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Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe de minuit - Noël - Samedi 24 décembre 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Dans le Mystère de Noël, Dieu nous manifeste son amour en partageant notre condition humaine. Il le fait dans le signe d’un nouveau né. Aussi fragiles et attaqués que nous soyons, nous pouvons offrir notre faiblesse pour qu’elle rejoigne la faiblesse de cet enfant, et qu’avec Lui nous aimions et donnions le signe qu’un monde nouveau est commencé.
Frères et Sœurs,
La Bonne Nouvelle que nous célébrons en cette nuit de Noël est que Dieu est venu habiter parmi les hommes. Cet enfant né à Bethléem, à qui Joseph a donné le nom de Jésus, est le Fils de Dieu.
Autour de nous, certains s’interrogent pour savoir si Noël est une fête religieuse. C’est qu’ils sont devenus amnésiques ! Ils font la fête mais ne savent plus pourquoi. Et cette fête finit par être une caricature de fête, dans laquelle le bruit remplace le vide. Si l’on se réjouit en oubliant la cause de notre joie, alors celle-ci se change en amertume.
La Bonne Nouvelle est une lumière dans les ténèbres du monde. Ce peuple qui marchait dans la nuit dont parle le prophète Isaïe, c’est Israël, et, à travers lui, c’est l’humanité toute entière. « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière » (Is 9, 1). Au cœur de la nuit de Bethléem, la naissance de Jésus apporte une lumière pour le monde. Dans l’Évangile, Jésus dira de lui-même : « Je suis la lumière du monde » (Jn 8, 12).
Cet enfant emmailloté et couché dans une mangeoire est une source de lumière au cœur de la nuit. Brusquement, au fond de la misère et du désespoir des hommes, une source d’espérance a jailli : Dieu n’a pas oublié l’humanité ! Tant de gens se représentent Dieu comme un être qui veut le mal de l’homme, un être dangereux. Et ils pensent qu’il est tellement nocif qu’ils essayent de l’oublier ou de l’évacuer, de faire silence sur Lui.
Mais de tous temps, Dieu se manifeste aux hommes comme un Dieu de vie. Il a donné l’existence à notre univers et est à l’origine de toute chose. Il a établi l’homme et la femme au sommet de la création pour qu’ils maitrisent ce monde et lui fassent porter son fruit. Il a aussi donné à Moïse les Paroles de vie, les « dix Commandements », pour indiquer aux hommes comment marcher à travers l’histoire. Il a envoyé des prophètes, l’un après l’autre, pour renouveler l’attachement de son Peuple qui s’éloignait de Lui, comme il nous arrive de nous éloigner de Lui.
Enfin, après tout cela, Il a envoyé son Fils unique, qui Lui est semblable en tout. Ce Fils, c’est Dieu Lui-même venu partager la condition des hommes pour que nous comprenions à quel point Il nous aime. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils dans le monde » (Jn 3, 16). Jésus n’est pas venu « pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé » (Jn 12, 47). C’est la miséricorde et l’amour de Dieu pour l’homme qui prend chair dans cette nuit de Bethléem, et qui prend chair aujourd’hui, pour nous, en 2011, en cette nuit de Noël.
Nous connaissons, nous aussi, les ténèbres dans lesquelles l’humanité chemine : les famines, les maladies endémiques, les catastrophes… Chaque jour nous apporte sa ration de malheurs. Nous savons aussi que notre société traverse aujourd’hui une crise importante, alors que l’argent, qui pouvait apparaître comme la source du salut, fait défaut. Ceux qui avaient mis leur confiance dans leurs coffres-forts sont restés les mains nues lorsque leurs coffres-forts se sont vidés. Tout ceci suscite notre inquiétude. C’est bien normal. Et beaucoup se demandent de quoi demain sera fait. Ils ne savent pas comment ils vont survivre si leurs points d’appui se sont effondrés.
En plus des malheurs collectifs, nos existences sont traversées par des malheurs privés : les ruptures qui bouleversent tout, les trahisons, les mésententes, l’adversité, la maladie, la dégradation des conditions de vie… Même si ces difficultés sont discrètes ou même secrètes, elles peuvent faire qu’un homme ou une femme se sente attiré par le vide, marginalisé, néantisé. Combien de nos contemporains ont ce sentiment de ne pas compter, de n’être plus rien, ni pour les grands de ce monde, ni pour leur voisinage, ni pour leurs plus proches, ni même à leurs propres yeux ? Oui, il nous arrive de toucher le fond des ténèbres et de la nuit !
Dans ces ténèbres une lumière a resplendit. Là où les hommes éprouvent leur dénuement de la façon la plus cruelle, là où il leur semble que rien ne peut être pire, Quelqu’un est venu vivre avec nous et a pris la dernière place, la place la plus mauvaise, la plus basse, la plus méprisée. Il est né dans le dénuement. Il est mort dans le dénuement. C’est Jésus de Nazareth, né à Bethléem, mort à Jérusalem, ressuscité et vivant aujourd’hui.
