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HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - MESSE À ND DU TRAVAIL - 2E DIMANCHE DE L’AVENT – ANNÉE C
Dimanche 6 décembre 2015 - Notre-Dame du Travail (Paris XIVe)
Frères et Sœurs,

À quelques jours de l’ouverture de l’année jubilaire de la Miséricorde, les lectures de ce dimanche vont nous aider à nous y préparer et à entrer dans le chemin qui nous est proposé. Peut-être avons-nous besoin d’entendre que la miséricorde n’est pas simplement une sorte de vague gentillesse de Dieu… On pourrait vivre n’importe comment, puisque de toute façon, à la fin, on sait qu’il pardonnera ! On pourrait faire n’importe quoi parce que l’on serait assuré qu’il fermera les yeux et qu’il ne verra pas ce que l’on a fait.

Cela n’est pas ainsi que la Bible nous fait découvrir la miséricorde. Elle nous la fait découvrir comme une réalité historique, inscrite dans l’histoire des personnes et des peuples ; non comme un nuage indéfini qui planerait indistinctement sur l’humanité, mais comme une action de Dieu destinée à accomplir sa promesse. Dieu l’a manifestée historiquement, comme nous le rappelait le livre de Baruc, en intervenant en faveur de son peuple déporté et dispersé, de façon à le ramener dans sa terre d’Israël et dans sa ville de Jérusalem. Cette intervention de Dieu est une intervention historique située dans l’histoire d’Israël et dont les protagonistes sont connus.

L’évangile de Luc prend soin, avant d’introduire la mission de Jean-Baptiste, d’évoquer le cadre historique et politique de cette mission, en rappelant les personnalités qui avaient le pouvoir, à Rome, en Judée, en Galilée, dans le pays d’Iturée et de Traconitide, en Abilène, et ceux qui avaient le pouvoir au Sanhédrin, les grands prêtres Hanne et Caïphe. Là encore, l’intervention de Dieu ne se situe pas dans un espace et un temps indéfinis mais dans un cadre historique dont les protagonistes sont connus et inscrits dans l’histoire. On est capable de les placer dans l’échelle des événements qui ont marqué l’humanité.

C’est donc d’abord sur cette dimension historique de l’intervention du salut, que je voudrais attirer votre attention. L’année de la Miséricorde décidée par le Pape, n’est pas simplement une démarche de piété intemporelle qui s’étendrait indistinctement, de toute façon, à travers le monde ! C’est une démarche concrète qui concerne l’histoire du peuple de Dieu, l’histoire de l’Église, l’histoire de chacune de nos existences. Dieu, nous dit le prophète Baruc, a aplani les collines et les montagnes, comblé les ravins, redressé les chemins tortueux, pour permettre le retour de son peuple à Jérusalem. Et voici qu’à l’accomplissement des temps, sous le règne de l’empereur Tibère, il envoie à nouveau quelqu’un pour tracer une route à travers le désert. Ce quelqu’un, c’est Jean-Baptiste. Mais nous comprenons en entendant la prédication de Jean-Baptiste, qu’il ne s’agit plus simplement de tracer un chemin dans le désert. Il s’agit d’ouvrir un chemin pour que le Christ puisse venir en nos cœurs. Sa prédication est l’annonce d’une bonne nouvelle : Dieu va venir une fois encore au secours de son peuple. Cette bonne nouvelle doit provoquer en nos cœurs comme dans le cœur des auditeurs de Jean-Baptiste, la prise de conscience qu’il y a dans notre monde, et dans chacune de nos vies, des résistances et des obstacles qui vont se mettre en travers de l’avènement du Messie, en travers du chemin par lequel Dieu veut manifester son salut à tout être vivant.

Ainsi, cette annonce de l’intervention toute puissante de Dieu en faveur des hommes s’accompagne inévitablement d’un appel à aplanir les chemins du Seigneur dans nos vies, à raboter les obstacles, à tracer un chemin de conversion. Nous nous préparons à accueillir le Messie dans la célébration de la nativité en entrant dans cette logique de la conversion, c’est-à-dire en accueillant l’invitation à recevoir le baptême de conversion pour le pardon des péchés. Nous sommes tous pécheurs. Tous, nous participons plus ou moins à la résistance que le Messie va rencontrer au long de son chemin. Tous, nous sommes appelés à accueillir celui qui va apporter le salut de Dieu en nous détournant de notre péché pour ouvrir pleinement notre cœur à la puissance de la Miséricorde. Ce renoncement au péché que l’on appelle la conversion n’est pas une compétition d’efforts moraux. Entrer dans le chemin de la conversion, ce n’est pas décider que nous allons devenir parfaits pour n’avoir pas besoin d’être sauvés. Entrer dans le chemin de la conversion, c’est reconnaître que c’est Dieu lui-même qui va manifester son salut, c’est Dieu lui-même qui va prendre sur lui notre péché, c’est Dieu lui-même qui va bouleverser nos cœurs au point de pouvoir nous décider à changer de vie.

Peut-être vous rappelez-vous qu’après la résurrection du Christ, quand Pierre adresse son discours aux pèlerins présents à Jérusalem en leur annonçant que Jésus est ressuscité des morts, ses auditeurs, d’après le livre des actes des Apôtres, eurent le cœur transpercé et dirent : « Frères, que nous faut-il donc faire ? » (Ac 2, 37). Le premier temps de la conversion, c’est cette émotion du cœur qui est touché par l’irruption de l’amour de Dieu. Alors que nous vivons dans un monde où, pour reprendre la formule de François d’Assise, « l’amour n’est pas aimé », nous découvrons que Dieu dans sa miséricorde ne cesse pas de manifester son amour. Quels que soient nos péchés, leur gravité, leur nombre, quelle que soit la tristesse dans laquelle nous pouvons vivre en raison du mal qui nous affecte, quelles que soient nos résistances, la volonté de Dieu accomplit sa justice. Dieu vient toucher chacun de nos cœurs.

Ainsi, frères et sœurs, tout au long de cette année de la Miséricorde, le Pape nous invite à nous émerveiller de cette tendresse de Dieu à l’œuvre. Il nous invite à reconnaître que Dieu n’est pas un Dieu vengeur mais un Dieu qui pardonne. Il nous invite à découvrir le pardon de Dieu, non pas dans une sorte de rêve éveillé, mais dans la continuité de notre existence, dans les événements de notre histoire, dans ce que chacun et chacune d’entre nous est appelé à vivre.

Aussi, accueillir l’annonce de la miséricorde de Dieu, c’est faire retour sur nous-mêmes et nous laisser emporter par l’enthousiasme de cet amour pour que nous vivions une vie nouvelle et que nous nous approchions du pardon.

Que cette année de la Miséricorde soit pour chacun et chacune d’entre nous une occasion d’accueillir le pardon de Dieu dans sa vie, en particulier par le sacrement de la réconciliation. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris



HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - MESSE À ND – 2E DIMANCHE DE L’AVENT – ANNÉE C
Dimanche 6 décembre 2015 - Notre-Dame de Paris
Frères et Sœurs,

Dans quelques jours, nous entrerons dans l’Année sainte ouverte largement à la miséricorde de Dieu. Comment aurions-nous pu douter que la décision de promulguer une année de la miséricorde recevrait un accueil bienveillant ? On ne voit pas très bien qui pourrait être opposé à la miséricorde ! Mais que mettons-nous sous le titre de la miséricorde ? Peut-être que la sympathie manifestée à l’égard de cette année de la miséricorde relève un peu de la facilité… Il y aurait ainsi dans l’histoire des hommes, des moments où tout peut être effacé… Une miséricorde qui serait l’attribut d’un Dieu que nous transformerions en espèce de grand-père bienveillant, toujours prêt à fermer les yeux sur ce qui ne va pas et à venir réparer le mal que nous avons fait…

Les lectures de ce jour nous invitent à une découverte plus exacte de ce qu’est la miséricorde. Ce n’est pas simplement un état d’esprit, un slogan, un mot qui fait fortune ; ce n’est pas seulement un désir de notre cœur pour lequel on espère une réponse. C’est d’abord une réalité historique. La miséricorde de Dieu - c’est-à-dire le salut que Dieu apporte aux hommes - se réalise dans l’histoire, et nous en avons deux exemples tout à fait significatifs. Le premier à travers la lecture du prophète Baruc. Celui-ci annonce comment Dieu va libérer son peuple, et surtout comment Dieu va ramener les déportés à Jérusalem. Ils ont été déportés à la suite d’une guerre et d’une défaite historiques. Ils sont au-delà du désert de Syrie. Alors comment vont-ils pouvoir revenir ? Pourront-ils revenir ? Quand pourront-ils revenir ? Comment pourront-ils revenir ? L’annonce du prophète Baruc consiste à dire : Dieu va vous faire revenir, il va aplanir devant vous les hautes montagnes, les collines éternelles, il va combler les ravins et tracer une route à travers le désert pour que vous puissiez revenir sur votre terre. La miséricorde de Dieu s’éprouve dans des événements de l’histoire des peuples, comme cette déportation d’Israël, et des événements de l’histoire de chacune de nos existences où nous sommes parfois confrontés à des situations très difficiles.

Quand l’évangile de Luc nous annonce la mission de Jean-Baptiste, il prend soin d’énoncer très clairement le cadre géographique et historique de cette mission : non seulement qui est empereur à Rome, mais encore gouverneur en Judée, celui qui a le pouvoir en Galilée, au pays d’Iturée et de Traconitide, en Abilène, et puis les deux grands prêtres qui ont le pouvoir au grand Sanhédrin à Jérusalem : Hanne et Caïphe. De tous ces personnages, on trouve trace dans l’histoire universelle. Ils situent l’intervention de Dieu dans un cadre défini d’espace et de temps, dans des événements historiques repérables. Nous découvrons alors que le salut apporté par Dieu va se manifester dans les conditions limitées de cet espace et de ce temps. Dieu n’est pas sauveur de façon indéfinie et abstraite. Il est sauveur là, au cœur de ce conflit qui s’établit autour de la Judée, de la Galilée et des provinces environnantes. Il révèle son salut au milieu de ces événements qui marquent tellement la vie des Juifs, et il manifeste son salut à travers une personne concrète, connue : Jean-Baptiste.

