Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Célébration de l’Appel décisif des catéchumènes adolescents à St Séverin
Comme Bartimée qui s’est adressé à Jésus pour obtenir de lui une aide, nous sommes amenés à nous tourner vers lui pour qu’il nous accompagne. Les jeunes catéchumènes se sont aussi tournés vers Jésus pour se préparer au baptême. L’évêque pour l’appel décisif les accueille déjà dans l’Église, au nom du Christ.
Vous pouvez imaginer une route qui va de Jéricho à Jérusalem, mais elle pourrait aller de n’importe où à n’importe où… C’est une route sur laquelle Jésus marche entouré par une foule, qui fait du bruit. Il y a beaucoup de gens qui parlent, qui s’agitent, qui essayent de le toucher, qui parlent de lui entre eux, et au milieu de cette foule il y a un homme qui ne voit rien, un aveugle qui ne peut comprendre ce qu’il se passe que par ce qu’il entend. Il entend la rumeur, il entend ce que disent les uns les autres. Il a déjà entendu parler avant, sans doute, de ce Jésus de Nazareth dont on dit qu’il est le Fils de David et qu’il fait des choses extraordinaires. Personne ne fait attention à lui. Peut-être même qu’on le bouscule. Il ne compte pas, il est un parmi beaucoup, caché dans la masse. Personne ne le voit. Et voilà que cet homme appelle le Christ, Jésus : « Fils de David, aie pitié de moi ! » (Mc 10, 47). À partir du moment où il a prononcé ces mots, il n’est plus noyé dans la masse, il n’est plus celui qu’on ne voit pas, il est celui qui s’est manifesté, celui qui est sorti de l’ombre et qui a parlé pour lui-même. Les gens sont un peu choqués, ils veulent le faire taire, mais Jésus qui a entendu se tourne vers lui et dit : « appelez-le » (Mc 10, 49) et on l’appelle pour qu’il vienne vers Jésus.
Au long de votre vie, même si elle n’est pas très longue encore, c’est assez rare que vous soyez mis sur le devant de la scène, et même souvent vous préférez que l’on ne vous voit pas, qu’on ne vous remarque pas, être un ou une parmi les autres ! Vous entendez, vous avez entendu parler du Christ une fois ou l’autre, vous voyez des camarades qui sont chrétiens, qui disent qu’ils croient au Christ, vous entendez parler de lui, mais pendant longtemps, il n’y a pas eu de lien direct entre Lui et vous. Et un jour, pour une raison mystérieuse, que vous êtes seul à connaître avec Dieu, quelque chose vous a poussés, un événement, une parole, une période de vie plus difficile que d’autres où vous aviez besoin de trouver de l’aide. Vous ne saviez pas forcément très bien vers qui vous tourner, et à ce moment-là, intérieurement, vous avez parlé à Jésus : Seigneur, aie pitié de moi ; ne me laisse pas seul, ne m’abandonne pas, je ne sais pas très bien où je vais, je ne sais pas très bien comment je vais y arriver, mais je sais que je n’y arriverai pas tout seul, je ne suis pas sûr de trouver quelqu’un pour m’accompagner. Jésus, aie pitié de moi. Cette parole, peut-être silencieuse, au-dedans de vous-mêmes, s’est exprimée petit à petit, plus seulement dans le secret et dans le silence, mais vous avez participé aux activités d’un groupe de jeunes chrétiens, à l’aumônerie, à une prière. Vous avez montré que Jésus vous intéressait. Peut-être que avez-vous tremblé quand vous avez montré que Jésus vous intéressait, peut-être vous êtes-vous dit vous aussi : on va me faire taire, on va me dire que ce n’est pas ton affaire, « tu n’es pas de la maison », « que viens-tu faire là-dedans ? ». Mais Jésus, lui, vous a entendus, il vous a regardés. Il a dit : « Appelez-le ».
À partir de ce moment-là, cette relation encore mystérieuse et secrète, est devenue visible. Vous vous dites : je ne peux pas seulement connaître le Christ dans le secret, tout seul, il faut que j’entende parler de lui, il faut que je l’entende parler, il faut que je m’approche de lui, et vous vous êtes tournés vers lui pour lui demander de voir. « Rabbouni (cela veut dire maître), fais que je vois » (Mc 10, 51). À partir de ce moment-là, vous n’étiez plus quelqu’un perdu dans la foule, quelqu’un d’inconnu, quelqu’un que personne ne regarde. Parce que vous êtes quelqu’un qui est intéressant pour Jésus et que vous êtes quelqu’un qui vous intéressez à Jésus, vous avez demandé à entrer dans le groupe de ses amis, à devenir chrétiens.
C’est le chemin qui vous a conduits aujourd’hui dans cette église, et c’est le chemin qui vous conduit peu à peu vers le baptême, la confirmation et l’eucharistie. Vous avancez vers le Christ. Comme tout à l’heure, vous allez vous avancer vers moi pour que je vous appelle. Comme Jésus a dit à ses amis : appelez-le, il me dit à moi : appelle-le, appelle-la. Et je vous appellerai un par un, par votre nom, pour que vous suiviez le chemin du Christ. Aujourd’hui, en répondant « me voici », vous faites un choix, le choix de ne plus être seulement des spectateurs, même bienveillants, des spectateurs intéressés, vous faites le choix de devenir des acteurs. Vous n’êtes plus seulement ceux ou celles qui regardent de loin, en se demandant qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce qui peut bien se passer ? Mais vous entrez dans la famille, vous entrez dans la maison, et vous allez connaître ce qui fait le cœur de la vie de la famille et de la vie de la maison. Vous allez devenir chrétiens.
