui rassemble les agneaux, qui les porte sur son cœur, et prend soin des brebis qui allaitent leurs petits » (Is 40, 11), qu’il est le Père des hommes.
Amen.


Homélie pour la Fête de l’Immaculée Conception - Notre-Dame de Paris, 8 décembre 2008
Frères et Sœurs,
« Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole » (Lc 1, 38). C’est l’ultime réponse que fait la Vierge à l’Ange Gabriel avant qu’il ne la quitte. D’emblée, nous sommes attirés par la démarche et l’attitude de foi que ces mots de Marie manifestent, puisqu’il s’agit pour elle d’accepter une mission dont elle ne sait ni ce qu’elle représente, ni comment elle s’accomplira.
Et nous sommes tentés d’interpréter cette disponibilité de la servante du Seigneur, qui devient disciple en mettant en œuvre la Parole de Dieu, en des termes moraux, comme si la Vierge Marie avait une sorte de disposition particulière au service. Nous oublions alors ce qui a précédé cette déclaration et cet acte de foi. Quand Dieu par les paroles de l’ange dit à Marie : « Tu es comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Lc 1, 28) et encore « Tu as trouvé grâce auprès de Dieu. » (Lc 1, 30), il met en place lui-même le cadre de la relation dans laquelle Marie est appelée à lui répondre. Nous avons peut-être tendance à affaiblir le sens de ces deux expressions, « Tu es comblée de grâce » et « Tu as trouvé grâce auprès de Dieu ».
Mais il s’agit ici du sens fort des mots : Marie peut être déclarée pleine de grâce, comblée de grâce, parce qu’elle connaît la plénitude de la grâce, parce qu’il n’y a rien en elle qui empêche la grâce de Dieu de s’exprimer, parce que rien en elle ne peut faire obstacle à la volonté de Dieu, parce qu’il n’y a en elle aucune trace de résistance, ni aucune cicatrice de la blessure originelle, parce qu’elle est toute entière donnée à la grâce. C’est ce que le dogme de l’Église exprime dans un autre registre de vocabulaire par « Immaculée conception ».
Marie est celle qui a été conçue sans péché et qui est donc totalement offerte à l’action de Dieu, pleinement habitée par la grâce de Dieu, « pleine de grâce » comme nous le disons dans le Je vous salue Marie.
Ce statut particulier de la Vierge Marie n’est pas le résultat d’un effort personnel de sa part, ou de dispositions particulières qu’elle aurait généreusement mises en œuvre. C’est vraiment le don de la grâce : « 
Tu as trouvé grâce auprès de Dieu ». C’est par une décision vraiment gratuite de Dieu, c’est-à-dire sans explication rationnelle, que Marie a été préservée du péché originel et de ses conséquences.
Et c’est pourquoi elle est totalement et pleinement libre pour accueillir la mission que Dieu lui confie et pour offrir la plénitude de son existence à l’appel de Dieu.
De plus, ce don exceptionnel de la grâce n’est pas un événement singulier qui ne concernerait que la personne de Marie de Nazareth. Même si elle est évidemment concernée au premier chef, nous devons comprendre le sens de cette grâce faite à Marie à la lumière de ce que saint Paul nous dit dans l’épître aux Ephésiens, en plaçant l’évènement de Nazareth dans la lumière d’une disposition qui transcende l’histoire de l’humanité et dépasse le cadre du temps. « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ.
Dans les cieux il nous a comblés de sa bénédiction spirituelle. Il nous a choisis avant la création du monde » (Ep. 1, 3-4). « Avant la création du monde » c’est-à-dire avant que rien n’existe, ni rien de ce que nous connaissons, ni l’espace, ni le temps.
Car le lieu propre de cette décision primordiale de Dieu n’est pas le temps de l’histoire humaine, mais le cœur même de Dieu. C’est au cœur de la relation trinitaire que va se décider ce choix « pour que nous soyons dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard » (Ep. 1, 4).
