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Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Jubilé des 25 ans d’épiscopat de Mgr Claude FRIKART, évêque auxiliaire émérite de Paris - Dimanche 4 septembre 2011 - Cathédrale Notre-Dame
La vie de l’Eglise n’est pas la conjonction de démarches individuelles de disciples du Christ, mais une communion spirituelle dans laquelle tous cherchent à faire ensemble la volonté du Christ, sous la conduite du ministère d’unité des évêques.
Frères et Sœurs,
Au cours des deux derniers dimanches, nous avons entendu dans le chapitre 16 de l’évangile de saint Matthieu le récit de la confession de foi de Pierre à Césarée de Philippe et le dialogue entre Pierre et Jésus qui lui fait suite. Le Christ, qui a pris le chemin de Jérusalem, y exprime les conditions requises pour celui ou celle qui veut se mettre à sa suite. Avec le chapitre 18, nous entrons dans une autre perspective. Il ne s’agit plus simplement de formuler les exigences individuelles du disciple, mais de définir les caractéristiques de la vie du groupe de ceux et celles qui suivent le Christ, c’est-à-dire de l’Église. Et l’évangéliste, peut-être aussi en raison d’expériences malheureuses dont il a été témoin, insiste particulièrement sur les questions de la communion ecclésiale et de la réconciliation.
Ce passage de l’Évangile, nous permet de découvrir le type de relation singulier qui existe entre les membres de l’Église. « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom je suis là au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Nous connaissons bien cette affirmation de Jésus mais peut-être n’avons pas été tout à fait au bout de ce qu’elle implique. Pour que la présence du Christ soit réelle, il ne s’agit pas simplement de juxtaposer deux ou trois disciples de Jésus. L’Église n’est pas un simple conglomérat d’individus ou une association de personnes ayant le même intérêt. Elle est un corps, une communion, une famille. C’est pourquoi Jésus dit d’abord : « Si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiennent de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18, 19). Nous ne pouvons être simplement les uns à côté des autres, chacun apportant sa petite prière, sa petite attente, sa petite demande, sans se préoccuper de ce que sont l’attente, la demande et la prière des autres. Nous devons nous mettre d’accord. Ce que nous demandons à Dieu n’est pas la simple somme de nos attentes individuelles. Le Corps tout entier se fond dans une prière commune.
Cet accord repose donc sur la communion étroite entre les membres de l’Église. Et l’évangile nous montre les étapes du processus destiné à ramener dans l’unité celui qui sort des limites de l’épure. Ainsi, nous découvrons que la communion des disciples du Christ est une solidarité spirituelle et que la question n’est pas tellement de porter un jugement moral les uns sur les autres, mais plutôt de savoir comment chaque membre de l’Église se sent partie prenante de ce qui advient de son frère ou de sa sœur. Notre entrée dans l’Église par le baptême nous constitue comme une famille et un corps. Dans cette communion, chacun devient responsable de lui-même mais aussi de ses frères et de ses sœurs. Chacun prend sa part pour faire vivre cette communion. Chacun entre dans un mouvement qui aboutit à se mettre d’accord, non par négociations et concessions mutuelles, mais par l’unification des attentes de tous à travers l’accueil de ce que le Christ nous donne. Notre participation à l’eucharistie et notre communion à la vie de l’Église ne sont pas le résultat d’une conjonction de démarches individuelles, mais l’entrée dans une action unique qui est celle du Christ lui-même.
Le soin de cette communion entre les membres de l’Église est confié aux apôtres, comme nous l’avons entendu dans le récit de saint Matthieu : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel » (Mt 18, 18). La mission particulière du ministère apostolique est de se soucier et de travailler à cette cohésion du Corps avec une attention particulière. Nous ne pouvons assurer cette mission en stratifiant les différences et les clivages, mais en appelant tout le monde à la communion, par-delà justement ces différences et ces clivages. Le prophète Ézéchiel désigne la fonction prophétique comme celle d’un veilleur. Les apôtres et les évêques leurs successeurs doivent être les veilleurs de l’unité, les veilleurs de la communion.
Le Christ appelle chacun d’entre-nous. Il appelle chaque homme et chaque femme à le choisir dans la liberté. Il appelle tous ceux qui le suivent à s’unir dans l’acte fondateur de l’offrande qu’il fait de sa vie pour constituer son Corps qui est l’Église.
Frères et sœurs, à travers les siècles, les générations d’évêques se sont succédées. Pour notre part, avec Mgr Frikart et les évêques qui m’entourent, nous avons assumé cette charge et nous continuons de le faire. Toujours, j’en suis témoin, nous avons voulu le faire avec le souci de faire grandir la communion de l’Église, c’est-à-dire en proposant à chaque baptisé de participer à l’action de l’Église, en ouvrant à chaque communauté particulière la possibilité de s’unir aux autres dans l’action et l’espérance du diocèse, en permettant à tous les membres de l’Église de découvrir la grandeur de la communion que Jésus veut pour son Corps, pour que notre prière puisse être exaucée.
Frères et sœur, nous, évêques, qui avons reçu cette mission, nous rendons grâce pour l’accueil que nous trouvons parmi les chrétiens de notre diocèse. Nous rendons grâce pour la disponibilité de tant d’hommes et de femmes pour entrer dans cette construction de l’Église Corps du Christ. Nous rendons grâce pour l’espérance que cette communion nous donne. Oui, notre prière sera exaucée parce que nous la faisons au nom du Christ en nous mettant d’accord entre nous, sur ce qu’il convient de demander : que la plénitude de l’Esprit fasse de nous des témoins de l’Evangile ! Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe et bénédiction du nouvel autel majeur de Saint-Médard - Dimanche 11 septembre 2011 - Saint-Médard (Paris V)
Le mode de relation des disciples du Christ est fondé sur le pardon infini reçu par chacun d’entre-nous dès le départ. Par là, nous apprenons à offrir aussi à nos frères une miséricorde semblable à celle de Dieu.
Frères et Sœurs,
Le chapitre 18 de l’évangile de saint Matthieu nous rapporte les orientations et les consignes que Jésus donne à ses disciples pour définir les modalités de la vie de la communauté qu’ils vont constituer. Par delà la communauté primitive, ces orientations concernent évidemment notre propre expérience ecclésiale.
Le passage entendu dimanche dernier (Mt 18, 15-20) nous a permis de comprendre comment la présence du Christ constitue le centre de gravité de la communion de toute la communauté. Les relations entre les disciples du Seigneur ne visent pas simplement un accord par négociations et concessions mutuelles, mais une véritable union dans le Christ lui-même. À travers les faits, cette exigence pose une question concrète dont Pierre se fait l’écho : tous sont convaincus qu’ils sont invités à vivre dans l’amour et la communion, mais dès lors, comment vivre les dissensions (au minimum) et les tensions entre les membres de la communauté qui ne manquent pas de surgir dès l’époque apostolique ? Comment réagir face aux divisions qui traversent la communauté chrétienne, comme elles traversent toutes les communautés humaines ? « Si mon frère a quelque chose contre moi combien de fois devrai-je lui pardonner ? » (Mt 18, 21). Jusqu’où devons-nous aller dans l’acceptation des erreurs, des maladresses, des rumeurs et des accusations que l’on fait courir les uns sur les autres, ou tout simplement de l’indifférence dans laquelle nous subsistons tout en participant à la même eucharistie ? Comment entrer réellement dans cette communion eucharistique que le Christ nous invite à vivre ?
Nous connaissons la réponse de Jésus à Pierre : « Tu pardonneras à ton frère non pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 22), c’est-à-dire une plénitude (le chiffre 7) de plénitudes de fois, un nombre de pardons impossible à énumérer. Il n’y a pas de limite au pardon. Le pardon doit aller au bout, jusqu’au bout.
Nous percevons bien que cette invitation à vivre des relations sous le signe du pardon entre en tension – pour ne pas dire en contradiction – avec les mœurs de notre société. Dans la vie familiale, dans la vie sociale ou politique, la réaction spontanée n’est pas celle du pardon. C’est d’ailleurs ce que cherchent à mettre en évidence les « informateurs professionnels » qui, sous prétexte de faire écho aux naturelles contestations, cèdent en fait à une vision conflictuelle des relations entre les membres de notre société. Il faut reconnaître que malheureusement, notre intérêt pour la vie collective doit trop souvent être stimulé par la mise en valeur des conflits et l’attrait de ce qui ressemble à des combats.
Ce n’est assurément pas le mode de rapport en Église que le Christ propose. À chaque fois que nous plaquons sur l’expérience ecclésiale cette grille d’interprétation conflictuelle stimulatrice de tensions, nous aboutissons au résultat inverse de celui que nous prétendons atteindre. Cette manière de voir est inapte à faire ressortir ce qui fait l’originalité de la communauté ecclésiale. Elle fait simplement ressortir que cette communauté ecclésiale participe des mœurs générales, ce qui est une évidence qui peut se découvrir sans beaucoup d’efforts.
Comment rentrer dans cette logique du pardon sans limite ? Quand Jésus dit « jusqu’à soixante-dix fois sept fois », cela signifie qu’il n’y a pas de seuil au-delà duquel on ne serait plus tenu de pardonner. Comment est-il possible ou même imaginable pour la conscience humaine de pouvoir entrer dans cette dynamique infinie du pardon ? Beaucoup sont convaincus que cela n’est pas possible. Jésus nous fait entrer dans cette logique nouvelle par la parabole que nous avons entendue. Celle-ci ne met pas en avant nos capacités de pardonner, dont on voit bien, d’après le comportement du serviteur, qu’elles sont assez réduites. La parabole nous fait pénétrer dans la logique du pardon par la porte de la miséricorde infinie de Dieu, qui est capable de pardonner un tort considérable (« soixante millions de pièces d’argent » (Mt 18, 26) sans tenir compte de ses intérêts ni de nos capacités réelles. Dieu est miséricorde et pardon. Et ceux et celles qui veulent essayer de vivre selon la miséricorde qui leur est faite doivent entrer à leur tour dans cette logique de la miséricorde et du pardon.
Notre vie sacramentelle n’est pas simplement un tribut que nous payons aux obligations de notre statut de chrétien. Elle est vraiment cette participation à la miséricorde infinie de Dieu. Quand nous nous approchons du sacrement de la réconciliation, comme ce serviteur qui se jette aux pieds de son maître, en lui disant « prend pitié de moi », nous laissons la miséricorde et le pardon de Dieu toucher notre cœur et nous rendre capable, à notre tour d’entrer dans une relation miséricordieuse avec nos semblables. Car si les rapports humains que nous vivons dans la famille, le travail ou la société sont tellement marquées par cette tendance au conflit et à la violence, ce n’est peut-être pas d’abord parce que les autres sont vraiment mauvais et insupportables, mais probablement parce que nous-mêmes, nous ne faisons pas suffisamment l’expérience de notre pauvreté et de notre faiblesse en recevant le pardon de Dieu.
