Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe en union de prière avec tous les témoins de la foi d’aujourd’hui à l’occasion de la journée de « La Palme de la Liberté » organisée par l’AED (Aide à l’Église en Détresse) - Mercredi 4 mai 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
La persécution dont le Christ, comme les chrétiens, sont victimes vient particulièrement de ce que la lumière de l’Evangile est un jugement sur les œuvres des hommes. Mais dès lors, la liberté religieuse et la liberté de conscience ne sont pas seulement des droits civils à préserver, mais aussi la condition même de l’adhésion des libertés humaines à la personne du Christ.
Frères et Sœurs,
Depuis le début de l’histoire de l’Église, les disciples du Seigneur ont eu à supporter, non seulement l’incompréhension, mais encore l’hostilité et la persécution. Cette tension, que nous avons beaucoup de mal à comprendre, reflète celle qui traverse toute la vie de Jésus et aboutit à sa crucifixion. Il y a comme un mystère du refus que l’on ne peut pas expliquer en invoquant un choc de culture, comme on le fait trop facilement et trop fréquemment. Il ne s’agit pas non plus d’une incompréhension de la révélation judéo-chrétienne qui serait tellement plus énigmatique que d’autres traditions religieuses. Ce mystère du refus vient de ce que la rencontre de l’homme avec Jésus-Christ est toujours un jugement. Dans ce face-à-face se dévoilent la profondeur et l’orientation de la liberté humaine, dont les mécanismes les plus cachés sont mis à jour. Il manifeste que l’homme doit parcourir un chemin de conversion pour atteindre la plénitude de sa vocation humaine. L’éclairage que projette la révélation sur l’aventure de la liberté humaine n’est pas facile à supporter et il est plus tentant et moins spontané de le rejeter que de l’accueillir.
Ainsi, dans l’évangile de saint Jean que nous venons d’entendre, Jésus rappelle le paradoxe auquel seront confrontés tous ses disciples : il apporte au monde la Bonne Nouvelle de la réconciliation et de la paix (comme l’Église, qui est chargée d’annoncer la bonne nouvelle du Salut à tous les peuples), mais cette annonce, au lieu d’être accueillie avec joie et délivrance, est souvent méconnue ou rejetée. Elle n’est pas refusée parce que son contenu serait mauvais ou la sagesse qu’elle propose insignifiante, mais parce que la lumière qu’elle projette sur nos œuvres entre en contradiction avec ce que nous vivons. « Les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Tout homme qui fait le mal, déteste la lumière. » (Jn 3, 19-20) Cette déclaration de Jésus éclaire le récit des commencements de l’Église et des premières persécutions auxquelles sont soumis les disciples, que rapporte les actes des apôtres.
Ce jugement des paroles du Christ sur la liberté humaine peut concerner chaque individu, chacun de nous voit la profondeur de son cœur mis à jour par l’Évangile. Mais il concerne aussi les civilisations et les peuples tout entiers, qui parfois ne peuvent supporter que la lumière de l’Évangile dévoile les ressorts de leur fonctionnement et au milieu desquels on cherche à écarter ou faire taire les disciples du Christ. Mais puisqu’il s’agit d’une opposition entre la lumière de l’Évangile et la liberté humaine, cette tension ne pourra jamais être tout à fait résolue par un procès devant la justice des hommes. Seule la puissance de Dieu lui-même peut apporter la libération, comme nous l’entendons dans le récit des Actes des apôtres. Dieu a arraché les disciples à leur prison et leur a permis de retourner dans le Temple pour qu’ils annoncent la Bonne nouvelle.
Mais surtout, nous saisissons mieux que l’exigence de la liberté religieuse et de la liberté de conscience n’est pas une simple revendication de telle ou telle religion, dans le jeu des pouvoirs et des forces en présence. Parce qu’elle permet à la liberté humaine d’advenir à elle-même, la liberté de conscience est un élément constitutif de la dignité de la personne humaine et la condition pour qu’elle puisse reconnaître la lumière du Christ. L’homme vient à la lumière dans la mesure où il agit selon la vérité. Il peut accueillir la lumière dans la mesure où les institutions dans lesquelles il est impliqué, les pays dans lesquels il vit et la législation qui gouverne son existence, laissent exister réellement sa liberté pour qu’il puisse agir selon la vérité. Dans la mesure où chaque personne humaine est respectée dans le choix de sa conscience, elle a une chance de s’approcher de la vérité et de reconnaître le Christ comme la lumière qui éclaire le monde.
« Bienheureux les persécutés pour la justice car le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 10). La promesse que Jésus a faite à ses disciples sur la montagne est aussi la source de l’espérance qui nous habite et de notre conviction que les entraves dans notre vie de foi et notre religion ne pourront jamais arrêter la puissance de l’Évangile. Nous sommes sûrs que l’Esprit de Dieu habite le cœur des hommes et peut conduire leur liberté à pratiquer la vérité pour parvenir à la lumière. C’est ce qui nous encourage à soutenir toutes celles et tous ceux qui essayent de vivre selon la liberté de leur conscience et la fidélité au sens du bien et du mal qui habitent leur cœur. Nous ne militons pas pour que l’homme soit libre parce que nous serions devenus « libéraux » mais parce que nous pensons que seule la liberté peut conduire au Christ. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Troisième dimanche de Pâques – Année A - Dimanche 8 mai 2011 – Saint-Jean-Baptiste de Grenelle (XV)
Être chrétien, marcher dans la vie avec le Christ, ne fait pas bénéficier d’une assurance contre les difficultés. Mais par l’intelligence des Écritures, le Christ nous ouvre le moyen de comprendre comment notre vie s’insère dans le plan du Salut et s’ouvre au don qu’il fait de lui-même dans l’Eucharistie.
Frères et Sœur,
Comme nous nous sentons proches de ces deux disciples cheminant de Jérusalem à Emmaüs ! Sur la route de l’histoire, ils figurent aussi bien l’humanité toute entière, que les croyants de l’Église, ou encore chacun et chacune d’entre-nous. En les regardant marcher, entourant ce compagnon de route mystérieux et inconnu qui les a rejoints, nous pouvons essayer de suivre le conseil que Pierre donnait au jour de la Pentecôte, « Comprenez ce qui se passe aujourd’hui ».
D’une certaine façon, nous pourrions dire que ces deux hommes sont des déçus du Christ. Ils étaient de ses disciples. Ils l’ont suivi durant des mois ou peut être quelques années. Ils l’ont écouté. Ils l’ont vu faire des miracles. Ils ont nourri l’idée que sa puissance allait rétablir le Royaume d’Israël. Le Christ de leur désir rejoignait le Messie qu’imaginait Pierre : un Messie puissant qui allait écraser les ennemis de Dieu sur la terre.
Or, ce Messie puissant a été arrêté, jugé, condamné et exécuté. Il a perdu toute figure humaine. Certes, par sa mort, il a manifesté qu’il n’appelait les hommes à lui par la violence mais par l’amour. Mais eux, déçus d’avoir vu crucifier leurs espérances dans la personne de Jésus, ils rentrent chez eux tout tristes, avec le sentiment d’avoir fait le mauvais choix.
Aujourd’hui comme hier, dans notre pays ou dans notre ville de Paris, parmi nous ou ailleurs, tant d’hommes et de femmes ont du faire le deuil de certaines des attentes et de certains désirs qu’ils avaient placés en Dieu ! Comme ils sont nombreux ceux et celles qui attendaient de Dieu qu’il arrange leur vie, qui espéraient que la confiance qu’ils avaient mis en lui leur permette d’éviter les difficultés de l’existence, qui pensaient qu’être chrétien fut une assurance contre les malheurs de la vie ! Mais à mesure que leur existence s’est déroulée et que les événements se sont précipités, ils ont constaté que le Messie puissant auquel ils avaient cru n’était pas au rendez-vous.
Être chrétien ne fait pas bénéficier d’une garantie contre les aléas de l’existence. Le Christ n’est pas un magicien qui supprimerait les obstacles sur notre chemin. Croire à la puissance de Dieu, c’est accepter de reconnaître que sa toute puissance se manifeste dans l’anéantissement de son Fils, parce qu’elle est la toute puissance de l’amour qui se livre pour le service des autres.
Ces déçus du Christ et ces « déçus de la foi » dont on nous parle si souvent, sont-ils les déçus du Messie de Dieu, ou les déçus de leurs désirs non satisfaits ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes, de ceux qui disent parfois dans leur prière : « nous qui croyions que tu rétablirais le Royaume d’Israël », « nous qui croyions que tu arrangerais notre vie », « nous qui croyions que tu serais le supplément de force dont nous avons besoin pour gagner nos combats ici-bas », « nous qui croyions que tu nous épargnerais les malheurs de l’histoire ». Mais tous, autant que nous sommes ici, aussi fidèles au Christ que nous le pouvons, nous devons faire face à ces malheurs de l’histoire. Nous devons accepter que la puissance de l’amour du Christ n’est pas un filtre magique qui nous débarrasse de l’adversité, mais une présence qui éveille en nous le désir et la capacité de construire quelque chose avec Lui.
Les événements que les disciples ont vécus sont restés énigmatiques. Nous aussi, nous ne comprenons pas ces évènements qui nous conduisent à faire le deuil de nos désirs d’un Dieu puissant. Et pourtant, Jésus lui-même les avait préparés. Il leur avait annoncé ce qui allait se passer. De même, on peut dire que chacun d’entre-nous a été préparé aux inconnus de la vie. Nous savons bien que tout au long de notre vie, il peut arriver toutes sortes de difficultés : accidents ou événements impensables, qui éprouvent notre foi et passent au creuset notre fidélité.
Mais voici que ce personnage mystérieux qui marche avec eux commence à ouvrir leur esprit et leur cœur au sens des évènements qu’ils ont traversés sans les comprendre. Il le fait à travers la révélation que Dieu fait de lui-même dans les écrits de Moïse et les prophètes. Puis il ouvrira leurs yeux et leurs cœurs par la fraction du pain qui leur donne de se souvenir des paroles et des gestes du dernier repas de Jésus, au cours duquel il a pris congés d’eux et les a envoyé pour perpétuer sa présence au milieu des hommes.
Si nous aussi, nous voulons que nos cœurs, nos esprits et nos yeux s’ouvrent sur le sens des événements que nous vivons, il ne suffit pas que nous les subissions comme des victimes passives ou comme des acteurs enthousiastes ou que nous trouvions des explications rationnelles sur l’avenir du monde ou sur le mal que nous subissons. Mais il convient surtout que nous apprenions à déchiffrer le chemin que Dieu trace à travers nos vies et dans l’histoire des hommes, et à voir comment le Seigneur ouvre pour nous un chemin de liberté et d’amour. Nous le faisons par la méditation de l’Écriture qui nous révèle comment Dieu est intervenu dans l’histoire des hommes depuis l’origine et jusqu’au don que Jésus fait de sa vie. Ce déchiffrement s’achève pour nous dans le signe sacramentel de la fraction du pain où Jésus, à nouveau, donne sa vie pour chacun d’entre-nous et fait de nous les membres de son corps, témoins de la seule puissance de l’amour qui se donne en ce temps de l’histoire.
Cheminant avec les disciples d’Emmaüs, nous sommes invités à laisser nos yeux s’ouvrir au moment où le Christ nous rassemble. Comme il les a réunis dans cette auberge du chemin, il fait de nous les convives de son repas. Il nous faut reconnaître son corps dans le pain qu’il nous donne, comme vous le manifesterez en disant Amen quand vous recevrez le Corps du Christ. Cheminant avec les disciples d’Emmaüs, il nous faut ouvrir nos esprits pour que les événements de l’histoire de l’Église éclairent de leur lumière particulière les événements de ce monde. Oui, nous pouvons comprendre ce qui se passe aujourd’hui, non pas parce que nous aurions des clefs mystérieuses, mais parce que notre regard est éclairé par la Parole et par le Corps du Christ, par l’amour qu’il manifeste envers nous, qui est l’amour miséricordieux du Père pour l’humanité.
Frères et sœurs, rendons grâce au Seigneur qui ouvre nos yeux, nos esprits et nos cœurs ! Rendons-lui grâce de disparaitre à nos yeux comme il a disparu aux yeux des disciples d’Emmaüs ! Cet effacement du Christ que nous célébrerons liturgiquement au moment de l’Ascension, marque le moment où la mission des disciples constitués en Église prolonge la présence du Christ cheminant au milieu des hommes. Nous sommes appelés nous aussi à devenir des interprètes de l’histoire pour l’humanité. La mise en œuvre de l’amour fait surgir la lumière de l’Esprit et le dynamisme du cœur. Elle construit la fraternité humaine. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Quatrième dimanche de Pâques – Année A - Dimanche 15 mai 2011 – Paroisse du Bon Pasteur (Paris XI)
Les évêques et les prêtres sont appelés par le Christ pour servir leurs frères. Dans l’offrande qu’ils font de leur vie, ils garantissent que l’Eglise est bien conduite par le Christ l’unique Bon Pasteur.
Frères et Sœurs,
La question que les pharisiens n’osent pas poser à Jésus dans ce passage de l’Evangile que nous venons d’entendre, mais qui traverse tout le ministère public de Jésus est celle de sa légitimité : « De quel droit, au nom de qui fais-tu cela ? Par quelle autorité guéris-tu et parles-tu ? À quel titre te mets-tu en opposition avec les usages et les coutumes de ceux qui t’entourent ? ». La parabole de la porte de la bergerie est donnée par Jésus pour répondre à ces questions et expliquer comment il a toute légitimité pour conduire le peuple, pour annoncer la Bonne Nouvelle de la « vie donnée en abondance » (Jn 10, 10), pour inviter le peuple à la conversion et le conduire vers les bons pâturages où il pourra se nourrir.
Cette question de la légitimité sera posée avec plus d’exigence encore à propos de ceux qui suivront Jésus et parleront en son nom. Ainsi, comme nous l’avons entendu dans la lecture du livre des actes des apôtres, Pierre s’adresse au peuple présent à Jérusalem pour la fête de la Pentecôte. Il lui fait le récit des événements qui sont arrivés. En l’écoutant, tous ont « le cœur transpercé », et demandent « Frères, que devons-nous faire ? » (Ac 2, 37). Pierre répond : « Convertissez-vous et faites-vous baptiser pour être délivrés de vos péchés » (Ac 2, 38). Quelle est donc la légitimité de Pierre pour tenir un tel discours ? Et de même, à quel titre parlera Paul lorsqu’il parcourra tout le bassin méditerranéen ? Et quelle est la l’autorité de tous ceux qui, à travers les siècles, poursuivent l’œuvre de l’annonce de l’Evangile ?
Ce ne sont pas là des questions théoriques. Elles concernent le cœur de notre expérience chrétienne : comment sommes nous assurés que ce que nous vivons et construisons en Eglise est vraiment l’accomplissement de la volonté de Dieu ? Ou bien sommes-nous chrétiens pour des raisons historiques ou géographiques, parce que nous adhérons à la religion la plus répandue là où nous nous trouvons ? On nous parle d’ailleurs aujourd’hui du supermarché du spirituel, dans lequel les gens piochent ce qui les intéresse dans les différentes religions pour obtenir la « mayonnaise » qui leur convient. Beaucoup de nos contemporains ne croient pas qu’une religion soit plus recommandable ou légitime que les autres et entrent, sans malice d’ailleurs, dans ce genre de construction.
Marcher sous la conduite d’un pasteur, ce n’est pas faire ce genre de bricolage religieux. Mais, sans empêcher les autres religions d’exister, comment pouvons-nous avoir une conscience claire que le Christ est la porte par laquelle il faut passer pour accéder aux verts pâturages de l’existence ? Et même si Jésus lui-même peut avoir une réelle légitimité, nous voyons bien qu’il n’est pas évident que l’Eglise qu’il a instituée, puisse la posséder à son tour. Dès lors, allons-nous nous diriger vers la proposition la plus chaleureuse, la plus forte, la plus médiatique ou la plus amusante ? Cherchons-nous qui suivre en surfant sur le net, par liens successifs, à la recherche de blogs de personnes plus ou moins édifiantes qui nous disent ce qu’il faut croire ? Nous savons que beaucoup sont prêts à se laisser embarquer parce qu’ils ont trouvé dans un livre ou un site une personne qui leur donne la vérité de manière percutante. Mais s’attacher à la vérité en soumettant son intelligence à une personne, c’est le propre des dérives sectaires. C’est ce qui peut se passer, même dans le christianisme, quand on s’attache au charisme exceptionnel de ceux qui parlent, plus qu’à la vérité du Christ.
La mission pastorale des apôtres et de leurs successeurs permet justement d’éviter ces différents risques. Il y a une référence unique : c’est le Christ. Et cette référence au Christ est garantie dans la mission de l’Eglise, à travers la charge pastorale que reçoivent les évêques et les prêtres leurs collaborateurs. Les uns et les autres n’ont pas hérité de cette tâche par les hasards de la distribution des rôles, ni même seulement en raison des compétences qu’ils ont acquises par leur formation ou leur éducation, ou encore comme un métier pour lequel ils se seraient présentés. Ils reçoivent ce ministère en répondant à un appel du Christ à tout quitter pour se mettre au service de leurs frères. Cette alliance qui les engage pour la vie manifeste l’absolu de l’amour de Dieu, et garantit que notre assemblée dominicale n’est pas la perpétuation d’une vieille habitude, mais un acte de Dieu qui nous rassemble autour de sa Parole et dans la présence sacramentelle du Christ.
Jésus a transmis à ses disciples la capacité de le rendre présent : « Vous ferez cela en mémoire de moi ». Il offre ainsi à tout homme la possibilité d’entrer dans une communion étroite avec lui, en le recevant comme une nourriture et une boisson. Lorsque vous direz « Amen » (c’est-à-dire « Oui, je crois ») tout à l’heure en venant recevoir le Corps du Christ, vous ne le ferez pas pour me faire plaisir. Vous manifesterez votre confiance en cette légitimité sacramentelle, qui donne à celui qui été ordonné de pouvoir vous mettre en communion avec le Christ, et de nourrir cette communion par les sacrements. Les évêques, les prêtres et les diacres sont choisis pour annoncer la bonne nouvelle du Salut et permettre que la vie et l’action de la communauté soient éclairées par l’Evangile. Ainsi, l’Eglise n’est pas une association de bienfaisance parmi d’autres mais une communauté de foi, capable de proposer à notre société une parole qui vient d’ailleurs et dit quelque chose de nouveau.
C’est pourquoi, l’Eglise doit sans cesse appeler des hommes à exercer ce ministère. Faire l’offrande de sa vie dans le sacerdoce n’est pas plus extraordinaire que de donner sa vie pour toujours pour son conjoint ou pour sa famille. Mais en appelant certains à recevoir le sacrement de l’ordre par l’imposition des mains et le don de l’Esprit, l’Eglise les institue comme témoins et garants de l’alliance de Dieu avec son peuple et de la vérité du chemin dans lequel les disciples du Seigneur peuvent avancer.
En ce dimanche du bon Pasteur, je vous invite à avoir une pensée pour ceux qui dans notre diocèse se préparent pour devenir prêtres, mais également pour ceux que cette question a touchés et qui n’ont pas encore répondu, parce qu’ils ne sont pas encore prêts ou parce qu’ils ont d’abord quelque chose à finir. Ces jeunes existent. Prions pour qu’ils soient réellement libres de répondre.
Frères et sœurs, que le Seigneur fortifie en nous cette assurance d’être entrés par la porte et d’être conduits par le Bon Pasteur vers les pâturages nourrissants. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Cinquième dimanche de Pâques – Année A - Dimanche 22 mai 2011 - Saint-Louis-en-l’Île (Paris IV)
Après son Ascension, le Christ ressuscité est présent dans sa parole. Il se présente comme l’unique chemin vers le Père et le visage même du Père. Dans leur rapport avec les croyants d’autres religions, les chrétiens doivent en être toujours profondément convaincus pour pouvoir entrer dans une relation positive.
Frères et Sœurs,
Dans l’évangile de saint Jean, le retour du Christ vers le Père (l’Ascension) et le don de son Esprit (la Pentecôte), font tout un avec l’évènement de sa mort et de sa résurrection. C’est pourquoi dès avant la Passion, dans le discours après la Cène, Jésus prépare ses disciples au temps où il ne sera plus avec eux de manière visible. Durant des mois, ils ont marché avec lui, ils ont écouté sa parole, ils ont vu les signes qu’il a accompli. Après avoir vécu les évènements de sa Passion et l’avoir rencontré ressuscité, viendra un temps où il ne sera plus au milieu d’eux. Nous comprenons que Jésus les invite à ne pas être bouleversés : comment pourraient-ils ne pas l’être en envisageant la brusque disparition de devant eux de celui qui était le centre de leur vie et qui les guidait sur le chemin de Dieu ?
Parmi les apparitions du ressuscité, l’évangile de saint Jean relate celle de Jésus huit jours après sa résurrection, lorsqu’il vient une deuxième fois au milieu de ses disciples pour que Thomas puisse le voir de ses yeux et le toucher de ses mains. Jésus conclut en disant à Thomas : « Tu as cru parce que tu as vu. Heureux ceux qui croiront sans avoir vu » (Jn 20, 29). Nous faisons partie de ces générations de croyants qui sommes invitées à croire sans avoir vu le Christ ressuscité de leurs yeux. Et comme pour les disciples après l’Ascension, la question de savoir comment Jésus est présent à notre vie se pose donc à nous continuellement et fait partie intégrante de notre vie chrétienne. Que signifie donc croire au Christ ? Quelle place tient-il dans notre relation avec Dieu et dans notre marche vers le Père ?
Dimanche dernier, nous avons médité la parabole où Jésus se désigne comme la porte, celui par lequel il faut passer pour accéder au Père (Jn 10). Dans le chapitre 14 de ce même évangile, il se désigne comme « le chemin, la vérité et la vie » et ajoute : « Personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jn 14, 6). Il y a dans cette formulation une espérance puissante pour nous qui voulons croire au Christ : la personne de Jésus-Christ mort et ressuscité est le passage très sûr pour entrer en communion avec le Père. Comme le dira Pierre devant le Sanhédrin : « il n’y a pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous puissions être sauvés » (Ac 4, 12). Mais nous recevons aussi ces paroles avec une certaine gêne. Lorsque Jésus dit : « Nul ne peut aller vers le Père sans passer par moi » (Jn 14, 6), cela signifie qu’il est l’intermédiaire, le passage et le chemin exclusif pour accéder à la communion avec Dieu. Cette exclusivité trouble nos consciences modernes éprises de pluralisme et de tolérance. Faut-il vraiment passer par le Christ ou n’y aurait-il pas quantité d’autres chemins pour aller vers Dieu ?
Cette question n’est pas anecdotique, et nous oblige à préciser ce que nous mettons sous le mot tellement utilisé de tolérance. Car estimer positivement d’autres croyances ou d’autres choix de pensée nécessite-t-il (comme cela est si fréquent hélas) de relativiser en conscience le rôle du Christ dans notre propre démarche ? Le désir de respecter les autres religions se retourne-t-il contre notre propre foi pour nous conduire à renoncer au fait que Jésus est le passage obligé et unique pour nous conduire au Père ?
Tout au long de la vie de l’Église, avec plus ou moins de clarté, les chrétiens ont reconnu qu’il peut y avoir quelque chose de vrai, de juste et de bon dans d’autres religions. Mais cette conscience, claire aujourd’hui, ne doit pas se transformer en dévalorisation de notre propre chemin. Car au fond, et telle est la source d’une juste tolérance, notre capacité à entrer dans une relation positive et féconde avec d’autres croyants ou d’autres approches de la réalité divine dépend de notre conviction profonde de la vérité de notre propre chemin. Comme chrétien, je ne peux entrer dans une relation positive avec des juifs, des musulmans, des bouddhistes ou même des athées, ni en supposant qu’ils sont en train de devenir chrétiens, ni non plus en renonçant à ma propre conviction chrétienne, mais en étant fidèle à ma vocation et à l’appel que Dieu m’adresse. Dans l’univers pluri culturel et pluri religieux auquel nous appartenons, prendre conscience des paroles de Jésus qui se présente comme « le chemin, la vérité et la vie », n’est pas un acte d’exclusion à l’égard des autres. C’est la condition nécessaire pour que nous soyons nous-mêmes et que nous mettions en œuvre la capacité que le Christ nous donne d’entrer avec tous dans une relation positive. Être plus profondément fidèle à notre foi, c’est être capable d’entrer vraiment en relation avec les autres.
Jésus va encore plus loin. Il ne se présente pas seulement comme l’intermédiaire exclusif dans la relation avec Dieu. D’une manière plus scandaleuse encore pour ses auditeurs, il dit : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9). Même si la théologie chrétienne nous permet de comprendre cette affirmation, nous savons aussi que toute la tradition judéo-chrétienne repose sur la conviction que Dieu n’a jamais été vu et ne sera jamais vu par personne. Jésus ne peut dire : « Qui m’a vu a vu le Père » que parce qu’il est dans une relation d’identification avec le Père. Il n’est pas le Père et, à proprement parler, ce n’est pas le Père que voit l’apôtre Philippe, mais il est de la même nature, de la même essence divine que Lui, et on peut donc bien dire que celui qui a vu Jésus a vu Dieu. Cette identité entre Jésus de Nazareth et le Fils unique de Dieu envoyé du Père permettra à l’Église de désigner Marie comme la Mère de Dieu. Littérairement, ceci n’a aucun sens puisque Dieu n’a pas de mère. Mais on peut pourtant bien dire que Dieu a une mère en la personne de Jésus. La foi chrétienne comporte cette prise de conscience que le Tout-Autre, l’Invisible, l’Insaisissable, l’Inconnaissable, Celui que la tradition juive refuse d’appeler par son Nom est devenu l’un des nôtres et a pu être vu, rencontré, touché, entendu. « Qui me voit, voit le Père » : heureux sommes-nous, nous qui croyons cela sans avoir vu, non que nous dévaloriserions la foi de ceux qui ont vu Jésus ressuscité, ou que nous refuserions de voir les œuvres qu’il continue de produire à travers son Corps qui est l’Église. Nous croyons que celui qui a vu Jésus a vu le Père, parce que nous reconnaissons en la personne de Jésus et dans les œuvres qu’il accomplit à travers son Corps qui est l’Église, la présence de Dieu lui-même, parce que nous reconnaissons qu’il est dans le Père et que le Père est en lui.
Toute la foi chrétienne repose donc sur le crédit que nous pouvons faire aux paroles de cet évangile. Jésus est-il vraiment le cœur de la foi ? Est-il vraiment le passage obligé, le chemin vers la vérité et vers la vie ? Son Esprit répandu sur ses disciples et sur le Corps de l’Église nous assure-t-il le chemin vers Dieu ? Le corps du Christ ressuscité qu’est l’Église est-il le seul lieu où un chemin est proposé à tous pour aller vers le Père ? Sommes-nous convaincus que la communauté que nous formons est bien ce corps sacerdotal dont parle l’Épitre de Pierre (1P 2, 9), chargé d’offrir à Dieu l’unique louange du monde et organisé autour de divers ministère, dont le livre des Actes des Apôtres, nous présente la mise en place balbutiante au début de l’Église ? Croyons-nous que l’Église est ce corps vivant qui doit être pour les hommes le signe incontournable de Celui qui est le chemin de la vérité et de la vie, et que ce corps accomplit les œuvres de l’Esprit, des œuvres plus grandes encore que celles accomplies par le Christ ?
+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Sixième Dimanche de Pâques – Année A - Dimanche 29 mai 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Avant son Ascension, Jésus prépare ses disciples au don de l’Esprit qui leur donnera de vivre dans le régime de la foi. L’Esprit Saint est insaisissable mais manifeste se présence à travers les fruits de fidélité et de don de soi qu’il produit en nos vies.
Frères et Sœurs,
Tout au long du temps pascal, durant les sept semaines qui s’étendent de Pâques et la Pentecôte, les évangiles des dimanches nous associent à l’expérience des disciples de Jésus. Dans un premier temps, ils ont dû apprendre à le reconnaître quand il leur est apparu ressuscité. Puis, progressivement, Jésus les a préparés à entrer dans la phase suivante, celle où il ne serait plus présent au milieu d’eux de manière visible.
Le passage nous venons d’entendre nous rapporte une promesse que Jésus leur avait faite au moment de sa Passion : « Je prierai le Père. Il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous. Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn 14, 16 et 18). Pendant le temps de sa présence « en chair et en os » parmi eux, Jésus était leur défenseur. Mais à présent il leur annonce qu’il va retourner auprès du Père, et ils peuvent éprouver l’abandon et se demander qui assurera la défense de ce tout petit groupe qui constitue l’Église naissante. Que pèsent en effet ces quelques dizaines de personnes groupées autour des disciples en regard de l’Empire Romain, du Royaume de Judée ou même de la province de Galilée ? C’est pourquoi Jésus leur promet le défenseur, qui sera « pour toujours » avec eux (Jn 14, 16).
La promesse de don de « l’Esprit de vérité » (Jn 14, 17) est aussi une annonce du régime de la foi dans lequel nous devons vivre notre lien au Christ. Car nous croyons que Dieu est présent de manière constante et multiforme dans l’histoire des hommes, dans la vie de son Église et dans chacune de nos existences, et nous savons aussi, que dans une certaine mesure, il n’y a rien à voir. Mais la foi est bien « la possession des biens que l’on ne voit pas » (He 11, 1). Dès lors, si l’on a pu dire parfois que le Saint Esprit était le grand oublié de la foi chrétienne (ou de la tradition catholique occidentale), ce n’est pas en raison d’une occultation coupable de la part des théologiens d’occident. Le Saint-Esprit est peu connu parce que par définition, sa présence est comme insaisissable en notre histoire. La vie de Jésus est une histoire, celle d’un homme, avec des évènements et des personnages. De même, l’Alliance de Dieu avec Israël est également déployée dans l’histoire depuis les origines. Mais l’Esprit Saint est l’insaisissable, celui dont « on ne sait ni d’où il vient ni où il va » (Jn 3, 8).
Dans l’Evangile, les trois mentions d’un intervention de l’Esprit-Saint soulignent ce caractère insaisissable de l’Esprit : au baptême de Jésus, il apparait « sous la forme d’une colombe » (Lc 3, 22) ; après la résurrection, quand Jésus se manifeste à ses disciples, il souffle sur eux et leur dit : « recevez l’Esprit-Saint » (Jn 20, 22) ; enfin, à la Pentecôte, les disciples rassemblés dans la chambre haute, voient « comme des flammes » (Ac 2, 2) reposer sur chacun d’entre eux. Un souffle, une flamme, la forme d’une colombe, tout ceci est insaisissable et presque invisible.
Mais alors, comment connaissons-nous cet Esprit qui est la présence de Dieu dans l’histoire des hommes, dans la vie de l’Église et dans chacune de nos existences ? Jésus dit aux disciples : « Vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il est en vous » (Jn 14, 17-18). Nous connaissons l’Esprit à ce qu’il produit en nos vies. Vous connaissez ce raccourci que saint Paul utilise dans l’épître aux Romains pour dire le drame de la liberté humaine. Il parle des deux hommes qui sont en lui : l’un veut le bien et ne le fait pas ; et l’autre veut rejeter le mal et l’accomplit pourtant (Rm 7, 14-25). Mais c’est parce que la personne humaine est habitée par des forces et des désirs contradictoires que nous pouvons expérimenter le dynamisme de l’Esprit Saint. Il est celui qui nous porte à vivre selon la volonté de Dieu, tandis que l’esprit mauvais cherche à nous détourner du service de Dieu et de nos frères. Nous reconnaissons que l’Esprit Saint est présent et agissant dans notre vie à ce que nous restons fidèles et mettons en pratique les commandements de Dieu.
Aujourd’hui comme hier, être fidèle aux commandements de Dieu et au commandement nouveau du Christ (« Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé » Jn13, 34), se mettre résolument au service de ses frères, c’est adopter un comportement qui tranche. Décider de vivre dans la vérité et la fidélité à la parole donnée, choisir de servir plutôt que d’être servis, c’est se démarquer d’un monde où beaucoup trouvent normal de cacher la vérité, de mépriser la fidélité et de chercher à profiter des autres. Mais si nous sommes habités par l’Esprit de Dieu et si nous nous laissons conduire par lui, nous sommes entraînés dans le chemin du don de nous-mêmes, de la foi, de la confiance et de l’espérance. Et ceux qui nous voient vivre pourront peut-être se demander d’où viennent ces fruits que l’Esprit produit en nos vies, malgré nos faiblesses et malgré notre égoïsme. Et nous devons, à l’invitation de l’apôtre Pierre, nous tenir « prêts à nous expliquer devant tous ceux qui nous demandent de rendre compte de l’espérance qui est en nous » (1 P 3, 5). L’Esprit nous transforme et nous rend capable d’aimer. Il produit en nos cœurs des fruits d’honnêteté et de justice. Il constitue l’Eglise du Christ comme servante des pauvres et témoin de la foi à travers le monde.
Frères et sœurs, en ces jours où nous nous préparons à célébrer la Pentecôte, invoquons le Défenseur que le Christ nous a promis. Appelons de tout notre cœur, l’Esprit de vérité qui nous fait revivre, l’Esprit d’amour qui nous donne de nous mettre au service de nos frères, l’Esprit de foi qui nous permet d’être fidèles aux commandements de Dieu, l’Esprit d’espérance qui nous permet d’affronter avec douceur et respect les péripéties de notre vie, les accidents, les injustices ou les violences. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe du 7ème dimanche de Pâques - Année A - Dimanche 5 juin 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Au moment où il passe vers le Père, Jésus prie pour que le groupe des douze, et à travers eux pour l’Eglise au cours des siècles. Il demande pour eux une foi qui ne défaille pas devant les difficultés, afin qu’ils annoncent sans faillir le nom du Christ, par lequel les hommes accèdent à Dieu et à la vie éternelle.
Frères et Sœurs,
Au moment où Jésus passe de ce monde à son Père, la liturgie oriente notre regard vers le groupe de ses disciples rassemblés dans la chambre haute, à l’étage de la maison (Ac 1, 13). Ils se tenaient tous ensemble d’un seul cœur et participaient à la prière avec Marie et quelques autres femmes et avec les frères de Jésus (Ac 1, 14). Ce groupe encore minuscule est le premier noyau de l’Eglise chargé d’annoncer l’Evangile au monde entier. Il figure en même temps le Peuple que Jésus constitue autour de lui et aujourd’hui répandu par Dieu sur toute la terre.
Ce soir, nous sommes rassemblés dans cette cathédrale avec Marie, la mère de Jésus. Ensemble, nous prions, comme nous le faisons chaque dimanche, pour faire mémoire de la mort et de la résurrection du Christ, de son exaltation auprès du Père et dans l’espérance de son retour glorieux. Il est bon pour notre Eglise de fixer souvent notre regard sur cette chambre haute où tout « se met en route », de s’associer spirituellement à la prière des apôtres, d’attendre avec foi la venue de l’Esprit, et d’entendre cette prière que Jésus adresse au Père au moment de quitter les siens, rapportée par le chapitre 17 de l’évangile selon saint Jean. Celle-ci définit en effet la véritable nature et le statut spirituel de ce groupe apostolique, de ceux pour lesquels Jésus prie.
Jésus ne les considère pas comme des hommes auxquels il aurait fait appel au hasard de ses déplacements, ou dont il aurait accepté la candidature simplement par sympathie ou par besoin. Il reconnait en eux ceux que le Père lui a donnés. Comme nous le voyons dans les évangiles synoptiques, l’appel que le Christ adresse aux disciples n’est pas une décision aléatoire de Jésus. Cet appel est un acte divin dans lequel Jésus de Nazareth, Fils unique de Dieu, est profondément uni au Père et agit en communion totale avec Lui. Ceux qu’il appelle, ceux qu’il entraîne à sa suite, ceux à qui il confie quelques missions préparatoires, avant de leur imposer les mains et de les charger du ministère de la réconciliation, sont ceux que Dieu lui a donnés : « Ils étaient à toi et tu me les as donnés, ils ont gardé fidèlement ta parole » (Jn 17, 6). Les douze sont choisis par Dieu lui-même, y compris celui qui trahira et ne sera plus présent au moment de l’Ascension. Ils sont en quelques sortes consacrés par Dieu pour recevoir dans le Christ la connaissance du Nom de Dieu. En l’accueillant, nous dit l’Evangile, c’est Dieu lui-même qu’ils accueillent, et c’est pourquoi ils entrent dans la vie éternelle qui est de « connaitre le seul Dieu, le vrai Dieu et celui qu’il a envoyé, Jésus-Christ » (Jn 17, 3).
Cet appel de Dieu lui-même est au fondement du ministère des apôtres, choisis et envoyés pour annoncer la Parole et y consacrer le meilleur de leurs forces. Mais nous découvrons en même temps, qu’à travers ce ministère d’annonce de la Parole, les apôtres offrent à ceux qui en sont les bénéficiaires, la possibilité et la grâce de pénétrer la vie même de Dieu. Il n’y a pas de véritable salut et de vie éternelle possible sans que, de quelque façon le cœur, l’intelligence et la liberté de l’homme connaissent et reconnaissent Dieu, l’unique et le vrai Dieu. La mission de l’Eglise n’est donc pas de rappeler l’épopée mystique du Christ, mais de prolonger l’efficacité de sa mission dans le monde. C’est pourquoi nous ne pouvons prendre de repos tant que des hommes et des femmes sont tenus à l’écart de la connaissance de Dieu et ne peuvent avoir accès à la vie éternelle à laquelle Il nous invite tous.
Cette prière de Jésus à son Père concerne aussi ses disciples. Jésus demande au Père qu’il accomplisse la promesse qu’il leur a faite de ne pas les laisser orphelins mais de leur envoyer l’Esprit-Saint. Il prie aussi pour qu’ils soient fidèles à la parole qu’ils ont reçue. La lecture de la première épître de Pierre évoque de façon discrète mais très réelle les tracasseries et même les persécutions dont les premiers chrétiens ont été très tôt victimes. L’Esprit Saint leur donne de tenir et d’assumer l’indifférence, le mépris, l’agressivité, l’hostilité, la violence ou la mort. C’est pourquoi l’apôtre peut leur écrire : « Réjouissez-vous toujours afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révèlera » (1P 4, 13). L’un des signes incontournables de la communion à Dieu à laquelle nous sommes associés par le don de l’Esprit est cette capacité de demeurer dans la joie au milieu des adversités, non par indifférence, ni par gloriole, mais parce que nous savons qu’à travers ces épreuves nous communions aux souffrances du Christ. « Si c’est comme chrétien que l’on vous fait souffrir, n’ayez pas de honte et rendez gloire à Dieu à cause de ce nom de chrétien » (1P 4, 16).
Aujourd’hui beaucoup de chrétiens ont tendance à vivre leur attachement au Christ comme un particularisme qu’il conviendrait de cacher pour éviter les désagréments. Ils pensent qu’il faut être discret sur son appartenance à l’Eglise. Ou bien, s’ils ne vivent pas leur condition de chrétien dans l’Esprit du Christ, ils peuvent endurer avec tristesse ou colère le fait d’être mis à part ou montrés du doigt, à cause du choix libre qu’ils ont fait de suivre le Christ. Certes, nous sommes à part parce que nous sommes dans le monde sans être du monde. Mais le Christ prie pour nous, pour que nous soyons fidèles à la parole de Dieu en toute notre vie, pour que nous n’ayons pas honte du nom de chrétiens et pour que nous soyons dans la joie si, à cause de ce nom de chrétiens, nous sommes associés aux souffrances du Christ.
Frères et sœurs, en cette semaine où nous nous apprêtons à recevoir le don de l’Esprit, tournons-nous avec confiance vers Celui qui a prié pour ses disciples et qui prie pour nous comme il nous l’a promis. Il prie pour que nous soyons fidèles à la parole de Dieu et que, connaissant le vrai Dieu, nous vivions de la vie éternelle.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris.