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Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Messe à Notre-Dame de Bercy - Cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A - Dimanche 6 février 2011 - Notre-Dame de la Nativité de Bercy (Paris XII)
Les disciples du Christ sont envoyés au milieu du monde pour transfigurer la vie du monde par les bonnes œuvres qu’ils accomplissent dans l’Esprit, et non pour y imposer un point de vue concurrent.
Frères et Sœurs,
La semaine dernière, nous avons commencé la lecture du Sermon sur la Montagne. Ce passage de l’évangile de saint Matthieu qui s’ouvre sur les Béatitudes, nous décrit le chemin des disciples du Christ, de ceux qu’il a appelés et qui ont commencé à le suivre. Cette montagne de Galilée rappelle le Sinaï sur lequel Moïse avait reçu de Dieu les dix paroles de l’Alliance. Jésus, tel un nouveau Moïse, indique à ses disciples les chemins de l’Alliance nouvelle. Plus largement, il s’adresse à tous ceux qui, comme nous, se mettront à sa suite par le baptême et constitueront son Église.
Ce passage que nous avons entendu nous indique la forme de notre existence de chrétiens en ce monde.
Si le sel se dénature…
Jésus nous avertit d’abord du risque de perdre ce qui fait notre originalité. Nous savons que le sel donne du goût aux aliments, mais que s’il perd cette propriété singulière, il ne sert plus à rien. De même, le chrétien n’est pas dans le monde pour le submerger ou l’annexer, mais pour lui apporter quelque chose de particulier qui fait toute la différence : il manifeste que le monde, aussi vaste qu’il soit, ne se suffit pas à lui-même, ne peut se refermer et prétendre assurer seul le bonheur de l’homme, qu’il a besoin d’un apport extérieur. De plus, comme le sel pour les aliments, les disciples du Christ manifestent la saveur et la richesse des réalités de ce monde. Mais si les chrétiens, immergés dans la vie de ce monde, perdent leur particularité, alors ils ne servent plus à rien. Si nous oublions Celui qui nous envoie dans le monde et la nature de notre vocation, si nous nous laissons absorber par ce monde sans plus rien y manifester de particulier, si nous nous contentons de suivre les manières communes de vivre, notre existence est vaine, et fade est celle du monde.
On se plaint souvent de ce que le christianisme soit mal respecté dans notre société. On regrette que les chrétiens soient moqués et quelquefois ostracisés, et que les signes de la présence chrétienne soient dissimulés ou attaqués. Mais si nous sommes « jetés dehors » (Mt 5, 13), est-ce simplement parce que les autres nous en veulent ? N’est-ce pas aussi parce qu’ils ne voient pas trop bien à quoi nous servons ? À quoi bon reconnaître la place des disciples du Christ s’ils n’ajoutent rien à cette existence ?
Vous êtes la lumière du monde
Avec l’image de la lumière, l’Evangile nous indique un autre aspect de la présence des chrétiens en ce monde. « Vous êtes la lumière du monde. On n’allume pas une lampe pour la cacher mais pour la mettre sur le lampadaire afin qu’elle éclaire toute la maison. De même que votre lumière brille devant les hommes pour que voyant ce que vous faites de bien, ils rendent gloire à Dieu votre Père qui est aux Cieux » (Mt 5, 14-16). Ce sont nos œuvres bonnes qui transforment notre vie en lumière, comme nous l’avons entendu dans le livre d’Isaïe : « Partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu vois sans vêtement, et ne te dérobe pas à ton semblable, alors ta lumière jaillira comme l’aurore » (Is 58, 7-8) ; et encore « Si tu donnes de bon cœur à celui qui a faim, si tu combles les désirs du malheureux ta lumière se lèvera dans les ténèbres » (Is 58, 10). Voici quelles sont les œuvres bonnes qui transforment notre vie en lumière : partager notre pain avec celui qui a faim, recueillir le malheureux sans abri, couvrir celui qui est sans vêtement, ne pas nous dérober à notre semblable.
La lumière de l’Evangile n’éclaire donc pas le monde parce que nous aurions des moyens pyrotechniques plus efficaces, ou parce que nous occuperions mieux le registre de la communication médiatique. Elle jaillit des œuvres bonnes des disciples du Christ. Et si nous ne faisons pas ce bien auquel l’Ecriture nous appelle, la lumière du Christ restera invisible, même si nous allons crier sur les places, à la télévision ou à la radio. Nous ne sommes pas envoyés d’abord pour faire concurrence à d’autres messages publics, mais pour manifester l’amour de Dieu dans ce monde. Et ce n’est ni par « le prestige du langage humaine ou de la sagesse » (1 Co 2, 1), ni par notre force de conviction que brillent nos œuvres bonnes, mais parce qu’à travers elles se manifestent la puissance de l’Esprit. Si l’amour de Dieu est à l’œuvre dans notre manière de vivre, alors on nous écoutera !
Si, au cours de ces dernières semaines, les chrétiens ont pu, grâce à Dieu, faire entendre quelque chose dans le débat sur l’euthanasie et sur les lois de bioéthique, n’est-ce pas d’abord parce que notre parole reflète un engagement profond des disciples du Christ dans l’accompagnement des personnes en fin de vie, dans l’accueil des personnes handicapées, ou dans la mise en pratique du respect dû à toute vie humaine ? Sans cela, notre parole serait insignifiante, et aussi fort que nous puissions crier, elle ne serait ni entendue, ni reçue.
