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Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à Ste Geneviève des Grandes Carrières - Fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ – Année A
La valeur de la vie humaine découle du don que Dieu nous en fait. Cette vie est appelée à se nourrir de la vie du Christ par le sacrement de son Corps et de son Sang. Nos communautés eucharistiques sont un signe de la communion que le Christ établit entre nous.
Frères et Sœurs,
« Celui qui mange ce pain vivra éternellement » (Jn 6, 51). Cette parole du Christ nous aide à comprendre la véritable portée de ce que nous vivons chaque fois que nous partageons le pain qu’il nous donne et qui est son Corps livré pour la vie du monde. Une autre manière de comprendre cette parole du Christ serait de nous poser la question : qu’est-ce qui nous fait vivre ? Qu’est-ce qui est l’aliment de notre existence ? Qu’est-ce qui motive nos activités ? Qu’est-ce qui nous inquiète pour l’avenir que nous pressentons ? Ou, autrement dit, d’où vient notre vie et où va-t-elle ?
La vie, nous savons tous ce que c’est, nous en avons une expérience immédiate, depuis le petit enfant jusqu’au vieillard. Chacun sait qu’il vit, chacun sait combien sa vie est fragile et chacun sait combien elle peut être menacée, non seulement par les accidents inévitables de l’existence, mais encore par la décision des hommes de s’approprier notre vie et de décider pour nous ce qui est bon et ce qui vaut la peine d’être vécu, ce qui est inutile et ce qui peut rejoindre la société du rejet, la société du déchet dont nous parle si souvent le Pape François. Qu’est-ce qui donne un tel prix à la vie humaine ? Ce n’est pas simplement ce que nous en faisons, nos réalisations, nos qualités, nos capacités, nos talents, nos forces, ni même l’amour qui nous habite, ce qui donne sa qualité à la vie humaine, c’est que nous l’avons reçue, nous la recevons jour après jour, et qu’elle nous est donnée par Dieu lui-même. Chaque existence humaine est précieuse aux yeux de Dieu et vaut plus que tout ce que nous pouvons imaginer. C’est pourquoi pour assurer cette existence humaine, non seulement à travers les défis quotidiens de la vie, mais à travers la durée et au-delà de cette vie, Dieu nous donne de participer à sa propre vie, il nous fait devenir membre de sa famille, il nous fait devenir membre de sa vie. Cette vie, il nous la donne par sa parole répandue sur le monde depuis les origines, il nous la donne par son Fils qui livre sa vie pour que nous vivions, et il nous la donne par les sacrements de son Église qui sont la présence actuelle de ce don que Jésus fait au monde.
Ainsi, le peuple de ceux qui accueillent la parole de Dieu et qui en vivent, constitue une communauté, une communauté très diversifiée, mais une communauté unie non pas par notre volonté de faire l’union, mais parce qu’elle se reconnaît dans un seul Jésus de Nazareth. De même qu’il est le seul à donner sa vie pour nous, de même il constitue un seul peuple à partir de tant d’hommes et de femmes différents à travers le monde. Nos assemblées eucharistiques donnent l’image et la réalité de cette communion dans la même foi, en accueillant la même parole, en partageant le même Corps du Christ. Nos assemblées réunissent des hommes et des femmes de toutes races, de toutes langues, de tous âges, de toutes conditions ; elles les réunissent en un corps unique qui exprime sa communion à travers l’unité de sa parole et de son chant. Comment ne pas être sensibles, nous qui sommes rassemblés aujourd’hui dans cette église, à cette puissance de communion que dégage notre assemblée ? Chacune et chacun d’entre nous est venu de son logement, de sa famille, de ses préoccupations, de ses inquiétudes et par la communion qui s’établit entre nous, il se trouve rassemblé en un peuple unique qui exprime sa communion par une unique voix, somme de toutes les voix de chacun d’entre nous. Comment ne pas être frappés de cette capacité que nous avons, par la présence du Christ de constituer vraiment un corps et d’exprimer cette communion à travers les symboles de notre assemblée ?
Oui, chacune de nos communautés eucharistiques constitue un signe, presque un sacrement comme nous dit le Concile Vatican II, de la communion de tous les hommes dans une société où les différences, les incompatibilités, les méfiances, les craintes, sont si fortes et pèsent si lourd. Notre assemblée donne le signe qu’entre les hommes et les femmes de ce monde, il est possible de vivre autrement que dans la méfiance et la crainte. Il est possible de vivre dans la confiance et l’unité. Cette unité se nourrit du pain unique que nous recevons, qui est le pain du Ciel, la chair et le sang du Christ, lui qui a livré sa vie pour que le monde vive, lui qui nous donne aujourd’hui de participer à sa vie par notre communion.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND - Fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ – Année A - Dimanche 22 juin 2014
Dieu ne veut pas la mort de l’homme, il veut qu’il vive. Il se communique lui-même à nous pour nous faire le don de la vie éternelle à travers l’Eucharistie. Nous sommes invités à redécouvrir le mystère de la vie de Dieu en chaque existence humaine qui lui confère une dignité absolue.