C’est dans cette décision antérieure à toute existence, que Dieu va appeler à l’existence ces êtres dont il veut faire ses fils dans le Christ. Cet appel est plus qu’une réponse au péché originel, car il lui est antérieur.
La grâce de Dieu n’est pas simplement une sorte de réparation après coup des faillites et des faiblesses de la liberté humaine, mais l’acte fondateur antécédent à tout ce que nous connaissons.
Cette grâce qui atteint la Vierge Marie, et qui, à travers elle, est destinée à tous les hommes et à toutes les femmes de tous les temps, cette grâce est à la fois une prévenance de Dieu et une surabondance de son amour. Ainsi, quand nous prions par l’intercession de Marie, la Vierge Immaculée, nous sommes tout entier entraînés dans le dynamisme universel de la création, de la rédemption et de l’accomplissement du plan de Dieu.
Nous sommes transportés du même mouvement des origines à l’accomplissement des temps, de l’alpha à l’oméga, dans le Fils conçu de l’Esprit Saint et né de la Vierge Marie. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - 3e dimanche de l’Avent - Saint Germain l’Auxerrois, dimanche 14 décembre 2008
Frères et Sœurs,
Laissez-moi vous dire d’abord combien je suis heureux de célébrer cette eucharistie avec vous. Dimanche après dimanche, j’essaye de me rendre dans toutes les églises de Paris, pour présider l’offrande du peuple saint devant Dieu. Cette joie est redoublée aujourd’hui par la liturgie de ce troisième dimanche de l’Avent, auquel la tradition chrétienne a donné le nom Gaudete, selon le premier mot de l’introït et les termes de saint Paul dans l’épître aux philippiens : « Réjouissez-vous » (Ph 4, 4). Je suis pour vous le messager de cette invitation à la joie, même si je sais bien, qu’aujourd’hui, beaucoup d’éléments de la vie du monde et de notre propre vie ne portent pas à l’allégresse. Comment faire face à cette situation ? Comment les chrétiens peuvent-ils se présenter comme témoins et messagers de la joie sans paraître, et sans être, indifférents à ce qui arrive dans le monde ? Comment peuvent-il être profondément et très sincèrement joyeux, tout en partageant tout ce qui fait la vie de nos contemporains, tout en affrontant avec eux les défis de cette existence, tout en supportant comme eux, ni plus, ni moins, les difficultés de la situation présente, que ce soit les difficultés économiques et financières ou plus profondément les conséquences d’une crise infiniment plus profonde de civilisation et de culture.
Devant les événements du monde qui marquent notre temps, les chrétiens sont soumis à plusieurs tentations. La première serait de se laisser complètement démolir, décourager et bouleverser par tout ce qui arrive, et de perdre cette « sérénité remarquée de tous les hommes » (Ph 4,5) qui est pour saint Paul, le signe de notre communion dans la grâce : « Ne soyez inquiets de rien, mais qu’en toute chose, par la prière et la supplication, avec des actions de grâce, vos demandes se fassent connaître à Dieu. Et la paix de Dieu gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. » (Ph 4, 6-7). Il nous faut apprendre à ne pas perdre cette paix du cœur et cette sérénité de notre vie intérieure, sans tomber dans l’indifférence à ce qui arrive mais en nous appuyant sur la confiance dans l’amour de Dieu pour l’humanité et sur la puissance de la prière.
