Vous qui allez être confirmés, depuis le jour de votre baptême, il s’est écoulé un temps plus ou moins long, quelques années, parfois quelques dizaines d’années. Au long de ces années, le germe de la foi que vous avez reçu au moment du baptême a continué à travailler secrètement. Parfois, au cours de votre existence, les évolutions de votre histoire personnelle, les événements auxquels vous avez été confrontés ont pu vous éloigner du Christ. A certains moments même, ils ont pu vous pousser à vous interroger, ou plutôt, à ne plus vous interroger et à fermer la porte à toute question. Mais alors que votre attention et votre esprit étaient occupés par tant d’autres choses, la source dans laquelle vous aviez été plongés, continuait en vous son chemin, attendant le moment où vous-mêmes seriez à nouveau capables d’entendre l’appel de Dieu et d’y répondre.
Ce jour est venu pour chacune et chacun d’entre vous. Il est venu à la faveur d’événements divers, qui ont marqué votre vie, il est venu par les questions que vous posait votre existence. Il est venu par le témoignage que vous avez perçu à travers des gens qui vivaient autour de vous, il est venu par l’interrogation que l’amour pose dans une vie, il est venu par les questionnements qui surgissent quand on pense à l’avenir, il est venu par un enfant, il est venu par un mariage, il est venu par un décès… Mais pour chacun et chacune d’entre vous, il y a eu un moment où la question de la foi ne pouvait plus être exclue de votre esprit, et au contraire devenait une question présente : que faisons-nous en ce monde ? Sur qui pouvons-nous compter pour trouver sinon le bonheur parfait, du moins un certain équilibre ? Sur qui pouvons-nous nous appuyer quand tout semble faire défaut ?
À ce moment-là, le titre de défenseur que Jésus donne dans l’évangile à l’Esprit de vérité qui vient du Père, prend toute sa dimension. Nous avons besoin d’un défenseur, non seulement devant le monde, mais aussi devant nous-mêmes et devant Dieu. Celui qui peut assurer notre défense, le meilleur avocat que nous puissions avoir, c’est celui qui nous ouvre la connaissance de la miséricorde de Dieu. Nous cheminons dans les ténèbres, parfois percées par un éclair ou la tremblante clarté d’une étoile, jusqu’au moment où le soleil fait irruption. C’est une grande joie pour l’Église de voir que la puissance de la miséricorde de Dieu touche aujourd’hui le cœur des hommes, c’est une grande joie pour l’Église de vous accueillir, à nouveau, revêtus de votre écharpe blanche, qui rappelle le vêtement blanc de votre baptême, pour que vous preniez pleinement votre place au cœur de l’Église. L’Esprit de vérité que vous allez recevoir vous fera connaître de l’intérieur tout ce que Dieu veut vous dire. Ce n’est pas une connaissance livresque, ce ne sont pas des études compliquées, c’est la connaissance par le dedans, la connaissance de l’amour qui touche le cœur et qui l’ouvre à la grande miséricorde de Dieu. En s’ouvrant à la grande miséricorde de Dieu, le cœur s’ouvre à l’amour fraternel. Dieu est devenu quelqu’un pour vous, il est devenu quelqu’un dans votre vie. L’Esprit qu’il vous donne va transformer de l’intérieur les désirs de votre existence. Il ne vous a pas contraints pendant toutes ces années, il s’est contenté de vous appeler et d’être là. Il ne vous contraint pas davantage aujourd’hui. Il ne vous contraindra pas davantage demain. Il est toujours avec nous et il nous ouvre ses bras. L’Esprit que Dieu met en nous, nous fait désirer de mieux le connaître et de mieux l’aimer. Il nous fait désirer de conformer notre vie à ses commandements. Si nous sommes entraînés par l’Esprit Saint dans une vie nouvelle, comme nous le disait l’apôtre Paul dans l’épître aux Galates, ce n’est pas parce que nous sommes dégoûtés des erreurs que nous avons pu commettre, ce n’est pas parce que nous sommes horrifiés par le mal qui attaque l’humanité, mais nous devons avoir présent à l’esprit ce mal que nous avons si souvent difficulté à nommer, et que saint Paul nomme simplement : inconduite, impureté, débauche, idolâtrie, sorcellerie, haine, rivalité, jalousie, emportement, intrigue, division, sectarisme, envie, beuverie, orgie, et autres choses du même genre. Chaque jour, nous sommes témoins des méfaits de ces attitudes. Chaque jour, nous en voyons les victimes. Face à cette horreur qui détruit l’homme, l’Esprit produit en nos cœurs, l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur, et le maîtrise de soi. Ce n’est pas que nous serions devenus des héros parmi des monstres, mais c’est que l’amour qui a été répandu en nos cœurs par la foi transforme jusqu’à nos désirs et nous fait trouver notre joie, là où d’autres ne voient que mauvais présages.
