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Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Centenaire de ND du Rosaire – Solennité Christ Roi – Année A - Dimanche 20 novembre 2011 - Notre-Dame du Rosaire (Paris XIVe)
La mission d’une communauté chrétienne dans un quartier est d’y être témoin de l’espérance de l’Evangile. Ceci passe par la mise en œuvre d’une solidarité, et la travail avec ceux qui ne connaissent pas encore Dieu mais le servent pourtant à travers leurs frères.
Frères et Sœurs,
Nous arrivons au terme des célébrations jubilaires de Notre-Dame du Rosaire, et nous terminons également l’année liturgique, puisqu’en ce dernier dimanche, nous célébrons le Christ-Roi, c’est-à-dire la royauté et le règne du Christ sur le monde. L’évangile de ce jour, comme celui de dimanche dernier (la parabole des talents dont le maître confie la gestion à ses serviteurs) nous fait découvrir que le royauté universelle de Jésus n’est pas un pouvoir de domination, mais un règne qui dévoile le cœur et la liberté des hommes.
Dans le chapitre 24 de l’évangile de saint Matthieu, la parabole des talents nous parle du jugement de ceux qui ont reçu des richesses pour les faire fructifier, c’est-à-dire des héritiers de la Révélation de la Parole de Dieu. Le passage que nous venons d’entendre concerne le jugement de ceux qui n’ont pas reçu ces richesses : les hommes et les femmes qui ne connaissent rien, ni de Dieu, ni de la Bible, ni de l’Église. En nous révélant l’espérance qui leur est promise et la manière dont ils peuvent accomplir ce qui est bon, Jésus nous fait découvrir comment il est le Sauveur de tous les hommes, lui qui n’est pas venu « pour condamner le monde, mais pour que tout homme soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). Jésus est le bon pasteur qui « rassemble dans l’unité, l’universalité des enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 52).
Comment ces hommes et ces femmes qui ne connaissent pas les Dix commandements, ni l’appel de Dieu à la miséricorde, ni Dieu lui-même ; comment peuvent-ils entrer par leur vie dans l’intention de Dieu ? Au moment du jugement ultime, Jésus dévoilera qu’ils ont été ses serviteurs sans le connaître, en suivant leur conscience et en vivant concrètement l’attention, l’ouverture et le dynamisme de la solidarité humaine et du service à l’égard de ceux qui les entourent et particulièrement des plus petits.
La communauté chrétienne qui se constitue à partir de la Pentecôte par l’accueil de l’Esprit-Saint, est, au milieu de l’humanité, le signe de cet appel universel de tous les hommes à entrer dans le dessein de Dieu. Cet appel dépasse le Peuple de la première Alliance, l’Israël qui a reçu la Loi. Il va aussi au-delà des chrétiens qui ont déjà reçu l’Esprit-Saint de la nouvelle Alliance. Il concerne tous les hommes et toutes les femmes de par le monde, depuis les origines jusqu’à la fin de l’humanité. Tous sont destinés à entrer dans la vie éternelle.
Jésus, le Pasteur universel, envoie son Église pour rassembler toute l’humanité en un seul peuple. Même si elle exerce cette mission avec plus ou moins de succès et de conviction selon les lieux et les époques, l’Église contribue autant qu’elle peut à construire la communion de toute la famille de Dieu, à travers le temps et l’espace.
Dans ce quartier de Plaisance, la célébration du centenaire de Notre-Dame du Rosaire a certainement permis à beaucoup de paroissiens de découvrir ou de redécouvrir comment cette mission s’est déployée dans l’histoire locale. Ici, tout est parti de ces quelques personnes convaincues, qui se sont mobilisées et mises en route, non pas précisément pour organiser une communauté chrétienne coûte que coûte, mais d’abord pour apporter à une population misérable d’un quartier délaissé le minimum nécessaire à la dignité d’une vie humaine, et l’Évangile. C’est dans l’accomplissement généreux de cette mission d’enseignement, de catéchisme, d’éducation et de soins, que peu à peu une communauté chrétienne a pris sa consistance et que le dynamisme profond de toutes ces actions de solidarité s’est révélé pleinement.
Aujourd’hui on ne peut pas dire que ce quartier soit abandonné. C’est un quartier de Paris comme tous les autres, avec sa personnalité, sa vitalité, ses ressources et ses lieux forts. Restent qu’ici comme partout, vivent beaucoup d’hommes et de femmes dont les besoins sont peut-être moins apparents qu’il y a cent ans, mais n’en sont pas moins réels. Les détresses sont peut-être moins visibles qu’au début du XXe siècle, mais elles peuvent être plus profondes, parce qu’elles touchent souvent à la dimension morale. Un grand nombre voit peu à peu reculer l’espérance de réussir leur vie. Beaucoup doutent que leur vie ait un sens. D’autres encore désespèrent de trouver l’équilibre et le bonheur. Et, parmi ceux et celles qui sont venus d’autres pays et d’autres cultures, certains peinent encore à trouver leur place et leur légitimité pour vivre ce qu’ils sont dans une société si différente de celle qu’ils ont quittée.
