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Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Assemblée plénière des évêques - 32e dimanche du temps ordinaire année C - Lourdes, dimanche 7 novembre 2010
Cette homélie du cardinal Vingt-Trois à Lourdes lors de l’Assemblée Plénière des Evêques de France invite à regarder la résurrection non comme la continuation dans l’au-delà de ce que nous connaissons en ce monde mais comme une existence radicalement nouvelle, qui est en même temps le sens ultime de notre vie ici-bas. C’est le cœur de l’espérance chrétienne mais cette dignité nouvelle a aussi ses exigences.
Après la fête de la Toussaint et à mesure que nous approchons de la fin de l’année liturgique, - nous la célèbrerons dans 15 jours -, la liturgie nous propose de tourner notre regard, notre attention, notre réflexion et notre prière, vers la fin de notre vie et aussi vers la fin du monde. Elle nous invite à considérer ce que va devenir ce monde que nous connaissons.
L’histoire racontée par le sadducéen qui interroge Jésus au sujet de la résurrection nous aide à comprendre quelle est notre représentation spontanée de la durée, de la continuité et de la transmission. En fait, et c’est bien naturel, nous nous préoccupons d’abord de savoir s’il y aura une suite à notre vie, non pas dans l’au-delà, mais ici-bas. Que se passera-t-il après moi ? Que restera-t-il de ce que nous avons fait ? De ce que nous avons construit ? Des relations que nous avons nouées ? Y aura-t-il quelqu’un pour se souvenir de nous quand nous serons morts ? Combien de gens aujourd’hui choisissent de se faire incinérer tout simplement parce qu’ils pensent que personne n’ira jamais au cimetière prier sur leur tombe ! Combien imaginent qu’après eux il n’y aura plus personne pour penser à eux !
Cette question n’est pas simplement une question affective, comme si nous avions besoin de savoir que nous resterons vivants dans la mémoire de ceux qui nous survivront.
C’est une question beaucoup plus profonde : c’est la question de la continuité de l’humanité. Si l’homme et la femme sur la terre donnent la vie à des enfants, c’est précisément pour assurer cette continuité de l’espèce humaine et pour déployer une histoire dans laquelle chaque génération accomplit sa mission et laisse la place à la génération suivante. Très naturellement, les sadducéens se représentent l’avenir sous cette forme d’une transmission des générations. Et la nécessité de faire perdurer le peuple est devenue un impératif tellement fort dans la tradition d’Israël, que lorsqu’un homme meurt sans avoir laissé de descendance, son frère épouse la veuve et ainsi de suite jusqu’à ce que la descendance soit assurée. C’est ce qu’évoque l’histoire de ces sept frères qui ont eu successivement la même femme. Pour les saducéens, la seule continuité imaginable est donc la prolongation, l’extension de notre temps à travers l’avenir par les générations qui viendront.
Or, ce que le Christ annonce avec la Résurrection n’est pas du tout la continuité pure et simple de ce monde. Il ne nous annonce pas que tout ce que nous avons sur terre sera garanti pour l’éternité, que nous nous retrouverons, plus ou moins, tels que nous sommes ici-bas, que nous reverrons les mêmes gens dans une apparence semblable, pour poursuivre avec eux les mêmes relations… La Résurrection ne sera pas simplement un geste de Dieu pour assurer que tout ce que nous connaissons sera bien conservé et continuera ! Le Christ nous révèle que la Résurrection, c’est un autre monde. Elle est le don d’une existence nouvelle, dans laquelle la continuité n’y est plus assurée par la génération des enfants, mais par la permanence de Dieu. Ceux qui ressusciteront seront « des fils de Dieu », et vivront « pour Lui » dit Jésus (Lc 20, 36 et 38). Au ciel, la relation entre les êtres ne se traduira plus par des relations marquées par la temporalité comme nous en avons l’habitude dans notre vie, mais par des relations d’éternité comme c’est le cas pour les anges. Bref, nous sommes invités à ne pas vainement imaginer une forme de poursuite de ce monde au-delà, mais à nous préparer à l’inauguration d’un monde nouveau.
Plus profondément encore, nous sommes invités à reconnaître que ce monde nouveau auquel Dieu nous appelle est déjà commencé, puisque nous y entrons par le baptême et y demeurons par la communion au Christ. Vous vous souvenez peut-être de la lecture faite le jour de la Toussaint : « Enfants de Dieu nous le sommes déjà, mais ce que nous sommes ne paraît pas encore » (1 Jn 3, 2). Déjà ce monde de la vie qui ne finit pas, du Dieu des vivants, ce monde de la transparence et de la communion entre les êtres est une réalité en notre temps. Mais c’est une réalité encore en germe, en cours de développement, de fructification, une réalité qui n’est pas achevée, une espérance qui nous soutient à travers le temps de notre vie.