Frères et sœurs, l’Esprit que vous recevez vous constitue comme témoins du Christ, témoins de cette bonne nouvelle que Dieu n’a pas abandonné les hommes, mais qu’il est venu à leur secours, témoins de cette bonne nouvelle que Dieu ne vous a pas abandonnés mais qu’il est venu vers vous et qu’il vous a pris par la main pour vous conduire pas à pas, à votre rythme, vers la parole de vie, vers l’annonce de l’Évangile, pour que vous y trouviez votre paix et votre joie.
C’est pourquoi, avant de vous confirmer, je vais vous demander de renouveler devant tous la profession de foi de votre baptême, profession de foi de l’Église à laquelle s’associeront tous ceux qui vous entourent. Il n’y a pas sous le ciel d’autre nom par lequel nous puissions être sauvés que le nom de Jésus-Christ, et c’est en lui que vous avez mis votre foi pour toujours.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Mettons-nous quelques instants dans la peau des disciples de Jésus. Il leur a dit qu’ils seraient ses témoins, non seulement à Jérusalem, non seulement dans la région du Moyen-Orient, mais aussi à travers le monde entier. Ils sont onze parce qu’il y en a un qui a disparu après avoir trahi le Christ. Ils sont les disciples de quelqu’un qui a été arrêté, condamné, mis à mort, exécuté. C’est à ces onze personnes qui n’étaient pas parmi les puissants de leur société -pêcheurs, pasteurs, fonctionnaires, un petit résidu de la société du moment- qu’il a confié la mission de gagner le monde entier. Et nous, deux mille ans après, nous savons qu’ils ont gagné le monde entier. Ils ont traversé les épreuves que leur imposait l’Empire romain, ils ont traversé l’opposition, la violence, la persécution, à travers tous les pays du monde et à travers tous les temps. Alors la question se pose : comment a-t-il été possible que cette petite poignée d’hommes, pas très aguerris, deviennent vraiment les témoins du Christ à travers le monde entier ? Où est la clef ? Quelle est la force qui va transformer ces êtres fragiles, peureux, enfermés dans leur chambre haute par peur des Juifs, pour brusquement ouvrir les fenêtres, passer vers l’extérieur et s’adresser à tout le monde, sans crainte ? Quelle est cette force qui est capable de surmonter les limites et les faiblesses humaines pour accomplir ce que Dieu a voulu ?
Le récit de la Pentecôte nous donne la clef de cette force. C’est le don de l’Esprit Saint. Il est un don pour tous : un grand vent a parcouru l’espace et fait entendre des bruits extraordinaires, comme un fracas de tonnerre ; cela c’est pour tout le monde. Et puis l’Esprit Saint est le don qui vient sur chacun : la flamme repose sur chacun d’entre-eux. L’Esprit Saint est donné à tout le peuple et il est donné pleinement à chacun des membres du peuple si bien que tout le peuple est fortifié et chacun des membres de ce peuple puise sa force dans la force commune, et devient lui-même capable de témoigner du Christ. Parmi ces onze qui étaient là, il y en a un que l’on connaît mieux que les autres, c’est Pierre. On en parle tout le temps, mais il y en avait quelques autres autour de lui, certains sont allés vers l’Egypte, d’autres vers l’Asie, d’autres vers l’Afrique, d’autres vers l’Europe, chacun avec son petit baluchon et sa portion d’Esprit Saint. Le baluchon ne leur a pas servi à grand-chose, mais la portion d’Esprit Saint leur a servi beaucoup ! Elle leur a permis d’affronter l’incompréhension, d’affronter l’indifférence, d’affronter la moquerie, d’affronter la violence, et pour beaucoup d’affronter la mort. C’est cette force de l’Esprit Saint qui nous est donnée. L’Esprit n’a pas été donné aux apôtres simplement pour leur permettre d’accomplir leur mission, il leur a été donné pour qu’ils le transmettent. Dès la génération des apôtres, nous avons des récits dans l’Évangile et dans les lettres où nous est raconté comment ils ont imposé les mains pour donner le Saint Esprit.