Tout au long de l’année, nous allons entendre des gens qui vont nous promettre de garantir notre avenir. Ils sont sans doute sincères, mais nous savons qu’ils ne le peuvent pas. Ce n’est pas qu’ils en soient incapables, mais ce n’est pas leur mission ! C’est une illusion de confondre la gestion du présent avec la promesse de l’avenir. Mais nous avons tellement besoin de nous entendre dire que l’avenir est garanti, que nous finissons par croire à ces illusions.
En cette nuit de Noël, soyons bien conscients que la seule garantie d’avenir, c’est Dieu. Et cette espérance est cautionnée par le fait que Lui, qui n’avait besoin de rien, est venu partager notre condition. Nous pouvons être bouleversés, attaqués, mal à l’aise, dérangés, privés ou dénudés… Mais nous ne sommes pas abattus, parce que nous savons en qui nous avons mis notre espérance. Nous ne nous appuyons pas sur la force des armées, la puissance économique, l’artifice de la pensée abstraite ou les ressources matérielles que nous avons pour garantir l’avenir de l’homme. Nous nous appuyons sur le simple signe que Dieu nous a donné « un enfant nouveau-né couché dans une mangeoire » (Lc 2, 14). Celui qui a vraiment changé l’histoire, c’est un enfant. Le seul levier pour faire changer quelque chose à la vie des hommes n’est pas la puissance de ce monde mais celle de l’amour.
Si nous croyons que cet enfant couché dans une mangeoire est vraiment le Sauveur des hommes, alors nous devons nous aussi nous engager dans le chemin de l’amour. Nous n’avons pas besoin de démontrer quoi que ce soit. Notre mission est de témoigner que l’amour est plus fort que tout, que des hommes et des femmes, si faibles, pauvres et démunis qu’ils soient, donnent le signe qu’ils sont capables d’aimer. Si l’amour était un peu plus aimé le monde serait bouleversé !
En cette nuit, frères et sœurs, devant Celui qui nous manifeste son amour en partageant notre condition humaine, offrons notre pauvreté pour aimer un peu mieux, un peu plus, un peu plus réellement. Offrons notre faiblesse pour qu’elle rejoigne la faiblesse de cet enfant, et qu’avec Lui nous donnions le signe qu’un monde nouveau est commencé.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Vœux perpétuels et temporaires des Sœurs Bénédictines de Montmartre - Samedi 7 janvier 2012 - Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (Paris XVIIIe)
Dans la venue des mages vers l’enfant Jésus se manifeste que le Christ est la vérité que recherche toute sagesse humaine humble et honnête. Notre mission de chrétien implique donc de rendre notre vie de foi accessible à l’intelligence de ceux qui nous entourent.
Frères et Sœurs,
Les premiers chapitres de l’évangile de saint Luc et de l’évangile de saint Matthieu nous parlent du commencement de la vie de Jésus. La fonction de ces récits n’est pas d’abord de nous informer sur la manière dont les choses se sont passées. Ils visent avant tout à nous faire découvrir comment le sens de la mission du Christ est manifesté dès le début de son existence humaine : sa conception par l’Esprit Saint, sa naissance à Bethléem et les premières années de sa vie à Nazareth manifestent que l’incarnation du Fils unique de Dieu est l’accomplissement du Salut annoncé par les prophètes en faveur d’Israël et de toutes les nations de la terre.
C’est pourquoi la visite des mages venus d’Orient (Mt 2, 1) auprès de l’enfant Jésus prend une signification particulière. Ces mages sont des savants et des sages : ils ont réussi à trouver par eux-mêmes le chemin du Seigneur. Leur démarche manifeste la capacité de l’intelligence humaine à saisir le mystère de la vie. En scrutant le ciel, les mages veulent découvrir l’orientation de l’histoire des hommes. Leur recherche, conduite avec intelligence et sagesse, et avec les moyens scientifiques dont ils disposaient, les a conduit à identifier puis à suivre le signe de l’étoile qui les a conduit à Jérusalem, où ils espèrent découvrir le roi des Juifs qui devait naître.
« Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant Lui » (Mt 2, 2). Dans l’Évangile, la démarche des mages ne trouve aucun lien explicite avec la tradition de l’Ancien Testament et avec les prophéties d’Israël. C’est pourquoi elle symbolise la rencontre, autour de la personne de Jésus, des sagesses humaines qui cherchent avec honnêteté le chemin de l’accomplissement de l’existence de l’homme, et de la Révélation divine réalisée dans la personne du Christ en qui s’accomplissent les prophéties d’Israël.
La présence des mages adorant l’enfant Jésus dans la grotte de Bethléem manifeste que la naissance, l’existence et la mission de Jésus sont le lieu de la rencontre de la Révélation divine et de l’intelligence humaine. Le long chemin qu’ils ont parcouru et qui les conduit à Jérusalem puis à Bethléem, annonce le long chemin que tant d’hommes et de femmes vont parcourir au cours des siècles. Partant de leurs interrogations, de la réflexion de la sagesse ou de la philosophie, ils cheminent vers l’éclatante vérité manifestée dans la personne de Jésus. Même quand ils ne connaissent pas encore le Seigneur ou quand ils ne sont pas encore prêts à l’adorer, leur recherche est mue par un appel à la vérité et au bonheur. S’ils suivent cet appel avec humilité et générosité, en s’appuyant sur les impulsions de l’intelligence humaine et en acceptant de purifier en elle ce qui est volonté de domination ou perversion, ils s’approchent progressivement de cette vérité manifestée dans le Christ en qui se réalise toute les promesses faites à Israël.