Dans cette démarche, vous entrez dans un peuple, dans une Église, un peuple nombreux. Et moi qui ai la charge de la portion de peuple qui est à Paris, je vous appelle pour que vous puissiez y entrer. Je vais vous faire entrer dans l’Église en vous appelant. C’est une grande responsabilité pour moi et pour vous. Je le fais en toute confiance parce que je sais que celles et ceux qui vous ont accompagnés, attestent que vous vous préparez sérieusement à franchir cette étape. Je le fais avec confiance parce que c’est le Christ qui me dit de le faire, comme nous l’avons entendu tout à l’heure dans l’évangile. C’est le Christ qui vous appelle aujourd’hui pour que vous puissiez voir ce qu’Il montre, entendre ce qu’Il dit, et le suivre sur son chemin. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe selon la forme extraordinaire à St Eugène-Ste Cécile – 2e dimanche de Carême
La transfiguration de Jésus est l’occasion pour Pierre, Jacques et Jean de franchir une étape dans la foi. Cette théophanie leur permet de découvrir sa divinité cachée sous sa réalité humaine visible. À travers les différents signes de la foi, nous sommes à notre tour appelés à reconnaître la présence invisible de Dieu.
Frères et Sœurs,
Je suis heureux de participer aujourd’hui à votre célébration dominicale, de fêter avec vous le jour du Seigneur, le jour de la résurrection, et de vivre avec vous cette étape, en ce deuxième dimanche du Carême, qui nous invite à accompagner le Christ dans son chemin vers Jérusalem et vers sa pâque.
L’évangile qui nous rapporte la transfiguration du Christ devant ses disciples éclaire notre chemin à la suite de Jésus. Cet événement de la transfiguration de Jésus devant les trois disciples choisis se situe à un moment où convergent deux déclarations particulièrement importantes. La première, que nous désignons sous le nom de confession de Césarée, est le moment où Pierre est appelé à professer la foi au nom du collège des disciples, « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 16). La seconde est l’un des trois moments où Jésus lui-même annonce à ses disciples sa Passion, sa mort et sa résurrection, le chemin dans lequel ils sont engagés. Aussi bien la profession de foi de Césarée que les annonces de la Passion, vont jeter le trouble dans l’esprit des disciples parce que ces éléments vont poser avec une acuité nouvelle la question de l’identité de Jésus, ou plus exactement la question de l’écart entre l’identité réelle de Jésus et ce que les apôtres se représentent de son identité.
Quand Pierre dit « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 16), il imagine un Messie glorieux. Aussitôt après, quand Jésus lui annonce qu’il va devoir être arrêté, jugé, condamné, exécuté, Pierre se met en travers car il ne peut pas accepter cette déchéance de l’image qu’il se fait du Messie. Dans la transfiguration, nous sommes confrontés à la même réalité. Les trois disciples, Pierre, Jacques et Jean qui sont entraînés par Jésus sur la montagne, deviendront ceux qu’il entraînera à Gethsémani, au Jardin des Oliviers, pour devenir témoins du dernier combat de sa volonté libre, accepter le sacrifice qui lui est demandé. Nous connaissons cet ultime combat du Christ, son agonie, et nous savons comment cette agonie produira une sorte de décomposition de son humanité : il n’aura plus figure humaine. Ce sont donc les mêmes disciples et c’est le même Jésus, qui sont entraînés sur la montagne pour vivre une expérience de la manifestation de Dieu à travers Jésus de Nazareth. Les premiers signes de cette manifestation, le visage rayonnant du Christ, ses vêtements tout de blancheur, mettent déjà les disciples dans l’ambiance et le contexte d’une manifestation de Dieu. La vision de Moïse et d’Élie accentue encore ce sentiment d’être devant une révélation, la révélation du Messie. Moïse et Élie sont là comme le peuple élu et le premier testament pour désigner celui qui est l’héritier de la Promesse de la lignée de David. C’est une manifestation extraordinaire qui remplit de joie les trois disciples témoins, au point qu’ils veulent s’installer là et n’en plus bouger, rester dans cette gloire du Messie lumineux qui leur est apparu. Et c’est alors que de nouveaux signes leurs sont donnés, signes qui manifestent une expression de Dieu lui-même, ce que l’on appelle une théophanie. La voix qui vient de la nuée, c’est-à-dire la voix du Dieu qui vient du Ciel, désigne Jésus comme « son Fils bien-aimé » (Mt 17, 5). Il ne s’agit plus ici seulement d’un rabbin, d’un prophète ou d’un messie, il s’agit du Fils de Dieu, Dieu lui-même, comme la foi catholique le découvrira et le confessera bientôt. En lui, c’est Dieu lui-même qui est présent. Et du coup, les disciples, convaincus dans leur foi juive que Dieu on ne peut pas le voir, sont effrayés, saisis d’effroi : on ne peut pas voir Dieu sans mourir. Jésus les relève et l’évangile nous dit qu’il n’y a plus que « Jésus seul » (Mt 17, 8).