Nous, nous sommes aujourd’hui 12 000, cela fait mille pour un ! Les onze n’étaient pas très forts ! Je ne sais pas si 11 000 sont mille fois plus forts que les onze ! Mais cela n’a pas d’importance, car ce que Dieu nous demande, ce n’est pas que nous nous sentions forts, c’est que nous comprenions que nous sommes faibles, c’est que nous soyons capables de reconnaître notre faiblesse, non pas pour nous lamenter, non pas pour renoncer à la mission que Jésus confie à son Église, mais pour chercher notre force là où elle est, c’est-à-dire dans la communion à l’Esprit de Dieu, dans la communion au Christ ressuscité. Notre force n’est pas simplement que chacun de nous a reçu sa petite portion d’Esprit Saint au moment du baptême et de la confirmation ! Notre force, c’est aussi que nous participons à la totalité du Corps de l’Église soulevée par la bourrasque de l’Esprit Saint. Chacun de nous n’est pas forcément très fort, chacun de nous a ses moments de doute, de faiblesse, d’hésitation. Mais tous ensemble, nous sommes le Corps du Christ ressuscité animé par son Esprit, et tous ensemble nous sommes envoyés comme témoins de la Bonne nouvelle.
Comment pouvons-nous témoigner de la bonne nouvelle, sinon justement parce qu’à travers notre manière de vivre, ce que nous choisissons de faire, nous montrons qu’il y a en nous une force nous permettant de surmonter les forces inconscientes et naturelles qui habitent le cœur de tout homme et de toute femme. Bien sûr que nous voulons être puissants, bien sûr que nous voulons être riches, bien sûr que nous voulons commander aux autres, bien sûr que nous voulons être à l’abri de tout danger, comme tout le monde ! Tout cela habite nos cœurs. Bien sûr que nous voulons connaître la satisfaction de notre corps et de notre esprit, comme tout le monde ! Mais le témoignage que nous rendons n’est pas, comme saint Paul nous le dit, de croire que tous ces désirs qui habitent le cœur de l’homme sont interdits par un être exigeant, mais c’est de comprendre que la puissance de Dieu qui habite en nos cœurs par la foi, que l’Esprit Saint que nous avons reçu nous fait trouver ailleurs notre bonheur. Je ne renonce pas à la richesse parce qu’elle est interdite, je ne renonce pas à la violence parce qu’elle est interdite, mais je choisis d’être plus proche des pauvres parce que l’amour de Dieu habite mon cœur, je choisis de renoncer à la violence parce que l’Esprit de paix habite mon cœur, je choisis de ne pas prendre tout ce qui me plaît au moment où cela me plaît parce que l’Esprit de Dieu habite mon cœur et me permet de mettre en avant non pas mes désirs mais ce qui est bon pour les autres.
Dans ce combat, nous savons qu’il faut recommencer tous les jours, mais tous les jours l’Esprit de Dieu, la flamme de l’Esprit de Dieu qui a reposé sur chacun des apôtres repose sur chacun d’entre nous, anime nos cœurs de l’intérieur, nous fait désirer ce que Dieu veut, nous fait aimer ce que Dieu aime, nous rend heureux de connaître la parole de Dieu, de participer à la vie de son Église, de communier au corps du Christ ressuscité.
Chers amis, à la fin de ce Frat, je pense que vous aurez un peu découvert qu’une force vous habite, plus grande que votre faiblesse ; qu’un désir d’aimer vous habite, plus grand que votre égoïsme ; qu’une joie de servir les autres vous habite, plus grande que votre envie d’être servis par les autres. Le chemin du Christ traverse votre vie et vous appelle pour devenir ses témoins, non seulement aujourd’hui, ici et maintenant, mais demain et tous les jours de votre vie, dans les lieux où vous vivez, dans vos familles, dans vos collèges, dans vos loisirs, dans la solitude de votre chambre, là où Dieu seul voit votre cœur. Qu’il vous donne la joie de recevoir la lumière et la force de Dieu.