Dans le récit des martyrs d’Israël, la question de cette réalité de cette participation à la vie divine en ce temps que nous vivons est posée de façon radicale, par l’alternative proposée aux sept frères : renier Dieu et sa loi sous la contrainte ou périr. À travers le sacrifice de leur vie qu’ils font sous les yeux de leur mère se manifeste qu’en ce monde, dans notre expérience et notre existence humaine, il y a quelque chose de plus radical et de plus important que notre vie elle-même. Ce fondement de notre vie, qui y est inscrit mais qui la dépasse, c’est le sens ultime de notre vie. Il ne vaut pas la peine de vivre si c’est au prix du reniement du sens de notre vie.
Vous connaissez la phrase que l’on prête à Blanche de Castille à son fils Saint Louis, lui disant qu’elle préférerait le voir mort plutôt que coupable d’un seul péché mortel. Il y a dans notre vie des enjeux plus importants que notre vie elle-même. Aujourd’hui comme hier, pour être fidèle au Christ, il y a des moments où il faut que nous acceptions de renoncer à un certain nombre de biens que nous possédons ou à la réputation que nous avons ou aux commodités de notre vie. Etre vraiment disciples du Christ, c’est habiter cette terre et cette existence humaine historique avec la certitude que Dieu veut la conduire vers un achèvement qui dépasse ce que nous connaissons. Cette perspective de foi a des conséquences concrètes dans nos existences. Les éluder serait perdre le sens même de la vie humaine.
Ce fondement de notre vie est à la fois notre espérance, ce qui nous permet de vivre et l’exigence qui nous permet de relativiser tout ce que nous avons, tout ce que nous avons reçu, tout ce que nous espérons transmettre, tout ce que nous sommes, tout ce que nous sommes devenus grâce à Dieu. Tout cela est second par rapport à la dignité inouïe que Dieu nous donne d’être vraiment ses enfants et de vivre en lui étant unis dans le Christ son Fils unique.
Frères et sœurs, prions Dieu que la foi qu’il a mise en nos cœurs nous aide à comprendre la puissance de transformation qu’il inscrit dans l’histoire humaine quand il nous invite à vivre dès ici-bas comme le Christ. Que cette puissance de transformation nous aide à attendre le ciel non pas comme la continuation de ce que nous vivons mais comme un monde nouveau dans lequel ce nous connaissons sera transformé et mené à son accomplissement. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris, Président de la Conférence des évêques de France


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - 33e dimanche du temps ordinaire - Année C - Fête de la paroisse Saint-Léon et inauguration du foyer d’étudiants et de la crèche la Goutte de lait - Dimanche 14 novembre 2010
Le Christ ne nous donne pas la date de la fin des temps ou le moment de notre mort. Il nous prévient que nous avançons vers ce moment au milieu des contradictions et dans un monde marqué par des fléaux. Pour les chrétiens, c’est le temps du témoignage confiant et de l’expérimentation de la puissance de la Parole de vie.
Frères et Sœurs,
À mesure que nous approchons de la fin de l’année liturgique, l’Église nous invite à méditer sur la fin des temps de l’histoire, ou selon les termes de l’Ecriture, sur le Jour du Seigneur. La prophétie de Malachie que nous avons entendue nous dit : « Voici que vient le jour du Seigneur, brûlant comme une fournaise. Tous les arrogants, tous ceux qui commettent l’impiété, seront de la paille. Le jour qui vient les consumera, déclare le Seigneur de l’univers, ... Mais pour vous qui craignez mon Nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement » (Ml 3, 19-20).
Au retour glorieux du Christ, le Jour du Seigneur sera un jour de jugement, mais pas au sens où nous l’entendons d’un tribunal. En ce Jour, Dieu fera apparaître la vérité de nos vies et celle de l’histoire du monde. Il dévoilera ce qui habite le cœur des hommes et manifestera comment les hommes auront été fidèles ou infidèles à la voix de Dieu perçue dans leur conscience ou reçue par la prédication et l’annonce de l’Evangile. Il éclairera la manière selon laquelle nous avons accueilli, entendu et suivi la Parole du Seigneur.