Cela signifie pour nous, qu’entrer dans l’Année de la miséricorde, ce n’est pas entrer dans une sorte d’espace indéfini, à côté de la vie du monde. Entrer dans l’Année de la miséricorde, cela veut dire creuser en nous la foi : Dieu veut manifester son salut à tous les hommes. « Tout être vivant verra le salut de Dieu » (Lc 3,6). C’est recevoir cette certitude que le salut de Dieu n’est pas simplement une clause finale dont on pourra se réjouir à la fin des temps, mais que c’est déjà une réalité dans notre histoire. C’est prendre conscience que cette manifestation de l’amour de Dieu, de sa fidélité au peuple élu, de sa miséricorde pour l’humanité à travers la personne de Jésus-Christ, tout cela est destiné à nous faire réfléchir, à nous toucher au cœur. Si Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils, si Dieu veut tellement sauver tout être vivant qu’il envoie des hommes génération après génération pour annoncer sa miséricorde à tous les hommes, cela veut dire que moi, vous, chacun d’entre nous, pécheurs que nous sommes, nous sommes touchés par la miséricorde de Dieu. Elle vient ouvrir notre cœur, ou comme le dit l’Écriture que nous connaissons bien, elle vient « changer nos cœurs de pierre en cœur de chair » (Ez 36,26).

Vous vous rappelez peut-être que, après que Pierre eut annoncé la résurrection de Jésus aux pèlerins présents à Jérusalem, le Livre des Actes des Apôtres nous dit : « ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent : frère que nous faut-il donc faire ? » (Ac 2,37). Eh bien, cette Année de la miséricorde est destinée à transpercer nos cœurs, à émouvoir nos cœurs, à ouvrir nos cœurs et à susciter en nous le désir de faire quelque chose pour correspondre à la volonté de Dieu. Ce que nous sommes appelés à faire au cours de l’Année de la miséricorde, c’est de vivre tout simplement la conversion. Conversion de notre cœur, touché par la grâce de Dieu. Conversion de notre manière de vivre dans laquelle nous sommes invités à mettre en œuvre les pratiques de la miséricorde. Conversion de toute notre vie, comme les auditeurs de Jean-Baptiste l’ont entendu les appeler à un baptême de conversion pour le pardon des péchés.

Que cette Année de la miséricorde soit pour nous une occasion d’accueillir le salut de Dieu, non pas simplement comme une vague promesse indéfinie, mais comme une intervention de Dieu aujourd’hui dans notre vie pour toucher notre cœur, nous conduire sur le chemin du pardon, et le recevoir dans le sacrement de la réconciliation.

Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - MESSE À ND POUR LA FÊTE DU SÉMINAIRE DE PARIS ET DU CHAPITRE – IMMACULÉE CONCEPTION DE LA VIERGE MARIE
Mardi 8 décembre 2015 - Notre-Dame de Paris
Frères et Sœurs,

Le Pape François a certainement été inspiré quand il a décidé d’ouvrir l’Année sainte de la Miséricorde en cette fête de l’Immaculée Conception. En effet, le fait même de l’Immaculée Conception et les lectures bibliques que la liturgie nous propose pour pénétrer dans ce mystère, peuvent nous aider à mieux comprendre le sens de la miséricorde de Dieu.

Nous pourrions être tentés de ne comprendre la miséricorde de Dieu qu’en référence au péché de l’homme, comme une sorte de rattrapage, de seconde chance. Dieu aurait eu à se forcer pour passer dans le registre de la miséricorde auquel il n’aurait pas été préparé.

Les lectures nous indiquent tout au contraire comment, dès l’origine, dès le moment de la création, Dieu a en vue le salut de l’homme, son bonheur, son accomplissement. Cet amour de Dieu, dont le dynamisme et la puissance sont la source même de l’acte créateur, est de tout temps, dans son éternité, dans la vie de la trinité. Cet amour est la source de tout le reste : de la création, de la création de l’homme, de l’élection d’Israël, des prophètes envoyés pour appeler à la conversion, et dans les temps qui furent les derniers, de l’incarnation du Fils unique de Dieu pour le salut du monde. Mais, vous le savez bien, nous vivons, nous percevons et nous comprenons toutes ces réalités dans la succession chronologique de l’histoire humaine. Mais cette succession chronologique n’a pas cours en Dieu. Comme dit le psaume : « pour lui mille ans sont comme un jour » (Ps 90,4), il est, à tout moment de notre chronologie humaine, le même, et il ne devient pas miséricordieux parce qu’on a mal vécu, il ne devient pas miséricordieux parce que nous avons péché. Il est miséricordieux. Et dès l’origine -en prenant une image très moderne- il a programmé son œuvre pour l’achèvement qu’il a décidé.