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Il nous arrive parfois de nous demander ce que la Trinité peut entraîner comme conséquences dans notre vie. En quoi ce mystère donne-t-il une figure, une présence de Dieu tout à fait originale ? Que Dieu soit Père, Fils et Esprit Saint, qu’ils s’aiment, qu’ils aient des relations étroites, qu’est-ce que cela change pour nous, à notre manière de croire, à notre manière de vivre ? Ce que Dieu a mis en mouvement - comme nous le rappelait le livre du Deutéronome - en créant l’homme et en le lançant dans l’histoire des siècles, c’est précisément quelque chose d’unique. Tout ce qui advient dans l’histoire des hommes, ce qui constitue le tissu de l’histoire de l’humanité dans son ensemble, avec ses réalisations extraordinaires, mais aussi ses guerres, ses violences, ses massacres… tout ce qui advient dans chacune de nos vies, les moments de bonheur ou de malheur, la joie d’accueillir un enfant, la tristesse de vivre des moments de ruptures avec ceux que l’on aime, que ce soit parce que l’on n’arrive plus à vivre ensemble, ou que ce soit parce que la mort nous les arrache, bref tous ces événements sont des signes, des messages. Ces messages nous aident à comprendre que dans tout ce tissu de l’histoire humaine, Dieu lui-même est engagé. Il n’est pas seulement le Dieu du ciel, il est le Dieu du ciel et de la terre. Il n’est pas seulement le Dieu tout autre, il est le Dieu tout autre et en même temps, il est le Dieu qui s’est fait semblable à nous dans la personne de Jésus de Nazareth. Il n’est pas le Dieu étranger, indifférent à l’histoire des hommes, il est le Dieu qui est venu partager l’histoire des hommes. Il n’est pas seulement le Dieu du petit peuple qui était groupé autour de Jérusalem, il est aussi le Dieu de l’humanité tout entière, et par le don de son Esprit, il se rend présent non seulement à chacun de ceux qui croient en lui, mais il se rend présent à l’humanité entière à travers la mission qu’il confie à ses disciples. Ainsi, le Dieu auquel nous croyons n’est pas simplement un tout puissant étranger dont on ne sait rien, il est le tout puissant proche de nous. Il est celui qui nous a parlé et qui nous parle à travers des paroles humaines. Il est celui qui nous aime à travers l’amour que nous vivons les uns avec les autres. Dire que Dieu est Trinité, cela veut dire que Dieu est proche de l’humanité, de chaque homme, de vous, de moi, de chacun d’entre nous.
C’est pourquoi cette fête de la Trinité est si importante. Elle nous aide à comprendre que par le baptême que nous avons reçu, au nom de la Trinité, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, nous sommes entrés dans un réseau de relations avec Dieu dont rien ne peut nous séparer. Nous sommes intégrés à cette relation avec Dieu, pas simplement comme des serviteurs aveugles à qui l’on demanderait de prier au moment fixé, sans pouvoir toucher la relation avec Dieu ni la susciter, nous entrons avec Dieu dans une relation d’enfants avec leur Père. « L’Esprit que vous avez reçu », nous dit saint Paul dans l’épître aux Romains, « n’est pas un Esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions ̎Abba !̎, c’est-à-dire : Père ! » (Rm 8,15). La religion dans laquelle nous sommes engagés par notre foi, n’est pas une religion de servitude et d’écrasement, elle est une religion d’amour et de croissance. Comme un Père doit veiller à la croissance de ses enfants, Dieu veille à la croissance de l’humanité. Nous sommes entrés avec lui dans une relation de communion que rien ne peut dissoudre.
C’est pourquoi, quand chaque dimanche nous nous rassemblons pour célébrer l’eucharistie, il ne s’agit pas simplement d’accomplir des gestes qui vont vers Dieu. Dieu rassemble sa famille non pas seulement pour écouter prières, plaintes et appels au secours, mais pour s’adresser à elle, lui parler, lui dire ce qu’il souhaite réaliser. Il le fait aujourd’hui avec nous. Il nous rassemble pour fortifier la communion qui nous unit à lui par la communion eucharistique et par la communion avec tous nos frères. Il nous rassemble pour fortifier notre conviction qu’il est un Dieu proche. S’il est proche, si nous sommes devenus disciples du Christ par le baptême, ce n’est pas simplement pour créer une sorte de zone de tranquillité dans un univers difficile ! C’est pour nous envoyer non seulement à ceux qui nous sont proches mais à toutes les nations pour faire des disciples, c’est-à-dire, précisément, pour leur annoncer que Dieu n’est pas étranger à l’homme mais qu’il est proche de l’homme et de ses soucis.
Nous sommes envoyés par Dieu en mission, chacun selon nos possibilités, notre âge, notre situation sociale, nos responsabilités professionnelles, familiales, pour témoigner que les événements de notre vie n’ont pas seulement un sens visible par tous, mais qu’ils ont aussi un sens caché que seul le regard de la foi peut détecter : le signe de la présence de Dieu au milieu des hommes.
