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HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS – MESSE À ND - 12E DIMANCHE TEMPS ORDINAIRE – ANNÉE B
Les signes de la messianité du Christ dans l’évangile de Marc apparaissent en particulier à travers le pouvoir de Jésus sur les éléments naturels non maîtrisables pour l’homme. Ces signes révèlent l’avènement du règne de Dieu à chaque instant et à chaque lieu de l’histoire de l’humanité. Nous n’en sommes pas seulement les bénéficiaires, mais nous sommes invités à en devenir les acteurs.
Frères et Sœurs,

Avec cet épisode de la traversée du lac de Génésareth, l’évangile de Marc inaugure une nouvelle étape dans la manifestation du Christ-Messie. Auparavant, Jésus avait livré une série de paraboles à ceux qui pouvaient le comprendre, ce qu’était le règne de Dieu, ce règne dont l’évangile de Marc avait fait comme le leitmotiv de son récit puisque dès le début de son évangile il affirme : le règne de Dieu s’est fait proche, convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle. A partir de cette traversée du lac, la manifestation du règne de Dieu va prendre une dimension nouvelle, il ne s’agira plus simplement d’un enseignement du Christ, même sous forme de parabole, mais il s’agira de gestes que nous appelons des miracles, que l’évangile de Jean appelle plus volontiers des signes, en tout cas de gestes de puissance par lesquels va apparaître que celui qui les pose, Jésus de Nazareth, exerce un pouvoir réel sur la réalité.

Dans cet épisode de la tempête, le pouvoir du Christ va s’exercer à l’égard des éléments déchaînés, vents violents, tempête, autant d’éléments sur lesquels nous n’avons pas de prise, des éléments naturels qui peuvent entraîner des accidents ou la mort, mais sur lesquels nous ne pouvons pas grand-chose. Nous ne sommes pas capables d’arrêter le vent et ni d’apaiser la tempête. Aussi celui qui va réaliser ce prodige par sa simple parole : « Silence, tais-toi ! » (Mc 4,39) montre en cela combien il n’est pas un homme ordinaire. C’est pourquoi, la conclusion de cet épisode nous fera comprendre la perplexité qui a saisi le cœur des disciples devant ce signe : « Qui est-il donc celui-ci pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » (Mc 4,41). Ils avaient peut-être relativement facilement accepté que Jésus soit un maître de doctrine, et qu’à travers ses paraboles, il leur ait transmis un enseignement. Mais finalement, un maître de doctrine, c’est un homme ordinaire, peut-être doué d’un peu plus de savoir, ou d’un peu plus de sagesse, ou d’un peu plus de conviction, mais il n’est pas d’une autre catégorie. Celui qui peut arrêter le vent et apaiser la tempête n’est pas un homme comme nous. C’est pourquoi cet événement suscite la question des disciples : « qui est-il donc celui-là pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

En poursuivant la lecture de l’évangile de saint Marc, nous verrons que cette question sur l’identité de Jésus va être récurrente et lancinante à mesure qu’il va dévoiler qui il est à travers les gestes qu’il pose, les miracles qu’il réalise, les signes qu’il propose à la foi.

Mais il faut revenir à la pédagogie de l’évangile de Marc qui veut nous faire comprendre que le règne de Dieu s’est fait proche. Il nous faut interpréter ce miracle dans le cadre de cet avènement du règne. Saint Paul dit dans l’épître aux Corinthiens que celui qui « est dans le Christ est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né » (Co 5,17). L’action du Christ qui stoppe le vent et le tempête ressort de ce monde nouveau qui vient interrompre le cours normal et prévisible du monde ancien. Les disciples, par leurs réactions dans la barque, montrent qu’ils sont encore dépendants de ce monde ancien. Ils sont en péril, « nous sommes perdus », ils n’ont pas encore compris que la présence de Jésus au milieu d’eux était une garantie de salut. Pour le croire et pour le comprendre, il faut que Jésus fasse quelque chose, c’est pourquoi ils le réveillent. Jésus se plie à leur attente en soulignant que c’est à cause de leur manque de foi et il émet cette parole pour apaiser la tempête et arrêter le vent. Ceci éclaire certainement la manière dont nous-mêmes nous sommes participants du monde nouveau du Christ ressuscité. Certes par notre baptême, par notre participation à la vie sacramentelle, par notre méditation de la parole de Dieu nous nous efforçons de participer de cet événement nouveau qui bouleverse le monde, nous nous efforçons de mener une vie nouvelle, d’être des créatures nouvelles, mais par toute une part de notre vie nous demeurons immergés dans le monde ancien auquel nous appartenons, et nous sommes, au long de notre existence, comme l’humanité au long de son histoire, à côté du Christ, ou plutôt le Christ est au milieu de nous mais il semble dormir et ne pas se préoccuper de nos soucis.

