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Première méditation de Carême 2006
« Dans l'angoisse, Jésus priait avec plus d'insistance » (Lc 22, 44)

Jésus à Gethsémani

1. Baptisés dans sa mort

Dans les méditations de l’Avent j’ai essayé de montrer combien nous avons aujourd’hui besoin de redécouvrir le kérygme, c’est-à-dire ce noyau originel du message chrétien, en présence duquel naît en général l’acte de foi. La Passion et la mort du Christ représentent l’élément fondamental de ce noyau.

Du point de vue objectif ou de la foi, l’élément significatif est la résurrection et non la mort du Christ : « C’est peu de croire que le Christ est mort, écrit saint Augustin ; les païens, les Juifs, les impies le croient aussi. Tous croient qu’il est mort; la foi chrétienne consiste à croire en sa résurrection ; croire qu’il est ressuscité, c’est donc l’important pour nous » (1). Mais du point du vue subjectif, ou de la vie, l’élément le plus important pour nous est la passion et non la résurrection : « Considérez donc combien sont sacrés ces trois jours du crucifiement, de la sépulture et de la résurrection. Ce que représente le premier de ces trois jours, celui de la croix, c'est ce que nous accomplissons dans la vie présente; mais ce que figurent la sépulture et la résurrection, nous le préparons par la Foi et, l'Espérance », écrit le même saint Augustin (2).

On a écrit que les évangiles sont « des récits de la Passion précédés d’une longue introduction » (M. Köhler). Malheureusement, il s’agit de la partie la plus importante des évangiles et c’est celle qui est le moins mise en valeur au cours de l’année liturgique, puisqu’elle n’est lue qu’une fois par an, pendant la semaine sainte, et qu’en raison de la longueur des rites il est par ailleurs impossible de prendre le temps de l’expliquer et de la commenter. À une certaine époque, la prédication sur la Passion était au centre de toutes les missions populaires ; maintenant que ces occasions sont devenues rares, de nombreux chrétiens arrivent au terme de leur vie sans jamais être montés au Calvaire…

Par nos réflexions sur le Carême nous nous proposons de combler, au moins en partie, cette lacune. Nous voulons demeurer un peu avec Jésus à Gethsémani et sur le Calvaire pour arriver, préparés, à Pâques. Il est écrit qu’à Jérusalem existait une piscine miraculeuse. Le premier qui y plongeait, lorsque les eaux étaient agitées, était guéri. Nous devons maintenant nous jeter, en esprit, dans cette piscine, ou dans cet océan, qu’est la passion du Christ.

Avec le baptême nous avons été « baptisés dans sa mort », « ensevelis avec lui » (cf. Rm 6, 3 s.) : ce qui s’est produit un jour de manière mystique dans le sacrement doit s’accomplir de manière existentielle dans la vie. Nous devons faire un bain salutaire dans la passion, afin d’y être renouvelés, fortifiés, transformés. « Je m’enfouis dans la passion du Christ, écrit la bienheureuse Angela da Foligno, et je reçus l’espérance qu’en elle j’aurais trouvé ma libération » (3).

2. Gethsémani, un fait historique

Notre voyage à travers la Passion commence, comme celui de Jésus, par Gethsémani. L’agonie de Jésus dans le Jardin des oliviers est un fait attesté, dans les évangiles, sur quatre colonnes, c’est-à-dire par les quatre évangélistes. Jean, en effet, en parle également, à sa manière, lorsqu’il met sur les lèvres de Jésus les paroles : « Maintenant mon âme est troublée » (qui rappellent « mon âme est triste » des synoptiques) et les paroles : « Père, sauve-moi de cette heure » (qui rappellent « que cette coupe passe loin de moi » des synoptiques) (Jn 12, 27 s.). La Lettre aux Hébreux – nous le verrons – y fait également écho.