Jésus seul, cela veut dire que tous les signes de la théophanie ont disparu. Moïse et Élie ont disparu, la voix de nuée s’est tue. Jésus seul, c’est Jésus de Nazareth qu’ils ont connu, qu’ils ont suivi, et dont ils savent maintenant que sous l’apparence de la visibilité qu’ils ont de lui, il y a une réalité invisible qui est sa divinité. C’est le basculement dans le chemin de la foi que Jésus leur demande de réaliser et qui éclaire notre propre cheminement dans la foi. Car pour nous, nous n’avons rien d’autre à voir que Jésus seul, si je puis dire, c’est-à-dire les signes humains de la foi, les signes visibles, historiques, sacramentels, scripturaires. Mais tout cela, ce sont des signes qui ne peuvent s’adresser à nous que s’ils sont des signes humains. Nous ne pouvons entendre la parole que si c’est une parole humaine, nous ne pouvons recevoir les sacrements que s’ils se donnent sous des signes humains. La foi dans laquelle nous sommes engagés, c’est précisément sous ces apparences visibles, humaines qu’elle apparaît. Sous ces signes visibles de la foi, nous sommes invités à reconnaître la présence invisible de Dieu. Nous sommes invités à comprendre qu’à travers ces mots humains, Dieu nous dit quelque chose, qu’à travers le signe du pain et du vin, Dieu nous donne quelque chose, qu’à travers la communion de son Église à travers le monde, Dieu nous donne quelque chose à voir qui est beaucoup plus profond et mystérieux que ce que nous voyons. Il nous fait comprendre que ce n’est pas nous qui conduisons le chemin du salut, mais que c’est lui ! Ce n’est pas nous qui décidons la forme dont doit se revêtir l’Église pour être le signe visible du Christ, c’est lui ! Ce n’est pas nous qui définissons les règles du fonctionnement de l’Église, c’est lui ! C’est un appel à notre foi pour reconnaître, dans la succession apostolique dont Pierre, Jacques et Jean sont le premier niveau, le premier noyau de la manifestation visible de la présence du Pasteur unique, Dieu lui-même manifesté en son fils Jésus.
Ainsi, frères et sœurs, au nom de notre chemin vers Pâques, où nous allons être comme Pierre, Jacques et Jean à Gethsémani, confrontés à l’épreuve de la visibilité de l’échec du Christ, de sa mort, de sa souffrance, nous sommes invités en même temps à découvrir la réalité invisible de sa victoire sur la mort, de sa résurrection, du don de son Esprit, de la fondation de son Église. Ce chemin, pour que nous puissions voir l’invisible à travers les réalités visibles, passe par la purification de notre foi, le renoncement à notre jugement propre pour connaître le sens de ce que nous voyons, et l’adhésion libre et généreuse à la mission de l’Église. Que le Seigneur nous donne de progresser dans cette foi plus libre, plus profonde, plus fondatrice de notre propre existence. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND – 2e dimanche de Carême – Année A
Pour la transfiguration de Jésus sur la montagne, la divinité de Jésus est manifestée de façon transitoire. Le Père le désigne comme son Fils bien-aimé. Si les disciples ne voient plus que Jésus seul au terme du miracle, nous sommes à notre tour invités à chercher la présence invisible de Dieu en ce monde à travers ce qui se voit.
Frères et Sœurs,
Chaque année, dans le chemin qui conduit l’Église vers la célébration de la Pâques au temps du Carême, le deuxième dimanche est consacré à ce que nous appelons la transfiguration de Jésus. Après avoir médité sur les tentations du Christ au désert, nous sommes maintenant invités à mieux découvrir et à essayer de comprendre quel est ce chemin dans lequel Jésus est entré pour aller à Jérusalem et dans lequel il nous appelle à le suivre en prenant nous aussi notre croix et en vivant avec lui.
Pour cet événement extraordinaire, Jésus choisit Pierre, Jacques et Jean son frère, qui seront les trois disciples qu’il appellera à le suivre dans le jardin de Gethsémani au moment de l’épreuve finale, quand il va accepter de faire la volonté du Père et qu’il va supporter, dans sa sensibilité, dans son humanité, l’horreur de la mort vers laquelle il s’avance, mais qu’il choisit par amour.
Évidemment, en faisant de ces trois disciples les témoins de son épreuve, il veut aussi leur donner, par cette vision exceptionnelle, les forces et les lumières nécessaires pour ne pas faillir dans l’épreuve. Celui qu’ils verront pleurer des larmes de sang et se décomposer devant la décision à prendre, c’est le même qu’ils ont vu sur la montagne, le visage rayonnant comme le soleil, revêtu d’habits blancs comme la neige. Cette vision anticipée de la gloire de la résurrection est destinée à leur donner le moyen de vivre l’épreuve de la Passion sans douter de la fidélité de Dieu. Nous savons, pour connaître les récits de l’Évangile, que ces moyens ne seront pas suffisants, parce que l’épreuve sera trop forte et qu’il faudra à nouveau que Dieu leur donne des signes pour qu’ils comprennent que la mort du Christ sur la croix n’est pas l’échec définitif de la mission du Messie. En tout cas, cette expérience qu’ils vivent sur la montagne avec le Christ nous fournit plusieurs enseignements.