Que cette conviction soit notre espérance, qu’elle fortifie notre foi et qu’elle fasse de nous des témoins de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Le livre de l’Exode nous rapporte comment Dieu a conclu une alliance avec le peuple qu’il s’était choisi : le peuple d’Israël. Cette alliance avait un code, c’est-à-dire une règle de conduite donnée à Moïse sous la forme des Dix Commandements. Ce code transmis par Moïse au peuple était comme une sorte de règle pour définir la fidélité d’Israël à l’alliance. Pour montrer la force de cette alliance, Moïse accomplit un sacrifice d’animaux puisque le sang répandu à la fois sur l’autel et sur le peuple manifeste l’engagement du peuple à vivre dans la communion avec Dieu.
À travers ce récit, nous voyons bien comment les éléments qui constituent le récit sont différents. Il y a le code de l’alliance donné par Dieu directement par sa parole et ratifié par le peuple qui s’engage à le suivre, et puis il y a le sacrifice des animaux qui symbolise la communion. Mais le lien étroit entre le code de l’alliance et le sacrifice ne peut pas être établi, parce que le sacrifice offert à Dieu est réalisé sur un animal. Ce n’est évidemment pas un être humain ! D’ailleurs, Israël a rompu avec les sacrifices humains lorsque Dieu a refusé qu’Abraham sacrifie son fils. La nouvelle alliance que Jésus met en œuvre n’est pas différente mais elle est complètement achevée. En ce sens, elle est nouvelle parce que le sacrifice offert pour établir la communion n’est plus simplement le sacrifice d’un agneau pascal mais c’est le sacrifice que Dieu lui-même donne en son Fils. Le sang de l’alliance n’est plus le sang des animaux versé sur l’autel et sur le peuple, c’est le sang de Jésus répandu sur le monde pour sceller l’alliance entre Dieu et l’humanité.
Ainsi, dans la nouvelle alliance, l’accueil de la parole de Dieu, l’engagement à obéir à cette parole et la communion ne sont plus simplement évoqués par le sang versé sur le peuple mais pleinement réalisés par le sang du Christ donné en boisson et par son corps donné en nourriture. Cette nouvelle alliance est la dernière, elle est définitive, il n’y en aura pas d’autre. Jusqu’à la fin des temps, les hommes qui veulent accueillir la parole de Dieu et la mettre en pratique passeront par cette alliance scellée dans le sang du Christ.
Lorsque nous célébrons l’eucharistie, nous faisons mémoire de l’offrande que Jésus a fait de sa vie pour que les hommes puissent vivre en communion avec Dieu. Mais la foi de l’Église ne consiste pas simplement en l’évocation du souvenir de la mort et de la résurrection de Jésus. Jésus a donné à ses disciples le commandement de faire ce qu’il avait fait. Je le dirai moi-même tout à l’heure, après avoir prononcé les paroles de la consécration : « vous ferez cela en mémoire de moi ». Ceci signifie que le pain et le vin que nous offrons deviennent réellement par la puissance de l’Esprit, aujourd’hui, dans notre présent, le corps et le sang de Jésus. Notre communion au corps du Christ, telle que nous allons la vivre, n’est pas simplement un geste commémoratif mais elle permet d’entrer en communion avec le sacrifice du Christ de la façon la plus étroite. Ce pain consacré qui est son corps devient, quand nous le mangeons, la substance même de notre vie. De la même manière que, lorsque nous mangeons du pain, celui-ci disparaît pour devenir nous-mêmes, quand nous mangeons le corps du Christ, le pain qui le représente disparaît en nous pour nous identifier au Christ mort et ressuscité. Ainsi, cette communion n’est pas simplement un sacrifice extérieur par rapport aux commandements que Dieu nous donne et à notre volonté d’y obéir, c’est le même mouvement qui fait de nous des auditeurs de la parole de Dieu, et des acteurs de la volonté du Père à travers toute notre vie.
Chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, nous écoutons d’abord la parole de Dieu que nous essayons d’accueillir et d’intégrer à notre propre manière de penser. Dans la même célébration, dans le même acte, nous offrons le sacrifice du Christ, non pas comme quelque chose d’extérieur à cette obéissance à la parole de Dieu, mais comme l’accomplissement de l’obéissance à la parole de Dieu et nous y communions pour que notre propre vie devienne elle-même une offrande à Dieu. Nous communions au Christ mort et ressuscité, pour que notre vie devienne à son tour signe de la mort et de la résurrection du Christ, c’est-à-dire pour que tous les moments de notre existence soient pénétrés de l’offrande que Jésus fait de sa vie à son Père, et dans laquelle il nous entraîne pour que nous aussi nous fassions l’offrande de notre vie à Dieu. Ainsi, célébrer l’eucharistie, c’est entraîner notre existence tout entière dans le dynamisme de l’offrande de Jésus.