Les disciples, s’ils n’ont pas la plénitude de la foi : « pourquoi donc êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » (Mc 4,40), ont cependant déjà un commencement de foi suffisant pour se tourner vers lui et le secouer, comme il nous arrive, dans notre vie, quand nous sommes confrontés à des situations difficiles de nous tourner vers le Christ et de faire appel à lui : « nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » (Mc 4,38) Mais quand nous faisons cela, nous exprimons d’une part notre foi naissante qui nous fait nous tourner vers le Christ, d’autre part la pauvreté de notre foi qui a besoin de manifestations sensibles pour croire réellement que Jésus peut faire quelque chose.

Mais nous devons encore aller un peu plus loin, car cette présence du monde nouveau, d’une nouvelle manière de vivre, ce signe de la présence du Christ au cœur de l’histoire des hommes, nous n’en sommes pas simplement les bénéficiaires, nous en sommes aussi les témoins et c’est pourquoi nous sommes invités, avec le Christ, à prendre soin de l’humanité dans laquelle nous sommes immergés.

L’encyclique publiée cette semaine par le pape François nous appelle, nous chrétiens, les premiers, mais aussi tous les hommes de bonne volonté, à prendre soin de la maison commune, de cette résidence que Dieu a donnée à l’humanité et dont nous avons la responsabilité, de dégager pour nous et pour nos frères les voies d’une nouvelle manière de vivre qui préserve davantage un équilibre pour l’ensemble des hommes, et pas seulement pour nous, qui préserve davantage l’avenir des générations nouvelles.

En voyant le Christ accomplir ce signe, les disciples disent : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même la mer et le vent lui obéissent ? » (Mc 4,41) Si nous sommes vraiment attachés à changer quelque chose dans les équilibres du monde, pour que le monde nouveau apparaisse davantage dans le tissu du monde ancien qui est le nôtre, peut-être quelques-uns de nos contemporains pourront-ils se demander qui nous sommes, si nous arrivons vraiment à changer le monde. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - FÊTE DE L’ASSOMPTION AU SANCTUAIRE NOTRE-DAME DE LA SALETTE - Samedi 15 août 2015
Les apparitions de La Salette font partie d’un ensemble particulièrement riche dans la France du dix-neuvième siècle. Et encore, nous n’en connaissons que les apparitions qui ont été reconnues par l’Église ou qui ont été plébiscitées par la dévotion des fidèles. On doit remarquer que ces apparitions comportent des éléments communs. D’abord, elles sont inattendues, -et en tout cas jamais sollicitées !- les voyants sont les premiers surpris de ce qui leur arrive. Ensuite, ces voyants sont habituellement des jeunes et toujours des pauvres dont la culture ne pourrait pas expliquer comment ils auraient imaginé le tableau qu’ils décrivent ensuite. Enfin, le message des apparitions est très centré sur la miséricorde de Dieu et sur l’appel à la conversion. A tel point que ces éléments deviennent comme une sorte de grille de lecture pour savoir quel crédit accorder aux voyants.

La vision du Livre de l’Apocalypse dont nous venons d’entendre la lecture nous donne un début de réponse. La femme couronnée d’étoiles est désignée par le voyant de l’Apocalypse comme celle qui enfante le Messie : « l’enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations. » Cette vision de la mère du Messie renvoie en premier lieu à Sion, mais la tradition patristique et liturgique a aussi identifié en cette femme la Vierge Marie, mère du Sauveur. Dans le drame qui se joue entre la femme qui enfante et le dragon, symbole de Satan et de l’esprit du mal, c’est le salut de l’humanité qui est figuré et la victoire de Dieu qui « enlève l’enfant auprès de son trône. » Dans la période troublée que connaissait l’Église naissante, cette victoire était l’annonce de sa propre victoire puisque, comme la Femme, elle s’enfuit au désert où Dieu lui a préparé une place.

Si bien que cette vision devient comme une prophétie de la victoire de la foi sur les forces du mal. Une vision d’espérance et de force : « Voici maintenant le salut, la puissance et la royauté de notre Dieu et le pouvoir de son Christ ! » L’apparition de cette Femme mystérieuse est un signal d’espérance donné à l’humanité. L’avenir des hommes n’est pas voué à la fatalité et aux forces du mal. Il y a une espérance de vie et de bonheur, même si cette espérance nous est donnée en notre temps sous la forme d’une vision. Mais n’est-ce pas à juste titre que l’on prend souvent les hommes d’espérance pour des visionnaires ou des utopistes ? Leurs rêves de bonheur paraissent si loin de la réalité immédiate des contraintes et des malheurs qui frappent l’humanité

Au long des siècles écoulés, du moins dans notre pays et dans l’Europe occidentale, l’ingéniosité humaine et les capacités de développement économique ont permis de surmonter un certain nombre de fléaux dont notre humanité était affligée. Que ce soit dans le domaine de la nutrition, dans le domaine des soins, dans le domaine de la culture et même dans le domaine du gouvernement des sociétés et de la paix, il y a eu et il y a encore des progrès sensibles et réels. Mais cette incontestable progression rend d’autant plus troublant le fait que, malgré l’amélioration des conditions de vie, l’insatisfaction demeure et, même d’une certaine façon s’accroît. Comment pouvons-nous interpréter cette concomitance d’un « mieux-vivre » et du « malaise de vivre » ? N’est-elle pas le signe que les formes de salut dont nous bénéficions sont peut-être authentiques et appréciables, mais qu’elles laissent de côté la question fondamentale du sens de la vie et de la plénitude du bonheur ? N’est-ce pas le signe que l’on a trop souvent et trop facilement confondu les conditions de vie avec le sens de la vie ?