Dans le premier temps de la vision, les disciples voient le visage du Christ illuminé, ses vêtements blancs comme la neige et l’entretien qu’il a avec Moïse et Élie. Cette vision leur donne à comprendre que Jésus est bien le Messie, car la présence de Moïse et d’Élie l’atteste. Et c’est pourquoi Pierre est rempli de joie et voudrait que cet instant ne finisse jamais. Les grands témoins de la foi de la première Alliance et du premier Testament viennent confirmer ce qu’ils avaient déjà pressenti, Jésus est le Messie promis, l’héritier de David, celui qui va sauver son peuple.
Mais il y a un deuxième temps à cette vision, où il ne s’agit plus simplement du témoignage de Moïse et d’Élie mais d’un témoignage beaucoup plus important, « la voix qui descend de la nuée » (Mt 17, 5). Évidemment nous pouvons comprendre que la voix qui descend de la nuée, c’est la voix de Dieu, c’est Dieu lui-même qui parle. La nuée lumineuse les couvre de son ombre, et une voix se fait entendre : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour : écoutez-le ! » (Mt 17, 5). Ce que nous appelons en termes savants une théophanie, c’est-à-dire une manifestation de Dieu, provoque chez les disciples un sentiment d’effroi, car ils savent que l’on ne peut pas voir Dieu sans mourir. Cette expérience qui a toutes les caractéristiques d’une manifestation de Dieu devient pour eux quelque chose d’effrayant, et c’est pourquoi Jésus « les relève et leur dit : n’ayez pas peur » (Mt 17, 7).
C’est Dieu qui désigne Jésus non plus simplement comme un rabbin, comme un prophète, ni même comme le Messie promis de la descendance de David, mais comme le Fils bien-aimé du Père. Cet homme, Jésus de Nazareth, qu’ils ont appris à connaître, avec lequel ils ont vécu, dont ils ont entendu les enseignements, dont ils ont vu les signes et les miracles, cet homme est le Fils de Dieu. Cette affirmation est la réponse à une question qui parcourt tout l’Évangile : Qui est cet homme qui fait des choses aussi extraordinaires ? Voilà que Dieu lui-même nous dit qu’il est son Fils bien-aimé.
Et puis, ils lèvent les yeux, et ils ne voient plus que Lui, Jésus, seul. La théophanie est terminée, ils sont ramenés à l’humanité du Christ, à ce qui est perceptible par tout le monde, à cet homme de chair et d’os. Mais eux savent ce que l’on ne voit pas. Ils savent que cet homme est le Fils de Dieu, ils savent que derrière ce qui est visible, la personne de Jésus de Nazareth, il y a ce qui est invisible, le Fils unique de Dieu envoyé pour le salut du monde. Ils savent que derrière ce que l’on voit, il y a une réalité plus importante que l’on ne voit pas et qui est apparue miraculeusement à leurs yeux pendant quelques instants.
Nous aussi nous sommes confrontés continuellement à la question de l’identité du Christ. Nous aussi nous sommes confrontés continuellement à la question de savoir quel est le cœur du changement dans le monde ? Est-ce que ce sont des projets humains ? Les projets économiques ? Les projets politiques ? Ou bien est-ce que c’est une force d’un autre ordre, que Dieu nous a appris à connaître et qui se nomme l’amour ? Sommes-nous capables de comprendre que derrière ce qui se voit, ce que nous voyons de nos yeux, il y a ce que nous ne voyons pas et qui est la présence de Dieu à ce monde. Il y a ce qui demeure caché, mais qui travaille le cœur des hommes par la présence de son Esprit. Il y a la relation paternelle de Dieu avec l’humanité et la relation filiale des hommes avec Dieu. Cette épreuve de la foi nous permet, non pas d’échapper à la multitude des événements visibles qui se présentent à nos yeux, mais de déchiffrer comment ces événements visibles, et le spectacle qu’on en donne à travers les images et les discours, reflètent quelque chose du mystère de la présence de Dieu au monde.
Ici, nous avons quelque chose à voir. Nous avons quelque chose à entendre. Vous entendez mes paroles qui sont des paroles humaines. Vous voyez la beauté de cette cathédrale qui est une beauté humaine. Vous verrez tout à l’heure le pain qui est une réalité humaine. Mais notre foi nous conduit à ne pas nous arrêter à ce que nous voyons ou à ce que nous entendons. Notre foi, ce n’est pas les mots que je prononce, ce n’est pas la beauté de cette église, ce n’est pas l’apparence du pain ou du vin. Notre foi, c’est que derrière, au cœur de ces réalités humaines que nous voyons et que nous entendons, il y a une parole de Dieu qui nous est adressée, il y a une réalité de Dieu qui nous est partagée et donnée en nourriture. La présence de Dieu au monde reste invisible mais la grâce de Dieu est manifestée de manière visible dans le Christ, elle est manifestée de manière visible dans l’Église et dans ses sacrements, elle est manifestée de manière visible dans l’appel que Dieu nous adresse par sa parole. C’est pourquoi il nous dit que celui qui est son Fils bien-aimé, nous devons l’écouter. C’est à travers la Parole du Christ que nous découvrons la présence invisible de Dieu dans le monde. C’est dans le Christ que la Parole de Dieu a pris chair et qu’elle vient visiter chacune de nos vies et chacun de nos cœurs.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe pour le 79e pèlerinage des 18-30 ans à Chartres – 3e dimanche de Carême – Année A
Le chemin des hommes est un chemin d’épreuves à l’exemple du chemin d’Israël dans le désert. Ce chemin d’épreuve pour la foi, c’est l’amour de Dieu qui nous permet de le parcourir. En avançant nous sommes invités par le Christ à devenir des semeurs d’espérance pour le bonheur des hommes.