La possibilité de cette rencontre entre la Révélation positive de l’Écriture Sainte et la recherche hésitante et insistante de l’intelligence humaine est essentielle pour définir notre situation de chrétiens dans ce monde et notre mission d’évangélisation. Elle rejoint en effet la question de l’élection qui se pose aujourd’hui avec force et d’une manière toujours nouvelle : l’accomplissement du dessein divin à travers l’élection successive d’Abraham, de Moïse, des rois et des prophètes est-il la mise à part d’un reste choisi par rapport à l’humanité, ou porte-t-il la promesse de l’accueil de toutes les nations de la terre, comme l’annonçait le prophète Isaïe (Is 60, 3) ? Notre foi chrétienne est-elle un produit tout à fait exceptionnel, mais réservé à notre usage et à notre seule compréhension ? Ou bien est-elle réellement une expérience humaine qui peut s’exprimer en des termes accessibles à une raison humaine ouverte et sans a priori ?
Nous voyons bien que répondre positivement à cette dernière question nous fait échapper à la tentation de nous enfermer dans une consommation interne de la Révélation de Dieu, et nous évite d’être acculés à regarder avec indifférence, ou parfois avec crainte et hostilité, les tentatives de l’humanité pour progresser dans la connaissance de la vérité. Aujourd’hui beaucoup des hommes et les femmes qui nous entourent ne partagent pas notre foi et n’ont pas accès (encore) à la Révélation positive. Mais comment peuvent-ils reconnaitre dans l’expérience chrétienne une réalité humaine qui ait un sens à leurs yeux ou qui interroge leur propre existence ?
Même si cette question concerne l’Église toute entière dans sa mission universelle, elle prend un relief particulier au moment où nous célébrons les vœux temporaires ou définitifs de six de nos sœurs. Cet engagement doit-il apparaître nécessairement incompréhensible à nos concitoyens Est-il suffisant qu’il ait du sens à nos propres yeux ? Ne devons-nous pas chercher ce qui, dans l’intelligence humaine, lui permet de comprendre ce qu’il y a d’exceptionnel dans l’engagement radical de la liberté à la suite du Christ ? Comment la mise en œuvre de cet engagement dans une congrégation précise avec son charisme, ses œuvres et sa spiritualité, peut-elle parler à des hommes ou des femmes qui ne partagent pas notre foi ?
Nous portons cette question non comme une réflexion résolue, mais comme une interrogation stimulante. Traduire en termes banals et compréhensibles par tous ce qu’il y a de tout à fait exceptionnel dans cette expérience serait comme une trahison par rapport à ce qu’il a d’absolument original. Cependant nous sommes constamment sollicités pour mettre en œuvre notre engagement à la suite du Christ d’une manière qui soit significative pour l’humanité qui nous entoure. Nous ne voulons pas former une Église ésotérique, mais des communautés religieuses inintelligibles. Nous voulons que notre existence chrétienne soit lisible. C’est pourquoi toute communauté religieuse est appelée à montrer en toute simplicité et modestie la figure humaine de ce qui est vécu dans l’engagement radical des vœux perpétuels ou des premiers vœux.
Tout ceci constitue un enjeu considérable et une sollicitation permanente pour notre foi. Puisque nous ne formons pas des communautés closes et imperméables, mais des communautés ouvertes, nous devons être capables d’accueillir les questions, les paroles, les gestes, quelques fois les critiques, les agressions ou la violence de ceux qui ne connaissent pas le cœur de notre expérience.
Cette invitation se fait particulièrement pressante dans cette basilique vouée par construction à l’adoration permanente du Christ (ce qui est au cœur de la foi chrétienne) et devenue par les circonstances un lieu où passent des milliers et des milliers d’hommes et de femmes du monde entier. Certains partagent notre foi et comprennent le sens de l’adoration, d’autres sont complètement ignorants de notre foi et de ses signes, mais capables cependant d’identifier quelque chose des gestes que nous faisons, de ce que nous disons et de ce que nous chantons. En deçà d’une rencontre d’intelligence et de pensée, il y a l’appréhension de la foi que nous manifestons dans l’acte d’adoration, et dont nous sommes les porteurs pour notre génération. Voir des hommes et des femmes attirés par l’amour manifesté par Dieu dans l’Eucharistie, c’est déjà entendre quelque chose du message du Christ. Mais encore faut-il que ce que nous faisons exprime ce que nos cœurs veulent vivre et ce que nos paroles disent ! Nous devons être porteurs du signe de Dieu pour contribuer à la rencontre de l’intelligence et de la sagesse humaine avec le Christ vivant.