Ce que nous enseigne la vision de l’Apocalypse et ce que nous rappellent les apparitions de la Vierge, c’est que l’enjeu de la vie humaine n’est pas simplement la nourriture, la paix, la santé et le bien-être, mais que l’enjeu c’est la vie elle-même et sa confrontation à la maladie et à la mort. Aujourd’hui, dans notre pays, de la plupart des maladies, on peut guérir, -ou du moins soulager la souffrance-. Mais de la mort on n’en guérit pas, c’est notre chemin à tous, c’est notre commune épreuve. La victoire du Christ sur la mort est le seul salut qui nous intéresse vraiment, car c’est le seul qui affronte l’épreuve irrémédiable. Et le chemin pour participer à cette victoire du Christ sur la mort il n’y en a pas deux, il n’y en a qu’un : c’est la foi. Tous les signes qui nous sont donnés, soit par les apparitions, soit par des miracles, n’ont pas d’autre finalité que de susciter et développer la foi.

Frères et Sœurs,
Vous qui êtes venus célébrer l’Assomption de Notre-Dame à La Salette, rendez grâces à Dieu pour la foi qui vous a conduits ici. Même si vous la sentez faible, vacillante ou incertaine, appuyez-vous sur elle pour confier à Dieu, par l’intercession de Notre-Dame, les misères qui vous affligent et qui affligent ceux que vous représentez ici ; vos misères physiques, vos misères psychologiques, vos misères morales, mais par-dessus tout votre misère spirituelle. Regardez notre assemblée qui devient un signe de la foi vécue en ce jour. Regardez les visages apaisés de ceux qui ont accueilli la grâce du pardon et de la communion. Regardez la joie de cette part de l’Église réunie ici ce matin. Avec Elisabeth nous aussi nous pouvons dire : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?… Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

Mais cette joie de la foi que nous devons savourer et dont nous devons remercier Dieu n’est pas la simple exaltation d’un moment exceptionnel, un « temps fort » comme nous aimons à le dire. Elle est en même temps l’aboutissement de nos espérances et le point de départ d’une nouvelle manière de vivre. En effet, à quoi bon éprouver la question cruciale du sens de la vie si cette expérience ne se concrétise pas dans une décision pour organiser notre vie en fonction de ce sens, à l’orienter sur les chemins où le Christ veut entraîner ses disciples ? Nous ne sommes pas venus seulement nous réjouir de la victoire du Christ sur la mort, nous sommes venus nous associer au dynamisme propre de cette victoire, à l’amour pour les hommes que Dieu a manifesté en son Fils livré pour le salut des hommes.

Alors, Frères et Sœurs, il nous faut nous interroger sur la manière dont notre foi au Christ peut transformer notre vie, la rendre plus belle et plus fructueuse. Notre communion dans l’amour du Christ nous appelle et nous incite à chercher comment réorienter sans cesse notre vie selon l’amour, l’amour de Dieu et l’amour de nos frères. Comment être chrétien aujourd’hui en France en 2015 ? Permettez-moi de vous suggérer quelques questions pour éclairer votre réponse à cette question.

Dans notre vie personnelle, qu’est-ce qui compte le plus ? Pourquoi sommes-nous réellement prêts à des sacrifices ou à des combats ? Comment situer l’argent, la sécurité financière et les droits sociaux par rapport aux impératifs du service, de la solidarité et du partage ? Comment s’exprime notre foi chrétienne, quelle est la place de la prière personnelle, de la participation à l’Eucharistie dominicale et à la vie de notre Église ? N’est-ce pas le premier appel de la « Belle Dame » à Mélanie et Maximin ? « Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième et on ne veut pas me l’accorder…Ah ! Mes enfants, il faut bien faire votre prière, soir et matin, ne diriez-vous qu’un Pater et un Ave Maria quand vous ne pourrez pas mieux faire… »

Dans notre vie familiale, comment assumons-nous les engagements que nous prenons ; les engagements conjugaux et les engagements parentaux ? Comment notre fidélité nourrit-elle la confiance dans la parole donnée ? Sans cette confiance, il n’y a plus de société civilisée possible. Il ne peut rester qu’une société procédurière marquée par l’inflation des lois et des poursuites. Comment les jeunes de nos familles pourraient-ils envisager sereinement leur avenir s’il n’y a plus d’engagements qui tiennent ?