La deuxième tentation serait de nous constituer en réduit. Si tout va mal, pourquoi ne pas essayer de construire un petit oasis, un petit asile où l’on se débrouillerait pour que tout aille bien ? Mais pouvons-nous garder notre paix et notre sérénité en nous retirant et en menant notre vie sans nous occuper de ce qui se passe pour le reste du monde !? Nous savons que cette tentation n’est pas illusoire. À travers l’histoire de l’Église, un certain nombre d’hérésies et de schismes ont été provoqués par ce désir de constituer une Eglise de purs, à l’abri des vicissitudes du monde et de ses difficultés. Mais le Christ n’est pas venu pour cela. Dieu n’a pas un dessein limité à certains hommes, mais veut les rassembler et les entraîner tous dans le salut, en suscitant leur liberté pour qu’ils répondent à son appel. Jésus n’a pas voulu se retirer dans un abri du désert avec ses disciples, et laisser le reste d’Israël et du monde se débrouiller. Certes à certains moments, il part à l’écart pour prier son Père. Mais c’est pour ensuite se laisser entourer, toucher, absorber pourrait-on dire, par la foule. Et il sait bien - et tout le monde se charge bien de le lui rappeler- que cette foule n’est pas toute pure, que ceux qui l’entourent, l’interrogent et le sollicitent ne sont pas des saints et qu’ils sont même des pécheurs. Mais Jésus en fait justement une des lois de son ministère, un but que sa mission lui impose : « Ce ne sont pas les biens portants qui ont besoin de médecins mais les malades. Je ne suis pas venu pour les justes mais pour les pécheurs » (Mt 9, 12-13). Cette loi de la mission du Christ s’impose aussi aux membres de son Église. Ils ne sont pas appelés à vivre avec le Christ pour ne plus vivre avec les hommes, mais à vivre avec Lui pour devenir ses témoins au milieu des hommes.
L’évangile que nous venons d’entendre nous montre la figure de Jean-Baptiste dont le ministère en Judée fut précisément d’être une présence prophétique, c’est-à-dire une présence qui dévoile quelque chose et interroger tous ceux qui en sont témoins. Les juifs envoient depuis Jérusalem des prêtres et des lévites pour questionner Jean, pour savoir qui il est, au nom de qui il prêche, pourquoi il appelle à la conversion et baptise. Car s’il donne, comme son nom le rappelle, un baptême de repentance pour la conversion, au nom de qui le fait-il ? Serait-il le Messie ? Pour nous la question se pose d’une manière semblable : de quel droit pouvons-nous nous présenter pour annoncer la Bonne Nouvelle d’un chemin nouveau, d’une vie nouvelle, d’une plus grande liberté dans l’obéissance à Dieu, d’une plus grande pureté du cœur dans l’écoute de sa parole et la mise en pratique de ses commandements ? Certainement pas en notre nom. Qui serions-nous pour faire la leçon aux autres et pour appeler les pécheurs à la conversion comme si nous-mêmes n’avions pas besoin d’être convertis ? Jean-Baptiste n’annonce pas un baptême de conversion en son nom propre mais au nom de celui qui vient derrière lui : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert, redressez le chemin du Seigneur. Moi je baptise dans l’eau, mais au milieu de vous quelqu’un est là que vous ne connaissez pas : lui qui, venu derrière moi, est maintenant devant moi » (Jn 1, 23..26-27).
Ainsi, frères et sœurs, la présence et la vie des chrétiens au milieu du monde n’est pas une sorte d’appel au ralliement, ou de campagne électorale. Il ne s’agit pas d’une mission échevelée, mais tout simplement de la présence au milieu des hommes de la vie de Dieu, de la grâce baptismale et de la force de l’Esprit-Saint. Nous ne sommes pas au milieu des hommes pour nous manifester, nous révéler et nous faire connaitre, mais pour devenir les témoins de Celui qui vient, de celui qui est présent et n’est pas encore reconnu : « Au milieu de vous quelqu’un est là que vous ne connaissez pas » (Jn 1, 26). Notre présence est comme le doigt de Jean-Baptiste tel que le montrent tant d’œuvres d’art. Elle désigne celui qui vient et qui est déjà là, celui qui est vivant au milieu de nous et celui qui annonce son retour et sa venue.