Il est extraordinaire qu’un fait aussi peu « apologétique » ait trouvé une place aussi importante dans la tradition. Seul un événement historique, clairement prouvé, peut expliquer l’importance donnée à ce moment de la vie de Jésus. Les évangélistes ont chacun donné à cet épisode une coloration différente correspondant à leur sensibilité et aux besoins de la communauté pour laquelle ils écrivaient. Ils n’ont cependant rien ajouté de vraiment « étranger » au fait. Chacun d’entre eux a plutôt mis en lumière certaines des applications spirituelles infinies de ce fait. Ils n’ont pas fait, comme on le dit aujourd’hui, de l’eis-egesis, mais de l’ex-egesis.

Les affirmations qui sont, selon la lettre, dans les évangiles, des affirmations en opposition, s’excluant l’une l’autre, ne le sont pas selon l’Esprit. Même s’il n’existe pas de cohérence extérieure et matérielle, il existe une harmonie profonde. Les évangiles sont quatre branches d’un même arbre, dont les ramures sont séparées mais qui sont unies au niveau du tronc (la tradition orale commune de l’Église) et, à travers cela, au niveau de la racine qui est le Jésus historique. L’incapacité de nombreux biblistes de voir les choses de cette manière est due à mon avis au fait qu’ils ignorent ce qui se passe dans les phénomènes spirituels et mystiques. Ce sont deux mondes régis par des lois différentes. C’est comme si l’on voulait explorer les corps célestes avec les instruments conçus pour l’exploration sous-marine.

Raymond Brown, éminent exégète catholique, qui a su conjuguer de manière exemplaire la rigueur scientifique et la sensibilité spirituelle dans l’étude de la Bible, résume ainsi le contenu de l’épisode initial de la Passion : « Jésus qui se sépare de ses disciples, l’angoisse de son âme lorsqu’il prie que la coupe s’éloigne de lui, la réponse amoureuse du Père qui envoie un ange pour le soutenir, la solitude du Maître qui par trois fois trouve ses disciples endormis au lieu d’être en train de prier avec lui, le courage exprimé dans la résolution finale d’aller à la rencontre du traître : prise dans les différents évangiles cette combinaison de souffrance humaine, de soutien divin et d’offrande de soi solitaire a beaucoup contribué à faire aimer Jésus par ceux qui croient en lui, devenant un objet d’art, de méditation » (4).

Le noyau originel autour duquel s’est développée toute la scène de Gethsémani semble avoir été celui de la prière de Jésus. Le souvenir d’un combat de Jésus dans la prière juste avant sa Passion plonge ses racines dans une tradition très ancienne, dont dépendent aussi bien Marc que les autres sources (5) et c’est sur cet aspect que nous voulons réfléchir au cours de cette méditation.

Les gestes qu’il accomplit sont les gestes d’une personne qui se débat dans une angoisse mortelle : il se jette « à plat ventre », se lève pour aller vers ses disciples, revient s’agenouiller puis se lève à nouveau… il sue des gouttes de sang (Lc 22, 44). De sa bouche sort la supplication : « Abba, (Père) ! Tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe » (Mc 14, 36). La « violence » de la prière de Jésus, alors que sa mort est imminente, ressort surtout dans la Lettre aux Hébreux, où il est dit que du Christ : « C’est lui qui, aux jours de sa chair, ayant présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort… » (He 5, 7).

Jésus est seul face à la perspective d’une souffrance énorme qui est sur le point de s’abattre sur lui. L’« heure » à la fois attendue et redoutée de l’affrontement final avec les forces du mal, de la grande épreuve (peirasmos) est arrivée. Mais la cause de son angoisse est encore plus profonde : il se sent chargé de tout le mal et de toutes les mauvaises actions du monde. Ce n’est pas lui qui a commis ce mal, mais c’est la même chose car il l’a librement pris sur lui : « il a porté lui-même nos fautes dans son corps » (1 Pt 2, 24), c’est-à-dire (selon le sens de cette expression dans la Bible), dans sa propre personne, à la fois dans son âme, son corps et son cœur. Jésus est l’homme « fait péché », dit saint Paul (2 Co 5, 21).

