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Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Le mariage chrétien - 27e dimanche du temps ordinaire - année B - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 4 octobre 2009
Frères et Sœurs,
Dimanche après dimanche, l’évangile de saint Marc nous enseigne comment le Christ dévoile aux yeux des disciples les caractéristiques du Royaume de Dieu qu’il est en train de construire avec eux pour le monde. Les passages que nous avons entendus ces derniers dimanches nous ont montré comment les disciples ont été choqués ou troublés lorsque Jésus a révélé qu’il serait un Messie serviteur souffrant (Mc 9, 31) et que celui qui voulait être le plus grand parmi eux devait être le dernier et se faire serviteur (Mc 9, 35).
Dans l’évangile que nous venons de lire, les pharisiens tendent un piège à Jésus. Et dans sa réponse, Jésus formule un enseignement sur le caractère unique et définitif du mariage qui nous paraît encore plus difficile à entendre. Et nous savons combien la simple raison humaine a du mal à l’accepter et à le mettre en pratique.
C’est pourquoi l’évangéliste fait suivre ces paroles difficiles par quelques versets sur les enfants : pour accueillir pleinement les exigences de l’Evangile, il faut être comme un enfant, « le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent » (Mc 10, 14).
Nous devons donc nous aussi ouvrir notre cœur avec une simplicité et une générosité d’enfant pour accueillir cette parole du Christ dans toute sa plénitude et lui donner toute sa fécondité. Il nous faut accepter de nous laisser guider par notre Père et ne pas nous laisser aller à croire que nous serions devenus plus malins, plus savants ou plus expérimentés que Lui.
Les échecs du mariage et de la vie conjugale frappent aujourd’hui quantité de familles. Ils blessent dans leur cœur et dans leur être, des hommes et des femmes qui se sont donnés l’un à l’autre avec le désir de vivre un amour réel.
Petit à petit, les circonstances de la vie, et pour une part aussi leur difficulté à accepter les conditions nécessaires d’un amour authentique, semblent avoir détruit ce projet. Leurs enfants également aimés de l’un et de l’autre, et également aimants de leurs deux parents, sont blessés à leur tour d’une façon d’autant plus profonde qu’ils ne peuvent souvent pas l’exprimer.
Cette expérience cruelle que font beaucoup de nos contemporains touche nos amis, nos familles, et nous-mêmes parfois. Nous avons tendance à croire que c’est là une situation exceptionnelle et inimaginable en d’autre temps. Il est donc précieux de découvrir à la lecture de cette page d’évangile que cette question déjà était au cœur des préoccupations comme le montre la discussion entre Jésus et les pharisiens.
En demandant à Jésus quel comportement il convient d’adopter, les pharisiens lui tendent un piège : Faut-il appliquer avec toute sa rigueur la loi inscrite dans l’Ecriture ou alors faut-il trouver des accommodements comme celui que Moïse a proposé au Peuple d’Israël ?
Cette question, notre Église la reçoit aujourd’hui aussi comme un piège : Doit-elle annoncer imperturbablement et fermement que l’union de l’homme et de la femme est une union définitive et unique ? Ou bien doit-elle exercer sa mission de miséricorde et apporter la consolation du pardon à ceux qui ont connu l’échec et la souffrance ?
La réponse du Christ au piège ainsi tendu ne consiste pas à choisir entre la fermeté absolue et la fermeté relative. Elle projette le regard et la réflexion dans une autre dimension. Jésus veut faire découvrir à ses auditeurs, et à travers eux à nous tous, que le fondement du mariage unique et définitif n’est pas une loi positive que les hommes auraient fabriquée au gré des circonstances.
Il ne se reporte pas à tel ou tel article de loi, fut-elle la Loi de l’Alliance et la Loi révélée. En effet, Moïse, tout grand législateur de la première alliance qu’il fût, n’a pas eu le pouvoir personnel de définir les conditions du mariage entre l’homme et la femme.
Le Christ rappelle que ce ne sont pas les hommes qui définissent les conditions dans lesquelles doit se réaliser l’union de l’homme et de la femme et renvoie au temps des origines et au projet de Dieu qui « les fit homme et femme » (Mc 10, 6) : la différence sexuelle entre l’homme et la femme est ce qui fonde la communion entre eux, même si elle aussi source de division et d’opposition.
L’union entre l’homme et la femme est dans la nature même de la personne humaine, telle qu’elle a été voulue et créée par Dieu « Au commencement il les fit homme et femme, […] ainsi ils ne sont plus deux mais ils ne font plus qu’un » (Mc 10, 8).
Notre annonce de la nature profonde de l’union de l’homme et de la femme et notre proposition du mariage indissoluble comme un chemin de vie et de bonheur, n’obéissent donc pas à des critères que nous aurions élaborés par nous-mêmes, même à la lumière de la révélation.
Nous n’avons pas fabriqué ces critères, et nous ne pouvons les changer en disant qu’ils ont fait leur temps et que nous devons aujourd’hui en adopter d’autres.
L’homme et la femme n’unissent pas leur vie selon les règles d’une loi contingente mais selon le mouvement propre de leur constitution personnelle qui les pousse l’un vers l’autre, pour qu’ils s’engagent l’un envers l’autre et qu’ils découvrent ensemble la fidélité de leur communion.
