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Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND – 33e Dimanche du temps Ordinaire – Année A - Dimanche 16 novembre 2014
La parabole des talents s’adresse principalement à ceux qui ont reçu de Dieu la Révélation. Le don de la foi n’est pas fait pour être caché comme par crainte de le perdre. Entendre cet appel du Christ, c’est risquer de le faire fructifier.
Frères et Sœurs,
Avec cette parabole des talents, le chapitre 25 de l’évangile de saint Matthieu prépare ceux qui écoutent le Christ à l’annonce de son retour et du jugement qui correspondra à la consommation de l’histoire. Dans ce début du chapitre 25, la parabole des talents vise principalement et premièrement ceux qui ont reçu. La suite de ce chapitre qui sera le jugement des Nations correspondra à une autre situation, celle de ceux qui n’ont rien reçu. Qu’est-ce qu’ils ont reçu ? Évidemment, ce n’est pas l’argent qui est en cause. Ce qui est en cause, c’est ce qu’ils ont reçu de Dieu, la révélation de son projet à l’égard de l’humanité, les commandements donnés à Moïse pour être fidèles à l’alliance à travers les chemins de la conversion et de la fidélité. Son peuple élu a été comblé de ces dons pour devenir témoin de la miséricorde et de la fidélité de Dieu. Le jugement, c’est leur demander ce qu’ils ont fait de ce qu’ils ont reçu. Trois situations ont été évoquées : les deux qui ont fait prospérer les biens qu’ils ont reçus, qui les ont risqués par leur activité et qui leur ont fait porter du fruit, et celui qui a vécu dans la peur et qui a enfoui le trésor dans la terre pour le rendre intact.
Comme souvent dans les paraboles, il ne faut pas vouloir appliquer systématiquement chaque détail à toutes les situations. Le message de la parabole est clair : les dons de Dieu ne sont pas faits pour être thésaurisés, enfouis et cachés comme s’ils risquaient, à travers l’activité humaine, de se dissiper et de se perdre. Aujourd’hui, nous pouvons considérer que nous qui sommes disciples du Christ, nous faisons partie de ces hommes et de ces femmes qui ont reçu des talents, ô combien, qui ont reçu une richesse considérable à travers la tradition chrétienne qui nous a été transmise, à travers la foi que nous avons reçue, à travers la parole de Dieu qui nous est donnée, à travers la vie sacramentelle à laquelle nous participons, autant de richesses que le Seigneur nous confie. Mais pour en faire quoi ? Nous n’avons pas besoin de chercher beaucoup, ni de fouiller très profond pour retrouver au fond de nous ce commencement de la peur, qui est la crainte de voir se perdre notre foi. Combien de chrétiens au long des âges ont vécu dans l’anxiété de risquer leur foi ? Il y a eu, jadis, un petit livre à intention catéchétique qui s’appelait Le beau risque de la foi. Et il était conçu précisément pour aider de jeunes chrétiens à prendre conscience que recevoir la foi chrétienne, ce n’était pas recevoir une réalité inerte qu’il nous suffirait d’enfermer dans le coffre des souvenirs pour l’exhiber de temps à autre et espérer la rendre intacte au terme de notre vie. La foi chrétienne ne nous est pas donnée pour que nous en fassions une pièce de musée, elle nous est donnée pour être l’animation de notre vie, le dynamisme de notre liberté, la fécondité des vertus que Dieu met en nos cœurs. Elle nous est donnée pour affronter les difficultés de cette existence. Elle nous est donnée pour rencontrer les hommes et les femmes qui ne la partagent pas. Elle nous est donnée comme un bien à faire fructifier. La première façon de le faire fructifier, c’est de le faire fonctionner, c’est de le mettre en œuvre, c’est de le mettre en pratique, c’est de chercher, comment ce trésor que nous avons reçu peut rejoindre, non seulement nos proches, mais encore quantité d’hommes et de femmes qui vivent autour de nous et qui l’ignorent. Bref, la foi chrétienne porte la plénitude de son fruit quand nous acceptons de la risquer dans notre vie en ce monde, dans notre vie au milieu d’hommes et de femmes incroyants, au milieu de croyants d’autres religions. Nous ne sommes pas envoyés par le Christ pour monter la garde autour du trésor à ne pas dissiper, nous sommes envoyés par le Christ pour ouvrir ce trésor à tous ceux qui peuvent y trouver quelque espérance.
C’est pourquoi, le Pape François, depuis qu’il est chargé de sa mission de pasteur universel, s’emploie de toutes sortes de façons à exprimer cette nature essentiellement missionnaire de l’Église. On ne peut pas être l’Église du Christ sans être habités par le dynamisme et la passion de devenir l’Église du monde, de tout le monde. On ne peut pas être disciples du Christ en se réfugiant dans des cénacles protecteurs où nous serions à l’abri de tous les dangers, de tous les risques que comporte l’existence humaine. C’est pourquoi les premiers symptômes, les premiers signes de la crainte et de la peur doivent nous alerter. Chaque fois que nous percevons en nous ce réflexe de protection par peur de risquer l’évangile dans la rencontre des hommes, nous savons que nous sommes entraînés dans un mauvais sens. Chaque fois que nous vivons la hantise de la perte de la foi, comme si on pouvait perdre la foi comme on perd son porte-monnaie, nous savons que nous sommes entraînés dans un mauvais sens, et nous savons que nous devons réagir, que nous devons entendre cet appel du Christ à prendre les risques de la foi, à faire fructifier ce que nous avons reçu, à engager le trésor qui nous est confié dans les risques de l’histoire humaine.
