Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Fête de l’Assomption 2009 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Samedi 15 août 2009
Frères et Sœurs,
Tout au long de cet après-midi, nous avons prié le chapelet en cheminant à travers les rues de l’Ile de la Cité et de l’Ile Saint-Louis. Nous avons prié le « Je vous salue Marie » qui est une prière composée avec des paroles qui viennent de l’Ecriture. Quand nous disons « Tu es bénie entre les femmes » (Lc 1, 42), nous reprenons en effet la salutation d’Elisabeth à Marie.
En avançant tous ensemble derrière la statue de Notre-Dame, nous avons médité sur les grandes étapes de la vie du Christ et pour chaque mystère, nous avons essayé d’exprimer des intentions de prière.
Nous avons pu dire ce que nous souhaitions demander à Dieu pour nous-mêmes, mais plus largement pour les hommes qui nous entourent, pour ceux de notre temps et de notre monde.
Souvent, vous l’avez entendu, sont revenues les évocations des souffrances, des difficultés, des misères, des maladies et des déchirements qui frappent nos contemporains.
Tous ces drames sont la concrétisation pour le temps que nous vivons de ce grand combat dont le visionnaire de l’Apocalypse a évoqué les grandes figures à travers les images de la femme couronnée d’étoiles et du dragon.
La femme couronnée d’étoiles est enceinte et donne la vie à celui qui sera le Sauveur des hommes, tandis que le dragon est le symbole de la mort et du combat permanent auquel l’humanité est soumise.
Nous le savons, il semble bien qu’il n’y ait ici-bas jamais de victoire définitive sur la mort. Certes, à force d’efforts, d’ingéniosité, de beaucoup d’investissement et travail, l’humanité - grâce à Dieu ! - progresse et surmonte un certain nombre de périls qui menaçaient son existence, du moins dans les pays riches où nous vivons.
Il est vrai que nous ne connaissons souvent que par ouï-dire ces pays où les grands fléaux tels que la faim, la soif, ou les grandes épidémies ne sont pas encore vaincus. Mais à l’échelle du monde entier et de l’histoire, nous pouvons considérer que les efforts de l’homme ont permis de surmonter un certain nombre de difficultés.
Cependant, nous expérimentons sans cesse qu’au moment où nous croyons être délivrés de certains éléments déstabilisants ou fragilisants, de nouveaux périls ou de nouveaux facteurs de déséquilibre apparaissent.
Peut-être surgissent-ils parce que nous sommes mieux capables de les identifier et de les comprendre ? Toujours est-il qu’en 2009, les risques de déstabilisation économique et les menaces d’épidémie continuent à être une réalité non seulement pour des pays cruellement frappés par la misère mais également pour nos pays développés.
Si nous acceptons d’y réfléchir, ces alertes nous aident à comprendre que le progrès de l’humanité est un combat permanent, qu’il faut sans cesse reprendre et poursuivre, pour lequel il faut lutter sans se lasser. Pas de pause ni de repos, personne ne peut dire : « nous sommes sortis d’affaire ».
La menace de la mort pèse inéluctablement sur l’existence de chacun et de chacune d’entre-nous et de tous les êtres du monde. Tous nous mourons, et c’est là d’ailleurs la seule certitude que nous ayons sur notre avenir : notre existence terrestre est limitée dans le temps et se terminera.
Dès lors, la grande question à laquelle les hommes sont confrontés est de savoir si cette fin de notre existence terrestre est la fin de tout ? Si, comme beaucoup d’hommes et de femmes le pensent, la mort remporte inéluctablement la victoire, comment ne pas être tenté d’accélérer le processus pour se donner soi-même la mort ? Mais n’y-a-t’il vraiment aucune espérance pour le monde ?
L’Assomption de Notre-Dame dans son corps et dans son âme nous offre cette ouverture extraordinaire que la résurrection du Christ trace face à la mort humaine.
La Vierge Marie, une femme née de notre chair, a été préservée de la destruction, de la décomposition, de l’anéantissement de la mort. Elle est glorifiée dans sa chair, première bénéficiaire du salut accompli par le Christ à travers sa mort et sa résurrection qui font de lui le premier-né d’entre les morts, le premier-né d’une multitude de frères.
Et l’Assomption de la Vierge-Marie nous permet d’affirmer que chacune et chacun d’entre-nous est appelé à cette victoire sur la mort, pour franchir comme Marie la barrière de la mort sans être anéanti. C’est la promesse que le Christ fait à ceux qui croient en Lui dans l’évangile, «
Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6, 54). La figure de la femme couronnée d’étoiles nous montre la source de cette vie.
