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Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à Notre-Dame pour la fête du Séminaire de Paris, du Chapitre de la cathédrale avec installation des nouveaux chanoines et prise d’aube des nouveaux maîtrisiens – Solennité de l’Immaculée Conception - Lundi 8 décembre 2014
Les récits de la création rapportés par le livre de la Genèse nous livrent une clef d’interprétation du mystère du mal en notre monde. Mais dès le début, une prophétie révèle le projet de salut de Dieu dont Marie est une pièce maîtresse. À l’exemple de l’intervention de Dieu dans la vie de la Vierge, nous sommes invités à découvrir les signes de Dieu dans la nôtre.
Frères et Sœurs,
Que le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob fût un créateur n’était vraiment pas pour surprendre les Juifs, car tout autour d’eux, les tribus qui les environnaient, les peuples au milieu desquels ils vivaient, avaient aussi leur dieux créateurs et leur petit panthéon dans lequel ils pouvaient piocher en cas de besoin. Ce qui est plus difficile ce n’est pas de créer, si je puis dire, mais c’est de bien créer ! La question n’est pas tellement de savoir si Dieu était créateur, mais de savoir s’il était créateur de tout ce que nous connaissons, le bien et le mal. Est-ce que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob est un dieu qui veut le malheur pour l’homme ? C’est à cette question-là que les Juifs croyants étaient confrontés au long des siècles à mesure qu’ils approfondissaient la révélation qui leur avait été faite. Comment pouvons-nous croire que Dieu est notre Père et notre Bon Pasteur, comme nous disent les prophètes, alors qu’Israël est soumis à des persécutions sans fin, à des combats inégaux, à des déportations, que le Royaume d’Israël lui-même n’est pas capable de maintenir son unité et qu’il se trouve divisé ? Est-ce que Dieu n’y peut rien ? Ou même pire, est-il la cause de tout cela ?
En méditant sur ces temps originels auxquels ils n’avaient évidemment pas assisté, les sages d’Israël finissent par trouver quelques chemins pour comprendre que Dieu a pu créer le monde sans vouloir la mort de l’homme. Que s’est-il passé ? C’est ce que nous racontent les premiers chapitres du livre de la Genèse, en attribuant à des anges révoltés et déçus, la responsabilité d’avoir détourné la liberté humaine et d’avoir détraqué la création originelle. Mais celle-ci n’est pas seulement détraquée par accident et pour un petit méfait qui pourrait se réparer facilement. Elle est détraquée profondément parce que la liberté humaine ne s’est pas seulement trompée sur une décision, elle a été affectée dans sa capacité à suivre la volonté de Dieu de plein cœur, et elle reste habitée de façon permanente par la tentation de penser qu’il y a quelque part quelqu’un qui peut lui donner le fruit de la connaissance qui éclairerait l’existence humaine et qui serait différent de Dieu. Voilà le drame qui nous est raconté dans les premiers chapitres de la Genèse, le drame que la mère des vivants, Eve, assume par obligation, parce que l’opposition, la violence, la subversion se sont instaurées entre le tentateur et l’humanité, même si déjà -ce sera la façon dont les générations suivantes comprendront cette explication- pointe l’espérance du Salut à travers la prophétie de la femme dont la descendance « meurtrira la tête » du tentateur (Gn 3,15). Cette prophétie annonce déjà que le Dieu de la vie, le Dieu vivant, le Dieu qui veut sauver l’homme va mettre tout en œuvre pour réaliser son projet de salut. Cependant que l’histoire des hommes se déroule et que le drame initial prend des formes multiples à travers les pays et les âges et que l’œuvre de mort se poursuit par l’adversité suscitée entre les hommes, là où ils devraient entrer dans la communion, ils deviennent étrangers les uns aux autres ; là où ils devraient coopérer pour le bien de l’humanité, ils entrent en conflit pour s’approprier le pouvoir sur leurs semblables. Alors que ce drame de l’humanité s’étend de générations en générations, la conviction que Dieu n’est pas la cause de tout cela va soutenir un regard et une interprétation de l’histoire qui vont aider les hommes à découvrir le chemin du salut.
Et si nous n’avions pas bien compris tout cela… Saint Paul nous propose une vision transhistorique : « il nous a comblés de sa bénédiction spirituelle, il nous a d’avance destinés à devenir pour lui des fils par Jésus-Christ, il nous a d’avance destinés à devenir son peuple ». Comme si, en soubassement de ce drame humain dont nous sommes à la fois les acteurs, les témoins et les victimes, la puissance de Dieu travaillait à la victoire de la vie. Comme si pendant que les libertés humaines se confrontent et s’entrechoquent, quelque chose déjà était prêt et destiné à ouvrir une nouvelle existence et un monde nouveau.