Dans notre vie sociale, pouvons-nous prendre notre parti de l’écart croissant entre les citoyens qui jouissent de la sécurité des droits sociaux et ceux qui sont lentement marginalisés et poussés à l’exclusion ? De quel prix payons-nous nos sécurités ? Ou plutôt à qui les faisons-nous payer ? Comment supporter que le débat politique se dévalue dans une surenchère d’invectives sur les questions les plus graves ? Comment accepter que nos médias se laissent enfermer dans cette logique du spectacle, quand ce n’est pas du cirque, alors que de grandes questions s’imposent à l’humanité entière ? L’avenir de l’humanité de se réduit pas au Tour de France, ni à l’exposition complaisante des déchirements provoqués par l’argent et les séductions qu’il entraîne. Pourquoi si peu d’informations sur les victimes de Daesh ou de ses émules d’Afrique de l’Ouest ou d’Asie, et tant de conflits armés dans le monde ? Pourquoi si peu d’informations sur les jeunes volontaires qui partent pendant plusieurs années mettre leurs capacités au service des pays en voie de développement ? Pourquoi ne rien dire des milliers d’immigrés, étrangers ou français, grâce auxquels les tâches les plus ingrates de notre société sont assumées ? Pourquoi les présenter toujours comme un danger d’invasion et jamais comme des frères ayant des droits ?

Si je vous propose ces quelques questions, ce n’est pas pour assombrir notre fête, au contraire. C’est pour élargir l’horizon de nos esprits et de nos cœurs aux dimensions, sans mesure, de l’amour de Dieu. Ne nous laissons pas prendre dans le piège des tourbillons médiatiques qui se développent sur eux-mêmes et deviennent une sorte de réalité virtuelle ! Ne nous laissons pas enfermer dans une société pharisienne où les procureurs se multiplient à l’envi ! Ne nous laissons pas glisser doucement dans les délires d’une surenchère de violence verbale ou physique. Laissons l’amour de Dieu dilater nos cœurs aux dimensions de l’humanité. Apprenons du Christ à nous faire le prochain de l’homme qui voit sa vie se perdre au bord des chemins de l’histoire et faisons-nous proches de lui plutôt que de vouloir l’éloigner et le séparer de nous-mêmes et de notre société.

Une société fraternelle et responsable est possible si chacun de nous est résolu à aimer davantage et à se donner tout entier par amour comme la Vierge Marie nous en a donné l’exemple. C’est un beau programme pour l’année jubilaire de la Miséricorde à laquelle nous invite le Pape François. Que Notre-Dame entende aujourd’hui nos prières, qu’elle en soit porteuse devant Dieu et qu’elle intercède pour nous !

+ André cardinal VINGT-TROIS, Archevêque de Paris.



HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - MESSE À ND À L’OCCASION DE L’ANNÉE DE LA VIE CONSACRÉE, RASSEMBLEMENT NATIONAL DE L’ORDRE DES VIERGES CONSACRÉES – 23E DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – ANNÉE B
La guérison du sourd-muet est une des étapes dans la vie du Christ qui manifeste que sa mission est appelée à dépasser les frontières d’Israël. Comme le Christ rejoint les païens pour des signes, notre mission de disciples passe par les signes du témoignage de la vie nouvelle que nous menons par la grâce de Dieu. L’Ordre des Vierges Consacrées est un signe de la mission baptismale portée à son maximum.
Frères et Sœurs,

Dans l’évangile de saint Marc, la guérison du sourd-muet, comme la guérison de la fille de la syro-phénicienne, sont un marqueur pour nous indiquer comment progressivement la mission du Christ s’étend au-delà des frontières d’Israël, dans des territoires où sont fortement présentes toutes sortes de religions païennes, en particulier ce territoire de la Décapole. Il ne s’agit pas simplement de nous donner une indication géographique, mais il s’agit de nous faire comprendre, comme Jésus lui-même l’a signifié dans son dialogue avec la syro-phénicienne, qu’il n’était pas envoyé seulement aux brebis perdues de la maison d’Israël mais aussi au-delà des frontières du peuple élu, à toute l’humanité.

C’est ainsi que progressivement, la dimension universelle de la mission du Christ qui assume la vocation universelle du peuple élu, prend sa figure et se dévoile aux yeux de ses disciples et des communautés qui vont faire mémoire de la vie et de la mission de Jésus, et par conséquent à nous qui entendons cet évangile.

Ainsi donc, par ce signe, Jésus fait apparaître de façon concrète comment tout homme, qu’il soit Juif ou qu’il soit Grec pour prendre la double expression du Nouveau Testament, va pouvoir entendre la parole de Dieu. Évidemment, il ne l’entendra pas de la même façon, il n’aura pas les mêmes clefs d’interprétation, les mêmes manières de la comprendre, mais il entendra cette parole et il pourra la transmettre.

Le Livre d’Isaïe nous fait comprendre comment ce signe de la guérison d’un sourd-muet exprime l’accomplissement d’une promesse messianique déjà présente dans le discours prophétique. Cela veut dire : Dieu accomplit sa promesse. Mais nous savons évidemment que pour les Grecs, païens qui voient le Christ et bénéficient de sa présence, l’arrière-fond prophétique n’est pas présent. C’est une interprétation qui nous est offerte par la tradition juive et qui nous aide à comprendre comment le geste posé par Jésus aura un sens différent selon qu’il sera perçu par des païens ou par des Juifs. Pour les premiers, c’est une occasion de stupéfaction et d’émerveillement, sans qu’ils puissent forcément en comprendre toute la portée. Pour les Juifs, c’est un signe messianique qui va nourrir la controverse au sujet de la mission et de l’identité de Jésus.