Celui qui sort de son sein sera le Sauveur de l’humanité. Pour nous, l’enfantement du fils de Dieu en notre chair permet la victoire sur le mal et la mort figurés par le dragon.
Ainsi, en nous entraînant les uns les autres cet après-midi à exprimer devant Dieu nos besoins, nos désirs et nos supplications par l’intercession de Notre-Dame, nous avons fortifié notre foi et notre espérance.
Ce monde qui est le nôtre, avec ses réussites et ses progrès si admirables, et avec ses fragilités, ses menaces et ses dangers, notre monde n’est pas un monde où la mort vaincra.
C’est un monde appelé à la vie si nous sommes nous-mêmes artisans de vie et témoins de la vie.
Alors frères et sœurs, en rendant grâce à Dieu pour cette fête de l’Assomption, demandons au Seigneur qu’il renouvelle en nous l’espérance, que Marie, mère de l’espérance, illumine le chemin qui s’ouvre devant nous. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe anniversaire de la Libération de Paris - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 30 août 2009
Frères et Sœurs,
En ce 22ème dimanche de l’année, nous reprenons la lecture continue de l’évangile de saint Marc. Cette nouvelle étape s’ouvre par une controverse entre Jésus et les scribes et les pharisiens. L’objet de cette discussion est d’une certaine façon de savoir comment il convient d’être fidèle aux commandements de Dieu, ou même comment il est dû d’être fidèle aux commandements de Dieu.
Les lectures que nous venons d’entendre dessinent le profil d’une manière pratique de mettre en œuvre la volonté de Dieu. Ce ne sont pas d’abord les gestes extérieurs qui conduisent à la perfection, mais l’orientation de la liberté du cœur. Ce n’est pas ce qui vient du dehors qui peut entacher la perfection, c’est ce qui vient du dedans. Ce ne sont pas les rites culturels que l’on se transmet d’une génération à l’autre qui assurent la fidélité à la Parole de Dieu, mais l’engagement réel du cœur. Bref, en discutant avec les scribes et les pharisiens Jésus trace devant ses disciples le chemin d’une religion de la liberté et de l’engagement personnel, plus que d’une religion de l’observance.
Quand nous voulons bien réfléchir à la manière dont nous menons notre vie, nous savons par notre propre expérience que tout un chacun est d’autant plus attentif - pour ne pas dire plus scrupuleux - aux observances qu’il est moins engagé par la liberté intérieure. Car à défaut de pouvoir offrir à Dieu l’engagement de notre vie, nous sommes obligés d’y substituer des formes extérieures dans lesquelles l’implication personnelle est très relative.
Le chemin de perfection auquel Jésus appelle ses disciples n’est donc pas celui-là. Il les invite au contraire à suivre la voie de l’investissement total de la personnalité dans l’offrande de sa liberté à la Parole de Dieu et aux commandements de Dieu. Et cet engagement total, personnel et libre, surplombe les exigences d’un ritualisme étroit ou de conventions culturelles qui ne permettent pas d’exprimer la plénitude de cette relation.
Mais nous devons tenir compte du risque que comporte cette religion de l’intériorité, de la spiritualité, et de la liberté personnelle. Nous savons bien qu’elle peut devenir en retour une sorte d’échappatoire des contraintes concrètes de l’existence. N’est-il pas trop facile de se dire profondément engagé par la foi et de négliger les pratiques simples et quotidiennes ? N’est-il pas tentant de se déclarer partisan et adhérent d’une religion spirituelle pour échapper à l’obéissance modeste des exigences pratiques de la charité ?
L’épitre de saint Jacques prévient cette tentation : « Vivre réellement la vraie religion selon le cœur de Dieu, mettre sa Parole en application, ne pas se contenter de l’écouter car ce serait se faire illusion. […] La manière pure et irréprochable de pratiquer la religion, c’est de venir en aide aux orphelins et aux veuves dans leur malheur, et de se garder propre au milieu du monde » (Jc 1, 22-23 ; 27). Cette fidélité intérieure et cet engagement profond de la liberté se vérifient donc dans des comportements pratiques, qui ne sont pas simplement des observances rituelles, mais des manières concrètes d’assumer un service à l’égard de nos frères. L’amour de Dieu doit se vérifier dans l’amour du prochain, selon ce verset de l’épitre de saint Jean : « Celui qui dit qu’il aime Dieu qu’il ne voit pas et qu’il n’aime pas son frère qu’il voit est un menteur » (1 Jn 4, 20). La véritable foi chrétienne, qui est engagement de la liberté dans une relation personnelle avec Dieu, s’authentifie dans la manière dont le croyant se met réellement, concrètement et pratiquement au service des autres. Ce service peut consister en des gestes très simples et très quotidiens de la vie. Il est également vécu par celui qui se met au service de la collectivité, et décide de prendre sa part des obligations du bien commun.