Évidemment, si nous croyons dans cette intention originelle de Dieu de se créer des fils, nous sommes conduits à comprendre les événements dramatiques de l’histoire autrement que comme un roman-feuilleton. Nous sommes conduits à comprendre qu’à travers des événements historiques qui ont leur visibilité, leurs agents, leurs partenaires, quelque chose est en jeu et dépasse ce que nous connaissons et ce que nous voyons. C’est ce qui apparaît dans le dialogue de l’Annonciation, où cette jeune fille anonyme de Nazareth reçoit le message de Dieu par l’entremise de l’Ange et entre de façon invisible et imperceptible pour tous ceux qui l’entourent, dans une aventure qui va d’abord bouleverser sa vie, et qui va aussi changer le destin du monde, sans explication simple, directe de l’ordre des événements que nous connaissons. Il faudra d’ailleurs que l’Ange se dérange une deuxième fois pour convaincre Joseph de prendre cet enfant bien qu’il ne soit pas le sien. Quelque chose est en train de se passer dans la famille de Marie et Joseph qui n’est pas du même ordre que les événements auxquels nous sommes habitués. Quelque chose de mystérieux est en train de se réaliser et ne peut se comprendre que si nous entrons dans la perspective de saint Paul qui est celle d’une vision originelle de Dieu embrassant dans un éternel présent la conclusion de l’histoire. Cette vision, nous la déchiffrons et la découvrons progressivement, génération après génération, avec beaucoup de difficultés et de souffrances. Mais Dieu sait ce qu’il veut et sait ce qu’il fait. Il sait comment il peut le faire. Marie ne sait pas comment cela va se réaliser. Nous non plus. La foi chrétienne ne nous donne pas toutes les solutions humaines des situations difficiles dans lesquelles nous sommes plongés. Elle ne nous épargne ni les erreurs, ni les fautes, ni les maladies, ni la mort. Et pourtant, elle nous donne la clef de ce que Dieu est en train de construire, pas à pas, à travers cette histoire. La mort fait son œuvre en nous, dit saint Paul, pour que la vie fasse son œuvre en vous.
Cette œuvre de vie à laquelle Marie s’ouvre par sa disponibilité, par l’ouverture de son cœur, par la simplicité de sa réponse, est pour nous une indication. Comment apprenons-nous à accueillir l’appel de Dieu à travers les événements de l’existence ? Comment apprenons-nous à reconnaître un message dans ce qui arrive et à y entendre un appel de la part de Dieu ? Comment nous remettons-nous avec foi à l’action de Dieu ? « Qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1,38).
Ainsi, frères et sœurs, en célébrant l’Immaculée Conception, nous ne faisons pas simplement mémoire d’un destin exceptionnel unique et incomparable, ce qu’il est évidemment, mais nous apprenons à voir comment la volonté mystérieuse depuis l’origine du Dieu créateur change peu à peu la vie des hommes jusqu’à aboutir à la naissance de son Fils de la Vierge Marie.
Rendons grâce à Dieu qui nous permet ainsi de renouveler notre regard dans l’espérance, par rapport aux événements auxquels nous sommes mêlés, aux difficultés que nous connaissons, à l’impression parfois que nous ne pouvons rien faire et que pourtant il faut faire quelque chose, parce que : « rien n’est impossible à Dieu ».
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à la Chapelle de l’Agneau de Dieu – 3e Dimanche de l’Avent – Année B - Dimanche 14 décembre 2014
Demeurer dans la joie malgré les difficultés de la vie passe par la foi en la présence actuelle et agissante de Dieu en nous et dans notre monde. Jean-Baptiste est venu révéler cette présence "il y a parmi vous quelqu’un que vous ne connaissez pas". Nous sommes appelés à reprendre et à prolonger la mission de Jean-Baptiste.
Frères et Sœurs,
Nous avons entendu l’appel de saint Paul dans sa lettre aux Thessaloniciens : « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus » (1 Th 5,16-18). Cette parole n’est pas simplement une exhortation pour inviter les gens à être plus joyeux, c’est aussi une promesse. La volonté de Dieu à notre égard dans le Christ Jésus, mais aussi à l’égard de l’humanité, c’est de nous faire connaître le bonheur, c’est d’ouvrir dans nos vies des espaces d’espérance, de répit et de paix. Or pour chacun et chacune d’entre nous, la vie rencontre ses difficultés. Nous sommes confrontés à un certain nombre de problèmes qui sont ceux de toute existence humaine. Nous savons aussi que la foi au Christ n’est pas simplement une sorte d’opinion que l’on pourrait porter sans autre conséquence. C’est la conviction qu’à travers chacune de nos existences, nos difficultés, nos peines, nos espoirs et nos joies, quelque chose qui est en train de se construire. C’est l’espérance que rien de ce que nous vivons n’est vécu en vain, rien de ce que nous vivons n’est inutile, rien de ce que nous vivons n’est sans signification. Tout ce qui arrive, tout ce à quoi nous sommes confrontés est une opportunité pour découvrir en nous des motifs d’action de grâce, pas forcément parce que cela serait agréable, mais parce que nous croyons - à travers nos capacités de surmonter les difficultés, comme à travers les solidarités qui se développent autour de nous -, que l’existence humaine est un chemin qui construit quelque chose de neuf à travers l’histoire des hommes. Nous pouvons être dans la joie si nous vivons ces événements dans la foi. C’est pourquoi cet appel à être toujours dans la joie que nous adresse saint Paul est assorti d’un autre appel « priez sans relâche ». La prière continuelle, c’est la capacité permanente que nous avons de nous tourner vers Dieu et de lui exprimer ce qui habite notre cœur. Cette prière continuelle est l’expression de notre foi, c’est-à-dire l’expression de notre capacité de vivre cette histoire comme une histoire sainte, et pas simplement comme une histoire anecdotique ou comme une succession d’événements sans signification. Discerner la valeur de toute chose. Ce qui est bien le garder, ce qui est mal s’en éloigner. Cela signifie : exercer notre jugement spirituel sur les événements que nous vivons et engager notre vie dans cette relation de foi avec Dieu. Quoi qu’il arrive, quoi que nous fassions, que nous mangions, que nous buvions, comme dit saint Paul dans son épître aux Corinthiens (1 Cor 10, 31), que tout soit fait pour la gloire de Dieu.