Quant à nous, nous avons reçu par le baptême et la tradition de l’Église le moyen de comprendre le geste du Christ dans toute sa profondeur. « Il fait entendre les sourds » (Mc 7,37), cela veut dire : il permet à tous ceux qu’il touche d’accueillir la parole de Dieu. « Il fait parler les muets » (Mc 7,37), c’est-à-dire qu’il leur donne en même temps la possibilité d’annoncer les merveilles de son action. Mêlés que nous sommes aujourd’hui, à travers nos sociétés multiculturelles et multi-religieuses, à toutes sortes de traditions, de croyances, il est bon d’avoir présent à l’Esprit que le don qui nous a été fait par la foi n’est pas simplement un trésor et une ressource pour chacun d’entre nous, ni même pour l’Église comme corps des disciples du Christ. C’est un bien commun de l’humanité. Notre mission est de l’annoncer et de le partager. Mais de même que nous voyons dans l’évangile de Marc que cette annonce de la Bonne nouvelle aux païens ne commence pas par la parole mais par des signes, le témoignage que nous devons rendre au Christ parmi les païens qui nous entourent n’est pas d’abord de l’ordre du discours, mais de l’ordre de la vie transformée, de la vie nouvelle que nous sommes appelés à mener par la grâce de Dieu. C’est aux signes que nous donnons que les hommes et les femmes qui nous entourent pourront être frappés et émerveillés. C’est de cette manière que nous pouvons concrétiser aujourd’hui les signes messianiques à travers notre présence et notre action auprès de ceux qui sont dans l’extrême détresse, dans le péril de leur vie, dans la souffrance inexpliquée, bref dans notre présence aux pauvres.

La Lettre de Jacques attire l’attention sur le risque que couraient les membres de la communauté de faire des différences entre les membres de la communauté en fonction de leur rang social ou de leur richesse. Plus largement, cette parole de Jacques nous invite à porter un regard renouvelé sur celles et ceux qui nous entourent, non pas en fonction des critères de jugement politique, économique ou culturel, mais tout simplement en fonction des critères de jugement humain. Étant de la même condition, issus de la même volonté de Dieu, appelés à la même vocation de constituer un peuple saint rassemblé à la fin des temps, nous sommes invités à regarder nos frères et nos sœurs en humanité, non pas comme des concurrents ou de dangereux agresseurs, mais d’abord comme des semblables auxquels le Christ nous envoie.

Cette mission que l’Église essaye d’accomplir comme elle peut, avec les moyens dont elle dispose, nous en sommes tous dépositaires et nous y sommes tous appelés. Le Concile nous a rappelé opportunément que la vie consacrée dans l’Église n’est pas une mission extraordinaire. C’est la mission baptismale portée à son maximum, dès maintenant. Aussi la vie consacrée à laquelle vous êtes attachées par votre engagement dans l’Ordre des Vierges, ne fait pas de vous des acteurs particuliers de tâches spécifiques. Elle fait de vous des représentantes éminentes de la mission baptismale. Elle fait de vous des femmes appelées à travers les différents engagements de leur vie sociale à mettre en pratique l’Évangile, à attester par l’engagement de leur vie que Dieu est le maître de toute vie et de toute histoire humaine. Aussi, dans la discrétion habituelle de votre présence au sein des communautés chrétiennes -discrétion visible- vous êtes amenées à rendre visible, pas tant par des signes extérieurs que par la pratique quotidienne de la vie évangélique, la Bonne nouvelle qui est annoncée à tous. Cette charge à laquelle vous êtes engagées par votre consécration n’est pas simplement un engagement personnel, c’est la participation à ce que l’Église a voulu considérer comme un ordre, c’est-à-dire comme un corps constitué autour de son évêque, pour exercer cette mission dans les temps que nous vivons.

En rendant grâce pour tous les fruits que ce renouveau de l’Ordre des Vierges a porté depuis plusieurs décennies, nous prierons Dieu pour qu’il permette à chacune d’entre vous de renouveler son propre engagement, et de rendre au Seigneur la gloire : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets » (Mc 7,37). Il fait de nous les témoins de sa parole transmise et vécue.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - MESSE À NOTRE-DAME DE PARIS - 24E DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE - ANNÉE B
La confession de foi de Césarée est l’occasion pour le Christ d’opérer un retournement dans la compréhension que les disciples ont de sa messianité. Le chemin que Jésus ouvre devant eux n’est pas celui de la gloire mais de l’humiliation et de la croix. A notre tour, notre attachement au Christ se mesure aux œuvres que nous sommes prêts à développer en le suivant sur le chemin qu’il a lui-même parcouru.
Frères et Sœurs,

Les évangiles synoptiques de saint Matthieu, saint Marc et saint Luc rapportent cette scène que l’on a coutume d’appeler la confession de foi de Césarée où il est facile de comprendre que nous sommes à un tournant, non seulement de la mission du Seigneur, mais aussi de la foi de ses disciples.