Ainsi notre foi en l’incarnation du Fils de Dieu, notre foi en la Parole du Christ, notre foi en la fidélité de Dieu répandue en nos cœurs par l’Esprit Saint, établit chacun de nous dans la sérénité et la paix, nous garde dans la confiance et nous permet de vivre vraiment en ce monde dans la joie des enfants de Dieu.
Amen.


Homélie de la messe de la Nuit de Noël - Notre-Dame de Paris, 24 décembre 2008
Frères et Sœurs,
Au moment où nous célébrons la fête de la Nativité du Christ, nous sommes habités par des sentiments contraires. D’un côté, nous sommes invités à la joie et à la fête. D’ailleurs autour de nous, nous voyons bien des gens qui n’ont plus aucune connaissance et aucun attachement à la personne de Jésus et qui pourtant se donnent beaucoup de mal et dépensent beaucoup d’argent pour que, au moins pendant quelques heures, la fête de Noël leur permette d’oublier la dureté des temps et les tristesses de leur vie. Le champagne et les cotillons leur tiennent lieu d’espérance. Pour nous, qui savons pourquoi cette nuit est une nuit d’allégresse, nous nous réjouissons en vérité de la naissance du Sauveur. Mais d’un autre côté, les difficultés présentes de l’histoire des hommes : les difficultés économiques, les pays en guerre, les populations soumises à la malnutrition ou à la famine, les personnes déplacées, les réfugiés regroupés dans des camps ou dans nos centres de rétention administrative, ne cessent d’être étalées dans nos informations quotidiennes. Elles provoquent chez nous une certaine gêne, comme si nous avions mauvaise conscience. Quand tant d’hommes souffrent, pouvons-nous nous laisser aller à la joie sans paraître insensibles à la misère du monde ou sans être taxés d’irréalisme ?
Il nous faut accepter ce malaise car il est révélateur de la réalité que nous vivons. Nous recevons en cette nuit sainte la promesse de Dieu annoncée par les anges aux bergers : « Paix sur la terre aux hommes que Dieu aime ! » (Lc 2, 14). Non seulement nous la recevons, mais nous croyons qu’elle est une parole authentique qui nous est destinée autant qu’aux bergers de Bethléem. Cette promesse n’est pas une sorte de formule magique qui effacerait comme par miracle toutes les difficultés de l’existence. Elle est une promesse qui nourrit notre espérance tout au long de l’histoire de l’humanité : Dieu aime les hommes et veut leur donner sa paix.
Et cette certitude nous confronte inévitablement à l’épreuve de la foi et à la question qui traverse toute la destinée des hommes : Comment croire à l’amour de Dieu pour l’humanité et à sa promesse de la paix quand nous sommes soumis à toute sorte d’épreuves par la vie ? Comment l’amour de Dieu est-il compatible avec la misère de l’humanité ? Or en cette sainte nuit, nous reconnaissons que le Dieu tout-puissant vient se manifester à l’humanité, non pas dans ce que nous savons de la puissance des empires, dont nous connaissons par ailleurs la fragilité, mais dans l’extrême faiblesse de cet « enfant nouveau-né couché dans une mangeoire. » (Lc 2, 16) Il se présente comme le Sauveur du monde, mais le salut qu’il apporte et qu’il réalise n’est pas l’écrasement des forces du mal par sa puissance. Il nous sauve non par une victoire spectaculaire sur les forces du mal mais par le don de sa vie qu’il fait dans l’amour. Il nous donne ainsi la plus grande leçon de catéchisme, celle que nous ne devrions jamais oublier : ce qui a sauvé le monde, ce qui sauve le monde, ce qui sauvera le monde, c’est l’amour.