Le regard de foi et d’espérance que nous portons sur les événements de notre vie et sur les événements du monde repose sur cette conviction exprimée par Jean-Baptiste face aux envoyés des pharisiens : « il y a parmi vous quelqu’un que vous ne connaissez pas » (Jn 1,26). C’est la conviction que la présence de Dieu à l’histoire des hommes n’est pas simplement virtuelle, morale, lointaine et sans effet, mais qu’elle est une réalité, même si elle reste difficile à percevoir, même si elle reste cachée à certains moments, même si elle ne s’impose pas pour forcer notre liberté. Dieu est vivant dans l’histoire des hommes. Cette présence de Dieu que nous sommes appelés à reconnaître, alors que nous ne la connaissons pas spontanément, la naissance de Jésus à Bethléem va en être le signe principal et la réalisation incontournable. Il y a au milieu de vous quelqu’un que vous ne connaissez pas : cela veut dire historiquement comme le proclame Jean-Baptiste, que Jésus est déjà présent au milieu de son peuple même s’il n’a pas encore commencé sa vie publique. Il est au milieu d’eux sans qu’ils le connaissent, - et nous savons par les autres évangiles qu’il va se manifester en venant demander le baptême de Jean-Baptiste. Mais plus largement, la présence du Christ à la vie des hommes est une réalité permanente de l’histoire humaine. Il est présent dans notre vie, il est présent dans notre histoire, il est présent dans l’histoire des hommes : « il y a quelqu’un au milieu de vous que vous ne connaissez pas ». Notre mission d’Église du Christ, c’est précisément de reprendre la mission de Jean-Baptiste et d’annoncer cette présence à ceux qui ne la croit pas, à ceux qui ne l’ont pas connue, à ceux qui ne l’entendent pas.
La mission à laquelle j’ai appelé les catholiques de Paris pour l’Avent 2014, c’est précisément d’être au milieu de notre ville des « Jean-Baptiste » qui annoncent la présence de quelqu’un que l’on ne connaît pas ou de quelqu’un que l’on méconnaît, ou de quelqu’un dont on se détourne. « Il y a parmi vous quelqu’un que vous ne connaissez pas » : c’est le message que nous pouvons adresser en annonçant que Noël est la fête de la nativité du Fils de Dieu venu vivre parmi les hommes.
D’une certaine façon, on pourrait dire que symboliquement, l’implantation et la réalisation de cette chapelle au cœur de ce quartier, dans la relative discrétion de son apparence extérieure, reflète assez bien ce que Jean-Baptiste nous dit : il y a dans cet ensemble de la ville une présence, il y a quelqu’un présent, vivant et agissant. Cette chapelle est à la fois le lieu et le signe de cette vie et de cette action. C’est la présence du Christ qui appelle à être reconnu, qui appelle à se manifester, qui appelle à être annoncé.
Aussi frères et sœurs, en cet Avent, je pense que nous pourrons grandir dans la prière continuelle dans la foi, comme nous pourrons grandir dans la joie profonde de ceux qui annoncent celui qui est au milieu des hommes et que les hommes n’ont pas reconnu, Jésus de Nazareth, Fils de Dieu.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - MESSE D’ACTION DE GRÂCE À ND POUR LE QUINZIÈME ANNIVERSAIRE DE KTO – 3E DIMANCHE DE L’AVENT – ANNÉE B
Frères et Sœurs,
Nous accueillons la parole de l’apôtre Paul aux Thessaloniciens, « soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance » (1 Th 5,16-18). Cette parole jette une lumière particulière sur le moment où nous l’accueillons, comme elle a dû jeter une lumière particulière sur la communauté des Thessaloniciens. Car enfin, peut-on toujours être dans la joie ? Peut-on prier sans relâche ? Peut-on rendre grâce en toute circonstance, comme si les événements qui marquent l’existence humaine étaient tous bénéfiques ? Comme si tout ce qui arrive concourait à notre satisfaction, à notre épanouissement, à notre plaisir ? Comme s’il n’y avait dans le monde ni injustice, ni violence, ni guerre, ni mort ? Comme si même dans chacune de nos existences, nous n’étions pas à un moment ou à un autre, confrontés aux épreuves qui marquent toute vie humaine ? Pour être disciple de Jésus et pour mettre en pratique l’invitation de saint Paul, faut-il devenir comme insensible à tout ce qui survient ? Faut-il fermer les yeux sur ce qui arrive, les garder perpétuellement fixés vers le ciel, au risque de trébucher sur les embûches du chemin ? Cette attitude d’action de grâce permanente, de joie perpétuelle, de prière incessante, est-elle compatible avec une existence normale ? Ou bien, prenons-nous cela comme une exhortation pour calmer un peu la mauvaise humeur mais sans y accorder vraiment d’importance ?