En ce jour où nous faisons mémoire de la Libération de Paris et plus largement de la France, comment ne pas faire mémoire de ces hommes et de ces femmes qui se sont mis tout simplement au service de la France et des français en ces années 1944 et 1945, allant parfois jusqu’au sacrifice de leur vie ? Comment ne pas nous souvenir de ces hommes qui, comme Charles de Gaulle, Philippe Leclerc et beaucoup de leurs compagnons, ont su, pour reprendre la formule de saint Jacques « se garder propres au milieu du monde » (Jc 1, 27) en assumant leur capacité de refuser l’humiliation du déshonneur, et la soumission du droit à la force, dans un moment où cela était loin d’être évident ? Comment ne pas mentionner tous ces humbles, hommes et femmes tombés dans les combats de la libération de la capitale, dont les modestes plaques que nous rencontrons à travers la ville de Paris nous aident à garder la mémoire ? Et comment oublier tout simplement les corps et les cœurs blessés de ceux qui ont gardé les cicatrices de ces combats, soit parce qu’ils les ont endurés eux-mêmes, soit parce qu’ils ont été touchés à travers leurs proches ? Les veuves et les orphelins ne sont pas seulement des catégories bibliques. Il y a eu en ces années des veuves et des orphelins, il y a eu des enfants qui n’ont jamais connu leur mère ou leur père, et des familles qui ont été frappées par le deuil, par le sacrifice, par le don de soi.
« Se garder propre au milieu du monde », « se mettre au service de nos frères » : voilà l’expression authentique de la liberté intérieure ! Devenir un jour capable de dire non devant l’inacceptable peut se fonder sur la simple force de conviction de la conscience. Mais c’est aussi souvent l’expression de la conviction de la foi. Nous savons que le général de Gaulle comme le maréchal Leclerc, chacun selon sa personnalité, fondaient leur caractère et nourrissaient leurs capacités d’action dans une référence à la foi chrétienne. C’est donc en toute logique que le général de Gaulle a tenu à ce que la fête de la libération ne soit pas simplement une fête militaire et civile. Elle l’a été, mais Charles de Gaulle a souhaité qu’elle permette également à ceux qui étaient chrétiens d’exprimer leur reconnaissance envers Dieu. Ils ont tenu à la manifester ici-même, dans cette cathédrale qui symbolise la visibilité et la force de la foi au cœur de notre cité.
Nous nous unissons donc à cette action de grâce, et nous demandons au Seigneur qu’il aide chacune et chacun d’entre-nous à atteindre ce niveau de liberté intérieure, qui rend capable de se mettre résolument et généreusement au service des autres. Amen.
Homélie du 23ème dimanche du temps ordinaire - Année B - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 6 septembre 2009
Frères et sœurs,
Dimanche dernier l’évangile nous relatait une controverse entre Jésus, les scribes et les pharisiens à propos de ce qui est pur et de ce qui est impur. Immédiatement après cette dispute, l’évangile de Marc poursuit son récit en conduisant Jésus hors d’Israël. Tyr et Sidon, tout comme les villes de la Décapole, étaient considérées comme des régions à majorité païenne. Ce déplacement géographique et ce franchissement de frontières éclairent la discussion dont nous avons été témoins la semaine dernière. Jésus avait dit : « Ce qui est impur ce n’est pas ce qui vient du dehors mais c’est ce qui vient du cœur de l’homme » (Mc 7, 20). Dans ce territoire habité principalement par des païens, Jésus va faire un certain nombre de guérisons et de miracles. Ainsi sera manifesté que les frontières de la mission du Christ et de l’amour de Dieu dépassent les clivages historiques et les limites du seul peuple élu. Par là, nous est signifié l’accomplissement en Jésus de la mission qui a été confiée à Israël d’être témoin de l’Alliance pour l’humanité toute entière.
Le signe de la guérison du sourd-muet dans cette ville de la Décapole peut être l’objet de plusieurs lectures successives.
1. Le premier niveau de lecture est celui du récit. Un homme est blessé dans sa chair, de telle façon que toute communication avec les autres lui est impossible. Et cet homme est guéri par la puissance de la Parole du Christ. La visite de Jésus dans le territoire de la Décapole est d’abord un acte de salut parce que le Christ apporte la guérison à ce sourd-muet, et à d’autres personnes. Mais la venue du Christ ouvre aussi une espérance, parce qu’à travers ces guérisons il annonce que la séparation qui régnait entre juifs et païens est appelée à être brisée, et que les païens à leur tour vont pouvoir recevoir le fruit des promesses faites à Israël.