Etre le sel de la terre et la lumière du monde, c’est apporter une vision originale de l’homme. Ce n’est pas une vision théorique. Elle jaillit de l’engagement de nos vies au service de nos frères, à travers les circonstances de chacune de nos existences. Notre légitimité ne vient pas de notre habileté ou de notre sagesse, mais de la puissance de l’Esprit qui nous donne de livrer nos vies par amour de nos frères. « Si tu fais disparaitre de ton pays le joug, le geste de menace, la parole malfaisante. Alors ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera comme la lumière de midi ! » (Is 58, 9-10).
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Sixième dimanche du temps ordinaire – Année A - Dimanche 13 février 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Les disciples du Christ ne sont pas des observants plus attentifs ou plus rigoureux des prescriptions de la Loi. Parce qu’ils cherchent comme le Fils à faire en toute chose la volonté du Père, ils reconnaissent qu’ils n’y parviendront que par le don de la grâce et non par eux-mêmes.
Frères et Sœurs,
Durant les dimanches qui nous conduiront jusqu’au Carême, nous poursuivons la lecture et la méditation du sermon sur la montagne. Dans le passage que nous avons entendu dimanche dernier, Jésus désigne ses disciples comme « le sel de la terre et la lumière du monde » (Mt 5, 13-14). En méditant ces versets dimanche dernier, nous avons mieux compris en quoi l’existence des chrétiens apporte au monde quelque chose d’original et de singulier, que la sagesse du monde ne trouve pas par elle-même. Aujourd’hui, l’évangile nous permet de faire un pas de plus pour préciser la nature de la nouveauté que le Christ apporte.
Beaucoup autour de Jésus considéraient qu’il ne tenait pas suffisamment compte de la Loi de Moïse et surtout de la multitude des commandements particuliers (plus de six cents) qui en avaient été tirés, et dont l’observance était pour les pharisiens le signe de la droiture et de la justice devant Dieu. C’est pourquoi Jésus annonce d’emblée qu’il n’est « pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir » (Mt 5, 17), mais il explique à ses disciples ce qu’est cet accomplissement. Les pharisiens pensaient accomplir parfaitement la Loi en se pliant à tous ces commandements et à toutes les pratiques qu’ils induisaient. Mais la perfection à laquelle Jésus invite ses disciples ne consiste pas à ajouter encore une cinquantaine ou une centaine de nouveaux préceptes, qui alourdiraient encore le joug pesant sur les épaules de ceux qui suivent l’enseignement des pharisiens. Jésus ne propose pas une perfection qui soit le résultat d’un effort supplémentaire, comme s’il suffisait de dire aux pharisiens : « ce n’est pas mal, encore un petit peu plus et vous aurez gagné ! ». Jésus engage plutôt ses disciples à dépasser cette forme de justice (« si votre justice ne dépasse pas celle des pharisiens » (Mt 5, 20)), non pas en faisant plus (plus de commandements, plus de rigueur dans l’observance, plus de fidélité dans la matérialité des gestes), mais par une exigence d’un autre ordre.
Dépasser la justice des pharisiens, ce n’est pas accuser encore la logique de l’observance matérielle d’une suite indéfinie de commandements, comme hélas un certain nombre de gens semble le croire encore. Car celui qui apprend par cœur ces commandements, les intègre et est capable de les réciter à l’endroit et à l’envers, ne fait que constater, comme saint Paul, qu’il est incapable de les mettre en pratique (Ga 3, 19). La logique de la Loi n’est pas de libérer l’homme et de le conduire à la justice, mais de lui faire percevoir qu’il est impuissant pour accomplir la Loi et incapable de vivre dans la justice. La Loi reçue de Moïse aide, accompagne, éduque et stimule. Mais arrive un moment où l’homme est comme saturé et ne peut en accomplir plus. Et dès lors, que peut-il faire ?