Saint Paul disait aux Thessaloniciens : que nous sommes « des fils de la lumière » que « nous n’appartenons pas aux ténèbres » (1 Th 5,5). Cette certitude d’être entrés dans la lumière du Christ doit nous éveiller : « ne restons pas endormis comme les autres » (1 Th5,6) comme ceux qui sont dans les ténèbres, « ceux qui vivent dans la nuit ». Si nous sommes vraiment dans la lumière du Christ, alors nous ne devons pas vivre dans l’anxiété de l’avenir, dans l’inquiétude du jour du Seigneur, nous devons vivre dans la certitude que ce que nous avons reçu possède la force nécessaire et suffisante pour confronter la foi au Christ ressuscité avec toute autre manière de comprendre l’existence. Évidemment, nous le faisons chacun selon nos moyens, comme le Christ a donné ses talents à chacun selon ses capacités, nous le faisons chacun selon le statut qui est le nôtre, le devoir d’état qui est le nôtre, mais aucun d’entre nous, aucun chrétien en ce monde ne peut se dispenser de se poser la question : comment est-ce que j’ouvre les trésors de la foi pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que je fais pour que le Christ soit connu, pour que sa parole soit entendue, pour que son espérance soit reçue ?
Frères et sœurs, prions le Seigneur que les richesses qui nous ont été confiées ne se transforment pas en une sorte de trésor privé, réservé à notre usage, mais qu’elles soient vraiment le bien de tous, que nous proposons à tous, pour que tous puissent reconnaître le Christ.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe à St Jean de Montmartre en la fête du Christ, Roi de l’univers – Année A - Dimanche 23 novembre 2014
La royauté du Christ s’exerce à trouver la figure du pasteur qui veut tous les hommes à sa suite et qui juge l’humanité entière douée de conscience morale indépendamment de sa connaissance explicite de la Révélation. Les chrétiens sont les précurseurs d’une communion qui illumine la vie, même à travers les difficultés.
Frères et Sœurs,
Permettez-moi d’abord de souhaiter particulièrement la bienvenue à un tout nouveau paroissien que j’ai salué tout à l’heure à l’entrée de l’église, puisque c’est la première fois qu’il vient à la messe : il est âgé de trois semaines ! Je crois que nous devons l’accueillir avec joie et espérer qu’il trouvera beaucoup de bonheur à fréquenter Saint-Jean de Montmartre à mesure qu’il grandira !
Quand nous entendons le mot de roi, nos réflexes républicains fonctionnent immédiatement et nous pensons à une royauté humaine, une royauté de pouvoir qui s’exerce sur les hommes. La manière dont l’Écriture nous présente la royauté du Christ sur le monde ne correspond pas à cette vision politique du roi. Le roi, tel que l’Écriture nous le fait découvrir, c’est d’abord le pasteur, celui qui prend soin des brebis, celui qui rassemble les brebis dispersées, celui qui soigne les brebis blessées. C’est aussi le juge qui exerce sa mission en dévoilant le sens des activités, des manières de vivre, des gestes et des paroles de ceux qui lui sont confiés, comme nous le voyons dans la parabole du Jugement dernier, et comme l’annonçait déjà le prophète Ezekiel : « je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs » (Ez 34,17). Cette mission de discerner dans le cœur de l’homme ce qui relève du service du frère et ce qui relève du refus de l’autre. C’est cette mission que le pasteur exerce à l’égard de son troupeau, cette mission que le juge exerce à l’égard de l’humanité, et cette mission qui est celle du Christ, le Bon pasteur.