Frères et Sœurs,
Nous venons d’entendre la parole du Christ au sujet du pain de vie : « Celui qui mange ce pain vivra éternellement » (Jn 6, 51). Par ces paroles Jésus veut nous faire découvrir que l’existence que nous connaissons, qui est notre expérience directe de la vie, celle que nous avons reçue de nos parents et celle qui s’arrêtera avec notre mort, nous ouvre à une autre expérience de vie. En effet, si Dieu a donné la vie aux hommes, s’il les a appelés à la vie par sa création, ce n’est pas pour les conduire à la mort. Dieu n’est pas le Dieu des morts, il est le Dieu des vivants. Dieu ne veut pas la mort de l’homme, il veut qu’il vive. Mais cette vie qui ne finit pas, cette vie que nous disons éternelle, c’est la vie de Dieu lui-même. Et l’existence que nous recevons, que nous menons et que nous conduisons jusqu’à son terme n’est qu’une sorte d’image par rapport à cette réalité éternelle. Nous, ce que nous connaissons, c’est une vie qui passe ; ce que Dieu nous donne, c’est une vie qui dure. De même que cette vie qui passe subsiste par toutes sortes de moyens que nous pouvons trouver dans la nature pour nous aider à vivre, et dont le pain est le symbole le plus évocateur, de même la vie qui ne passe pas a besoin d’une nourriture et de force pour se développer et produire sa pleine dimension.
Le pain que nous connaissons et que nous mangeons, le vin que nous connaissons et que nous buvons sont des nourritures terrestres qui sont une image de la nourriture que Dieu veut nous donner. La nourriture que Dieu veut nous donner c’est une nourriture qui vient de lui-même, et qui ne se reconnaît pas à son apparence ou à son goût, mais qui se reconnaît par son origine : c’est le pain venu du Ciel, le pain de Dieu. Ce pain de Dieu, le Christ l’annonce après avoir nourri les hommes de nourritures terrestres dont ils avaient besoin. Il s’appuie sur ce signe pour éveiller leur intelligence et leur cœur à une réalité qu’ils ne voient pas. Cette réalité qu’ils ne voient pas, c’est sa chair, sa vie, sa personne qu’il va donner lui-même en nourriture pour que l’humanité puisse vivre.
Ainsi, nous sommes introduits par cette parole du Christ dans le mystère où Dieu nous fait partager sa propre vie, et nous associe de façon sacramentelle à sa présence. Comme le disait le Livre du Deutéronome, « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche de Dieu », c’était pour faire comprendre au peuple éprouvé dans le désert qu’il y a un enjeu plus grave et plus important que sa survie terrestre.
Ce signe de l’Eucharistie donné par le Christ, du pain qui représente sa chair, du vin qui représente sa vie qu’il livre par amour pour les hommes, ce signe pose finalement à notre conscience la question du sens de notre vie. Qu’est-ce qui nous fait vivre ? De quoi avons-nous le plus besoin pour vivre ? Que cherchons-nous en priorité pour vivre ? Bien sûr nous cherchons à assurer notre subsistance, bien sûr nous cherchons à garantir un minimum de sécurité en ce temps, mais l’homme ne vit pas seulement de subsistance et de sécurité. Il y a au cœur de chaque existence humaine, le mystère enfoui de la vie de Dieu lui-même qui échappe à nos moyens et à notre emprise. C’est sans doute l’un des drames de notre culture occidentale, d’avoir perdu le sens de cette immersion de la vie divine dans l’existence humaine. C’est l’un des drames de notre culture de ne voir dans la vie des hommes et des femmes qu’un fonctionnement plus ou moins harmonieux, plus ou moins agréable, plus ou moins fragile, plus ou moins déficient jusqu’au point où nous nous croyons autorisés à décider qu’il ne s’agit plus d’une vie humaine et que l’on peut en disposer en fonction d’autres critères. Dès l’instant que la référence à Dieu ne garantit plus la valeur absolue de chaque personne humaine, quel que soit son âge, quel que soit son état de santé, quelles que soient ses capacités de relation, alors chaque être humain peut se trouver livré à l’arbitraire du jugement de ses semblables. Qui vaut la peine de vivre ? Quelle performance faut-il produire pour mériter son existence ? Vous le savez cette question cruciale travaille les consciences et les libertés. Mais pour nous qui nous réclamons du Christ Ressuscité, qui partageons son Corps et son Sang, qui recevons de lui la nourriture de Dieu, nous sommes invités dans ce trouble à donner un témoignage fort : l’homme ne vit pas seulement de ses soins, de ses relations, de ses capacités de relations, des signes de communication qu’il peut ou ne peut pas donner, il vit de l’existence de Dieu qui repose au cœur de chaque existence humaine.
C’est au nom de cette certitude et de cette conviction que des milliers d’hommes et de femmes à travers le monde se dépensent sans compter pour soulager la souffrance de leurs frères, pour les accompagner dans leurs épreuves, pour les aider à comprendre que malgré les handicaps dont ils souffrent, ils restent à nos yeux des enfants de Dieu dignes de respect, pour les aider à comprendre que leur dignité vient du regard que l’on porte sur eux et non pas du regard qu’eux-mêmes portent sur eux.