Nous retrouvons la trace de cette lecture littérale des événements dans la conclusion du récit que nous venons d’entendre. Les gens disent « tout ce qu’il fait est admirable, il fait parler les muets et entendre les sourds » (Mc 7, 37). Les païens qui sont là ne vont pas beaucoup plus loin que l’événement qui s’est accompli devant eux. Ils admirent le thaumaturge qui fait entendre les sourds et parler les muets. Ils ne comprennent pas que cet évènement accomplit les prophéties qui annoncent la venue du Sauveur. En effet, ils ne connaissent pas ou fort mal les Ecritures, tel que ce texte du prophète Isaïe que nous avons écouté.
2. C’est là une deuxième lecture possible de ce récit. Les signes de la venue du Sauveur donnés par Isaïe sont précisément que « s’ouvriront les yeux des aveugles », que « le boiteux bondira comme un cerf » et que « la bouche du muet criera de joie » (Is 35, 5-6). Les guérisons opérées par le Christ prennent alors une signification particulière. Le juif qui est témoin de ces événements ne peut pas ignorer que ces signes manifestent que Dieu vient lui-même et qu’il vient « pour vous sauver » (Is 35, 4).
3. Un troisième niveau de lecture nous est proposé et il nous concerne directement. Dans ces événements, comment découvrons-nous la puissance de Dieu à l’œuvre à travers la parole du Christ ? Comment comprenons-nous, non seulement qu’il a ouvert les oreilles du sourd et qu’il a rendu la parole au muet, mais encore qu’il réalise la même chose pour nous ? Il ne s’agit plus alors d’une guérison médicale, comme si nous étions sourds et muets comme le sont malheureusement un certain nombre de personnes, mais d’une guérison plus profonde et spirituelle. Car la difficulté pour nous est bien de savoir comment nous entendons et comment nous annonçons la Parole de Dieu. Comme il ouvre les oreilles du sourd, le Christ lui-même vient ouvrir nos oreilles à l’Esprit pour que nous entrions dans l’intelligence de la Parole. Et comme il délie la langue du muet pour le rendre capable de parler, il met dans notre bouche l’annonce même de la parole de Dieu.
La parole - « Effata » - que le Christ prononce sur le sourd-muet en touchant ses oreilles et sa langue est une parole efficace et concerne chacun d’entre-nous. L’ancien rituel du baptême comportait ce rite – le nouveau le propose simplement –, qui consistait précisément à toucher l’oreille et la bouche de celui qui était baptisé pour ouvrir son cœur à la foi et pour le constituer en témoin de la foi.
Qui ouvrira notre cœur et notre bouche si nous sommes devenus muets et sourds ? L’humanité semble parfois sourde à la parole de Dieu. Cela ne vient pas simplement des difficultés des temps ou de l’hostilité des autres, mais aussi du fait que nous ne croyons pas, ne demandons pas et n’espérons pas que Dieu puisse ouvrir nos oreilles et nos cœurs. Si notre Église a tant de mal à exprimer le témoignage de la foi, cela ne tient pas simplement à ce que la foi soit difficile à annoncer à notre temps, car il en a toujours été ainsi. Mais Dieu seul peut ouvrir nos bouches et délier nos langues. Il nous constitue lui-même témoins de la foi. En accueillant avec confiance la parole et le geste du Christ, nous pouvons vraiment devenir auprès de lui de bons auditeurs de bons témoins de la parole de Dieu.
Si nous sommes frappés comme l’étaient les témoins des villes de la Décapole devant les signes que le Christ accomplit au milieu d’eux, si nous aussi sommes tentés de dire : « Ce qu’il fait est admirable, il fait entendre les sourds et parler les muets » (Mc 7, 37), alors nous devons aussi comprendre qu’il nous fait entendre ce que Dieu veut nous dire et qu’il nous rend capable d’annoncer ce que Dieu veut dire à l’humanité. Nous rendons grâce à Dieu pour la puissance de la parole du Christ qui ouvre nos oreilles et nos bouches, et met dans notre bouche la parole de vie que nous avons reçu dans nos cœurs. Amen.
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - messe d’envoi des catéchistes
Frères et sœurs, L’âge des enfants catéchisés pendant le temps de l’école primaire est un âge de fondation. C’est dans cette période que se mettent en place progressivement les éléments qui vont servir de repère et de référence, non seulement dans les années de l’adolescence et de la jeunesse, mais aussi tout au long de la vie. Nombre de traits constitutifs de la personnalité se façonnent dans l’enfance.