Ainsi, dans l’épître aux Éphésiens, saint Paul nous rappelle comment il nous a choisis dans le Christ avant la création du monde. Si nous appliquons un peu notre intelligence à l’Immaculée Conception de la Vierge, cela ne peut être que dans cette perspective d’une action éternelle de Dieu, hors du temps, avant le temps, avant l’histoire. Elle a été préservée du péché originel parce que dès l’origine, Dieu voulait préserver dans l’histoire des hommes la possibilité d’accomplir son plan de salut. Mais, nous qui connaissons le péché, nous découvrons la miséricorde dans la succession de nos prises de conscience, de nos examens de conscience, de nos démarches de pardon. Ainsi, nous avons l’impression que Dieu devient miséricordieux alors qu’en fait, nous découvrons qu’il est miséricordieux. Parce que nous découvrons qu’il est miséricordieux, nous devenons capables de reconnaître que nous sommes pécheurs.

Ce n’est pas le mal que nous faisons qui suscite le bien que fait Dieu, c’est le bien que Dieu a fait qui suscite en nos cœurs le repentir pour le mal que nous faisons. Ainsi, nous comprenons un peu, ce que le peuple chrétien sait depuis très longtemps : la Vierge Marie intercède pour les pécheurs parce qu’elle est inscrite dans cette volonté éternelle de Dieu d’apporter le salut au monde. Nous avons la grâce particulière d’avoir à Paris de nombreux sanctuaires dédiés à Marie, en particulier la chapelle de la Médaille Miraculeuse de la rue du Bac, où elle est invoquée sous le titre de l’Immaculée Conception : « Ô Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ».

Ainsi, en cette fête de l’Immaculée Conception nous sommes comme aspirés et éclairés par l’amour de Dieu qui se répand sur le monde, par la médiation de celles et de ceux qu’il a choisis, appelés et préparés, comme nous le dit l’épître aux Éphésiens : « il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs » (Ep 1,5).
C’est donc une grande espérance pour nous de reconnaître dans la personne de la Vierge Marie le signe avant-coureur du pardon que nous sollicitons, de la miséricorde que Dieu nous manifeste et de la puissance de Dieu à l’œuvre dans notre vie. « Rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1,37) dit l’Ange à Marie, pas même de manifester sa miséricorde aux pécheurs.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND du Perpétuel Secours – 3e dimanche de l’Avent – Année C
Dimanche 13 décembre 2015 - Basilique Notre-Dame du Perpétuel Secours (Paris XIe)
Frères et Sœurs,

L’invitation qui nous est faite aujourd’hui par la liturgie de vivre dans la joie l’attente de la venue du Messie, vient s’appliquer sur nos existences dont le moins que l’on puisse dire, est qu’elles ne sont pas nécessairement très heureuses. D’où nous viendrait cette joie à laquelle Dieu nous appelle ? Croyez-vous que les auditeurs de Sophonie vivaient une vie de délices ? Croyez-vous que les Philippiens avaient une vie plus facile que la nôtre ? Et pourtant, c’est à ces gens qui ont connu les épreuves de Jérusalem que Sophonie adresse cet appel : « Pousse des cris de joie, fille de Sion » (So 3,14). C’est aux Philippiens que Paul lance cet appel : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur » (Ph 4,4). Quel est le fondement de cette joie à laquelle Dieu nous appelle ? Comment pouvons-nous reconnaître que nous sommes proches de ce fondement ? Ce n’est pas parce que Dieu arrangerait les blessures de l’histoire. Ce n’est pas parce que Dieu changerait de façon magique l’aspect dramatique des événements auxquels les hommes sont toujours mêlés, qu’il s’agisse des événements de la société ou qu’il s’agisse des événements de chacune de nos existences. Notre pays, il y a tout juste un mois, et pas bien loin d’ici, a été frappé d’une façon particulièrement cruelle. Chacune et chacun d’entre nous, dans sa propre vie traverse des épreuves auxquelles il doit faire face. Épreuves de santé, épreuves dans ses relations, épreuves dans sa famille, bref, tous nous sommes confrontés au combat qui traverse l’histoire des hommes, entre la volonté de Dieu qui veut sauver l’humanité et la conduire au bonheur, et les conséquences du péché humain qui est source de beaucoup de souffrance et de difficultés. Comment garder la joie dans ces épreuves ? Est-ce que c’est parce que nous souhaiterions ou nous imaginerions que Dieu va tout effacer et que l’Année de la Miséricorde, inaugurée par le Pape François et à laquelle il invite l’ensemble de l’Église pendant les mois qui viennent, serait une sorte de nouveau départ ? On efface tout et on recommence… Dieu ferait disparaître de l’histoire des hommes tout ce qui est source de souffrance et d’inquiétude ? Alors, les chrétiens deviendraient des espèces d’êtres irréels, extraits du tissu de l’histoire humaine, arrachés aux contraintes et aux conditionnements que connaissent tous les hommes ! Ce n’est pas comme cela que Dieu a organisé le salut. Quand il a voulu mener à bien son œuvre de salut, il n’a pas arraché un certain nombre d’élus et laissé les autres courir à leur perte. Le salut que Dieu apporte dans la foi chrétienne ne consiste pas à sauver quelques-uns aux prix de la vie des autres. Il ne s’agit pas de conduire au paradis quelques martyrs et vouer tous les autres à l’enfer ! Le salut que Dieu apporte dans la foi chrétienne, c’est de venir lui-même, en son Fils Jésus-Christ, partager l’expérience des hommes, endosser l’expérience humaine en se faisant homme parmi les hommes, hormis le péché.

La venue du Christ n’est donc pas une sorte de phénomène qui nous permettrait d’échapper aux drames de l’humanité. C’est au contraire la manifestation que Dieu prend sa part de ce drame de l’humanité. Nous en aurons le signe éclatant dans le sacrifice de Jésus sur la croix. Il n’est pas venu pour échapper à la mort, il est venu pour partager les contraintes et les conséquences du péché, pour arracher l’humanité entière au péché, pour appeler l’humanité entière à la vie et au bonheur. Par conséquent, c’est cette présence de Dieu à l’histoire des hommes qui est la source et le fondement de la joie qui nous est proposée. Qu’est-ce qui doit nous réjouir ? « Le roi d’Israël, le Seigneur, est en toi » (So 3,15) dit le prophète Sophonie. Saint Paul dit aux Philippiens, « Ne soyez inquiets de rien, en toute circonstance, priez et suppliez pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus » (Ph 4,6-7). Le Seigneur est proche. C’est cette proximité du Seigneur, cette présence du Seigneur à l’histoire des hommes, cette immersion de Dieu dans le tissu de l’humanité qui est la cause de notre paix, de notre sérénité et de notre joie. De quoi pourrions-nous être inquiets si Dieu est avec nous ? Ou comme saint Paul le dit dans l’épître aux Romains : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8,31). La vie, la mort, rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. Dieu est resté fidèle à son amour, il est allé jusqu’au bout, comme nous dit l’évangile de saint Jean : « le Christ ayant aimé les siens jusqu’à l’extrême, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1), jusqu’à donner sa vie pour eux. Cette certitude nous permet, non pas d’échapper aux malheurs du temps, mais d’assumer ces malheurs, de les affronter, de les traverser avec la conviction que, quoiqu’il se passe, quoiqu’il paraisse, Dieu n’abandonne jamais l’humanité, Dieu n’abandonne jamais son peuple.

L’Année de la miséricorde dans laquelle nous entrons et que nous sommes appelés à vivre, est précisément un temps fort pour nous permettre de mieux asseoir notre conviction que l’amour de Dieu est plus fort que la faiblesse de l’homme. La miséricorde de Dieu, c’est cette permanence de la présence de Dieu à l’humanité, cette volonté de Dieu d’accompagner l’homme à travers toutes ses épreuves, cette capacité que Dieu nous donne de vivre dans la certitude que, quoiqu’il advienne, nous ne sommes jamais abandonnés de Dieu, mais toujours dans la main du Seigneur.

Alors nous comprenons les questions que les auditeurs de Jean-Baptiste lui posaient quand il annonçait la venue du Messie, car si le Messie vient, si Dieu vient accomplir sa promesse, que faut-il faire ? Que devons-nous faire ? Trois fois, à l’occasion de trois catégories d’auditeurs, l’évangile de Luc nous rapporte cette question. Qu’est-ce que nous devons faire ? Nous devons méditer avec attention les réponses de Jean-Baptiste, selon les catégories des gens qui l’interrogent. Il ne leur demande pas de faire des choses extraordinaires, il ne leur demande pas d’être complètement différents des autres. Il leur demande de mener une existence conforme à la volonté de Dieu exprimée dans les Commandements, partager avec ceux qui n’ont rien, ne rien demander en plus de ce qui est fixé, ne faire violence à personne, ne pas accuser à tort… Ce sont des règles élémentaires de morale humaine qui n’ont même pas besoin d’être justifiées par la foi en Dieu. C’est la conscience humaine qui doit en prendre la mesure et se rendre compte que l’on ne peut pas vivre n’importe comment. Pour accueillir le Messie qui vient, il faut déjà que nous commencions par remettre de l’ordre dans notre vie, c’est-à-dire restructurer notre existence, la réorganiser autour de quelques points de repère simples, entre le bien et le mal, entre le juste et l’injuste, entre ce qui est dû et ce qui n’est pas dû. Cette morale élémentaire que nous avons apprise jadis dans nos écoles, doit devenir un point de repère pour tout le monde, que l’on soit chrétien ou non.