Dans cet environnement, la communauté chrétienne est peut-être moins sollicitée sur le plan de la solidarité économique qu’il y a un siècle. En revanche, elle est toujours invitée de manière pressante à donner le témoignage d’une solidarité humaine profonde avec ceux et celles qui vivent alentour. Pour nous chrétiens, notre participation à la vie de la communauté, signe visible de la présence de l’Église en ce quartier, fait de nous des témoins et des acteurs d’espérance. Chacun et chacune d’entre-nous est invité à se demander comment il peut aider ses proches, ses voisins et son entourage, comment il peut mettre en pratique la solidarité humaine, et faire entrer ceux qui ne connaissent pas Dieu dans ce mouvement, afin qu’ils découvrent à travers le service de leur frère, ce Dieu qu’ils ignorent encore. Par-delà nos réalisations et leur développement dans le temps, la mission de l’Église nous entraîne à susciter, à soutenir et à encourager celles et ceux qui veulent essayer de faire quelque chose pour que la mort qui est à l’œuvre dans le monde soit vaincue par l’espérance de la vie.
En ouvrant pour le diocèse de Paris trois années de méditation, de travail et d’actions sous le titre de « Paroisses en mission », j’ai souhaité que chaque communauté chrétienne qui se rassemble le dimanche, découvre et approfondisse comment elle est appelée aujourd’hui à être témoin de la Bonne Nouvelle. Cette troisième année « Éthique et solidarité » veut être l’occasion de nouer des liens avec ceux et celles qui mettent en œuvre concrètement plus de solidarité dans notre société. Á travers cet engagement commun pour le bien de tous, apparaitra un peu mieux la vérité du Christ ressuscité, l’espérance qu’il représente pour tous les hommes, la joie qu’il apporte à notre vie. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Premier Dimanche de l’Avent – Année B - Dimanche 27 novembre 2011 – Sainte-Hélène (Paris XVIIIe)
Pour veiller en attendant la retour du Christ, nous ne pouvons nous résigner ou nous replier devant les drames de la vie des hommes. Nous avons toutes les ressources spirituelles pour traverser ces temps, en vivant de la prière, de l’attention aux autres et en sachant accueillir l’imprévu.
Frères et Sœurs,
Nous attendons le retour du Seigneur avec confiance. Nous savons qu’il viendra comme il l’a promis. La promesse de sa venue nous invite à une attitude active. Il ne s’agit pas simplement de protéger ce que nous avons en espérant que cela durera aussi longtemps que nous. Il s’agit de mettre en œuvre la force que nous avons reçue et de faire fructifier la grâce. Comme l’écrit saint Paul, « aucun don spirituel ne nous manque » (1 Co 1, 7). Nous pourrons donc tenir solidement jusqu’au bout. La persévérance dans la foi n’est pas le sommeil et le repos. Veiller ne signifie pas seulement ‘ne pas dormir’ mais surtout ‘faire quelque chose’.
La lecture du prophète Isaïe entendue rejoint beaucoup de situations que nous connaissons. Aujourd’hui, beaucoup d’hommes et de femmes connaissent la détresse. Celle-ci peut venir de la situation dans laquelle ils sont plongés ou des difficultés particulières qu’ils rencontrent dans leur vie. Mais elle est souvent celle d’un cœur découragé ou indifférent. Quand Isaïe écrit : « nous étions comme des feuilles desséchées » (Is 64, 5), il parle de ce dessèchement du cœur de l’homme qui se détourne de ceux qui l’entourent et de leurs besoins, et rend fataliste vis-à-vis de l’avenir. Un cœur desséché conduit au désespoir et à la tristesse.
Si notre cœur peut se durcir au point de devenir insensible, c’est parce que nous ne laissons pas couler en nous le dynamisme de l’amour et parce que nous refermons notre vie pour protéger notre tranquillité. Mais nous ne pouvons pas être tranquilles si nous sommes attentifs à tout ce qui se passe autour de nous et aux besoins de nos frères. Celui ou celle qui est lucide sur sa propre vie ne peut pas vivre dans l’insouciance.
« Nous étions desséchés comme des feuilles, et nos crimes, comme le vent, nous emportaient » (Is 64, 5). Le temps de l’Avent où nous préparons la venue du Seigneur est un temps pour sortir de cette tentation de l’indifférence. Se préparer à accueillir le Seigneur, c’est, comme le dit l’Écriture, recevoir « un cœur de chair à la place d’un cœur de pierre » (Ez 36, 26). Si nous ne voulons pas être comme ces feuilles desséchées emportées par la bourrasque et qui retombent on ne sait où, si nous voulons vraiment ouvrir nos cœurs à l’amour du Christ qui vient, il nous faut « prendre garde et veiller » (Mc 13, 33).
Pour comprendre ce que cela induit, je vous propose de prendre simplement quelques exemples de ce que nous pouvons faire nous mettre en garde et pour veiller.
Durant ces quatre prochaines semaines, nous allons nous préparer à accueillir le Christ en sa Nativité, afin que nos cœurs soient ouverts au moment où le Seigneur vient, pour que ne se reproduise pas ce qui s’est passé à Bethléem où « il n’y avait pas de place pour lui » (Lc 2, 7) et pour que le Christ puisse entrer dans notre monde et notre existence. Nous pouvons nous préparer à la venue du Christ en accordant plus d’attention à sa présence et à sa Parole. Dans ce temps de l’Avent, comme vous allez le vivre dans votre paroisse, nous pouvons passer plus de temps à prier, ou peut-être déjà ne pas oublier de prier ! Comme nous l’avons chanté dans le psaume, nous pouvons revenir avec confiance à la prière quotidienne, « fais-nous revenir Seigneur, … et nous serons sauvés » (Ps 79, 4). Pour nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu, nous pouvons reprendre un verset de l’Évangile de mémoire, même sans livre et sans papier. Rien ne vous empêche chaque jour de dire un verset, de le répéter et de le laisser pénétrer votre cœur.
Veiller, c’est nous rendre attentif à la venue du Christ, mais également à l’existence de nos frères. Dans nos familles ceci peut se vivre des parents vers les enfants, des enfants vers les parents, des époux l’un envers l’autre. Cela passe aussi par l’attention que l’on porte aux grands-parents, aux alliés, à notre famille large. Plus largement cette attention touche notre environnement et les gens avec qui nous travaillons. Est-il possible de travailler pendant des mois et des années à côté d’une personne, sans avoir jamais vraiment prêté attention à ce qu’elle vit, sans jamais l’avoir écoutée ? Et puis nous pouvons être attentifs aux besoins de tous ceux qui nous entourent. La collecte de la Banque alimentaire qui se déroule ce week-end est un signe par lequel ceux qui ont la possibilité de consommer sont invités à partager quelque chose avec ceux qui ont besoin d’être aidés pour vivre. Veiller cela signifie aussi regarder, comprendre et faire quelque chose ; ne pas fermer nos yeux et notre cœur. En effet, nous entendons beaucoup d’informations sans que ces nouvelles et les évènements qu’elles relatent pénètrent vraiment notre intelligence et notre vie. Comment puis-je y réfléchir pour décider de ce je peux faire ? Certes, je ne peux peut-être pas grand-chose et je ne suis pas forcément en situation de changer le monde, mais si je change ce que je peux changer à ma place, alors le monde changera. Veiller cela veut dire être attentifs aux appels qui nous atteignent et essayer d’y répondre avec générosité.
Et enfin, veiller, c’est aussi être disponible à l’imprévu. Nous vivons dans une culture où l’on cherche à se prémunir contre tout ce qui peut arriver. Même si nous constatons d’ailleurs que nous n’y arrivons pas, nous continuons à le désirer et à prendre toutes les précautions possibles et imaginables pour éviter les accidents, la misère, la maladie et tout ce qui pourrait bousculer notre existence. Mais si nous dépensions 10% de l’énergie que nous mettons à nous protéger de ce qui pourrait arriver pour nous préparer pour faire face à ce qui arrive effectivement, peut-être les choses iraient-elles beaucoup mieux ! La vie de l’homme ne consiste pas à empêcher que le monde tourne, mais plutôt à essayer de le faire tourner mieux. Cette disponibilité à l’imprévu nous permettra de faire ce que nous pouvons, selon notre âge, nos moyens, notre état de vie et les ressources que nous avons. Comme nous le dit saint Paul, ce qui va nous permettre de « vivre en communion avec le Christ » (1 Co 1, 9), ce sont « toutes les richesses, toutes celles de la Parole et toutes celles de la connaissance de Dieu » (1 Co 1, 5). Nous sommes privilégiés. Pas des privilégiés économiques ou des privilégiés de la sécurité, mais des privilégiés de la richesse de la Parole de Dieu. Nous sommes appelés à investir ce don gratuit que Dieu nous fait dans nos relations avec les autres, dans notre travail en ce monde et dans la vie de nos communautés.
Cette année, notre programme diocésain de « Paroisses en mission » porte sur « Éthique et solidarité ». Nous qui participons chaque dimanche à l’eucharistie, nous sommes invités à nous demander comment nous pouvons être plus solidaires. Il ne s’agit pas seulement de mettre un paquet de pâtes ou une boite de lait condensé dans un panier – ce qui est déjà très bien – mais de laisser les autres acquérir des droits sur notre vie. Nous devons nous laisser déranger et surprendre en accueillant l’imprévu, en étant ouvert à ce qui n’a pas été préparé et dont nous ne sommes pas protégés, en recevant celui qui vient au moment où nous ne l’attendions pas, le matin ou à minuit, le soir ou au chant du coq : il frappe à notre porte, saurons-nous lui ouvrir ?
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Deuxième Dimanche de l’Avent – Année B - Dimanche 4 décembre 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Le temps qui sépare les deux venues du Christ (à Bethléem et à la fin des temps) n’est pas une longueur inutile. Inscrite dans l’aujourd’hui du Salut, il est le temps de grâce offert pour la conversion de tous.