Frères et sœurs, en priant pour nos sœurs qui vont prononcer leurs vœux, nous prions pour toutes les sœurs de la Congrégation. Nous prions aussi pour tous les chrétiens qui sont appelés à être témoins du Christ. Nous prions pour tous ceux qui ne connaissent pas Dieu mais qui cherchent avec sincérité le chemin de la vérité et du bonheur. Que le Seigneur permette que notre existence soit un signe de sa présence. Amen.

+ André cardinal Vingt-TROIS, archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Messe inaugurale de l’année jubilaire du Centenaire de la consécration de l’église Sainte-Anne de la Butte-aux-Cailles – Épiphanie du Seigneur - Dimanche 8 janvier 2012 - Sainte-Anne de la Butte-aux-Cailles (Paris XIIIe)
Comme les mages dans la crèche, notre Église dont être le lieu où sont accueillis ceux qui cherchent la vérité. Comme les églises de pierre bien visibles, la vie chrétienne de nos communautés est un signe qui doit étonner et attirer.
Frères et Sœurs,
Les Mages qui se sont mis en route vers Jérusalem représentent les nations païennes. Les enfants qui ont apporté tout à l’heure les statues devant l’icône de la Sainte-Famille symbolisent eux-aussi les peuples en marche vers le Christ. C’est par leur réflexion et leur capacité à scruter le ciel que les Mages ont été conduits à entreprendre ce long voyage depuis l’Orient, lorsqu’ils ont vu se lever une étoile particulière. Leur démarche ressemble à celle de tant d’hommes et de femmes à travers les âges qui cherchent à comprendre leur existence, à connaître la vérité et le chemin qui conduit au bien et au bonheur. Dans cette entreprise beaucoup investissent des forces, du travail, du temps, et une part importante de leur vie.
Les Mages qui viennent reconnaître le roi des Juifs n’appartiennent pas au peuple d’Israël. Ils n’ont reçu ni les prophéties, ni la révélation biblique adressée au Peuple élu. C’est pourquoi leur venue à Bethléem pour adorer le Christ est donc le signe de la rencontre entre la sagesse humaine et la révélation divine.
Les prêtres de Jérusalem consultés par Hérode sur le lieu où devait naître le Messie lui donnent les renseignements puisés dans la tradition biblique. Même si, comme la suite de l’histoire le montrera, les intentions d’Hérode n’étaient pas pures, il transmet à son tour ces informations aux Mages et se fait messager de la Révélation pour ces hommes en recherche de Dieu. Ce contact entre la sagesse païenne et la Révélation chrétienne dans la personne de Jésus de Nazareth est pour l’évangéliste un signe prophétique : la mission du Christ ne concerne pas seulement le Peuple élu. Elle est ouverte à toutes les nations, à toute l’humanité.
Cette universalité de la mission du Christ est au cœur du basculement de ce que saint Paul appelle « la révélation du mystère » (Ep 3, 2) : l’élection dont est l’objet le peuple d’Israël s’ouvre à la totalité des nations, « les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus » (Ep 3, 6). Cette rencontre entre la sagesse des hommes qui vivent en dehors de la révélation, et ceux qui en sont les bénéficiaires est donc manifestée dès la naissance du Christ. Ces évènements révèlent ce que sera la mission du Jésus au cours de son ministère public. Ils prophétisent aussi la nature de l’Église que Jésus va fonder. Comme l’enfant de la grotte de Bethléem, l’Église doit être ce lieu où la recherche des hommes rencontre la manifestation du don de Dieu. Comme le Christ, l’Église doit être ouverte à cette quête de la Vérité parfois hésitante, fluctuante ou pervertie, qui demeure au cœur de l’humanité, et témoigne du désir de vie et de bonheur inscrit en elle par Dieu depuis la Création.
Cette rencontre est le cœur de la mission de l’Église. Elle définit le sens de l’évangélisation : annoncer l’Évangile, c’est ouvrir la richesse de la Révélation à la multitude de l’humanité. Chacune de nos communautés chrétiennes à travers les âges, reçoit la mission d’être ce lieu de rencontre. Dans ce quartier de Paris, votre paroisse de Sainte-Anne est appelée à permettre que le don de Dieu, l’accomplissement de ses promesses dans le Christ et la manifestation de la richesse de sa miséricorde et de son amour rejoignent l’attente d’une humanité qui ne le connait pas ou vaguement, qui l’ignore ou qui le recherche de manière hésitante ou imparfaite.
Nous ouvrons aujourd’hui la célébration du centenaire de cette église. Mais pourquoi planter une église au milieu du tissu urbain ? Est-ce simplement pour bâtir un refuge pour que les chrétiens se retrouvent entre eux et puissent se réjouir entre eux de la grâce qui leur est faite ? Ou bien est-ce un signe de l’ouverture de cette grâce à la multitude des hommes ? Passer d’une église-ghetto à une église-rencontre, c’est engager notre expérience chrétienne dans la mission et l’évangélisation. Nous ne sommes pas sélectionnés par Dieu pour constituer un isolat séparé des hommes et des femmes qui nous entourent. Nous sommes choisis, appelés et consacrés par Dieu pour devenir l’instrument de la manifestation de sa présence, de son amour et de son appel.