Ainsi quand nous communions au Corps du Christ, quand nous partageons la coupe du Salut, nous posons un acte d’espérance dans l’existence humaine et nous annonçons que Dieu garde avec vigilance et amour chacune de ses créatures. Nous parlons avec la confiance qu’il n’abandonne jamais ceux qui sont dans l’épreuve, nous parlons avec l’autorité de ceux qui prennent en charge leurs frères les plus éprouvés, nous parlons avec la force de ceux qui se refusent à résoudre les difficultés en éliminant les personnes. Que Dieu nous donne d’être de vrais témoins du pain de vie.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe à l’occasion du 39e Congrès international des Pueri Cantores – 15e dimanche du Temps Ordinaire – Année A
La parabole du semeur est une image de la Parole que Jésus adresse aux hommes sans choisir par avance ses auditeurs. Cette Parole peut transformer le cœur de l’homme. La beauté du chant est aussi un moyen de toucher les cœurs. Ainsi, par leurs chants, les Pueri Cantores participent à la mission de l’Église.
Frères et sœurs, chers amis,
Tandis que tout à l’heure nous chantions l’alléluia et que le diacre portait l’évangéliaire à travers la foule assemblée dans la cathédrale pour venir proclamer l’évangile devant vous qui êtes ici sur le parvis, je pensais à ces versets de l’évangile que nous venons d’entendre, car l’évangéliaire, c’est la Parole du Christ lui-même, et c’est lui qui est sorti de la maison pour s’adresser à vous qui êtes dehors. Et au-delà de vous, à tous les hommes et à toutes les femmes du monde, des pays d’où vous venez et pour qui cette Parole est proclamée, pour qui le Verbe, Parole de Dieu, est venu prendre chair en notre histoire humaine.
Comme vous l’avez entendu dans cette parabole, le semeur ne trie pas le terrain sur lequel le grain va tomber. Il sème à profusion, à tout vent, et évidemment, en semant si largement, si généreusement et sans plus de précaution, certaines de ses paroles vont tomber sur le pavé, sur la pierre, et vont être mangées par les moineaux. D’autres vont tomber peut-être sur un peu de terre, mais là où il n’y a pas de profondeur, elle ne pourra pas prendre racine. Et puis quelques grains tomberont dans la bonne terre où ils produiront du fruit. De même, aujourd’hui, cette parole proclamée devant vous et pour vous ne choisit pas les oreilles qui l’entendent et les cœurs qui l’accueillent. Certains d’entre vous ont peut-être un cœur endurci, et pour eux cette parole ne dit rien. D’autres sont peut-être désireux de l’entendre et prêts à l’écouter, mais ne sont pas disposés à la mettre en pratique, si bien qu’ils en entendent les sons, ils en reçoivent les mots, mais la Parole ne s’enracine pas dans leur vie, elle ne produit pas de fruit. Et d’autres encore, telle la bonne terre qui accueille la semence, sont disposés à laisser cette semence pénétrer en profondeur et porter du fruit à l’image de la générosité de Dieu.
C’est ainsi que la Parole de Dieu est proclamée dans le monde, non pas en choisissant d’avance des auditeurs qui seraient favorables à l’entendre, comme si nous ne pouvions partager notre foi qu’avec des gens qui en sont convaincus et prêts à la reconnaître, non pas en triant les auditeurs, mais au contraire en misant avec espérance sur la puissance de la Parole pour toucher le cœur des hommes et leur faire changer leur manière de vivre. Ainsi, comme le disait le prophète Isaïe, la Parole de Dieu ne revient pas vers Dieu sans avoir produit son fruit. De même que la pluie et la neige qui tombent en terre ne s’évaporent pas sans avoir changé quelque chose à la terre qu’elles ont pénétrée, de même la Parole de Dieu qui vient dans le cœur de l’homme le transforme, peut transformer ce cœur de l’homme, si sa liberté répond à ce qu’il donne.
Pendant ces jours de votre Congrès international des Pueri Cantores, vous avez entendu beaucoup de paroles, de chants, de pièces musicales et chorales. Tout cela peut passer sur vous sans s’arrêter, comme un air de musique qu’on joue sur des espaces ouverts et qui s’en va avec le vent. Mais parmi ce flot de paroles et de chants, peut-être à un moment, votre cœur a-t-il été touché, et vous avez eu la sensation que ce jour-là, à cette heure-là, peut-être maintenant à Notre-Dame de Paris, le Seigneur ne faisait pas que prononcer des mots, mais il vous adressait une parole à vous. Cette Parole que nous recevons, que nous essayons de faire fructifier par l’ouverture de notre cœur et la disposition de notre liberté, nous avons aussi la mission de la transmettre, car le semeur qui est sorti pour semer, c’est Jésus. Mais depuis qu’il a quitté cette terre pour retourner auprès du Père, il a confié à ses disciples la mission de poursuivre son œuvre et de continuer d’annoncer la bonne nouvelle. C’est ce qu’ils ont fait et nous en avons la trace dans les évangiles que nous écoutons et que nous proclamons. Cette Parole, nous la recevons pour la partager. Nous la partageons quand nous la faisons entendre. Nous pouvons la faire entendre de toutes sortes de manières, soit simplement à travers un mot, à travers une attitude, une manière d’être avec les autres, une manière d’écouter les autres et de leur parler, soit encore par la beauté du chant à travers lequel les mots prennent une ampleur, une gravité, une profondeur nouvelles et atteignent non seulement les organes physiologiques pour entendre, mais atteignent la sensibilité artistique pour saisir le message, et le cœur, l’âme, pour répondre à la Parole que nous recevons.