Quand nous nous approchons de l’Eucharistie, comme nous le faisons, je l’espère, chaque dimanche, nous nous approchons du sacrement de l’unité. Cette unité est signifiée physiquement dans cette église, comme dans la plupart des églises, par un autel majeur. Il symbolise la présence du Christ au milieu de son peuple. Il est le lieu où se célèbre sacramentellement l’effusion de la miséricorde et du pardon dans le don que le Christ fait de sa vie. Il symbolise l’unité du peuple chrétien rassemblé autour de son Seigneur. Participer à l’Eucharistie, ce n’est pas simplement venir puiser quelques lumières ou quelques forces en fonction de nos besoins particuliers. C’est entrer dans ce mouvement christique qui transforme peu à peu notre expérience humaine en expérience divine. C’est entrer dans ce mouvement où nos cœurs durs, nos « cœurs de pierre » sont transformés en cœurs de chair. C’est recevoir la capacité de nous comporter non pas comme des consommateurs juxtaposés autour d’un distributeur de bien, mais comme des frères unis et associés dans l’unité du Christ.
Frères et sœurs, la consécration de cet autel aujourd’hui est un beau signe de la convergence des efforts qui ont été faits par beaucoup d’entre vous pour aboutir à ce résultat. Elle est aussi le ferment d’une espérance : le Christ continuera à faire grandir en vos cœurs la capacité du pardon et de charité fraternelle de votre communauté.
Amen.
+André cardinal Vingt-Trois - Archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe solennelle d’action de grâces à l’occasion du Bicentenaire de la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris - Dimanche 18 septembre 2011 - 9h30 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
La miséricorde de Dieu est donnée à tous les hommes, aux premiers venus comme aux derniers. Cette espérance ouvre un chemin devant toute vie, même la plus perdue.
Frères et Sœurs,
« Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, ses chemins ne sont pas nos chemins » (Is 55, 8). Cette parole du prophète Isaïe éclaire la manière dont nous pouvons comprendre la parabole de l’évangile de saint Matthieu que nous venons d’entendre (Mt 20, 1-16) : nous devons mesurer la différence entre la manière dont Dieu envisage sa relation avec les hommes et la justice des relations entre les hommes, et ce que nous en comprenons. La justice de Dieu n’est pas notre justice. Quand nous rêvons de justice, dans le meilleur des cas, nous pensons à une plus grande équité, qui, même si nous la savons illusoire, consisterait à effacer les différences pour donner à tous l’impression d’être pareils. Mais ce n’est pas ainsi que Jésus conçoit les relations humaines. Ce n’est pas non plus la forme de relation avec Dieu qu’il nous propose. Notre justice voudrait que ceux qui ont commencé à la première heure gagnent proportionnellement plus que ceux qui ont commencé à la dernière. Mais Jésus nous révèle que là où notre regard et notre jugement mesurent ce qui est raisonnablement dû à chacun, la miséricorde de Dieu fracasse notre système et ouvre la plénitude de son amour à tous. L’égalité que nous pouvons viser ne sera pas une sorte de nivellement ou de promotion sans discernement. Elle sera réalisée par la plénitude de l’amour qui traite tous les hommes avec la même miséricorde. Là où nous souhaiterions introduire les disparités, Dieu ouvre largement les bras pour accueillir tous les hommes.
Saint Paul dira que cette dimension de l’amour de Dieu est incommensurable. On ne peut pas la mesurer. Elle représente pour nous une espérance et un appel. L’espérance nous est donnée parce qu’il n’y a pas de temps dépassé, parce qu’il n’est jamais trop tard. Ceux qui sont appelés à la dernière heure ont même autant de chance que ceux qui sont appelés à la première. Il n’y a pas un seuil fatidique au-delà duquel il n’y aurait plus de repentance possible ni d’appel pour le service du Royaume. Certains sont appelés dès leur jeunesse à suivre le chemin de l’Évangile. D’autres doivent chercher pendant de nombreuses années, ou même durant plusieurs décennies, avant que la lumière pénètre leur esprit et ouvre leur cœur. Mais les premiers comme les derniers sont accueillis de la même manière dans la miséricorde de Dieu. Nul ne peut prétendre que les jeux sont faits sous prétexte qu’il a été baptisé bébé et qu’il aurait mérité la miséricorde de Dieu. Celle-ci s’offre à tout homme, à ceux qui acceptent d’entendre sa Parole, qui laissent sa lumière éclairer leur vie, ou qui veulent bien changer leur manière de vivre. Tous, les premiers comme les derniers, peuvent décider un jour de répondre à l’appel du Maître, d’abandonner leur inaction et leur solitude, et d’entrer dans un démarche à laquelle il n’avait pas pensé jusque là. À tout moment de notre vie, jusqu’à la dernière minute, Dieu peut toucher nos cœurs, Dieu peut appeler à entrer au travail de la vigne, Dieu peut convertir notre existence.
Voilà notre espérance. Mais cette parabole est en même temps un appel : la venue de Dieu dans la vie des hommes ferme à jamais pour nous l’illusion de la fatalité. Une tentation permanente de l’existence humaine est de croire que, puisque nous avons franchi telles et telles étapes et commis un certain nombre d’erreurs, puisque nous sommes prisonniers d’un certain nombre de dépendances, alors il n’y a plus de possibilité ouverte devant nous. Cet évangile nous dit le contraire. À tout moment nous pouvons être appelés par le Seigneur, nous pouvons entrer dans une vie nouvelle, vivre la conversion et l’ouverture de notre existence.