La fonction première d’une église comme Sainte-Anne, placée au cœur de la ville, est de donner un signe visible de ce que Dieu donne et propose aux hommes. Nous savons que cette intention ne rend pas pour autant ce signe compréhensible par tous et ne nous oblige pas à réduire l’originalité de notre expérience pour qu’elle devienne intelligible à tout le monde. Mais la réalité même de notre expérience visible ainsi au cœur de la ville est un signe pour tous. De même que le bâtiment de notre église est bien marqué dans le tissu architectural de Paris, la communauté que nous constituons (qui se rassemble dans cette église) doit être bien visible dans le tissu quotidien de l’existence des hommes. Chacune et chacun des membres de notre communauté est appelé à être témoin du don de Dieu à travers sa manière de vivre, sa manière d’entrer en dialogue avec les autres, sa manière de mettre en œuvre la charité du Christ…
En vous invitant il y a trois ans à « Paroisses en mission », j’avais précisément l’intention de faire croître dans les communautés chrétiennes qui se réunissent chaque dimanche, le désir de vivre de façon plus active la dimension missionnaire de leur vie chrétienne. Nous recevons de Dieu la capacité d’être témoins de la foi au milieu des circonstances de l’existence, dans nos familles, nos réseaux d’amitié, nos immeubles, notre travail, notre société, et partout où des chrétiens sont à l’œuvre. Par nous, Jésus ouvre ses bras pour accueillir les nations païennes. Il dépend donc de nous que cette présence chrétienne dans le monde soit significative et compréhensible. Par le Christ, notre vie se fait provocante, au sens où elle va aider des gens à se poser des questions : comment se fait-il qu’en 2012, des hommes et des femmes ordinaires puissent croire à la réalité du Christ vivant ? Est-il possible qu’aujourd’hui, dans les conditions que nous connaissons, des hommes et des femmes ne se referment pas sur leur bien mais se mettent au contraire à la disposition des autres ? Comment des hommes et des femmes donnent-ils le signe de l’amour du prochain et de leur volonté de venir en aide à leurs frères ?
Voilà notre mission et l’héritage que nous recevons de ceux qui nous ont précédés. Votre église paroissiale est l’héritage d’un siècle de travaux persévérants. Notre Église diocésaine de Paris est l’héritage de plusieurs siècles de labeur pastoral fidèle. L’Église du Christ est le fruit de la longue histoire d’amour entre Dieu et l’humanité. Aujourd’hui, c’est à nous qu’il est donné de donner chair à cette promesse d’Alliance. À nous, qu’il est donné de manifester au monde que l’Église est un lieu ouvert où l’homme peut poser ses questions, chercher des réponses, être accueilli dans ses difficultés comme dans ses espérances, et découvrir peu à peu qui est cet enfant dans le crèche, donné aux hommes comme signe de la miséricorde de Dieu.
Frères et sœurs, célébrer cette année de jubilé n’est pas simplement un geste commémoratif. Nous ne cherchons pas à nous réjouir d’avoir tenu pendant cent ans, ou d’avoir amélioré peu à peu cette église. Célébrer le jubilé est d’abord l’occasion de nous demander : que faisons-nous de ce que nous avons reçu ? Comment n’en faisons-nous pas un patrimoine gelé, mais la source d’un dynamisme nouveau, un héritage fructifié, distribué et ouvert ?
Votre communauté, en faisant mémoire de tout ce qu’elle a reçu, est appelée à être elle-même une source de vie pour ceux qui l’entourent. Rendons grâce au Seigneur qui nous donne de participer à la mission de l’Église. Rendons-lui grâce de nous avoir choisis pour être aujourd’hui les témoins de la foi.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Deuxième Dimanche du Temps Ordinaire – Année B - Dimanche 15 janvier 2012 - Saint-Albert-le-Grand (Paris XIIIe)
On ne découvre pas Dieu tout seul. Chacun a besoin d’être guidé par l’Eglise pour répondre à l’appel de Dieu. Ainsi, le Christ vient vers nous et nous invite à demeurer avec lui.
Frères et Sœurs,
Aujourd’hui nous commençons le parcours des dimanches du Temps ordinaire, qui nous conduira jusqu’à la fin du mois de novembre 2012 et nous fera parcourir semaine après semaine la vie publique du Christ. Á travers l’évangile de saint Marc (principalement), nous suivrons Jésus pour entendre à nouveau son enseignement et redécouvrir les gestes qu’il a faits et les signes qu’il a donnés. Avant d’entrer dans ce long récit, la liturgie de ce jour, à travers l’évangile de Saint Jean, veut nous aider à adopter une attitude première, qui nous permettre d’entrer dans la relation avec le Christ, d’accueillir ce qu’il dit et de nous attacher à sa personne.
Cette démarche pour (re)fonder notre relation au Christ est engagée quand Jean-Baptiste désigne Jésus à ses disciples en leur disant : « Voici l’Agneau de Dieu » (Jn 1, 36). Ceci nous fait comprendre une première chose : on ne découvre pas Dieu tout seul. C’est d’ailleurs ce que la première lecture du livre de Samuel nous annonçait. On peut désirer rencontrer Dieu et le chercher de toutes sortes de façons. Ce qui nous atteint et ce que nous entendons peut nous donner le sentiment d’un appel et peut rejoindre notre désir de donner un sens et une lumière à notre vie. Mais tout cela restera inopérant si nous n’apprenons pas petit à petit à interpréter ces événements et ces paroles, et à comprendre qu’à travers eux, nous ne sommes pas dans une sorte de rêve (comme pouvait le croire Samuel), mais devant une parole qui vient de Dieu.