Et nous devons encore aller plus loin dans la découverte des mœurs de Dieu qui nous sont révélées dans le Mystère de Noël. L’amour dont Dieu nous aime n’est pas une manière de posséder l’autre pour son propre bien-être ou son plaisir. Aimer, c’est se rendre dépendant de celui qu’on aime et se mettre à son service. Jésus en a donné une ultime leçon après la Cène, dans le Lavement des pieds. C’est ainsi que nous découvrons le chemin par lequel nous pouvons sortir de la contradiction qui nous habite. L’amour de Dieu et la misère de l’humanité ne s’accordent pas par des subtilités philosophiques qui maintiendraient ensemble les contraires. L’amour de Dieu assume la misère de l’humanité en épousant lui-même cette misère, en prenant chair dans la chair humaine et en s’offrant pour prendre sur lui le mal du monde. Si cette nuit est une nuit d’espérance, ce n’est pas parce qu’elle abolirait nos souffrances ou parce qu’elle nous permettrait de les oublier pendant quelques heures. Cette nuit est une nuit d’espérance parce qu’elle nous indique le seul chemin pour ne pas défaillir dans les épreuves si cruelles qu’elles puissent être. Ce chemin c’est de nous livrer à l’amour et de laisser l’amour nous transformer en serviteurs de nos frères. « Si moi, le Maître et Seigneur, je vous ai lavé les pieds, vous devez vous aussi faire de même et vous laver les pieds les uns aux autres. » (Jean 13, 14). Ainsi, la joie de cette nuit très sainte n’est pas hypocrite ni malsaine si nous la recevons comme elle nous est donnée, c’est-à-dire comme un signe de l’amour de Dieu pour nous et un appel à nous engager nous aussi dans l’amour de nos frères.
Si notre cœur est capable de s’attendrir devant le dénuement de l’enfant Jésus dans la crèche, nous devons approfondir le message qu’il nous livre dans cette histoire d’amour. Le salut de l’humanité vient de l’amour et l’amour est indissociable d’un réel appauvrissement comme nous le dit saint Paul : « Pour vous, le Seigneur Jésus Christ, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté. » (2 Cor. 8, 9). En partageant notre condition humaine, le Fils Unique de Dieu nous donne un nouveau critère de la réussite d’une vie donnée pour le salut. Quand chacun cherche à posséder plus, quand nous rêvons d’assurance et de garanties pour l’avenir, au mépris même de notre intérêt bien compris ; il nous montre que l’amour et la confiance en Dieu mettent ailleurs l’espérance de notre vie.
Les crises diverses que nous traversons, et notamment la crise financière et économique dont nul n’est aujourd’hui capable de prévoir les conséquences et la fin, peuvent aussi nous faire réfléchir sur les incohérences de nos manières de vivre. Habitués à une certaine prospérité, à une progression constante de nos moyens économiques et à une protection sociale garantie, nous risquons de perdre de vue les finalités même de notre existence. Les mois qui viennent risquent d’être très difficiles pour quantités de nos contemporains, non seulement dans les pays pauvres de la planète, mais même dans nos pays riches, pour nous. Une fois de plus, le modèle d’un fonctionnement qui repose sur une croissance continue de la consommation a montré ses limites. Jusqu’où faudra-t-il aller pour nous convaincre de réviser nos critères de réussite et nos modèles de fonctionnement ? Comment cette menace pourrait-elle ne pas planer aujourd’hui sur les fêtes que nous vivons ? Nous sommes face à une réalité que notre culture admet difficilement : notre univers est limité, limité dans ses ressources naturelles comme dans ses possibilités de développement. Tout n’est pas possible à la famille humaine si nous voulons établir et développer un minimum d’équité dans la gestion des biens du monde et exercer une véritable responsabilité à l’égard des générations futures. À moins de renoncer à l’avenir ou de s’en désintéresser, nous savons bien que nous devrons inventer des manières de vivre moins destructrices du bien commun et du patrimoine de l’humanité. Et Dieu nous montre justement en cette nuit comment ceux qui, comme Jésus, acceptent par amour de se dessaisir de ce qu’ils pouvaient légitimement revendiquer, deviennent source de vie et de Salut pour leurs frères.