Frères et Sœurs, chers amis,
Nous l’avons chanté tout à l’heure : « aujourd’hui ne fermons pas notre cœur mais écoutons la voix du Seigneur ». Aujourd’hui, parce que vous avez décidé de quitter quelque temps vos activités habituelles, votre manière de vivre habituelle, votre confort habituel, pour vous jeter, non pas au milieu du désert, mais enfin sur une route un peu aride quand même, aujourd’hui, votre cœur peut s’ouvrir et accueillir la voix du Seigneur. Écoutez ce qu’il vous dit, écoutez ce qu’il vous a dit au long de votre chemin vers Chartres, écoutez ce qu’il vous dit maintenant dans cette liturgie, écoutez sa parole qui murmure à votre cœur le mot, la phrase qui sont destinés à chacun et à chacune d’entre vous.
Le chemin des hommes est un chemin d’épreuves. Le chemin d’Israël à travers le désert était un chemin d’épreuves, pas seulement parce que les Hébreux avaient soif et qu’ils manquaient de nourriture et de boisson, mais c’était un chemin d’épreuve pour la foi. Dieu les avait-il entraînés sur ce chemin pour les faire mourir ? Si c’était le cas, ils auraient préféré mourir dans le confort de l’Égypte, où certes ils n’étaient pas libres mais où ils avaient à manger et à boire. À travers l’histoire de la transhumance d’Israël depuis l’Égypte vers la Terre promise, nous sommes invités à voir quelque chose qui concerne l’humanité tout entière et chacun et chacune d’entre nous, dans notre vie. Pourquoi Dieu nous a-t-il mis en route ? Si nous croyons que Dieu est à l’origine de tout, pourquoi a-t-il voulu que l’homme vive si c’était pour vivre dans cette série d’épreuves qui est le tissu ordinaire de la vie de tout le monde ? Pourquoi a-t-il voulu que moi, je vive, que toi, tu vives ? T’a-t-il mis sur la terre, t’a-t-il mis dans le monde pour que tu meures ? Ou bien t’a-t-il mis dans le monde pour que tu vives ? Et si tu crois que Dieu veut que tu vives, comment peux-tu le croire ? Sur quoi ta foi se fonde-t-elle ? Sur quoi ton espérance s’est-elle appuyée pour que saint Paul nous dise que l’espérance ne trompe pas ? N’avons-nous pas été trompés ? Ne nous trompons-nous pas nous-mêmes ? Ne nous trompons-nous pas les uns les autres ? Quand une femme met au monde un enfant, elle souffre et elle est dans la joie, et les gens autour d’elle partagent cette joie. Tout cela est-il bien sincère ? Sont-ils convaincus tous ces gens que c’est une bonne chose que cet enfant soit venu au monde ? Sont-ils convaincus qu’il faut se réjouir ou bien se disent-ils en eux-mêmes aujourd’hui nous nous réjouissons mais qu’est-ce que sera sa vie d’épreuves ? Que va-t-il rencontrer au long de son chemin ? Qu’est-ce qui fait que nous ne nous trompons pas et que nous ne trompons pas les autres ? La seule garantie que nous avons, c’est précisément ce que Dieu a fait dans l’histoire : il n’a pas laissé mourir son peuple dans le désert, mais il a donné à Moïse la possibilité de faire sortir de l’eau du rocher, comme il donnera un peu plus tard la possibilité de faire tomber la manne pour nourrir son peuple. La certitude que nous avons, c’est que l’amour de Dieu pour les hommes a été telle, comme nous le dit saint Paul, « qu’il a donné sa vie pour nous », pour nous tous, pour tous les hommes, alors que nous n’étions capables de rien. Le Christ est mort pour nos péchés. La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs. Voilà la garantie de notre espérance, voilà le fondement de notre foi. C’est cet événement qui s’est déroulé au cours de l’histoire et que nous célébrons, dont nous ferons mémoire au moment de Pâques, en suivant pas à pas le Christ pendant les offices de la semaine sainte, le vendredi saint, la vigile pascale. Dieu a aimé le monde au point de donner son fils, et c’est la plus grande preuve d’amour qu’il pouvait nous donner. Alors avec la Samaritaine, nous entrons en discussion avec Jésus, ou avec ses disciples : « Si tu as de l’eau pour apaiser la soif des hommes, donne-la nous » ; si tu as la nourriture pour faire vivre le monde, donne-la nous, ne nous laisse pas dans le doute, dans l’incertitude, ne laisse pas s’étendre la famine sur la terre, ne laisse pas s’étendre la pénurie de l’eau, suscite au cœur des hommes la volonté et le moyen de combattre pour nourrir leurs frères et pour leur fournir de l’eau. Mais ne fermez pas votre cœur, écoutez la voix du Seigneur ! Il nous dit : l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Il nous dit : « tout homme qui boit de cet eau aura encore soif, mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif » (Jn 4, 13-14). Cette eau vive, source jaillissante pour la vie éternelle, c’est sa vie, sa vie qu’il donne pour que nous vivions. La nourriture qu’il nous donne pour que nous vivions, c’est de faire la volonté du Père : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 4, 34). Alors si nous souhaitons vraiment accueillir cette parole de Dieu, si nous souhaitons que sa parole éclaire notre vie comme la parole du Christ éclaire la vie de la Samaritaine, « il m’a dit tout ce que j’ai fait » (Jn 4, 29), si nous souhaitons que cette parole soit une lumière non seulement aujourd’hui, mais dans les jours, les semaines, les années qui viennent, si nous souhaitons nous aussi que nos yeux s’ouvrent, que nos esprits comprennent, que nos cœurs décident, il nous faut nous aussi entendre par nous-mêmes, comme les gens du village le disent à la Samaritaine : « nous avons entendu par nous-mêmes et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde » (Jn 4, 42).
Beaucoup de gens aujourd’hui se posent des questions sur l’avenir, non seulement dans nos pays privilégiés, où se posent des questions qui relèvent plutôt du confort et du luxe, mais aussi dans les pays de la misère, à travers le monde. Pour ces pays, les questions de l’avenir sont des questions de vie et de mort, pas des questions d’indice de retraite… Auront-ils à manger ? Auront-ils à boire ? Cependant, même si nous échappons à la pensée correcte de l’avenir radieux des retraités choyés, nous pouvons nous aussi nous poser des questions pour l’avenir. Que sera notre vie ? Que sera l’amour dans notre vie ? Et ces questions sont bonnes, elles sont saines, elles nous invitent à nous tourner vers le Christ, à ne pas fermer notre cœur et à écouter sa voix. Aujourd’hui la moisson commence, elle est prête. Tous les jours la moisson est prête, le Christ nous appelle pour participer à la moisson. Il nous appelle pour être semeurs pour les autres, pour l’avenir, pour le bonheur des hommes.
Que le Seigneur donne à chacune et à chacun d’entre nous que cette journée à Notre-Dame de Chartres soit un jour où notre cœur est ouvert pour écouter la voix du Seigneur.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND pour la 6e Nuit des Témoins organisée par l’AED – Vendredi de la 3e semaine de Carême - Année A
Le 1er commandement donné par Dieu à Moïse est devenu comme la "carte d’identité" du Peuple Juif. Nous le recevons à notre tour à la suite du Christ. La fidélité à ce commandement continue d’être source de persécution au XXIe siècle à travers le monde. Les témoins du Christ nous fortifient par leur exemple.
Frères et Sœurs,
Depuis que Dieu, par l’entremise de Moïse, a donné à son peuple ce commandement, celui-ci est devenu comme une sorte de carte d’identité pour le peuple Juif, carte d’identité intégrée, intériorisée, apprise par cœur, répétée jour après jour dans la prière, comme une sorte de marque qui permet de reconnaître le peuple de Dieu. Le peuple de Dieu, c’est le peuple de ceux qui ne reconnaissent qu’un seul Dieu, un Dieu unique. Ce commandement, comme nous le dit le livre de Deutéronome « tu le rediras à tes enfants, tu le répéteras sans cesse, que tu sois debout ou couché, en voyage ou dans ta maison ». Cette profession de foi est le cœur de la foi d’Israël, à la différence des peuples païens qui l’entourent et qui sont voués à une multitude de dieux, de dieux qui sont d’ailleurs des idoles que l’on voit, que l’on fabrique, que l’on peut toucher, et qui peuvent à l’occasion devenir des totems de guerre pour se confronter aux autres peuples. Israël, par la profession de foi quotidienne au Dieu unique, est préservé de cette religion idolâtrique et violente. C’est ce commandement que Jésus reprend comme le premier des commandements, auquel on reconnaît les véritables disciples du Christ.
Ce premier commandement, comme les Juifs l’ont reçu, nous le recevons et il devient pour nous aussi une carte d’identité au milieu d’une humanité traversée par toutes sortes d’idéologies, de courants religieux, de philosophies diverses, qui ont tous la caractéristique de ne se référer qu’à des idées ou à des projets mais ne sont liés à aucune personne. La foi chrétienne, comme la foi d’Israël a pour terme une personne qui est Dieu. C’est cette personne qui est le centre de l’univers et de notre vie.
La fidélité à ce commandement principal, et au second qui lui est semblable « d’aimer son prochain comme soi-même », Israël en a payé le prix fort tout au long de son histoire, chaque fois qu’il a été confronté à des peuples païens, dominé, vaincu par les armes, séduit par ces peuples païens qui ont essayé de l’assimiler comme au temps de l’occupation grecque de la Palestine. Mais dans ces périodes de troubles où les plus faibles se laissaient entraîner pour n’être pas distingués des autres, il est toujours resté un noyau réduit des fidèles, tels ceux que nous présente le Livre des Macchabés où nous est rapportée l’histoire de cette femme et de ses sept enfants qui préfèrent mourir plutôt que de trahir la Loi. Israël a payé le prix du témoignage pour être fidèle à Dieu et ne pas le trahir. Et à la suite du Christ, ses disciples, emplis de l’Esprit Saint, ont continué de rendre ce témoignage au milieu des peuples païens, très vite confrontés à la persécution pour refuser de rendre à l’empereur et aux dieux païens, l’hommage qu’il lui demandait. Mais plus largement, au long de l’histoire de ces vingt siècles, dans beaucoup de pays du monde, des hommes et des femmes ont payé de leur vie la fidélité au Christ. Je me rappelle, il y a quelques années d’avoir eu le privilège de visiter le diocèse de Bac Ninh au Vietnam. L’évêque de Bac Ninh était le descendant d’un de ces martyrs du XIXe siècle, qui avait tout simplement refusé de fouler au pied la croix du Christ. Cette croix, qui avait été l’instrument de leur épreuve, était vénérée dans ce diocèse comme le signe de la fidélité de la foi. Évidemment, il n’était pas besoin de faire de grandes considérations pour comprendre que ce témoignage des premières générations chrétiennes de ce pays continuait d’être requis par les chrétiens d’aujourd’hui. À travers les cinq continents du monde, des hommes et des femmes sont encore livrés à la persécution, soit parce qu’ils croient au Christ et refusent de le renier, soit encore parce qu’ils essayent, selon leurs moyens et avec leurs forces de mettre en pratique le commandement de l’amour du prochain. Le bruit court à travers le monde moderne que le monothéisme, la foi en un Dieu unique, serait générateur de violence et de haine. De fait, dans beaucoup de pays aujourd’hui, nous voyons des luttes politiques, économiques, tribales, ethniques qui se couvrent du vêtement de la religion pour dissimuler les véritables intérêts poursuivis et nos informations transforment ces combats politiques, économiques, ethniques, en guerre de religion. Quoi qu’il en soit dans ces violences commises à travers le monde, la foi des chrétiens est éprouvée, leur attachement au Christ est contesté, leur volonté de vivre en Église est mise à l’épreuve et c’est là que nous voyons, comme le dit le Christ dans l’évangile à propos de ce scribe, si nous sommes proches du royaume ou si nous en sommes encore très éloignés, défendant des idées, des modèles sociaux, des convictions politiques, au lieu de témoigner de l’unique commandement que Dieu a donné aux hommes à travers l’alliance d’Israël renouvelée dans le Christ et ouverte à l’humanité entière.
Le témoignage de la foi ne prend pas toujours des formes violentes, il peut être simplement la capacité de résister aux idées toutes faites, aux manières païennes de se représenter l’existence humaine, aux modèles païens de société. Cette résistance contraint quelquefois à entrer en conflit comme l’évangile nous y prépare dans la bouche du Christ, avec sa famille, avec ses amis, avec les gens près de qui nous travaillons, parce que l’attachement au Dieu unique l’emporte sur toute relation en ce monde.
Frères et sœurs, en vivant cette Nuit des témoins et en faisant mémoire de ce témoignage rendu au Christ par tant de nos frères et de nos sœurs à travers le monde, nous sommes en même temps provoqués dans nos faiblesses, dans nos lâchetés, dans nos hypocrisies, et nous sommes fortifiés par l’exemple qu’ils nous donnent et qui nous permet nous aussi de reconnaître que Dieu est l’unique, que nous devons l’aimer de toutes nos forces et de tout notre cœur, et aimer notre prochain comme nous-mêmes. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à St Luc avec scrutin de 6 catéchumènes – 4e Dimanche de Carême – Année A
À travers l’épisode de la guérison de l’aveugle-né, nous découvrons que le Christ est à la fois source de lumière pour le monde et celui qui ouvre nos yeux pour la recevoir. Cette lumière nous donne de vivre en enfant de lumière pour vivre dans la communion avec Dieu et en témoigner.
Frères et Sœurs,
Jésus se présente comme la Lumière du monde, celui qui éclaire tout homme et toute femme venant en ce monde pour lui montrer le chemin de la vie. Mais il n’est pas seulement la lumière parce qu’il se présente comme une source de lumière, il est aussi la lumière parce qu’il ouvre nos yeux pour que nous puissions voir sa lumière, c’est le sens de la guérison de l’aveugle-né. Il ne voyait rien, il ne pouvait pas voir non seulement Jésus dans son corps mais il ne pouvait pas voir la lumière que le Christ apportait au monde. Et c’est Jésus qui lui ouvre les yeux et qui lui rend la vue pour qu’il devienne quelqu’un qui voit ; et parce qu’il voit, il peut croire : « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? … Jésus lui dit : tu le vois, c’est lui qui te parle. Et l’homme dit : je crois, Seigneur ! » (Jn 9, 36-38).
Notre question, tout au long de notre vie, c’est de savoir où nous trouvons la lumière, quelle lumière éclaire notre chemin. Dans notre monde, il y a beaucoup de lumière. Toutes les lumières qui s’allument dans le monde et éclairent les villes, éblouissent parfois, mais que font-elles voir ? Que nous permettent-elles de voir ? La lumière du Christ n’est pas une lumière venue dans le monde pour éblouir les hommes, elle est une lumière venue dans le monde pour éclairer leur chemin, pour leur montrer comment vivre, comment avancer vers la vie de Dieu. Et pour chacun et chacune d’entre nous, la parole du Christ, le pain de vie qu’il nous partage, l’appel qu’il nous adresse à devenir ses témoins auprès de ceux qui nous entourent, sont autant de lumières pour éclairer notre chemin. Où voulons-nous aller ? Que voulons-nous faire ? Comment savoir où est la lumière ? Vous avez entendu dans cette discussion avec l’aveugle-né, il y a beaucoup de gens qui savent ! Qui savent tout ! Ils savent beaucoup de choses, ils savent d’où vient l’homme, ils savent où va l’homme, ils savent ce que l’homme va devenir, ils savent tout sauf une chose : comment vivre ? Ils savent tout, mais ils ne savent pas vivre. Et la lumière du Christ qui éclaire l’aveugle-guéri ou ses parents, -c’est paradoxal- cela leur fait dire : « nous ne le savons pas » (Jn 9, 21). On ne sait pas d’où vient cette lumière. On ne sait pas comment cette lumière nous parvient. On ne sait pas les mystères du monde. On ne sait pas les mystères de l’homme. On est confronté, comme tout le monde, à la maladie, à la souffrance, aux difficultés, aux échecs, aux trahisons, on est plongé dans la vie de tout le monde, on vit comme les autres, et pourtant, il y a dans notre vie une richesse, une source de lumière qui nous permet d’affronter ces difficultés, d’affronter les maladies, les souffrances, les trahisons, d’affronter les échecs, de faire face aux difficultés quotidiennes et d’aider ceux qui nous entourent à y faire face. Qu’est-ce qui fait la différence entre quelqu’un qui croie et quelqu’un qui ne croie pas ? Ce n’est pas une science particulière qui permettrait de tout savoir, comme les pharisiens qui savent tout, c’est une lumière qui permet d’affronter et d’assumer la vie, de se tenir debout devant les événements du monde, de ne pas se laisser désespérer par ce qui arrive.
À nous qui avons reçu la lumière du Christ, il nous est donné de vivre en enfant de lumière, c’est-à-dire de nous appuyer sur la lumière que le Christ nous a offerte pour comprendre, chaque jour, comment vivre dans la communion de Dieu. Que nous propose-t-il ? Que nous demande-t-il ? Comment pouvons-nous mettre sa parole en pratique ? Pour cela, il n’y a pas de recette, personne ne peut vous dire voilà ce que tu dois faire, mais il y a une lumière qui vient de l’intérieur, de la présence du Christ dans notre vie. Cette lumière, c’est l’amour que Dieu porte à tous les hommes. C’est l’amour qu’il nous a manifesté en Jésus-Christ, c’est l’amour qu’il nous a confié pour que nous le fassions exister parmi les autres. Quand nous devons choisir, réfléchir, décider quelque chose dans notre vie, nous avons une lumière, une boussole, un indicateur qui nous dit ce que nous devons faire. Cela ne nous donne pas la solution à tous les problèmes, mais cela nous dit que le chemin de la solution, c’est le chemin de l’amour, c’est le chemin du don de soi pour le bonheur des autres, c’est le chemin que Jésus a suivi en allant à Jérusalem, c’est le chemin dans lequel il nous invite à le suivre.
Pour vous, qui vous préparez au baptême depuis des mois, et allez être baptisés bientôt, cette lumière du Christ vous allez la recevoir au moment de votre baptême, comme nous l’avons tous reçue quand nous avons été baptisés. « Nous étions ténèbres » (Ep 5, 8), nous dit saint Paul, c’est-à-dire que l’on vivait sans trop savoir où on était ni où on allait, on était un peu comme un bouchon sur la rivière qui va au gré des courants sans direction précise, sans but, sans chemin particulier. Avec la lumière du Christ nous découvrons que cette vie, qui est la vie de tout le monde, qui paraît parfois insupportable à beaucoup de gens, cette vie prend un sens, elle devient un signe. Le signe, comme le Christ le dit à propos de l’aveugle-né, c’est que Dieu manifeste en lui son action, c’est que Dieu manifeste son action dans notre vie. Il fait de nous une lumière, non seulement pour nous-mêmes, pour nos proches, mais pour tous ceux qui nous entourent. Que la vie serait changée, que la vie serait plus belle, si en voyant vivre les chrétiens que nous sommes, ceux qui sont autour de nous pouvaient se dire : comme je voudrais vivre comme eux ! Comme leur vie me paraît plus belle ! Comme leur lumière éclaire les ténèbres qui nous entourent ! Comme leur présence est une espérance, non seulement pour eux, mais pour tous ceux qui sont avec eux ! C’est cela la vie chrétienne, accueillir la lumière du Christ pour découvrir le chemin que nous avons à parcourir, accueillir la lumière du Christ pour découvrir le sens des événements que nous vivons et porter la lumière du Christ pour que ce qu’il nous montre, ce qu’il nous fait comprendre, devienne une lumière pour les autres et une espérance pour tous.
Que le Seigneur nous donne d’accueillir cette lumière avec joie pour que, comme nous dit saint Paul, la réalité apparaisse grâce à la lumière et que tout ce qui apparaît ainsi devienne lumière (Ep 5, 13-14).
Que le Seigneur nous donne d’être cette lumière pour le monde. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.