Jésus révèle à ses disciples que la perfection n’est pas dans l’addition des pratiques, des gestes ou des rites, mais dans l’engagement de la personne. Ainsi, quand il reprend le commandement donné aux anciens qui interdit le meurtre (« Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens tu ne commettras pas de meurtre et si quelqu’un commet un meurtre il en répondra au tribunal » (Mt 5, 21)), il ne propose pas une forme d’observance plus exigeante d’un prescription d’ailleurs très claire, mais une attitude nouvelle de toute la personne : « Et bien moi, je vous dis : tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal » (Mt 5, 22). Jésus ne se limite pas à la condamnation du meurtre mais vise la haine, la colère, l’envie ou la jalousie qui sont à la racine de cet acte délictueux. Mener ce commandement à son accomplissement ne consiste pas à rendre le meurtre plus affreux, mais à combattre dans le cœur de l’homme la source de cette volonté homicide. « Celui qui n’aime pas est un homicide » écrit saint Jean (1 Jn 3, 15), et c’est pourquoi celui qui traite son frère de fou, celui qui le maudit ou l’insulte est déjà homicide. Derrière les paroles, si méchantes soient-elles, et derrière les gestes violents, Jésus désigne la source de ce qui est manifesté par ces paroles et ces gestes : la rancune, le refus de demander pardon, la violence à l’égard de son frère…
Ainsi, à travers les exemples qu’il donne, le Christ fait entrer ses disciples dans ce qui est au fondement de la Loi. Il n’en reste pas au rang des observances et du respect des commandements, même si ceux-ci sont indispensables (« Pas un seul petit trait de la Loi ne disparaîtra » Mt 5, 18). Jésus vise plus profondément ce qui motive cette obéissance et ce respect de la Loi : le dynamisme de l’amour dans notre liberté. Car je n’obéis pas aux commandements simplement parce que ce sont des commandements. Je suis fidèle aux commandements parce que je veux vivre dans l’amour de Dieu. Et ce faisant, je découvre que la fidélité parfaite passe par la matérialité d’une conduite, mais la dépasse et n’est pas le fruit d’un effort moral supplémentaire. La fidélité de toute ma vie à Dieu n’est pas à la portée de mes propres forces et ne peut être qu’un don de la grâce. Etre disciple du Christ, c’est accueillir en nous la puissance de l’amour et laisser Dieu transformer nos cœurs pour qu’ils rejettent ce qui est mal et qu’ils désirent sans cesse ce qui est bien. Alors, non seulement nous ne ferons pas ce qui est objectivement mauvais et interdit, mais plus profondément, nous chercherons à correspondre à la volonté de Dieu. Cette conversion du cœur va transformer peu à peu l’observant de la Loi en un véritable disciple du Christ : quelqu’un qui désire vivre de la vie et de la sainteté de Dieu.
Frères et sœurs, en entendant les différents exemples que Jésus donne dans cet évangile, nous percevons bien que ce chemin est exigeant. Il ne s’agit pas de croire que, parce que nous serions devenus libres dans le Christ, nous aurions la vie plus facile que ceux qui obéissent aux commandements, et que nous pourrions faire ce que nous voulons. Chercher en toute chose à construire le Royaume est beaucoup plus difficile que de se contenter d’éviter ce qui est mauvais, interdit ou mortel. Et pourtant, viser plus que la simple observance des commandements est bien le chemin de la perfection du cœur et de la conversion de notre liberté.
Que le Seigneur nous donne d’accueillir cet appel comme le cœur de la sagesse du Christ, plus grande que « la sagesse du monde » (1 Co 2, 6), qui ne peut que définir les interdits pour permettre aux hommes de coexister les uns avec les autres. Seul le Christ touche le cœur de l’homme et lui permet de dépasser la justice de la Loi et la justice des hommes et de trouver sa joie dans la volonté du Père.

+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe d’action de grâce pour les 175 ans de la Mission catholique polonaise de France - Samedi 19 février 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
La perfection à laquelle les chrétiens sont appelés est d’être comme Dieu, ce qui se vit comme le Christ dans l’amour des ennemis, capable de transformer les existences personnelles et aussi l’histoire des peuples.
Eminence,
Excellences,
Frères et Sœurs,
Tout au long de ces dimanches qui nous conduiront jusqu’au Carême, la méditation du sermon sur la montagne dans l’évangile de saint Matthieu, nous fait découvrir le chemin de la sainteté dans lequel le Christ appelle ses disciples. Aujourd’hui, cet appel est explicité encore par la conclusion du passage que nous venons d’entendre : « Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). En désignant la perfection de Dieu comme l’objectif de l’existence humaine, le Christ exprime d’une manière incontournable que cette perfection n’est pas à la portée de notre propre force. Nous ne sommes pas invités à devenir des héros ou des hommes et des femmes extraordinaires capables de mener une existence au-delà des forces humaines. La perfection à laquelle nous appelle le Christ n’est pas le couronnement d’une expérience toute humaine, mais le partage par grâce de la perfection de Dieu lui-même. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » : dans ce commandement que le Christ nous donne, il nous invite à découvrir que la sainteté est la reconnaissance des fruits de la grâce de Dieu dans notre vie.
Vivre de la grâce pour être parfait
Pour manifester comment la gratuité divine transforme l’existence humaine, Jésus choisit un certain nombre d’exemples qui s’enracinent d’ailleurs dans la tradition de la Loi juive. La loi du talion (« œil pour œil, dent pour dent » (Mt 5, 38)) était déjà une façon de limiter et de canaliser la violence entre les hommes, en la limitant à la compensation strictement équivalente au mal subi. Jésus prend aussi l’exemple d’un procès, d’une réquisition pour faire une marche et rappelle aussi le précepte qui disait « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi » (Mt 5, 43). D’une certaine manière, devant ces préceptes, nous sommes comme le jeune homme riche : nous pouvons dire que nous le faisons « depuis notre jeunesse » (Mt 19, 20), c’est-à-dire que nous sommes capables de le comprendre, de l’accepter et de le vivre : nous voulons bien ne pas chercher un profit supérieur au dommage qui nous a été causé, et nous pouvons aimer nos amis et notre prochain.