Notre tâche catéchétique participe de ce travail de constitution des fondements. Cela ne signifie pas forcément que ce que nous faisons perdurera éternellement, ni que les éléments assimilés seront reconnus et identifiés comme tel tout au long de la vie de ces jeunes. Nous savons bien d’ailleurs que certains d’entre eux passeront par des moments où ils rejetteront ce que nous avons essayé de leur faire découvrir. Mais même alors, ils ne pourront pas faire que ce qu’ils ont vécu n’ait pas été vécu, ils ne pourront pas empêcher que, inconsciemment ou implicitement, ce qui leur sera apparu à un certain moment comme quelque chose de beau et de bon, continue d’éclairer leur vie.
C’est pourquoi nous ne devons pas juger de la valeur de ce que nous faisons uniquement en fonction des fruits immédiats. Cette œuvre de l’annonce du Christ aux jeunes générations fait partie d’un mécanisme collectif de transmission entre les générations. Nous sommes une des pièces de ce mécanisme. L’annonce du Christ que nous essayons de faire s’intègre dans la grande mission de l’Église, mais aucun de nous ne possède la totalité du système, ni la maitrise de la manière dont ce que nous faisons va se développer et fructifier dans l’avenir.
Notre mission requiert donc un acte de confiance et exige que nous revenions sans cesse au noyau, c’est-à-dire à ce qui va être le pôle de référence de l’organisation de toute la vie chrétienne. L’évangile que nous venons d’entendre nous en donne deux expressions.
La première est que la racine et la source de toute sainteté vient du cœur, où s’exerce l’apprentissage de notre liberté et de notre responsabilité. La réalité de notre vie chrétienne n’est pas définie par l’extérieur, mais par les dispositions intérieures du cœur. Ce n’est pas la bouche qui donne le sens du discours, c’est le cœur dont il sourd.
Et la seconde caractéristique incontournable pourrait être définie comme le passage des bons sentiments à la mise en pratique. Il ne s’agit pas de dire : « Seigneur, Seigneur », mais de mettre la parole du Christ en pratique.
Ces deux points mettent l’accent sur les dispositions intérieures, sur ce qui est en nous. Seule compte vraiment la manière dont notre liberté s’engage à l’égard de la personne du Christ et de la personne de nos frères. Ce que nous disons ne compte pas devant ce que nous vivons et ce que nous faisons.
Ceci caractérise d’ailleurs toute personnalité humaine équilibrée, qui ne considère pas que tout le mal – ou tout le bien - vient d’ailleurs que d’elle-même et quitte la tentation de pouvoir vivre n’importe comment en gardant un discours conforme à la pensée générale.
Un chrétien sait que l’instance ultime de jugement n’est pas l’opinion commune et que Dieu juge non d’après les bons sentiments ou les bonnes paroles, mais selon la manière de vivre. Un chrétien est conscient que sa manière de vivre se définit et se détermine au cœur de sa liberté intérieure, là où il est seul devant Dieu.
Que le Seigneur nous donne la grâce de pouvoir transmettre des éléments aussi fondamentaux pour l’avenir et la construction de la vie de chacun des enfants qui nous sont confiés. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - 25e dimanche du temps ordinaire - année B - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 20 septembre 2009
Frères et sœurs,
L’évangile de saint Marc, et particulièrement ce chapitre 8, nous présente la pédagogie mise en œuvre par le Christ pour préparer ses disciples à reconnaître le sens des événements de la Passion et de la Résurrection quand ceux-ci surviendront.
Dans le passage que nous avons entendu dimanche dernier, après la confession de foi de Césarée, Jésus avait annoncé pour la première fois son arrestation, sa passion, sa mort et sa résurrection. Cette annonce donnait d’une certaine façon le contenu concret de sa fonction messianique. Pierre confesse que Jésus est le Messie et Jésus explicite que le Messie est celui qui va être arrêté, condamné et exécuté. Cette prophétie se heurte de plein fouet avec la manière dont les disciples imaginaient la fonction messianique. En confessant l’identité du Christ, Pierre ne pensait certainement pas à l’identifier à la figure du serviteur souffrant du prophète Isaïe. Il pensait bien davantage à un Messie triomphant qui rétablirait le royaume d’Israël. Et vous vous rappelez la réaction du Christ lorsque Pierre le prend à part pour le lui faire remarquer : « arrière, Satan, tes pensées ne sont pas celles de Dieu » (Mc 8,33).
