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Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe de minuit Noël 2010 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - vendredi 24 décembre 2010
Au cœur de la nuit du monde une lumière s’est levée. La prophétie d’Isaïe ne parlait pas seulement d’Israël, mais selon la mission universelle du Peuple élu, elle vaut pour l’humanité entière : « Une lumière a resplendi sur les habitants du pays de la mort » (Is 9, 1), et elle resplendit aujourd’hui pour nous en ces premières années du troisième millénaire. Saurons-nous en reconnaître et en déchiffrer le signe ?
1. Un « enfant nouveau-né ».
Dieu donne un signe de son amour pour l’humanité. Il manifeste sa grâce pour le salut de tous les hommes. Devant les forces mauvaises qui frappent l’humanité et qui provoquent les drames de l’existence humaine, il est compréhensible que les hommes attendent un signe de puissance, d’une puissance exceptionnelle, qui seule pourrait nous convaincre de cette volonté de salut universel de Dieu. L’humanité attend un signe à la hauteur de ses craintes et de ses angoisses. Elle espère que Dieu, lui au moins, pourrait surmonter ses malheurs et les vaincre. C’est ainsi que tout un courant de la tradition juive attendait, -et attend encore-, un Messie puissant qui rétablirait Israël dans ses prérogatives de Peuple de Dieu. C’est ainsi que Hérode aura du mal à comprendre qu’un Messie puisse naître loin des lieux de puissance. C’est ainsi que les contemporains du Christ douteront que du village perdu de Nazareth en Galilée puisse sortir quelque chose de bon. C’est ainsi que les peuples, aujourd’hui encore, se laissent si facilement séduire par la magie des hommes providentiels ou des systèmes miraculeux qui pourraient leur assurer un avenir meilleur à moindres frais. Quelle est la réponse de Dieu à cette attente de l’intervention d’une puissance supérieure ?
« Voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » (Lc 2, 12) L’ange annonce aux bergers, veilleurs de la nuit, « une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur. » (Lc 2, 10-11). Ce Messie surprenant n’apparaît avec aucun des attributs de la puissance qu’on attendrait de lui, mais dans la fragilité d’un enfant nouveau-né. Et, pour ce nouveau-né, à la fragilité habituelle de la naissance s’ajoutent l’inconfort et les aléas d’une naissance au hasard d’un voyage. Qui d’autre que de pauvres bergers habitués à vivre près de leur troupeau à l’écart des villages aurait pu reconnaître le Messie dans les incertitudes de cette naissance aventureuse ?
Seul un acte de foi dans la puissance de Dieu qui agit à travers la faiblesse humaine et les incertitudes de l’avenir permet de reconnaître en cet enfant démuni le signe du Sauveur. Par l’Incarnation du Verbe Eternel de Dieu en cet enfant nouveau-né, méconnu et ignoré de ceux-là mêmes auxquels il apporte le salut, tout nouveau-né est devenu, de quelque manière, un signe de la victoire de la vie sur la mort. Nous comprenons ainsi que la joie de Noël qui traverse le peuple chrétien et, au-delà de lui, atteint tous les hommes, a donné à nos cultures chrétiennes un regard nouveau sur l’être humain venant en ce monde. À travers la faiblesse du nouveau-né de la crèche, nous avons appris à reconnaître le signe de la puissance agissante de Dieu et l’accomplissement de ses promesses dans et par l’humanité. De même, la venue au monde d’un petit d’homme devient un signe et une promesse de vie et d’avenir. Elle porte toujours, dans sa fragilité même, quelque chose de sacré. Elle suscite toujours un émerveillement.
2. Le nouveau-né « dangereux ».
Mais que peut-il rester de cette joie et de cette espérance dans une société qui développe le fantasme de l’enfant objet du simple désir ou source de danger ? Là où nous est donné un signe de salut et d’espérance, elle risque de ne voir qu’un produit de notre ingénierie procréative ou un signe de malheur ! Comment pouvons-nous annoncer la bonne nouvelle de la Nativité dans un monde où une nouvelle vie est considérée comme une production manipulable au gré de nos attentes ou comme une catastrophe à éviter ? Comment entrer dans la joie de Noël si le petit enfant à naître devient celui qu’il faut éliminer par tous les moyens quand on ne l’a pas désiré ou quand il ne correspond pas à nos désirs ?
Pour tant d’hommes et de femmes, l’annonce d’une nouvelle naissance devrait être la reconnaissance du fruit de leur amour dans l’émerveillement et la joie commune de recevoir leur enfant comme un don inconnu et non comme le produit qu’ils fabriquent, aménagent ou rejettent. Quelle malédiction frappe notre société pour qu’elle en arrive à redouter cette joie ? Quelles mœurs avons-nous développées pour n’être d’abord sensibles qu’aux inconvénients et aux risques d’une telle promesse ? Quelle indifférence habite nos cœurs pour que la femme qui attend un enfant dans la détresse et l’anxiété ne trouve autour d’elle que le conseil pressant de s’en débarrasser ?