Mais nous pourrions être tentés, puisque Jésus nous propose cette parabole, de croire que cette mission du jugement des cœurs ne concerne que ceux qui connaissent le Christ. À la limite, on pourrait dire quelquefois que nous sommes tentés aussi de nous dire : mais mon Dieu, pourquoi m’avez-vous entraîné là-dedans ? Je serais bien plus tranquille si je ne savais rien et si j’étais comme les hommes et les femmes qui vivent leur vie comme ils peuvent mais qui au moins, n’ont pas à se poser de question… Justement, la parabole du Jugement nous fait découvrir quelque chose de tout à fait exceptionnel : la responsabilité humaine n’est pas limitée ou définie simplement par le fait que l’on est ou que l’on n’est pas chrétien, que l’on connaît ou que l’on ne connaît pas Dieu, que l’on connaît ou que l’on ne connaît pas le Christ. Nous avons entendu dimanche dernier la parabole des talents qui nous faisait comprendre comment ceux qui ont reçu la connaissance de Dieu et la connaissance du Christ sont jugés d’une façon particulière. Aujourd’hui, ce n’est pas sur cette base que le jugement s’exerce, mais sur celle de la conscience humaine, de cette connaissance que possède tout homme de façon plus ou moins bien reçue, plus ou moins bien développée, plus ou moins bien exercée, c’est-à-dire la capacité de discerner ce qui est bien et ce qui est mal, autrement dit : la conscience morale. C’est par rapport à cette conscience morale que tous ont une responsabilité à l’égard de leurs frères. Tous ne savent pas quand ils se mettent au service des frères qu’ils se mettent au service de Dieu, mais ils sont jugés non pas par rapport à Dieu mais par rapport au bien qu’ils font ou au mal qu’ils font. Cela veut dire que le roi, pasteur et juge n’est pas simplement le roi, pasteur et juge des brebis déjà connues et rassemblées dans le peuple de Dieu, il est le roi, pasteur et juge pour l’humanité entière. La mission du peuple de Dieu dans l’histoire, c’est précisément d’annoncer cette vocation universelle : Dieu appelle tous les hommes à devenir ses enfants. Dieu appelle tous les hommes à le connaître et à se réunir autour de lui. Nous, nous avons simplement, si je puis dire, une avance dans l’histoire par la connaissance de cet appel de Dieu, par les secours que nous recevons de sa Parole, de la vie sacramentelle, de la vie ecclésiale. Ces secours et cette connaissance créent pour nous une responsabilité particulière.
Mais nous ne devons jamais imaginer que nous échappons à la condition commune, que nous pouvons vivre notre fidélité à Dieu sans continuer d’exercer la conscience morale universelle dont nous sommes dépositaires, comme tous les hommes et toutes les femmes de ce monde. C’est par la raison humaine que l’homme doit évaluer le bien et le mal. C’est parce que l’homme a cette capacité de savoir ce qui est bien et ce qui est mal, qu’il est tellement important que l’éducation donnée à des enfants, développe cette capacité, les rende capables d’exercer un jugement critique, de discerner la valeur, l’enjeu de ce qu’ils vivent, de comprendre à quoi ils sont appelés.
Aujourd’hui, célébrer le Christ-Roi, cela veut dire prendre conscience de la dimension universelle de la mission pastorale du Christ ; cela veut dire aussi prendre conscience de la communauté de destin qui unit tous les hommes, comme nous le rappelait l’épître aux Corinthiens : l’ennemi commun ultime et définitif, le dernier ennemi, c’est la mort. Tous nous partageons cette condition humaine d’avoir reçu notre vie et d’être appelés à la perdre. C’est par rapport à cette communauté de destin que se fonde la solidarité de tous les hommes devant Dieu. Nous sommes entraînés dans une histoire qui se conclut par la mort et nous découvrons par la venue du Christ, par sa mission, par sa parole, que Dieu n’est pas le Dieu de la mort mais le Dieu de la vie, que Dieu ne nous a pas donné la vie pour que nous la perdions mais au contraire pour qu’elle s’épanouisse en vie éternelle.
Cette conviction qui nous habite est une espérance considérable par rapport à ceux qui nous entourent quand nous voyons tant de gens bouleversés, détruits par leur expérience de la mort, parce que pour eux, l’expérience de la mort, c’est l’expérience de la fin de tout. Pour nous, l’expérience de la mort, c’est la communion avec celui qui a vaincu la mort et qui nous conduit à la vie.
Aussi, dans le temps que nous vivons, alors que tant de gens sont affectés par les événements, les conditions de leur vie, la petite flamme d’espérance qui nous a été confiée joue un rôle déterminant dans le témoignage que nous sommes appelés à rendre au milieu des hommes. Si Jésus est vraiment le Christ-Roi, le pasteur et le juge qui rassemble toutes choses en lui, nous sommes les premiers envoyés, nous sommes les précurseurs d’une communion qui illumine notre vie, y compris à travers ces difficultés.
Frères et sœurs, que notre foi dans la royauté du Christ soit la source d’une espérance renouvelée et d’une sérénité plus grande face aux difficultés de la vie.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe des jeunes confirmés à Notre-Dame de Paris – Christ, Roi de l’univers – Année A - Dimanche 23 novembre 2014
Le Christ est pasteur et berger qui prend soin de son troupeau. Il nous fait comprendre que tout homme, même incroyant, porte une lumière dans son cœur pour l’aider à découvrir ce qui est bien et ce qui est mal. La confirmation aide notre conscience à discerner ce que nous devons faire. Chaque jour, dans les activités toutes simples, l’Esprit Saint veut faire de nous des témoins de la foi.
Chers Amis,
Aujourd’hui l’Église célèbre la fête du Christ Roi de l’univers. Quand nous entendons ce mot de roi, nous avons tendance à le comprendre à la manière dont nous apprenons dans les cours d’histoire qu’il y a eu jadis des rois. Nous voyons dans certains pays encore aujourd’hui, qu’il y a des rois ou des reines. Alors nous comprenons qu’un roi ou une reine est un chef d’État qui exerce un certain nombre de pouvoirs. Mais ce n’est pas comme cela que le Christ veut présenter la royauté de Dieu. Ce n’est pas comme cela qu’il est lui-même Roi de l’univers. Comme nous l’avons entendu dans le livre d’Ézékiel, le roi que Dieu veut envoyer, c’est un pasteur, c’est-à-dire un berger qui prend soin du troupeau, qui va chercher les brebis blessées pour les soigner, les brebis égarées pour les ramener, redonner des forces à celle qui est faible, bref, c’est un pasteur et un berger qui prend soin de son peuple. Cette image du berger qui prend soin de son peuple est celle que Dieu veut nous faire comprendre pour essayer d’imaginer un peu sa relation avec les hommes. Dieu ne se situe pas avec les hommes comme un maître tout puissant qui exercerait un pouvoir arbitraire sur eux. Il est avec les hommes comme un pasteur qui s’efforce de rassembler son peuple, de fortifier ceux qui sont faibles, de corriger ceux qui font mal et de les mettre dans le droit chemin.