Ainsi, chers amis, en participant à vos groupes de Pueri Cantores, en faisant l’effort régulier de vous entraîner pour atteindre une grande qualité chorale, vous ne faites pas simplement que de construire une œuvre artistique pour l’admiration des foules, vous portez une partie de la mission de l’Eglise qui est d’annoncer la Parole du Christ, de toutes sortes de manières, et aussi par le chant et par la beauté. En ce jour où nous bénéficions pour quelque temps encore du soleil, et où vous pouvez admirer la façade de la cathédrale Notre-Dame dans ses plus belles couleurs, j’espère que vous aurez beaucoup de joie, non seulement à avoir reçu la Parole de Dieu au cours de ce Congrès, mais encore à la transmettre par votre chant. Amen.
André cardinal Vingt-Trois,


Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe à l’occasion du Centenaire de la Première Guerre mondiale et pour l’affermissement de la paix – 15e dimanche du Temps ordinaire – Année A - Dimanche 13 juillet 2014
Des forces de destruction et de mort ne cessent de traverser l’humanité. On peut n’y voir que la fatalité. Le christianisme au contraire nous invite à poser un acte de foi et détecter une parole de d’espérance au cœur même de l’œuvre de destruction. Il est toujours possible de faire progresser la paix et la justice.
Frères et Sœurs, chers amis,
Il va de soi qu’il serait très présomptueux de ma part de vous proposer une interprétation de la parabole du semeur après que vous ayez entendu celle que Jésus lui-même a donnée. Ce serait vraiment en remontrer à son Maître que de vouloir éclairer ses propos et parfaire son explication.
Je voudrais simplement que nous retenions un aspect important de ce passage de l’évangile de saint Matthieu sur les gens qui écoutent sans comprendre, qui regardent sans voir, qui sont devenus durs d’oreille et qui ont les yeux bouchés, parce que d’une certaine façon, c’est la condition humaine de tous. Nous vivons au milieu d’événements que nous maîtrisons peu - il faut bien le dire - et qui ont des effets très importants sur nos existences. Mais quel sens sommes-nous capables de leur donner ?
Les quelques versets de l’épître de saint Paul aux Romains me paraissent ouvrir un chemin pour essayer de comprendre le sens de ce qui se passe. Que l’univers et les sociétés humaines dans cet univers soient livrés à la mort, nous le savons tous. Que ce soit par la déperdition d’énergie, par l’usure, par les bouleversements, que ce soit par les guerres qui ensanglantent les peuples, par les discordes qui traversent les familles, par l’éclatement des personnalités que subissent tant de nos contemporains, nous savons que l’esprit de division et de mort est à l’œuvre. Et nous n’avons pas besoin pour cela de beaucoup d’enseignements. Il suffit de lire le journal, de regarder la télévision ou d’écouter la radio.
Là où les choses se compliquent un peu, c’est si l’on essaye de réfléchir. Car devant ces événements qui signent la menace pesant sur l’humanité, il y a différentes manières de se situer. On peut considérer que c’est une chose contre laquelle personne ne peut rien et donc se laisser entraîner dans une sorte de fatalisme, car s’il n’y a pas moyen de vaincre les éléments destructeurs de l’univers et de la société, la seule sortie qui reste, c’est de s’en aller soi-même. C’est ce que comprennent un certain nombre de gens. Si nous n’avons aucun moyen de transformer le monde, alors il n’y a plus de projet commun, il n’y a plus de bien commun, il n’y a plus d’union pour le bien des autres. Ce chemin fataliste, un certain nombre de nos contemporains l’empruntent ou s’y laissent conduire, parfois jusqu’à l’absurde, allant jusqu’à imaginer que la meilleure solution qui reste, puisqu’on ne peut pas améliorer les choses, c’est de tout faire sauter et de remplacer l’effort de la transformation par le geste de la destruction.
Il y a une deuxième lecture à laquelle nous sommes plus familiers ou en tout cas que beaucoup d’esprits pensent être la nôtre. En gros, c’est : vous souffrez en ce monde, mais vous serez heureux dans l’autre, donc, ne cherchez pas trop à comprendre ou à transformer les choses, attendez patiemment d’avoir votre récompense. C’est une sorte de solution différée que l’on a remise entre les mains de Dieu et pour laquelle nous n’avons pas grand moyen de faire quelque chose.
Beaucoup pensent que le christianisme est fondé sur cette supercherie qui consiste à dire « on vous promet le bonheur, acceptez le malheur » ! Ce n’est pas exactement ce que le Christ est venu dire ni ce qu’il est venu faire. Il me semble que saint Paul nous invite à une lecture plus fine et plus profonde qui consiste à détecter au cœur même de l’œuvre de destruction et de mort une parole d’espérance. C’est-à-dire que ces événements négatifs souvent cruels, en tout cas parfois mortels, qui traversent l’humanité sont habités en même temps par l’attente de l’accomplissement de la création, de l’achèvement de l’univers. Par conséquent, nous ne sommes pas invités à la plénitude à côté ou après ou ailleurs, nous sommes invités à la plénitude au cœur des réalités que nous vivons, au cœur de leurs contradictions, au cœur de leurs violences, au cœur de leurs incompréhensions.