L’amour qui sauve n’est pas compatible avec l’amour de l’argent et de ses promesses car l’amour qui sauve ne repose pas sur la séduction des cadeaux, mais sur la fidélité de celui qui aime. Ainsi Dieu ne nous manifeste pas son amour en aplanissant tous les obstacles devant nous, mais en venant partager avec nous les contraintes de cette vie et les partager jusqu’au bout. Dieu est fidèle à son alliance.
Frères et Sœurs, en cette sainte nuit recevons le message de l’amour de Dieu qui se donne jusqu’à la mort. Laissons-nous emporter par la joie de la Nativité en acceptant d’entrer avec Jésus dans une vie de partage qui va au plus près de ceux qui souffrent et qui ne fuit pas devant l’épreuve. Pourrions-nous être joyeux si nous fermions nos cœurs et nos vies à la misère de nos frères ? Pourrions-nous être joyeux si notre amour s’évaporait aux premières difficultés ? Que la faiblesse de l’enfant nouveau-né soit pour nous une source de force et de persévérance, une source de paix et de fraternité, une source de la joie promise par Jésus à ses disciples.


Homélie de la messe de Noël en la cathédrale Notre-Dame - Notre-Dame de Paris, Jeudi 25 décembre 2008
Chers frères et sœurs,
Permettez-moi d’abord de souhaiter à chacun et à chacune un très joyeux et un très saint Noël, à vous qui êtes venus ce matin dans cette cathédrale pour célébrer la fête de la Nativité du Seigneur et à toutes celles et tous ceux qui participent à notre prière grâce à la radio et à la télévision KTO. Que ce Noël soit vraiment un temps de joie et de paix ! Pour qu’il en soit ainsi, il nous faut recevoir la paix et la joie qui viennent de Dieu, c’est-à-dire reconnaître dans cet enfant couché dans une mangeoire non pas simplement un nouveau né attendrissant comme tous les bébés, mais Celui qui manifeste parmi nous la présence du Dieu invisible.
Autour de nous, nous voyons se déployer tous les signes d’une fête païenne qui n’a gardé de la Nativité que la nostalgie de l’enfance, une sorte de conte de Noël qui s’apparente d’avantage à la culture du new-age qu’à la foi chrétienne. Mais le Verbe éternel de Dieu, Celui qui « était auprès de Dieu » (Jn 1, 2) avant le commencement du monde, Celui par qui tout ce qui existe a été créé, Celui qui est la vie et qui est venu prendre chair dans notre chair jusqu’à endurer la mort, celui-ci n’est pas une espèce de père Noël de pacotille. Dans la naissance de Jésus, il nous est donné quelque chose d’infiniment plus grandiose et plus grave que ce que, faute d’avoir compris ou même connu, nos contemporains ont tendance à considérer comme une fête parmi les fêtes.