Il n’est pas étonnant que se perde peu à peu le sens de la Nativité et que sombre la joie de Noël si nous ne savons plus nous réjouir de la venue d’un enfant et si nous ne sommes plus disposés à courir l’aventure d’une nouvelle vie avec tout ce qu’elle comporte naturellement d’imprévisible à découvrir et à accueillir, et si nous ne sommes pas résolus à venir en aide à celles qui portent cette promesse. Nous sommes dans l’angoisse maladive devant l’avenir et ses incertitudes. Nous sommes saisis de panique devant les changements qui résulteront de cette naissance. Nous veillons sur nos carrières, notre environnement, notre équilibre financier et les conditions de notre bien-être. Nous ne sommes plus capables de risquer notre tranquillité dans une relation à construire avec un être nouveau qui n’est pas simplement le double ou le clone de notre propre personne ou le produit de la satisfaction de nos désirs. C’est une autre personne qui se propose à notre accueil, à notre découverte, à notre respect et à notre amour. Comment nous étonner que nous soyons aussi gênés devant la joie de la Nativité ?
3. Ouvrir notre vie à la vie.
Pour que le signe du « nouveau-né emma
illoté et couché dans une mangeoire » (Lc 2, 12) devienne vraiment pour nous source de joie et d’espérance, il nous faut à nouveau ouvrir notre vie à la vie de tout être qui vient à nous avec toutes ses potentialités de talents et de qualités, mais aussi de faiblesses de fragilités et de défauts, et avec sa liberté à construire. Si le temps de Noël est un temps de générosité, ce n’est pas d’abord pour nous excuser de nos dépenses des fêtes en donnant quelques billets de banque à droite et à gauche. C’est un temps de générosité, parce que seule la générosité envers notre prochain peut ouvrir notre cœur pour accueillir de nouveaux convives à la table de notre prospérité. Sans ce retournement du cœur nous ne pouvons plus vraiment reconnaître la venue du Fils de Dieu en ce nouveau-né.
Ecoutons la parole de l’ange qui annonce cette naissance : « Ne craignez pas, car je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple. » (Lc 2, 10) N’ayons pas peur d’ouvrir nos maisons et nos cœurs ! Ne nous laissons pas submerger par la crainte de l’avenir. N’ayons pas peur d’ouvrir notre vie à l’irruption de la vie ! Comme la vie de Marie et de Joseph va être bouleversée et transformée par la naissance de Jésus, chacune de nos vies est dérangée et transformée par ceux que Dieu nous donne à accueillir : les enfants à naître, mais aussi tous ceux qui attendent d’être reconnus comme nos semblables et nos frères. N’ayons pas peur d’être dérangés, de nous serrer un peu pour faire place à celui qui vient, de partager, donc de réduire nos moyens financiers, bref, de laisser l’amour déborder nos égoïsmes. Alors, nous pourrons vraiment rendre gloire à Dieu et construire la paix sur la terre. Amen !
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Pars


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Année A – Messe en l’église Saint-Jean du Latran, lors du pèlerinage des séminaristes du diocèse de Paris à Rome - Mercredi 5 janvier 2011
Lors d’une messe solennelle célébrée avec tous les séminaristes du diocèse de Paris et leurs formateurs à la basilique Saint Jean de Latran, Mgr Vingt-Trois a rappelé que la charité fraternelle vécue dans les communautés chrétiennes était le lieu où chacun peut expérimenter a présence du Christ et trouver la paix pour engager sa propre conversion et affronter toutes les difficultés de la vie chrétienne.
Chers amis,
En lisant l’Evangile de saint Marc, nous suivons un chemin où s’approfondissent simultanément la manifestation de la divinité du Christ et l’aveuglement de ceux qui en sont témoins. « Leur cœur était aveuglé, et ils n’avaient pas compris la signification du miracle des pains » nous dit l’Evangile (Mc 6, 52). Cette incompréhension et cet aveuglement vont grandir tout au long du ministère public du Christ jusqu’à sa crucifixion.
L’Evangile de Marc est comme un scénario de film qui présente des scènes visuelles particulièrement évocatrices. Dans ce passage que nous avons entendu, nous voyons d’un côté Jésus, seul, à terre, dans la montagne où il prie ; et de l’autre côté les disciples obligés, forcés, poussés dans le dos pour monter dans la barque et gagner le milieu du lac. Ils se débattent avec les rames, impuissants à surmonter le vent et les flots. Sur ce tableau qui se dessine, nous apercevons le Christ qui prie dans la solitude et intercède pour les hommes, cette barque - qui évoque l’humanité, mais plus précisément la barque de Pierre, l’Église – qui est prise au milieu des flots, et les disciples, qui se démènent contre les éléments, les obstacles et tout ce qui vient contrecarrer leur navigation. Dans notre esprit, cette image se superpose peu à peu à la réalité de notre vie personnelle, quand nous avons l’impression de lutter dans une ignorance, une incompréhension ou un marasme complets. Ce tableau évoque aussi la vie de l’Église qui se tente de résister au milieu des événements du monde et à travers la succession des âges.
