Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Messe à ND de l’Assomption de Passy – 4ème dimanche de Carême – Année A - Dimanche 3 avril 2011 - Notre-Dame de l’Assomption (Paris XVI)
Le mal qui frappe l’homme peut être le lieu où la puissance de l’amour de Dieu se manifeste. Les chrétiens en se mettant au service de ceux qui sont dans le malheur sont associés à cette œuvre de résurrection.
Frères et sœurs,
Dans notre marche vers Pâques, l’événement de la guérison de l’aveugle-né que nous méditons aujourd’hui nous fait contempler de nouveaux aspects de la personne du Christ. Dans le dialogue avec la femme de Samarie que nous avons entendu dimanche dernier, Jésus s’était manifesté comme le Prophète (ce que l’aveugle guéri reprend dans l’évangile de ce jour (Jn 9, 17)), comme le Christ-Messie, et finalement comme le Sauveur du monde. Aujourd’hui, Jésus se révèle comme celui que Dieu a envoyé pour être la « lumière du monde » (Jn 9, 5). Cette lumière éclaire chacun et chacune d’entre-nous si nous voulons bien accueillir la Parole du Seigneur. Elle illumine aussi la vie de l’humanité toute entière et donne leur sens profond aux événements qui marquent l’existence des hommes.
« Qui a péché : est-ce lui ou ses parents ? » (Jn 9, 2). Cette question de Jésus renvoie à une explication simpliste des malheurs de l’humanité : si les hommes souffrent, c’est parce qu’ils sont pécheurs. Jésus va dénoncer cette manière de voir plus ou moins connue et acceptée en Israël : « Ni lui, ni ses parents » (Jn 9, 3). Le malheur qui frappe cet homme n’est pas une punition pour ce que lui-même ou d’autres auraient fait. Cet échange entre Jésus et ses disciples place au centre du débat une des grandes énigmes de l’existence humaine : d’où vient le mal ? Jésus n’apporte une réponse que par la négative : le mal qui frappe l’homme ne vient pas d’abord du péché de l’homme. Mais nous savons bien que l’intelligence humaine souhaite en savoir plus et voudrait comprendre à quoi le mal peut servir. Est-il seulement une cruauté gratuite qui n’a aucun fruit ? À cette question, nous avons entendu la réponse du Christ : « L’action de Dieu devait se manifester en lui » (Jn 9, 3). Jésus nous explique que l’aveuglement de naissance de cet homme n’est pas une punition de ses fautes, mais une occasion pour la puissance et la miséricorde de Dieu de se manifester à travers sa guérison. Nous ne connaissons pas toujours bien la cause des souffrances que l’homme endure dans sa chair, dans son cœur ou dans son esprit. Mais, par la foi, nous pouvons en tirer des fruits. C’est la grandeur de notre existence humaine : ce qui la marque de façon négative et semble l’affecter peut devenir source d’amour et moyen de glorifier Dieu.
Il y a quelque semaines, le Japon a été confronté à un séisme naturel qui a causé des milliers et des milliers de morts. En méditant sur ce chapitre de saint Jean, nous pouvons nous rappeler que nous avons alors été tentés de nous poser la même question que les disciples : « Qui a péché ? Eux ou leurs parents ? », c’est-à-dire « D’où vient ce malheur ? Est-ce une punition ? » Cette question qui peut vous paraître affreuse, ne l’est pas plus que celle des apôtres. Et quand le Christ leur répond : « ni lui, ni ses parents », il nous dit encore que le malheur qui a frappé ces dizaines de milliers de Japonais n’est pas une punition, et qu’il peut même porter du fruit s’il permet de manifester l’action de Dieu.
Ainsi, nous ne pouvons rendre présent et actif le message du Christ sur le mal qui frappe les hommes, que si nous nous employons à mettre en œuvre l’action de Dieu à l’égard de cette souffrance, comme Jésus le fait en guérissant l’aveugle-né. Il fait de la boue, la met sur les yeux de l’aveugle et l’envoie se laver à la piscine de Siloë (Jn 9, 6-7). Il pose les signes symboliques de ce qui aboutit à une guérison. Nous impliquer au service des hommes frappés par le malheur nous donne de contribuer à manifester le sens et même la fécondité permise par ces drames. Être aujourd’hui témoins du Christ Ressuscité, c’est déployer la puissance de Dieu à travers nos actions individuelles et à travers l’action commune de l’Église pour lutter contre la misère et la souffrance et manifester ainsi l’espérance devant la mort.
La guérison de l’aveugle-né situe notre cheminement vers Pâques dans le cœur de l’existence baptismale. Par le baptême, nous sommes identifiés au Christ ressuscité qui est la lumière de notre propre vie. Il peut illuminer la vie de ceux et celles qui nous entourent, dans la mesure où notre manière de vivre et d’agir participe de la transformation des conditions dans lesquelles vivent les hommes et les femmes de notre temps, contribue à les soulager des misères qui peuvent les frapper et manifeste que la force de l’amour est plus puissante que l’aveuglement des forces naturelles.
Qui est-il, celui qui a guéri l’aveugle-né ? Il est vraiment le Sauveur du monde. Il est la Lumière du monde. Il est celui que Dieu a envoyé pour sauver son Peuple Israël, et par lui pour réaliser le Salut de l’humanité entière. Celui que les Juifs attendaient comme le Messie, celui que l’Écriture a décrit sous les traits du Fils de l’homme, se révèle à ceux dont il a ouvert les yeux. Et son visage continue à se dévoiler aux hommes et aux femmes qui peuvent être touchés par l’amour de Dieu agissant à travers nos mains : « Crois-tu au Fils de l’homme ? – Qui est-il Seigneur pour que je croie en Lui ? – Tu le vois, c’est Lui qui te parle. – Je crois Seigneur ! » (Jn 9, 35-38).