Prier sans relâche, cela veut dire que nous nous tenons constamment dans la présence de Dieu, évidemment pas toujours de façon consciente et active, mais de façon permanente. Cette permanence s’exprime à travers la régularité de notre prière. Nous vivons les événements de notre vie sous le regard de Dieu. Nous avançons sous le regard de Dieu, et ce regard de Dieu nous fait partager la lumière que Dieu projette sur les événements du monde, nous permettant, pour poursuivre le raisonnement de saint Paul, de discerner la valeur de toute chose. Car en toute chose de ce monde sont mêlés le bien et le mal, l’espérance et la souffrance. En toute chose de ce monde sont mêlés des sentiments contraires qui habitent tour à tour notre cœur. Être chrétien, ce n’est pas fermer les yeux sur l’ambiguïté de cette expérience humaine, et faire comme si de rien n’était. Être chrétien, c’est discerner, c’est-à-dire, à la lumière de la parole de Dieu, essayer d’identifier, de repérer, ce qui est bon pour le garder et le faire fructifier, essayer de repérer ce qui est mal pour s’en éloigner. C’est au prix de cette lumière de la foi que nous nourrissons par la prière constante que nous pouvons vivre dans l’action de grâce car à ce moment-là, ce n’est pas simplement l’effet immédiat des événements qui marque notre vie, c’est la manière dont il participe, d’une façon mystérieuse, à l’accomplissement du dessein de Dieu à travers l’histoire des hommes. Certes, certains de ces événements peuvent être pour nous gênants, douloureux ou difficiles à vivre, mais à travers eux, Dieu construit quelque chose qui va progressivement accomplir son œuvre. C’est pourquoi, même si nous souffrons de quelques désagréments ou de véritables souffrances, nous sommes encore invités à rendre grâce car nous comprenons qu’à travers ce chemin difficile, Dieu est en train de tracer une route à travers le désert.
La mission de Jean-Baptiste qui consiste à inviter les hommes à tracer une route à travers le désert ne s’accomplit pas simplement dans les rires et les chansons ! Il y a un travail, un travail difficile, aride : redresser ce qui est tordu, raboter ce qui fait obstacle, chercher ce qui peut pousser et progresser. Ce travail aride, nous le menons dans la lumière du Christ car c’est lui la lumière qui éclaire ce chemin. Redresser le chemin du Seigneur, c’est une œuvre quotidienne, c’est une œuvre qui nous confronte à la difficulté des événements de notre vie, de chacune de nos existences, de nos personnalités, mais aussi de la vie de notre communauté chrétienne, de la vie de notre pays, de la vie de l’humanité. Confrontés à ces aspérités, à ces difficultés, nous sommes appelés pour redresser le chemin.
Nous le faisons à la lumière du Christ, car le regard de la foi, c’est précisément de croire et de comprendre que le Christ est présent dans ces événements. Jean-Baptiste dit à ceux qui sont venus de Jérusalem « au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » (Jn 1,26). Évidemment, on peut comprendre cette phrase dans sa chronologie immédiate, Jésus n’a pas encore commencé sa vie publique, il est encore un anonyme parmi les Juifs, aussi, en disant « se tient au milieu de vous celui que vous en connaissez pas », Jean-Baptiste fait allusion à cette présence de celui qui est même inconnu à ses propres yeux puisque, nous le savons, quand Jésus viendra pour lui demander le baptême, il dévoilera à la fois son identité et le sens du baptême de Jean-Baptiste. Mais nous pouvons comprendre aussi cette phrase de manière plus générale. Ce n’est pas simplement une question de chronologie, c’est aussi une question qui concerne toute l’histoire humaine : « au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ». Dans notre vie, dans l’histoire des hommes, la présence du Christ est réelle et agissante, même si nous ne l’identifions pas, même si nous ne le reconnaissons pas, même si nous ne le croyons pas. Notre mission d’Église du Christ, comme celle du Baptiste, c’est d’annoncer aux hommes cette présence au cœur de leur histoire, c’est de leur donner cette espérance que les événements auxquels ils sont confrontés, qui s’imposent à eux et quelquefois qui les blessent, n’arrivent pas pour leur destruction mais pour préparer le chemin où ils peuvent rencontrer le Christ. C’est dire à tout homme et à toute femme que sa vie est un chemin à travers le désert et qu’il peut, dans ce chemin, reconnaître celui qui vient.
Frères et sœurs, au moment où nous nous préparons à célébrer la nativité du Christ, nous sommes invités ainsi, non pas simplement à commémorer sa naissance dans la nuit de Bethléem, mais à la lumière de sa naissance dans la nuit de Bethléem, à discerner dans l’histoire humaine la présence de celui qui est le Christ, à discerner à travers l’histoire humaine les chemins par lesquels il fait progresser l’humanité et par lesquels il veut rejoindre le cœur de tout homme.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND – 4e Dimanche de l’Avent – Année B. 21 décembre 2014
La question de l’origine du Christ est centrale pour nous. La révélation judéo-chrétienne peut être lue de façon naturelle. Un regard de foi est nécessaire pour entrer dans ce mystère caché depuis les origines qu’est la volonté de Dieu. Le messie Sauveur vient nous dévoiler ce mystère.