Nous savons que pendant ce temps, Jésus est sur la montagne en train de prier. L’Evangile nous le dit. Mais de cette prière solitaire du Christ sur la montagne nous attendons les signes et la manifestation. Et voilà que Jésus, les voyant se démener, vient vers eux à la fin de la nuit, en marchant sur la mer. Voici qu’il s’approche. Ils le prennent pour un fantôme et n’arrivent pas à le reconnaître (Mc 6, 49). Dans cette scène très précise et visuelle se dessine un autre élément habituel de notre expérience spirituelle : notre regard est brouillé, nous voyons le Christ s’approcher, nous le reconnaissons et en même temps nous n’arrivons pas à croire que c’est lui. C’est le pain quotidien de notre vie de foi, du combat de l’Église, de notre engagement dans la conversion de notre cœur, de notre engagement dans la prière. Nous voyons le Christ, à la fois si proche et si différent. Il est là et nous croyons voir un fantôme ou une illusion.
C’est pourquoi le Christ ne se contente pas de venir jusqu’à eux depuis le haut de la montagne. Il s’est approché d’eux et leur dit : « Confiance ! C’est moi ; n’ayez pas peur ! » (Mc 6, 50). Il nous invite à nous en remettre totalement à sa présence et à sa capacité de surmonter les difficultés. Le texte nous dit : « il monta dans la barque et le vent tomba, au point qu’ils sont bouleversés de stupeur » (Mc 6, 51).
Cette présence du Christ nous l’expérimentons, mais sous les signes sacramentels de l’Église. Aucun de nous n’a fait la rencontre physique du Christ, comme nous le rappelle l’épitre de saint Jean : « Dieu, personne ne l’a jamais vu » (1 Jn 4, 12). Pour nous, qui n’avons jamais vu le Christ et ne le verrons pas ici-bas, comment allons-nous recevoir cette parole (« n’ayez pas peur ») et entrer dans la confiance ? L’épitre de Jean nous indique le chemin par lequel le Christ ressuscité n’est pas simplement une illusion, un fantôme, une image produite par nos rêves ou par un moment d’émotion mystique : le Christ est présent physiquement dans notre vie à travers la charité fraternelle et par l’expérience de l’Église. « Nous devons nous aimer les uns les autres. » (1 Jn 4, 11). Et alors, nous savons que Dieu est vraiment parmi nous. « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour atteint en nous sa perfection » (1 Jn 4, 12).
C’est pourquoi le chemin de la foi et la conversion de notre vie passent inévitablement par une expérience de l’Église qui ne soit pas une expérience lointaine, mais une expérience prochaine et immédiate. Si nous sommes invités à vivre dans la relation fraternelle avec ceux et celles qui nous entourent, c’est que par elle, Dieu lui-même se rend présent à nous à travers la découverte de l’amour entre frères, de l’amour de la communauté ecclésiale, de l’amour de chacun et de chacune de ceux qui nous sont donnés. En nous livrant à cet amour mutuel, nous apprenons peu à peu à connaître ce Dieu que nul n’a jamais vu, et nous expérimentons plus profondément la sécurité et la sérénité du cœur. « Il n’y a plus de crainte dans l’amour » (1 Jn 4, 18). « Confiance n’ayez pas peur » (Mc 6, 50). Ce n’est pas en vertu de révélations particulières que nous recevons la paix, mais parce que nous parcourons avec des frères le chemin par lequel le Christ nous conduit. Ceux-ci sont pour nous à la fois des guides, des soutiens, des encouragements, et ensemble, nous expérimentons que Dieu dans son amour est plus grand que nos faiblesses. « L’amour parfait chasse la crainte, celui qui reste dans la crainte n’a pas atteint la perfection de l’amour » (1 Jn 4, 18).
Chers amis, dans ces quelques jours où vous avez la possibilité et la grâce de vivre plus « librement » que d’habitude, ne serait-ce que parce que vous êtes moins chargés de travail, vous avez aussi plus de temps à passer ensemble et plus d’opportunités de vous découvrir dans vos différences et de vous reconnaître dans vos personnalités ou dans ce que vous apportez à la communauté. C’est un temps où doit grandir en vous la certitude que Dieu est là quand l’amour est vivant, que Dieu est présent là où l’amour est à l’œuvre. « Celui qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 16). Rendons grâce à Dieu pour ce temps, où de façon plus libre et plus forte vous pouvez éprouver cette présence de Dieu à travers la présence de vos frères.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Ordinations presbytérales et diaconales de trois diacres et trois prêtres des Missions Etrangères de Paris - Samedi 8 janvier 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Comme Jean Baptiste pour le Christ, les prêtres sont les amis de l’époux. Comme le Christ ils sont envoyés pour partager le tout de la vie de ceux à qui ils annoncent l’Evangile du Salut pour tous les hommes.