Si nous sommes vraiment témoins et acteurs de l’amour de Dieu envers ceux qui souffrent autour de nous, alors beaucoup d’hommes et beaucoup de femmes pourront aussi reconnaître en Jésus de Nazareth le Fils de l’homme venu pour éclairer l’existence humaine et pour redonner l’espérance à ceux qui étaient plongés dans les ténèbres de la souffrance et de la mort. Laissons-le toucher nos yeux pour qu’ils voient, qu’il ouvre nos esprits pour qu’ils comprennent, que nous soyons guéris par son amour afin qu’à notre tour, nous nous fassions les serviteurs de nos frères. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Messe du 5ème dimanche de Carême – Année A - Dimanche 10 avril 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
La mort de Lazare prépare l’offrande de Jésus et l’acceptation de sa mort. Sa sortie du tombeau manifeste que Jésus est Dieu qui nous donne la vie de Dieu.
Frères et Sœurs,
Le parcours de ces trois dimanches de Carême nous conduit ainsi à mieux découvrir la figure du Sauveur. À la femme de Samarie, Jésus s’est révélé comme le Messie de Dieu et celui qui pouvait donner l’eau-vive. Aux habitants de son village, il s’est manifesté comme le Sauveur du monde. À l’aveugle-né, Jésus a montré qu’il est la Lumière du monde. Il s’est présenté comme le Fils de l’homme pour que celui à qui il avait rendu la vue puisse croire en lui. Aujourd’hui, dans cette scène de la résurrection de Lazare, Jésus se manifeste comme celui qui est la Résurrection et la vie. Il se révèle Fils de Dieu auprès de ses disciples, de Marthe et de Marie, et des nombreux juifs venus les entourer de leur affection.
En faisant sortir Lazare vivant du tombeau, Jésus accomplit la prophétie d’Ezéquiel que nous avons entendue : « J’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai sortir, et vous saurez que je suis le Seigneur. … Je mettrai en vous mon Esprit et vous vivrez, je l’ai dit et je le ferai » (Ez 37, 12-14). Il réalise ce qui est l’œuvre propre de Dieu : donner la vie à l’humanité. Mais en entendant les dialogues de Jésus avec ses disciples puis avec Marthe et avec Marie, nous pouvons comprendre que cette vie que le Christ va rendre à Lazare est une victoire sur la mort, certes, mais pas à la manière dont nous l’imaginons.
Comme Marthe et comme Marie, nous pensons que si le Christ est vraiment maître de la vie et de la mort, il devait d’abord empêcher Lazare de mourir. Mais le début de ce chapitre de l’Évangile, souligne que Jésus laisse délibérément Lazare mourir de sa maladie. Il s’abstient de répondre tout de suite à l’appel au secours de Marthe et de Marie et dit même explicitement aux disciples : « Lazare est mort » (Jn 11, 14). Il nous est difficile de comprendre cette manière d’agir du Christ et de ne pas porter nous aussi le reproche formulé par Marthe puis par Marie : « Seigneur, si tu avais été là mon frère ne serait pas mort » (Jn 11, 21 puis 32), c’est-à-dire : « Seigneur, si tu es vraiment le Fils de Dieu et le maître de la vie et de la mort, alors empêche-nous de mourir ! »
Mais cette interrogation nous prépare à entendre les invectives lancées à Jésus lors de la crucifixion de Jésus telles que nous le rapporte la Passion de saint Matthieu que nous entendrons dimanche prochain : « Si tu es vraiment le Fils de Dieu, descends de la croix. » ; « Il a mis sa confiance en Dieu, que Dieu le délivre » (Mt 27, 40 et 43).
La manière dont Jésus réagit à l’annonce de la mort de Lazare correspond à celle dont il va assumer la condamnation qui sera portée contre lui : Jésus n’essaye pas d’échapper à la mort, mais il sait que celle-ci va contribuer à la gloire de Dieu. L’acceptation de la mort de Lazare le prépare à accepter sa propre passion lors de l’agonie à Gethsémani. En disant : « Seigneur, que cette coupe passe loin de moi. Cependant non pas ce que je veux mais ce que tu veux » (Mt 26, 39), Jésus s’en remet totalement dans l’obéissance à la volonté du Père et ne cherche pas à y échapper, car il sait que Dieu ne l’abandonnera pas. De même, il croit que la mort de Lazare n’est pas un accident insignifiant mais un événement que va contribuer à manifester la gloire de Dieu : « Cette maladie, dit-il, ne conduit pas à la mort mais elle est pour la gloire de Dieu afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié » (Jn 11,4).
La résurrection de Lazare telle que Jésus l’accomplit n’est donc pas la promesse que nous échapperons à la mort. Elle nous révèle que ceux qui croient en Jésus ne mourront jamais. Certes, notre vie biologique s’arrêtera un jour, mais la vie que Dieu a déposée en nous par le don de l’Esprit, ne s’éteindra pas, même au-delà et « à travers » notre mort. Ceux qui croient au Christ n’échappent pas à la condition humaine, mais reçoivent quelque chose d’un autre ordre. Nous ne sommes pas seulement héritiers de la destinée dramatique de la condition humaine. Nous sommes le Peuple choisi, appelé et consacré par Dieu pour vivre pour toujours en Lui, par delà le tombeau. De même, la prophétie d’Ezéquiel n’est pas la promesse que le Peuple échappera au malheur. C’est la promesse d’une restauration, d’une résurrection, d’une nouvelle vie reçue de la puissance de Dieu.
Ainsi, la résurrection de Lazare est plus qu’un signal qui manifeste que Jésus est le Messie. C’est la manifestation ultime de ce que Jésus est l’envoyé de Dieu, le Messie promis à Israël, le Fils de Dieu lui-même, celui qui est la résurrection et vie pour tous ceux qui croient en Lui. C’est bien le sens de la prière de Jésus : « Je te rends grâce parce que tu m’as exaucé, je savais bien moi que tu m’exauces toujours. Mais si j’ai parlé c’est pour cette foule qui est autour de moi, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé » (Jn 11, 42).