Une question habite de manière lancinante notre esprit et nos préoccupations : « Quand ce Jour surviendra-t-il ? ». Mais, personne ne sait le jour et l’heure de sa propre mort, et a fortiori nous ne savons pas plus la date de la fin de l’histoire et du retour du Seigneur. En lisant le Nouveau Testament, nous savons que la première génération des chrétiens pouvait penser que ce moment surviendrait rapidement. « Cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive » dit d’ailleurs l’évangile de saint Luc (21, 32). Mais, comme les années ont passé, il a fallu voir les choses autrement. Le Christ ne cherche pas à répondre à la question du jour et de l’heure, mais, ce qui est beaucoup plus important, il veut préparer ses disciples à vivre cette période dont ils ne connaissent pas la durée et qui s’étend entre son ascension et son retour à la fin des temps : « Comment faut-il vivre en attendant ? Comment l’humanité attend-elle le retour du Christ ? Comment attend-on le jour de notre mort ? Que fait-on ? Reste-t-on « dans l’oisiveté, affairés sans rien faire » (2 Th 3, 11) ou bien travaille-t-on et essaye-t-on d’agir ? En vue de quoi faut-il se mobiliser, pour hâter le dernier jour ou pour nous permettre de l’attendre ? Quel va être le sens et le dynamisme de nos réalisations en ce monde ? »
Dans l’Evangile, nous avons l’exemple de la très belle réalisation du Temple de Jérusalem. Même s’il était une pâle reproduction de ce qu’était le Temple de Salomon dans l’imaginaire de l’époque, c’était une entreprise magnifique, due en partie à la générosité des fidèles (Lc 21, 5). Les disciples admirent ce bâtiment grandiose et Jésus leur annonce de manière abrupte : « Il sera détruit, il n’en restera pas pierre sur pierre » (Lc 21, 6). Nous savons que plus dure encore sera la destruction effective du Temple, qui signifiera pour presque tous les juifs, la fin de tout, l’abomination de la désolation, le Jour du Seigneur s’abatant sur son peuple. À la demande des disciples qui demandent quels en seront les signes précurseurs (Lc 21, 7), Jésus parle de catastrophes : les pays dressés les uns contre les autres, les fléaux de la nature, les épidémies, bref, le journal télévisé actualisé jour après jour, le spectacle des accidents et des malheurs qui frappent sans cesse l’humanité. Ces événements qui bouleversent l’histoire des hommes et sèment la mort peuvent nous donner le sentiment de la précarité de ce que nous vivons, ou nous faire sentir que nous ne sommes que des passagers dans l’histoire des hommes sur cette terre. Mais ils ne sont pas les évènements de la fin des temps, ils ne sont pas le Jour du Seigneur. Ces faits tragiques sont des signes qui dessinent le cadre contradictoire dans lequel nous sommes appelés à vivre la fidélité à la Parole de Dieu.
Nous rêvons toujours d’un univers harmonieux où la foi chrétienne serait reçue et accueillie avec beaucoup de complaisance et où tout le monde se ferait un devoir d’être d’accord avec les préceptes de l’Evangile. À défaut de l’avoir jamais connu, nous nous imaginons que cet idéal a existé par le passé. Mais quand nous regardons l’histoire de l’Église, depuis l’Ascension du Christ jusqu’à nos jours, nous sommes bien loin d’un équilibre harmonieux et d’une connivence entre la société et l’Evangile. Nous constatons plutôt qu’il s’agit d’une lutte sans cesse renaissante allant des premiers martyrs et de la lapidation d’Etienne, jusqu’aux témoignages des martyrs de notre temps, tués à cause de leur fidélité à l’Evangile. « On vous traduira devant les tribunaux, on vous mettre à mort et en faisant cela on croira servir Dieu » (Lc 21, 12). Voici le climat et la situation réels dans lesquels nous sommes appelés à vivre la fidélité au Seigneur !
Dès lors, la question est de savoir si nous allons nous laisser décourager, et si nos convictions vont être démolies dès lors qu’elles rencontrent l’adversité ? Allons-nous baisser les bras en disant : « Puisque personne n’est d’accord, je ne vais pas changer le monde à moi tout seul, et je préfère me mettre d’accord avec les autres puisque qu’ils ne veulent pas se mettre d’accord avec moi » ? Pour échapper à cette hostilité ou cette indifférence à l’Evangile, allons-nous peu à peu intérioriser notre foi et nous habituer à vivre une vie comme si le Christ n’était jamais venu ? Voulez-vous devenir de bons citoyens comme les autres, sans problème et sans question, qui se réunissent de temps en temps dans une église pour faire des dévotions qui leur permettent d’exprimer leur foi pourvu que personne ne le sache, pourvu qu’en vous voyant sortir de votre immeuble le dimanche matin, vos voisins croient que vous allez faire votre marché ? C’est peut-être ce qui nous plairait parfois, mais ce n’est pas ainsi que l’Evangile porte du fruit.
L’Evangile se réalise si nous sommes fidèles à la Parole du Christ, si nous ne vivons pas dans la crainte d’être submergé par l’adversité, ni dans l’idée que l’indifférence ambiante (qui peut parfois devenir hostilité) devienne plus forte que notre foi, et que quelques groupes fanatiques et fanatisés viennent venir détruire ce que nous avons construit. « Ne vous inquiétez pas de votre défense, dit le Christ. On portera la main sur vous, on vous fera comparaître, ce sera pour vous l’occasion de rendre témoignage. Mettez-vous dans la tête que vous n’avez pas à vous soucier de votre défense. Moi-même je vous inspirerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront opposer ni résistance ni contradiction. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon Nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu » (Lc 21, 14-18).