Le pasteur, comme nous le dit la parabole de l’évangile, trie les animaux : les bons d’un côté et les mauvais de l’autre. Comment devient-on une brebis plutôt qu’une chèvre ? C’est la question que devaient se poser ceux qui entendaient Jésus parler des brebis qui seraient à sa droite et des chèvres qui seraient à sa gauche. Qu’est-ce qui permet de faire le partage ? Jésus nous l’explique : « j’avais faim, vous m’avez donné à manger, j’avais soif, vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger, vous m’avez accueilli, j’étais malade et vous m’avez visité, j’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi » (Mt 25,35-36). Il n’est pas question de Dieu dans tout cela. Pourquoi n’est-il pas question de Dieu ? Parce que ce jugement ne s’adresse pas simplement aux fidèles qui ont reçu les Dix commandements et la Parole de Dieu pour éclairer leur chemin et pour conduire leur vie. Ce jugement s’adresse à tous les hommes, qu’ils soient chrétiens ou non, qu’ils soient croyants ou non. Il s’adresse à une qualité tout à fait extraordinaire que possède tout homme, la capacité de savoir ce qui est bien et ce qui est mal. Évidemment, cette capacité peut se troubler, s’obscurcir. Elle peut se développer. Mais tout le monde sait qu’il y a des actions bonnes et des actions mauvaises. Tout le monde a la capacité de faire la différence entre le bien et le mal. Dans la Bible, il y a une image pour nous l’expliquer. On sait que l’on peut faire la différence entre le bien et le mal quand on fait la différence entre une pierre et du pain. Un enfant tout petit ne fait pas forcément la différence entre une pierre et du pain, il est capable de mordre dans une pierre. Mais arrive un moment où il sait que la pierre ne se mange pas et que le pain se mange. Il fait la différence entre ce qui est bon pour lui et ce qui n’est pas bon pour lui. Eh bien cette capacité qui nous habite, que nous l’appelons la conscience. Nous sommes capables de juger ce qui est bon. On peut se tromper, on peut faire semblant de se tromper, on peut ne pas faire ce que l’on sait qui serait bien, et faire ce que l’on sait qui est mal, tout cela c’est possible, mais cela ne fait pas disparaître cette lumière qui est au cœur de l’homme et qui est le signe de la liberté que Dieu lui a donnée.
En recevant la plénitude des dons de l’Esprit Saint par votre confirmation, vous avez reçu une lumière intérieure qui vous permet de mieux faire fonctionner votre conscience morale. Vous êtes mieux capables de savoir ce qui est bien et ce qui est mal, vous êtes plus forts aussi pour désirer ce qui est bien et rejeter ce qui est mal, et vous êtes encore plus forts pour faire ce qui est bien et ne pas faire ce qui est mal. Autrement dit, vous êtes davantage responsables, vous êtes plus capables de répondre de vos actions. C’est la qualité principale d’un homme et d’une femme d’être capable de répondre de ce qu’il fait. Nous voyons dans la parabole, ces gens qui ont donné à manger, qui ont visité les malades, qui ont habillé ceux qui étaient nus, etc. et qui disent : « mais quand avons-nous fait cela ? » Ils savent bien qu’ils ont rendu service aux autres, mais ils n’avaient pas conscience qu’ils servaient Dieu en même temps. Ils avaient compris un chemin de bonté, ils avaient compris la bonté en action, et en cela, même s’ils n’étaient pas très éclairés sur la foi, ils faisaient quelque chose de bon aux yeux de Dieu, tellement bon que ce qu’ils faisaient au plus petit des hommes, c’est à Dieu qu’ils le faisaient.