Ce signe majeur donné dans les environs proches de Jérusalem provoque simultanément la décision de tuer Jésus de la part de ses opposants. Tant qu’il s’agissait de discours ou de signes interprétables de différentes manières, on pouvait laisser dire. Mais si Jésus se révèle bien comme celui qui est maître de la vie et de la mort, celui que Dieu a envoyé (selon la promesse d’Ezéquiel) pour ouvrir les tombeaux et rendre la vie au Peuple, alors il n’y a plus de transigeance possible. À partir de cet événement déterminant, beaucoup de juifs, parmi ceux qui étaient venus de Jérusalem crurent en lui et dans le même moment, les responsables du Temple et les chefs du peuple, vont s’alarmer et décider de le supprimer.
Méditer sur cet évangile nous confronte à la perspective de notre propre expérience de la mort, et à notre refus de la mort. Comme les disciples, comme Marthe et comme Marie, nous espérons toujours que la mort ne nous prendra pas, ou plus tard. Et, même pour beaucoup de chrétiens, croire au Christ ressuscité devrait nous permettre d’échapper à la mort. Le Christ nous révèle plutôt que cette mort, dont nous faisons l’expérience autour de nous, puis un jour pour nous-mêmes, n’est pas la fin de tout. La promesse du Messie n’est pas de nous éviter la mort, mais c’est de nous faire vivre par delà la mort, de la vie éternelle dont nous parle l’Evangile. Vivants de cette vie que nous connaissons, ou morts à cette vie qui est aujourd’hui la nôtre, nous sommes entraînés par Dieu dans une vie qui échappe aux limites de notre existence biologique. Cette vie est reçue de Dieu par le baptême, nourrie par l’eucharistie, et développée par notre engagement régulier dans la communion au Christ. Elle se déploie tout au long de notre existence et encore après notre mort. Au-delà de l’événement de notre mort, nous avons l’espérance que nous demeurons les bien-aimés de Dieu et que nous vivrons en Lui. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe Chrismale 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - mercredi 20 avril 2011
Une foule très nombreuse était rassemblée ce mercredi 20 avril en la cathédrale Notre-Dame autour de l’archevêque, des évêques, prêtres, diacres du diocèse et des communautés religieuses de Paris.
Mgr Vingt-Trois a invité à rendre grâce pour les fruits merveilleux de l’amour de Dieu, à témoigner de l’Evangile et à placer notre confiance en Dieu qui veille sur nous.
Frères et Sœurs,
« Cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. »
Elle s’accomplit pour nous, Église du Christ, disciples du Seigneur, nous qui la recevons dans la foi et qui mettons notre espérance en elle. Une fois encore, Jésus est au milieu de nous pour nous « annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur. » Une fois encore, la célébration de sa Pâque va renouveller en nous le dynamisme du baptême, la force de la communion eucharistique et la joie du don de l’Esprit. Une fois de plus, nous avons une chance supplémentaire de porter du fruit avant que notre vieux figuier ne soit abattu. Et nous avons bien besoin de cette espérance pour traverser sans faillir les flots déchaînés qui bousculent notre barque sur la mer en tempête.
Notre situation, dans un pays en paix, ne doit pas nous faire oublier les événements qui frappent aujourd’hui tant de pays dans le monde. Comment les énumérer tous ? Mais comment ne pas avoir présent à l’esprit le Japon et ses milliers de disparus, l’Afrique du Nord et les pays du Moyen-Orient avec leurs mouvements nationaux et les combats qui les accompagnent, la Côte d’Ivoire où l’on espère que la raison l’emportera et que les hommes épris de réconciliation éviteront les massacres partisans ? Mais ces crises récentes ne peuvent pas effacer de nos mémoires la lutte interminable entre Juifs et Palestiniens, ni l’Afghanistan où des soldats français continuent de servir et, pour certains, de souffrir et de mourir. Elles ne peuvent pas nous faire oublier nos frères des églises orientales au Moyen Orient et tous nos frères persécutés à cause de leur foi. De toutes ces épreuves nous sommes rendus proches, nous nous faisons proches, par la puissance de l’amour de Dieu répandu en nos cœurs par la foi.
Devant ces « malheurs des temps », notre foi au Christ est soumise à l’épreuve, comme elle est soumise à l’épreuve par les traitements infligés aux réfugiés qui frappent à la porte de notre Europe, comme elle set soumise à l’épreuve par l’augmentation dans notre pays des personnes sans ressources et sans logement. Pourrions-nous être les témoins de la libération annoncée et réalisée par le Christ sans affronter ces réalités ? Notre Église pourrait-elle annoncer Jésus-Christ sans agir pour que cette Bonne Nouvelle atteigne effectivement les pauvres de notre temps ? Si, comme Jésus nous le dit, « cette parole s’accomplit aujourd’hui », elle éclaire pour nous les chemins où le Seigneur nous appelle.
Notre société est confrontée à un questionnement radical dont il faut espérer que la campagne électorale déjà entamée ne l’esquivera pas. Depuis 2008, l’écroulement du système financier international a signé la fin d’une époque. Mais nous sommes encore loin d’avoir fait le deuil de cette époque. Collectivement, nous sommes encore dans la dynamique d’une surabondance, mal répartie certes, mais surabondance quand même ! Nous sommes dans une logique d’une répartition et d’une distribution, même si les biens répartis sont fictifs et gagés sur les générations futures. Nous n’avons pas encore accepté ni reconnu que c’est notre manière de vivre qui est en cause et qui est déjà condamnée. Le temps est au réalisme plus qu’aux promesses et le réalisme, c’est de préparer et de mettre en pratique la solidarité et le partage plus que la préservation garantie de nos acquis.