Voilà la véritable épreuve de la foi. Avons-nous vraiment confiance en cette parole que Dieu prononce pour nous comme il l’a prononcé jadis pour ses disciples ? Croyons-nous vraiment que la puissance de l’amour de Dieu, à l’œuvre à travers l’histoire des hommes, sera plus forte et finira par l’emporter ? Avons-nous confiance qu’à travers les événements, les péripéties de notre histoire, les chocs, les violences, les guerres, les épidémies, les catastrophes, et toutes les souffrances infligées aux hommes, « pas un cheveu de notre tête ne sera perdu » (Lc 21, 18) ? Croyons-nous vraiment que c’est Dieu qui est l’accomplissement de l’humanité, et non pas nos productions, nos œuvres et nos travaux ? Tout cela peut être détruit et pulvérisé ; nous pouvons être dispersés à travers le monde ; nous pouvons être mis à mort. Mais la foi a vaincu le monde. Mais la Parole de Dieu est ce qui demeure. Mais le Christ est ressuscité d’entre les morts : « Mort, où est ta victoire ? » (Co 15, 55).
Ainsi, année après année, nous cheminons pour un temps indéterminé, dans cet enchevêtrement de luttes, d’œuvres de mort, de contradictions, mais également de réalisations extraordinaires de l’intelligence humaine, de progrès accomplis au long des siècles, même si tous n’ont pas apporté le bonheur. Nous cheminons les yeux fixés sur le Christ qui est notre vie, l’oreille attentive à la Parole de Dieu qui ouvre nos cœurs, appuyés sur la certitude que Dieu n’abandonne jamais ceux qu’Il a choisis et qu’Il a appelés. C’est par notre fidélité à la Parole de Dieu, notre persévérance à l’écouter et notre constance à la mettre en pratique que nous obtiendrons la vie, et non par la splendeur de nos réalisations.
Comme vous le savez, cette semaine le Pape a publié l’exhortation apostolique consécutive au Synode de 2008 sur la Parole de Dieu. Je vous conseille d’en méditer les pages progressivement pour prendre conscience de cette puissance agissante de la Parole de Dieu. Comme le dit le prophète Isaïe : « La parole qui sort de ma bouche ne revient pas vers moi sans avoir transformée la terre » (55, 11). Oui, le Seigneur Jésus Christ, Parole éternelle du Père, est venu parmi nous pour manifester la puissance de Dieu et pour nous donner l’espérance et la certitude que chacune des existences humaines en ce monde est appelée par l’amour de Dieu à la paix et au bonheur. Qu’il nous donne de progresser dans cette foi, de nous établir dans cette conviction et d’y persévérer.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe de rentrée des étudiants d’Ile-de-France - Mardi 16 novembre 2010 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Au cours de la messe de rentrée des étudiants d’Ile-de-France, en présence de près de quatre mille jeunes, Mgr Vingt-Trois a rappelé que notre vie chrétienne est mise en route par le surgissement du Christ dans nos vies telles qu’elles sont, et que sa venue nous éveille à changer notre vie et à ne pas être tièdes.
Chers Amis,
« Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises » (Ap 3, 6)
Nous avons entendu dans la première lecture cette phrase répétée plusieurs fois. Nous allons donc essayer d’entendre ce que l’Esprit dit aux Églises. La Parole de Dieu, comme vous le savez, accomplit ce qu’elle dit. Puisqu’elle nous parle d’entendre ce que l’Esprit dit aux Églises, elle nous donne le moyen de nous mettre à l’écoute de l’Esprit.
La Parole de Dieu met d’abord devant nous le personnage de Zachée. Il n’est pas très recommandable, un peu glauque, il s’est enrichi frauduleusement. Il est probable que les gens de Jéricho qui se massaient au bord de la route pour voir passer Jésus ne se pressaient pas de lui laisser la place, afin qu’il puisse Le voir de ses yeux, car, comble de malchance, Zachée était petit. Avec tout cela, pouvait-il espérer voir quelque chose ! Il était doublement handicapé pour s’approcher de Jésus : riche et malaimé, et petit. Il monte donc dans un sycomore et soudain, il va se passer quelque chose : Jésus pose son regard sur lui et lui dit : « Zachée, aujourd’hui il faut que je vienne chez toi » (Lc 19, 5).
Chacun de nous a ses handicaps qui le gênent pour rencontrer le Christ. Nous ne sommes pas tous riches, nous sommes le plus souvent honnêtes et il arrive que nous soyons grands. Mais nous avons d’autres faiblesses. Et nous avons besoin que le regard de Jésus se porte sur nous, qu’il nous interpelle et qu’il s’invite dans notre vie. Même si nous avons fait une part du chemin, même si nous essayons d’être chrétiens et de mettre en pratique la Parole de Dieu, tout cela ne suffit pas. Il faut que ce soit Lui qui vienne chez nous. Ce soir encore, vous vous êtes déplacés pour venir dans cette cathédrale et pourtant c’est Lui qui vient chez vous, ce n’est pas vous qui allez chez Lui. Il s’invite et vient prendre sa place dans votre vie.
Et à partir de cette interpellation inimaginable et inespérée, Zachée se précipite, ouvre sa maison et organise un repas où le Christ va partager la table des pécheurs. C’est là notre grande espérance : Jésus est venu pour partager la table des pécheurs et non pour fréquenter les gens recommandables et mis en vedette. Il est venu pour toucher nos blessures, pour se pencher sur nos faiblesses et pour nous mettre debout. « Zachée aujourd’hui, il faut que je reste chez toi ».
Un jour, dans le passé, ou ce soir, ou dans l’avenir, une fois ou à plusieurs reprises, vous avez entendu cette parole du Christ : « Bruno, Estelle, Martine, Jérémie, ce soir il faut que je demeure chez toi. »
« Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises ». Aujourd’hui le Christ dit à chacun d’entre vous : « je veux être avec toi, je veux demeurer chez toi ». Peut-être n’êtes-vous pas très nets ? Peut-être que chez vous, tout n’est-il pas très bien rangé ? Peut-être n’êtes-vous pas très propres ? Peut-être avez-vous des handicaps dans votre paquetage ? Mais c’est bien vous qu’Il choisit et c’est chez vous qu’Il va venir, à votre table.
Cette visite, évidemment, change beaucoup de choses. C’est ce que l’on appelle la conversion. Zachée dit : « je vais rendre ce que j’ai volé en donnant une partie de mes biens aux pauvres » (Lc 19, 8). Et nous, qu’avons-nous à changer ? Si Jésus vient demeurer chez moi ce soir, que dois-je changer ? Suis-je désireux de changer quelque chose ? Au fond, votre cœur est-il tiède, ni chaud ni froid ? N’êtes-vous ni assez chauds pour être de vrais témoins du Christ, ni suffisamment froids pour vous détourner de Lui ? Etes-vous tièdes, juste assez pour pouvoir dire « je suis chrétien », mais sans que cela change grand-chose ?
Alors, il faut que quelque chose bouge. Il faut choisir. On ne peut pas en même temps être avec Lui et sans Lui. On ne peut pas en même temps le suivre et s’éloigner de Lui, demeurer avec Lui et vivre comme s’il n’était pas là, avoir de sentiments chrétiens et une conduite païenne. On ne peut pas en même temps être chaud et froid.
« Sois vigilant, raffermis ce qui te reste et qui est en train de mourir » (Ap 3, 19). Dans tout ce que vous avez reçu, il y a certaines choses que vous laissez dormir tranquillement dans un coin, car vous avez autre chose à faire et que ce n’est pas le moment de les sortir. Il y a d’autres dons que vous avez oubliés, et d’autres que vous laissez doucement disparaître. Soyez vigilants, raffermissez ce qui reste en vous, ne laissez pas mourir la flamme, l’espérance et la joie. N’étouffez pas la Parole : « Que celui qui a des oreilles entende, ce que l’Esprit dit aux Églises » (Ap 3, 22).
Aujourd’hui, puisque nous sommes dans un début d’année, je vous invite à accueillir le Christ dans votre maison, dans votre vie de cette année, à partager avec Lui le repas. Jésus déclare que « Aujourd’hui le salut est arrivé dans cette maison » (Lc 19, 9), parce que Zachée s’est converti, qu’il a donné son bien aux pauvres et rendu quatre fois plus à ceux à qui il avait fait du tort. Aujourd’hui le salut entre dans votre vie pour faire toute chose nouvelle, pour réchauffer ce qui est refroidi, pour redresser ce qui est tordu, pour affermir ce qui est en train de s’épuiser, pour vous permettre d’accueillir la Parole du Christ, d’entendre son appel, d’y répondre et de trouver la joie de recevoir Jésus à votre table, dans votre maison.
« Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens » (Lc 19, 8). Seigneur, aujourd’hui, je fais don de ce que je suis, de ce que je peux donner. J’accueille cette Parole qui me réveille pour être vigilant. Je reconnais ce qu’il faut changer dans ma vie pour être véritablement un témoin du Christ, pour n’être pas tiède, pour être rempli de la force de l’Esprit.
En silence, prions les uns pour les autres. Que le Seigneur accomplisse ce qu’il a dit aux Églises par son Esprit.

+ André cardinal Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Deuxième dimanche de l’Avent – Année A - Dimanche 5 décembre 2010 - Notre-Dame du Bon Conseil (Paris XVIIIe)
La venue d’un monde de paix et de justice en notre temps s’accomplit lorsque nous nous convertissons en réponse à la parole de Dieu. Découvrir comment notre vie chrétienne est promesse d’amour et d’espérance pour le monde est un des enjeux des assemblées paroissiales et de Paroisses en mission.
Frères et Sœurs,
Nous avons entendu la prophétie d’Isaïe qui décrit le monde sans violence que le Messie, de la descendance de Jessé et de David va inaugurer : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble. Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu sur la montagne sainte » (Is 11, 6 et 9). En entendant ces mots, nous pouvons penser au bonheur qu’il y aurait à vivre dans un monde où il ne se ferait plus rien de mauvais ni de corrompu, alors que, comme nous le voyons autour de nous et comme nous l’entendons chaque jour dans les informations, notre monde est sans cesse traversé par la violence, l’injustice et la haine.