Cette merveille inscrite dans la nature de l’existence humaine ne nous met à l’abri ni des tentations, ni des difficultés, ni des échecs. Mais il ne dépend pas de nous de dire que les tentations, les difficultés et les échecs deviendraient la norme, pas plus que nous pourrions dire que Dieu ait voulu que l’homme et la femme s’unissent de manière précaire et provisoire.
Il ne dépend pas de nous non plus de dire que l’homme et la femme ont été conçus de telle façon que leur union produise la fécondité de leur amour à travers leurs enfants, ni d’affirmer que Dieu « les fit homme et femme » (Mc 10, 6) et non pas homme et homme ou femme et femme, ni encore d’accepter que cette union de l’homme et de la femme transcende les cultures, les situations historiques et économiques, les faiblesses personnelles et les situations de souffrance que nous connaissons tous.
En annonçant courageusement ce qui est inscrit par Dieu dans la
nature humaine, l’Église est fidèle à sa mission. Cette loyauté ne lui fait pas perdre sa capacité d’accompagner ceux qui souffrent l’échec et la souffrance et de les associer le plus étroitement possible à la vie de leur communauté et de les voir même aboutir avec le temps nécessaire, à travers cette conversion des cœurs que tous nous devons vivre, à la plénitude de la communion, pour que l’union conclue sous le regard de Dieu trouve son épanouissement à travers l’histoire d’une vie et au-delà même de cette histoire.
Frères et sœurs, rendons grâce à Dieu pour la force qu’il donne aux hommes et aux femmes qui vivent fidèlement leur engagement. Rendons grâce à Dieu pour la joie des enfants qui grandissent avec des parents qui les aiment. Rendons grâce à Dieu pour les époux et les épouses délaissés qui restent fidèles à leur engagement.
Et rendons grâce à Dieu aussi pour ceux qui, ne restant pas fidèles à cet engagement premier, continuent de chercher à vivre de la vie du Christ et de la Parole de Dieu à travers les engagements de leur vie. Que le Seigneur nous donne la force de porter cette parole avec sérénité et avec amour. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Fête de la Toussaint 2009 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 1er novembre 2009
Frères et Sœurs,
Lorsque nous entendons les paroles de l’Évangile qui viennent d’être proclamées, nous pouvons éprouver une sorte de double choc, qui n’est pas simplement de l’ordre de la surprise ni de l’émerveillement.
En effet, nous entendons Jésus proclamer heureux et bénis, celles et ceux qui vivent les exigences de l’Évangile et qui en supportent les conséquences difficiles. Or pour beaucoup d’entre-nous, (pour tous peut-être d’une façon ou d’une autre), les exigences de l’Évangile nous semblent être plus de l’ordre d’une contrainte et d’une charge que source de bonheur et de bénédiction. Et nous sommes plus encore étonnés lorsque nous entendons Jésus proclamer « heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute » (Mt 5, 11), car nous avons intégré de longue date que le bonheur, consiste à ne pas souffrir, à voir nos désirs satisfaits et à ne rencontrer aucune adversité. Supporter les conflits, l’hostilité, les persécutions, les insultes et les calomnies nous semble être le contraire du bonheur. Nous sommes donc choqués par cette contradiction entre le contenu des bénédictions que le Christ promet à ses disciples et ce qui fait le fond de nos espérances et de nos attraits spontanés.
Mais, le choc que nous éprouvons devant cet Évangile peut venir aussi de la manière dont nous nous représentons la sainteté. Pour nous, aspirer à la sainteté ne signifie peut-être pas principalement rechercher la miséricorde, la pureté de cœur, la paix, et moins encore la persécution, l’insulte ou la calomnie. Nous voyons plutôt la sainteté comme la récompense des efforts fournis et une prime à la perfection morale, qui puissent être authentifiées par une canonisation arrachée de haute lutte. Cette sainteté serait donc forcément réservée à quelques spécimens assez rares de l’espèce humaine mais ne saurait concerner le plus grand nombre dans sa médiocrité, ni nous-mêmes. Nous aimons les saints de vitrail, et nous comprenons mal que la sainteté selon Dieu ne soit pas l’apothéose héroïque de l’effort moral.
La sainteté selon Dieu consiste plutôt à accueillir la plénitude de sa bénédiction. C’est ce qu’Il annonçait déjà dans le Livre du Lévitique quand Il appelait le Peuple d’Israël à vivre dans la sainteté, à être saint parce que Lui est saint (Lv 19, 2). Le fondement de la sainteté du peuple de Dieu, comme celui de la sainteté des disciples du Christ, n’est pas notre fabrication morale, mais la fécondité et la fructification de la sainteté de Dieu à travers l’histoire des hommes.
Ceci nous permet de comprendre que cette sainteté n’apparait pas à l’œil nu, et qu’elle ne sera visible qu’une fois arrivée à sa maturité et à son achèvement. La sainteté de Dieu est mystérieusement inscrite en nous, dans notre personnalité, notre liberté et notre cœur par le don qu’Il nous a fait en nous appelant au baptême. Par l’onction d’eau et d’Esprit-Saint, nous sommes marqués au front pour devenir les élus du Seigneur. « Enfants de Dieu - nous le sommes déjà » comme nous le dit la première épitre de Jean (1 Jn 3, 1). « Mais ce que nous sommes n’apparait pas encore clairement » (1 Jn 3, 2). Cette dignité d’enfant de Dieu, cette splendeur de la sainteté divine répandue en nos cœurs par la puissance de l’Esprit Saint restent enfouies et cachées sous les apparences et sous les drames de la liberté humaine et de l’histoire des hommes. Même si cette empreinte qui marque notre existence ne trouvera sa pleine expression qu’au terme de notre vie et à la fin de l’histoire, nous sommes déjà un peuple de saints, encore immergés dans l’histoire de l’humanité, qui est une histoire de péchés, de grâces et de réconciliations.