C’est dans ce contexte difficile que nous sommes appelés à rendre témoignage à l’Évangile et nous mesurons chaque jour que ce témoignage ne peut pas être simplement l’expression de bons sentiments et d’une générosité, même si nous partageons volontiers les bons sentiments et la générosité avec nos contemporains. Mais, il ne suffit pas d’être généreux en donnant un peu de son superflu, il s’agit d’aimer à la manière du Christ, c’est-à-dire en donnant tout, en se donnant tout entier. Cet engagement total de notre vie, nous le sentons bien, est au-delà de la compassion humaine, il est véritablement œuvre de Dieu en nous par la puissance et le dynamisme de l’Esprit-Saint que nous avons reçu.
Les Saintes Huiles que je vais bénir et consacrer sont pour nous le signe sacramentel de notre configuration au Christ par le Saint-Chrême et de la force du combat reçue avec l’Huile des Catéchumènes et l’Huile des malades. Par ces onctions, nous sommes véritablement identifiés au Christ dans sa mort et sa résurrection. Par elles, l’offrande que les malades sont appelés à faire de leur souffrance devient participation à la Passion du Seigneur et participation au Salut qu’il apporte au monde. Par elles, le combat des catéchumènes pour entrer dans une nouvelle manière de vivre les engage dans le combat des tentations de Jésus au désert et les fait partager sa victoire pour devenir vraiment de libres enfants de Dieu. Par elles, les baptisés et confirmés sont consacrés pour annoncer l’Évangile et se mettre au service de leurs frères. Par l’onction sacramentelle, les prêtres du Christ deviennent en lui pasteurs de son peuple et serviteurs de la grâce pour le peuple tout entier. C’est dire que cette bénédiction actualise pour nous le Mystère Pascal que nous allons célébrer pendant le Triduum à venir et plonge chacune de nos existences dans la réalisation actuelle de ce Mystère pour l’Église et pour le monde. C’est de cette réalisation que nous devons rendre grâce et témoigner sans complexe comme sans arrogance.
Comment pourrions-nous rester aveugles et ne pas rendre grâce pour les fruits merveilleux de l’amour de Dieu ?
Nous rendons grâce pour plus de 350 adultes qui vont naître à la vie chrétienne au cours de ce temps pascal à Paris. Nous rendons grâce pour plus de 150 jeunes qui vont être baptisés ces semaines-ci. Leur nombre nous impressionne. Même s’ils ne sont qu’une minorité de leur génération, ils sont le signe de la vitalité constante de l’Évangile. Depuis le début du Carême, au moment où je les ai appelés solennellement, nous les accompagnons de notre prière, spécialement les monastères des religieuses contemplatives à qui j’ai confié le livre de leurs noms qu’elles vont me remettre tout à l’heure. Mais je sais aussi que beaucoup d’entre vous se joignent à cette prière et particulièrement les membres de l’Ordre des Vierges consacrées.
Nous rendons grâce pour les jeunes hommes et les jeunes femmes qui engagent sincèrement et définitivement leur amour mutuel dans le mariage, pour les couples qui ont fait fructifier et qui font fructifier cet engagement dans l’expérience de la fidélité et du pardon donné et reçu. Pour les couples qui assument les crises sans renoncer. Nous rendons grâce pour tant de parents qui se donnent sans répit pour l’éducation de leurs enfants et qui trouvent leur bonheur en les voyant développer leurs personnalités. Nous rendons grâce aussi pour ceux qui sont privés de la joie d’enfanter et qui accueillent généreusement des enfants délaissés.
Nous rendons grâce pour celles et ceux que la vie frappe et qui endurent la souffrance de la séparation ou la solitude imposée sans perdre l’espérance. Celles et ceux qui investissent leur générosité dans le service de leurs semblables. Nous rendons grâce pour celles et ceux qui sont atteints par la maladie et qui combattent avec confiance. Nous rendons grâce pour tant de gestes secrets d’amour.
Nous rendons grâce pour celles et ceux qui donnent de leur temps et de leur tranquillité pour agir au cœur de multiples associations et mener un combat quotidien pour les victimes de notre société.
Nous rendons grâce pour les femmes et les hommes politiques qui ont le courage de rester fidèles à leurs convictions et qui ne se laissent pas emporter par les slogans trompeurs, notamment dans le débat actuel pour la révision de la loi de bioéthique. Nous rendons grâce pour celles et ceux d’entre eux qui préfèrent présenter franchement leur analyse de la situation et les solutions qu’ils proposent plutôt que de céder aux tentations de la démagogie.
Comme l’Église nous invite à le faire dans chaque Eucharistie, nous pourrions prolonger indéfiniment cette action de grâce. Chacune et chacun d’entre nous peut d’ailleurs l’illustrer par la mémoire des « œuvres bonnes que Dieu a préparées » (Eph. 2, 10) et qu’Il produit dans sa vie et des œuvres bonnes dont il est le témoin.
Au moment où beaucoup de nos contemporains sont désorientés par les bouleversements de notre société, ou encore paniqués par l’incertitude de leur avenir personnel ou de notre avenir collectif, nous avons besoin de vérifier l’authenticité de la Parole que nous avons reçue, les signes de sa force et les marques de la fidélité de Dieu pour ne pas vivre au milieu des hommes comme des gens qui n’ont pas d’espérance.
Frères et Sœurs, ayez confiance en Dieu qui n’abandonne jamais ceux qu’il appelle et rappelez-vous les paroles de Jésus : « Voilà pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement…Tout cela les païens de ce monde le recherchent sans répit, mais vous, votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez plutôt son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît. Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » (Luc 12, 22…32). En accueillant ces paroles du Christ, nous ne pouvons pas nous inquiéter comme des brebis sans pasteur : Dieu veille sur nous.