Quelquefois, quand vous préparez votre confirmation, vous posez la question : qu’est-ce qu’être chrétien ? Comment peut-on être chrétien en ce monde ? Il peut y avoir beaucoup de réponses ! Mais il y a une réponse principale : être disciple de Jésus, c’est mettre en pratique le premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force et de tout ton esprit, et le second, qui lui est semblable, tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce n’est pas très compliqué, les mots ne sont pas difficiles. Ce qui est compliqué, ce n’est pas la manière de dire, mais c’est la manière de faire, c’est-à-dire : aimer son prochain comme soi-même. Alors, si vous regardez ce qui se passe dans votre vie, jour après jour, vous voyez bien qu’il y a des moments où vous pourriez faire quelque chose pour les autres, autour de vous, pour des camarades, pour des membres de votre famille, pour des amis. Vous savez bien qu’il y a des gestes et des actes qui pourraient leur faire du bien, et vous n’avez pas toujours le courage de les faire. Et puis vous savez qu’il y a des gestes, des paroles et des actes qui leur font du mal, pas forcément un mal physique, mais quelquefois un mal intérieur. On peut blesser quelqu’un par une parole, par un regard, par une moquerie, par un refus, et pourtant cela nous arrive. Alors être chrétien, c’est se mettre sous la lumière du Christ pour reconnaître, découvrir comment nous servons Dieu dans nos relations avec les autres, comment nous servons Dieu dans nos relations avec les autres. Et puis, aimer Dieu de tout son cœur et de toute sa force c’est, chaque jour, nous remettre devant le Christ qui a donné sa vie pour tous les hommes. Et donc pour moi, simplement, c’est être capable de reconnaître qu’il m’a aimé, qu’il m’aime, et qu’il veut m’aimer. C’est le remercier, reprendre l’une ou l’autre parole que vous connaissez par cœur, dire une prière dans la foi comme celle-là : je crois que le Christ a donné sa vie pour tous les hommes et qu’il veut les rassembler tous. Ainsi, nous avons reçu, tous, cette richesse de savoir que le Christ nous a aimés et qu’il nous appelle à le rejoindre. Cette richesse, nous l’avons reçue non pas pour la garder pour nous, mais pour la partager, pour aider les autres à comprendre qu’il y a une source d’eau vive pour ceux qui ont soif, qu’il y a du pain vivant pour ceux qui ont faim, qu’il y a de l’espérance pour ceux qui doutent, qu’il y a quelqu’un qui aime chaque créature de ce monde jusqu’à donner sa vie pour elle. Cela s’appelle devenir témoin de la foi. L’Esprit Saint que vous avez reçu a fait de vous des témoins de la foi.
Alors chers amis, après ces quelques mois depuis votre confirmation, vous êtes invités à approfondir le don que vous avez reçu, à nourrir votre espérance, à fortifier votre désir d’aimer les autres, à ouvrir votre cœur à la parole de Dieu et à devenir de vrais témoins de la foi.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND des Blancs-Manteaux - 1er Dimanche de l’Avent - Année B
Le temps de l’Avent nous fait entrer dans un chemin où l’on appelle la manifestation du Seigneur. La venue du Christ ne se limite pas à sa nativité, elle arrive sans cesse dans notre vie, d’où la nécessité de veiller. Dépositaires de cette conviction, nous sommes invités à la partager dans une dynamique missionnaire.
Frères et Sœurs,
Nous avons entendu dans la lecture du prophète Isaïe le peuple d’Israël appeler la venue d’un signe de Dieu : « Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face » (Is 63,19). Derrière cette prière et cet appel, il y a le sentiment bien exprimé par Isaïe, que les erreurs, les péchés du peuple d’Israël viennent de ce que Dieu a caché son visage : « Pourquoi nous laisses-tu errer ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir ? » (Is 63,17), comme si c’était l’absence de Dieu qui était la cause des erreurs du peuple. Or, justement, il se souvient que l’amour de Dieu manifesté à l’égard de son peuple, le visage du Père, celui qui est notre Père, « maintenant Seigneur, c’est toi notre père » (Is 63,16), ce visage de Dieu, de sa présence et de sa miséricorde est la condition pour un nouvel élan, un nouveau départ dans la mise en œuvre de l’alliance reçue par Moïse.
Quand nous célébrons le temps de l’Avent, nous entrons dans ce chemin où l’on appelle la manifestation du Seigneur pour renouveler notre détermination à suivre le chemin de la vie. Encore faut-il ne pas manquer le moment où il se manifeste ! C’est pourquoi Jésus, parlant de sa venue, exhorte ses disciples à la veille, à la vigilance : « restez éveillés car vous ne savez pas quand ce sera le moment » (Mc 13,33). Évidemment, nous avons fixé la date de la manifestation de Jésus le 25 décembre, mais l’évangile veut nous faire comprendre que l’irruption de la visite de Dieu dans notre vie ne se laisse pas mesurer par le calendrier. Elle n’est pas fixée à un moment que nous pourrions attendre tranquillement en nous disant : j’ai encore le temps que cela vienne… La venue du Seigneur, c’est une irruption imprévisible. On ne sait pas « quand vient le maître de la maison » (Mc 13,35). Il peut arriver à l’improviste. Il arrive à l’improviste dans la vie de quantité de nos contemporains ou de nous-mêmes, par des événements parfois exceptionnels. Je pensais en méditant ce passage de l’évangile de saint Marc, aux personnes qui ont été fauchées ces jours-ci dans notre pays, par les inondations ; ils n’avaient pas prévu que la visite du Seigneur serait ce jour-là, ils vivaient tranquillement, et d’un seul coup la mort a fait irruption. Mais en dehors de ces événements dramatiques et exceptionnels, la venue du Seigneur dans notre vie, c’est aussi simplement, une rencontre, une parole, un mouvement intérieur, un appel, bref des signes qui manifestent que Dieu ne reste pas étranger à notre existence mais qu’il y est fortement présent et qu’il nous appelle à l’accueillir dans la manière selon laquelle il se manifeste.