Pour le jeune Samuel, le prêtre Élie va être celui qui l’aidera à comprendre le sens des mots qu’il a entendus. Dans son sommeil, il a été appelé par son nom et croit que c’est Élie qui a besoin de lui. Á trois reprises, il se lève et va vers le vieux prêtre. Celui-ci comprend alors que Samuel ne rêve pas, mais que la parole qu’il entend vient de la part de Dieu. Élie lui explique alors comment y répondre, en disant : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (1 S 3, 9).
Dans la construction de notre relation avec Dieu, nous percevons des signes et des paroles. Mais nous ne savons pas trop qu’en faire. Nous croyons qu’il s’agit simplement des échos des événements de notre vie ou des paroles que nous échangeons. Nous ne sommes pas préparés ni prêts à y reconnaître un appel de Dieu, soit que nous ne le connaissions pas encore très bien, soit que nous l’ayons connu puis oublié, soit que nous ne sachions pas le reconnaître et l’identifier. Nous voyons des choses et nous entendons des mots. Mais où est Dieu dans tout-cela ?
Il faut bien que nous soyons aidés pour reconnaître sa présence. Nous avons besoin de cette première initiation qui nous éclaire sur le sens de ces événements et de ces paroles. Quelqu’un doit nous guider (nous tenir par la main) pour nous introduire dans la relation avec Dieu et nous dire : « Tu diras : ‘Parle, Seigneur, ton serviteur écoute’ ».
Cette aide qui nous introduit à la rencontre avec Dieu, nous la recevons dans notre vie en Église, à travers la célébration de l’Eucharistie, dans le partage de la Parole de Dieu en groupe, dans nos vies d’équipes chrétiennes, ou, pour les enfants et les jeunes, dans leurs rencontres du catéchisme et de l’aumônerie.
Dans l’Évangile de saint Jean, c’est Jean-Baptiste qui remplit ce rôle. Il est venu en avant de Jésus pour préparer l’accueil du Messie d’Israël. Il a rassemblé des disciples autour de lui. Il a été témoin d’un signe de Dieu au moment du baptême de Jésus. C’est pourquoi, lorsque Jésus passe, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu » (Jn 1, 36). Jean ouvre à ses disciples le chemin d’accomplissement de ce qu’il avait dit : « Il faut que lui grandisse et que moi je diminue » (Jn 3, 30). Il les invite à se tourner non pas vers celui qui indique la direction (le poteau indicateur), mais vers le but que celui-ci désigne. Jean oriente ses disciples vers un autre, vers celui qui est le véritable terme de leur vie. Et parmi les disciples de Jean (combien étaient-ils ?), deux d’entre eux s’approchent de Jésus.
Pour suivre Jésus dans sa vie publique et comprendre qu’il accomplit les promesses de Dieu, il nous faut aller vers lui. C’est lui alors qui prend la parole et nous demande, comme il demande aux deux disciples : « que cherchez-vous ? » (Jn 1, 38). Nous sommes comme les deux disciples de Jean-Baptiste. Conduits par l’Église et par ceux qui nous ont appris ce qu’était la vie chrétienne et avec qui nous avons découvert le chemin de la foi, nous nous sommes approchés peu à peu du Christ. Et chaque année, chaque semaine ou chaque jour, il nous interroge : « Que cherchez-vous ? »
Nous tous, rassemblés aujourd’hui dans cette église comme l’étaient les disciples du Baptiste au bord du Jourdain, nous voulons aller vers le Christ et nous entendons sa question : Que cherchez-vous ? Qu’espérez-vous pour votre vie ? Que demandez-vos au Seigneur ? Nous pouvons entrer dans la réponse des disciples à Jésus et la rencontre qui s’en suit : « Maître, où demeures-tu ? Jésus leur dit : « Venez, et vous verrez ». Ils l’accompagnèrent, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui » (Jn 1, 38-39). C’est là le chemin de la vie chrétienne, toujours ouvert devant nous : Où es-tu Seigneur ? Où demeures-tu ? Où pouvons-nous te rencontrer ? Et en réponse, Jésus nous invite à nous joindre à lui, à rester avec lui, à cheminer avec lui.
Nous qui sommes invités à découvrir la présence du Christ dans notre vie, nous apprenons à faire corps avec lui. Peu à peu sa parole, ses signes et ses gestes, deviennent notre parole et nos gestes. Nous devenons des signes pour ceux et celles qui nous entourent. C’est ce mouvement que j’ai voulu encourager en appelant les paroisses de Paris à développer leur expérience de la mission. Chaque communauté chrétienne, lorsqu’elle se réunit le dimanche autour du Christ, renforce sa conscience d’être envoyée par Dieu pour témoigner de sa présence. Nous demeurons avec lui et nous restons en communion avec lui dans la célébration de l’Eucharistie, par la méditation de sa Parole et par notre prière quotidienne. Mais nous entrons aussi en communion avec lui quand nous nous tournons vers celles et ceux qui nous entourent, dans nos immeubles, notre travail, nos familles et nos relations et quand nous apprenons à découvrir la présence du Christ dans ce monde.