Frères et Sœurs,
Dieu est venu en notre chair en son Fils unique Jésus Christ. Il y a un peu plus de deux mille ans, le Seigneur a pris la condition humaine dans la nuit de Bethléem. Il reviendra à la fin des temps pour conclure l’histoire humaine et rassembler ceux et celles qui accueillent sa Parole et qui la vivent. Comme les générations d’hommes et de femmes qui nous ont précédés et qui nous suivrons, nous sommes situés entre ces deux avènements du Seigneur. Au cœur de l’histoire, nous essayons d’accueillir le Christ et de répondre à son appel par notre manière de vivre.
Mais quelle est la signification de cette succession de siècles qui séparent la mort, la Résurrection, l’Ascension du Christ et l’envoi de son Esprit de son retour glorieux. Le Salut n’a-t-il pas été accompli en plénitude dans le Mystère Pascal ? Pourquoi faut-il encore attendre des siècles pour que s’achève l’histoire humaine ? Ce temps doit-il nous permettre, comme l’écrit saint Paul, « de compléter en notre chair ce qui manque aux souffrances du Christ » (Col 1, 24) ? Ou bien Dieu veut-il se faire désirer ? Veut-il faire monter l’attente au cœur des hommes, comme une sorte de supplice qui s’étendrait au long des siècles ?
La deuxième épître de Pierre nous permet de répondre à ces questions. Elle nous ouvre d’abord à la signification du temps pour Dieu. Pour nous, le temps se compose de minutes, d’heures, de jours, de semaines, de mois, d’années et de siècles qui s’additionnent les uns aux autres et constituent un temps chronologique qui dure, et qui s’écoule, quelque fois trop lentement ou trop vite. Nous comprenons l’histoire humaine comme une succession d’époques qui ont chacune leur richesse et leur misère. Nous avançons dans le temps. Il y a un passé, un présent et un futur. Pour Dieu, il n’en est pas ainsi : « Pour Dieu, un seul jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour » (2 P 3, 8). Pour lui, le temps est un éternel présent et le jour d’aujourd’hui n’est pas différent de la nuit de Bethléem, ni du jour du retour du Christ à la fin des temps. En Dieu, il n’y a pas de durée, de succession d’époques et de longueur du temps, mais un même événement et un même dessein qui se déploient dans un acte unique, perpétuellement en accomplissement.
Ainsi, quand nous disons que nous nous préparons à accueillir la venue du Christ en célébrant sa Nativité, nous ne parlons pas selon notre conception du temps. Nous savons bien qu’il est venu et qu’il reviendra. Nous ne croyons pas qu’il va naître en nos paroisses dans la nuit du 24 au 25 décembre. Mais dans la logique de l’éternel présent de Dieu, la nuit de Noël 2011 est la même que la nuit de Bethléem. C’est le même âge, le même don que Dieu fait de lui-même en son Fils unique. C’est la même lumière qui déchire la nuit.
Ceci nous permet de mieux comprendre le sens du temps qui s’étend entre la première venue du Christ et son retour glorieux. Dieu ne nous a pas oublié comme l’écrit Saint Pierre : « Le Seigneur n’est pas en retard pour tenir sa promesse comme le pensent certaines personnes » (2 P 3, 9). Certains imaginent en effet que la manière d’agir de Dieu est semblable à la nôtre et que le déroulement de son dessein obéit à la logique des hommes. Ils le somment d’intervenir et annoncent avec témérité la date de la fin du monde (le 11 novembre 2011, 11/11/11, ou un autre jour).
Non, « Dieu n’a pas de retard pour tenir sa promesse, comme le pensent certaines personnes ; c’est pour vous qu’Il patiente : car il n’accepte pas d’en laisser quelques-uns se perdre ». (2 P 3, 9). Voilà la clef que saint Pierre nous donne pour comprendre le sens du temps que nous vivons. Notre temps est un temps de grâce, une durée supplémentaire pour que nous puissions nous convertir et nous disposer à recevoir le don de Dieu. C’est un temps donné pour nous employer à ce que tous puissent accueillir la Parole de Dieu. « Dieu n’accepte d’en laisser quelques-uns se perdre ; Il veut que tous aient le temps de se convertir » (2 P 3, 9). Le temps que nous vivons est le temps de la conversion, de l’ouverture du cœur et de la réforme de vie. C’est une chance, un temps d’espérance et non pas un temps de malédiction, de fatalité, de malheur et d’écrasement pour l’homme, même s’il comporte aussi des difficultés et des contraintes.
Pour nous convertir, pour comprendre le Salut et en vivre, nous avons besoin d’un temps qui s’écoule et qui dure. Dieu, lui, n’en n’a pas besoin. Mais il nous laisse le temps nécessaire pour nous permettre de vivre ce chemin de progression. Ce temps nous est donné pour préparer le chemin du Seigneur à travers le désert de l’histoire et de notre histoire, pour aplanir la route, araser les obstacles et combler les précipices. Comme le dit encore saint Pierre : « faites donc tout pour que le Christ vous trouve nets et irréprochables, dans la paix » (2 P 3, 14). Mettre notre vie au net, c’est la mettre en conformité avec la Parole de Dieu. Par là, au cœur de ce temps forcément ambigu, incertain et mêlé, se construisent peu à peu « le ciel nouveau et la terre nouvelle où résidera la justice » (2 P 3, 13).