3. Deux manières différentes de lutter avec Dieu

Pour ôter tout prétexte à l’hérésie arienne, certains Pères anciens expliquèrent l’épisode de Gethsémani en termes pédagogiques, avec l’idée de la « concession » (dispensatio) : Jésus n’a pas vraiment éprouvé de l’angoisse et de la peur, il a seulement voulu nous enseigner comment vaincre nos résistances humaines par la prière. À Gethsémani, écrit saint Hilaire de Poitiers « le Christ n’est pas triste pour lui-même, et ne prie pas pour lui-même mais pour ceux qu’il exhorte à prier avec attention, afin que la coupe de la passion ne menace pas de s’abattre sur eux » (6).

Après Chalcédoine, et surtout après la victoire sur l’hérésie monothélite, on ne ressent plus le besoin de recourir à cette explication. Jésus à Gethsémani ne prie pas seulement pour nous exhorter à prier. Il prie car, étant vrai homme, « éprouvé en tout d’une manière semblable, à l’exception du péché », il fait l’expérience du même combat que nous face à ce qui répugne à la nature humaine (7).

Mais si Gethsémani ne s’explique donc pas uniquement par l’intention pédagogique, il est certain que cette préoccupation était présente à l’esprit des évangélistes qui en ont transmis l’épisode, et il est important pour nous de la recueillir. On ne peut pas, dans les évangiles, séparer le récit du fait de l’appel à l’imitation. « Le Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses traces », dit la Lettre de Pierre (1 P 2, 21).

Le mot « agonie » appliqué à Jésus à Gethsémani (Lc 22, 44) doit être compris dans le sens originel de lutte, plus que dans le sens actuel d’agonie. Le temps où la prière se transforme en lutte, fatigue, agonie, est arrivé. Je ne parle pas à ce moment précis, de la lutte contre les distractions, c’est-à-dire de la lutte avec nous-mêmes ; je parle de la lutte avec Dieu. Ceci se produit lorsque Dieu demande une chose que la nature n’est pas prête à lui donner et lorsque l’action de Dieu devient incompréhensible et déconcertante.

La Bible présente un autre cas de lutte avec Dieu dans la prière et il est très instructif de comparer les deux épisodes. Il s’agit de la lutte de Jacob avec Dieu (cf. Gn 32, 23-33). Le cadre est également très similaire. La lutte de Jacob se déroule la nuit, au-delà d’un torrent – le Yabboq – et celle de Jésus aussi se déroule la nuit, au-delà du torrent du Cédron. Jacob éloigne de lui esclaves, femmes et enfants, pour rester seul, et Jésus également s’éloigne des trois derniers disciples pour prier.

Mais pourquoi Jacob lutte-t-il avec Dieu ? Voilà la grande leçon que nous devons apprendre. « Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni », dit-il, c’est-à-dire, si tu n’as pas fait ce que je te demande. Puis : « Quel est ton nom ? ». Il est convaincu qu’en utilisant le pouvoir donné par le fait de connaître le nom de Dieu, il pourra dominer son frère Laban qui le suit. Toutefois Dieu le bénit mais ne lui révèle pas son nom.

Jacob lutte donc pour faire plier Dieu à sa volonté ; Jésus lutte pour faire plier sa volonté humaine à Dieu. Il lutte car « l’Esprit est ardent mais la chair est faible » (Mc 14, 38). Naturellement, on se demande : à qui ressemblons-nous lorsque nous prions dans des situations difficiles ? Nous ressemblons à Jacob, à l’homme de l’Ancien Testament, lorsque, dans la prière, nous luttons pour pousser Dieu à changer de décision, plus que pour nous changer nous-mêmes et accepter sa volonté ; pour qu’il nous ôte cette croix, plus que pour être en mesure de la porter avec lui. Nous ressemblons à Jésus si, même au milieu des gémissements et de la chair qui sue du sang, nous cherchons à nous abandonner à la volonté du Père. Les résultats des deux prières sont très différents. Dieu ne donne pas son nom à Jacob mais à Jésus il donnera le nom qui est au-dessus de tout nom (cf. Ph. 2, 9).