Cette présence de Dieu à l’histoire des hommes n’est pas simplement une sorte d’espérance utopique et lointaine, c’est la réalité en laquelle nous croyons par la venue du Christ. C’est la réalité du don que Dieu a fait aux hommes, par la grâce qu’il nous a donnée dans le Christ Jésus, comme dit Paul aux Corinthiens, « en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu » (1 Co 1,5). Il veut dire par là que nous ne sommes pas des êtres errants et démunis avançant à l’aveuglette, à travers leur existence. Nous avons connu la manifestation de Dieu dans le Christ : « aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ » (1 Co 1,7). Aucun don de grâce ne vous manque pour attendre dans la foi, la persévérance et l’espérance ! Que le Dieu fidèle qui nous fera tenir fermement jusqu’au bout nous permette de reconnaître le jour de notre Seigneur Jésus-Christ ! Cette richesse nous le savons, Dieu la répand sans compter dans la surabondance de son amour, mais nous savons aussi que nos libertés humaines et nos cœurs accueillent ce don très inégalement en fonction de notre manière de vivre, de nos difficultés personnelles, de nos refus face à l’appel de l’amour.
Aussi, cette richesse répandue par Dieu sur l’humanité est inégalement connue, reçue et acceptée. La mission à laquelle j’ai appelé le diocèse pour ce temps de l’Avent 2014, c’est précisément de nous fortifier dans la conviction que cette richesse nous a été confiée, qu’aucun don de la grâce ne nous manque et que nous pouvons attendre dans la paix et la joie la venue du Christ. Cette richesse dont nous sommes comblés, cette présence de Dieu à notre vie, par sa parole, par la connaissance qu’il nous donne de lui, nous sommes aussi appelés à les partager avec ceux qui nous entourent. Nous ne sommes pas possesseurs exclusifs des dons de Dieu ! Nous sommes, comme le dit l’évangile à plusieurs reprises et encore ici dans l’évangile de Marc, comme des serviteurs à qui Dieu a confié sa maison, à qui il a fixé leur travail et à qui il demande de veiller. Ce service consiste précisément à annoncer le Christ, par notre vie, par notre manière d’être, par notre manière d’aller à la rencontre des autres, par notre manière d’entrer en relation avec eux, par la référence explicite que nous faisons à sa personne. Ce travail consiste à devenir témoin de la venue du Christ dans la vie des hommes. Aujourd’hui en cette année 2014, un Sauveur nous est né. Cette annonce qui a marqué la nuit de Bethléem et qui est le signe de l’incarnation du Fils de Dieu dans la chair humaine, nous en sommes dépositaires comme les bergers en ont été faits dépositaires et comme ils ont été invités à aller reconnaître celui qui était né dans la nuit.
Cette mission, je l’ai engagée samedi dernier à la cathédrale Notre-Dame en confiant à ceux qui y participaient le bâton du pèlerin et la lampe pour transmettre la lumière. Elle est confiée à chacune des paroisses de Paris comme elle vous est confiée à vous aussi. Et je souhaite que vous trouviez une grande joie à devenir de meilleurs témoins de la présence du Christ.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND - 1er Dimanche de l’Avent - Année B - Dimanche 30 novembre 2014
Isaïe manifeste que le renouveau du Peuple de Dieu dépend d’une nouvelle intervention de Dieu pour changer les cœurs. La venue de Dieu s’achève dans la naissance de Jésus. Il est venu, mais il continue de venir, aussi sommes-nous invités à veiller pour l’accueillir, et à en témoigner sans cesse auprès de ceux qui l’ont oublié ou ne le connaissent pas.
Frères et Sœurs,
Une première écoute rapide -peut-être trop rapide- de la lecture du prophète Isaïe pourrait nous donner l’impression que le prophète attribue au Seigneur la responsabilité de l’égarement de son peuple. Mais si nous regardons plus profondément ce qui nous est dit, c’est au contraire un acte de foi qui est proclamé. C’est la conviction que le renouveau de la vie du Peuple élu dépend d’une intervention de Dieu et que seule une intervention de Dieu peut retourner les cœurs. D’où la prière qui est formulée ici : « reviens, à cause de tes serviteurs » (Is 63,17), « Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face » (Is 63,19). Une fois encore, après tant et tant d’autres manifestations, il faut que Dieu intervienne pour que sa parole soit prise au sérieux et que les cœurs se convertissent.
La venue et la manifestation de Dieu dans l’histoire des hommes ont trouvé leur achèvement dans la naissance de Jésus de Nazareth. Oui, les cieux se sont déchirés, il est descendu. Alors que nous étions desséchés comme des feuilles, et que nos fautes nous emportaient comme le vent, il est venu redonner vie à l’arbre de notre existence par l’arbre de la croix. Oui, le cœur de l’homme éloigné de la parole de Dieu, sourd à ses appels devient comme un arbre desséché. Son cœur se dessèche, il n’est plus habité par le dynamisme de l’amour, il est réduit à la protection de ses biens, sans plus se soucier de ses frères qui l’entourent. Aussi est-il capital que nous puissions accueillir celui qui vient. Il est capital qu’au moment où Dieu se manifeste, où il déchire les cieux et descend, au moment où il se montre comme notre Père miséricordieux, nous soyons capables de l’accueillir. Il ne faudrait pas manquer le moment de sa visite. Il ne faudrait pas qu’au moment de sa venue, nous soyons endormis et comme étrangers à l’événement qui vient percuter notre existence. Nous l’entendrons dans la nuit de Noël lorsqu’il est né à Bethléem : il n’y avait pas de place pour lui à l’hôtellerie et Marie et Joseph ont dû se réfugier dans une étable pour accueillir celui qui venait d’auprès de Dieu.