Frères et sœurs, le Dieu auquel nous croyons n’est pas un maître difficile. C’est un Père débordant d’amour qui ouvre ses bras à chacun de ceux qu’il a lancé dans l’existence. C’est un Dieu riche en miséricorde et toujours prêt à combler ceux qui répondent à son amour. Que cette espérance éclaire notre vie. Qu’elle motive notre recherche de la vérité dans notre existence. Qu’elle renforce notre courage pour accepter de corriger ce qui est malvenu dans notre vie. Qu’elle soit un motif de joie et de bonheur !
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois, lors de la Messe de rentrée de la Faculté Notre-Dame - Lundi 19 septembre 2011 - Saint-Etienne-du-Mont (Paris Ve)
La mission de Salut du Christ se déploie dans une générosité surabondante. Le cœur de l’homme doit être ouvert à cette mesure, pour entrer dans le don de Dieu.
« Personne, après avoir allumé une lampe, ne la cache sous un couvercle ou ne la met en dessous du lit ; on la met sur le lampadaire pour que ceux qui entrent voient la lumière. Car rien n’est caché qui ne doive paraître au grand jour ; rien n’est secret qui ne doive être connu et venir au grand jour. Faites attention à la manière dont vous écoutez. Car celui qui a recevra encore, et celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il paraît avoir. » (Lc 8, 16-18)
Ce bref passage de l’évangile de saint Luc suit immédiatement la parabole du semeur, dont il est comme un commentaire. Il nous permet de mieux comprendre de quoi il a été question, et éclaire deux aspects de cette parabole.
Le premier concerne la prodigalité (ou la générosité) illimitée de la manifestation du Christ. Le semeur sort pour semer et jette les graines à profusion, sans se préoccuper de savoir quel type de sol va les recevoir. De même, le Christ vit sa mission comme une épiphanie généreuse du Mystère de Dieu dont il ne peut fixer lui-même ni les frontières, ni les limites. Ainsi, quand il dit que la lampe est faite pour être mise sur le lampadaire pour éclairer tous ceux qui sont dans la maison, il nous révèle qu’il est venu manifester la révélation divine à toute l’humanité et non pas simplement à tel ou tel petit groupe particulier. La lampe n’est pas faite pour être cachée, enfermée ou mise sous un couvercle. Elle est faite pour être placée en vue et éclairer tous ceux qui sont dans la maison.
Cette prodigalité de la manifestation de Dieu, déjà évoquée dans la parabole du semeur, doit éclairer aussi la mission de l’Église telle que nous essayons de la mettre en œuvre à travers le travail de la Faculté. Nous ne visons pas à réduire le champ d’expansion de la Parole de Dieu en l’assujettissant à une qualification, une compétence ou une technicité. Ce serait croire que la Parole de Dieu ne pourrait être transmise, entendue et reçue au-delà d’un cercle de spécialistes en exégèse ou en vie spirituelle. La mission du Christ n’est pas réservée à ceux qui se considèrent comme les bénéficiaires d’une révélation particulière. Elle a une visée universelle. Une part de cette mission consiste pour nous à gérer la relation entre la qualification, la compétence et la spécialisation que nous acquerrons pour notre vie dans la communion au mystère du Christ, et l’ouverture de ce mystère à tous. Ceci ne conduit pas à restreindre notre désir de compétence, mais à le qualifier toujours par sa visée universelle et missionnaire.
Le second aspect met l’accent sur cet avertissement du Christ qui est un fil rouge des Évangiles : « Faites attention à la manière dont vous écoutez » (Lc 8, 18). Dans toute instance d’enseignement, une part importante de l’activité consiste à s’écouter les uns les autres bien-sûr, mais également à développer notre capacité d’accueillir une réalité, une vérité ou une parole que nous ne possédons pas et qui viennent transformer notre manière de penser et de vivre. Cette aptitude est une des qualités maitresse de l’intelligence humaine. Celle-ci fonctionne en accueillant le réel et en sachant se l’assimiler. Mais c’est également une tâche fondamentale de l’expérience chrétienne. C’est l’image donnée par la parabole du semeur. La graine répandue à profusion tombe sur des terrains capables ou non de l’accueillir pour qu’elle germe et donne du fruit. À la manifestation universelle du mystère de Dieu dans la personne du Christ doit correspondre la capacité la plus large possible d’accueillir ce mystère par l’écoute de la Parole.
La rencontre entre l’universalité de la manifestation du Christ et l’ouverture toujours plus profonde avec laquelle nous l’accueillons nous entraîne dans une logique de la profusion. La prodigalité de Dieu se développe selon notre disponibilité à écouter sa Parole et à l’accueillir. « Celui qui a recevra encore, et celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il paraît avoir » (Lc 8, 18). La qualité de l’écoute est ce qui différencie celui qui a et celui qui n’a rien.
Prions le Seigneur, pour que les travaux que vous poursuivez au cours de cette année développent à la fois votre émerveillement devant l’universalité de la manifestation du salut de Dieu, et votre action de grâce pour la multiplicité des dons qu’il fait fructifier. Qu’il fasse croître en nous l’attitude d’accueil profond qui nous rend capable d’écouter sa Parole.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe de rentrée du collège et lycée Stanislas et bénédiction de deux nouveaux bâtiments - Vendredi 23 septembre 2011 - Stanislas (Paris VIe)
Les jeunes, comme les autres sont influencés par ce que tout ce que l’on dit du Christ autour d’eux. Et dans l’Esprit, il leur faut pourtant savoir reconnaître en lui le Fils de Dieu. C’est le dynamisme de la vie de l’Eglise qui porte toute confession de foi.