Pouvons-nous comprendre et prendre au sérieux la prophétie d’Isaïe ? Pouvons-nous croire qu’elle s’applique à la mission de Jésus de Nazareth, le Messie ? Comment ne pas penser que celui-ci est venu, qu’il n’a pas été reçu, qu’il a donné sa vie pour le salut des hommes, mais que l’ancien monde continue d’exister et qu’au fond les choses n’ont pas changé ? Nous croyons pourtant que par la mort et la résurrection du Christ, un monde nouveau est établi et poursuit sa croissance, sans être encore achevé et accompli. Depuis l’Ascension de Jésus jusqu’à son retour à la fin des temps, ce monde nouveau dans lequel il ne se commet plus de mal ni de corruption, est établi au cœur de l’ancien monde traversé par l’injustice, la violence et la haine. Nous sommes dans l’entre-deux, dans un temps dont nous ne connaissons pas la durée, qui sera peut-être fini ce soir, ou qui peut durer encore plusieurs siècles ou plusieurs millénaires.
Dans ce temps qui est le nôtre et ce moment où nous nous trouvons, nous sommes appelés à préparer la venue du Seigneur, à ouvrir un chemin dans le désert, à aplanir la route devant lui. En effet, comme nous le dit Jean-Baptiste dans l’Evangile, « le Royaume des cieux est tout proche » (Mt 3, 2). L’appel de Jean s’adressait aux juifs pour qu’ils se convertissent. Ce même appel nous est adressé aujourd’hui « Convertissez-vous car le Royaume des cieux est tout proche » (Mt 3, 2).
Que signifie « nous convertir » ? Beaucoup pensent qu’ils n’ont pas besoin de se convertir, parce qu’ils sont persuadés d’être justes, de ne pas faire de mal et de n’avoir rien à se reprocher. Dans l’Evangile, nombreux sont ceux qui pensaient vivre parfaitement la Loi du Seigneur et n’avoir à recevoir de leçon de personne. Nous avons entendu comment Jean-Baptiste s’adresse à eux : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » (Mt 3, 7). Par ces mots, Jean ne veut pas dire qu’ils sont irrémédiablement mauvais, mais il leur signifie qu’ils ne sont pas saints, qu’ils ne sont pas encore accomplis dans l’obéissance à la volonté de Dieu et qu’ils doivent eux aussi se convertir.
Nous sommes chrétiens. Nous avons été baptisés dans le Christ et nous participons à la vie de son Église. Nous prenons part aujourd’hui à cette eucharistie. Avons-nous encore besoin de nous convertir ? Nous savons que depuis notre baptême, demeurent dans notre existence beaucoup de choses qui ne correspondent pas à la volonté de Dieu. Nous sommes tentés de vivre pour nous-mêmes plutôt que de vivre de l’amour du Christ. Souvent, nous succombons et nous choisissons notre intérêt plutôt que de nous mettre au service de nos frères. Nous préférons ce qui nous fait plaisir, plutôt que d’accepter de changer quelque chose à notre manière de vivre, pour qu’il y ait en ce monde plus de justice et de paix. Tous, nous avons à accueillir cette invitation de Jean-Baptiste à la conversion. Tous, nous avons besoin de revenir à la Parole de Dieu, à l’appel qu’il nous adresse à suivre le chemin de la foi.
Pour stimuler notre conversion, pour rendre notre foi plus agissante, plus perceptible et plus active, j’ai lancé les trois années de « Paroisses en mission ». À travers tout Paris, dans des églises et des paroisses comme la vôtre, beaucoup de chrétiens de bonne volonté viennent à la messe le dimanche mais ne voient pas très bien si cela change quelque chose d’y venir ou de ne pas y venir. Ils voient bien que s’ils n’étaient pas là, il n’y aurait pas de messe, mais ils perçoivent plus difficilement ce que cela peut changer dans leur vie. Qu’y a-t’il de nouveau quand ils ressortent de l’eucharistie ? Que mettent-ils en œuvre de la Parole de Dieu qu’ils ont entendue ? Comment cette communion que nous vivons autour de la Parole de Dieu et du Corps du Christ se déploie-t-elle dans notre vie de tous les jours ? Comment apprenons-nous non pas simplement à venir à la messe les uns à côté des autres, mais à constituer un corps et à nous reconnaître proches les uns les autres ? Savons-nous nous recevoir les uns les autres, nous estimer les uns les autres et nous aimer les uns les autres ? C’est pour cela que j’ai proposé qu’au cours de ces trois années de « Paroisses en mission », chaque paroisse convoque des assemblées paroissiales dans le prolongement de l’eucharistie pour permettre à chacune et à chacun de ceux qui ont participé à la messe de se découvrir, de se connaître et peut être de faire quelque chose ensemble.