Aussi, quand nous célébrons la fête de tous les saints, nous ne faisons pas la promotion anonyme de quelques saints inconnus. Plus profondément, nous faisons un acte de foi et d’espérance qui concerne notre propre existence. Nous affirmons que la sainteté de Dieu construit la sainteté de son peuple et qu’à travers la liberté des hommes et des femmes que le Père appelle à la sainteté, il leur donne les moyens de devenir saints pourvu qu’ils se laissent conduire sur les chemins de l’amour et ne s’approprient pas la capacité d’atteindre la perfection sans son secours.
Que cette sainteté promise, espérée et offerte demeure encore ici-bas cachée nous permet de comprendre que cette sainteté concerne un nombre incalculable d’hommes et de femmes, « une foule que nul ne pouvait dénombrer » (Ap 7, 9). C’est le peuple de ceux qui ont été accueillis par le Christ dans la droiture de leur cœur, de ceux qui ont reçu sa Parole dans la simplicité et de ceux qui ont accepté de rendre témoignage à l’amour, au prix de quelques désagréments, de persécutions et parfois au prix de leur vie.
En ce soir, nous rendons grâce pour cette multitude d’hommes et de femmes que nous ne connaîtrons qu’à la fin des temps, pour cette multitude d’enfants de Dieu, bénis et sanctifiés par Dieu, pour ceux qui ont accueillis cette sainteté et cette bénédiction à travers les combats quotidiens de la liberté humaine pour choisir ce qui est bon pour l’homme et refuser ce qui est mauvais. Dans l’espérance que s’accomplisse pour nous la promesse de Dieu qui a fait de nous ses enfants, nous sommes aujourd’hui dans la joie de ceux qui en vivent déjà. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - 32e dimanche du temps ordinaire - Assemblée plénière des évêques - Lourdes, dimanche 8 novembre 2009
Messe télédiffusée à la grotte de Lourdes, pour la clôture de l’Assemblée plénière des évêques de France
ELLE A TOUT DONNÉ…
Saint Marc nous fait entrer dans la dernière étape du chemin parcouru avec les disciples à la suite de Jésus tout au long de la lecture de l’évangile. Jésus vient d’entrer à Jérusalem où va s’accomplir son sacrifice. L’évangéliste regroupe ici un certain nombre des scènes vécues dans le Temple, lieu du sacrifice par excellence.
De même que les sacrifices des animaux n’étaient qu’une préfiguration du sacrifice parfait que Jésus vivra sur le Golgotha, de même les pratiques communément vécues dans le Temple de Jérusalem doivent évoquer et symboliser le véritable sacrifice qui plaît à Dieu, le sacrifice du cœur. C’est le sacrifice du cœur qui donne le sens des rites sacrificiels. La présence, les gestes et les paroles de Jésus dans le Temple sont à la fois un dévoilement du sens plénier des pratiques coutumières anciennes et un appel à aller jusqu’au bout du sens de ces pratiques.
Le geste de la pauvre veuve qui nous est présenté aujourd’hui, joue ce rôle de révélateur. Si peu qu’elle puisse donner, en donnant tout ce qu’elle avait pour subsister, elle dévoile l’artifice des dons somptueux qui ne représentent qu’une mince partie du superflu des donateurs bien visibles et considérés. L’évangile de Marc nous invite à tirer plusieurs leçons de cette scène. Deux paradoxes peuvent résumer l’enseignement qui nous est proposé.
1. L’ostentation et la discrétion.
À de nombreuses reprises, les évangiles nous invitent à une religion du cœur plus qu’à une religion des apparences. Ils mettent souvent en opposition ceux qui aiment se faire voir dans les synagogues et occuper les premières places et les humbles qui s’approchent avec crainte et discrétion. Ainsi en est-il de l’opposition entre la prière du pharisien et la prière du publicain.
Le premier se considérait juste et faisait à Dieu la faveur de s’occuper de lui. Le second, brisé par le sens de son péché se considérait comme indigne de s’adresser à Dieu. De même ici, nous avons un contraste entre les offrandes somptuaires de ceux qui aiment à faire savoir que Dieu doit beaucoup à leur générosité, et la discrétion de la pauvre veuve qui se glisse pour faire sa modeste offrande.
Nous avons tous en mémoire un des versets qui concluent le Discours sur la Montagne dans l’évangile de saint Matthieu : « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entreront dans le Royaume, mais ceux qui font la volonté de mon Père. » (Mt 7, 21).
Dans un monde principalement structuré par le jeu des images, nous devons être plus que jamais attentifs à ne pas nous laisser subvertir par l’illusion des apparences. Nous le savons, ce qui compte aux yeux de Dieu ce n’est pas l’image que nous donnons de nous-mêmes, mais la réalité de ce que nous vivons en mettant en œuvre notre liberté humaine dans notre relation avec Lui.
Le Royaume de Dieu n’est pas une réalisation humaine que nous pourrions orchestrer selon nos idées et nos convictions. Nous ne construisons pas le Royaume, nous ne le fabriquons pas, nous le recevons.