Cette vigilance du berger pour son troupeau, Dieu l’a confiée à son Fils unique venu dans le monde pour être notre Bon Pasteur et notre vrai Berger. « C’est lui le pasteur et le berger de nos âmes. » (cf. I Pierre 2, 25). Mais quand le moment fut venu de passer de ce monde à son Père, vous savez comment Jésus institua les Douze pour assumer en son nom cette mission proprement pastorale. Depuis cet envoi en mission initial, génération après génération, la mission pastorale a été confiée à des hommes appelés pour être les prêtres du Christ, collaborateurs des évêques. En ce jour où nous faisons mémoire de cet envoi fondateur, nous vos pasteurs, évêques et prêtres, nous allons renouveler devant vous les engagements de nos ordinations, comme j’inviterai aussi les diacres permanents à le faire après nous.
C’est une occasion solennelle pour inviter tout le peuple chrétien symboliquement rassemblé ce soir à prier pour les prêtres que Dieu lui a donnés pour le conduire, l’enseigner et le sanctifier. C’est aussi pour moi une occasion exceptionnelle de m’adresser à l’ensemble des prêtres réunis ce soir, unis à ceux que l’âge et la maladie empêche de venir ici et à ceux que leur ministère des vacances scolaires a entraînés hors de Paris. À chacun de vous, chers frères, je veux exprimer ma fidèle affection et ma reconnaissance pour votre disponibilité à répondre généreusement aux missions que je vous confie et votre dévouement constant au service du peuple qui vous est confié. Grâce à vous, malgré la dureté des temps, notre Église parisienne reste vivante et dynamique. Je sais combien les évolutions que nous vivons vous demandent de souplesse et de liberté intérieure. Mais je ne doute pas que vous trouviez votre joie dans votre service comme je trouve la mienne dans mon service auprès de vous. Aux diacres permanents et à leurs familles, je veux aussi exprimer ma reconnaissance pour leur implication dans la mission commune au service de l’Évangile.
Je veux dire un mot particulier aux jeunes qui sont parmi nous et, à travers eux, à ceux qui sont partis en vacances. Soyez à l’écoute des appels du Seigneur dans votre vie, soyez attentifs aux besoins de ceux qui vous entourent. Si vous pensez que notre Église peut et qu’elle doit faire quelque chose pour le salut des hommes et des femmes du XXI° siècle, demandez-vous comment Dieu vous appelle à vous donner dans cette mission. Si votre route a croisé celle de prêtres qui ont eu la chance de pouvoir vous aider dans votre chemin à la suite du Christ, dites-vous que les jeunes qui vous suivent ont, eux aussi, droit à rencontrer des prêtres qui seront leurs guides et ces prêtres de demain, aujourd’hui ils sont parmi vous. C’est à vous que s’adresse l’appel du Seigneur. Que celui qui a des oreilles qu’il entende !
Nous nous réjouissons de la béatification du Pape Jean-Paul II tout rempli du souvenir des voyages de Jean-Paul II en France et plus particulièrement à Paris et plus particulièrement dans cette cathédrale où nous avons eu tant de joie à le recevoir. Le diocèse de Paris y sera représenté par des pèlerins, jeunes et moins jeunes, et nous célébrerons ici même le samedi 7 mai pour en rendre grâce à Dieu. En attendant à tous, fidèles du Christ, religieux, religieuses, consacrées, laïcs, je souhaite de très saintes fêtes de Pâques.
+ Cardinal André VINGT-TROIS
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Vigile Pascale 2011 - Vigile Pascale 23 avril 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
La victoire du Christ sur la mort passe par les évènements de sa Passion. La vie que nous recevons dans le baptême et dont nous devenons témoins par la confirmation n’est pas la mise en œuvre de vagues « valeurs chrétiennes », mais la conformation au Christ mort en donnant sa vie et ressuscité dans la gloire du Père.
La mort vaincue
1. La victoire sur la mort
Frères et Sœurs,
L’ange est assis sur la pierre qui fermait le tombeau du Christ. Il a roulé la pierre et il s’est assis dessus, symbole de la victoire de Dieu sur la mort. Il est le signe de la puissance divine devant ce qui est le drame de l’histoire humaine. Cette histoire, l’Écriture nous en donne un vaste panorama dont nous avons parcouru quelques étapes par les lectures que nous venons d’entendre. Depuis la création de l’homme, jusqu’aux dernières prophéties, la Bible nous propose non seulement une chronique des grands événements qui ont marqué l’histoire du Peuple d’Israël, mais elle nous en donne une lecture éclairée par la foi. À travers les récits des événements produits par la force aveugle des éléments déchaînés ou par les luttes des peuples, un message nous est sans cesse répété de différentes manières. Ce message le voici : Dieu est un Dieu de vie et d’alliance. Il a voulu que l’homme vive et qu’il connaisse la vigueur et la fidélité de son amour à travers les siècles, son amour éternel. Ce message que nous venons de méditer à nouveau a été pour toutes les générations d’Israël une promesse d’espérance. Il l’est encore pour nous qui l’entendons aujourd’hui. Car aujourd’hui encore la mort est toujours bien présente à l’expérience humaine.
Le monde entier retentit toujours de bruits de mort. Bruits de mort des guerres qui ensanglantent les peuples d’Asie Centrale et du Moyen-Orient, des guerres civiles d’Afrique. Bruits de mort du terrorisme partout où des peuples désespérés ne voient plus de salut que dans des luttes suicidaires, mais aussi là où des groupes minoritaires incapables de convaincre démocratiquement de leur cause cherchent à s’imposer par la violence et le meurtre. Bruits de mort des crimes délirants dont notre pays a encore été témoins ces jours-ci à Nantes. Bruits de mort des catastrophes naturelles comme le séisme du Japon. Si la mort est un sujet tabou dans notre société, elle prend sa revanche et s’impose à nous de toutes manières.