Donatien, Guillaume, Emmanuel, Etienne, Guillaume et Philippe, nous sommes heureux de partager aujourd’hui votre joie. Car la joie qui vous habite n’est pas simplement la satisfaction d’atteindre un but que vous vous seriez fixé. Elle est même plus que la paix de celui qui répond à l’appel de Dieu après l’avoir perçu et discerné. Votre joie est la joie de l’Église, celle de Jean-Baptiste, celle de l’ami de l’époux qui ne cherche pas à lui faire concurrence et trouve son bonheur à s’effacer devant Jésus au moment où il entre dans la phase active de son ministère. Les disciples de Jean étaient-ils moins éclairés, ou plus près de leurs prérogatives ? Ils se montrent en tous cas un peu froissés de voir que celui que Jean annonçait était en train de prendre la place de leur maître. Ils auraient bien voulu que les choses soient un peu recadrées. Ainsi, dans ces commencements de la mission du Christ, nous percevons déjà quelques frottements, qui annonçaient que la mission de l’Église à travers le monde et à travers les siècles ne serait jamais tout à fait exempte des petites susceptibilités humaines.
L’Evangile nous montre comment Jean-Baptiste corrige cet amour-propre de ses disciples en définissant à nouveau sa propre mission et la manière dont elle va s’accomplir : « Il faut que le Christ grandisse et que moi je diminue » (Jn 3, 30). Jean-Baptiste trouve la plénitude de sa joie dans la mesure où il se fait lui-même le serviteur. Le compagnon de l’époux ne cherche pas la première place mais celle du collaborateur pour le succès de la noce. Il est en quelque sorte le garçon d’honneur de cette alliance où le Christ s’unit à l’humanité.
Tous les six, vous allez partir en mission dans des pays lointains, comme serviteurs de l’annonce de l’Evangile. Vous serez témoins de sa vitalité et de sa puissance à travers le temps et l’espace. Mais vous allez d’abord partir comme serviteurs de l’époux. Vous êtes envoyés pour permettre à des hommes et à des femmes d’entrer en communion avec la personne de Jésus-Christ. Comme nous le rappelait la première épitre de Jean, c’est lui qui nous fait connaitre la vérité (1 Jn 5, 29) : la vérité sur Dieu d’abord, puisqu’il nous révèle vraiment qui est le vrai Dieu ; mais aussi la vérité sur l’homme. Jésus nous donne accès à la plénitude de la vocation humaine, à l’authenticité du chemin par lequel nous sommes appelés à entrer en communion avec le Père.
Le Christ nous dévoile le dessein de Dieu en faveur de cette humanité mystérieuse, tellement diversifiée et « étrangère ». Votre mission n’est pas étrangère d’abord parce que vous partez loin, mais parce que vous êtes témoins d’une Parole qui est vraiment une nouveauté dans ce monde. Ce que vous annoncez n’est pas simplement le produit d’une culture ou d’une civilisation, ou encore un héritage reçu des ancêtres. Vous êtes envoyés témoigner de ce que Dieu est venu partager l’existence humaine, qu’il a voulu vivre personnellement comme un homme. La révélation de Dieu n’est pas l’objet d’un discours ou d’un livre mais la rencontre d’une personne.
Des religions et des sagesses, vous en avez déjà rencontrées lors de vos séjours dans les différents pays où vous avez pu rendre service. Vous en rencontrerez probablement d’autres, et je sais que les futurs diacres commencent à supputer quelles sagesses ils croiseront et sont impatients de savoir quel sera leur billet d’avion ! Mais quelle que soit votre destination, vous savez que là où vous allez, il y a une ou plusieurs religions, un héritage, une sagesse et des écrits. Mais vous n’allez pas partir pour faire une étude comparée de ces textes avec le texte biblique. Vous ne serez pas représentants d’un livre face à d’autres livres. Vous n’appartenez pas à la religion d’un livre mais à celle d’une personne, une personne qui est Dieu, et qui nous a aimés au point de venir partager notre propre existence.
À l’heure d’internet, de la communication ultrarapide, de la mondialisation de la culture et des interférences entre les univers, quel sens peut-il y avoir à envoyer quelques hommes à l’autre bout de la terre ? Qu’est-ce que cela peut changer à l’équilibre du monde ? Ne serait-il pas mieux de les inviter à vivre leur ministère dans les montagnes de France où il manque tant de prêtres ? Ne serait-il pas plus sage qu’ils restent dans leur Église pour y entretenir la flamme avec zèle et pour susciter un esprit missionnaire dans des régions où la connaissance du Christ devient une originalité ? Et que vont-ils faire dans des pays où, grâce au travail de leurs prédécesseurs, il y a maintenant un clergé et une hiérarchie autochtones, des chrétiens responsables et nombreux, qui ont montré leur capacité de témoigner du Christ à travers les épreuves des décennies et des siècles écoulés ? A-t-on besoin d’eux pour annoncer qu’il y a quatre évangiles à l’autre bout du monde ?