Parfois, en persévérant dans ce type de prière il arrive une chose étrange qu’il est bon de connaître pour ne pas perdre une occasion précieuse. Les rôles sont inversés : Dieu devient celui qui prie et l’homme celui qui est prié. Nous nous sommes mis en prière pour demander une chose à Dieu et, une fois en prière, nous nous rendons progressivement compte que c’est lui, Dieu, qui nous tend la main, nous demandant quelque chose. Nous sommes allés lui demander d’enlever une épine de notre chair, une croix, une épreuve, de nous délivrer de telle ou telle charge ou situation, de la proximité d’une personne… Et voilà que Dieu nous demande précisément d’accepter cette croix, cette situation, cette charge, cette personne.

Il existe un poème de Tagore qui nous aide à comprendre de quoi il s’agit. C’est un mendiant qui parle et qui raconte son expérience. Il dit plus ou moins ceci : J'étais allé, mendiant de porte en porte, sur le chemin du village lorsqu’un chariot d'or apparut au loin. C’était le chariot du fils du Roi. Je pensai : c’est l’occasion de ma vie et je m’assis en ouvrant toute grande ma besace, attendant que l’on me fasse l’aumône, sans même que je la demande, que les richesses pleuvent sur le sol autour de moi. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, arrivé près de moi, le chariot s’arrêta, le fils du Roi descendit et tendant la main droite, me dit : « Qu’as-tu à me donner ? » Quel geste royal était-ce là de tendre la main ! Confus et hésitant, je pris un grain de riz dans ma besace, un seul, le plus petit, et je le lui tendis. Mais quelle tristesse, lorsque, le soir, fouillant dans ma besace, je trouvai un grain de riz en or, mais un seul, et le plus petit. Je pleurai amèrement de ne pas avoir eu le courage de tout donner (8).

Le cas le plus sublime de cette inversion des rôles est précisément la prière de Jésus à Gethsémani. Il prie pour que le Père lui ôte la coupe, et le Père lui demande de la boire pour le salut du monde. Jésus ne donne pas une, mais toutes les gouttes de son sang et le Père le récompense en le constituant, également comme homme, Seigneur, si bien qu’« une seule goutte de ce sang suffit maintenant à sauver le monde entier » (una stilla salvum facere totum mundum quit ab omni scelere).

4. « Entré en agonie, il priait de façon plus intense »

Ces paroles ont été écrites par l’évangéliste Luc (Lc 22, 44), avec une claire intention pastorale : montrer à l’Église de son temps, soumise désormais elle aussi à des situations de luttes et de persécutions, ce que le maître a enseigné à faire dans de telles circonstances.

La vie humaine est parsemée de tant de petites nuits de Gethsémani. Les causes peuvent être nombreuses et diverses : une menace pour notre santé qui se profile, une incompréhension de notre milieu, l’indifférence de ceux qui nous entourent, la peur des conséquences de quelque erreur commise. Mais il peut y avoir des causes plus profondes : la perte du sens de Dieu, la conscience écrasante de notre péché et de notre indignité, l’impression d’avoir perdu la foi. Ce qu’en fait les saints ont appelés « la nuit obscure de l’esprit ».

Jésus nous enseigne quelle est la première chose à faire dans ces cas : recourir à Dieu à travers la prière. Il ne faut pas se tromper : il est vrai que Jésus à Gethsémani cherche aussi la compagnie de ses amis, mais pourquoi la cherche-t-il ? Non pas pour s’entendre dire de bonnes paroles, pour se distraire ou se faire consoler. Il demande qu’ils soient à ses côtés dans la prière, qu’ils prient avec lui : « Ainsi vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi ! Veillez et priez » (Mt 26, 40)