Cette image nous aide à comprendre comment nous sommes invités à vivre ce temps de l’Avent. D’abord comme un temps de l’accueil, un temps de l’ouverture du cœur, un temps de la vigilance. Il faut que nous devenions plus vigilants, il faut que nous sortions de nos endormissements, il faut que nous prenions conscience du don que Dieu fait aux hommes en la personne de Jésus de Nazareth. Tout au long de ces semaines qui nous conduisent à la célébration de Noël, nous sommes invités à éveiller notre vie à la visite de Dieu. Nous sommes invités à ouvrir nos cœurs à la parole de Dieu. Nous sommes invités à ouvrir nos maisons à la visite de Dieu. Cela signifie que nous sommes invités à ouvrir nos cœurs à la rencontre de nos frères, à ouvrir nos maisons à l’accueil de nos frères. Veillez et priez, tel est le leitmotiv qui nous est donné en ce début du temps de l’Avent pour éclairer le chemin que nous avons à parcourir. Être éveillés à la parole de Dieu, c’est-à-dire prendre le temps de la lire, de la méditer, de la savourer, de vérifier comment cette parole transforme notre vie, comment elle vient changer ce qui était dessèchement mortel en floraison et en fécondité nouvelle. Veiller pour ne pas rester à l’écart de la visite de celui qui vient. Veiller pour ne pas être endormis et enfermés au moment où il frappe à notre porte.
Ce chemin de vigilance, d’attention et d’ouverture, n’est pas simplement imaginaire. Il est le fruit de ce qui a déjà été réalisé. Comme Paul le dit aux Corinthiens : « Dieu nous a donné la grâce dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu » (1 Co 1,4-5). Il ne s’agit donc pas de découvrir quelque chose que nous ignorerions, il ne s’agit pas d’entrer dans une sorte d’aventure pour découvrir l’inconnu, il s’agit de revenir, de retourner notre cœur, de retourner notre vie pour reprendre le goût des grâces reçues. Le témoignage rendu au Christ s’est établi fermement parmi vous, aucun don de grâce ne vous manque. Nous avons tout ce qui est nécessaire pour vivre ce temps comme un temps de l’accomplissement. Nous avons tout ce qui est nécessaire pour mesurer à quel point Dieu a aimé le monde, à quel point il nous aime. Ces richesses reçues, richesses de la parole et de la connaissance de Dieu, nous sont données non pas simplement pour la satisfaction de notre attente, mais comme un trésor à partager avec ceux et celles qui nous entourent.
C’est pourquoi j’ai demandé que le diocèse de Paris, en ce temps de l’Avent 2014 entre dans un temps de mission pour partager les richesses reçues avec ceux qui les ont oubliées ou qui ne les ont jamais connues. Nous sommes aujourd’hui témoins au milieu du monde de la miséricorde du Père. Nous sommes aujourd’hui témoins au milieu du monde de la manifestation de Dieu qui a déchiré les cieux et qui est venu. Nous sommes aujourd’hui au milieu du monde témoins de Jésus de Nazareth, le Sauveur qui a été envoyé au monde.
Ce témoignage est notre meilleure manière de nous préparer à l’accueillir à nouveau dans la fête de la Nativité, c’est surtout la meilleure manière de nous tenir en éveil pour que lorsqu’il vient à un moment que nous ne connaissons pas, à l’improviste – que ce soit de jour ou de nuit – il nous trouve disposés à l’accueillir et à le reconnaître.
Veillez donc, je le dis à tous, veillez !
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe de la dédicace de l’autel de St Ambroise – 2e Dimanche de l’Avent – Année B - Dimanche 7 décembre 2014
Le temps de l’attente du retour définitif du Christ en ce monde nous est donné comme un temps de grâce, de conversion, de mission. La consécration d’un nouvel autel manifeste la présence du Christ à son Église et au monde. C’est aussi un appel à renouveler notre existence comme nous y invite Jean-Baptiste.
Frères et Sœurs,
Comme tant de générations de chrétiens depuis la venue du Christ en ce monde, nous attendons son retour. La fête de la Nativité que nous allons célébrer le 25 décembre est à la fois le souvenir de sa naissance à Bethléem, l’annonce de l’espérance de son retour à la fin des temps et la profession de foi en sa venue à chaque moment de notre histoire. Sinon, en effet, comment pourrions-nous comprendre ces nombreux siècles écoulés depuis l’incarnation du Christ ? Faut-il y voir une sorte de distraction de Dieu qui a oublié qu’il devait revenir ? Faut-il y voir une sorte d’abandon de l’humanité ?