Le passage que nous venons d’entendre se situe immédiatement après la transfiguration de Jésus sur la montagne, devant. Comme pour ramener les esprits de Pierre, Jacques et Jean aux conditions et aux contraintes de la mission, le Seigneur leur annonce une seconde fois sa passion, sa mort et sa résurrection. Les trois privilégiés qui l’ont vu dans sa gloire et à qui il a interdit d’annoncer ce dont ils ont été témoins, vont l’entendre à nouveau prophétiser l’échec et la mort. Et l’évangile de saint Marc ajoute ici très justement, comme en beaucoup d’autres endroits : « ils ne comprirent pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger » (Mc 9, 32).
Si vous prenez cette année le temps de relire tranquillement tout cet évangile, vous vous apercevrez qu’à plusieurs reprises, Jésus emmène les disciples à l’écart pour les instruire en particulier et les former à leur mission. Et cependant, l’évangéliste souligne régulièrement qu’ils ne comprenaient pas ce qu’il voulait dire. Comme si tout l’évangile était une sorte de manifestation du décalage entre le sens des paroles de Jésus et ce que les disciples en perçoivent.
Dans ce passage, ils ne comprennent pas mais n’osent pas l’interroger. Ils sont en effet dans un certain malaise puisqu’ils entendent pour la deuxième fois cette annonce de la Passion. Ils se rendent donc bien compte que ce n’est pas une parole venue par hasard.
L’évangile nous fait découvrir une des causes de cette incompréhension. Si, lors de la première annonce de la passion, les douze étaient comme aveuglés par l’image qu’ils se faisaient du Messie, cette fois-ci c’est leur manière de comprendre la figure du chef qui est en cause. Il ne s’agit plus ici de la figure du Messie mais de la figure du maître du groupe, de celui derrière qui les disciples marchent, de celui à l’école duquel ils se sont mis.
Dans leur mentalité, le chef est le premier, celui qui tient la plus grande place. C’est pourquoi tandis qu’ils sont en train de cheminer derrière Jésus, ils discutent pour savoir qui allait devenir le chef de la petite troupe à sa place quand il ne serait plus là, puisqu’il avait annoncé par deux fois qu’il allait les quitter. Puisqu’il va partir, se disent-ils, il nous faut reprendre les choses en mains.
Cette préoccupation de trouver un nouveau leader leur rend difficile d’accepter et de comprendre par quel chemin le Christ légitime son autorité sur l’Église. Car Jésus n’est pas devenu le fondateur de ce groupe apostolique en l’emportant sur quelques rivaux. Il n’est pas devenu le maître et le Seigneur en éliminant d’autres prédicateurs ou d’autres rabbins moins doués ou moins puissants que lui.
Et il veut aider ses disciples à quitter leur vision très politique et très humaine du ministère. Il leur donne une nouvelle leçon sur les conditions et la logique de la mission à laquelle ils sont appelés : « celui qui veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » (Mc 9, 35). Si quelqu’un veut le remplacer, il faut qu’il se fasse le serviteur de tous et qu’il prenne la dernière place.
Par ces paroles, Jésus ouvre un espace de réflexion sur la constitution hiérarchique de l’Église. Il y a bien une constitution hiérarchique, une autorité, des responsables, des maîtres, des docteurs et des apôtres. Mais aucun de ceux qui exercent l’autorité et la responsabilité, aucun de ceux qui reçoivent la mission de conduire et d’instruire le troupeau ou d’annoncer l’Evangile n’acquiert pour autant une position sociale qui le mettrait au-dessus de tous.
Au contraire le Christ, par un raccourci saisissant, va leur faire comprendre la logique de la toute puissance de Dieu : il prend un petit enfant et le place au milieu d’eux. Dans la société de ce temps, qui n’était pas toute entière dans l’adulation de ses enfants comme la nôtre, l’enfant était le signe le plus parlant et évident de la faiblesse et de l’insignifiance. Jésus prend donc cet enfant, l’embrasse et dit : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille » (Mc 9, 37). Pour définir sa position hiérarchique, Jésus ne prend ni le modèle du roi, ni celui du procurateur ou du grand prêtre, ni non plus celui du rabbin ou même celui du père ou de l’époux. Jésus prend dans la société de son temps le modèle de l’enfant, de celui qui est soumis à tous.
Si nous voulons vraiment accueillir le Christ, il nous faut l’accueillir comme un enfant, comme quelqu’un qui ne s’impose par aucun pouvoir.