Il me semble qu’ils vont tout simplement montrer qu’ils sont les amis de l’époux et que, comme l’époux, ils viennent partager l’existence d’une population dans un pays. Au cours de vos différentes années de service, vous avez pu vivre avec ces peuples pour quelques mois, ou même pour un ou deux ans. Mais vous n’étiez pas là pour toujours, vous repartiez. Maintenant, vous allez devenir membres d’une Église particulière, vous allez devenir l’un de ses prêtres. Ainsi, vous manifesterez que la Parole de Dieu n’est pas une idéologie ou un livre, mais qu’elle est une parole de chair et de sang qui se livre à travers des hommes qui acceptent de venir se faire l’un de ceux auxquels cette parole s’adresse, qui se donnent pour toujours, jusqu’à la fin.
Vous n’exercerez certainement pas votre ministère dans les formes que nous connaissons ici, mais selon la manière, j’allais dire traditionnelle et ordinaire, du ministère sacerdotale dans l’Église catholique : vous rendrez sacramentellement présent le Christ, vrai Dieu et vrai homme, pleinement Dieu et pleinement homme. Par votre ministère, la plénitude de sa divinité va devenir quelque chose de l’humanité des gens auxquels vous êtes envoyés et dont vous partagerez l’existence. Le Christ est venu chez les hommes, il est venu prendre corps dans notre histoire humaine. Il ne l’a pas fait simplement une fois au début du premier millénaire, mais de façon continue à travers la présence vivante de son Église au milieu du monde.
C’est notre joie d’être pour les hommes les témoins du Christ vivant, seul médiateur entre Dieu et les hommes et seul Sauveur : « il n’y pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous puissions être sauvés » (Ac 4, 12). C’est aussi la joie et la grâce de notre Église dans sa pauvreté, ses questions et ses épreuves, de voir certains de ses fils partir pour exercer la mission universelle, tout comme nous nous réjouissons d’accueillir chez nous des prêtres d’autres pays qui nous manifestent que la foi chrétienne n’est pas simplement une spécificité nationale, occidentale, ou orientale mais qu’elle est Parole universelle de Dieu pour tous les hommes.
Frères et sœurs, au moment où nous entourons nos frères qui vont s’engager dans le presbytérat et dans le diaconat et où nous participons à la joie qui est la leur de collaborer à la mission de l’époux, nous sommes peut-être un peu secoués à la pensée qu’ils vont partir et qu’ils vont partir si loin. Certes, cela n’a rien à voir avec ce qu’était les départs des missionnaires du XVIIIe ou du XIXe siècle, ces hérauts qui n’étaient jamais sûrs d’arriver au bout du voyage aller. Nous sommes aujourd’hui dans une situation où le définitif est tempéré par des allers et retours de temps en temps ! Mais enfin, leur vie va être ailleurs, elle ne va plus être ici.
Donner sa vie pour toujours : c’est ce que beaucoup d’entre-nous ont vécu, vivent et vivront par l’engagement du mariage, en se donnant définitivement l’un à l’autre par-delà les particularités de chacun. Ils manifestent ainsi qu’il y a dans le don d’amour un absolu sur lequel on ne revient pas. C’est aussi ce que nous vivons avec joie et confiance quand nous sommes baptisés dans le Christ, confirmés dans l’Esprit-Saint pour devenir à notre tour des témoins de la Bonne nouvelle. En priant pour ces nouveaux prêtres et ces nouveaux diacres, nous prierons aussi pour la fécondité de notre Église. Nous prierons pour tous les hommes, jeunes ou peut-être un peu moins jeunes, qui ont été appelés : ceux qui ont répondu à cet appel et qui sont autour de moi, mais aussi et surtout tous ceux qui n’ont pas encore répondu à cet appel, ceux qui s’interrogent, qui doutent, qui hésitent, qui redoutent le côté définitif de l’engagement, et dont la générosité est sollicitée. Alors aujourd’hui, comme ces six qui vont s’engager définitivement, remettez-vous devant Dieu et dites-lui avec sincérité et avec simplicité : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? », et faites-le !
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois, messe lors du Rassemblement des Sixièmes - 3ème dimanche du Temps ordinaire – Année A - Samedi 22 janvier 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Cette homélie de la messe du rassemblement diocésain des sixièmes, déploie trois axes du ministère public de Jésus : être la lumière pour tous les peuples, associer des hommes à sa mission et ne pas s’installer. Les exemples de Sœur Rosalie Rendu ou de Frédéric Ozanam montrent que le Royaume se fait proche quand l’amour est vécu.