Il est inutile de poursuivre ce tableau macabre. Nous le savons la mort est une réalité bien présente à l’histoire des hommes de tous les temps et de tous les pays. Chaque être humain de notre terre est marqué dès sa naissance par la certitude qu’il est promis à mourir. Cette nuit nous célébrons la résurrection du Christ et nous sommes tout à la joie de sa victoire sur la mort. Mais comment comprenons-nous cette victoire ? Ne sommes-nous pas tentés d’y voir parfois comme la promesse d’échapper à la loi commune de la mort ? La résurrection du Christ n’est pas une échappatoire. Elle n’est pas une victoire sur l’apparence de la mort, sur une idée de la mort ou sur nos peurs de la mort. Jésus de Nazareth est vraiment mort sur la Croix. Il a vraiment été enterré et tous les siens ont bien pensé que tout était fini, comme le diront les disciples d’Emmaüs sur le chemin du retour qui les éloigne de Jérusalem et les ramène vers leur vie antérieure. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la stupéfaction et la crainte des soldats et des femmes devant le tombeau ouvert et vide.
La réalité historique des événements qui ont marqué la vie de Jésus et, particulièrement, son procès, sa Passion et sa mort, ne sont pas des détails anecdotiques qui ne changeraient rien à un message évangélique capable de séduire beaucoup de monde. Ce serait une erreur de notre part de transformer les évangiles en une sorte de recueil de sagesse, de nous attacher à un soi-disant esprit évangélique ou de n’y voir qu’une réserve de valeurs disponibles pour les bons esprits. Tout cela peut être intéressant, attrayant peut-être, mais cela ne fait pas le poids devant la mort, la mort dans l’humanité, la mort de chaque femme et de chaque homme de notre espèce, notre mort. Le salut ne vient pas de valeurs, même évangéliques, ni d’un esprit, même évangélique. Il vient d’une personne : Jésus de Nazareth, de la manière dont il a vécu sa vie d’homme dans la fidélité absolue à Dieu jusqu’à donner sa vie. La seule victoire authentique sur la mort, c’est l’amour qui se donne et la vie qui se livre par amour.
C’est pourquoi les récits des premiers témoins sont tellement déterminants pour notre foi chrétienne. À travers eux, c’est la réalité des événements qui nous est attestée et c’est à cette réalité que nous croyons. Notre foi ne va pas d’abord à un art de vivre parmi d’autres sagesses. Elle ne s’appuie pas sur des grands sentiments généreux. Elle vise exclusivement une personne : Jésus de Nazareth, mort et ressuscité, glorifié par le Père. C’est à cette personne que nous croyons, ce sont les événements de sa vie et les paroles qui les éclairent qui sont une lumière pour notre vie.
2. Baptisés dans le Christ
Ce soir plus de trois cent cinquante adultes vont être baptisés dans le diocèse de Paris. Cinq d’entre eux, qui appartiennent à la paroisse Notre-Dame de Lorette, vont entrer ici même dans la vie chrétienne par les sacrements de l’initiation, le Baptême, la Confirmation et l’Eucharistie. Chacune et chacun d’entre eux ont parcouru un long chemin pour parvenir à la Profession de Foi qu’ils feront tout à l’heure. Pour certains, ce chemin a commencé dans d’autres lieux, dans d’autres communautés que la nôtre, mais c’est le même Seigneur qu’ils ont rencontré à travers le témoignage des chrétiens qu’ils ont connus. Les uns l’ont découvert dans leur famille, d’autres en faisant leurs études, d’autres encore à travers des expériences personnelles particulières. Tous, ils ont appris, au long de leur chemin de catéchumène, à connaître Jésus de Nazareth et à croire la réalité des événements rapportés par les évangiles à son sujet.
Vous le savez mes chers amis, être baptisé dans le Christ, ce n’est pas simplement ajouter quelques valeurs nouvelles à l’arsenal de votre sagesse ancienne. Ce n’est pas simplement non plus faire un pas de plus dans la logique et la cohérence d’un cheminement personnel. C’est vraiment naître à une nouvelle vie. Et cette naissance passe par une mort. De même que la victoire du Christ sur la mort est passée par le don qu’il a fait de sa vie, de même notre naissance à la vie chrétienne passe par notre mort à notre ancienne manière de vivre. Saint Paul nous le disait tout à l’heure : « Si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus ; sur lui la mort n’a plus aucun pouvoir. Car lui qui est mort, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; lui qui est vivant, c’est pour Dieu qu’il vit. » (Rom. 6, 8-10).
Vous portez encore l’écharpe violette du pénitent, le signe de votre ancienne vie. Quand vous serez baptisés, cette écharpe vous sera ôtée en signe de l’abandon de votre péché et vous recevrez le vêtement blanc, signe de la vie nouvelle à laquelle vous êtes engendrés ce soir. Désormais, c’est pour Dieu que vous vivrez.
3. Confirmés dans l’Esprit-Saint.
De cette vie nouvelle, vous avez déjà quelque connaissance à travers votre cheminement et à travers la vie des chrétiens que vous avez rencontrés. Vous avez pu en mesurer la puissance, vous avez pu aussi constater combien nous sommes faibles pour la vivre pleinement et en donner un témoignage ouvert. Vous savez que vous n’êtes pas meilleurs que vos frères et que là où nous peinons à suivre le Christ, vous peinerez vous aussi. Porter témoignage de l’œuvre de Dieu pour les hommes, n’est pas un défi que nous pourrions nous donner à nous-mêmes. C’est une mission que nous recevons du Christ comme les disciples l’ont reçue, par le don de l’Esprit-Saint. C’est pourquoi votre baptême se parachève par le don de l’Esprit-Saint que vous recevrez dans la confirmation, comme d’autres chrétiens baptisés depuis longtemps le recevront à la Pentecôte.