Ce tournant se caractérise de la façon suivante : au long des dimanches que nous venons de vivre en méditant sur l’évangile de saint Marc, nous avons vu comment se formulait une question sur l’identité de Jésus, à partir de l’enseignement qu’il donnait avec autorité, à partir des signes de puissance, des miracles qu’il a accomplis. Tous disaient : mais qui est-il celui-là ? Qui est cet homme ? Mais à mesure que l’enseignement de Jésus se développait et que ces signes étaient plus diversifiés, plus expressifs, peu à peu l’idée se développait qu’il n’était peut-être pas simplement le fils de Marie, le charpentier de Nazareth, mais qu’il y avait chez lui quelque chose de plus profond, de plus fort, de plus mystérieux.

Par conséquent, la question que Jésus pose aux disciples est une façon de rassembler ce qu’ils entendent quand ils circulent avec lui. Que dit-on de lui ? Les uns le prennent pour Jean-Baptiste, d’autres pour Elie, d’autres pour un prophète. Ils essayent d’exprimer comment les paroles que Jésus prononce, renvoient à ce qu’ils connaissent. La question de Jésus : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » (Mc 8,29) constitue déjà une sorte de tournant, dans le sens où les avis, les opinions que les disciples rapportent de ce qu’ils ont entendu au sujet de Jésus, manifestent d’une certaine façon la rumeur publique. C’est son image qui est ainsi décrite, l’image qu’il a parmi le peuple d’Israël. Mais la question que pose Jésus est aussi une question qui va les toucher très personnellement. Il ne s’agit plus simplement de dire : qu’est-ce que l’on dit de moi autour de vous ? Mais, vous, qu’est-ce que vous dites ? Ainsi, nous pourrions comprendre cette question, nous aussi, en nous demandant ce que nous, chrétiens, disciples de Jésus, nous disons de lui. Qu’exprimons-nous à son sujet ? Est-ce que nous ne disons rien de plus que ce que tout le monde dit autour de nous ? Ou bien entretenons-nous avec lui une relation qui nous permet d’aller plus loin ? Pierre dit : « tu es le Christ » (Mc 8,29), et saint Matthieu ajoute dans son évangile : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux » (Mt 16,17).

En tout cas, c’est un tournant parce que c’est une question directement posée aux disciples qui remet en cause leur propre relation avec Jésus. Qu’est-ce qu’ils veulent faire avec lui ? « Tu es le Christ ». Mais apparaît aussitôt le basculement auquel Jésus va les contraindre, car s’il accepte ce titre de Christ et de Messie, il commence à dire ce que cela représente. On pourrait dire d’une certaine façon que la profession de foi de Pierre est un peu la conclusion heureuse du chemin positif parcouru par Jésus. C’est une manière de dire que tout s’est bien passé et qu’on le reconnaît comme un envoyé de Dieu. Mais voilà que Jésus rebondit et ajoute : « Le Fils de l’homme doit souffrir beaucoup, … être tué avant de ressusciter » (Mc 8,31). Ici, le basculement ne se situe plus simplement dans la relation entre les disciples et Jésus, mais sur le contenu même de leur foi. Qu’est-ce que cela signifie de dire que Jésus est le Christ ? Est-ce qu’il sera le Messie glorieux qui rétablira le royaume d’Israël dans son ancienne puissance ? Ou bien, comme Jésus l’annonce ici, et comme le prophète Isaïe l’avait annoncé, il sera le Messie souffrant, humilié et crucifié. Nous voyons tout de suite comment ce basculement rencontre de plein fouet la représentation que se font les disciples : « Pierre le prend à part et lui fait de vifs reproches » (Mc 8,32). Cela veut dire qu’à partir de maintenant, les événements, les enseignements, les signes que Jésus va opérer, ne vont plus contribuer à enrichir son image de maître, mais initier peu à peu les spectateurs et les auditeurs à comprendre quel est le chemin du salut. Le chemin du salut ne consiste pas en ce que Jésus prenne d’assaut la forteresse Antonia et substitue à Pilate comme procurateur de Judée, c’est qu’il accepte d’être jugé et condamné.

Si les disciples résistent, nous comprenons bien que c’est parce que leur rêve d’un messie triomphant disparaît, mais plus profondément peut-être encore, parce que ce chemin que Jésus dévoile devant eux n’est pas simplement l’histoire de Jésus de Nazareth. C’est le chemin dans lequel il les invite à le suivre : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mc 8,34). Par conséquent, la résistance des disciples ne s’exprime pas seulement en disant : nous ne voulons pas que le Christ soit un messie crucifié, mais se traduit ainsi : nous ne voulons pas que les disciples soient des disciples crucifiés. Nous voulons bien être disciples si cela améliore un peu notre vie, mais non pour finir dans un tribunal et être condamnés à mort. C’est ainsi que cette confession de foi de Césarée représente un basculement non seulement dans la représentation qu’ils se font du messie, mais aussi dans l’idée qu’ils commencent à se faire de la mission à laquelle ils ont été appelés et de la manière de l’accomplir.