La communion de l’Église n’est pas le fruit d’un arbitrage, plus ou moins médiatisé, entre des idéologies ou des lobbies, elle est le fruit de l’obéissance du cœur à ce que Dieu veut accomplir à travers nous quand nous acceptons de nous mettre à l’écoute de sa Parole transmise par l’Église dans sa mission apostolique et quand nous acceptons de reconnaître que nous sommes des « serviteurs inutiles. »
Il nous arrive parfois de nous impatienter devant la lenteur de l’évolution des mentalités et de regretter que nos assemblées épiscopales ou diocésaines prennent trop de temps pour approfondir des dossiers.
Mais ce temps que nous passons à délibérer et à nous écouter est aussi le temps où nous nous disposons à accueillir dans la communion des évolutions de pensées et de pratiques qui ne sont pas le simple fait du fonctionnement social mais sont suscitées par le lent travail de l’Esprit. C’est le temps nécessaire à l’évolution des cœurs, à leur conversion et à leur ouverture aux projets de Dieu.
2. Le superflu et le nécessaire.
Il n’est pas utile de faire une longue exégèse pour comprendre l’opposition suggérée par l’évangile entre le don superflu, même si ce superflu représente une grosse somme, et le don que fait cette pauvre veuve de tout ce qui lui reste pour survivre, même si ce don ne représente que quelques piécettes.
La valeur de l’offrande reconnue par le Christ ne vient pas de la valeur financière ni marchande mais de la valeur humaine, de ce que représente réellement ce don pour cette femme. Et s’il était besoin de confirmer cette intention de l’évangéliste, le rappel de la rencontre du prophète Élie avec la veuve de Sarepta suffit à nous éclairer (1 R 17, 8-16). Le peu qu’elle possède et que le prophète lui demande est tout ce qui les sépare, elle et son fils, d’une mort inéluctable.
Le récit de l’évangile de Marc nous fait bien percevoir que, entre le « superflu » des riches et le « nécessaire » de la pauvre veuve, la différence n’est pas seulement quantitative. Elle est avant tout qualitative. La différence qualitative qui existe entre ceux pour qui la relation à Dieu est un élément de leur vie qui demeure relatif parmi beaucoup d’autres éléments et ceux pour qui la relation à Dieu est un élément déterminant et structurant de tout le reste.
Quand la société et la vie sociale n’intègrent plus les références chrétiennes, nous mesurons mieux combien il est difficile de rester chrétien par une adhésion qui ne toucherait pas les grands choix de notre vie et les orientations de notre liberté.
Tout ce qui constitue l’organisation quotidienne de notre existence, toute notre personne, est acculé à formuler un choix décisif. Notre référence chrétienne est-elle vraiment ce qui mobilise tout notre être, toutes nos facultés de penser, de sentir, de décider et d’agir ou bien n’est-elle qu’une appartenance variable qui entre en compétition ou en concurrence avec tant d’autres possibilités ?
C’est devant ce choix que nous placent les circonstances de notre temps. C’est ce choix qui va déterminer notre participation active à la vie de l’Église : le catéchisme de nos enfants, notre capacité à nous déplacer pour participer à la Messe du dimanche ou notre disponibilité pour donner de notre temps et de notre énergie au service de nos frères.
Nous devons rendre grâce à Dieu que les difficultés que nous rencontrons jour après jour nous incitent à faire ce choix. Allons-nous rester dans la logique du cadeau que nous pouvons faire avec notre superflu, en nous félicitant de notre générosité, ou allons-nous suivre le Christ dans la logique du don total avec la pauvre veuve, la logique du sacrifice : « elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. » (Mc 12, 44) ?
Seigneur, au moment où nous célébrons la mort et la résurrection de ton Fils, donne nous le désir d’offrir toute notre existence avec lui dans la confiance et la joie.
+André cardinal Vingt-Trois


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – 33e dimanche du temps ordinaire - Messe à Notre-Dame de Grâce de Passy - Dimanche 15 novembre 2009
Frères et sœurs, chers amis,
Quand Jésus parle de la venue du Fils de l’Homme, il rejoint des prophéties anciennes dont nous avons entendu quelques extraits dans le livre de Daniel. Il rejoint surtout l’attente profonde et l’espérance d’Israël qui aspire à la délivrance qu’apportera cette venue du Fils de l’Homme. Jésus évoque des bouleversements dans l’histoire des hommes et dans l’équilibre de l’univers : les étoiles tomberont du ciel, le soleil s’obscurcira… Tous ces phénomènes étaient associés habituellement à la fin du monde et au temps du jugement.
Mais le Christ n’évoque pas son retour glorieux pour satisfaire la curiosité récurrente qui cherche à connaître le moment de la fin des temps. Il nous prévient que nul ne connaît le jour et l’heure de son retour « pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils mais seulement le Père » (Mc 13, 32). Pour être tout à fait honnête, il faut reconnaître que derrière cette question de l’avenir du monde que nous portons plus ou moins confusément mais qui ne nous empêche pas de dormir, il y a celle de notre avenir personnel qui lui nous intéresse vivement ! Quel sera mon avenir ? Comment s’achèvera ma vie ? Le monde dans lequel je suis, celui je connais et auquel je suis accoutumé a-t-il un avenir ou bien sera-t-il détruit, dispersé et réduit à néant à un moment que nous ne prévoyons pas ?