Frères et sœurs, à nous qui sommes venus pour célébrer cette Eucharistie, le Christ adresse un appel et une invitation : « Que cherchez-vous ? », « Venez et voyez ». Il nous propose à nouveau d’être et de demeurer avec lui, pour qu’avec lui nous annoncions la Bonne nouvelle à l’univers entier.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Troisième Dimanche du Temps Ordinaire - Année B - Dimanche 22 janvier 2012 - St François de Sales (Paris XVIIe)
L’Eglise a reçu du Christ la mission d’annoncer que « les temps sont accomplis », que le seul point autour duquel peut se déployer l’histoire du monde, c’est le Christ.
Chers amis,
Cet évangile, qui présente les commencements de la vie publique et du ministère de Jésus après l’arrestation de Jean-Baptiste, nous en donne deux éléments constitutifs. Il reprend d’abord le contenu du message de Jésus : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1, 15). Il indique aussi comment Jésus va mettre pratiquement en œuvre sa mission : en appelant les disciples et en leur disant : « Venez derrière moi, je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » (Mc 1, 17). Ces deux éléments éclairent tout le ministère de Jésus dans l’évangile de saint Marc que nous entendrons dimanche après dimanche (en dehors des temps particuliers du Carême et du temps Pascal). Ces deux axes de la mission de Jésus caractérisent aussi ce qui se passera après son Ascension, lorsque l’Église recevra la charge de poursuivre l’œuvre du Christ parmi les hommes. En effet, le Christ a été envoyé par le Père pour proclamer la Bonne nouvelle de Dieu pour toute l’humanité. Cette mission universelle, le Fils l’a accomplie au cours de sa vie terrestre localement, durant quelques années tout au plus, et principalement en faveur du Peuple élu, auquel il rappellera le contenu de l’élection dont il a fait l’objet. Mais dès le début de son ministère public, Jésus a choisi et formé des apôtres pour annoncer son Évangile à toutes les nations.
Ces commencements de l’évangile de saint Marc nous remettent donc devant l’ampleur du projet de Dieu en faveur de l’humanité. Ce dessein, engagé depuis la Création, s’est déployé historiquement à travers les différentes alliances : avec Noé, avec Abraham et avec Moïse. Dieu a choisi Israël pour faire reposer sur lui ses promesses. Il l’a constitué au travers du passage de la Mer Rouge et des quarante ans de l’exode dans le désert, pour être son Peuple au milieu des Nations.
Le Livre de Jonas nous rappelle l’un des aspects de la mission d’Israël : avertir les hommes et réveiller en leur cœur la conscience de la fragilité de leur situation, et la réalité du danger qu’ils courent s’ils ne se convertissent pas. Même si Ninive était certainement une grande ville, la mention des trois jours pour la traverser doit certainement plus au symbolisme des trois jours qu’à son étendue réelle ! Cette immensité de Ninive symbolise celle de l’humanité. Le prophète Jonas est envoyé pour appeler cette ville à la conversion. Les habitants de Ninive, touchés au cœur par ses paroles, se convertissent, commencent un jeûne et permettent ainsi que leur ville échappe au péril qui la menaçait.
Le Christ passe au milieu des hommes en annonçant le même message : « Les temps sont accomplis » (Mc 1, 15). Sa venue nous fait entrer dans le temps de l’accomplissement de l’histoire. C’est le sens même des mots de saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens : « le temps est limité » (1 Co 7, 29). Au début de la prédication apostolique, les chrétiens – sans connaître les théories modernes de la fin de l’histoire – avaient conscience qu’ils étaient entrés dans la dernière période de l’histoire. Ils pensaient que le Christ allait revenir de manière imminente. L’histoire elle-même a montré que ces derniers temps peuvent s’étendre dans l’espace et durer un certain nombre de siècles. Mais ce retard ne tient pas à ce que Dieu aurait eu une absence. Ces années de grâce supplémentaires sont précisément données pour annoncer à l’univers entier que les temps sont accomplis, et pour progresser vers un rassemblement de toute l’humanité dans le Christ.
Nous sommes dans ces derniers temps. Aujourd’hui peut-être plus qu’en d’autres périodes, nous avons conscience d’être dans un monde qui passe. Je ne parle pas des théories physiques ou géologiques qui déterminent la durée de vie de notre univers. Notre monde passe parce qu’aucune organisation culturelle et aucune réalité humaine n’a les promesses de l’éternité. Selon une vision un peu simpliste du progrès, nous nous étions peut-être habitués à considérer beaucoup de choses comme stables et acquises définitivement. Nous pensions aller toujours de progrès en progrès, en gagnant petit à petit ce qui manquait encore. Et voilà que les événements manifestent que cet équilibre est fragile et que la société à laquelle nous étions habitués et en train de se fissurer et de se dégrader.