Les premières générations chrétiennes attendaient le retour du Christ dans l’immédiat. Ce n’est que peu à peu qu’ils ont découvert que le Christ ne reviendrait ni le lendemain, ni la semaine suivante, ni l’année suivante, et que le temps de sa venue était inconnu, et donc la durée de l’attente indéfinie. Pourquoi ce temps si long ? À quoi bon éprouver notre espérance si chaque année qui passe repousse un peu plus loin la conclusion à laquelle on s’attend ? Faut-il y voir une sorte de malice pour nous obliger à attendre ?
L’épître de Pierre nous donne une clef pour comprendre ce temps de l’histoire des hommes : « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans comme un seul jour » (2 P 3,8). Le Dieu auquel nous croyons n’est pas un dieu immergé dans la durée, il n’est pas un dieu soumis à l’évolution des temps, il est un Dieu éternel, c’est-à-dire hors du temps. Pour lui toute l’histoire des hommes est présente en un seul moment. Il n’y a pas de délai et de durée, et donc si la promesse ne s’accomplit pas, ce n’est pas comme certains le prétendent, parce que Dieu aurait du retard, mais au contraire, parce qu’il prend patience envers nous car il ne veut pas laisser quelques-uns se perdre, il veut que tous parviennent à la conversion.
Ainsi ces longs siècles écoulés depuis le retour du Christ auprès du Père et dont nous partageons l’histoire avec nos contemporains ne sont pas simplement un temps d’épreuve et de vide, c’est un temps de grâce, une chance, une opportunité.
Vous vous souvenez peut-être de cette histoire que Jésus raconte dans l’évangile (Lc 13, 6-9) : un maître visite son domaine et tombe sur un figuier qui ne porte pas de fruit. Il dit à son intendant : arrache-le, on n’a pas besoin d’entretenir des arbres stériles ! L’intendant lui dit : maître, accorde-moi encore une année, que je puisse m’en occuper, le soigner, et alors peut-être il portera du fruit. Eh bien nous sommes dans cette année de grâce supplémentaire ! Certes nous pouvons être sévères sur les fruits de notre vie et plus sévères encore sur les fruits de la vie des autres, mais nous devons entrer dans l’intercession de cet intendant pour recevoir de Dieu une année supplémentaire. Cette année de grâce sera une année de conversion au cours de laquelle nous allons pouvoir tracer ce chemin à travers le désert pour que Dieu puisse visiter les hommes, aplanir les obstacles, redresser les chemins tortueux, arroser les lieux asséchés, bref, rendre notre monde mieux disposé à l’égard de la bonne nouvelle qui lui est destinée.
En invitant le diocèse de Paris à vivre une année de mission en commençant par le temps de l’Avent 2014, j’ai voulu précisément que nous soyons tous associés à ce travail de fond, à ce travail du cœur par lequel nous sommes invités à nous disposer à accueillir le Christ en notre monde et invités à annoncer sa venue et la promesse du monde nouveau dont il est porteur. La mission ne consiste pas à aller convaincre des gens de ce qu’il ne pense pas, c’est aller ouvrir devant leurs yeux le trésor que nous avons reçu et les laisser regarder, comprendre et agir.
La consécration d’un nouvel autel est un acte très important dans ce chemin que notre communauté traverse à travers les siècles. L’autel, au centre de l’église, est le signe visible de la présence du Christ. Sur lui nous offrons le sacrifice eucharistique, nous faisons mémoire de la mort et de la résurrection de Jésus, nous professons la foi en sa présence. « Chaque fois que vous serez réunis en mon nom, je serai au milieu de vous. Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ». Cette présence symbolisée par la pierre de l’autel est la présence du Christ à son Église, et à travers son Église, la présence du Christ dans le monde.
C’est pourquoi c’est une grande joie d’installer un nouvel autel qui rend mieux compte de cette présence du Christ au cœur de la communauté. C’est une joie d’éprouver la vitalité d’une communauté chrétienne qui renouvelle, année après année, les signes de sa présence et de son action. Chaque génération apporte sa pierre pour que le lieu de son rassemblement, de sa célébration, de sa rencontre avec le Christ, soit plus beau et évoque mieux la réalité dont il est le signe. Nous-mêmes, peuple de Dieu rassemblé pour présenter l’eucharistie, nous sommes signes de la présence de Dieu en ce monde. Comme nous nous soucions de la qualité esthétique des signes qu’offre notre bâtiment, nous devons nous soucier aussi de la beauté spirituelle que notre peuple manifeste de la présence de Dieu.
Un nouvel autel, c’est aussi un appel à renouveler notre existence, à entrer dans ce chemin de conversion auquel nous appelle Jean-Baptiste, à montrer au milieu des difficultés de ce monde que l’espérance d’un monde nouveau, d’un ciel nouveau, d’une terre nouvelle, transforme la manière de vivre dans ce monde ancien et nous permet d’y apporter les germes d’un renouveau que tous désirent, même si tous ne peuvent pas le nommer.
Avec joie, nous nous rassemblons donc dans cet accueil de la présence du Christ en notre XXIe siècle, et nous ouvrons notre vie pour qu’il trace son chemin au milieu de nous.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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