Nous venons célébrer l’eucharistie en portant notre vie et en la mettant dans la vie du Christ pour que la vie du Christ vienne en nous et transforme notre vie. Aussi, en repartant de l’eucharistie, nous sommes à la fois éclairés par la parole de Dieu, fortifiés par la communion au corps et au sang du Christ pour que notre manière de vivre soit conforme à ce que Dieu attend et souhaite pour nous, et qu’elle devienne ainsi un témoignage de l’alliance que Dieu veut conclure avec l’humanité.
La foi dans la présence réelle de Jésus au Saint-Sacrement de l’eucharistie, c’est la conviction que le pain que nous recevons, et sur lequel vous dites « Amen », c’est le corps du Christ : je crois que ce pain que je reçois est le corps du Christ. Cette conviction que le Christ est réellement et activement présent dans l’eucharistie est au cœur de la vie de l’Église. C’est par notre communion à la réalité de cette présence du Christ que nous annonçons et que nous espérons que chacune et chacun d’entre nous, et l’Église tout entière, sont entraînés dans une vie nouvelle, vie d’obéissance à la parole de Dieu, de témoignage rendu à la miséricorde de Dieu, d’espérance que d’autres hommes et d’autres femmes à travers notre communion au Christ peuvent eux aussi trouver leur chemin pour rencontrer Dieu. La prière conduite de façon perpétuelle en cette basilique au Saint-Sacrement exposé est une manifestation de cette foi de l’Église, c’est une annonce de cette vie nouvelle pour le monde.
Frères et sœurs, en ce jour où nous fêtons le Saint-Sacrement, nous sommes dans la joie d’être associés à l’alliance conclue entre Dieu et l’humanité à travers le sacrifice du Fils, et aussi à l’appel qui nous est adressé pour que notre vie devienne un sacrifice d’agréable odeur et qu’elle puisse entraîner l’humanité dans l’alliance avec Dieu.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
En ce dimanche nous reprenons la lecture continue de l’évangile de saint Marc que nous allons poursuivre jusqu’au dernier dimanche de l’année liturgique, à la fin du mois de novembre. Cette séquence nous présente des paraboles par lesquelles Jésus essaye de faire comprendre ce qu’il est venu réaliser. Vous vous rappelez peut-être que l’ouverture de cet évangile de saint Marc était marquée par une formule : « le règne de Dieu est proche, convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle » (Mc 1,15). Mais les auditeurs de Jésus, et donc Jésus lui-même, ont été confrontés à une difficulté. En quel sens les juifs comprenaient-ils Jésus quand ils l’entendaient annoncer le règne de Dieu ? Jusqu’à quel point n’avaient-ils pas tendance à identifier ce règne de Dieu avec un royaume terrestre ? Autrement dit, est-ce que l’avènement du règne de Dieu allait être la restauration du royaume de David, l’expulsion des occupants romains, bref une nouvelle figure de la société politique dans laquelle ils vivaient ? Il n’était pas facile de faire comprendre en quoi ce règne de Dieu était différent et original. C’est pourquoi Jésus, pour aider ses auditeurs à comprendre un peu mieux de quoi il parlait, les enseignait par de nombreuses paraboles : « il leur annonçait la Parole (par de nombreuses paraboles), dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre » (Mc 4,33), et il ajoute « il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier » (Mc 4,34). C’est ainsi que nous voyons se dessiner dans la mission du Christ deux niveaux d’auditeurs, ceux qui ont déjà reçu une certaine éducation au discours du Christ, et surtout ceux qui se sont engagés à sa suite et sont devenus ses disciples, auxquels il explique tout. Mais, nous le verrons en poursuivant la lecture de l’évangile de saint Marc, quelque claires que ses explications aient pu être, elles n’ont pas suffi à éclairer les disciples. Par contre, la grande foule des auditeurs ne pouvait accueillir le discours du Christ qu’à la mesure de leur entendement, et c’est pourquoi il s’exprime à eux en paraboles.