Mais le Christ ouvre devant nous le chemin de la grâce en nous demandant infiniment plus : entrer dans une démarche de pardon avec ceux qui nous ont fait du mal, aimer nos ennemis et leur faire du bien. Devant ces appels, nous comprenons que nous ne pouvons vivre cette sainteté et cette perfection que si nous sommes profondément en communion avec le Christ. Il est le seul parfait, le seul saint, celui qui a pardonné à ceux qui le mettaient à mort, qui a parfaitement donné sans espérer de retour, qui a prié pour ceux qui le persécutaient. Seule notre communion au Christ nous permet d’entrer peu à peu dans l’économie de la grâce, ce chemin qui déborde la sagesse humaine et la morale ordinaire, qui dépasse même la Loi mosaïque dans ce qu’elle avait de juste.
Dans notre vie personnelle, nous pouvons faire cette expérience d’être transportés au-delà de nos propres limites pour adhérer à cet appel du Christ à « aimer nos ennemis » (Mt 5, 44). À quelque moment de notre vie, chacune et chacun peut subir du mal de la part d’un autre, être traité en ennemi ou maltraité par ceux qui l’entourent. Et chacun éprouve la tentation très sensible de répondre à ces agressions, ne fut-ce que par la loi du talion. Nous découvrons pourtant que, par la puissance de la grâce, nous sommes capables de suivre le Christ, de ne pas rendre le mal pour le mal, de pardonner à nos ennemis, de prier pour ceux qui nous font du mal et d’entrer dans une relation de miséricorde avec nos frères et nos sœurs.
De la perfection individuelle à la puissante de l’amour dans la vie des sociétés
Si nous sommes capables d’entrer personnellement dans ce chemin de la perfection divine, on nous dit souvent que ce qui est finalement normal dans notre vie de chrétiens appelés à vivre l’Evangile ne peut s’appliquer dans la vie de la société humaine. Celle-ci ne peut être régie que par un système de forces qui permettent de faire respecter le droit.
Au cours de son histoire tumultueuse, la nation polonaise a eu de nombreuses occasions d’éprouver la violence de cette approche, ou plus souvent celle de la realpolitik, dans laquelle la confrontation des forces dicte le droit. À bien des reprises, elle a dû supporter d’être submergée par plus fort qu’elle et de voir son droit renié. C’est au cours d’un de ces épisodes, celui de l’insurrection de 1830, qu’un certain nombre de patriotes polonais se sont réfugiés en France et s’y sont progressivement établis. Très vite, de jeunes polonais et des prêtres qui les entouraient ont commencé à organiser le service pastoral de cette communauté exilée en France.
Nous le savons, l’insurrection de 1830 n’a pas été la seule épreuve au cours de ces cent-soixante-quinze années passées. Á d’autres moments, des Polonais ont dû chercher refuge, du travail ou de quoi vivre en dehors de leur pays. Génération après génération, un certain nombre d’entre eux est venu s’établir en France au cours des XIXème et XXème siècles, renouvelant les liens très forts et si anciens entre nos deux pays.
C’est une grâce et une chance pour nous français, d’avoir pu recevoir ces polonais, de pouvoir les accueillir encore aujourd’hui, et de vivre avec eux. Car pour les chrétiens français et polonais en France, il ne s’agit pas de vivre les uns à côtés des autres, en s’encourageant simplement réciproquement à vivre les dimensions culturelles et ecclésiales. Nous savons bien qu’aujourd’hui les choses ne se passent pas comme cela. Beaucoup de Polonais émigrés de la deuxième ou troisième génération sont fortement intégrés à la société française et participent à la vie des communautés catholiques là où ils vivent. Un certain nombre de prêtres participent même à la pastorale des diocèses français dans lesquels ils sont intégrés, tandis qu’ils continuent d’assurer une mission au service de la communauté polonaise dans sa tradition et dans sa langue. Nous nous réjouissons beaucoup de ces échanges entre nos communautés. Ils nous permettent de recueillir le témoignage et le fruit d’une expérience différente et marquée par un certain nombre d’épreuves cruciales, qui furent parfois également les nôtres sur cette terre de France.
Plus profondément, nous avons présent à l’esprit que la nation polonaise a été parfois soumise à la violence par les peuples qui l’entouraient, qui se montraient alors comme ses ennemis. Et nous devons regarder comme un signe de la Providence et de l’appel évangélique la démarche de réconciliation qui a été entreprise par les évêques de Pologne et les évêques d’Allemagne après la Deuxième guerre mondiale, qui avait entraîné tant de souffrances au cœur de la Pologne, celles des Polonais et celles de celles et de ceux qui y furent déportés et qui n’en sont pas revenus. Que les évêques de Pologne et d’Allemagne aient été capables d’une telle initiative est un signe de la grâce que Dieu met en l’œuvre par sa miséricorde. Elle manifeste que le rapport entre les hommes, entre les individus mais aussi entre les nations, ne repose pas simplement sur la force qui fixerait le droit du plus puissant sur le plus faible, mais repose aussi sur la justice, et même sur l’amour.