Mais quel est cet évènement caché au cœur de la nuit de Bethléem, dont personne ne s’aperçoit, sinon quelques bergers rattroupés à la hâte par les anges pour venir les premiers reconnaître le Messie de Dieu, qu’arrive-t’il de si extraordinaire et de si dur à admettre pour l’intelligence humaine ? Il se passe une chose pourtant très simple et que nous pouvons d’une certaine façon comprendre facilement : si Dieu est Dieu alors il n’est pas comme nous, et si nous sommes des êtres humains alors nous ne sommes pas comme Dieu. Comme nous le savons par le récit de la Genèse au début de la Bible, entre Dieu et nous il y a une différence tellement considérable, que l’intelligence humaine s’épuiserait à vouloir saisir l’identité de Dieu. Dieu est Celui dont nous sortons, Celui qui nous a donné la vie, Celui qui a suscité le monde, Celui qui met en œuvre à travers les siècles et les univers la puissance de son amour. Mais il est aussi Celui que nous ne pouvons ni connaitre, ni saisir, Celui que « nul n’a jamais vu » comme nous venons de l’entendre dans le prologue de l’évangile de saint Jean (Jn 1, 18). Si Dieu est vraiment Dieu, s’il est le Dieu unique, alors il n’est pas de notre monde. Et si nous sommes vraiment des êtres humains lancés sur la terre, nous ne sommes pas du monde de Dieu. Or dans la nuit de Noël, cette incommunicabilité, ce fossé, cet abime, qui séparent la réalité de Dieu de la réalité de l’homme sont brusquement comblés et abolis, non parce que nous serions devenus Dieu, mais parce que Dieu est devenu homme. Certes, devant ce mystère l’intelligence humaine se bloque : Comment Dieu peut-il continuer d’être Dieu s’il est vraiment devenu homme ? Comment peut-il continuer d’être Celui que personne n’a jamais vu s’il s’est rendu visible à nos yeux ? Comment peut-il être celui que l’intelligence de l’homme ne peut pas connaître s’il s’est révélé et s’il s’est donné à connaître ? Comment peut-il être la source de toute vie et le but de l’histoire humaine s’il devient un membre de l’humanité en un temps et un lieu et pour une durée déterminé ? Comment peut-il être l’éternel s’il est dans le temps ? Comment peut-il être vraiment Dieu s’il rejoint en nous l’image qu’il y a déposée par la création lorsqu’il fait l’homme à son image ? Car dans la personne de cet enfant nouveau né ce n’est plus en effet simplement le souvenir de l’image de Dieu qui persiste, c’est Dieu lui même qui se rend présent et devient l’un d’entre nous. Dieu ne visite pas les hommes par vaine curiosité ou pour venir découvrir ce qui se passe sur la terre comme dans les mythologies anciennes, mais il vient pour assumer notre condition humaine et pour l’entraîner dans la communion de la vie divine.
Ce qui était incompatible, incommunicable et inconnaissable devient accessible, compatible et communicable. Ce que Dieu a révélé aux homes à travers une longue histoire dans les siècles sous des formes qui restaient déléguées et prophétiques, comme nous le dit l’épitre aux hébreux, tout cela s’est révélé en plénitude, dans la naissance et la vie de Jésus de Nazareth, le Fils unique de Dieu venu dans le monde.
C’est pourquoi ce jour est un jour de joie et d’espérance : nous contemplons dans la personne de cet enfant nouveau né l’amour de Dieu qui vient épouser la condition humaine, nous voyons Celui qui est au delà de toute mesure se présenter parmi nous dans les limites et la faiblesse d’un nourrisson, nous adorons le tout puissant venu parmi les hommes dans les signes de la faiblesse, nous célébrons l’Eternel venu partager notre temps, nous accueillons Celui qui est toute gloire (le gloire de Dieu s’est manifestée aux hommes) qui s’enfouit dans la misère de l’humanité. Bien sûr, ce qui s’est passé dans la nuit de Bethléem ne concerne pas simplement les habitants de ce village ni même les seuls contemporains de Jésus, mais touche l’humanité toute entière. Dieu s’est fait l’un de nous pour que tous les hommes puissent être entraînés dans la vie trinitaire. Comme le dit le même évangile de Saint Jean, Jésus « attire à lui tous les hommes, quand il est dressé de terre » (Jn 3, 14) et saint Paul écrit : « il récapitulera toute chose en Lui » (Ep 1, 10) pour les unir dans la gloire de Dieu. Voilà notre espérance, notre joie et notre lumière ! Nous savons combien chacune de vie est limitée et fragile, et combien la vie de l’humanité est précaire. Mais dans le mystère de Noël, nous savons aussi que l’amour de Dieu est plus puissant que nos fragilités et nos faiblesses et que Dieu les partage pour les habiter de sa puissance et nous entraîner avec Lui dans la vie éternelle.
Amen.

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