Être chrétien dans le monde, ce n’est pas passer son temps à regarder ailleurs, c’est poser un acte de foi. Malgré la dureté des événements, malgré l’absurdité de l’œuvre de mort dont nous sommes les témoins, nous ne doutons pas que Dieu veut la vie de l’homme et que cette vie de l’homme se construit et se développe au cœur même de ces crises marquant les sociétés humaines. C’est parce que Dieu appelle l’humanité à la vie que nous pouvons affronter les conditions concrètes de l’existence non pas avec fatalisme, non pas avec indifférence mais avec espérance parce que nous savons que les convulsions qui saisissent le monde sont comme une crise d’enfantement, qu’à travers ces convulsions quelque chose est en train de grandir que peut-être nous ne voyons pas encore mais qui est déjà réellement présent, comme déjà sur la Croix le disciple voit la glorification du Christ.
Cette vision d’espérance doit faire du chrétien un militant convaincu de la possibilité de faire progresser le monde, un artisan persévérant pour la paix et la justice, un compagnon fidèle pour ceux qui sont blessés par les événements, les soubresauts de l’histoire ou par leur vie tout simplement.
Frères et Sœurs, en ce jour où nous faisons mémoire de tant d’hommes et de femmes dont la vie a été traversée par l’épreuve de la mort, nous faisons en même temps mémoire de Celui qui est venu pour que les hommes vivent et dont l’Esprit travaille le monde pour le conduire à sa plénitude. Amen.
André cardinal Vingt-Trois,
archevêque de Paris


Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe solennelle de fondation à Notre-Dame à l’occasion du 70e anniversaire de la Libération de Paris - 21e dimanche du Temps Ordinaire – Année A - Dimanche 24 août 2014
Différentes compréhensions de la mission du Messie ont donné lieu à travers l’histoire des hommes à divers types de relations entre le domaine politique et le domaine religieux. La tentation d’instrumentaliser la foi est grande. Y céder conduit à la violence. Tous doivent travailler à la paix au sein des relations humaines.
Frères et Sœurs,
La confession de foi de Césarée, dont nous venons d’entendre le récit dans l’évangile de saint Matthieu, est sans aucun doute un moment déterminant dans la mission de Jésus et dans la constitution du groupe apostolique qui l’entoure. En effet, après des mois de vie commune, et après avoir été témoins des miracles, des enseignements, des signes que Jésus a donnés au long de ce chemin, nul ne s’étonne qu’il ait acquis une certaine notoriété parmi ses contemporains, ce qui explique la question par laquelle commence cette profession de foi : qu’est-ce qu’on dit de moi autour de vous ? Et on entend un certain nombre de réponses qui reflètent certainement la pensée des témoins de la mission publique de Jésus.
Mais en provoquant la réponse de Pierre, « et vous qui dites-vous que je suis ? » (Mt 16, 15), Jésus fait exprimer un titre, celui de Messie, qui a une charge très forte dans la mentalité de ses auditeurs. Le Messie annoncé par les prophètes, c’est le Sauveur qui va rétablir Israël dans sa puissance et relancer le Royaume de David. Et nous le savons, alors que cette profession de foi conclut d’une certaine façon l’épopée des signes et des miracles, elle ouvre en même temps le chemin qui conduit à Jérusalem, où il va falloir que les disciples acceptent d’être confrontés non pas à la manifestation de la puissance d’un Messie dominateur, mais à la figure du Messie souffrant. Même si quelques-uns d’entre eux, entraînés sur la montagne, ont pu bénéficier de la vision de la transfiguration pour préparer leur esprit, nous savons combien ils furent déconcertés par cette expérience de souffrance, d’injustice et de martyre.
Mais nous devons essayer de comprendre qu’à travers ces événements qui ont marqué la vie de Jésus de Nazareth, c’est en même temps un message sur la vision de Dieu dans la conduite du monde. Il ne fait pas de doute que la toute-puissance de Dieu peut agir de toute sorte de façons et qu’il peut manifester sa domination selon des moyens qui n’ont rien de commun avec ce que nous connaissons, comme Jésus le dira lors de son arrestation : « Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. » (Mt 26, 53). Est-ce que le Messie envoyé par Dieu dans la personne de Jésus de Nazareth est venu pour rétablir un royaume terrestre, autrement dit : est-ce que la foi en Dieu est la matrice d’une société civile ? Est-ce que la foi religieuse est le critère définitif par lequel on peut s’approprier le pouvoir sur les hommes ?
Cette question est l’enjeu d’une tentation permanente à travers l’histoire humaine, et nous en avons connu des épisodes multiples au cours de notre propre histoire. Tentation du pouvoir civil d’exercer la puissance religieuse sur sa population, tentation pour la communauté croyante de se laisser emporter par la fascination de définir à partir de sa conviction les conditions d’exercice de la vie sociale. Cette double tentation traverse tous les temps, tous les régimes et tous les pouvoirs. Il a été donné au XXe siècle malheureusement d’en avoir des illustrations particulièrement violentes, que ce soit à travers le délire nazi, que ce soit à travers la dictature soviétique, que ce soit ce qui s’est passé au Cambodge ou dans d’autres pays. Dieu n’est pas et ne peut pas être l’instrument des ambitions humaines. Quand nous voyons, aujourd’hui, hélas, se développer dans certains pays, dans certaines régions de notre globe, une instrumentalisation de la foi au service d’une domination politique et tribale, nous pouvons comprendre quel est l’enjeu dramatique de cette tentation.