C’est à nous Église du Christ, chrétiens de ce vingt-et-unième siècle qu’il incombe de trouver les chemins par lesquels manifester aujourd’hui la puissance de cette capacité de miséricorde et d’amour à laquelle le Christ nous invite. C’est à nous qu’il revient de devenir des agents du pardon dans chacune de nos vies personnelles comme dans la vie de nos pays respectifs. Que le Seigneur ravive en nous le don de son Esprit pour que nous prenions, avec résolution, les chemins de la conversion et de la réconciliation. C’est cet appel que nous a lancé le Bienheureux Pape Jean-Paul II à l’occasion de l’entrée dans le troisième millénaire. C’est cette force de réconciliation dont il a donné lui-même l’exemple à la tête de l’Église au cours des vingt-cinq ans de son pontificat.
Frères et sœurs, soyez dans la joie puisque aujourd’hui le Seigneur vous appelle à être des saints. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe à St Jean des Deux-Moulins – 1er dimanche de Carême – Année A - Dimanche 13 mars 2011 - Saint-Jean des Deux-Moulins (Paris XIII)
Les tentations font partie de l’aventure humaine. Comme le Christ et avec lui, les chrétiens sont appelés à exercer leur liberté pour être fidèles à Dieu. Le temps du Carême est le temps de l’union au Christ pour vivre ce combat.
Frères et Sœurs,
En ouvrant la liturgie des dimanches de carême par le récit de la tentation de Jésus au désert, l’Église veut éclairer le chemin dans lequel s’engagent ceux qui veulent suivre le Christ et mettre l’Evangile en pratique. Ce chemin est le nôtre. Il est aussi celui de celles et ceux qui se préparent tout au long de ce carême à devenir chrétiens par le baptême, la confirmation et la communion. Hier, à la cathédrale Notre-Dame de Paris, j’ai ainsi appelé plus de trois cent cinquante adultes qui seront baptisés au cours de la Vigile pascale. Pour eux, le temps du carême est le moment ultime de leur conversion au Christ. Pour nous, il est ce temps où nous sommes invités à revenir à la force et au dynamisme de notre baptême.
Le récit de la tentation de Jésus au désert éclaire ce chemin de multiples manières. Jésus est conduit au désert « par l’Esprit pour y être tenté » (Mt 4, 1). Il ne s’agit donc pas d’une péripétie sans signification dans le ministère du Christ. Cet évènement a un sens particulier par rapport à sa mission : Jésus, pleinement Fils de Dieu et uni à son Père est aussi réellement homme et donc traversé par les débats intérieurs qui habitent le cœur de tout homme. Notre liberté se met en œuvre sur le théâtre de ces débats intérieurs qu’elle doit trancher. Comme le rappelait le récit de la Genèse, être homme ou femme, c’est entrer dans ce conflit que saint Paul caractérise dans l’Epitre aux romains en disant : « Le bien que je veux faire, je ne le fais pas. Et le mal que je ne veux pas faire, je le fais. » (Rm 7, 19).
Tout homme et toute femme en ce monde fait cette expérience d’être habité par des forces, des appels, des désirs et des dynamismes qui ne sont pas tous profitables, ni constructeurs de la personnalité humaine. Ceci ne vient pas d’un « défaut de fabrication », d’une erreur de conception ou même de notre faute personnelle. C’est un élément de la condition humaine qu’expérimente lui-même Jésus de Nazareth, Fils de Dieu et Fils de Marie et qu’il affronte en affirmant sa fidélité à Dieu. Comme pour nous, sa liberté est sollicitée pour se détourner de Dieu selon trois directions clairement indiquées dans l’évangile de saint Matthieu.
1. Vouloir subsister par ses propres moyens. « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent du pain » (Mt 4, 3), c’est-à-dire, « tu peux vivre sans Dieu, tu as la capacité de vivre sans Dieu, tu peux aménager le monde pour qu’il te suffise ‘sans avoir recours à l’hypothèse de Dieu’ comme disait certains philosophes ». Nous savons que nous pouvons aménager le monde sans Dieu. Jésus répond au tentateur par une profession de foi : « l’homme ne vit pas seulement du pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4). Il ne nie pas que l’homme vive de pain, ni qu’il soit capable d’aménager le monde et de le transformer. Mais il rappelle que nous ne devons jamais oublier que cette capacité de soumettre le monde est reçue, qu’elle nous a été donnée.
2. Mettre à l’épreuve la puissance et la miséricorde de Dieu. « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas et il donnera pour toi des ordres à ses anges » (Mt 4, 6). Autrement dit, « Si Dieu est vraiment mon Père, s’il est vraiment un Père miséricordieux, alors je peux prendre n’importe quel risque. Il faudra bien qu’il s’occupe de moi. » C’est transformer l’amour et la puissance de Dieu en une autorisation d’anarchie dans l’existence. Chacun pourrait faire n’importe quoi puisque, de toute façon, Dieu arrangera les choses. C’est pourquoi Jésus répond en disant « tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu » (Mt 4, 7). Nous ne pouvons pas prendre Dieu pour le pompier qui vient au secours des incendies que nous avons allumés.
3. L’idolâtrie, avoir d’autres dieux que le Dieu unique. « Je te donnerai le monde et sa gloire si tu te prosternes pour m’adorer » (Mt 4, 9). Cette tentation est la plus forte, avec les aménagements qui correspondent à nos situations particulières.