Les deux petites paraboles que nous avons entendues sur le règne de Dieu insistent sur un aspect très important : ce ne sont pas les hommes qui construisent le règne de Dieu, pas même les disciples, mais c’est Dieu lui-même qui lui donne vie et croissance. De même que l’homme qui sème une graine en terre ne peut la faire pousser par son désir ou ses propres forces, ni par ses efforts donner une fécondité particulière telle que celle que connaît la graine de moutarde, de même, le règne de Dieu n’est pas au bout de nos efforts. Il n’est pas l’application de nos principes et de nos règles pour transformer la société selon nos désirs. Il est une force considérable si l’on considère ce qui va être produit à partir de la graine de moutarde, mais il est une force mystérieuse si l’on considère comment la graine plantée en terre pousse et donne du grain. Force mystérieuse et puissante, qui traverse les événements et le cours de l’histoire des hommes, sans la transformer de manière visible immédiatement. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu s’est fait proche, que les Romains sont partis et que le royaume de David a été rétabli. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu est proche de nous, en ce temps que nous vivons, que tous les hommes et les femmes de notre temps vont se mettre à vivre selon les commandements de Dieu. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu s’est fait proche que nos sociétés vont s’identifier au règne de Dieu. Et nous savons que c’est une tentation permanente pour les chrétiens, soit de vouloir modeler la société en fonction des commandements de Dieu par la force, le combat, la lutte, et non par la conversion des cœurs, soit, ce qui est encore plus dangereux, de croire que Dieu est impuissant devant les événements auxquels les hommes sont soumis. Nous voudrions que Dieu agisse à notre manière, nous voudrions enrôler la force de Dieu pour mettre en œuvre nos objectifs, mais ce n’est pas de cette façon-là que le Christ annonce le règne de Dieu. Dieu travaille au cœur des événements comme il travaille la liberté et le cœur de tous les hommes, mais d’une façon qui nous échappe et que nous ne maîtrisons pas. Cela s’appelle vivre dans la foi, c’est-à-dire cheminer, non pas dans la claire vision mais dans la confiance en Dieu qui agit. Comme saint Paul le dit aux apôtres aux Corinthiens : « gardons toujours confiance, tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur » (2 Co 5,6). Nous savons bien que ce monde n’est pas le règne de Dieu, nous savons bien que par bien des côtés, il est contraire à la volonté de Dieu, aux commandements de Dieu. Mais ce n’est pas parce que nous ne voyons pas comment il va changer, que nous devons douter que Dieu soit à l’œuvre. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas une claire vision que nous devons perdre confiance dans le Seigneur.
Ainsi, nous autres, chrétiens du XXIe siècle, dans cette société sécularisée, nous devons chercher de tout notre cœur comment contribuer à l’action de Dieu en ce monde, nous devons croire de toute notre âme que la conscience des hommes n’est pas encore anesthésiée, nous devons espérer de toutes nos forces que la parole de Dieu continue de parler au cœur de tout homme. Notre mission, c’est d’annoncer cette parole de Dieu, c’est d’annoncer la vie nouvelle que nous avons reçue, de donner dans ce monde des signes visibles qu’il y a quelque chose de neuf dans l’histoire. Mais les signes visibles, nous devons accepter de les porter dans ce temps qui est soumis à la mort, nous devons accepter de les porter sans avoir la claire vision du résultat. Dieu ne nous demande pas de dominer le monde, il nous demande d’être un ferment dans le monde, il nous demande d’être du sel dans la terre, il nous demande d’être une lumière pour le monde, et il nous garantit que c’est lui qui donnera la croissance et la fécondité pour que son règne soit un abri pour tous les êtres vivants.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
« Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né » (2 Co 5,17). Cette déclaration que saint Paul fait aux Corinthiens concerne toute l’histoire humaine, qui est l’histoire du passage d’un monde ancien à un monde nouveau, ou, pour reprendre l’image de l’évangile de saint Marc : le passage d’une rive à l’autre rive du lac, avec Jésus. Dire que le monde ancien s’en est allé et qu’un monde nouveau est déjà né, ce n’est pas si facile à voir et ce n’est pas si facile à éprouver dans notre vie de chaque jour parce que, tant que dure notre vie, d’une rive à l’autre, le monde nouveau qui est déjà né est imbriqué dans le monde ancien qui continue d’exister ! Il n’a pas complètement disparu ce monde ancien… Chacune et chacun d’entre nous est confronté, jour après jour, à la difficulté de faire face aux événements de la vie souvent conditionnés par ce monde ancien.