Dès lors, que pouvons-nous faire ? Comment affronter cet « effet de banquise » qui semble mettre en flottement les points de repères habituels ? Allons-nous entrer dans un sauve-qui-peut général, où chacun cherche quelque chose à quoi se retenir, sans s’occuper trop de ce qui se passe autour de lui ? Ou bien allons-nous prendre conscience que cette mutation plus ou moins brutale n’est pas un prétexte pour nous accrocher coûte que coûte à ce que nous pouvons encore sauver, mais une invitation à considérer que ce à quoi nous nous agrippions n’est peut-être pas la bonne planche de salut ? C’est bien le sens des paroles de saint Paul que nous avons entendues : « Ceux qui font des achats, qu’ils vivent comme s’ils ne possédaient rien. Ceux qui tirent profit de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas » (1 Co 30-31). Nous devons prendre conscience que l’avenir de l’homme ne dépend pas d’abord de l’avenir de notre société ou de n’importe quel système, mais de la promesse de Dieu de mener à son accomplissement son dessein bienveillant envers l’humanité.
L’annonce du Christ comme la prédication de Jonas doivent nous interpeller. Si ce monde est en train de passer, que faites-vous ? Laissez-vous les choses aller en espérant qu’elles dureront au moins aussi longtemps que vous, ou cherchez-vous ce qu’il y a à faire et à vous y atteler ? Plutôt que de se bagarrer en essayant de rafistoler les choses, chacun est invité à un retour sur soi et à se remettre en face de la Parole de Dieu et des appels que le Seigneur nous adresse.
Comme Jonas à Ninive, notre mission est de pousser un cri d’alarme dans notre cité moderne. Si notre ville de Paris n’est pas tout à fait une cité païenne, nous savons qu’y vivent beaucoup d’hommes et de femmes pour qui la Bonne Nouvelle du Royaume n’existe pas. Ils ne la connaissent pas et n’en ont jamais entendu parler. S’ils l’ont connue, ils s’en sont tellement détournés qu’elle ne les touche plus. Serons-nous capables d’être hic et nunc les témoins de cette Bonne nouvelle pour ces hommes et ces femmes ? Déployer aujourd’hui la mission de l’Église, c’est annoncer dans ce monde qui passe qu’il y a des réalités qui ne passent pas. Non, tout n’est pas soumis à l’érosion et à l’ébranlement. Il y a des raisons profondes de croire. En ce monde existe un point d’appui solide pour l’homme : l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ ! Pouvons-nous être témoins de la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu par nos paroles, par notre manière de vivre, par notre attention et notre disponibilité à l’égard de ceux qui nous entourent ?
Au début de sa mission publique, dans l’évangile de saint Marc, le Christ met immédiatement en place un noyau de quelques hommes, qui va s’accroitre progressivement. Il les préparera à être les témoins de sa Parole, c’est-à-dire à manifester par toute leur vie que ce message n’est pas simplement une parole humaine (comme on peut en entendre partout), mais la Parole de Dieu. Cette mission confiée par Jésus au ministère apostolique, nous l’assumons tous ensemble en mettant en accord ce que nous vivons dans notre travail, dans notre famille, dans nos réseaux de relations ou dans notre quartier, avec la seule réalité qui ne passe pas : le Christ vivant aujourd’hui dans les sacrements de l’Église.
Si nous sommes invités, dimanche après dimanche, à célébrer le jour du Seigneur par l’eucharistie, ce n’est pas simplement parce que cela nous fait du bien. Nous y recevons le moyen d’articuler nos initiatives, nos tentatives et nos œuvres en ce monde avec le ferment décisif de la transformation du monde qu’est le Christ livrant sa vie par amour pour les hommes. Ce service sacramentel qui constitue l’Église et supporte sa mission repose sur les prêtres et les diacres, qui ont reçu l’imposition des mains des évêques. Il appartient à chaque génération de chrétiens de pourvoir à ce ministère, et pas simplement de le regarder fonctionner (en se réjouissant s’il marche bien ou en se désolant s’il marche mal !). Nous devons tous nous demander comment nous nous soucions concrètement de faire lever au milieu de nous des prêtres et des diacres au service du Peuple de Dieu tout entier.
Frères et sœurs, je me réjouis que votre communauté bénéficie du ministère de prêtres et de diacres nombreux et de valeur. Je souhaite que leur ministère au milieu de vous suscite dans vos familles, dans vos groupes et dans vos communautés les vocations nécessaires pour que la mission de l’Église puisse continuer de s’accomplir. Comme vous le voyez à leur manière d’agir au milieu de vous, ils ne font pas toute la mission de l’Église. Ils contribuent à encourager et soutenir ceux et celles qui s’engagent dans cette mission là où ils vivent, permettant qu’ils ne s’épuisent pas en vain et qu’ils fassent de toute leur existence un témoignage. En ce jour, je profite de ma présence pour encourager ceux d’entre-vous qui se sentent appelés par le Seigneur à prendre les moyens d’y réfléchir et d’y répondre, et à entrer avec Pierre, André, Jacques et Jean, dans la mission du Christ. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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