Et il y a plus encore. Celui qui accepte de comprendre que le Christ ne vient pas pour imposer son pouvoir mais pour manifester la vérité et pour apporter le salut, découvrira qu’à travers lui, celui qui se manifeste et que nous accueillons est plus que la personne de Jésus, mais vraiment Dieu lui-même ! En ce raccourci saisissant, le Dieu tout puissant est identifié à la faiblesse complète de cet enfant placé au milieu des douze. Celui que nous connaissons comme le maître des univers, celui dont la toute puissance est à l’origine de toute vie, celui qui ressuscitera le Christ d’entre-les-morts, est au milieu de nous comme un enfant.
Dès lors, toutes les missions que nous exerçons dans l’Église, nous qui sommes les responsables de sa vie, de sa marche, de son enseignement et de son action ; ces missions ne nous constituent pas maîtres, mais font de nous des serviteurs et des enfants. Vous savez comment cette réalité sera mise en évidence par le Christ dans le lavement des pieds et le discours qui suuivra : « Vous m’appelez le Seigneur et le maître et vous avez raison. Mais si moi qui suit le maître et le Seigneur je me suis fait votre serviteur, vous devez vous faire vous aussi les serviteurs les uns des autres » (Jn 13, 13-14).
Ainsi, après avoir reconnu que le Messie se manifesterait selon l’image du serviteur souffrant du livre d’Isaïe, nous sommes invités à reconnaître que le Messie sera au milieu de nous comme un enfant désarmé. Dès lors, nous pouvons faire un pas de plus avec les disciples dans l’intelligence de ce que Jésus a voulu accomplir au milieu des siens et de ce qu’il réalise au milieu de nous.
Que Dieu ouvre un peu notre cœur à cette lumière et qu’il nous fasse comprendre que l’Église est fidèle à sa mission non quand elle prend des pouvoirs ou impose son point de vue parmi les hommes, mais quand elle accepte de suivre le chemin du serviteur et de recevoir de Dieu la force dont elle a besoin.
Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - 26ème dimanche du temps ordinaire - Sainte-Marguerite (Paris) - dimanche 27 septembre 2009
Frères et sœurs, tout au long de ces dimanches, l’évangile de saint Marc nous aide à découvrir ce qu’être disciple signifie concrètement. Le passage que nous venons d’entendre nous fait mieux comprendre certaines limites ou certains obstacles qui se présentent dans la suite du Christ. Pour les apôtres réunis autour de Jésus, l’une de ces difficultés est d’accepter l’ouverture de leur groupe à des gens qui n’ont pas été avec eux depuis le début.
Le texte du Livre des Nombres précise avec soin que Josué suivait Moïse, « depuis sa jeunesse » (Nb 11, 28). Il avait donc une certaine ancienneté dans le service du Peuple de Dieu. De même, au sein de nos communautés chrétiennes, nous sommes un certain nombre à suivre le Christ depuis notre jeunesse. Nous avons parcouru un long chemin, nous avons dépensé pas mal d’énergie, nous avons rendu quelques services…, et nous avons le sentiment que notre place auprès du Christ n’est pas usurpée, même si nous savons bien que nous sommes faibles.
Pour cette raison, notre manière de comprendre et de penser la mission consiste plus naturellement à nous resserrer ensemble sur ce que nous avons fait et réalisé, et qui est comme notre héritage, plutôt que d’imaginer que l’Esprit de Dieu puisse susciter autre chose, ailleurs et avec d’autres personnes. Et au moment de passer à l’action, notre réflexe est de nous tourner vers celles et ceux que nous connaissons depuis longtemps, dont nous savons qu’ils font partie de notre groupe, qu’ils sont « de ceux qui nous suivent » comme dit Jean dans l’évangile (Mc 9, 38).
Mais le Seigneur nous pousse constamment à déplacer nos frontières, comme il le fait pour le peuple d’Israël dans le Livre des Nombres, quand l’Esprit Saint est répandu sur deux hommes qui étaient restés en dehors du camp et ne faisaient pas partie du groupe de ces soixante-dix anciens choisis par Moïse pour le seconder. Quand l’Esprit vient sur eux et qu’ils se mettent à prophétiser, aussitôt, le « comité de défense » se met en place pour dire : ‘Il faut les arrêter, les empêcher. Ils ne sont pas légitimes, ils ne sont pas des nôtres.’ Mais Moïse s’exclame alors : « Plût à Dieu que tout le peuple prophétise » (Nb 11, 29), que tout le peuple reçoive l’Esprit.