L’image qui nous est donnée par l’évangile de la violente tempête, des vagues qui se jettent sur la barque, au point qu’elle commence déjà s’emplir d’eau, rejoint bien le sentiment que nous avons quelquefois : dans notre vie, nous devons nous battre contre des éléments déchaînés, et sur lesquels nous n’avons pas beaucoup de prises. On peut corriger et arrêter beaucoup de choses, mais personne encore aujourd’hui n’a pu saisir le vent, ni saisir l’eau. Le vent et l’eau sont impossibles à arrêter. Eh bien, souvent, nous avons l’impression que nous sommes pris dans une sorte de tempête où la violence des événements s’attaque à notre vie, sinon à notre existence pour nous faire mourir, en tout cas à nos moyens de vivre, au petit espace de tranquillité auquel chacun de nous a droit, et qui semble toujours mis en danger par la succession des événements. Tous les hommes et les femmes de tous les temps ont été confrontés à cette hostilité du monde qui les entoure, à ses dangers qu’il peut leur faire courir, aux risques auxquels ils sont exposés. Qui protégera l’humanité de ces risques ? Qui peut mettre en échec des forces qui nous semblent complètement échapper à notre pouvoir ? Ce ne sont ni notre intelligence, ni notre force, ni la puissance des armes, ni la volonté des idéologies politiques, ni la richesse financière qui peuvent arrêter ces forces hostiles. Qui peut nous sauver ? Qui peut, au cœur de ces événements, faire quelque chose pour protéger l’homme ?
Les disciples réveillent le maître endormi dans la barque et lui disent : nous sommes perdus, cela ne te fait rien ? Le maître est endormi dans la barque au cœur de la tempête : cela veut dire pour nous que Jésus est vivant, présent dans l’histoire des hommes mais qu’il semble endormi, absent, on a l’impression qu’il ne fait rien. « Nous sommes perdus et cela ne te fait rien ? » On a l’impression d’être abandonnés aux forces hostiles, et peut-être, comme les disciples, nous reste-t-il juste suffisamment de foi pour nous tourner vers lui et lui dire : réveille-toi, ne nous oublie pas ! Heureusement, nous avons encore ce peu de foi qui nous fait nous tourner vers lui !
Mais l’expérience de la barque nous fait découvrir quelque chose de plus profond. La véritable foi ne consiste pas à croire seulement quand Jésus fait des miracles, ni à chercher à faire intervenir le Christ pour changer le cours de l’histoire des hommes. La véritable foi, c’est croire que le Christ est vraiment présent dans notre vie et dans la vie de l’humanité, même si nous ne voyons rien, même si nous n’entendons rien, même si nous avons l’impression qu’il est endormi et indifférent à ce qui nous arrive. N’avez-vous pas encore la foi ? Si les événements de votre vie font grandir la peur dans vos cœurs, n’oubliez pas que Jésus est là présent, même s’il n’opère pas de signes extraordinaires.
Les disciples sont comme nous ! Ils veulent bien croire mais il faut quelque chose à voir ! Alors Jésus, pour leur montrer qu’il est véritablement le maître, non seulement de leur vie mais des forces du monde, impose silence au vent et à la tempête. Il montre que celui qui peut venir en aide à l’humanité et la sauver, c’est lui, parce qu’il est le maître de tout ce qui vit et de tout ce qui existe. Cette seigneurie du Christ sur le monde, cette force du Christ contre les violences hostiles, cette présence agissante du Christ aujourd’hui, tout cela est déposé entre nos mains. Notre rôle ne consiste pas seulement à réveiller Jésus pour qu’il agisse à notre place, notre rôle, c’est d’agir en son nom !
Dans la semaine écoulée le pape François a publié son encyclique Laudato Si, qui est une hymne à la beauté et à la grandeur du monde mais aussi un appel pressant à chacun et à chacune de ceux qui vivent en ce monde à prendre soin de la maison commune, pour préserver d’abord le présent et ensuite l’avenir de la vie humaine sur cette terre. Il y a beaucoup d’éléments destructeurs, sources de mort à travers le monde, mais parmi ces éléments le Pape nous fait découvrir et souligne que beaucoup dépendent aussi de choix humains, de décisions et de volontés humaines de faire quelque chose pour l’homme et pour le monde.
Alors, un monde nouveau est vraiment déjà né, si nous sommes attentifs à cette présence du Christ dans notre vie, si nous sommes décidés à unir nos forces pour collaborer avec lui pour le salut des hommes, si nous sommes prêts à changer dans notre vie ce qui est source de souffrance, de misère et de mort pour nos frères, si nous sommes prêts à entrer vraiment dans la vie du Christ ressuscité.
Frères et sœurs, en accueillant ces quatre jeunes dans la vie chrétienne, nous posons un acte de foi et d’espérance. Leur vie n’est pas abandonnée aux forces du mal, leur vie est confiée à la présence du Christ, et la présence du Christ, c’est à nous de la rendre visible.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.