Frères et Sœurs,
Les lectures que nous venons d’entendre nous préparent à comprendre un peu mieux ce dont nous allons être témoins lors de la célébration de la nativité du Christ. En effet, la question à laquelle beaucoup d’hommes et de femmes ont été confrontés à travers l’histoire, et à laquelle nous-mêmes nous sommes confrontés aujourd’hui, est de savoir d’où vient le Christ. Autrement dit, est-ce que les souvenirs évoqués par les évangiles, les paroles, les gestes que Jésus a posés sont simplement un moment un peu exalté, avec quelques personnages charismatiques, voire prophétiques, mais ne correspondent finalement qu’à la relecture historique de la progression à travers le bassin méditerranéen d’une religion monothéiste qui ne dit rien sur l’origine de cette religion ? On peut en effet lire la tradition biblique, y compris le Nouveau Testament, comme les expressions circonstancielles des croyances d’un certain nombre de peuples, qui manifestent peut-être une certaine évolution dans la conception de la religion, mais qui ne ressortent à aucun moment d’une origine divine ! Autrement dit, comme beaucoup de philosophes modernes ont pu le montrer, il y a la place pour une lecture purement naturelle de la révélation judéo-chrétienne, comme un moment de l’évolution des civilisations et des idées mais qui ne change rien, au fond, à la réalité de l’expérience vécue par les hommes.
Dans cette lecture historique, on peut parcourir, comme le fait d’ailleurs la Bible, différentes étapes depuis le déluge avec Noé, Abraham, Moïse, David, et repérer une sorte de généalogie historique et morale qui permettrait de repérer des couches successives à travers lesquelles se serait condensée une sorte d’attente messianique dont la naissance de Jésus serait l’aboutissement, du moins dans les textes. Cette lecture rationalisante de la tradition judéo-chrétienne n’est pas simplement l’effet de l’impiété ou de la rationalisation des esprits modernes, c’est une façon de comprendre ce que l’on appelle dans la culture laïque le fait religieux. Et on peut très bien mettre en œuvre un partage culturel sur le fait religieux sans se prononcer sur la réalité des événements, mais en se contentant d’évoquer les textes, ni se prononcer sur la vérité des messages qui sont proposés.
Évidemment nous avons spontanément tendance à rejeter cette approche que nous serions assez portés à assimiler à une sorte de blasphème, mais il faut bien être conscients que cette vision naturelle et rationaliste de la tradition existe y compris à l’intérieur de la Bible. L’épisode rapporté par le livre de Samuel sur le projet de David de construire le temple pour la résidence de Dieu est un des aspects de ce conflit concernant une sorte de naturalisation du fait de la foi dans les mœurs royales. David veut construire la maison de Dieu, et dans un premier temps, le prophète Nathan ne voit pas d’obstacles à ces projets. Il faut ensuite une intervention particulière auprès du prophète pour que celui-ci change de position et qu’il comprenne et fasse comprendre à David que la maison de Dieu ne sera pas construite par le roi mais que c’est Dieu lui-même qui construira la maison du roi. Ceci signifie que David ne sera pas le fondateur de la religion, mais qu’il sera le serviteur d’une religion fondée par Dieu lui-même. Quand Dieu lui dit qu’il lui donnera une descendance et que dans cette descendance, il y aura le Messie, il indique déjà que la relation du Messie au roi David ne sera pas simplement un héritage génétique et naturel mais un héritage de la foi.
Saint Paul dans l’épître aux Romains nous aide à avancer un peu plus dans cette compréhension dans la dimension tout à fait exceptionnelle de la révélation de Dieu. Il ne s’agit pas en effet de retracer simplement les étapes d’une réflexion plus ou moins affinée sur le phénomène de la révélation historique, telle qu’elle est rapportée par la Bible, mais de pénétrer dans une zone qui échappe à notre pouvoir rationnel et qui est la zone d’un mystère gardé depuis longtemps dans le silence. Ce mystère caché depuis les origines du monde, c’est la volonté de Dieu, c’est la personne de Dieu. C’est ce mystère qui est manifesté d’abord au moyen des écrits prophétiques et qui est porté ensuite à la connaissance de toutes les nations par le Christ envoyé en mission de la part du Père. Nous comprenons alors que la naissance de Jésus de Nazareth dans la nuit de Bethléem n’est pas simplement une péripétie historique mais que c’est un acte strictement voulu par Dieu, tel qu’il est déchiffré dans le récit de l’Annonciation de l’ange Gabriel à Marie. Il s’agit de poser clairement et explicitement la question de celui qui est le véritable Père de Jésus. Ce ne sera pas un homme, non seulement parce que Marie ne connaît pas d’homme, mais surtout parce que celui qui est le Père de Jésus, c’est Dieu lui-même qui enverra son Esprit Saint pour assurer la conception virginale de celui qui va être engendré. Ainsi, les généalogies qui existent dans les récits évangéliques et rattachent Jésus à David pour respecter la prophétie, le rattachent à David par l’ascendance de Joseph, c’est-à-dire précisément expriment qu’il n’est pas un descendant naturel de David mais qu’il est proprement et exclusivement le Fils de Dieu.
C’est pour nous un appel à mieux comprendre ce que nous célébrons dans la fête de Noël. Nous savons très bien ce qu’il peut y avoir eu d’arbitraire dans le choix de la date du 25 décembre, comment l’Église primitive dans sa volonté de récupérer dans le mystère du Christ les réalités vécues dans le paganisme, a christianisé un certain nombre d’événements ou d’épisodes de la vie sociale. Nous savons très bien que dans le choix de la date du 25 décembre, il y a la volonté théologique d’exprimer comment celui qui vient au monde est le soleil qui se lève sur l’univers à partir du solstice d’hiver. Mais tout cela n’explique rien du tout ! C’est une manière de trouver les voies et les moyens par lesquels la foi chrétienne assume progressivement une culture et lui donne un sens nouveau. Ce qui se passe dans la nuit de Bethléem c’est proprement un acte de Dieu pour le salut du monde, c’est la venue de Dieu dans notre chair, c’est la découverte que ce qui paraît impossible comme la mise au monde d’un enfant sans la participation d’un homme, devient possible par la puissance de Dieu.