Toutes ces tentations sont les nôtres. Tous, nous avons tendance à essayer d’arranger les choses avec nos propres moyens, à faire comme s’il n’y avait pas de limite dans notre existence et à donner la place de Dieu à des choses qui ne sont pas Dieu. Cette expérience que nous faisons, le Christ l’a vécue. Et par sa manière de réagir, il nous indique le chemin qui doit guider notre propre réaction.
• Dans l’évangile de saint Matthieu, nous voyons très clairement que Jésus répond par le recours à la Parole de Dieu. Il repousse les tentations en reprenant des citations de l’Ecriture Sainte. Le Père est Celui qui donne la lumière pour trancher le débat de notre liberté : sa parole donnée dans la Révélation de lui-même aux hommes, annoncée par les prophètes et manifestée de manière particulière dans le Christ. Si nous voulons assumer notre liberté humaine dans toute sa plénitude, il nous faut commencer par nous remettre sous la Parole de Dieu. Ce peut être un investissement de ce temps de carême : nous pouvons, plus peut être qu’à d’autres moments, prendre le temps de méditer la Parole de Dieu et de nous y plonger davantage. Vous avez chez vous des bibles ou des missels. Pourquoi ne pas reprendre simplement chaque jour une phrase de l’Ecriture ? Vous pouvez aussi relire simplement cet évangile du dimanche pendant les jours de la semaine.
• Et puis, nous sommes invités aussi à tourner notre regard d’une façon plus décidée vers la personne de Jésus. Ce récit nous montre comment Jésus communie pleinement aux combats et aux risques de la liberté humaine. Mais sa manière de répondre, par le don qu’il fait de sa vie, ouvre pour tous les hommes un chemin de renouveau et de libération. Il ne faut pas que nous soyons obnubilés par la fragilité de notre liberté. Comme saint Paul le souligne dans l’épitre aux Romains, « si tous ont connu le péché, de même, tous deviendront justes parce qu’un seul homme a obéi » (Rm 5, 19). La vie offerte par un seul apporte la délivrance à tous. Dans ce chemin de conversion où nous marchons laborieusement, année après année, et où nous accompagnons ceux qui vont être baptisés, Jésus est notre compagnon de tentation et notre compagnon d’épreuves. Ce désert des tentations rappelle le désert parcouru par Israël pour aller jusqu’en Terre promise. Les quarante jours de Jésus évoquent évidement les quarante ans de cette traversée. La figure et la personne du Christ accompagne l’humanité au long de cette longue marche qui traverse les siècles. Celui qui est mort et ressuscité et que nous célébrerons à Pâques est notre compagnon de marche. Le carême est ce temps où nous sommes invités à nous unir de façon plus étroite à Jésus de Nazareth, Messie envoyé par Dieu pour le salut des hommes. Nous pouvons vivre cette union dans la prière intérieure, dans l’union du cœur, dans la célébration et la communion eucharistique ou dans l’accueil de sa Parole dans l’Ecriture.
Frères et sœurs, au début de ce Carême, comme au début de notre vie ou à chaque moment de notre existence un chemin s’ouvre devant nous. C’est le chemin humain fait de combats, de risques, de choix, de mise en œuvre de notre liberté. Nous n’avançons pas avec anxiété et crainte parce que nous ne serions pas capables de tenir les choix qui sont nécessaires. Au contraire, nous marchons avec confiance et espérance parce que nous savons que Jésus a vécu lui aussi ces choix. C’est pourquoi, si nous sommes en communion avec lui, il peut nous aider à vivre notre fidélité au cœur de notre expérience de foi. Il est celui qui ouvre pour nous les chemins de la vie. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe à St Gabriel – 2ème dimanche de Carême – Année A - Dimanche 20 mars 2011 - Saint-Gabriel (Paris XXe)
La transfiguration prépare les disciples à l’épreuve de la Passion. Celui qu’ils verront crucifié est bien le Fils du Père éternel. Nous aussi devons accueillir notre dignité de fils de Dieu pour traverser les épreuves de l’existence.
Frères et Sœurs,
Dans les évangiles, la Transfiguration du Christ marque la montée de Jésus vers Jérusalem, et prépare les disciples aux événements qu’ils auront à vivre. Cet épisode succède à la profession de foi de Pierre (« Tu es le Christ, le Fils du Dieu-vivant » (Mt 16, 16)) et aux premières annonces de la Passion. Mais celles-ci restent d’une certaine manière mystérieuses pour les apôtres qui ne sont pas prêts à comprendre ce que signifie que « le Fils de l’Homme devra souffrir beaucoup, être tué, et, le troisième jour, ressusciter » (Mt 16, 21). Seule la résurrection ouvrira vraiment l’intelligence des disciples à la compréhension de ces paroles et c’est pourquoi, à la fin de ce récit, Jésus leur ordonne de « ne parler de cette vision à personne avant que le Fils de l’Homme soit ressuscité d’entre les morts » (Mt 17, 9). Mais en manifestant sa gloire sur la montagne de la transfiguration, Jésus veut néanmoins préparer leur cœur à ce qu’ils vont vivre. C’est pourquoi la liturgie de l’Église place ce récit de la Transfiguration à la deuxième étape de notre chemin vers Pâques, en ce deuxième dimanche de Carême.