Comment être attentifs pour reconnaître et accueillir tous ceux et celles qui sont intéressés par la personne de Jésus ou sensibilisés à une parole de l’Evangile, ou tout simplement ceux et celles qui sont malheureux et qui cherchent un peu d’espoir ? Comment recevoir dans nos communautés, non seulement ceux et celles que nous connaissons déjà d’une certaine façon, mais encore ceux et celles que nous ne connaissons pas, qui ne sont pas des nôtres, qui ne nous suivent pas habituellement, et qui pourtant ont eu le cœur touché par Dieu d’une façon qui ne dépend pas de nous ?
Car Dieu parle au cœur de chaque homme comme il le veut. Il suscite au cœur de tout homme des appels, des demandes et des désirs que nous ne pouvons pas imaginer. Et la véritable barrière qui empêche des personnes nouvelles d’entrer dans notre communauté et dans notre église, n’est pas leur manque d’ancienneté, mais le fait que nous-mêmes pouvons être pour eux une cause de scandale. Car leur intégration ne consiste pas à les naturaliser en les rendant conformes à ce que nous sommes. Nous devons d’abord comprendre que par notre manière de vivre et d’être, par nos paroles, nos gestes et notre attitude, nos omissions ou nos silences, nous pouvons scandaliser ceux qui découvrent le Christ, lorsqu’ils mesurent l’écart entre la richesse de la promesse de l’Evangile et la pauvreté de la manière dont nous les mettons en œuvre. Les difficultés que nous rencontrons lorsque nous cherchons à accueillir celles et ceux qui se posent des questions et qui se présentent, ne doivent pas être situées en eux, comme si elles provenaient de leur étrangeté. Le principal obstacle à l’évangélisation n’est pas que nos contemporains soient surpris, étonnés, ou déroutés par la Parole de Dieu, ou bien qu’ils soient trop différents, pensent autrement et aient d’autres attentes. La lenteur de l’avancée de l’Evangile vient de nous, de ce que la Parole de Dieu n’a pas encore complètement transformé notre vie, de ce que nous ne sommes pas suffisamment convertis à l’évangile.
Il peut arriver, pour reprendre les images de l’évangile, que notre main, notre pied, ou notre œil, deviennent objet de scandale. Notre main, c’est ce que nous faisons, notre pied, c’est l’endroit où nous allons, notre œil, c’est notre manière d’entrer en relation avec les autres. Notre main nous entraîne au péché si ce que nous faisons nous détourne de l’Evangile. Notre pied nous entraîne au péché s’il nous conduit loin des chemins du Christ. Et notre œil nous entraîne au péché s’il devient un instrument de convoitise et non pas de rencontre et de dialogue.
Si l’Evangile insiste sur cet obstacle radical à l’évangélisation, ce n’est pas pour nous décourager ou pour nous culpabiliser. Il veut nous aider à comprendre à quel endroit se situe ce qu’il faut changer. L’objectif n’est donc pas d’empêcher les autres de participer mais de renouveler notre manière de vivre pour que les autres puissent participer.
Tout ceci explique pourquoi, dans l’élan missionnaire que j’ai souhaité donner au diocèse, j’ai voulu unir de manière plus explicite la mission et l’eucharistie. En effet, notre manière de participer à l’eucharistie, de recevoir la Parole de Dieu, d’accueillir le pain de vie, de nous recevoir les uns les autres comme des frères et des sœurs, tout ceci sera une source de renouvellement et de conversion pour notre vie, et ouvrira la possibilité pour d’autres personnes de découvrir l’Evangile et de rejoindre la communauté du Christ.
Frères et sœurs, le Christ en s’acheminant vers sa passion, essaye de former ses disciples pour qu’ils construisent l’Église telle que Dieu la veut. Jésus leur apprend que l’Église n’est pas structurée par une logique de pouvoir mais par une logique de service. Il leur enseigne que l’Église ne se construit pas comme un ghetto refermé sur lui-même pour sauver ses biens et ses valeurs mais qu’elle est un peuple au cœur ouvert par la générosité de Dieu.
Rendons grâce au Seigneur qui nous réveille semaine après semaine pour nous faire découvrir de manière plus profonde que le meilleur ferment de la mission est la manière dont nous mettons l’Evangile en pratique, en vivant d’une manière particulière au milieu de nos contemporains. Notre manière de vivre doit permettre à des hommes et à des femmes de se poser des questions et de se dire : Mais pourquoi vivent-ils comme cela ? Pourquoi essayent-ils de se mettre au service des autres et de les accueillir ? Pourquoi essayent-ils de mettre l’amour en pratique ? Puissent-ils alors découvrir que la réponse à ces questions et la clef de ce mystère, c’est le Christ.
Amen.