Nous sommes tout à fait au début de l’évangile de saint Matthieu. Jean-Baptiste a été arrêté, ce qui inaugure la mission propre de Jésus. Ce passage que nous venons d’entendre nous en raconte les premiers moments : Jésus quitte son village de Nazareth, où il avait vécu jusqu’à présent, pour descendre à Capharnaüm au bord du lac de Tibériade ; il s’installe dans cette ville où se croisent et se rencontrent beaucoup de gens de tous les pays alentours, pas seulement des juifs, mais aussi des païens qui ne connaissent rien du tout à l’histoire d’Israël et à la tradition de la Loi de Moïse.
Que va-t-il se passer ? L’Evangile nous dit plusieurs choses :
La première, c’est que le Christ, en venant s’établir dans cette Galilée où se rencontrent les nations voisines, accomplit ce qu’avait dit le prophète Isaïe : « une lumière s’est levée sur les habitants du pays de la mort » (Mt 4, 16 qui cite Is 9, 1). D’emblée, l’Evangile proclame que Jésus est la lumière, non seulement pour les juifs, mais aussi pour les païens. Il est celui qui vient éclairer la vie des hommes, qui illumine le chemin sur lequel nous avançons, le fond de nos cœurs, notre regard, notre liberté, nos désirs et nos actions. Souvent nous nous demandons ce qu’il faudrait faire et nous cherchons dans tous les sens. Nous oublions simplement de chercher dans la bonne direction, c’est-à-dire de nous tourner vers le Christ qui est la lumière du monde. Il nous indique la route, et nous aide à comprendre et à accomplir ce qui est bon pour nous.
Ce passage de l’Evangile nous montre une deuxième chose : dès le début, Jésus appelle des hommes pour venir travailler avec lui. Pierre, André, Jacques et Jean étaient en train de pécher ou au bord du lac de Tibériade en train d’arranger leurs filets. Probablement habitaient-ils Capharnaüm. Jésus passe, les appelle - « viens, suis-moi » (Mt 4, 19), et les entraîne avec lui. Jésus veut accomplir sa mission avec des hommes qu’il formera pour qu’avec lui, ils s’occupent de son peuple. Ces hommes, plus tard, s’appelleront les apôtres, c’est-à-dire les « envoyés », puisque Jésus les appelle pour l’accompagner jusqu’au bout et les envoyer porter aux hommes la lumière qu’il apporte au monde.
Et cet évangile nous dit une troisième chose : Jésus ne s’installe pas. Une fois ce tout petit groupe de quatre hommes constitué autour de lui, il ne reste pas dans la maison de Pierre, qui était certainement assez confortable, puisque Pierre était un patron pêcheur. À certains moments, Jésus y reviendra. Mais pour l’instant, il ne s’y arrête pas. Sa mission ne consiste pas à s’installer quelque part et à attendre que les gens viennent le voir. Il va vers eux, et pour cela il se met en route, il quitte Capharnaüm et parcourt cette région de la Galilée en allant de village en village prêcher dans les synagogues que « le Royaume de Dieu s’est fait proche » (Mt 4, 17), guérir les malades (Mt 4, 23), et annoncer l’espérance du Salut.
Ce que Jésus a fait dès le début de sa mission, il l’accomplit encore aujourd’hui.
Il vient pour éclairer le chemin de tous les hommes ; de chacun et de chacune d’entre vous, de nous tous qui sommes chrétiens, et aussi de ceux qui ne sont pas chrétiens et qui peuvent entendre le message du Christ et y découvrir une espérance, une lumière, et une sagesse pour conduire leur vie.
Comme il l’a fait au bord du lac de Tibériade, Jésus appelle aujourd’hui des hommes pour être associés à sa mission. Il passe dans leur vie comme il est passé au bord du lac de Tibériade dans la vie de Pierre, d’André, de Jacques, de Jean. Comme il les a appelés, il appelle aujourd’hui des hommes par leur nom et leur dit : « viens, suis-moi ». Peut-être, parmi vous, certains ont-ils déjà entendu cet appel du Christ pour participer d’une manière plus étroite à sa mission ? Il y a tous ceux qui, autour du Christ, écoutent sa parole et sont témoins des signes et des miracles, de la multiplication des pains et des guérisons. Et il y a les prêtres, les évêques et les diacres que Jésus invite personnellement à le suivre, et à tout quitter (leur travail, leur famille, leur pays et leur ville) pour se mettre à la disposition de la mission.