Lors du premier dimanche, nous avons médité sur les tentations de Jésus au désert. Nous avons pu mieux comprendre que Jésus est vraiment un homme. Il partage notre condition, il est, comme nous, éprouvé dans sa liberté et doit l’exercer pour rester fidèle à son Père, comme nous essayons de le vivre au cours de ce temps de conversion. La liturgie de ce deuxième dimanche nous propose en quelque sorte une approche inverse : percevoir que dans cet homme, Jésus de Nazareth, Dieu lui-même est présent ! Les disciples connaissent bien Jésus avec qui ils vivent et qu’ils accompagnent depuis plusieurs mois ou plusieurs années. Ils ont vu les signes qu’il accomplit et ont entendu son enseignement. Mais qui est-il vraiment ? Est-il plus qu’un prophète ou un homme qui fait des miracles ? Est-il simplement envoyé par Dieu pour exhorter le peuple ? Que signifie au juste la profession de foi de Pierre lorsqu’il dit à Jésus : « tu es le Christ, le Messie, le Fils du Dieu-vivant » ? Reconnaît-il simplement que Jésus est quelqu’un d’exceptionnel ?
C’est pourquoi, au cours de cette montée vers Jérusalem, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène à l’écart. Ce qui va leur être dévoilé n’est en effet pas destiné à tout le monde, mais seulement à ceux qui seront les témoins de sa résurrection. Comme dans d’autres passages de la Bible, Dieu donne les signes de sa présence : une lumière « comme le soleil », des vêtements « blancs comme la lumière », une nuée lumineuse… À travers ces signes, il est révélé à Pierre, Jacques et Jean qu’en Jésus de Nazareth, c’est Dieu lui-même qui est présent. La présence divine est garantie par l’apparition de Moïse et d’Elie, qui, dans l’histoire du peuple d’Israël, ont fait eux-mêmes l’expérience de la rencontre du Dieu vivant dans l’épisode du buisson ardent (Ex 3) et de la théophanie de l’Horeb (1R 19).
Mais que doivent-ils comprendre de cet événement merveilleux ? La parole venant de la nuée, la parole de Dieu lui-même, leur est adressée pour expliquer le sens de ces signes extraordinaires : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour, écoutez-le » (Mt 17, 5). Cet homme que les disciples connaissent bien est aussi le Fils bien aimé du Père éternel. Déjà, au moment du baptême de Jésus, une voix venue des cieux avait dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». Dieu désigne à nouveau Jésus de Nazareth comme son Fils bien-aimé, mais cette fois-ci il le montre dans la lumière de la gloire pour que les disciples qui ont vu cette lumière et entendu cette parole ne les oublient pas quand ils vont voir Jésus arrêté, torturé et défiguré quelques semaines plus tard ; pour qu’ils sachent que celui qu’ils verront ainsi dans l’extrême faiblesse de son humanité est le Fils de Dieu qui ressuscitera dans sa gloire.
Comment, nous-mêmes, dans ce temps de conversion et dans notre cheminement vers Pâques, pouvons-nous être fortifiés par la méditation de ce récit de la transfiguration ? Nous sommes invités à entrer dans la démarche des disciples devant le Christ transfiguré, c’est-à-dire à reconnaître la présence et la force de la vie divine dans notre simple existence humaine. Nous ne sommes pas Fils de Dieu à la manière de Jésus, mais nous sommes bien devenus par notre baptême fils et filles bien-aimés du Père par adoption, à travers les faiblesses de notre vie humaine. Comme pour Jésus de Nazareth, notre filiation divine n’est pas visible. Mais en dépit de la pauvreté de ce qui se voit, notre relation profonde avec Dieu le Père, le choix qu’Il a fait de nous pour être ses enfants, la vie divine que nous avons reçue au baptême et à laquelle nous sommes appelés à nous conformer de plus en plus ; tout ceci forme la réalité profonde de chacune de nos existences.
Etre chrétien ce n’est pas vivre des choses extraordinaires. C’est partager la destinée humaine en étant habité de manière invisible par la force et la vie de Dieu. Nous faisons croître cette communion à la vie de Dieu en écoutant la Parole du Christ et en accueillant ce qu’Il nous dit comme une lumière qui nous guide. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour, écoutez-le » (Mt 17, 5). Sa parole nous révèle la réalité invisible de notre existence. Elle nous rend confiance dans la capacité de la grâce reçue au baptême à transformer et même à transfigurer notre vie. Par la grâce, cette dignité habituellement cachée est même rendue perceptible, non par des signes extraordinaires mais à travers notre manière de vivre et d’être avec les autres, à travers la transformation de notre existence personnelle, à travers notre relation au monde et à travers l’espérance que nous avons en face de la mort.
Frères et sœurs, dans notre chemin vers Pâques, nous recevons cette espérance que la vie de Dieu qui habite notre cœur peut transformer aussi notre vie et nous donner de franchir l’épreuve de la mort avec le Christ pour ressusciter avec Lui. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Messe à St Dominique – 3ème dimanche de Carême – Année A - Dimanche 27 mars 2011 - Saint-Dominique (Paris XIV)
Comme la samaritaine les chrétiens et les catéchumènes sont invités à accueillir la Parole de Dieu et à la mettre en pratique dans leur vie quotidienne pour que le monde reconnaisse que le Christ est le sauveur de tous les hommes.