La question de la laïcité du système éducatif ne repose pas sur le combat contre les religions, mais sur la capacité de faire apparaître ce qui peut être une façon commune de conduire sa vie dans la justice. Comment peut-on aider des jeunes à comprendre que l’existence humaine doit se construire et s’organiser autour de quelques objectifs simples, qui sont compréhensibles de tout le monde ? Que l’on soit croyant ou que l’on ne soit pas croyant, on doit percevoir la différence entre le bien et le mal. Selon la parole de l’Écriture, un enfant fait la différence entre une pierre et un œuf ! Ce jugement moral, cette conscience morale à laquelle Jean-Baptiste fait appel, voilà le premier pas qui dispose nos cœurs à accueillir la venue du Messie. Celui qui n’est pas capable d’intégrer ce jugement moral dans son existence ne peut pas accueillir le Christ, non pas parce que cela lui est interdit, mais parce que son cœur est enténébré. « Ils ne l’ont pas accueilli parce que leurs œuvres étaient mauvaises » (Jn 3,19). Ils n’ont pas pu accueillir la lumière parce qu’ils vivaient dans les ténèbres. Ainsi, nous sommes invités à sortir de ces ténèbres, à mettre un peu de lumière dans notre vie, à aplanir ce qui empêche la venue du Messie dans notre existence.

Que ce temps de conversion auquel nous sommes invités soit un temps de joie et de sérénité parce que nous savons que ce chemin qui s’ouvre devant nous et que nous sommes appelés à suivre, n’est pas un chemin de malheur mais un chemin de paix : « puisque Dieu est avec nous, qui pourrait être contre nous ? »

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - MESSE DE TOUS LES SAINTS À SAINT-GERVAIS POUR LE QUARANTIÈME ANNIVERSAIRE DES FRATERNITÉ MONASTIQUES DE JÉRUSALEM
Dimanche 1er novembre 2015 - Saint-Gervais - Saint-Protais (Paris IVe)


Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND - Célébration d’ouverture de l’Année sainte du jubilé de la Miséricorde - 3e dimanche de l’Avent – Année C
Dimanche 13 décembre 2015 – Notre-Dame de Paris
Frères et Sœurs,

En entrant dans cette Année jubilaire de la Miséricorde, nous sommes accompagnés par la liturgie de ce troisième dimanche de l’Avent qui nous adresse surabondamment des appels à la joie : appel de Sophonie adressé à Israël, à Jérusalem, appel de Paul adressé aux Philippiens, appel du psaume : « Jubile, crie de joie » (Is 12). Ces appels à la joie peuvent nous paraître quelque peu décalés, car pour beaucoup d’entre nous, ce qui les frappe davantage dans leur existence, ce ne sont pas les causes de se réjouir, mais plutôt les causes de s’attrister ou de se plaindre, que ce soit en raison de leur état de santé, de leur situation économique, des divers accidents qui ont pu marquer leur vie et qui peuvent encore les affliger, ou que ce soit tout simplement en voyant comment notre humanité semble s’ingénier, décennie après décennie, à trouver de nouvelles manières de s’entretuer. Alors nous nous disons : est-ce que cette parole de Dieu qui nous appelle à la joie est bien ajustée à ce que nous connaissons, à ce que nous vivons ; est-ce que ce n’est pas une sorte de mantra que l’on répète comme si, à force de le dire, cela finirait par arriver ? Ou bien est-ce que, réellement, il nous faut prendre cette parole au sérieux ?

Il faut nous rendre compte que ces appels à la joie ne s’adressaient pas à des gens qui étaient dans des situations particulièrement heureuses, car lorsque Sophonie s’adresse à Jérusalem et à Israël pour les appeler à la joie, ce n’est pas dans la période la plus prospère et la plus paisible de son histoire, mais plutôt dans une période de tiraillements avec des voisins puissants qui se font la guerre. Ils ont donc davantage l’expérience de la souffrance que l’expérience du confort et de la paix. Quant aux Philippiens, petite communauté dans une grande cité païenne, il y a fort à parier qu’ils n’étaient pas vraiment dans une situation particulièrement enviable. Et pourtant c’est à eux que Paul dit : « Soyez toujours dans la joie… » (Ph 4,4).

Mais alors quel est le fondement de cette joie ? Quelle est la cause de cette joie ? Quelle est la source qui permet à ses hommes et à ses femmes, ballotés par les forces contraires de l’histoire, de trouver un peu de paix, de sérénité et de joie ? L’Écriture nous en donne la clef : « Le Seigneur ton Dieu est en toi » (So 3,17) dit Sophonie à Jérusalem. « Le Seigneur ton Dieu est en toi, … c’est lui qui apporte le salut… Il te renouvellera par son amour » (So 3,17). Et saint Paul dit aux Philippiens : « Le Seigneur est proche » (Ph 4,5). Ce qui provoque et ce qui justifie ces appels à la joie, ce n’est pas que le Seigneur ferait subitement disparaître les éléments tragiques de l’existence, et donc que la foi en lui serait une sorte de recours qui pourrait transformer ce que nous vivons de pénible ou le faire purement et simplement disparaître. La source de la joie, c’est qu’au cœur de nos épreuves, de nos difficultés, de nos souffrances, des contradictions de l’histoire humaine, Dieu est proche, Dieu est présent : le Seigneur ton Dieu est en toi, le Seigneur est proche. C’est cette proximité du Seigneur qui s’est manifestée de façon tout à fait exceptionnelle à travers l’incarnation de Jésus : il s’est approché de l’humanité à la manière du bon Samaritain de la parabole qui voit un homme en train de perdre sa vie au bord du chemin, en est touché, et s’approche de lui. C’est ce mouvement de l’amour par lequel Dieu se fait proche des hommes, et particulièrement dans leurs souffrances et dans leurs épreuves, c’est ce dynamisme de l’amour par lequel il est venu non pas enlever la souffrance humaine comme par magie, mais la prendre sur lui ; il ne nous a pas dépouillés de la souffrance humaine, il a pris la souffrance humaine sur ses épaules, jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie. Comme le dit l’évangile : ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à l’extrême. C’est cet amour de Dieu qui va jusqu’au bout et qui vient partager la condition difficile de l’humanité à travers l’histoire qui fonde, non pas notre insouciance ou notre inconscience, mais notre certitude que quoiqu’il arrive dans notre vie, Dieu ne s’éloigne pas de nous, mais au contraire il se fait proche de nous. S’il se fait proche de nous, nous savons que nous ne périrons pas parce qu’il nous tiendra dans sa main. Cette certitude change complètement la manière de lire les événements et de les vivre. Elle ne les rend pas plus agréables mais elle les rend plus significatifs. Ils sont, jusque dans leurs difficultés, jusque parfois, dans leurs messages de mort, les signes que Dieu nous adresse pour que nous soyons assurés qu’il ne nous lâche pas, qu’il nous tient par la main et nous conduit.

Évidemment, cette proximité, cette présence de Dieu à l’histoire des hommes ne peut se comprendre et se connaître que si elle s’exprime dans des signes humains, comme la présence de Dieu à l’humanité s’est exprimée à travers la personne de Jésus de Nazareth. La présence de Dieu aujourd’hui auprès de ceux qui sont les plus éprouvés ne peut se reconnaître que si, nous qui sommes les disciples du Christ, nous savons nous faire proches de ceux qui souffrent et leur être fidèles jusqu’au bout dans leurs difficultés.

A l’entrée de cette Année de la Miséricorde, nous entendons la prédication de Jean-Baptiste et nous entendons surtout les questions que lui posent ses auditeurs : « que devons-nous faire ? » C’est très bien de nous dire que Dieu ne nous abandonne pas, que la foi nous assure de sa présence, mais que devons-nous faire ? Qu’est-ce qu’il faut changer ? Vous aurez peut-être remarqué que la réponse de Jean-Baptiste n’est pas très religieuse ; il ne leur demande pas des prières supplémentaires ou des expressions de foi extraordinaires. Pourquoi ? Parce qu’il leur demande de se préparer à l’accueil du Fils de Dieu, et le chemin pour se préparer, c’est de vivre dans la justice. C’est pourquoi ce qu’il leur demande de faire, c’est tout simplement de mettre leur vie en ordre, de reprendre conscience que dans leur vie, ils font du bien et ils font du mal, et qu’ils doivent se délivrer du mal pour progresser dans le bien. Si nous voulons être de vrais témoins du Christ et avoir la possibilité d’annoncer au peuple la Bonne Nouvelle, il faut que nous ayons le souci de cette phase préparatoire qui dispose le cœur et la liberté humaine à accueillir cette Bonne nouvelle. Il faut que nous soyons exigeants sur les manières de vivre, il faut que nous refusions la confusion qui se répand dans notre société où rien n’a plus de valeur morale, où tout est pris comme équivalent, et où l’on s’interdit tout jugement de valeur sur les actions et les manières de vivre. Il ne s’agit pas de devenir les procureurs et les juges de nos contemporains, mais nous devons être lucides sur notre propre manière de vivre en revenant à des critères de jugement simples entre le bien et le mal. Tout n’est pas bon, tout n’est pas bien, tout mérite d’être passé au crible, comme nous le dit ce passage de l’écriture : « il vient avec la pelle à vanner et il va nettoyer son aire » (Lc 3,17).

Alors frères et sœurs, en entrant dans cette Année de la Miséricorde, demandons au Seigneur qu’il aiguise notre lucidité pour que nous reconnaissions dans notre vie ce qui est le bien, ce qui est le mal, que nous ayons le courage de prendre les décisions pour renoncer au mal et progresser dans le bien, alors la venue du Seigneur sera pour nous une très bonne nouvelle que nous serons capables d’accueillir. Nous pourrons alors être fortifiés dans la joie de ceux qui savent que le Seigneur est proche.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS - MESSE D’INAUGURATION DU PRIEURÉ SAINT-BENOÎT CHEZ LES BÉNÉDICTINES DU SACRÉ-CŒUR DE MONTMARTRE
Lundi 21 décembre 2015 – Bénédictines du Sacré-Coeur de Montmartre (Paris XVIIIe)
C’est un beau jour pour bénir une maison et pour l’inaugurer, dans la perspective de la nativité du Christ qui vient établir sa demeure parmi nous et à la lumière de cet évangile de la Visitation de Marie à sa cousine Elisabeth. En effet, c’est de cette visite que va surgir la première reconnaissance de celui que Marie porte en son sein et qui est le Fils du Père éternel : le Seigneur que confesse Elisabeth quand elle dit à Marie : « D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » (Lc 1,43).