La révélation biblique et évangélique n’essaye pas d’apporter une réponse à cette question, mais elle nous permet de nous préparer à cet événement, non pas en le rejetant dans un avenir indéterminé mais en le plaçant dans l’aujourd’hui de nos existences. Quand Jésus dit : « En vérité je vous le dis cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive » (Mc 13, 30), il ne cherche pas à nous dire que la fin des temps est pour aujourd’hui ou pour demain, mais il veut nous aider à entrer dans une manière d’appréhender le temps qui ne nous est pas familière.
En effet, nous comprenons le temps et l’histoire comme une succession d’époques qui viennent après d’autres époques. Mais Dieu n’est pas dans le temps. Il vit les choses dans un éternel présent qui saisit l’ensemble du temps depuis la création du monde jusqu’au retour du Fils. On peut dire que nous nous représentons l’histoire comme une ligne tandis que Dieu la voit comme un point. Dès lors, dans notre approche du temps nous pensons toujours passé, présent et avenir, tandis que Dieu réalise tout dans un même présent. Si bien que le retour du Christ à la fin des temps qui marquera la clôture de l’histoire humaine - la fin de la ligne, comme la création en avait marqué le début-, est dans l’aujourd’hui de Dieu. Le Christ peut dire en réalité : « cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive » (Mc 13, 30), non pas parce que nous aurions atteint l’extrémité finale de la ligne du temps mais parce que par l’irruption du Christ dans l’histoire des hommes, nous entrons d’une certaine façon dans cet éternel présent. La venue du Fils dans le monde n’est pas circonscrite à des moments particuliers. Elle s’accomplit dans la totalité de l’histoire. Aujourd’hui déjà, maintenant, Jésus est présent, vivant et agissant pour nous.
L’Ecriture nous parle de signes extraordinaires qui annonceront le retour du Christ : une terrible détresse, le soleil qui s’obscurcit, la lune qui perd son éclat, etc. Nous n’avons pas besoin de chercher beaucoup pour trouver dans l’histoire humaine des bouleversements comparables, qu’il s’agisse de phénomènes naturels ou d’évènements historiques liés aux peuples et aux hommes. Oui, les signes du retour du Christ nous sont donnés, mais encore faut-il les voir et ne pas les ignorer, pour les comprendre, les interpréter, et en tirer profit.
Malheureusement, beaucoup de nos contemporains, et nous aussi à bien des moments, nous ne savons pas voir ces signes et restons indifférents, ou même aveugles à tout ce qui peut survenir à travers l’humanité. Comme aucune autre période de l’histoire des hommes, nous avons la possibilité technique d’avoir une connaissance directe de tout ce qui se passe dans le monde. Mais qu’en faisons-nous ? Sommes-nous simplement curieux de savoir comment vivent les hommes à travers le monde et surtout comment ils meurent ? Sommes-nous seulement curieux de connaître les détresses que traverse toute une partie de l’humanité et d’apprendre, comme les médias nous l’ont rappelé hier, que plus d’un milliard d’hommes à travers le monde vit dans la malnutrition ? Mais sommes-nous désireux de comprendre ce que ces éléments signifient ? S’agit-il de cataclysmes inévitables, d’événements sans signification, sans cause et sans responsabilité, d’une sorte de fatalité qui frapperait à droite, à gauche et heureusement pas sur nous ?
Car s’il y a un sens derrière ces évènements, notre responsabilité humaine est engagée et nous devons nous demander ce que nous pouvons faire. Puisque les événements que nous vivons marquent déjà les signes du retour du Christ, notre génération est invitée à comprendre que nous devront rendre compte non pas de ce qui se passera à la fin des temps, mais de ce qui se passe aujourd’hui. Comment vivons-nous ? Comment agissons-nous dans le moment présent ? Quel sens donnons-nous aux événements ? Comment les lisons-nous à la lumière de la foi et de l’Ecriture ? Accueillons-nous ces événements comme les signes avant-coureurs de la rencontre ultime avec notre Créateur ou bien les vivons-nous simplement comme des péripéties accidentelles de l’histoire ? Sont-ils pour nous un appel à la conversion ou simplement un motif pour se cacher et pour attendre ?
Car finalement le choix auquel nous sommes acculés est de savoir si nous allons protéger ce que nous avons face à la misère du monde, ignorer la violence qui saisit l’humanité et les drames que connaissent quantité d’hommes et de femmes, et fermer nos réseaux de communication pour rester dans la sécurité et la sérénité d’un pays en paix, ou bien si nous sommes prêts à comprendre qu’à travers l’histoire des hommes se joue quelque chose qui touche au salut de toute l’humanité, et que la vision - même partielle - de la portée universelle de ce qui est en train de s’accomplir sous nos yeux, transforme en profondeur notre manière de vivre.
En lançant il y a quelques semaines l’appel de « Paroisses en Mission », c’est cette attention que j’ai voulu éveiller auprès des fidèles du diocèse de Paris. Chaque dimanche nous nous réunissons plusieurs dizaines de milliers d’hommes et de femmes dans les églises de la capitale, pour célébrer l’eucharistie, annoncer la réalité de la présence du Christ dans ce monde et accueillir sa Parole comme un appel à une manière nouvelle de vivre. Nous nous renforçons les uns les autres dans notre foi, nous faisons l’expérience d’une vie d’Église qui a une qualité et une densité exceptionnelle. Mais, qu’en faisons-nous ? Nous contentons-nous d’entretenir la flamme pour que cela dure autant que nous, en espérant que la ligne du temps de l’histoire ne s’interrompra pas avant notre propre vie (et qu’après les autres se débrouillent !) ? Ou bien sommes-nous conscients que nous sommes dépositaires d’une richesse extraordinaire, non pas simplement pour nous, mais pour l’humanité qui nous entoure ?