En nous préparant à célébrer cette fête de la nativité, nous sommes invités à revenir au cœur de notre foi, à ce qui éclaire l’histoire du monde. Ce n’est pas simplement l’analyse des théories successives qui ont parcouru les civilisations humaines, ce n’est pas simplement la connaissance historique de la tradition révélée dans la Bible, c’est réellement une intervention de Dieu qui n’a pas d’autres causes ni d’autres explications que la volonté de Dieu lui-même. Celui que nous attendons et que nous fêterons comme le Messie qui vient nous sauver, c’est celui qui dévoile le secret du mystère de Dieu, celui qui veut être le Père de tous les hommes.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe d’obsèques de Mgr Claude FRIKART, évêque auxiliaire émérite de Paris en la cathédrale Notre-Dame, 23 février 2014
L’envoi en mission des disciples dans l’évangile de Luc illustre la vie et l’épiscopat de Mgr Frikart. Il a mis sa confiance en Dieu. Il a été pasteur des brebis dans un ministère de charité, d’attention et de vigilance. Il a annoncé la bonne nouvelle : une parole d’espérance à travers des gestes concrets de compassion et de solidarité.
Frères et Sœurs,
Tout à l’heure, le Père Laurent TOURNIER a retracé sommairement les grandes étapes de la vie et du ministère de Claude FRIKART. Votre présence aujourd’hui, la présence des nombreux évêques, prêtres, diacres et séminaristes qui m’entourent pour concélébrer dans cette eucharistie montrent, non seulement les étapes de son ministère, mais aussi la qualité de sa présence, l’estime dans laquelle il était tenu, l’affection qu’on avait pour lui, l’amitié qu’il savait susciter. Cette estime, cette affection et cette amitié n’étaient pas simplement le fruit de bonnes relations, comme il peut en exister entre des gens de bonne compagnie, c’était le fruit de la mission qu’il avait reçue : être envoyé en avant du Christ pour préparer ses chemins, comme les 72 dont nous parle l’évangile de Luc. C’était la manière dont il assumait sa mission pastorale, et d’une certaine façon, ce que nous avons connu de lui, de sa vie, de son ministère, illustre d’une façon particulière les lectures que nous venons d’entendre et qui définissent les contours de la tâche du pasteur.
La première remarque que l’on pourrait faire s’enracine dans le prophète Isaïe et s’illustre dans l’évangile de saint Luc : en qui mettons-nous notre confiance ? « Ne crains pas » (Is 40,9), dit le prophète, » ne crains pas, va annoncer à mon peuple que le salut est proche. Mais si nous n’avons rien à craindre dans la mission que nous avons reçue, ce n’est pas en raison des moyens que nous pourrions mettre en œuvre. Jésus invite précisément ses disciples à les traiter avec distance et renoncement : « ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales » (Lc 10,4). Ce ne sont pas dans les moyens humains que se réalisent les grandes œuvres de la mission, c’est dans l’envoi du maître qui choisit les ouvriers pour sa moisson, c’est dans la présence du Christ à la mission de ses disciples que gît la force par laquelle ils peuvent annoncer l’Évangile. Si le pasteur mène son action et sa mission avec calme et sérénité, s’il est un porteur et un annonceur de paix, ce n’est pas par ses propres qualités, c’est parce qu’il sait qui l’envoie et que sa parole n’est pas seulement sa propre parole mais elle est l’expression du message que Dieu veut adresser aux hommes : « Ne crains pas, va, annonce à Jérusalem que son salut est proche ».
La deuxième remarque que nous pouvons faire dans cette silhouette, dans ce profil du pasteur, c’est qu’il est celui qui prend soin du troupeau. Comme le prophète Isaïe nous le disait à l’instant : « Comme un berger il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent » (Is 40,11). Cette sollicitude du berger pour son troupeau, c’est l’image sur laquelle le Christ veut appuyer la mission qu’il confie à ses disciples, et nous savons comment dans l’évangile de saint Jean en particulier, au chapitre 10, cette image est suivie et développée par Jésus pour exprimer le lien particulier qui unit le pasteur à son peuple.
Nous avons entendu tout à l’heure comment Claude FRIKART a exercé son ministère parmi des peuples différents, que ce soit dans la première phase de son ministère en France ou pendant son ministère en Afrique, ou ensuite dans le diocèse de Paris. Il a été envoyé à des peuples différents, dans des cultures différentes, mais la mission du pasteur ne consiste pas à transformer le peuple à son image, mais de le prendre tel qu’il est et de le conduire avec affection vers les pâturages nourrissants. C’est ce ministère pastoral que Claude FRIKART a exercé. Nous l’avons vu le mettre en œuvre à travers les différentes étapes de sa vie : un ministère empreint de charité, d’attention et de vigilance.
Enfin, le pasteur est envoyé pour annoncer une bonne nouvelle : il est envoyé en avant du Christ, « en toute ville ou localité où lui-même allait se rendre » (Lc 10,1). Dans ces villes et ces localités, ils sont accueillis, invités à guérir les malades qui s’y trouvent et à leur dire : le règne de Dieu s’est approché de vous. Cette annonce de la bonne nouvelle de la proximité du règne de Dieu, de la venue du règne de Dieu - qui est concrétisée évidemment par la visite que Jésus va faire à ces localités et pour lesquels ils ont été envoyés comme des précurseurs pour préparer le chemin du Seigneur dans les cœurs -, est indissociable de la guérison des malades ou du soulagement que l’on peut apporter aux souffrances des hommes. La mission de l’Église en ce monde est bien d’annoncer une espérance, mais cette parole d’espérance ne peut être reçue et acceptée que si elle s’appuie sur des gestes de salut que l’Église a mission de réaliser : non seulement guérir les malades, mais aussi soulager les hommes dans leur souffrance, d’être attentif à ceux qui sont les plus délaissés, accueillant à ceux qui sont mal reçus, désireux de faire place à tous ceux qui peuvent entendre la parole du Christ. Le pasteur est envoyé pour proposer une espérance aux hommes, mais cette espérance ne peut prendre corps que si l’Église met en œuvre les signes du salut à travers les gestes et les actions de solidarité, de compassion, de soulagement qu’elle peut apporter au monde.
Ainsi frères et sœurs, en rendant hommage à Claude FRIKART, au ministère qu’il a exercé parmi nous, nous sommes ramenés vers la figure de l’unique pasteur, le Seigneur Jésus, qui est venu non seulement annoncer que le règne de Dieu était arrivé, mais donner le signe complet de cet avènement du règne de Dieu par l’offrande de sa vie pour le salut des hommes. « Voici que je viens Seigneur, pour faire ta volonté » (Ps 39). Cette obéissance à la volonté de Dieu, cette offrande de soi-même pour la volonté de Dieu, telle que Jésus l’a vécue jusque sur le calvaire, est le chemin où les pasteurs sont invités à le suivre, le chemin où il les envoie en avant de lui pour annoncer sa venue. Prions Dieu que cette mission soit portée avec confiance, sérénité et paix par ceux qu’il choisit d’envoyer.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe de Minuit à Notre-Dame de Paris
La naissance du Sauveur, Jésus le Christ est-elle vraiment une bonne nouvelle pour nous ? Beaucoup pensent ne plus avoir besoin d’un sauveur. Le XXe siècle a montré à travers sa litanie de drames, d’horreurs et de morts ce que l’humanité abandonnée à ses seules forces peut produire. Dans notre civilisation de consommation, nous sommes invités à donner les signes du salut en prenant sur nos épaules un peu de la misère du monde par des gestes très concrets.
Frères et Sœurs,
Comme les bergers, nous avons entendu le message adressé par l’ange de la part de Dieu : « Aujourd’hui vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur ! » (Lc, 2, 10-11). Et de la part de l’ange cette annonce était une bonne nouvelle, voici que « je vous annonce une bonne nouvelle ». Au cœur de cette nuit nous recevons la même annonce, un Sauveur nous est né. Mais est-ce que cette annonce est vraiment une bonne nouvelle pour nous ?
Je ne parle pas seulement de nous qui sommes ici dans cette cathédrale, mais je pense aux hommes de notre temps, est-ce que c’est vraiment pour eux une bonne nouvelle qu’un sauveur soit né ? Peut-être beaucoup pensent qu’ils n’ont plus besoin de sauveur ? Depuis deux siècles l’espérance du salut a été récupérée par des prophètes qui ont substitué à la promesse divine la capacité humaine de sauver l’humanité. Ils ont estimé qu’ils n’avaient plus besoin de Dieu pour apporter le salut au monde. Et puis, au cours du XXe siècle, ils ont été relayés par les progrès stupéfiants des sciences et des techniques, qui semblaient indiquer que vraiment l’humanité progressait dans la capacité de surmonter tous les malheurs, au moins dans notre Europe occidentale et en Amérique du Nord. Parallèlement à cet essor extraordinaire qui permettait effectivement de surmonter tant de misères, le même XXe siècle donnait le spectacle d’une industrie de mort, depuis le génocide arménien, en passant par la Première guerre mondiale, l’extermination des camps nazis, Hiroshima, le goulag, l’enfer jaune de Pol Pot, autant d’étapes qui inscrivaient la mort, non pas simplement comme une menace lointaine mais comme une menace immédiate pour des millions d’hommes et de femmes. Alors, non seulement les magnifiques progrès qui avaient été réalisés n’ont pas réussi à empêcher ces massacres, mais pour une part, ils y ont contribué. Aussi, l’humanité occidentale dopée par ses succès marchait avec entrain vers un paradis sur terre. Le monde continuait de mourir doucement avant que l’Occident lui-même, dépité des résistances qu’il rencontre, passe d’un paradis terrestre aux paradis artificiels.