Ce dialogue entre Elisabeth et Marie est à l’origine de beaucoup de développements spirituels, et même mystiques. C’est le moment où l’Ancien Testament arrivé à sa fécondité maximale dans la grossesse d’Elisabeth, reconnaît l’avènement du Fils de Dieu. C’est le moment où, par la puissance de l’Esprit qui habite en elle, Elisabeth identifie comme le Seigneur celui que porte Marie. C’est le moment où la parole qu’elle dit devient une parole de foi et une parole de dévotion à l’égard de la Vierge Marie, au point que cette parole va constituer la prière la plus commune des chrétiens : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni » (Lc 1,42). Cette parole reprise textuellement dans le « Je vous salue Marie » a été prononcée tant de fois, par tant de bouches et tant de cœurs, par tant d’hommes et de femmes pour qui la figure de Marie est l’annonce et la promesse de la présence et de la grâce du Christ, et qui dans les différents moments de leur existence, se tournent vers elle comme vers celle qui peut les aider à accueillir le Sauveur !

Paroles de foi, « heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » (Lc 1,45) qui place très exactement Marie dans son rôle au cœur de l’économie du Salut ; paroles qui seront d’ailleurs reprises à peu de chose près par Jésus lui-même dans les évangiles, quand il dira : heureux celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique. C’est la grâce propre de la Vierge Marie que nous saluons quotidiennement, d’avoir accueilli la parole de Dieu transmise par Gabriel, de l’avoir accueillie non seulement avec confiance, mais en ouvrant pleinement son existence : « Qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1,38). Vous savez, pour l’avoir souvent méditée, comment la réponse de Marie à l’Annonciation inaugure une façon nouvelle de se situer par comparaison avec la réponse de Zacharie à la même Annonciation. Chez lui, la question était la formulation d’un doute ; chez Marie, la question est la formulation d’un acquiescement et d’un acte de foi.

Quand nous méditons ces premiers moments de l’incarnation du Christ, nous sommes conduits évidemment à une réflexion sur les événements qui nous sont rapportés, et à prendre mieux conscience de ce qui s’est passé. Mais nous sommes conduits par le même chemin à une réflexion sur notre propre existence et sur la manière dont Dieu, aujourd’hui encore, visite son peuple ; sur la manière dont Dieu appelle des hommes et des femmes à accueillir le Christ dans leur vie par la puissance de l’Esprit ; sur la manière dont ces hommes et ces femmes, animés par la grâce de Dieu, répondent à cet appel. L’une des vocations de cette maison, outre le fait d’être un prieuré des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre, est aussi d’être un lieu destiné à aider des hommes et des femmes à entendre la parole de Dieu et à y répondre, les aider non seulement en les accueillant de façon convenable, non seulement en les portant dans la prière, mais encore en étant pour eux des interlocuteurs qui éclairent ce qui arrive dans leur vie. Elisabeth ne fait pas que professer sa foi, par la même occasion, elle fortifie la foi de Marie. C’est seulement après cette salutation d’Elisabeth que l’évangile de Luc nous montrera Marie dans son chant d’action de grâce, le Magnificat, comme si la parole d’Elisabeth lui avait été nécessaire pour confirmer ce qu’elle avait vécu, comme venant de Dieu, et non pas de son imagination.

Ce dialogue entre Elisabeth et Marie est un prototype du dialogue spirituel dans lequel nous pouvons nous aider les uns les autres à sortir notre pensée du doute qui ne peut pas manquer de s’installer quand nous vivons en vase clos. Cet échange nous permet, par le regard, par la parole, par l’encouragement de nos frères et de nos sœurs, de reconnaître l’authenticité de l’expérience que nous vivons, de reconnaître celui qui s’adresse à nous et de reconnaître comment nous pouvons lui répondre.

En ces jours, la liturgie nous invite à anticiper la joie de la Nativité parce que cet événement n’est pas simplement un jour, c’est une forme - au-delà de la chronologie du temps - de la présence de Dieu à notre vie. C’est une forme de l’accomplissement de la promesse. C’est une forme de l’alliance concrétisée, charnellement, dans la naissance de l’enfant. Déjà, heureux que nous sommes de savoir ce qui va se passer, nous pouvons préparer nos cœurs à cette joie en nous réjouissant d’avance et en nous laissant porter par cette espérance que Dieu, aujourd’hui, continue de visiter l’humanité, il continue de visiter son peuple, il continue de visiter chacune de nos existences et il est, aujourd’hui, dans la personne de Jésus, celui qui vient pour nous sauver.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


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