La Parole de Dieu que nous avons reçue et la vie sacramentelle que nous vivons dans l’Église constituent pour chacun et chacune d’entre-nous, et à travers nous pour tout le monde, une Espérance à nulle autre pareil : demain ne sera pas le jour de la mort, de la détresse, de l’isolement et de l’abandon pour les hommes, mais ce sera le jour de la vie, de la consolation et de la fraternité. Nous recevons les prémices de cette espérance dans ce que nous vivons entre nous, et jour après jour l’appel du Christ nous invite à partager cette espérance. Notre manière de répondre permet que d’autres hommes et femmes puissent regarder leur vie avec un minimum de confiance, quoi qu’il advienne, et quels que malheureux que puissent être les événements. Nous sommes témoins de ce que les événements malheureux ne sont pas en eux-mêmes une fatalité qui écrase l’humanité, mais peuvent être un levier sur lequel pour développer notre confiance en Dieu et notre espérance. Chaque dimanche, nous sommes rassemblés dans la joie de l’Eucharistie, nous repartons revivifiés par le moment que nous avons vécu, par le Pain de Vie que nous avons reçu. Nous sommes appelés à partager cette joie à tous nos frères. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe des étudiants d’Ile de France - Notre-Dame de Paris - mardi 17 novembre 2009
Chers amis,
Les lectures que nous venons d’entendre nous aident à répondre à deux questions pour éclairer notre situation de chrétien aujourd’hui en ce monde.
La première est une question assez commune : comment être fidèle à Dieu dans un univers dominé par des hommes qui ne croient pas en lui ? C’est la question à laquelle les juifs étaient confrontés au moment où Antiochus Epiphane occupait Jérusalem et voulait leur imposer de renoncer à la loi reçue de Dieu et à l’Alliance conclue avec Lui, pour les rallier à sa propre religion.
Le livre des Martyrs d’Israël nous dit que beaucoup se laissèrent séduire. L’histoire du vieux sage Eléazar que nous avons entendue précise le contenu de cette séduction : « Tu n’as qu’à faire semblant. Personne ne te demande d’adhérer avec conviction. On te demande simplement de faire les gestes extérieurs, même si par ailleurs tu peux continuer à croire tout ce que tu veux ».
Mais peut-on être fidèle à Dieu en faisant semblant de ne pas lui être fidèle ? Peut-on être fidèle à la Parole que nous recevons, en faisant les gestes contraires, pour éviter l’embarras du conflit avec l’entourage ? Chacune et chacun d’entre-nous est confronté quotidiennement à cette question.
Allons-nous nous comporter comme tout le monde pour sauver la concorde, pour éviter les conflits ou pour ne pas nous distinguer, même si dans le secret de notre cœur nous pensons qu’il faudrait faire autrement ? Pouvons-nous revêtir l’uniforme de l’incroyance en gardant notre croyance au cœur ? Pouvons-nous vivre la foi en Dieu sans que rien n’y paraisse ?
Vous avez entendu la réponse du vieil Eléazar : « À quoi bon être arrivé à cet âge avancé si c’était pour survivre au prix d’une trahison et donner à la jeunesse de notre peuple un exemple aussi malsain ? ». Eléazar a conscience de la grandeur de l’appel qu’il a reçu et de l’importance du témoignage qu’il doit porter au milieu des hommes.
La deuxième question qui éclaire notre condition chrétienne aujourd’hui est de savoir pour qui le Christ est venu. Tout le monde a son idée là-dessus. Mais voilà que Zachée ouvre une porte, si je puis dire, en montant dans un arbre.
Il veut voir Jésus, mais il ne fait partie ni du groupe des disciples qui suivent Jésus, ni de ceux qui s’approchent près de lui. De plus, sa petite taille ne lui permet pas de surmonter le rideau de ceux qui lui voilent le passage.
Enfin, son statut de collecteur d’impôt et de publicain ne lui attire pas les sympathies qui permettraient de le présenter au Maître comme un ami bienveillant, comme avait pu l’être par exemple le centurion de Capharnaüm dont on disait à Jésus qu’il avait fait beaucoup de bien pour la synagogue (Lc 7,5). Zachée, lui, n’a pas beaucoup aidé la synagogue et il a surtout pressuré le peuple pour toucher les impôts. Il n’est réellement pas bien vu. C’est pourquoi il grimpe dans son arbre pour essayer de voir Jésus.
Zachée est l’image de toutes ces personnes qui ont envie de savoir ou de voir quelque chose de Jésus et de le connaître un peu mieux. Nous-mêmes, tout croyants que nous sommes, nous nous demandons comment nous pourrons le mieux voir et l’entendre. Et nous montons nos échafaudages pour essayer d’arriver à la bonne hauteur.
Nous gravissons modestement notre chemin, pour aller vers le Christ : les uns prennent un peu d’Ecriture Sainte, les autres un peu de solidarité, les autres un peu de solitude dans un monastère, les autres une expérience de groupe de prière. Nous plaçons nos petits cubes les uns sur les autres en nous disant que si nous montons dessus, nous devrions arriver quand même à voir quelque chose ou à rencontrer quelqu’un.