C’est ce que vous allez faire dimanche prochain sur le thème de la jeunesse : Comment nos communautés chrétiennes accueillent-elles leur jeunesse, les enfants, les adolescents, les jeunes adultes ? Comment leur faisons-nous une place comme ce matin, nous faisons la place dans les premiers rangs aux enfants du catéchisme, et dans le chœur pour les clercs ? Comment nous entraidons-nous dans cette mission délicate d’être aujourd’hui des éducateurs réellement responsables des jeunes qui nous sont confiés ? Comment leur transmettre ce que nous avons de meilleur ? Vous le voyez, ces questions touchent pratiquement tout le monde. Nous pouvons nous aider les uns les autres tout simplement en partageant nos expériences, ou aussi en collaborant dans des activités d’accueil de ces jeunes, en animant des lieux où ils vont grandir dans leur humanité et dans la foi. « Convertissez-vous », dit Jean Baptiste. Très concrètement, nous pouvons ensemble préparer un chemin pour que le Seigneur atteigne le cœur de la jeunesse.
Cette mission requiert toutes nos forces, comme saint Paul le dit dans l’épitre aux Romains : « Tout ce que les livres saints ont dit avant nous est écrit pour nous instruire, afin que nous possédions l’espérance grâce à la persévérance et au courage que donne l’Écriture » (Rm 15, 4). À travers nos relations habituelles de famille, de travail ou sociale, nous savons que persévérance et courage sont des vertus importantes pour ceux qui essayent d’être fidèles. Quand on se marie par exemple, on sait très bien qu’il faut persévérer dans l’union qui a été conclue, que cette persévérance demande de la force et que l’on se donne du mal pour que cela marche.
En nous invitant à la persévérance et au courage, l’Ecriture ouvre en nous un chemin pour que le Christ soit accueilli dans chacune de nos existences, dans la vie de nos communautés chrétiennes (ce sera un des objectifs de votre assemblée paroissiale), mais aussi dans la société qui nous entoure. Comment prenons-nous notre part de la mission de Jean-Baptiste d’annoncer la venue du Seigneur, à notre modeste place et selon nos capacités ? Nous sommes invités à être témoins et porte-paroles de cet appel que Dieu adresse à tous les hommes de se convertir pour accueillir le Christ. « À travers le désert une voix crie : préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route » (Mt 3, 3). Dans le désert de nos vies, cette voix existe et c’est la voix de l’Église, c’est votre voix qui transmet, annonce et propose un chemin de bonheur et de paix à tous les hommes. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Troisième dimanche de l’Avent – Année A - Dimanche 12 décembre 2010 – Saint-Denys du Saint Sacrement (Paris IIIe)
Les chrétiens peuvent être attistés par la dimension matérielle et désabusée de la fête de Noël. S’ils témoignent des signes du Salut et annoncent la Bonne Nouvelle aux pauvres, s’ils vivent la persévérance et la patience, le monde reconnaîtra la venue du Sauveur de tous les hommes.
Frères et Sœurs,
Les magasins sont ouverts, et pour encore quelques jours, les gens se pressent de toutes parts pour admirer les vitrines, acheter les cadeaux, préparer et vivre « de bonnes fêtes ». Et nous, chrétiens, nous avons facilement un regard un peu désabusé sur cette frénésie qui règne un peu partout. Nous pressentons bien que derrière cette exubérance se cachent parfois difficilement des craintes, des tristesses ou des angoisses : toute cette précipitation n’est-elle pas le moyen d’oublier quelques instants la réalité, de vivre ce que nous avons appelé « la trêve des confiseurs » ? Peut-être même sommes-nous un peu mécontents et déçus que cette fête de la Nativité du Sauveur qui est pour nous si importante soit finalement aussi mal comprise et mal reçue, et que l’on se contente de réduire la venue en ce monde du Messie promis par Dieu à la fête des enfants ou à la fête de l’enfance. Faut-il alors que nous aussi nous nous laissions entrainer par le désenchantement et la tristesse, en nous disant que finalement on va peut-être faire la fête mais qu’au fond Noël ne change rien du tout !?
Le début du chapitre 11 de l’évangile selon saint Matthieu, nous permet peut-être de prendre quelques leçons de modestie et de reconsidérer notre déception. Jean-Baptiste, celui qui a été envoyé en avant de Jésus pour préparer sa venue et disposer les cœurs à l’accueillir, est troublé : « Est-il bien celui qui doit venir ? Ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 4) Si Jean-Baptiste lui-même se pose des questions sur Jésus, on peut comprendre qu’un certain nombre d’hommes et de femmes à travers l’histoire et aujourd’hui puissent aussi se demander : « Est-il bien le Messie, le Fils de Dieu ? Mais si sa venue ne semble n’avoir rien changé et si la vie est toujours aussi dure, faut-il attendre encore, plus tard, une autre génération, pour voir enfin les promesses de Dieu s’accomplir ? »
Nous connaissons la réponse de Jésus aux envoyés de Jean : « Allez rapportez ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11, 4-5). Ces sont les signes de la venue du Messie, que le prophète Isaïe avait annoncés (Is 35, 5-6) et que le Christ vient accomplir.
Mais, pour nous, comment les promesses de Dieu continent-elles à se réaliser aujourd’hui ? Qui rend la vue aux aveugles ? Où prend-on soin des boiteux, des lépreux, des sourds ? Qui annonce la résurrection des morts et la Bonne Nouvelle pour les pauvres ? Car au fond, si nos contemporains choisissent de faire la fête pour cacher leur manque d’espérance, n’est-ce pas parce qu’ils ne perçoivent pas que les disciples de Jésus prennent aujourd’hui soin des pauvres et annoncent la Bonne Nouvelle ? Si nous nous laissons désabuser, comment pourrions-nous espérer qu’ils reconnaissent dans la célébration de la Nativité les signes de la venue du Messie ?
Si cette question de Jean Baptiste nous est proposée pour nous préparer à célébrer la venue du Messie, ce n’est pas simplement pour souligner que Jean était vraiment un prophète, « et même plus qu’un prophète » (Mt 11, 9) comme le souligne Jésus. Ce passage nous fait découvrir que la reconnaissance du Fils de Dieu dans l’enfant né à Bethléem est un acte de foi et d’espérance, qui repose sur des signes, sur des faits et des témoignages qui sont proposés à voir et à connaître à tout homme et à toute femme. Et la mission de l’Église est de manifester en ces temps ces signes, ces faits et ces témoignages. Si nous croyons vraiment que Jésus, né à Bethléem est le Fils de Dieu et le Messie, cela doit changer quelque chose dans notre vie. Comme Jean-Baptiste, nous sommes appelés à préparer sans cesse le chemin du Seigneur par notre conversion. En contribuant en tous temps et en tous lieux à offrir au monde les signes de la venue du Messie, nous permettons que tous puissent reconnaître le Sauveur de tous les hommes dans l’enfant de Bethléem.
Ainsi, quand nous prenons soin de nos proches et de ceux qui nous entourent, quand nous nous mettons au service de nos frères et faisons quelque chose pour les autres, nous ne nous contentons pas de mettre en œuvre un surcroit de générosité, nous posons un acte messianique. Les hommes et les femmes de notre temps pourront reconnaître le Messie en Jésus de Nazareth si les disciples du Christ s’emploient aujourd’hui à faire apparaitre le salut qu’il est venu apporter pour ceux qui sont dans la souffrance, dans l’épreuve ou dans la peine, pour ceux qui attendent une espérance pour l’avenir, pour ceux qui cherchent un chemin dans la nuit.
Quand revient le temps de Noël, si nous nous contentons de faire mémoire d’un événement émouvant devant la crèche, de faire chorus pour organiser la fête et de rejoindre l’attendrissement de beaucoup de nos contemporains devant l’enfant, l’enfance ou les enfants, nous oublions notre mission première : annoncer le Sauveur en donnant les signes de salut concrètement, matériellement à travers notre engagement personnel et l’implication de notre Église et de nos communautés chrétiennes au service de nos frères.
Les lectures que nous avons entendues nous proposent un autre signe, peut-être plus difficile à manifester : le signe de la patience et de la persévérance. Nous vivons dans un monde où tout doit se réaliser instantanément et où chaque question devrait être traitée immédiatement. Nous sommes à la fois habitués à l’instantané, et pourtant le retour du Christ est pour un temps indéterminé ! Nous ne savons ni le jour ni l’heure, ni le moment ni le lieu, et nous attendons dans la foi. Attendre dans la foi signifie que le temps est une composante positive de notre vie.
L’attente du retour du Christ construit un chemin à travers nos existences, à condition que nous soyons capables de la vivre avec patience et endurance. Notre persévérance nous rend différents de beaucoup de ceux qui nous entourent. Comme eux, nous sommes confrontés à des événements heureux ou douloureux, à des chagrins, des joies et des souffrances. La présence du Messie ne nous fait pas échapper à tout cela. « Ayez de la patience vous aussi, et soyez fermes, car la venue du Seigneur est proche » nous dit l’apôtre saint Jacques (Jc 5, 8). Comme des gens qui attendent avec confiance l’arrivée de celui qui ne saurait manquer à sa promesse, nous vivons, jour après jour, les événements heureux ou malheureux de notre existence. Nous partageons ce qui fait la vie de notre société et de l’histoire des hommes, comme des veilleurs, fidèles et convaincus. Le Christ trace son chemin et s’approche de nous à travers tout ce que nous vivons. Il se fait l’un de nous quand nous vivons au milieu du monde avec patience et persévérance. Sûrs de sa présence, nous ne doutons pas de la victoire finale de l’amour et nous pouvons nous mettre à son service.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois
archevêque de Paris

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