Comment pourrait-on penser que l’humanité n’a pas besoin de sauveur ? Comment pourrait-on penser que, livrée à elle-même, à ses propres ressources, et à la déraison de ses forces, elle peut surmonter la violence et la mort ? Bien sûr, chaque fois nous sommes persuadés que c’est la dernière… et qu’il n’y aura plus de guerre ! Mais aujourd’hui, en Europe, à quelques heures d’avion de nous, l’Ukraine est déchirée, la Syrie et l’Irak sont sous la menace du fanatisme terroriste, Israël et les Palestiniens entreront bientôt dans la huitième décennie de leur guerre. Que pouvons-nous dire ? Que pouvons-nous faire ? Oui, vraiment, l’humanité aujourd’hui, plus que jamais, a besoin d’un sauveur. Si l’on essaye d’étouffer les promesses de salut qui nous sont données, si nous sommes trop défaillants à les porter et à en témoigner devant les hommes, alors ceux-ci chercheront le salut dans des voies qui sont des impasses et qui conduisent à la destruction de leurs semblables. Faute que notre espérance soit suffisamment partagée, elle est remplacée par des rêves morbides qui entraînent des esprits faibles, ou des idéalistes irréalistes, dans des chemins de mort. Tout cela ne se passe pas sur une autre planète, dans un autre pays ; malheureusement depuis quelques semaines cela se passe chez nous, cela se passe à Joué-lès-Tours, à Dijon, à Nantes, et un jour ailleurs.

Alors, je vous le demande : nous qui croyons que le Christ est le Sauveur, que pouvons-nous faire ? Que pouvons-nous dire ? Si nous acceptons que l’on ne parle plus de la foi ? Si nous acceptons que l’on escamote les aspérités du chemin de la vie ? Si nous acceptons, de proche en proche, que l’homme se fasse chaque jour davantage l’ingénieur de sa propre existence avant de devenir l’auteur de sa propre mort ? On ne peut pas être horrifié de la mort un jour et le lendemain souhaiter la donner. La mort n’est pas divisible. Il n’y a pas les morts douces et les morts dures, il y a la mort. Notre responsabilité, puisque nous accueillons cet enfant comme le Messie, c’est de conformer notre vie au chemin qu’il a ouvert. Notre responsabilité, c’est d’assumer les difficultés de l’existence comme des gens qui croient vraiment que la miséricorde de Dieu s’est manifestée, comme nous le dit l’apôtre dans l’épître à Tite : « la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes » (Tt 2,11), elle nous apprend « à vivre dans le temps présent de manière raisonnable avec justice et piété » (Tt 2,12). Avant que nous ne prétendions devenir des saints, demandons au moins à Dieu la grâce de « vivre d’une manière raisonnable avec justice et piété » ! Et s’il le veut bien, que la puissance de son amour nous entraîne à faire mieux ! Mais que notre faiblesse ne nous conduise pas à renoncer à mener une vie raisonnable, juste et emplie de foi, une vie dans laquelle le bien n’est pas équivalent au mal, une vie dans laquelle les responsabilités de chacun sont reconnues et respectées et non pas confondues, une vie dans laquelle le cadre de la famille, du soutien qu’elle apporte à l’existence de chaque homme, n’est pas détruit, une vie dans laquelle l’impératif économique ne prend pas une telle place qu’il devient le régulateur de toutes les existences, une vie dans laquelle quelque chose compte plus que ce que je désire, c’est ce que je peux apporter à mes semblables !
Les informations qu’on nous a données ce soir sur la fête de Noël consistaient pour vingt-cinq minutes à étudier avec science et précision le marché des cadeaux et des réveillons. Durant les cinq dernières minutes, on nous a quand même dit que Noël, c’était une fête chrétienne et qu’il y avait des gens qui allaient aller à la messe… vous en êtes ! On ne nous a pas parlé des milliers d’hommes et de femmes qui cette nuit, se dévouent à travers les grandes villes ou les villages pour que des hommes et des femmes vivent cette nuit de Noël d’une manière moins pénible, pour que la venue du Christ soit vraiment une espérance pour eux parce que ce sera déjà une réalité. On les aura accueillis, nourris, chauffés, reconnus comme des hommes et comme des femmes. On ne parle pas des milliers d’hommes et de femmes qui vont passer cette nuit au chevet des malades et des mourants, non pas pour leur donner la mort mais pour les aider à mourir dans la dignité, parce qu’ils les jugent dignes de mourir en hommes et en femme aimés de Dieu. Sur tout cela, vous n’entendrez rien, que le silence… Mais c’est notre responsabilité de savoir que cette promesse du Sauveur, cette bonne nouvelle qu’un sauveur nous est né est une réalité. Cela n’est possible que si nous donnons les signes de cette réalité, les signes du salut, si nous donnons à manger à celui qui a faim, si nous habillons celui qui est nu, si nous visitons celui qui est en prison ou celui qui est malade, bref si nous mettons en pratique ce que dit l’Évangile.
Alors, frères et sœurs, pour que notre joie soit complète, pour que nous soyons vraiment à l’unisson de la joie de Noël, de la joie des bergers pauvres venus entourer cet enfant nouveau-né, demandons au Seigneur qu’il élargisse notre cœur aux dimensions, non pas de nos moyens qui sont forcément restreints, mais aux dimensions de la misère du monde. Aucun ni aucune d’entre nous ne peut prendre sur ses épaules la misère du monde, mais chacun et chacune d’entre nous peut prendre une part de la misère du monde, sa petite part, par une parole, par un geste, par une démarche de réconciliation, par une volonté de faire la paix.
Que le Seigneur nous donne de connaître les chemins de la paix, puisque nous sommes appelés à devenir les hommes que Dieu aime. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois

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