Et que se passe-t-il ? Jésus lui-même se tourne vers Zachée et lui dit « Aujourd’hui il faut que je vienne chez toi » (Lc 19, 5). Ce n’est pas le sycomore qui a produit la rencontre entre Jésus et Zachée, c’est Jésus lui-même qui se fait proche de Zachée.
Ce n’est pas en montant dans l’arbre que Zachée rencontre le Christ, c’est en ouvrant sa maison pour que le Christ puisse y entrer. Ce n’est pas grâce à nos échafaudages que nous établissons la communication, mais par l’initiative de Jésus. Ce dialogue très court entre Jésus et Zachée, nous renvoie à l’ensemble de l’évangile de saint Luc tout entier construit autour de cette réalité de Dieu qui se fait proche de l’homme en la personne du Christ.
De plus, lorsque Jésus vient et s’approche, son initiative va susciter la vraie conversion de Zachée. Son échafaudage dans le sycomore n’était pas encore une conversion. C’était une tentative. Mais lorsque Zachée s’écrit : « Maintenant je vais donner la moitié de ce que j’ai aux pauvres » (Lc 19, 8), il est entré dans une vraie conversion.
Aujourd’hui encore, Jésus voit nos efforts pour aller à sa rencontre. Il voit comment nous essayons de construire quelque chose. Mais aujourd’hui encore, c’est lui qui vient à nous et qui nous dit : « je vais demeurer chez toi aujourd’hui ».
Cette initiative du Christ qui vient à notre rencontre est le détonateur d’un vrai changement dans notre vie : nous pouvons réparer quelque chose de ce que nous avons détruit, comme Zachée qui décide de rendre ce qu’il avait pris ; nous décidons de mener une vie nouvelle, non parce que nous aurions le sentiment d’être devenus de meilleurs témoins que les autres, mais parce qu’en se faisant proche de nous le Christ montre « qu’il est venu chercher et sauver ce qui était perdu » Lc 19, 10. Il n’est pas venu pour les justes mais pour les pécheurs. C’est là notre joie et notre espérance.
Le Christ vient là où il n’est pas attendu. Il descend dans chacune de nos vies, et nous rejoint y compris dans nos infidélités, nos craintes et peut-être aussi dans notre tentation de faire semblant de ne pas le connaître, comme Pierre qui au moment de la Passion dira : « Je ne suis pas de ceux qui était avec lui » (Lc 22, 59).
Et pourtant, aujourd’hui, c’est bien chez nous qu’il veut demeurer. Et ceci nous remplit de joie et d’espérance : en dépit de notre faiblesse et de notre petite taille, sans juger non plus nos efforts pour arriver à faire quelque chose, son regard se porte sur nous et sa main se tend vers nous. Jésus vient prendre place chez nous, à notre table.
Chers amis, voilà ce dont nous devons être témoin, voilà ce que nous ne pouvons pas cacher. En raison de cette visite que le Christ nous fait, nous ne pouvons pas faire semblant de n’être rien pour lui ou de l’ignorer. Aujourd’hui il nous constitue comme signes, nous, pauvres gens que nous sommes. Il montre qu’il peut venir chez nous et qu’il y apporte le salut.
Qu’il nous donne la force de témoigner de cette présence à travers toutes les dimensions de notre vie et toutes les circonstances de notre existence. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - consécration épiscopale de Mgr Luc Ravel, évêque aux armées françaises - 1er dimanche de l’Avent - Notre-Dame de Paris - dimanche 29 novembre 2009
Frères et sœurs,
Cet après midi, notre assemblée compte nombre d’hommes et de femmes dont la mission est de se tenir prêt à intervenir dans les drames qui frappent l’humanité, et le cas échéant d’y faire face effectivement, comme le manifeste l’engagement des membres des forces armées de notre pays à travers le monde.
Beaucoup de ceux qui sont ici ont fait l’expérience concrète des désastres qu’annonce le passage de l’évangile de saint-Luc que nous venons d’entendre.
Qu’il s’agisse de la défense du droit contre la violence illicite, de l’interposition entre des groupes armés, des secours humanitaires apportés dans des situations de crise extrême, sur le territoire national ou en d’autres lieux du monde, les hommes et les femmes des forces armées françaises sont habitués et entraînés à affronter ces drames qui traversent l’histoire des hommes.
La question plus spécifique qui nous est adressée est de savoir comment ceux et celles qui sont engagés dans cette mission y vivent le témoignage de la foi chrétienne ?
Comment les hommes et les femmes qui sont confrontés à la souffrance et souvent à la mort de beaucoup de leurs semblables ne cèdent pas à ce sentiment que l’évangile évoque en disant : « Les hommes mourront de peur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde » (Lc 21, 26) ? (La traduction littéral serait même plutôt « sécheront de peur ».)
Devant la violence, l’agressivité et la force traumatisante des événements dramatiques de l’histoire, devant les hommes, les femmes et les enfants mourants de faim, totalement démunis, pris dans la turbulence des violences armées du monde ou réduits à une existence pitoyable par les catastrophes naturelles, beaucoup sont terrifiés et éprouvent la puissance de l’œuvre de la mort.
Ils discernent son œuvre destructrice en eux-mêmes, dans leur propre chair, dans leurs proches, dans leur région et leur pays.
Si nous croyons au Christ ressuscité, si nous croyons qu’il a vaincu la mort, définitivement, qu’il fait entrer dans sa victoire l’humanité toute entière, qu’il est retourné auprès du Père, qu’il continue d’intercéder pour nous et envoie son Esprit comme une force de lumière et de paix ; si telle est notre foi allons-nous aussi « sécher » et « mourir » de peur devant les événements qui frappent le monde ? Allons-nous vivre comme des gens qui n’ont pas d’espérance ?
Ou bien, comme nous y invite l’Evangile, saurons-nous discerner dans ces événements non pas la victoire du mal et de la mort, mais le signe de l’accomplissement de la promesse du Christ, de notre rédemption et du Salut qui vient ? « Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête car votre rédemption approche » (Lc 21, 28).
Nous savons qu’il peut y avoir un écart entre notre capacité à accueillir ces paroles (et peut-être même à les répéter) et l’adhésion de notre cœur à la certitude que Dieu n’abandonne pas les hommes et que le Christ est venu pour qu’ils vivent.
Notre sensibilité et notre raison peuvent toujours se raidir devant les malheurs qui s’abattent sur le monde. Nous pouvons être authentiquement chrétiens et ne pas supporter de voir mourir un enfant ou de voir des hommes et de femmes s’entretuer. Nous pouvons être authentiquement chrétiens et lever le poing vers le ciel quand les calamités s’abattent sur des populations déjà en grave carence.
Et cependant, l’espérance qui nous habite doit progressivement transformer notre regard et notre manière d’agir. Elle nous conduit à reconnaître dans ces événements des signes annonciateurs du Salut qui vient. « Redressez-vous et relevez la tête car votre rédemption est proche » (Lc 21, 28).
Car nous savons que Dieu a accompli la promesse comme il l’avait dit par le prophète Jérémie : « Voici venir des jours où j’accomplirai la promesse de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Judas » (Jér 33, 14). Dans l’incarnation du Fils de Dieu, Jésus de Nazareth, Dieu est venu partager la misère humaine. Il a pris sur lui la mort de l’homme pour lui donner sa vie. Par son amour, il a ouvert un chemin d’espérance à travers les siècles de l’humanité. L’homme n’est pas voué à la mort, il est voué à la vie.
Mais comment vivre l’écart entre la réalité de l’accomplissement de cette promesse et la violence que nous devons encore supporter ? « Restez sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans la débauche, l’ivrognerie et les soucis de la vie et que ce jour ne tombe sur vous à l’improviste » (Lc 21, 34). Le Seigneur sait que nous sommes soumis à l’alourdissement du cœur, l’engourdissement du désir et l’engorgement sous les soucis et les contraintes du quotidien. Il voit cette attraction des tâches les plus immédiates qui finissent par nous mobiliser entièrement, nous courbent vers la terre et nous font perdre l’habitude de lever notre regard vers le ciel.
« Tenez-vous sur vos gardes » pour ne pas vous laissez alourdir, engourdir, assoupir, pour ne pas vous laissez hypnotiser par le jeu des événements et des choses, pour garder en vous la capacité de vous tourner vers Dieu, non pas seulement de manière exceptionnelle, annuelle ou mensuelle, mais chaque jour et en toute chose. Car comment pourrions-nous affronter le mal du monde si nous ne restons pas en communion avec le Dieu du Salut, non pour oublier les malheurs de la terre, mais pour capter dans cette communion la lumière et le sens ultime de ces évènements ?
Comment ne pas céder au désespoir quand tant de grands esprits y ont cédé au cours des siècles, écœurés de ce qu’ils étaient obligés de voir et impuissants à empêcher la mort ? Dans vos unités, où vous êtes confrontés régulièrement à la mort, comment supporter cela sans défaillir mais en croyant que Dieu accomplit sa promesse ? « Restez éveillés et priez en tout temps » (Lc 21, 36).
Voilà notre espérance, qui nous permet de paraître debout quand le Christ vient. Voilà ce qui nous permet d’être jugés dignes d’échapper à tout ce qui doit arriver. Notre espérance profonde ne vient pas de nos armes ou dans nos forces morales ou physiques, mais de la promesse et de la présence de Dieu qui tient l’homme dans sa main et l’accompagne vers la vie.
Mon cher Luc, vous recevez le ministère d’être le pasteur de ces hommes et de ces femmes qui sont souvent au premier rang dans la confrontation de l’homme avec la misère et la mort. Vous serez au milieu d’eux le témoin de ce que Dieu n’abandonne jamais ses enfants. Ils le croiront parce qu’ils verront qu’avec vos collaborateurs vous resterez au milieu d’eux et ne les abandonnerez pas.
Vous serez parmi eux le témoin de l’espérance quand le deuil frappe cruellement et injustement. Vous ne serez pas de ceux qui s’écroulent pour accroître la douleur mais vous garderez vivante la flamme de l’espérance en vous tenant debout et en servant de soutien à ceux qui faiblissent. Vous serez parmi eux le témoin de la charité de Dieu qui s’est fait proche de l’humanité en son Fils Jésus.
Vous êtes envoyé pour vous faire proche des hommes et des femmes de ce diocèse des forces armées pour être, avec les prêtres qui vous assistent, le signe de cette proximité de Dieu en toute situation.
Frères et sœurs, notre prière aujourd’hui est une prière d’espérance. Dieu n’a pas abandonné les hommes, il ne les abandonne pas et ne les abandonnera pas. Nous en sommes aujourd’hui les témoins. Nous voulons en être des témoins éveillés, debout, relevant la tête, car nous le savons, notre rédemption approche.
Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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