Enfin, aujourd’hui comme autrefois, Jésus nous dit : « le Royaume de Dieu s’est fait proche » (Mt 4, 17). Nous pouvons comprendre que le Royaume de Dieu s’est fait proche en voyant comment l’amour de Dieu pour les hommes est manifesté quand Jésus guérit les malades ou vient en aide aux pauvres. Cet amour de Dieu pour les hommes est à l’œuvre aujourd’hui, chez nous. Il est à l’œuvre si nous nous aimons les uns les autres et si nous nous mettons au service des autres. Il est à l’œuvre à travers des hommes et des femmes comme Frédéric Ozanam et Sœur Rosalie Rendu, qui ont voulu mettre au service des pauvres dans notre ville de Paris, il y a un siècle et demi. Nous ne pouvons pas annoncer que le Royaume de Dieu s’est fait proche si rien ne change dans la vie du monde. Et pour cela, il faut que des personnes se donnent du mal, acceptent de mener une vie pauvre pour partager la vie des pauvres, acceptent de travailler sans gagner d’argent pour aider les gens à vivre. Les signes de ce Royaume qui vient sont donnés quand des gens laissent l’amour de Dieu transformer leur cœur et leur vie.
Chers amis, aujourd’hui vous avez mieux découvert les personnes du Bienheureux Frédéric Ozanam et de la bienheureuse Sœur Rosalie Rendu. Nous bénissons Dieu chaque fois qu’il met sur notre route des hommes et des femmes qui se mettent au service de leur frère. Nous-mêmes, nous sommes vraiment disciples du Christ quand nous nous mettons au service de nos frères, quand nous apprenons à nous déranger, à prendre sur nous, pour que les autres vivent mieux. Pendant quelques instants de silence, nous accueillons en silence cette parole du Seigneur qui nous dit : « le Royaume de Dieu s’est fait proche ». Nous accueillons la lumière qu’il projette sur notre vie, pour entendre son appel afin que chacune de nos existences devienne vraiment un signe d’amour pour nos frères.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois, Fête de saint Antoine le Grand - Messe en la paroisse Saint-Antoine des Quinze-Vingts - Dimanche 23 janvier 2011
Les exemples de saint Antoine du désert et de ceux qui quittent pour le Christ est prophétique pour nous tous qui vivons dans le monde. Ils nous montrent que le chemin de la joie profonde passe par le détachement réel par rapport aux biens matériels.
Frères et Sœurs,
« Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre une lumière a resplendi. Tu as prodigué l’allégresse, tu as fait grandir la joie. » (Is 9, 1) Comme l’avait annoncé le prophète Isaïe, la venue du Christ en ce monde répand sur l’humanité une grande lumière, source d’allégresse et de joie. La manifestation du fils de Dieu dans l’histoire des hommes éclaire nos existences. Et cependant, chacun de nous fait aussi l’expérience d’un certain nombre de difficultés, de souffrances et de tristesses qui traversent sa vie. Comment vivons-nous l’écart entre la joie promise et offerte, et l’expérience de nos propres limites, de nos erreurs, de l’inquiétude et de la peine qui envahissent nos cœurs et ceux de nos contemporains ? D’où vient cette difficulté que nous avons pour nous laisser porter par la joie du Christ et entraîner vers des chemins de bonheur ?
Le dialogue entre l’homme riche et Jésus nous aide à comprendre d’où peut venir cette tristesse qui habite nos cœurs. « Le jeune s’en alla tout triste » dit l’évangile, « car il avait de grands biens » (Mt 19, 21). Certes, il avait observé les commandements avec une certaine fidélité : « tout cela je l’ai observé » dit-il à Jésus (Mt 19, 20). Et en entendant la liste de ces commandements, nous nous apercevons que c’est déjà beaucoup. Mais l’observance des commandements ne suffit pas à faire de notre existence une plénitude de joie et d’allégresse, à combler notre vie. On peut ne pas commettre de meurtre, d’adultère, de vols, ne pas porter de faux témoignages, honorer son père et sa mère et même aimer son prochain, tout en gardant au fond de soi un sentiment d’insatisfaction ou d’inachèvement.
Comment surmonter cette difficulté ? Quel est le pas de plus à engager ? « Que me manque-t-il encore ? » (Mt 19, 20). « - Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis, viens, suis-moi. », répond Jésus (Mt 19, 21). La première question de l’homme riche à Jésus concernait ce qu’il faut faire (« que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » (Mt 19, 16)), et la réponse du Christ qui rappelait les commandements se situait exactement dans ce registre. Avec cette deuxième réponse de Jésus, nous ne sommes plus dans l’ordre de ce qu’il faut faire, du bien à accomplir ou du mal à éviter. Nous percevons l’appel à une rupture fondamentale dans l’existence, qui va se traduire par un acte de foi au Christ et la décision de ne plus appuyer notre vie sur nos biens, mais sur Dieu.
Nous avons une manière, peut-être inévitable, de contourner cet appel du Christ à le suivre à tout donner aux pauvres en le transcrivant dans des modèles de fonctionnement qui ne nous sont pas applicables. C’est ce que fait l’homme riche, qui s’en va tout triste. Les paroles du Christ n’ont finalement pas d’effet sur sa vie.