Entrés dans la vie nouvelle avec le Christ ressuscité, vous recevrez la plénitude des dons de l’Esprit pour être constitués comme témoins de la foi dans chacune de vos existences et dans tous les domaines de votre vie. Suivez l’appel de saint Paul : « Quoi que vous fassiez, que vous mangiez que vous buviez, faîtes tout pour la gloire de Dieu. » (I Cor.10, 31) Alors vous pourrez prendre pleinement votre place dans cette Eglise qui est désormais votre famille et vous approcher de la table du festin où le Christ lui-même se donne à nous en nourriture et en boisson : pain de la vie et coupe du salut.
Et nous tous, mes frères, en cette nuit très sainte, nous sommes invités non seulement à être témoins du baptême, de la confirmation et de la communion de nos nouveaux frères et sœurs. Nous sommes invités à renouveler aussi les engagements de notre baptême et de notre confirmation. Après avoir demandé aux futurs baptisés s’ils croient à la foi de l’Eglise dans laquelle ils souhaitent entrer, je vous demanderai à vous aussi de renouveler cette profession de foi dans une démarche personnelle en répondant : JE CROIS. Je verserai sur vous l’eau vive qui rappellera votre propre baptême, dont vous avez pu retrouver la force initiale par le sacrement de la Réconciliation. Pour nous tous, c’est un nouveau départ dans la vie chrétienne, un renouveau de la puissance de l’Esprit dans un cœur renouvelé.
Alors, nous pouvons entendre la parole du Christ adressé aux saintes femmes : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. » (Mat. 28, 10).
Amen
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du cardinal André Vingt-Trois lors de la messe avec les pèlerins et les jeunes du diocèse de Paris venus pour la Béatification du Pape Jean Paul II – Deuxième dimanche de Pâques – Année A - Samedi 30 avril 2011, À Rome, en la Basilique Saint-Jean de Latran
L’évangile du dimanche de la miséricorde fait contempler le don de l’Esprit aux apôtres pour qu’ils soient ministres du pardon des péchés. Il manifeste aussi que notre foi ne repose pas sur une expérience sensible mais sur la confiance que nous faisons dans la parole de l’Eglise portée dans l’Esprit-Saint.
Frères et Sœurs,
C’est une grâce toute particulière de célébrer cette eucharistie dans la cathédrale de l’évêque de Rome. Demain, nous participerons à la messe que Benoît XVI présidera devant la Basilique Saint-Pierre, qui est, d’une certaine façon une cathédrale universelle. Ici nous sommes chez le Pape, évêque de Rome, et nous célébrons en communion avec lui, et avec son prédécesseur bien aimé Jean Paul II qui nous a motivés à quitter le confort de notre week-end du 1er mai pour venir le vivre à Rome. Je vous souhaite à tous la bienvenue, aux jeunes qui ont réussi à percer les barrages, aux moins jeunes qui sont là depuis un peu plus longtemps, à ceux de Paris et à ceux d’ailleurs. Tous ensembles, ce soir comme demain la foule innombrable, nous composons la partie visible du Corps du Christ rassemblé pour louer le Seigneur.
Je vous propose de retenir trois messages de cette apparition du Christ Ressuscité dont nous venons d’entendre le récit dans l’évangile de saint Jean.
Le don de l’Esprit pour le pardon des péchés
Le premier don que Jésus ressuscité fait aux disciples est celui de l’Esprit-Saint : « Il répandit sur eux son souffle et il leur dit : ‘recevez l’Esprit Saint’ » (Jn 20, 22). Dans l’évangile de saint Jean, il n’y a pas de récit de la Pentecôte, comme dans les Actes des Apôtres. L’évangéliste nous invite à contempler la plénitude du mystère pascal du Christ depuis la croix jusqu’à sa glorification au ciel dans les récits de la Passion et des apparitions après sa résurrection. L’Esprit-Saint répandu dans le cœur des disciples par le don que Jésus leur fait lui-même est celui des commencements, la source initiale de toute création et du don de la vie à l’humanité dans la surabondance de l’amour de Dieu. C’est le souffle de l’Esprit de Dieu qui accompagne Israël au long des âges, celui qui est descendu sur Jésus au moment de son baptême sous la forme d’une colombe.
C’est cet Esprit que nous avons reçu quand nous avons été marqués par l’onction du Saint-Chrême lors de notre baptême et de notre confirmation pour devenir identiques au Christ Sauveur, Serviteur de Dieu parmi les hommes. Ce même Esprit continue à susciter dans le cœur de l’Église toutes sortes de dons divers, que l’on appelle charismes. Si vous avez le temps en rentrant par le train, vous pourriez allez lire la Première épitre de saint Paul aux Corinthiens, qui nous donne une liste assez longue des charismes répandus par Dieu dans l’Église, avec une classification et une clef de discernement (1 Co 12 et 13). Ces charismes sont vivants dans l’Église aujourd’hui à travers les hommes et les femmes qui sont consacrés tout entiers pour l’annonce de l’Évangile, à travers les hommes et les femmes qui donnent le signe de l’alliance inébranlable de Dieu avec l’humanité dans le mariage, à travers tous ceux et toutes celles qui se laissent conduire pour se mettre au service de leurs frères.
Mais le charisme particulier, le don que Jésus fait à ses apôtres, n’est pas simplement une spécialité à l’intérieur des autres missions dans l’Église. Il leur confie la charge d’être ministres de la miséricorde. Comme lui-même il les a réconciliés avec Dieu par le don de sa vie, ils reçoivent la mission d’être acteurs de cette réconciliation. Dans la salutation qu’il leur adresse (« la paix soit avec vous » (Jn 20, 19)), nous reconnaissons la manière familière de se saluer entre les Juifs, encore aujourd’hui. Mais nous savons que Jésus transmet par là un message beaucoup plus fort : la paix qu’il donne n’est pas celle que le monde donne, mais la paix de Dieu, la réconciliation que Dieu offre à tous ceux qui veulent convertir leur vie.