Si nous laissons Dieu transformer nos cœurs, si nous nous rendons accessibles à la prédication de Jean-Baptiste qui appelait ses contemporains à la conversion pour le pardon des péchés, si nous essayons de mettre notre vie au net, de corriger ce qui est tordu, de remettre ce qui est sombre dans la lumière du Christ ; alors, peu à peu, le monde nouveau poursuit sa croissance au cœur de l’histoire des hommes.
Que le Seigneur nous donne de vivre de cette espérance et de trouver notre joie, non pas dans notre endurance, mais dans la patience de Dieu qui nous donne le temps nécessaire. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - À l’occasion du Centenaire du rattachement de l’école St Jean de Passy au diocèse de Paris - Jeudi 8 décembre 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Le sens de notre vie vient du projet d’amour que Dieu a sur chacun de nous de toute éternité. Avec la Vierge Marie, nous entrons dans ce dessein en écoutant la Parole de Dieu, en l’accueillant et en la mettant en pratique
Chers amis,
Autour de nous, beaucoup d’hommes et de femmes se demandent quel sens peut avoir la vie humaine : pourquoi vient-on au monde ? Dans quel but essayons-nous de conduire notre existence du mieux que nous pouvons ? Quel est la signification de tout cela ?
Le sens de notre existence
Nous savons qu’un certain nombre d’entre eux finissent par ne plus croire que leur présence en ce monde ait un sens. Ils se disent que notre existence est liée au hasard des processus naturels, qui ont fait qu’à un moment donné de l’immense histoire de l’univers, sur une petite planète, une forme de vie particulière est apparue. Mais ils ne cherchent pas à voir dans cette aventure plus qu’une rencontre d’éléments divers qui ont produit la vie humaine. Ceux et celles qui pensent ainsi finissent aussi par se dire que leur vie n’intéresse personne, même pas eux-mêmes. Et, tout naturellement pourrait-on dire, ils cèdent au désespoir et ne voient plus d’issue que dans la mort ou le suicide.
Cette description est particulièrement attristante. Elle est la forme caricaturale de l’aboutissement d’un questionnement qui existe cependant pour tout le monde. Á certains moments de notre vie, il arrive à chacun et chacune d’entre-nous de se demander si notre vie a un sens, et ce que ce sens peut être.
En célébrant la fête de la Vierge Marie, nous sommes invités à découvrir comment l’histoire personnelle d’une femme qui a vécu quelques dizaines d’années sur cette terre a pris un sens particulier aux yeux de toutes les générations humaines. Toutefois, la richesse de cette existence ne jaillit pas des qualités humaines exceptionnelles de la Vierge Marie, mais de ce que le chemin dans lequel elle s’est engagée nous fait percevoir le dessein de Dieu pour toute l’humanité. La foi chrétienne nous conduit à comprendre que l’existence humaine (celle que nous vivons comme nous pouvons dans le quotidien des jours) n’est pas seulement un accident des astres, mais l’accomplissement d’une volonté, d’un désir et d’un projet d’amour.
Le projet d’amour de Dieu pour chacun d’entre-nous
C’est ce que saint Paul nous dit quand il écrit que Dieu nous a préparés depuis les commencements, et que, avant toute chose, « Il nous a choisis avant la création du monde » (Ep 1, 4). Nous ne sommes pas un imprévu dans l’évolution du monde. Le monde a été conçu pour nous, pour que nous vivions. Nous sommes, d’une certaine façon, le point d’appui autour duquel tout le reste s’organise. Ce ne sont pas les astres qui donnent sens à notre vie. C’est notre vie qui donne sens aux astres.
Ainsi, même s’il peut nous arriver d’en douter certains jours, notre vie est une œuvre d’amour. Nous existons parce que Dieu nous aime et qu’Il a voulu nous faire exister comme ses interlocuteurs, parce qu’Il a voulu créer l’homme à son image et à sa ressemblance de toute éternité, avant que l’univers ne soit créé. Nous sommes venus à l’existence parce que l’amour que Dieu nous porte a trouvé sa forme et son expression dans l’amour d’un homme et d’une femme qui ont donné naissance à un enfant. Nous sommes vivants parce que notre père et notre mère se sont aimés, et que, dans cet amour, ils ont voulu notre vie. Nous vivons parce que cet amour de Dieu diffusé à travers toute l’histoire de l’humanité continue d’être le point d’appui et le support de toute notre vie.
Répondre à l’amour de Dieu
Alors, comment pouvons-nous répondre à cet amour de Dieu ?
Á travers son dialogue avec l’ange, la Vierge Marie nous fait découvrir que répondre à l’amour de Dieu, c’est écouter sa Parole, l’accueillir et la mettre en pratique.
Nous entendons la Parole de Dieu quand nous participons à la liturgie, quand nous méditons en lisant l’Écriture, l’Ancien et le Nouveau Testament, et en particulier l’Évangile. Nous entendons aussi la Parole quand nous partageons avec d’autres sur les textes de l’Écriture Sainte et que nous nous éclairons les uns les autres sur la manière de la comprendre.
Cette Parole est faite pour être accueillie et méditée. Nous ne la recevons pas simplement comme les informations du journal, de la radio, ou de la télévision, mais comme une parole d’amour qui est adressée à chacun d’entre-nous. Méditer la Parole de Dieu, cela veut dire faire silence, et laisser la Parole toucher notre esprit et notre cœur.
Enfin, comme la Vierge Marie, nous y répondons quand nous engageons notre liberté pour faire ce que Dieu nous demande. En accueillant et en méditant la Parole de Dieu, nous découvrons l’appel que Dieu nous adresse. Nous répondons à cet appel en conformant notre vie à ce que nous avons entendu et reçu, en construisant notre manière de vivre d’après ce qu’Il nous dit. Chacune et chacun d’entre-vous est destinataire de cette Parole. Vous êtes tous invités à accueillir cette Parole et à la laisser éclairer votre vie. Dans cette démarche, vous rencontrez des difficultés, ce qui est bien naturel. Tout le monde rencontre des difficultés. Mais la question n’est pas de savoir si la Parole de Dieu élimine les difficultés, mais de croire que nous sommes capables de nous appuyer sur la Parole de Dieu pour surmonter les difficultés.
Ce ne sont pas ceux qui disent : « ’Seigneur, Seigneur ! » qui entreront dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté du Père (Mt 7, 21). Ce ne sont pas ceux qui disent : « je suis chrétien » qui sont chrétiens, ce sont ceux qui, ayant reçu le baptême, vivent d’après la Parole de Dieu qu’ils reçoivent et laissent cette Parole construire leur vie. Comme Marie, ils font confiance à Celui qui les a appelés et ils Lui répondent avec joie. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Immaculée Conception de la Vierge Marie – Solennité - Jeudi 8 décembre 2011 - Fête du Chapitre et du Séminaire - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Depuis les origines, l’histoire des hommes est marquée à la fois par le drame du péché et par l’expérance du Salut. En Marie la Vierge Immaculée, l’histoire du Salut bascule des promesses à la réalisation des promesses.
Frères et Sœurs,
Les lectures de la Solennité l’Immaculée Conception nous font prendre conscience d’un double mouvement qui traverse l’ensemble de l’histoire humaine.
Après que le serpent eut tenté Adam et Eve et qu’ils eussent désobéi à Dieu, l’ensemble de leur descendance (toute l’espèce humaine) s’est trouvée prise dans le drame évoqué par le passage du livre de la Genèse que nous avons entendu. Dans un combat qui dure depuis les origines et se poursuivra jusqu’à la fin des temps, la liberté humaine doit se conquérir en dominant ce qui marque en nous la trace de la désobéissance initiale. Et notre personnalité blessée est entraînée à choisir plus souvent le mal qu’elle ne veut pas, plutôt que le bien qu’elle veut. Cette faiblesse qui caractérise l’existence humaine est à la fois son handicap et sa grandeur, puisque c’est par l’engagement de sa liberté que l’homme est appelé à surmonter sa tendance à se détourner de Dieu.
Mais, et c’est le second mouvement, dès le livre de la Genèse, Dieu annonce que cette faiblesse sera vaincue et que l’espèce humaine, ultimement, dominera le serpent. La révélation judéo-chrétienne, marquée de bout en bout par le drame du péché originel, sera le dévoilement de la manière dont Dieu fait échapper l’homme à cette malédiction. Ainsi, paradoxalement, les générations d’homme et de femmes à travers les siècles sont inscrites à la fois dans le contexte dramatique de cette rupture initiale, et aussi dans l’espérance de l’amour prévenant de Dieu. Elles sont au centre du dessein de Celui qui, « dès avant le commencement du monde » et la création du monde, a choisi ceux qu’Il appelle dans l’amour « à devenir saints et irréprochables sous son regard » (Ep 1, 4).
Parce que ces deux courants concernent les mêmes gens, habitent les mêmes cœurs et traversent les mêmes libertés, ils ont pu donner lieu à des interprétations parfois excessives. Mais Dieu n’a pas mis l’homme au monde pour la mort. Il ne l’a pas créé pour le conduire au désastre. Il n’est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Il a appelé l’homme à la vie pour lui faire connaître le bonheur et la joie sans fin d’être en communion avec Lui. Cette volonté initiale de Dieu, est antérieure même à la création, selon ce que saint Paul nous dit dans l’épître aux Éphésiens. Même si cela est mystérieux, ce dessein éternel enveloppe d’un manteau de grâces le drame de l’existence humaine.
Nous savons que notre liberté est blessée. Nous percevons bien que, entrer en communion avec Dieu et lui demeurer fidèles est pour nous un combat sans cesse à reprendre. Nous avons aussi compris que par nos propres ressources, nous ne pouvons pas espérer dominer l’ennemi du genre humain et devenir victorieux de celui qui nous agresse. Nous voyons que nous sommes marqués par cette rupture originelle.