Que pouvons-nous, que devons-nous faire pour résister à cette tentation ? D’abord ne pas utiliser la personne de Dieu, le message de Dieu, la foi des croyants comme un moyen de coercition et de domination politique. Ne pas identifier la culture et la civilisation des croyants avec une représentation de la société. Ne pas vouloir occuper l’espace de la société en manipulant le conflit des croyances. On s’acheminerait inévitablement, comme on le voit malheureusement dans certains pays, vers des luttes d’une violence que, hélas, nous avons connue en Europe au temps des guerres de religions mais que l’on pouvait espérer avoir conjurée à travers un progrès sensible de la reconnaissance mutuelle et du respect des uns envers les autres.
Les responsables des confessions religieuses dans notre pays sont convaincus que leur mission n’est pas d’animer la guerre entre les autres religions, mais au contraire de faire contribuer la foi des hommes et des femmes sincères pour développer une société de paix. Nous pouvons nous réjouir qu’à diverses occasions, les responsables des cultes en France aient exprimé cette volonté délibérée. Mais nous savons bien qu’il ne suffit pas que les grands responsables soient convaincus pour que chacun et chacune partagent cette conviction. Il faut la développer par l’éducation, par la réflexion, par la meilleure connaissance des uns et des autres, par la capacité de respect et d’amitié entre ceux qui connaissent la foi en Dieu et ceux qui ne la connaissent pas.
Les grandes épreuves de notre pays, dont nous faisons mémoire aujourd’hui, et d’autres qui les ont suivies ou qui les ont précédées, nous incitent à comprendre que la communauté nationale ne peut que profiter et prospérer sur des relations qui constituent la densité du tissu social et qui évitent de confronter entre elles les communautés animées par des croyances différentes. C’est une illusion de croire que l’on peut convaincre le cœur de l’homme par la coercition, c’est un crime de croire que la foi en Dieu légitime le mépris de l’homme, c’est la grandeur de la foi chrétienne de nous avoir enseigné que chaque être humain, quel que soit son âge, quels que soient son état personnel, son sexe, ses orientations de vie, mérite le respect et l’amitié parce qu’il est voulu par Dieu pour devenir un de ses enfants.
Que le Seigneur nous donne la force d’être témoins de cette vision pacifique des relations humaines. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe de rentrée des chefs d’établissement de l’Enseignement Catholique du diocèse de Paris – 21e Semaine du Temps Ordinaire – Année A - Mercredi 27 août 2014
La mission de l’enseignement catholique consiste et à transmettre le catéchisme et à faire grandir les jeunes dans la vraie liberté. Jésus nous fait comprendre que le véritable lieu de la responsabilité, c’est l’intériorité. Les vertus humaines, dont le travail, sont constructives de cette intériorité. L’authenticité et la vérité de l’éducateur jouent un rôle important.
Frères et Sœurs,
Je sais combien votre mission à la tête des établissements catholiques du diocèse de Paris est une mission délicate, puisqu’elle s’enracine dans le projet pastoral et apostolique de l’Enseignement catholique, en même temps qu’elle désire et essaye par tous les moyens possibles de mettre en œuvre un accueil ouvert à toutes sortes de jeunes dont les liens avec la foi catholique sont, ou bien inexistants parce qu’ils appartiennent à d’autres religions, ou bien tout simplement effacés. Vous avez à gérer cette situation paradoxale : être une institution d’Église dont la raison d’être n’est pas simplement de transmettre le catéchisme de l’Église catholique à des esprits encore malléables, mais d’aider des jeunes, chrétiens ou non-chrétiens, à progresser dans la prise de conscience de leur identité personnelle, de leur liberté et de leur capacité de choix intérieur. Cette mission est d’autant plus complexe qu’elle se réalise et s’accomplit dans la tranche d’âge où la plupart d’entre eux ne sont pas disposés à emboîter systématiquement les pas de leurs prédécesseurs, fussent leurs parents.
Et pourtant, nous savons que c’est dans cette relation pédagogique et éducative que se dévoile peu à peu la grandeur personnelle de la liberté humaine. Ce que l’évangile de saint Matthieu nous dit des scribes et des pharisiens nous aide à comprendre, non pas simplement leurs erreurs ou leurs méfaits, mais aussi quel est le véritable lieu de la responsabilité humaine, c’est-à-dire l’intériorité. Le Christ n’appelle pas les hommes pour consolider une institution, il appelle les hommes pour qu’ils atteignent l’authenticité de leur liberté personnelle. « Ainsi, à l’extérieur pour les gens vous avez l’apparence d’hommes justes, mais à l’intérieur vous êtes pleins d’hypocrisie et de mal » (Mt 23, 27). C’est la réduction de cet écart entre l’apparence et la réalité, -entre ce qui se voit, ce qui s’adapte au comportement social, et ce qui est au fond du cœur de chacun, sa relation avec Dieu et le lieu de sa décision personnelle-, qui est en jeu. Je sais que dans cette mission, vous êtes entourés d’un certain nombre d’enseignants et d’équipes éducatives qui ne sont pas forcément beaucoup plus avancés ou beaucoup plus motivés par rapport à l’objectif fondamental sinon par la volonté de travailler ensemble à mettre en œuvre le projet de votre établissement. Et je sais combien le rôle du chef d’établissement, la manière dont il anime le travail des équipes éducatives, la manière aussi dont il veille à faire ressortir ce qui est le meilleur de chacun, peut devenir un chemin de progrès non seulement pour les étudiants et les élèves mais encore pour les enseignants.
Les paroles de l’Écriture que nous avons entendues nous renvoient d’abord à un registre que nous connaissons bien, même s’il n’est pas plus facile à mettre en œuvre, c’est le registre des vertus humaines. Quand saint Paul appelle les Thessaloniciens au travail, il veut simplement dire que l’existence humaine comporte un certain nombre de responsabilités et que nous ne pouvons pas échapper à ces responsabilités. Le travail, à quelque niveau que l’on se situe, à quelque période de la vie que l’on soit, est une de ces vertus humaines. Nous savons que ce n’est pas une vertu attractive ! Nous le savons depuis le Livre de la Genèse, ce n’est pas nouveau ! Le travail est fatiguant, le travail peut être rébarbatif et le travail n’est pas forcément gratifiant. Et ce n’est pas parce qu’il est rébarbatif ou fatiguant, ou peu gratifiant que l’on en est dispensé, et nous savons bien qu’à travers le jeu normal de l’institution scolaire, nous sommes appelés à aider les jeunes à découvrir que le travail n’est pas seulement fatiguant ou rébarbatif mais qu’il peut aussi être constructeur et porter du fruit.
Ainsi, entre ces vertus humaines, ici le travail mais on pourrait en trouver bien d’autres comme l’honnêteté, le sens de la vérité, le sens de la justice, le respect de l’autre, toutes attitudes qui sont constitutives du tissu social d’une vie collective, à travers ces vertus humaines, nous aidons des jeunes à prendre conscience de ce qu’ils vont devenir dans la société et de la responsabilité qu’ils y auront et qu’ils y ont déjà. Mais plus profondément, nous devons entendre les gémissements, ou en tout cas les regrets du Christ à l’égard des scribes et des pharisiens, car la profession de malédiction n’est pas simplement une condamnation, c’est aussi une constatation : « malheureux êtes-vous » (Mt 23, 27). Dans l’évangile de saint Matthieu, c’est une constatation qui nous renvoie comme un leitmotiv entre l’apparence et la réalité, entre le dire et le faire : « ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur qui entreront dans le royaume mais ceux qui font la volonté de mon Père » (Mt 7, 21). Cet appel constant dans l’évangile de saint Matthieu à une authenticité de la démarche des disciples est aussi un appel qui nous est adressé dans notre recherche d’authenticité chrétienne.
Notre histoire personnelle le manifeste : les éducateurs qui ont marqué d’une façon particulière notre itinéraire ne sont pas forcément les gens qui avaient les places les plus décisives, mais c’étaient des gens dont la qualité humaine, l’authenticité de la démarche, la vérité du comportement, imposaient dans la simplicité de leur présence, la reconnaissance d’une force qui pouvait faire envie.
Je souhaite que chacune et chacun d’entre vous dans la responsabilité qui est la sienne puisse exercer cette force qui vient de Dieu, -la grâce-, et qui nous permet de manifester avec toute la discrétion et la liberté requises, qu’il y a un seul Seigneur, un Seigneur qui est le chemin, la vérité et la vie.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à Notre-Dame de Paris – 22e dimanche du temps ordinaire – Année A - Dimanche 31 août 2014
L’annonce du Messie souffrant pour Jésus provoque une résistance chez les disciples parce qu’ils perçoivent aussitôt que ce chemin de souffrance sera aussi le leur s’ils veulent suivre Jésus jusqu’au bout. Cette réaction est aussi souvent la nôtre. Professer notre foi ne peut jamais être dissocié d’une véritable conversion du cœur et de notre manière de vivre.
Frères et Sœurs,
Vous vous souvenez que dimanche dernier l’Évangile nous avait rapporté ce que l’on appelle habituellement la profession de foi de Césarée. Elle nous est rappelée au début de la lecture du passage de ce jour : « Pierre avait dit à Jésus, tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Voyons comment cette profession de foi de Pierre, qui lui est inspirée par Dieu lui-même d’après ce que Jésus lui dit, marque un tournant dans l’itinéraire du Christ, et dans l’itinéraire de ceux qui le suivent, ses disciples. On peut comprendre que Pierre, en faisant cette profession de foi, s’appuie sur les signes que Jésus a donnés au long de sa vie publique, sur les miracles qu’il a accomplis, sur la vigueur de son enseignement, bref sur le chemin qu’ils ont parcouru ensemble. Ce chemin, avec les signes de puissance qui ont été donnés par le Christ, construit plus ou moins consciemment chez Pierre l’image d’un messie qui vaincra les difficultés de ce monde. Cette image rejoint l’attente séculaire d’Israël qu’un Messie viendra rétablir le royaume de David.
Mais cette profession de foi que l’on peut reconnaître comme une sorte d’aboutissement et de fruit des événements vécus avec Jésus, marque aussi le commencement d’un autre chemin. C’est cela que Jésus commence à dévoiler à ses disciples en leur annonçant son procès, sa mort et sa résurrection. Ce « programme » de l’accomplissement messianique ne correspond pas du tout à ce que Pierre, et ceux qui l’entourent, pouvaient imaginer quand ils parlaient du Messie, et on comprend ainsi que Pierre essaye de l’en détourner Jésus : « cela ne t’arrivera pas » (Mt 16, 22). Ce malentendu entre l’attente, l’expression spontanée de Pierre, et la réalité à laquelle Jésus veut les préparer progressivement n’est pas simplement, comme nous le montre la suite de la discussion, une défaillance de l’intelligence, il ne s’agit pas de voir que Pierre n’a pas compris. On sait bien qu’il n’a pas compris et que ceux qui l’entourent ne comprendront pas tant qu’ils n’auront pas reçu l’Esprit-Saint. Mais qu’est-ce qui retient Pierre et les autres d’adhérer à cette figure du Messie ? Quelles sont les résistances qui se manifestent en eux pour se détourner de ce chemin d’humiliation, de sacrifice et d’offrande de sa vie ? Peut-être ne le savent-ils pas eux-mêmes, mais Jésus va le leur révéler : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16, 24). Ce qui les conduit à rejeter cette figure du Messie humilié c’est que, consciemment ou non, en tout cas confusément, ils pressentent que s’ils adhérent à ce programme de l’accomplissement messianique, c’est leur propre vie qui va être transformée. Il ne s’agit pas simplement de savoir s’ils croient ou s’ils ne croient pas à telle ou telle définition du Messie, s’ils sont capables de comprendre tous les présupposés scripturaires et théologiques qui vont soutenir cette vision du messie, il s’agit de comprendre que ce qui obscurcit leur intelligence, ce qui les retient d’adhérer, c’est précisément qu’ils ne veulent pas perdre leur vie, c’est précisément qu’en suivant le Christ avec toute leur générosité, ils ne suivent pas simplement la destinée de Jésus de Nazareth mais ils suivent aussi un projet qui concerne leur propre vie, comme cela sera manifesté par la demande de la mère des fils de Zébédée « qu’ils soient assis l’un à ta droite, l’autre à ta gauche quand tu seras dans ton royaume » (Mt 20, 21). C’est cela qu’ils ont du mal à accepter et c’est cela que Jésus leur annonce. Il ne leur annonce pas simplement ce qui va lui arriver à lui, Jésus de Nazareth, il leur annonce que ceux qui le suivent, c’est-à-dire eux, vont connaître le même sort, qu’ils auront aussi à prendre leur croix et à livrer leur vie s’ils veulent être unis avec lui.
Il me semble que si nous percevons bien cette incapacité des disciples à entrer spontanément dans ce chemin difficile, nous percevons aussi à quel niveau de profondeur se situent nos propres difficultés par rapport au Christ. Les principales erreurs que nous commettons, ou les principales résistances que nous éprouvons, ne concernent pas simplement la vie de Jésus, ou plus exactement quand elles concernent la vie de Jésus, elles concernent aussi notre propre vie. Si nous avons du mal à reconnaître le Messie, Fils de Dieu, dans Jésus de Nazareth, crucifié, mort et ressuscité, ce n’est pas simplement parce que c’est difficile à comprendre, c’est aussi parce que cela nous dévoile le chemin de notre propre vie. Si nous voulons sauver notre vie, c’est-à-dire si nous voulons participer à la résurrection du Christ, si nous voulons vraiment surmonter ce qui constitue les forces de mort dans notre existence, il faut que nous acceptions de suivre le chemin du Christ, que nous nous renoncions nous-mêmes et que nous prenions notre croix.
C’est pourquoi dans l’expérience chrétienne, la profession de foi n’est jamais dissociable, ni dissociée des manières de vivre. On ne peut pas porter une profession de foi pleine et entière à la personne du Christ mort et ressuscité en voulant conduire notre vie comme si nous avions la possibilité d’échapper à la mort. C’est ainsi que saint Paul, dans son épître aux Romains, exhorte ses frères à offrir leur personne et leur vie en sacrifice saint capable de plaire à Dieu : « transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (Rm 12, 2). Le chemin de notre vie chrétienne est simultanément une profession de foi en la personne de Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, Messie d’Israël, Sauveur du monde, et, en même temps, transformation de notre vie, renouvellement de notre façon de penser et d’agir, de telle façon que chaque jour nous ne soyons pas simplement des gens qui ont d’un côté une parole de foi qui s’exprimerait, parfois laborieusement, dans la prière et puis à côté de cela une façon de vivre qui ne s’inquiète pas trop de savoir ce que Dieu attend de nous. Je ne peux pas dire que je crois au Christ si je ne cherche pas ce que Dieu attend de moi, aujourd’hui, dans mon existence. Professer la foi au Christ, vouloir être de ses disciples, essayer de marcher à sa suite, ce n’est pas simplement une intention du cœur, c’est une transformation de la manière de vivre, c’est une conversion à ce qui plait à Dieu.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois

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