Il y a deux mille ans, les paroles et les actions du Christ ont suscité la curiosité et la perplexité autour de lui. Non seulement le roi Hérode a été troublé par ce qu’il a entendu, mais beaucoup des gens qui le suivaient l’ont également été. Ils voyaient les signes accomplis par le Christ, ils entendaient ses discours et ils se demandaient : « Qui est-il ? Quel est cet homme qui nous ressemble en toute chose, mais qui dit et fait des choses que nous ne sommes ni capables de dire ni de faire ? D’où vient la sagesse de son enseignement et la puissance de ses signes ? » Nous voyons bien que cette question qui parcourait les rangs des foules qui s’approchaient du Christ, habitait aussi le cœur de ses disciples. Il ne suffisait pas d’avoir choisi de le suivre pour avoir résolu toutes ces interrogations. Il est certain que l’un ou l’autre se demandait en lui-même qui Jésus pouvait bien être ?
Ce passage de l’évangile de saint Luc nous présente Jésus dans un moment où il s’est mis à l’écart pour prier, c’est-à-dire pour entrer en relation avec son Père. Et les disciples le voient et s’approchent. Et Jésus les interroge : que dit-on de moi autour de vous ? Pour la foule qui suis-je ? Pour un instant, je vous propose de nous mettre à la place des disciples et d’accueillir cette question de Jésus comme nous étant adressée. Autour de nous, pour tous ces gens qui nous entourent dans la grande ville de Paris, qu’est-ce que Jésus-Christ représente ? Beaucoup se demandent s’il a vraiment existé, et voient sa vie comme une sorte de fable, une illusion ou une tromperie. Sans doute avez-vous déjà entendu tout cela d’une façon ou d’une autre, autour de vous. Parfois même, vous pouvez entendre ces questions très prés de vous. Ce type de réponses et cette manière de voir et de comprendre qui est le Christ habitent aussi notre cœur. Les disciples étaient marqués par ce qu’ils entendaient, et il est normal que nous soyons nous aussi travaillés par ce que l’on dit de Jésus autour de nous. Souvent, nous partageons les doutes et les questions de ceux qui nous entourent.
C’est pourquoi il est si important pour nous d’entendre la seconde question que Jésus pose aux douze : « Et vous, que dites-vous, pour vous qui suis-je ? » Il ne s’agit plus simplement de récolter autour de nous les expressions, les images, les critiques ou les louanges sur Jésus. Il ne s’agit plus simplement d’écouter nos propres mouvements intérieurs, qui nous font nous sentir si proches de Jésus à certains moments et si éloignés à d’autres. Nous devons entendre une autre question, qui ne concerne plus simplement ce que nous pensons ou ce que nous croyons du Christ. Celui-ci nous demande : « Que dites-vous ? Que dites-vous de moi ? Êtes-vous prêts aujourd’hui, à vous déclarer comme quelqu’un qui me connait et qui me suit ? » On dit tant de chose sur ce Jésus de Nazareth, on fait tant de commentaires et tant d’émissions plus ou moins justes. Êtes-vous prêts aujourd’hui à dire que ce Jésus de Nazareth est le Messie de Dieu, le Fils de Dieu ?
Si j’affirme que Jésus de Nazareth est le Fils de Dieu, je sais bien que ma bouche et ma parole disent beaucoup plus que ce que je suis capable de comprendre. Quand je dis que Jésus est le Fils de Dieu, ce n’est plus seulement moi qui parle. C’est l’Esprit de Dieu qui parle par ma bouche. C’est lui qui m’inspire de reconnaître le Messie dans la personne de Jésus.
Au début de ce XXIe siècle, chacun d’entre-nous est comme un disciple de Jésus au milieu de la foule qui l’entourait. Il entend dire toutes sortes de choses, sur le Christ, sur l’Église, sur la foi, sur les chrétiens... Chacun d’entre-nous partage ce qu’il entend, l’assume, ou succombe à ce qu’il entend autour de lui selon les moments. Et pourtant, parce que nous sommes membres du Corps du Christ, baptisés dans le Christ et appelés à devenir témoins de la foi, nous reconnaissons que Jésus de Nazareth n’est pas seulement ce que l’on dit de lui. Il est ce que le Père veut nous faire connaître de Lui : son Fils bien-aimé. Être chrétien, ce n’est pas simplement choisir entre différentes images de Jésus celle qui nous convient le mieux. C’est apprendre à devenir porte-parole et témoin d’une parole qui nous dépasse. Celle-ci doit être accueillie d’abord dans le secret de notre cœur, pour que nous sachions dire pour nous-mêmes d’abord : « Oui Seigneur, je crois que tu es le Messie ». Pour être témoin, nous devons savoir redire cette parole dans l’Église, avec les autres chrétiens, comme nous le faisons chaque dimanche en faisant la profession de foi catholique : « je crois en son Fils unique Jésus-Christ ». Enfin, être témoin, c’est apprendre devant les autres : le Christ Jésus est le Fils de Dieu, l’unique sauveur de tous les hommes.
Cet appel à devenir témoins du Christ dépasse nos forces personnelles. Nous savons bien que nous n’avons pas en nous-mêmes les moyens d’assumer ce témoignage. C’est pourquoi l’initiation chrétienne, qui commence par le baptême, s’accomplit dans la confirmation dans laquelle le baptisé reçoit la plénitude des dons de l’Esprit, et s’épanouit dans la communion eucharistique. On ne peut pas être disciples du Christ sur nos propres forces et nos propres réserves. La vie de Dieu lui-même porte du fruit en nous pour nous permettre de témoigner de Jésus-Christ. L’amour de Dieu est répandu en nos cœurs par la foi. Nous sommes plongés dans la vie de Dieu par le baptême. Nous recevons la force de l’Esprit-Saint dans la confirmation. La communion eucharistique à la mort et à la Résurrection du Christ achève de faire de nous de vrais témoins de la foi.
Ainsi, participer à la vie de la communauté éducative de Stan, ce n’est pas seulement fréquenter un des meilleurs établissements de Paris. C’est surtout entrer dans le dynamisme de ce corps ecclésial, chacun pour sa petite part et pour ce qu’il est capable de porter, mais aussi pour plus qu’il n’est capable de porter. Chacune et chacun d’entre-vous participe de la vie de l’Église et est appelé à rendre témoignage au Christ en ce monde.
Chers amis, aujourd’hui, comme chaque jour de votre vie, aujourd’hui Jésus se tourne vers vous et vous dit : « que dites-vous, pour vous qui suis-je ? » Aujourd’hui, chacune et chacun d’entre-nous est invité à lui rendre témoignage et à reconnaître en Lui celui que Dieu à envoyé pour le bonheur du monde. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Installation du Père Denis Metzinger, curé de St Charles de Monceau - Dimanche 25 septembre 2011 - Saint-Charles-de-Monceau (Paris XVIIe)
La vie chrétienne ne se limite pas aux déclarations d’intention, mais conduit à un agir. Le programme Paroisses en mission cherche à manifester comment la vie eucharistique se déploie aussi dans diverses directions de la charité.
Frères et Sœurs,
Tous ces dimanches l’évangile de saint Matthieu nous aide à mieux comprendre quel est le Royaume que le Christ est venu établir parmi les hommes. L’évangile compare régulièrement le Royaume à une vigne. Dimanche dernier, nous avons entendu la parabole des ouvriers appelés à travailler à la vigne. Aujourd’hui, ce dialogue entre Jésus et les scribes et les pharisiens porte notre attention sur les conditions nécessaires pour un travail fructueux dans la vigne du Seigneur.
Notre légitimité pour participer au Règne de Dieu ne vient pas de notre statut ou d’une catégorie à laquelle nous appartiendrions. Elle vient de la conversion de notre cœur. Cette conversion ne s’exprime pas par les intentions et les paroles, mais à travers les actes. Cette confrontation entre la parole et les actes, entre le dire et le faire, est un trait caractéristique de l’évangile de saint Matthieu. Dès le début, dans le discours sur la montagne, il nous dit « Ce ne sont pas ceux qui disent ‘Seigneur, Seigneur’ qui entreront dans le Royaume mais ceux qui font la volonté de mon Père » (Mt 7, 21). Être disciple du Christ et participer à la mission du Christ, ce n’est pas faire une déclaration d’intention. C’est mettre en pratique la Parole du Seigneur. Ce n’est pas simplement se déclarer pour Lui. C’est manifester notre attachement à Lui par notre manière de vivre.
On a assez souvent critiqué les chrétiens en les taxant d’hypocrisie. Ils adhèrent à l’Évangile du Christ et aux grandes valeurs qu’il contient, et pourtant, ils ne sont pas capables de les mettre en pratique. Cette critique est souvent excessive ou injuste. Mais nous devons bien reconnaître qu’elle n’est pas complètement fausse. C’est ce que Jésus veut souligner quand il dit : « Ce ne sont pas les scribes et les pharisiens qui entreront les premiers dans le Royaume, mais les publicains et les prostituées parce qu’ils ont accepté de se convertir » (Mt 21, 31-32). Notre désir de vivre dans la communion de l’Église, de suivre le Christ et de mettre en pratique ses commandements doit s’exprimer plus concrètement que par une déclaration d’intention. Il implique des changements concrets dans notre manière de vivre.
En appelant le diocèse de Paris à un programme missionnaire de trois ans, intitulé « Paroisses en mission », j’ai voulu précisément que chaque assemblée eucharistique du diocèse puisse prendre conscience du fait que la participation à l’eucharistie ne constitue pas le terme de notre mise en pratique de la suite du Christ. Être pratiquant cela n’est pas seulement venir à la messe. C’est, dans le même mouvement, laisser notre participation à l’Eucharistie transformer notre manière de vivre. C’est pourquoi, au cours de la première année (« De l’Eucharistie à la mission »), nous avons réfléchi dans chaque communauté parisienne aux conséquences de notre participation à l’eucharistie, à ce que cela change dans notre vie de chaque jour et dans notre manière d’être dans le monde. L’année dernière, autour de la famille et de la jeunesse, nous avons été invités à mesurer comment notre désir de construire des familles qui soient effectivement témoins et éducatrices de la foi pour les générations qui viennent, supposait des transformations intérieures ou pratiques dans notre manière de vivre.
Pour cette année « Éthique et solidarité », j’invite chaque communauté du diocèse à vérifier comment nous mettons en œuvre l’invitation du Christ à nous faire les prochains de nos frères. Vous voyez bien que pour cela, nous ne pouvons nous contenter d’une délégation que nous ferions généreusement à d’autres pour qu’ils soient les acteurs de cette proximité de l’Église avec les pauvres. C’est pourquoi j’invite chacun de ceux et de celles qui participent à l’eucharistie à se demander comment il peut vraiment se faire le prochain de son frère dans sa vie telle qu’elle est, avec ses contraintes, ses difficultés et peut-être la pauvreté de ses moyens, comment il entre dans une relation d’attention, d’aide, de soutien à celles et à ceux qui les entourent. Si nous disons seulement : « oui, Seigneur » et que nous ne faisons rien, nous ne sommes pas des disciples du Christ. Si nous disons « peut-être » ou si nous disons « non », mais qu’à la réflexion nous changeons d’avis et nous mettons en œuvre ce que d’abord nous avions évité, nous devenons vraiment disciples du Christ.
Chacune des communautés paroissiales du diocèse de Paris, sous la conduite de son curé, est invitée à cette conversion et à cette mise en œuvre de la charité vivante de Dieu. Cette charité que nous essayons de mettre en œuvre à l’égard de ceux qui en ont besoin autour de nous, serait sujette à caution si nous n’étions pas capables de vivre dans la communion dans nos communautés. Dans l’épitre aux philippiens, saint Paul exhorte les fidèles de l’Église : « S’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage dans l’amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la pitié, alors, pour que ma joie soit complète recherchez l’unité. (…) Ne soyez jamais intrigants ni vantards, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de lui-même, mais aussi des autres. » (Ph 2, 1-4) Cette règle de vie que saint Paul donne aux chrétiens de Philippe nous est aussi donnée pour aujourd’hui. Comment pourrions-nous devenir vraiment témoins de l’amour, si dans la vie de nos communautés chrétiennes, nous n’étions pas capables de mettre en œuvre un mode de relation fondé sur le respect mutuel, l’attention et le soutien à l’autre ? Nous ne sommes pas envoyés à travers le monde pour adopter les comportements du monde, mais pour y donner un signe qu’il y a une possibilité réelle de vivre en ce monde autrement que dans l’apparence, dans la velléité des bons sentiments ou dans l’indifférence mutuelle. Au contraire, en acceptant, chacun selon ses moyens, de prendre sur nous, nous pouvons construire une relation vraiment fraternelle avec ceux que Dieu nous donne comme frères.
Le ministère du curé de paroisse est précisément de présider à cette communion, de la favoriser, de la développer, de l’encourager, et s’il le faut, d’exhorter à la vivre quand cela n’est pas le cas. Frères et sœurs, je suis heureux aujourd’hui de confier cette mission au Père Denis METZINGER, pour qu’il soit parmi vous celui qui construit la charité dans le Seigneur.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe d’ordination de sept Diacres Permanents en la cathédrale, en la fête de Saint Denis - Samedi 8 octobre 2011 - Cathédrale Notre-Dame
Le Christ bon pasteur continue à prendre soin de son Peuple à travers le ministère sacramentel des évêques, des prêtres et des diacres. Les diacres portent la Parole au milieu du monde et y sont le signe d’une Église servante des pauvres.
Chers amis, Frères et Sœurs,
Tout à l’heure, les diacres du diocèse ont parcouru l’assemblée en portant la lumière pour ouvrir le chemin au livre de l’Évangile. En les voyant, il me semblait que nous avions devant les yeux une parabole de ce que nous sommes en train de vivre : le Christ, le Bon Pasteur, passe au milieu de son peuple. Il est rendu présent par sa Parole et par le ministère confié à ces hommes qui entouraient l’évangéliaire. Cette procession est un signe de l’accomplissement au milieu de nous de la mission confiée jadis aux Douze de porter la Bonne nouvelle aux extrémités de la terre. La Parole de Dieu proclamée parmi les Nations, donne naissance à un Peuple nouveau qui constitue, dans le sacrement de l’Église, le Corps du Christ. Jésus ressuscité, celui que nous avons accueilli comme présence de Dieu au milieu de nous, nous a constitués comme son Corps pour être aujourd’hui témoins de l’Évangile au milieu du monde et tout d’abord dans notre ville de Paris.
Le bon pasteur a livré sa vie pour ses brebis. Il n’a pas abandonné son troupeau aux mains de pasteurs mercenaires. Il l’a confié aux Douze et à ceux que ceux-ci choisiraient et institueraient après eux pour exercer la mission apostolique au nom du Christ. Dieu n’abandonne pas son peuple. Il n’avait pas abandonné Israël après l’écrasement militaire et ne s’était pas détourné de Jérusalem après la destruction de son Temple. Il reste présent au milieu d’Israël auquel il est lié par une alliance définitive. De même, Dieu ne peut oublier l’Église, le Peuple nouveau engendré dans l’Alliance nouvelle et éternelle par le sang de son Fils. Au moment où Jésus va quitter ce monde de manière visible, il prépare ses apôtres et son Église. Certes, au moment où le berger sera attaqué et anéanti, les brebis seront dispersées. Nous savons qu’il restait peu de monde au pied de la croix. Mais, par la puissance de l’Esprit répandu dans les cœurs de ce petit troupeau au jour de la Pentecôte, le bon pasteur continuera à agir auprès de ses disciples, d’une manière non visible mais non moins réelle. Au-delà de ceux qui étaient présent au jour de la Pentecôte, il continue à prendre soin aujourd’hui de ceux qu’il appelle à le suivre, et de l’humanité toute entière.
Dans la vie de l’Église et la célébration des sacrements, nous devons sans cesse garder présent à l’esprit la dimension universelle de la mission du Christ. L’Église n’est pas constituée pour être le refuge des brebis effrayées, ni pour être le repaire de ceux qui n’ont pas de repère. Elle est « un étendard dressé au milieu des nations » (Is 18, 3) pour signifier ici-bas le dessein de Dieu de rassembler l’humanité en une seule famille. Comme cette célébration d’ordination et comme chacune des célébrations dominicales de nos paroisses, nous voulons que chaque geste, chaque parole et chaque action de l’Église soient marqués par cette dimension universelle de la mission. Nous ne prions pas Dieu de nous envoyer des ministres pour augmenter le standing de notre confort ecclésial et pour nous assurer un meilleur service. Nous lui demandons sans cesse d’appeler des hommes à devenir prêtres et d’autres à devenir diacres, pour développer et rendre disponibles des forces nouvelles pour accomplir la mission de l’Église au milieu du monde.
Le ministère apostolique est tout entier marqué par cette double dimension de veiller sur la vie de l’Église assemblée et constituée, et en même temps d’appeler cette Église assemblée et constituée à annoncer la Bonne Nouvelle au milieu des hommes. Ces deux dimensions sont indissociables. Un pasteur ne pourrait pas être vraiment le pasteur de l’Église s’il mettait entre parenthèse la dimension universelle de la mission. Et un missionnaire de l’Évangile ne serait pas un bon missionnaire s’il négligeait la vitalité et la fécondité du mystère sacramentel de l’Église dans lequel s’enracine sa mission. Si bien que, chaque fois que l’Église relit son histoire, elle veille toujours à mettre en œuvre ce diptyque de la vie sacramentelle de la communauté et de la mission universelle de l’Église.
Dieu n’a pas abandonné son peuple. Il n’a pas abandonné les hommes. Il a envoyé son Fils, son unique, pour que le monde croit et soit sauvé. Et le Fils envoie ses disciples. Il ne les charge pas de perpétuer son souvenir et de consoler ceux qui resteraient après qu’il soit retourné auprès du Père. Il les envoie pour associer le plus grand nombre possible d’hommes et de femmes au Salut, en visant la totalité de l’humanité et les extrémités de la terre.
Nos communautés ont des expériences très différentes. Vous le savez, vous qui accompagnez ceux qui sont aujourd’hui ordonnés, et qui viennent d’une petite chapelle à peine visible comme Notre-Dame de la Confiance, de paroisses beaucoup plus grande ou de communautés étrangères. En tous ces lieux, le même souci de l’Église est de nourrir et de fortifier la foi, et de développer la vitalité sacramentelle de chacun de ses membres. Ce faisant, elle ne cherche pas à les tranquilliser mais plutôt à les inquiéter pour qu’ils cherchent de quelle manière ils sont envoyés pour annoncer Jésus-Christ au monde.
Dans la figure traditionnelle de Denis, Rustique et Eleuthère, l’Église a voulu lire une articulation des ministères de l’évêque, du prêtre et du diacre. Appelé à succéder aux apôtres, l’évêque a la charge et la responsabilité de la vie et de la mission de toute sa communauté. Les prêtres qui lui sont associés dans le même ministère pastoral à l’égard de la communauté et du monde, sont ses collaborateurs proches et constituent avec lui un corps organique que l’on appelle le presbyterium. Les diacres, dont la fonction remonte aux Écritures, sont présentés comme des collaborateurs des apôtres. Dès le début, leur mission est d’assumer la charge de la charité et d’annoncer l’Évangile dans les circonstances dans lesquelles ils se trouvent. Ils ne sont pas institués pour assurer un simple soutien logistique mais pour être un signe sacramentel du Christ serviteur dans son Église. À travers eux, l’amour du Christ se réalise concrètement envers toutes sortes de personnes qui ont besoin d’être secourues dans la communauté et dans toute la société. Dieu sait qu’aujourd’hui, cet appel à la solidarité dont j’ai fait l’un des thèmes de notre programme « Paroisses en mission », est un objectif qui ne manque pas de motifs. Parmi les diacres, beaucoup sont engagés dans cette tâche de manifester l’implication concrète de l’Église pour venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. Tous les baptisés le vivent dans leurs relations de voisinage et de famille. Les diacres le font au nom du Corps ecclésial tout entier. De plus, les diacres sont appelés à proclamer la Parole de Dieu au cœur de l’assemblée, comme cela vient d’être fait. Ils sont enfin chargés d’être témoins de la Parole de Dieu dans toute leur existence, dans leur famille, leur travail ou dans les services qu’ils accomplissent au nom de l’Église.
Frères et sœurs, c’est une grande joie pour moi d’associer ces nouveaux diacres à ce ministère. Je sais qu’ils s’y sont préparés sérieusement et s’y engagent avec modestie et humilité. Je sais combien leur entourage familial est un élément particulièrement constitutif de leur engagement. Ensemble nous veillons à ce que leur mission diaconale contribue à développer la fécondité de leurs liens naturels, et non pas à les réduire.
Frères et sœurs, avec le prophète nous devons entendre l’invitation de Dieu : « Éclatez en cris de joie, ruines de Jérusalem ! Car le Seigneur a consolé son peuple. » (Is 52, 9) En envoyant Denis, Rustique et Eleuthère sur les chemins de ce qui deviendra notre diocèse de Paris, Dieu a consolé son peuple. En envoyant aujourd’hui ces nouveaux diacres porter l’Évangile au cœur de nos communautés et l’annoncer dans notre société, Dieu console son peuple. Il accomplit la mission du Bon pasteur qui connait ses brebis et que ses brebis connaissent. Qu’Il nous donne la joie de marcher à sa suite et d’être avec Lui. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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