Mais nous savons aussi que l’amour de Dieu, antérieur à cette rupture, ne s’est pas démenti après la rupture. Certes, Dieu a respecté la liberté qu’Il avait déposée au cœur de l’homme. Il a pris acte de la désobéissance et a laissé se dérouler la logique de cette désobéissance. Mais jamais, à aucun moment de l’histoire des hommes, la volonté éternelle de Dieu de sauver le monde ne s’est assoupie. Jamais Il n’a oublié ce qu’Il avait voulu. Jamais Il n’a abandonné le projet d’accomplir son dessein. Comme la Bible le rappelle, génération après génération, Dieu a proposé aux hommes des alliances renouvelées. Il leur a livré sa Loi de vie, pour qu’ils sachent comment mener leur existence. Il a suscité en leur cœur le désir d’une vie plus pure et plus belle. Il a soutenu à bout de bras, à travers les dégâts que le péché provoque dans l’histoire des hommes, l’espérance que rien n’est perdu définitivement.
Mais au terme, comment va-t-on passer de cette histoire dramatique à l’accomplissement de l’espérance et du Salut ? Comment va-t-on passer de Eve, la mère des vivants, à Marie, la mère du Rédempteur ? Comment va-t-on sortir de l’héritage de la rupture et entrer dans la Réconciliation ? « Comment cela se fera-t-il » (Lc 1, 34) ?
« Dès avant la création du monde », Dieu a tout disposé pour que les choses s’accomplissent selon sa volonté. Quand les temps sont venus, Il a suscité cette femme préservée de la rupture originelle pour que sa liberté soit intacte et plénière et qu’elle puisse totalement adhérer à l’appel de Dieu. « Qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38) dit Marie. À partir de ce moment, l’histoire des hommes bascule de sa phase dramatique à sa phase salvifique. À partir de ce jour, le Salut n’est plus un désir ou une nostalgie. Il devient une réalité de l’histoire en la personne de Jésus de Nazareth.
Une grâce exceptionnelle a été confiée à la Vierge Marie : celle de pouvoir accueillir l’appel de Dieu et d’y répondre. Notre grâce n’est pas de partager son immunité, mais d’entrer grâce à elle dans l’adhésion la plus pleine possible à l’appel de Dieu, dans l’offrande la plus totale possible de nos forces et de nos moyens. Pour nous, avec Marie, aujourd’hui encore, le Christ est annoncé, accueilli et célébré au cœur de l’humanité.
Frères et sœurs, rendons grâce à Dieu qui nous entraîne dans l’histoire du Salut par la puissance de l’amour éternel qu’Il porte à l’humanité exilée dans le temps. Oui, le serpent a mordu la femme au talon, il a blessé l’humanité. Mais par la grâce de Dieu, l’humanité se dresse sauvée et victorieuse.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Troisième dimanche de l’Avent – Année B - Dimanche 11 décembre 2011 - La Madeleine (Paris VIIIe)
L’Avent est un temps offert pour tourner notre regard vers Celui qui vient. Lui seul transforme nos vies et nous offre la grâce de témoigner de sa lumière.
Frères et Sœurs,
Pour la seconde fois, la liturgie des dimanches de l’Avent oriente notre regard et notre méditation sur la figure de Jean-Baptiste, le précurseur. Dimanche dernier, notre attention était centrée sur l’appel à la conversion lancé par Jean. Aujourd’hui, les lectures que nous avons entendues nous proposent une autre vision du ministère de Jean, qui complète cette invitation à changer quelque chose dans notre vie pour accueillir le Sauveur qui vient.
Quand nous parlons de conversion nous avons naturellement tendance à penser qu’il s’agit de quelque chose qui regarde notre vie. Il est heureux d’ailleurs que nous envisagions la conversion comme la mise en œuvre de notre capacité de réflexion et de discernement pour réviser notre manière de vivre et changer ce qui ne convient pas. Et ce faisant, nous contribuons à notre manière à la préparation des chemins du Seigneur, « en abaissant les collines et en comblant les ravins » (Is 40, 4).
Cette démarche induit donc un regard introspectif sur ce qui est déréglé dans notre existence et sur ce qui fait obstacle à notre vie dans le Christ. C’est pourquoi elle risque de nous entraîner dans une sorte de narcissisme spirituel. Notre engagement dans cet effort certes bien nécessaire peut nous faire penser que le chemin vers le Christ passe par nous, et qu’il peut être comme bloqué par nos limites et nos erreurs, qui nous attristent d’ailleurs d’autant plus que les années qui passent nous laissent avec le même besoin de conversion.
Aujourd’hui, l’Évangile et les paroles de Jean-Baptiste ne tournent pas notre regard sur nous-mêmes et sur les limites de notre existence, mais sur Celui qui vient. Le premier motif de toute conversion n’est pas d’abord notre perfectionnement personnel et la mise en œuvre de notre capacité à changer notre vie. Elle n’a pas pour objectif de nous orienter sur nous-mêmes mais de nous ouvrir à Celui que nous allons accueillir dans la célébration de la Nativité. Le Christ seul est le but, le motif et le fruit de notre conversion. C’est pour reconnaître Jésus de Nazareth, né à Bethléem, que nous sommes invités non pas simplement à corriger tel ou tel aspect de notre vie, mais à vivre une véritable metanoia au sens propre du terme : un retournement de notre regard, une orientation nouvelle de notre liberté et de notre attention.
La reconnaissance de l’identité de Celui qui vient relativise beaucoup les petits changements auxquels nous sommes invités, et que nous essayons de mettre en pratique. Il ne s’agit plus de mobiliser le Christ pour perfectionner notre vie, mais de laisser la venue du Christ irradier notre existence. Jésus est la vraie lumière. Aucun d’entre-nous, ni l’Église elle-même n’est la lumière. Nous sommes chargés de rendre témoignage à cette lumière.
En portant notre regard sur Celui qui vient, nous anticipons d’une certaine façon la joie de la Nativité. Ce temps que nous sommes appelés à vivre est tout entier rempli de la joie d’accueillir Celui qui va donner un sens nouveau à notre vie, et fortifier notre capacité à mener une existence nouvelle. C’est pourquoi la liturgie de ce troisième dimanche de l’Avent est toute entière traversée par l’expression de cette joie : « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu » (Is 61, 10 et Lc 1,46).
La venue du Seigneur est la cause de notre joie et le don de son Esprit nous consacre « pour porter la Bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la délivrance, aux captifs la liberté, et - enfin par-dessus tout - annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur » (Is 61, 1). Cette année de grâces que nous inaugurons en ce Temps de l’Avent s’écoulera tout au long de l’année 2012 jusqu’à la fin du cycle liturgique. Au sens propre du terme, Dieu nous fait grâce pendant un an pour que nous puissions entrer dans la vie nouvelle qu’Il nous propose.
De même, saint Paul écrit aux Thessaloniciens : « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance » (1 Th 5, 16-18). Puisque la perspective de la venue du Christ est la source de notre joie, la dimension décourageante ou troublante de la conversion à laquelle nous sommes invités, se transforme en un sentiment de délivrance et de libération. Ceux et celles qui, comme nous, attendent la venue du Christ et préparent leur cœur à sa lumière, ne sont pas plongés dans le désarroi ou la tristesse. Ils sont plein d’espérance car ils savent que Celui qui vient est le Messie. Nous ne sommes pas le Messie. L’Église n’est pas le Messie. Notre mission, comme celle de Jean-Baptiste, est d’annoncer la venue du Christ et de redire que Dieu est resté fidèle à son Alliance et qu’Il va accomplir ce qu’Il a annoncé par les prophètes.
« L’Esprit de Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction » (Is 61, 1). Cette promesse du prophète Isaïe va s’accomplir dans la personne de Jésus au moment de son baptême. Elle va s’accomplir pour tous ses disciples au moment de la Pentecôte. Elle s’est aussi accomplie pour le peuple de ceux qui sont venus ensuite, et pour chacun et chacune d’entre-nous dans notre baptême et notre confirmation, dans lesquels nous avons reçu la plénitude de l’Esprit pour devenir témoins du Christ qui vient.
Nous vivons une époque difficile. Aujourd’hui même, beaucoup de gens nourrissent crainte ou anxiété à l’égard de l’avenir. Chacun se demande ce qui va arriver et comment notre humanité saura le vivre. Ces inquiétudes peuvent concerner la situation économique, la préservation de l’environnement ou encore chacune de nos existences (que vais-je devenir ? Vais-je bénéficier d’une bonne santé ? Trouverai-je les soins nécessaires ?) Nous vivons cette préoccupation pour nous-mêmes mais également pour nos proches et pour ceux qui nous entourent. Ce souci est d’ailleurs humain, normal et compréhensible.
Mais notre foi au Christ nous laisse-t-elle tomber de l’inquiétude dans la crainte et de la crainte dans l’angoisse ? Ne pouvons-nous pas plutôt prendre acte de cette préoccupation qui habite toujours le cœur de l’homme et orienter notre regard sur le changement radical qui survient, qui est survenu, et qui surviendra lorsque le Christ entre dans l’histoire des hommes, plutôt que de chercher tout seul des moyens de changer les choses ? Si nous croyons vraiment que dans la nuit de Bethléem le Fils de Dieu s’est incarné, que Jésus de Nazareth est mort et ressuscité pour notre vie, et que la puissance de son Esprit sublime les faiblesses de l’homme et lui permet de surmonter ses difficultés, alors nous pouvons nous aussi nous laisser porter par la joie de ceux qui attendent le Christ.
« N’éteignez pas l’Esprit » (1 Th 5, 19) nous dit saint Paul, « discernez la valeur de toute chose » (1 Th 5, 21). Cette joie nous permet de relativiser un certain nombre d’événements de notre propre vie et de la vie du monde. Elle nous donne de comprendre qu’à travers ces événements, Dieu accomplit son œuvre, qu’Il nous prend dans son amour et nous permet d’avancer avec confiance vers la venue du Messie.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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