Jésus leur donne donc cette paix, non pas simplement comme un cadeau dont il pourrait profiter tout seul, mais comme une mission : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » (Jn 20, 21). Il fait de ses apôtres des ministres de la réconciliation « Recevez l’Esprit Saint, tout homme à qui vous remettrez ses péchés ils seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, lui seront maintenus » (Jn 20, 23).
Jean Paul II a voulu faire de ce deuxième dimanche de Pâques le dimanche de la divine miséricorde. À travers ces paroles du Christ aux disciples dans l’évangile que nous entendons aujourd’hui s’exprime en effet la volonté de Dieu de se réconcilier tous les hommes et de réconcilier les hommes entre eux. Ce ministère est confié aux disciples et devient donc la caractéristique de leur mission. À l’occasion de ce pèlerinage, vous pourrez toutes et tous recourir à ce ministère de la Réconciliation auprès des prêtres qui vous accompagnent et qui sont investis de l’Esprit Saint pour pardonner, pour être ministres de la miséricorde.
Nous croyons parce que nous faisons confiance à la Parole des Évangiles
Ce récit nous partage aussi l’expérience de Thomas. Celui-ci n’était pas là quand le Christ est venu le soir de la résurrection et il ne croit pas. Vous connaissez ses paroles : « si je ne vois pas … je ne croirai pas ! » (Jn 20, 25). Huit jours plus tard, Jésus revient et invite Thomas à voir et à toucher. « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant » (Jn 20, 27). Puis il ajoute : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » (Jn 20, 29). Et l’évangéliste poursuit pour que nous comprenions le sens de ces paroles de Jésus : « Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas mis par écrit dans ce livre. Mais ceux-là y ont été mis afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom. » (Jn 20, 30-31).
Nous sommes les bienheureux qui croyons sans avoir vu ! Aucun d’entre-nous n’a jamais vu le Christ Ressuscité, et ici-bas, aucun d’entre-nous ne le verra. (Ce n’est pas la peine de vous fatiguer à le demander, il ne vous apparaîtra pas !) Nous croyons sans avoir vu. C’est le signe de la confiance extraordinaire qui nous est donnée envers Dieu. Et en même temps, c’est une source de trouble permanent, car nous n’avons pas de moyens de vérifier comme pour Thomas qui est invité à toucher les mains et le côté du Christ. Mais c’est bien là ce qui est constitutif de notre démarche de foi : elle ne s’appuie pas sur une expérience sensible que nous aurions faite, mais sur le témoignage des apôtres, sur ce que les évangiles nous disent de Jésus, sur « ces signes qui ont été racontés pour que vous croyez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu » (Jn 20, 31).
Ce témoignage est pour nous le seul fondement et la seule garantie de l’authenticité de notre foi. C’est pourquoi la question de la vérité du témoignage est une question décisive pour nous tous. Si nous doutons que l’Église est instituée par le Christ, si nous ne croyons pas que le ministère apostolique est porté par le don de l’Esprit, si nous ne pouvons pas faire confiance à la charge d’enseignement confiée aux apôtres, aux évêques successeurs des apôtres et à leurs collaborateurs, alors nous avançons comme si nous avions les yeux bandés. Bien-sûr, nous pouvons avoir légitimement quantité de questions, de doutes, de critiques ou même d’irritations. Tout cela fait partie de la vie chrétienne. Mais nous ne pouvons pas avancer si nous ne faisons pas confiance à la parole de l’Église qui repose sur le don de l’Esprit.
Durant ses vingt-sept années de pontificat, Jean Paul II a voulu d’abord et avant tout conforter et nourrir la foi des chrétiens et donner à travers son ministère et sa présence, le signe de la confiance que l’on peut et que l’on doit faire à l’Église. Toute la vie de l’Église, toute sa mission, tout le don de l’espérance dont elle dispose pour le monde, repose sur ce pacte de confiance absolu dans le don que Jésus fait de son Esprit à ses apôtres, pour qu’ils conduisent le peuple de Dieu. Au cours de l’histoire de l’Église, chaque fois que des chrétiens ont voulu mettre ce pacte en cause, ils ont contribué à l’affaiblissement de la foi chrétienne et de l’Église. Même si leurs intentions pouvaient avoir du bon, ils ont choisi un moyen autodestructeur.
Nous recevons tous une part de cette mission
Si la mission de l’Église est de garantir la vérité et la solidité de ce témoignage, chacune et chacun d’entre-nous reçoit une part de cette mission. Tous ceux que le Christ a consacrés dans son Esprit pour constituer le peuple sacerdotal deviennent à leur tour non seulement témoins mais aussi garants de la foi. Cela signifie que nous ne pouvons pas nous taire et faire comme si c’était l’affaire des autres. Comme saint Pierre nous y invite, nous devons rendre simplement témoignage dans l’Esprit Saint, parce que « sans le voir, nous croyons, sans le voir nous l’aimons et nous exultons de joie parce que nous sommes sûrs de sa parole » (1 P 1, 6, 8-9).
Comme nous l’avons fait au cours de la Vigile pascale, et alors que vous vous préparez à participer à la béatification de Jean Paul II, cette grande fête de l’Église, je vais vous inviter à renouveler ensemble la profession de foi de votre baptême. Chacun de nous pourra répondre « je crois », non pas parce que nous sommes sûrs de nous, mais parce que nous sommes sûrs de Dieu. Je ne crois pas parce que je suis un bon croyant. Je crois parce que Dieu ne peut ni se tromper ni nous tromper, et qu’il met à notre disposition tous les moyens dont nous avons besoin pour nous fier à sa Parole. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris