Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à Notre-Dame – 6e dimanche de Pâques - Année A - Dimanche 25 mai 2014
Après son Ascension, le Christ reste présent sur une triple modalité : présence de l’Esprit dans nos cœurs, présence à travers les fruits que l’Esprit produit dans son Église, présence par la capacité qui nous est donnée dans l’Esprit de rendre témoignage à sa Parole.
Frères et Sœurs,
Au cours de ces dimanches du temps pascal, la liturgie nous invite à méditer sur les dernières paroles que Jésus a adressées à ses disciples avant son arrestation et son procès. Aussi devons-nous entendre ces lectures dans deux périodes différentes où elles ont été prononcées et où elles sont reçues. La première période, c’est celle que nous venons d’entendre à l’instant : Jésus annonce à ses disciples qu’il va les quitter. Même s’ils vont être témoins de son arrestation, de son procès, de sa mort, il ne les abandonnera pas. Ils le verront vivant et cette vision sera le fondement de leur foi.
Mais nous pouvons entendre aussi ces paroles du Christ dans notre propre temps, comme l’annonce de ce qui se passera après son Ascension, quand il aura quitté physiquement ses disciples. Nous pouvons imaginer le désarroi dans lequel ceux-ci vont se trouver au moment où après avoir vécu avec lui, marché avec lui, entendu ses paroles, son enseignement, vu les signes et les miracles qu’il faisait, ils vont soudain se retrouver sans lui. Leur premier réflexe sera de s’enfermer et de se protéger par peur de ce qui les entoure. Il faudra attendre le don de l’Esprit Saint à la Pentecôte pour que cette situation d’abandon soit surmontée et que les disciples comprennent comment Jésus peut être présent dans leur vie bien qu’ils ne le voient pas. C’est exactement l’expérience de foi à laquelle nous sommes invités, nous qui ne verrons jamais le Christ de nos yeux en ce monde, et qui devons expérimenter sa présence sous une forme invisible, la forme de son Esprit.
La promesse du Christ de ne pas laisser ses disciples orphelins s’applique à son Église tout au long de son histoire, depuis le jour de la Pentecôte jusqu’à la fin des temps. Jésus n’abandonne pas ceux qui croient en lui, Jésus ne laisse pas ceux qui croient en lui sans indication, sans nourriture, sans lumière, sans parole. Il est vivant, au milieu de nous, pour que nous vivions. À travers ces versets de l’évangile de saint Jean, nous sommes invités à reconnaître les modalités de la présence du Christ dans nos vies. Les lectures de ce jour nous présentent trois formes d’identification de cette présence.
La première, c’est la présence de l’Esprit de Dieu à nos cœurs. Si nous l’aimons nous serons en communion avec lui, nous resterons fidèles à ses commandements, et il viendra demeurer en nous. « Je reviens vers vous… vous reconnaîtrez que je suis en mon Père et que vous êtes en moi et moi en vous ». Cette certitude de la présence du Christ à notre cœur, pas simplement comme la présence de quelqu’un d’extérieur à notre vie mais comme quelqu’un qui est au plus intime de nous-mêmes, la certitude que nous ne sommes jamais seuls, qu’à tout moment de notre journée, de notre existence, nous pouvons nous tourner vers lui et nous adresser à lui, cette certitude, c’est la première modalité de la présence du Christ par son Esprit que nous avons reçu au baptême et à la confirmation. Il n’abandonne pas ceux qui croient en lui, il est présent au plus intime d’eux-mêmes.
La deuxième modalité de cette présence de l’Esprit, se manifeste à travers les fruits que produit l’Esprit dans son Église, comme nous l’avons entendu à travers le récit des Actes des apôtres, où nous voyons que Philippe donne les signes du salut. Tous, à Samarie, entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même ils les voyaient : il délivrait les possédés des esprits mauvais, il guérissait les infirmes, les paralysés et les malades. Ces signes du salut réalisés à travers la vie de l’Église en la personne de Philippe sont une source de grande joie. À l’heure où beaucoup de gens ne savent plus très bien quel sera leur avenir, s’ils ont un avenir, à l’heure où beaucoup de gens doutent de la vie et se demandent s’il vaut la peine de vivre, rencontrer des signes d’espérance à travers les services que l’Église est appelée à rendre à l’humanité, en accueillant ceux qui sont entravés dans leur liberté par le péché ou par les esprits mauvais, à travers ceux qui sont accablés par la souffrance du corps ou de l’âme, à travers ceux qui sont soumis à la misère, c’est donner les signes du salut, c’est manifester que le Christ continue d’agir en notre monde. Ces signes du salut apportent une espérance qui est la source de la joie. C’est la deuxième modalité de la présence du Christ à notre monde, c’est sa présence à travers nous, à travers son Église qui est son corps ressuscité et qu’il envoie en mission pour poser les signes du salut à travers l’action de chaque jour, à travers l’action de l’Église dans son ensemble, comme à travers l’action de chacun et de chacune d’entre nous, à travers son existence.
La troisième modalité de cette présence du Christ au monde par son Esprit, c’est la capacité qu’il met en nous de rendre témoignage à sa parole, afin que nous soyons toujours prêts à nous expliquer devant ceux qui nous demandent de rendre compte de l’espérance qui est en nous. Si ceux qui nous entourent sont témoins des fruits de l’Esprit dans notre vie, il est bien légitime qu’ils s’interrogent d’où vient cette force. D’où vient cette énergie ? D’où vient cette paix ? D’où vient cette joie ? Il est légitime qu’ils nous demandent où nous puisons les ressources de notre vie. C’est l’Esprit de Dieu en nous qui nous permet de rendre témoignage que c’est le Christ lui-même que nous reconnaissons dans nos cœurs comme celui qui est la source de toutes nos forces.
Voilà donc cette triple modalité de la présence du Christ à l’intime de notre cœur, dans la prière et dans la méditation de sa parole, à travers les fruits du salut tels qu’ils s’expriment dans l’action de la vie des chrétiens et de l’Église, comme à travers la présence du Christ dans ses sacrements, et enfin la puissance du témoignage que l’Esprit met en nos cœurs pour que nous puissions attribuer à Jésus lui-même le bien que nous faisons et non pas à nos vertus. Ceci manifeste que Jésus, selon sa promesse telle qu’elle nous est rappelée dans les évangiles, est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde, et que jamais un disciple du Christ, un chrétien baptisé, confirmé, qui essaye de garder la parole de Dieu et de la mettre en pratique, jamais il ne peut être abandonné, toujours il sait que le Seigneur l’accompagne tous les jours de sa vie. Fortifions notre foi dans cette conviction que l’Esprit du Christ répandu en nos cœurs nous rend capables de rendre compte de l’espérance qui est en nous, de donner les signes du salut à travers le service de nos frères, et de communier à la présence du Christ en nos cœurs et dans les sacrements de l’Église.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND – 7e dimanche de Pâques – Année A - Dimanche 1er juin 2014
Après l’Ascension, l’Église se constitue autour des Apôtres et des disciples à partir d’hommes et de femmes dont la présence est motivée par la foi. Cette Église est rassemblée pour poursuivre la mission du Christ, révéler la vie éternelle. Nous sommes appelés à témoigner dans le monde de notre propre confiance.
« Je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde » (Jn 17, 11), cette parole de la prière de Jésus à son Père éclaire d’une façon tout à fait particulière, non seulement la situation du groupe des disciples qui l’ont vu s’en aller vers le Ciel et se sont retrouvés seuls, mais encore la vie des communautés chrétiennes qui se sont développées à partir de cette communauté initiale de Jérusalem à travers le monde et qui vivent jour après jour, siècle après siècle, au milieu de ce monde, alors que lui, Jésus, n’est plus dans ce monde. Nous comprenons bien comment les disciples, bousculés par ce départ du Christ -même s’il avait été annoncé- ont pu se trouver désemparés et effrayés. Qu’allaient-ils devenir ? Qu’allaient-ils donc faire ? Le réflexe immédiat a été de revenir tout simplement au dernier endroit où il avait partagé la Cène et à se retrouver entre eux avec quelques femmes qui avaient suivi Jésus, Marie et sa famille. Tous réunis dans la prière, ils attendent mais ils ne sauront ce qu’ils attendent que dans quelques jours quand l’Esprit Saint sera répandu sur eux. Ils comprendront alors ce qu’ils ont vécu et entendu et qu’ils ne pouvaient pas encore comprendre.
Mais nous, nous ne sommes pas exactement dans la situation des disciples. Car nous connaissons la suite de l’histoire. Nous ne sommes pas réunis ce soir après avoir célébré l’Ascension dans une sorte de faux suspens en nous demandant ce que nous allons devenir ! Nous savons que l’Esprit du Christ a été répandu en nos cœurs par la foi, nous savons que cet Esprit a engagé le groupe apostolique dans une vie missionnaire à travers le bassin Méditerranéen et qu’à travers eux la bonne nouvelle de l’Évangile a été répandue à travers le monde. Nous savons qu’il n’est pas visible de nos yeux mais que, bien qu’invisible, il est toujours actif et présent par son Esprit, par son Église, par les sacrements qu’il nous permet de célébrer. Si bien que notre célébration entre l’Ascension et la Pentecôte, n’est pas une sorte de reconstitution artificielle pour essayer de nous faire éprouver les sentiments des disciples, c’est au contraire une invitation à découvrir, à travers la prière de Jésus qui nous est rapportée par l’évangile de Jean, à mieux comprendre quelles sont la nature et la mission de l’Église. Celle-ci se constitue par l’assemblée des croyants telle que nous la voyons dans les Actes des apôtres et telle qu’elle va se perpétuer au-delà. Elle se constitue par une assemblée d’hommes et de femmes dont la présence est motivée par la foi. Elle se constitue par la certitude que la présence de chacun et de chacune, en répondant à l’appel que Dieu lui a adressé à travers les circonstances de sa vie, l’installe comme un membre d’un corps et comme solidaire de ce corps. Elle se constitue pour que chacun et chacune des membres de l’Église puisse se fortifier de cette présence, développer sa foi en l’Esprit Saint, nourrir la charité à laquelle nous sommes appelés. C’est le moment constitutif de l’ecclésia, de l’assemblée de l’Église, du peuple de Dieu présent par parcelles à travers le monde mais réuni mystiquement en un corps unique, celui pour lequel le Christ a prié. Quelles que soient les péripéties de l’histoire, les situations plus ou moins critiques ou dramatiques à travers lesquelles telle ou telle partie de l’Église est plongée selon les drames de l’existence humaine, nous ne doutons pas que cette prière du Christ atteigne son but et que ce qui survient à la vie de l’Église est appelé à manifester la gloire de Dieu aux yeux des hommes. Nous ne sommes pas une entreprise en quête de reconnaissance, nous sommes un peuple habité par l’Esprit du Christ pour endurer au long des âges ce qui manque encore à ces souffrances pour accomplir le dessein de Dieu.
Mais ce peuple n’est pas rassemblé simplement pour se donner à lui-même sa raison d’être et sa force, il est rassemblé pour aller à la rencontre du monde qui l’entoure, des hommes et des femmes qui sont nos contemporains, ici dans ce pays comme à travers le monde. Ce peuple est rassemblé pour poursuivre la mission du Christ au service de la vie humaine, c’est-à-dire en se mettant au service de nos frères, dans les besoins qui apparaissent, les différentes situations du monde, mais aussi pour affirmer que l’existence humaine à laquelle nous prenons notre part, et pour laquelle nous essayons de faire quelque chose, ne prend tout son sens que dans sa dimension éternelle. À travers chacune de nos existences quelque chose est en train de grandir et de se développer, c’est la vie de Dieu lui-même, une vie qui n’a pas de fin, cette vie éternelle dont nous parle l’évangile de saint Jean. Cette vie éternelle, Jésus nous dit en quoi elle consiste. La vie éternelle, c’est qu’il te connaisse toi et celui que tu as envoyé Jésus Christ. Et nous découvrons ainsi que dans les errements, les hésitations, les recherches qui traversent l’histoire des hommes, il y a une clef qui est la connaissance de Dieu et la connaissance du Christ. Cette clef nous a été remise pour que nous la partagions, pour que nous la proposions, pour que nous l’annoncions de telle façon que, à travers toutes sortes d’événements, le chemin de la vie apparaisse de manière plus claire, et que, surtout, le plus possible d’hommes et de femmes en ce monde entendent le nom béni de Dieu et l’annonce du Christ Jésus.
C’est donc dire que cette nature et cette mission de l’Église se concrétisent chaque fois que le peuple de Dieu est rassemblé. Elle s’accomplit chaque fois qu’il se disperse pour aller annoncer la Bonne nouvelle aux hommes. Nous avons besoin de l’Église pour affronter l’absence visible du Christ, mais l’Église a besoin de nous pour que le Père et le Fils soient annoncés et connus de par le monde. Pour qu’ils soient annoncés et connus, il ne suffit pas que nous en parlions, il ne suffit pas que nous en fassions des discours, il faut que nous en vivions, il faut qu’à travers chacune de nos existences apparaisse comment cette présence de Dieu change notre manière de vivre, comment cette présence de Dieu nous remplit de joie alors même, comme nous le dit l’épître de Pierre, « que nous communions aux souffrances du Christ » (1 P 4, 13). Il faut que notre existence fasse apparaître que nous sommes remplis de confiance alors que l’avenir se présente comme un doute permanent. Il faut que notre existence fasse apparaître que nous sommes remplis de confiance alors que les hommes et les femmes autour de nous vivent dans la crainte et la méfiance.
C’est à travers cette sérénité, cette confiance, cette paix que nous recevons de Dieu que nous pouvons oser dire le nom de celui qui est la vie. Qu’il te connaisse toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé Jésus Christ.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à Notre-Dame, confirmations d’adultes du diocèse de Paris – Solennité de la Pentecôte – Année A
C’est au terme souvent d’un long cheminement que nous prenons conscience de la place de Dieu dans notre vie. Les adultes qui demandent le sacrement de confirmation ont fait cette expérience. L’Esprit Saint vient nous aider à vivre plus librement et à témoigner du Christ en ce monde.
Frères et Sœurs, chers amis,
Vous qui allez être confirmés ce soir, vous savez mieux que quiconque ce que cet événement représente dans votre vie. Chacune et chacun d’entre vous m’a écrit en essayant de retracer l’histoire de ce chemin qui le conduit ce soir jusqu’ici. En lisant cette évocation de vos histoires, je ne pouvais m’empêcher de penser à celui qui avait habité toutes ces années de votre vie, sans qu’on puisse le connaître et sans qu’on puisse le voir, sans même peut-être que vous ayez eu conscience de sa présence, lui qui cependant, que vous soyez éveillés ou endormis, que vous soyez attentifs à la parole de Dieu ou que vous vous en soyez détournés pour quelques années, que vous soyez profondément attachés au service de vos frères, ou au contraire enfermés dans une sorte de défense et de protection à l’égard des autres, creusait en vous son chemin et frayait une route pour que cette eau reçue au moment de votre baptême ne devienne pas une eau stagnante, mais soit vraiment une eau vive qui irrigue toute votre vie, qui comble votre soif, qui apaise vos inquiétudes, et qui devienne par votre propre existence une source pour ceux qui vous entourent.
Ce cheminement mystérieux de l’action de Dieu à travers chacune de nos existences, ce que dans la foi nous reconnaissons comme un don de Dieu, une grâce, il y a des circonstances, des événements, des étapes dans notre vie qui font que, après des années d’ignorance, d’indifférence ou d’erreur, nos yeux s’ouvrent. Alors nous prenons conscience que dans chaque existence humaine, il y a une dimension que nous ne voyons pas et qui est cependant le cœur de notre identité. Cette découverte, vous l’avez faite à travers un cheminement progressif, à travers une sensibilisation, à travers des rencontres, à travers la prière, à travers la prise de conscience que, peut-être, tout ce qui contribuait à organiser votre vie, laissait finalement de côté le plus important. Si vous vouliez que votre existence soit engagée d’une façon heureuse, sereine et fructueuse, il fallait redonner place à celui qui en est le centre, et reconnaître que c’est lui qui vous fait vivre.
Ce cheminement par lequel nous prenons progressivement conscience d’une nouvelle dimension de notre vie, cela s’appelle, dans le langage de la tradition chrétienne, une conversion. Une conversion, ce n’est pas nécessairement changer de religion ! Une conversion, c’est changer de vie, c’est prendre conscience qu’il y a quelque chose à changer, à retourner, à réorienter, à reconstruire, à restructurer, et la démarche que vous faites aujourd’hui en demandant le don de l’Esprit Saint, c’est précisément de mettre ce projet de construction de vie dans la main de Dieu, sous la grâce de Dieu.
Nous avons entendu dans l’évangile quelque chose d’extraordinaire. Ils étaient tous enfermés par peur des juifs, -nous imaginons cet enfermement, cet isolement, ce regard d’inquiétude porté vers l’extérieur, bref ce que l’on peut appeler une sorte d’emprisonnement-, et voilà que Jésus brise cet emprisonnement. Il est au milieu d’eux. Il n’est passé ni par la porte ni par la fenêtre qui étaient fermées. Tout était fermé, mais rien n’est fermé pour lui ! Il est là présent au milieu d’eux, vivant, ressuscité, et il vient pour les délivrer. Il vient les délivrer de leurs peurs, de leur inquiétude de l’avenir, de leur culpabilité, de tout ce qui constitue des handicaps humains de l’existence ; il est au milieu d’eux et il leur dit : « la paix soit avec vous » (Jn 20, 21). Quand il va leur donner son Esprit, au jour de la Pentecôte, nous verrons le même phénomène se produire, Pierre sortira pour s’adresser à la foule, il ne restera pas enfermé. La vie et l’action du Christ dans son Église ne sont pas un processus d’isolement et de protection, c’est un processus d’ouverture et de communication, c’est un processus d’envoi en mission, pour annoncer que par le Christ, la paix est venue au monde.
Demain, le Pape François recevra au Vatican le Président palestinien et le Président d’Israël. Il les a invités à venir se joindre à lui, simplement pour prier pour la paix. Convaincu qu’il est, et que nous sommes avec lui, que la clef de la paix entre les hommes, c’est la conversion des cœurs. Si nous ne commençons pas et si nous ne persévérons pas dans ce travail de la conversion des cœurs, jamais aucun système ne pourra imposer la paix à des gens qui sont habités par la violence, la haine et le mépris de l’autre. Ce soir donc, je vous invite à vous joindre à cette prière du Pape. Dieu entend le désir humain même quand il n’a pas atteint sa plénitude. Si ces deux hommes politiques sont de bonne volonté, et s’ils veulent vraiment faire une démarche pour exprimer leur désir de paix, Dieu entendra leur désir. Nous devons unir notre prière pour que le Christ ressuscité apporte ce témoignage de paix aux hommes.
Nous devons reconnaître dans le Christ ressuscité celui qui peut apporter la paix dans nos familles, dans nos communautés, dans nos sociétés, non parce qu’il aurait des formules extraordinaires, mais parce qu’il invite chacun à ouvrir son cœur à l’autre, à vivre le pardon, à entrer dans la miséricorde, à se faire proche de celui qui est loin. Tout cela, nous le savons, cela ne correspond pas au dynamisme spontané de nos désirs. Si nous nous laissions aller à notre nature, nous préférerions être protégés, enfermés, coupés de ces conflits, de ces tensions, de ces disputes peut-être, de ces regards haineux. C’est pourquoi nous avons besoin de la plénitude de l’Esprit pour que notre approche de nos frères ne soit pas simplement une approche sociale et politique, mais qu’elle soit vraiment une approche humaine et chrétienne.
Cet Esprit que vous recevez vous comblera de sa paix parce qu’il vous garantit la miséricorde de Dieu. Il vous comblera de sa joie, comme nous voyons les apôtres remplis de joie en rencontrant le Christ ressuscité. Bien sûr, nous avons tous des motifs d’inquiétude, nous avons tous des souffrances diverses qui traversent notre vie, les croyants comme les autres, les chrétiens comme les autres. Le Christ ne vient pas faire disparaître ses difficultés, il vient nous dire que nous pouvons les porter, que nous sommes suffisamment forts pour assumer cette dimension de notre existence, et la vivre dans la paix. Nous sommes forts de la force de Dieu lui-même.
Enfin, votre confirmation, pour la plupart d’entre vous, pour ne pas dire pour tous, exprime une démarche singulière vis-à-vis de l’Église. C’est une chose de porter plus ou moins confusément des sentiments plutôt sympathiques envers Dieu, mais comme dit saint Jean dans son épître, « celui qui dit qu’il aime Dieu qu’il ne voit pas et qui n’aime pas son frère qu’il voit est un menteur » (1 Jn 4, 20), on a des pensées pieuses pour Dieu, on a des prières pour Dieu, on a des sentiments envers Dieu, mais arrive un moment où il faut que ces pensées, ces prières et ces sentiments prennent une structure, une chair humaine ! Cette chair humaine, c’est d’appartenir au corps qui est aujourd’hui le corps ressuscité du Christ. C’est celui que nous décrivait saint Paul dans son épître aux Corinthiens, ce corps fait de tant de membres différents, mais tous animés par un unique Esprit. C’est cet unique Esprit qui recueille votre expérience particulière, votre expérience personnelle, votre histoire, et qui vous fait entrer dans l’œuvre immense de Dieu lui-même. Chacun selon sa petite part, selon ce qui lui a été donné de vivre, participe de ce grand mystère de l’amour de Dieu manifesté aux hommes. C’est l’Esprit du Christ répandu en nos cœurs qui nous rend capables de ce témoignage rendu à l’amour de Dieu.
Vous le savez, j’ai demandé cette année que le diocèse de Paris appelle des témoins pour vivre la mission de l’Avent 2014. Ce soir, vous recevez l’Esprit Saint pour devenir témoins de la foi, là où vous êtes, là où vous vivez, avec les gens que vous connaissez, avec ceux que vous ne connaissez pas, avec la communauté chrétienne à laquelle vous appartenez maintenant d’une façon tout à fait délibérée et volontaire. C’est pour rendre ce témoignage que vous recevez l’Esprit, et je me réjouis que le grand nombre que vous êtes ce soir promette beaucoup de témoins pour l’Avent 2014, car si vous êtes si nombreux à recevoir l’Esprit, nous allons certainement voir beaucoup de choses qui changeront.
Avec les disciples nous sommes dans la joie et nous rendons grâce à Dieu parce que nous mesurons bien ce qui relève de nos propres choix, de nos propres efforts, de nos disponibilités personnelles, mais nous mesurons surtout ce qui vient de la grâce de Dieu lui-même et qui déborde, ou plutôt qui reprend et amplifie tout ce que nous avons pu investir de liberté, de volonté, dans le choix de notre vie pour en faire un signe magnifique pour ceux qui nous entourent.
Dans quelques instants, je vais vous demander de renouveler la profession de foi de votre baptême puisque c’est dans cette foi que vous avez décidé d’orienter votre vie en demandant que votre baptême soit confirmé pour devenir pleinement témoins du Christ aujourd’hui. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe et Confirmations à ND du Bon Conseil – Pentecôte – Année A - Dimanche 8 juin 2014
Comme Jésus l’avait promis, l’Esprit Saint est envoyé sur les disciples au jour de la Pentecôte pour qu’ils puissent vaincre leur peur et annoncer le nom de Jésus en toutes langues. Nous sommes à notre tour fortifiés par le don de l’Esprit en particulier par le sacrement de confirmation, pour devenir de vrais témoins de l’espérance et de la paix.
Frères et Sœurs, Chers amis,
Les lectures que nous venons d’entendre nous ont aidés à nous rappeler quelle était la situation des disciples après la mort et la résurrection de Jésus. Ils étaient enfermés dans une salle parce qu’ils avaient peur de ce qui pouvait leur arriver. Certes, ils savaient que Jésus allait revenir, mais ils ne savaient ni quand, ni comment et surtout, ils ne savaient pas comment ils allaient vivre en attendant le retour du Christ. Qu’est-ce qu’ils pourraient faire ? Ils l’avaient accompagné tout au long de sa mission parmi les hommes, ils avaient entendu son enseignement, ils avaient vu ses miracles, ils avaient compris que Jésus était le Messie, et ils avaient espéré que ce Messie remettrait toutes choses à leur place et qu’il redonnerait la foi au peuple d’Israël. Et voilà qu’il a été crucifié, enseveli, puis il est apparu à plusieurs d’entre eux, mais cela reste encore bien mystérieux. Ils se demandent donc ce qu’ils vont devenir. Est-ce que ce qu’ils ont vécu avec lui n’a été qu’une parenthèse qui se ferme et maintenant tout va recommencer comme avant ? Et voilà que dans cette pièce où ils sont enfermés, Jésus est présent au milieu d’eux. Il est présent, lui qu’ils avaient vu mort sur la croix. C’est bien lui puisqu’ils voient les plaies de son côté. C’est bien lui puisqu’il leur parle, et pourtant il n’est déjà plus tout à fait le même. Il est présent au milieu d’eux, étant entré on ne sait comment dans cette pièce fermée. Il est là au milieu d’eux, et rien que de le voir, déjà ils sont saisis de joie. Ce qui les inquiétait, ce qui leur faisait peur, peut-être l’indécision, la honte d’avoir suivi quelqu’un qui avait été crucifié et mis à mort, tout cela s’efface devant la présence du Christ. Il est vivant, et ils sont heureux d’être avec lui.
Jésus leur avait promis son Esprit Saint et il le leur donne pour qu’ils soient dans la paix, c’est-à-dire pour qu’ils soient convaincus que malgré leurs difficultés, leurs limites, leurs péchés peut-être, malgré le doute et l’inquiétude qui les habitent, Dieu est présent au milieu d’eux, Dieu est présent dans leur cœur. La paix, c’est la certitude que l’amour de Dieu est plus grand que notre faiblesse, que la miséricorde de Dieu est plus grande que notre péché, que l’amour de Dieu est plus grand que notre indifférence. Il leur donne la paix, et il les envoie pour devenir des messagers de la paix, en réconciliant les hommes et en leur pardonnant leurs péchés. De même au moment de la Pentecôte, quand l’Esprit vient sur chacun d’eux, ils sortent et ils se mettent à annoncer Jésus-Christ dans toutes les langues. Et voici ce que nous vivons aujourd’hui, nous qui sommes rassemblés ici. Peut-être avons-nous des doutes en nos cœurs, peut-être avons-nous des soucis, des inquiétudes pour l’avenir, peut-être avons-nous le sentiment de ne pas être très bons, d’avoir péché en faisant du mal à ceux qui nous entourent ou en nous détournant de Dieu, peut-être sommes-nous inquiets pour l’avenir. L’Esprit de Dieu qui nous est envoyé nous garantit que nous pouvons être pardonnés et réconciliés, il nous garantit que Dieu n’abandonne pas les hommes, qu’il ne nous laisse pas seuls sur le chemin, mais au contraire qu’il vient habiter notre cœur. En habitant notre cœur, il efface en nous la peur, la honte, l’anxiété, il nous fait connaître la paix et la joie. Et cette paix et cette joie qu’il met dans nos cœurs, nous sommes invités à les partager avec ceux qui nous entourent. Nous sommes invités à devenir des témoins de la paix et de la joie, nous sommes invités par le Christ qui nous donne son Esprit à devenir ceux qui annoncent aux hommes qu’il y a une espérance dans leur vie, que leur existence ne s’arrêtera pas avec leur mort, qu’il y a en eux quelque chose de plus grand, de plus fort, de plus beau, que demain, ils peuvent faire quelque chose pour améliorer le monde.
Et vous qui allez être confirmés, qui allez recevoir tous les dons de l’Esprit Saint, c’est cette joie et cette force que vous allez recevoir. Peut-être parfois êtes-vous tentés de cacher que vous êtes chrétiens, de ranger cela dans un lieu secret, fermé, où personne ne peut le savoir. L’Esprit que vous allez recevoir est un Esprit de liberté et un Esprit de force qui vous permettra de ne pas avoir honte du Christ mais au contraire d’être fiers de lui appartenir et de partager le don qu’il vous fait. L’Esprit que vous allez recevoir est un Esprit de force pour vous aider à grandir dans votre vie, à trouver la plénitude de votre existence, à être de vrais témoins de l’espérance et de la paix.
Pour la plupart, vous avez été baptisés enfants, évidemment sans que vous puissiez donner votre avis, simplement parce que vos parents étaient convaincus que c’était mieux pour vous. Mais en demandant la confirmation, vous franchissez une étape dans votre existence, vous n’êtes plus chrétiens simplement parce que quelqu’un d’autre l’a voulu, vous êtes chrétiens parce que vous le choisissez. Vous avez pu le choisir parce que vous avez découvert le Christ tout au long de vos années de catéchisme, parce que vous l’avez rencontré dans la prière et qu’il est devenu quelqu’un pour vous, parce que vous participez à sa vie en communiant à son eucharistie. Alors aujourd’hui, quand tout à l’heure vous allez être appelés par votre nom, vous allez répondre personnellement, et manifester votre volonté de vivre en chrétien tout au long de votre vie.
C’est donc pour nous aujourd’hui une grande fête, une fête pour toute l’Église qui se sent revigorée par l’Esprit Saint pour accomplir sa mission, une fête pour votre communauté qui voit des jeunes parmi ses membres prendre leur place de façon plénière en son sein, une fête pour moi qui suis le témoin et l’acteur de cette venue de l’Esprit Saint pour développer et construire l’Église. Notre prière se fera plus forte aujourd’hui, pour accompagner la démarche du Pape François qui accueillera au Vatican, cet après-midi, le président palestinien et le président israélien, non pas pour poser un acte de médiation politique, mais pour rappeler que la paix entre les hommes ne peut pas grandir et se développer si les hommes ne tournent pas leur cœur et leur âme vers Dieu. Que le Seigneur nous donne d’être nous aussi des artisans de paix.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à Ste Odile - Trinité - Forme extraordinaire du rite romain - Dimanche 15 juin 2014
La fête de la Trinité tourne notre regard vers la communion qui existe entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Par le baptême nous entrons dans cette communion. Celle-ci se vit dans la communion au corps du Christ qu’est l’Église.
Frères et Sœurs,
Tout au long des dimanches du temps pascal, la liturgie nous a invités à méditer sur la présence du Christ ressuscité auprès de ces disciples, jusqu’au moment où il est retourné vers le Père et où il a envoyé son Esprit Saint le jour de la Pentecôte. Et dans les semaines qui suivent cette fête de la Pentecôte, la liturgie nous invite à méditer différents aspects de cette présence du Seigneur à la vie des hommes.
Le premier que nous fêtons aujourd’hui par la fête de la Trinité, sera suivi de la fête du Saint-Sacrement, puis de la fête du Sacré-Cœur, qui sont autant de manières de mieux comprendre ce que signifie la présence du Christ ressuscité en notre monde. La fête de la Trinité tourne notre regard vers la communion qui existe entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Mais trop souvent, peut-être, nous avons eu tendance à croire que cette communion concerne exclusivement les relations internes à la divinité, sans grand rapport avec nous et avec peu d’influence sur notre propre existence. Or, précisément, nous sommes invités à découvrir avec l’évangile, que cette communion entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint est le fondement même du baptême dans lequel nous avons été baptisés. Dès l’instant que nous sommes baptisés, nous entrons dans un jeu de relation étroite avec le Père, le Fils et l’Esprit. La communion qui existe entre les trois personnes de la Sainte Trinité s’ouvre pour accueillir ceux qui sont baptisés dans le Christ, pour qu’ils participent eux-mêmes à cette vie qui unit le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Quand nous contemplons la Trinité des personnes, l’unité de leur nature divine, la distinction des trois personnes, nous ne sommes pas simplement confrontés à un problème métaphysique qui consisterait à savoir comment il est possible qu’il y ait une seule nature divine et trois personnes distinctes, au point que d’autres croyants imaginent que nous sommes devenus polythéistes ! C’est une question évidemment importante et difficile, sur laquelle des générations de théologiens, depuis les évangiles, n’ont pas cessé de méditer et de produire des chemins pour nous aider à comprendre, comment il y peut y avoir une communion tellement intense, que le Père, le Fils et le Saint Esprit partagent une même nature, alors que, leur existence personnelle les constitue dans la diversité de leurs missions. Mais cette question de l’unité de la nature divine et de la trinité des personnes, n’est pas seulement un problème métaphysique ou une question théologique, c’est d’abord la prise de conscience du régime dans lequel nous sommes invités à vivre par notre baptême.
Chacune et chacun d’entre nous, baptisé dans le Christ demeure évidemment un sujet. Personne ne peut se substituer à personne. Le Christ dans lequel nous sommes baptisés ne se substitue pas à notre personne, nous demeurons qui nous sommes, appelés par notre nom, nous sommes des personnes uniques, et cependant, par la communion de l’Esprit Saint, le Christ lui-même vient habiter en nous comme il l’a promis. Il établit sa demeure parmi nous et nous fait entrer dans une communion qui pénètre toutes les dimensions de notre vie, notre esprit, notre intelligence, notre cœur, notre affectivité, notre énergie, notre capacité d’agir, sans pourtant faire disparaître notre mission et notre responsabilité personnelles. C’est pourquoi, cette relation tout à fait particulière dans laquelle nous sommes profondément identifiés au Christ, comme saint Paul le dira dans une de ses épîtres, « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2, 20), cette relation singulière qui nous unit totalement à la personne du Christ laisse subsister notre identité et notre responsabilité personnelles, je dirais même plus, elle les renforce. Ceci nous fait découvrir le sens de la communion ecclésiale qui ne consiste pas à fondre tout le monde dans un magma indéfini, ou simplement à reconnaître des liens assez distendus et sans grande contrainte de chaque membre de l’Église avec le corps ecclésial tout entier. Le sens de cette communion au contraire est de découvrir que nous ne sommes véritablement des chrétiens à part entière et qui prennent la pleine dimension de leur existence que si nous sommes profondément enracinés dans la communion ecclésiale. Nous ne devenons vraiment nous-mêmes, que par la communion la plus étroite avec le Corps du Christ. C’est pourquoi cette communion au Corps du Christ est confiée à la mission apostolique, par le don de l’Esprit Saint et nous sommes appelés à vivre notre relation avec le Christ, non pas seulement dans le secret de notre chambre, comme Jésus nous y invite quand il nous invite à prier, non pas seulement dans la méditation de la parole de Dieu, comme nous sommes invités à le faire régulièrement, ni même seulement dans notre communion eucharistique qui serait comme une démarche purement individuelle à laquelle l’existence de l’Église ne serait qu’un facteur adjacent, mais comme un acte sacramentel, c’est-à-dire que nous entrons dans la plénitude de notre relation avec le Christ quand nous participons aux sacrements de l’Église tels que l’Église a la mission de les célébrer, et tels qu’elle en a défini la forme. C’est pourquoi notre célébration dominicale, la célébration du Jour du Seigneur, la participation à la messe deviennent un marqueur de la participation à la vie de l’Église. C’est un signe de la communion dans laquelle nous entrons, non seulement avec les frères et les sœurs qui nous entourent dans cette célébration eucharistique et sans lesquels il n’y aurait pas de célébration, mais encore avec toutes les communautés chrétiennes à travers le monde qui constituent l’univers catholique de la foi et qui sont rassemblées dans la communion trinitaire.
Frères et sœurs, en ce dimanche, je vous invite à rendre grâce au Seigneur qui nous fait participer ainsi à la communion qui existe entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint, à rendre grâce pour le don de l’Esprit que nous avons reçu à la Pentecôte et que nous recevons de manière plénière par le sacrement de la confirmation, comme je le célébrerai tout à l’heure pour les confirmés de cette paroisse. Et nous sommes dans la joie d’être unis ainsi à la catholicité de l’Église, en communion avec les chrétiens du monde entier.
Dans la suite des semaines, notre communion sacramentelle à la vie trinitaire s’approfondira par la fête du Saint-Sacrement, la Fête-Dieu, où nous serons invités à mieux comprendre et partager le signe sacramentel de la présence réelle de Jésus dans l’eucharistie qui nous donne la possibilité de communier à la vie trinitaire. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.