Saint Antoine, que nous célébrons aujourd’hui, a pris ces paroles au pied de la lettre. Il s’est débarrassé de tout ce qu’il avait, il a vendu ses biens, a donné l’argent et est parti vivre dans la solitude à la suite du Christ. Cet exemple, nous parait héroïque et peut-être édifiant, mais en même temps inimitable, à moins que nous ayons la vocation particulière de devenir des ermites ! Nous sommes tentés de voir dans ces hommes et ces femmes qui lâchent tout et s’en remettent à Dieu pour toute leur vie, des chrétiens de première catégorie. Nous les admirons, mais Dieu merci, ils sont peu nombreux. Je pense que la foule qui s’est pressée pour regarder le film « Des hommes et des dieux » était fascinée par le choix radical de ces hommes, comme nous sommes impressionnés quand nous voyons des hommes ou des femmes tout quitter pour s’enfoncer dans une vie de contemplation et de conversion. Après ceux-là, il y aurait les chrétiens de deuxième catégorie : ceux qui, comme nous, sont contraints à la vie séculière avec ses obligations, ses compromissions, et cette impossibilité d’atteindre à la sainteté et à la perfection.
Mais je crois que cela n’est pas le chemin que le Christ a voulu ouvrir et le modèle de vie que l’Église nous propose. Pour mettre en pratique cette invitation du Christ sans devenir ermite, pour quitter nos biens et suivre le Christ, tout en menant une vie ordinaire, nous devons comprendre que le choix radical de celles et de ceux qui quittent tout pour suivre le Christ, n’est pas héroïque et exceptionnel, mais plutôt prophétique : ils manifestent ici et maintenant, concrètement, ce que tous nous sommes appelés à devenir : des hommes et des femmes qui ne vivent que du Christ.
Le chemin par lequel nous arrivons à cette communion totale avec le Christ est long. Nous y apprenons laborieusement à devenir vraiment libres, avec des avancées et des reculs, des succès et des échecs. Nous y apprenons la liberté par rapport à nos biens, en ne nous conduisant pas comme des propriétaires pouvant disposer de tout ce qu’ils ont sans se poser de question et qui se donnent beaucoup de mal pour préserver ce qu’ils ont des risques de devoir le partager. Nous apprenons à recevoir ce que nous avons comme de bons gérants, comme des gens qui ont à leur disposition un certain nombre de ressources pour réaliser quelque chose, et non pour s’enfermer et se bloquer sur ce qu’ils ont. La tristesse du jeune homme qui quitte le Christ ne vient pas seulement de ce qu’il avait de grands biens, mais surtout de ce qu’il était aliéné par ses richesses.
Comment donc devenir libre et saint dans les conditions de la vie habituelle ? Comment progresser dans la liberté à l’égard de ce que nous avons reçu, de ce que nous avons produit, de ce que nous avons gagné et de ce que nous possédons ? Comment apprendre peu à peu à situer dans une échelle de valeur ce qui est le plus important et ce qui l’est moins ? Ceci, nous le découvrons ensemble, en accueillant la parole de Dieu, en la méditant et en partageant le fruit de nos méditations. Les uns avec les autres, nous percevons peu à peu qu’il est possible de s’engager totalement à la suite du Christ dans une vie au cœur de la société et du monde qui nous entoure.
Cette liberté vis-à-vis des biens matériels est, non seulement la condition de notre suite du Christ, mais aussi le fondement de relations pacifiées entre nous. Combien de fois constatons nous que la volonté de défendre son bien, de le faire croitre ou de le posséder, nous rend inaptes à entretenir des relations réelles avec les hommes et les femmes qui nous entourent ? Chacun de nous ne connait-il pas des familles éclatées ou traversées par des courants de jalousie et de haine, parce que l’on n’accepte pas que la relation d’un homme avec sa femme, d’un couple avec ses enfants, des membres de la parenté les uns avec les autres, sont plus importantes que la possession des biens ? Combien de fois sommes-nous devenus dépendants de ce que nous avons ?
Si nous voulons progresser dans la sainteté et dans la joie, il nous faut vivre peu à peu le détachement et comprendre que les biens que nous avons et que nous acquérons, les biens que nous désirons et ceux que nous consommons ne peuvent en aucun cas gouverner notre manière de vivre, commander notre liberté ou définir nos relations.
La parole de l’Evangile et l’exemple de ceux qui quittent tout pour suivre le Christ, ne sont pas des réalités d’un autre monde. Ils ouvrent un chemin devant nous, pour nous convaincre qu’il y a dans notre vie quelque chose qui compte plus que ce que nous avons et que ce que nous faisons : l’amour du Christ et celui de nos frères pour lesquels nous acceptons de perdre quelque chose.
Frères et sœurs, demandons au Seigneur qu’il fasse grandir en nous le désir de ne faire plus qu’un avec lui et les uns avec les autres, et qu’il nous donne la liberté de vivre en ce monde sans être dépendants de ce monde. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.

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