Comme le dit l’épître de Jacques avec toute la rigueur de son expression, « la foi s’exprime par les œuvres » (Jc 2,18). L’attachement au Christ s’exprime par le don de sa vie. A quoi cela servirait-il de dire : je crois au Christ, si au moment de l’épreuve, nous refusons de le suivre ? « Qui veut sauver sa vie la perdre ; celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera » (Mc 8,35).

Ainsi, frères et sœurs, en ce début d’année scolaire, le calendrier liturgique nous remet devant la décision radicale qui oriente la vie de tout disciple de Jésus : acceptons-nous, est-ce que j’accepte, que le Dieu auquel je crois, manifesté en Jésus de Nazareth, soit un Dieu crucifié ? Est-ce que j’accepte d’être appelé à renoncer à moi-même, à prendre ma croix et à le suivre ?

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



En annonçant sa passion aux disciples, Jésus introduit un écart entre leurs attentes et la réalité du chemin qu’il va emprunter. C’est par la foi qu’à notre tour nous sommes invités à le suivre sur des chemins qui contrarient nos aspirations personnelles. A l’exemple du prophète Zacharie qui plaide au nom du Seigneur pour que Jérusalem reste une ville ouverte, nos familles sont appelées à être des cellules ouvertes, témoins de l’amour de Dieu pour les hommes.
« Ouvrez bien vos oreilles à ce que je vous dis maintenant :
le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. » (Lc 9, 44)

Frères et Sœurs,

Allons-nous avoir peur d’interroger Jésus sur cette parole, bien que, comme les disciples, nous n’en comprenions sans doute pas le centième car elle demeure voilée pour nous aussi ? Qu’est-ce qui est voilé dans cette parole ? Qu’est-ce que nous ne comprenons pas ? Dans l’évangile de saint Luc, cette parole vient à la suite d’un certain nombre de signes éclatants, comme la multiplication des pains, la confession de foi de Pierre, la transfiguration, la guérison d’un enfant habité par un esprit, toutes sortes de signes par lesquels Jésus manifeste sa puissance de Messie. Jésus réussit, il guérit, il attire les foules. « Tout le monde était dans l’admiration » (Lc 9,43). Mais voilà que Jésus rompt cet enthousiasme : « Ouvrez bien vos oreilles à ce que je vous dis maintenant : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes » (Lc 9,44). Jésus annonce sa passion.

Il y a un tel décalage, un tel écart entre cette annonce de la passion et l’enthousiasme très spontané qui se manifeste autour de lui que les disciples ne comprennent pas. De quoi peut-il bien vouloir parler ? Peut-être que ce décalage et cet écart nous aident nous aussi à mieux comprendre combien nous sommes dépendants dans notre manière de comprendre les choses, de ce que nous appelons les signes positifs. Ces signes positifs, c’est ce qui nous convient, ce qui nous fait du bien et ce que nous cherchons très naturellement : que tout aille bien, que notre famille soit heureuse, que nous soyons en bonne santé, que les enfants suivent les traces des parents et que tout le monde soit content…

Seulement, nous le savons par l’histoire de notre propre vie et par l’histoire de l’humanité autour de nous, cela ne se passe pas comme cela ! On n’est pas toujours en bonne santé, tout ne va pas toujours bien, on ne s’entend pas toujours bien ensemble, les enfants sont quelquefois plus coriaces qu’on ne le croyait et au bout du compte, on s’aperçoit qu’après avoir été bien élevés, bien chouchoutés, avec le catéchisme…, ils prennent une autre route et ils partent vers l’incroyance. Quelle tristesse ! Quelle douleur ! Alors, quelles sont les questions qui habitent le cœur des parents ? Que n’avons-nous pas fait ? Qu’a-t-on manqué ? Que n’avons-nous pas réussi à leur transmettre ? Avons-nous été défaillants ? Sommes-nous coupables ? Car pour nous, quand les choses vont mal, il faut forcément un coupable, et donc si ce n’est pas lui, c’est moi. Sommes-nous coupables ? C’est en ce sens que nous ne comprenons pas que l’histoire du Salut réalisé en Jésus-Christ passe par des périodes positives qui semblent toutes aller dans le même sens, puis par des périodes négatives qui semblent toutes aller en sens contraire. Mais à quoi allons-nous reconnaître les vrais croyants ? Les vrais disciples de Jésus vont commencer à comprendre petit à petit ce que cela veut dire que d’être livré aux mains des hommes, c’est-à-dire d’être soumis aux forces et aux puissances de l’histoire du monde indépendamment de nos désirs personnels. Ils vont comprendre que tout ce qu’ils souhaitent ne correspond pas forcément au chemin que le Christ emprunte et au chemin qu’il va suivre avec eux. C’est une rude leçon de réalisme. Nous savons par les évangiles qu’il faudra plusieurs événements capitaux et déterminants, comme l’agonie, qui sera le pendant de la transfiguration, la mort et la résurrection du Christ, l’apparition du Christ ressuscité, enfin la venue de l’Esprit Saint pour qu’enfin les yeux des disciples s’ouvrent et qu’ils commencent à percevoir le sens des paroles qu’ils avaient entendues.