Frères et Sœurs,
En ce monde, la vie de chacun est comme un chemin qui commence à sa naissance et se termine à sa mort. Sur ce chemin, le Christ nous conduit à travers toutes les étapes et tous les événements de notre existence. Pendant ce temps du Carême, nous sommes invités à suivre Jésus sur le chemin qui le conduit à Jérusalem. Là encore, il s’agit de découvrir avec lui ce que Dieu attend de nous. La méditation des tentations de Jésus au désert nous a montré comment Jésus vivait sa liberté d’homme. Dans la transfiguration de Jésus sur la Montagne nous avons vu comment dans son existence humaine Jésus est le Fils bien-aimé du Père, et comment cette présence cachée du Fils unique de Dieu peut transformer nos existences humaines.
En ce jour, Jésus nous est révélé comme Sauveur du monde, comme celui qui est venu pour que tous les hommes aient la vie. Cette manifestation se fait au cours d’une des étapes de son chemin vers Jérusalem, dans ce village de Samarie où il rencontre cette femme venue puiser l’eau. Prophétiquement, cette rencontre représente comme un débordement de la promesse faite à Israël vers les nations. Ce qui avait été réalisé pour le Peuple élu lors de la traversée du désert, ce Salut qui « vient des Juifs » (Jn 4, 22), sera annoncé et proposé à toutes les nations. Cette femme de Samarie symbolise l’humanité en quête de Salut, en quête d’une eau qui pourrait apaiser son désir et sa soif.
Dans ce passage, Jésus se présente comme celui qui donne « l’eau vive » (Jn 4, 10), comme le Messie (Jn 4, 26), et comme celui qui accomplit la volonté et l’œuvre du Père (Jn 4, 34). Pour nous qui sommes baptisés, la méditation de cette étape de Jésus en Samarie nous aide à mieux entrer dans la grâce baptismale que nous avons reçue. Cette eau vive, c’est la vie de Dieu lui-même qui nous est offerte et qui fait de nous des enfants bien-aimés du Père. Et pour Aurélie qui se prépare au milieu de vous à son baptême, cette étape est l’occasion de prendre mieux conscience de cette vie qui vient du Christ et qui va transformer son existence. La célébration de la Vigile pascale au cours de laquelle elle sera baptisée, sera aussi pour nous l’occasion de renouveler les promesses de notre baptême.
À cette occasion, nous pouvons accueillir cette parole du Christ à la samaritaine : « Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te dit donne-moi à boire, c’est toi qui lui aurais demandé et il t’aurait donné l’eau vive » (Jn 4, 10). Jour après jour, semaine après semaine et année après année, nous sommes appelés à mieux connaitre ce don que Dieu nous a fait dans notre baptême, et à reconnaître Jésus comme le Sauveur du monde. Autour de nous, beaucoup se demandent si le Christ a aujourd’hui quelque chose à dire aux hommes. Nous devons d’abord nous demander ce que nous recevons nous-mêmes de la parole du Christ. Car comment pourrait-il dire quelque chose à l’humanité si sa parole reste pour nous lettre morte et si nous ne la recevons pas comme une parole de vie ?
C’est la question qui nous est posée à travers le programme de « Paroisses en mission » que j’ai proposé à tout le diocèse et que vous allez reprendre en ce jour de votre assemblée paroissiale : comment la Parole du Christ éclaire l’expérience familiale que vous avez vécue, que vous vivez, ou que nous vivons tous, puisque tous nous appartenons à une famille ? Comment peut-elle guider le chemin de la jeunesse ? Comment est-elle une espérance pour ceux qui s’engagent dans le mariage et qui élèvent des enfants ? Comment est-elle une lumière pour affronter les situations imprévues auxquelles la vie nous confronte ? Comment permet-elle que cette expérience de la vie familiale soit vraiment un lieu de vie, de joie, de charité ?
Nous essayons de croire au Christ et de le suivre. Dès lors, si nous n’arrivons pas à mettre en pratique sa parole dans les circonstances les plus communes de notre vie que nous partageons avec tous nos contemporains, comment voulez-vous que ceux-ci puissent croire que le Christ change quelque chose à la vie des hommes ? Devenir témoins du Christ et missionnaires de la Bonne Nouvelle, c’est d’abord faire la volonté du Père. C’est y trouver, comme Jésus, une nourriture (Jn 4, 34). Si nous accueillons cette parole et si nous acceptons de faire la volonté du Père en toute chose et en particulier dans le domaine de la vie familiale et de l’éducation des jeunes, alors la parole du Christ atteindra le cœur de ceux au milieu desquels nous vivons. Et comme les samaritains le disaient à la femme après avoir entendu Jésus, ils pourront nous dire à nous aussi : « ce n’est plus à cause de ce que vous nous avez dit que nous croyons maintenant, nous l’avons entendu par nous-mêmes et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde ! » (Jn 4, 42).
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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