En attendant que ces événements surviennent, que leurs yeux s’ouvrent et qu’ils comprennent, il ne leur reste que la foi. La question de confiance sera formulée de façon plus abrupte encore dans l’évangile de saint Jean après la multiplication des pains : « ces paroles sont trop dures à entendre, est-ce que vous aussi vous allez me quitter ? ». C’est cela la question de confiance : puisque les prévisions ne sont pas favorables, restez-vous quand même ou bien allez-vous chercher ailleurs ? La foi n’est pas la certitude d’avoir compris ce que Jésus a dit, c’est quelque chose de beaucoup plus radical et de beaucoup plus profond. Pierre dit dans l’évangile de saint Jean : « à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68). A qui irions-nous ? A quel maître ? Vers quelle idéologie ? Quelle conception du monde peut aujourd’hui rivaliser à nos yeux avec la vie de Jésus qui nous est offerte ?

La véritable fidélité des familles chrétiennes ne consiste pas en ce qu’elles sont plus conformistes que les autres, ni même plus pieuses que les autres. Devant les péripéties inévitables de toute vie de famille, devant les difficultés rencontrées, devant les drames parfois, les échecs, devant l’aridité du chemin à suivre, la véritable fidélité garde foi au Christ : « à qui irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ». Le ciel peut s’assombrir, la terre peut devenir inhospitalière, la société peut devenir vindicative, les forces peuvent parfois nous faire défaut, mais jamais nous n’allons mettre notre confiance en quelqu’un d’autre.

Le prophète Zacharie quant à lui nous rapporte la tentative d’un homme pour mesurer Jérusalem, enceindre la ville dans des limites sûres, et en faire un îlot de paix, de prospérité et de sécurité. Alors il faut bien mesurer où vont être les murs ! Qui pourra être à l’intérieur de ces murs ? Qui n’aura pas le droit d’y rentrer ? Et voilà que le prophète vient bousculer ces projets de mesure et de protection en rappelant la vocation universelle de Jérusalem : « Dis à ce jeune homme : Jérusalem doit rester une ville ouverte, à cause de la quantité d’hommes et de bétail qui la peupleront. Quant à moi, je serai pour elle – oracle du Seigneur – une muraille de feu qui l’entoure, et je serai sa gloire au milieu d’elle. » (Za 2,6-7).

En méditant ce passage, je pensais qu’il pouvait arriver quelquefois, inconsciemment, ou plus ou moins consciemment, que nous ayons une vision de la famille qui corresponde à celle de Jérusalem. La famille, on sait qui en est membre, qui n’en est pas membre, et puis il faut protéger son identité, assurer le nombre des personnes qui sont dedans, leur éducation, leur développement… Et voilà que le prophète nous dit : arrête de mesurer ! « Jérusalem doit être une ville ouverte », la famille doit être une cellule ouverte et pas une cellule fermée. Elle doit être une cellule ouverte parce qu’elle a vocation à être témoignage de l’amour de Dieu pour tous les hommes. Elle doit être une cellule ouverte parce que chacun de ses membres, par les jeux de la vie, de ses études, de son travail, de ses relations, est en contact avec toutes sortes de personnes qui ne sont pas dedans, mais qui sont à côté, qui sont en communication et avec lesquelles on ne peut pas purement et simplement rompre parce qu’elles ne pensent pas comme nous. La famille doit être une cellule ouverte parce qu’elle est destinée à accueillir le grand nombre de ceux et de celles que Dieu appelle. Le protecteur de la famille n’est pas notre idée, notre conception des choses ou nos précautions, c’est Dieu lui-même qui établit une ligne de feu et qui est la gloire au milieu d’elle. Cela veut dire que -comme je le disais tout à l’heure à propos de la foi au Christ- l’expérience familiale que nous vivons tous n’est pas une expérience de repli, de rejet et d’isolement, c’est une expérience d’ouverture aux dimensions de l’amour de Dieu pour le monde : « Ce jour-là, des nations nombreuses s’attacheront au Seigneur » (Za 2,15). Il y a des nuées de relations d’hommes, de femmes, de jeunes, qui gravitent autour de vos familles, il y a des nations nombreuses qui sont appelées à s’attacher au Seigneur et à devenir son peuple.

Frères et sœurs, en ce grand rassemblement mondial des familles, le Pape François nous invite à ouvrir notre cœur aux dimensions du monde, comme il le fait lui-même par son passage et sa prédication. Il invite nos familles à s’ouvrir aux dimensions du monde et à devenir des havres de paix et d’espérance pour les hommes qui nous entourent.

Prions Notre Dame pour que, par son intercession, l’image que nous portons de la Sainte Famille de Nazareth, ne soit pas l’image d’un enclos mais l’image d’une ouverture au salut de toute l’humanité, comme l’a été la Sainte Famille pour le Christ.

Que Dieu donne à chacune et à chacun d’entre vous de cheminer vers cette universalité en restant l’âme chevillée à la foi au Christ : « à qui irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68). Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


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