Il est important de noter de quelle manière débute la prière de Jésus à Gethsémani, dans la source la plus ancienne qu’est l’évangile de Marc : « Abba (père), tout t’est possible » (Mc 14, 36). Le philosophe Kierkegaard fait à ce propos des réflexions très éclairantes. Il dit : « Le point décisif est que pour Dieu tout est possible ». L’homme tombe dans le vrai désespoir seulement quand il n’a plus aucune possibilité, aucune tâche, devant lui, quand, comme on dit, il n’y a plus rien à faire. « Lorsque quelqu’un s’évanouit, on envoie chercher de l’eau de Cologne, des gouttes de Hoffmann ; mais quand quelqu’un tombe dans le désespoir, il faut dire : ‘Trouver une possibilité, trouver lui une possibilité !’ La possibilité est l’unique remède ; donnez lui une possibilité et le désespéré retrouvera son entrain, il reprendra vie, parce que si l’homme reste sans possibilité c’est comme si l’air vient à lui manquer. Parfois la créativité de l’imagination humaine peut suffire pour trouver une possibilité ; mais à la fin, c’est-à-dire quand il s’agit de croire, il ne reste plus qu’une seule chose utile : que pour Dieu tout est possible » (9).

Et cette possibilité, toujours à portée de la main pour un croyant, est la prière. « Prier c’est comme respirer » (10). Et si quelqu’un a déjà prié sans succès ? Qu’il prie encore ! Prier prolixius, avec une plus grande insistance. On pourrait toutefois objecter que Jésus ne fut pas écouté, mais la Lettre aux Hébreux dit exactement le contraire : Il fut « exaucé en raison de sa piété ». Luc exprime cette aide intérieure que Jésus reçoit du Père à travers le détail de l’ange : « Alors lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait » (Lc 22, 43). Mais il s’agit d’une prolepse, d’une anticipation. Le véritable et grand exaucement du Père fut la résurrection du Christ.

Dieu, notait saint Augustin, écoute quand, quand… il n’écoute pas, c’est-à-dire quand nous n’obtenons pas ce que nous demandons. Son retard même à nous exaucer est déjà le fait d’exaucer, pour pouvoir nous donner plus que ce que nous demandons (11). Si malgré tout nous continuons à prier, c’est le signe qu’il nous donne sa grâce. Si Jésus à la fin de la scène déclare, de manière décidée : « Levez-vous, allons ! » (Mt 26, 46) c’est parce que le Père lui a donné plus de « douze légions d’anges » pour le défendre. « Il lui a inspiré la volonté de souffrir pour nous, en infusant en lui la charité » (12).

La capacité de prier est notre grande ressource. De nombreux chrétiens, y compris très engagés, font l’expérience de leur impuissance face aux tentations et de l’impossibilité de s’adapter aux très hautes exigences de la morale évangélique et concluent, parfois, qu’ils n’y arrivent pas et qu’il est impossible de vivre la vie chrétienne totalement. Dans une certaine mesure, ils ont raison. Seuls, il est en effet impossible d’éviter le péché ; il faut la grâce ; mais la grâce – nous est-il enseigné – est gratuite, elle aussi et on ne peut pas la mériter. Que faire alors : désespérer, se rendre ? « En te donnant la grâce, Dieu te commande de faire ce que tu peux et de demander ce que tu ne peux pas faire » dit le Concile de Trente (13).

La différence entre la loi et la grâce est précisément celle-ci : dans la loi, Dieu dit à l’homme : « Fais ce que je te commande ! » ; dans la grâce, l’homme dit à Dieu : « Donne-moi ce que tu m’ordonnes de faire ! ». La loi commande, la grâce demande. Après avoir découvert ce secret, saint Augustin, qui jusqu’alors avait combattu en vain pour être chaste, changea de méthode et au lieu de lutter contre son corps, commença à lutter avec Dieu. Il dit : « Vous m’ordonnez la continence; donnez-moi ce que vous m’ordonnez, et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît (14) ». Et nous savons qu’il obtint la chasteté.

Jésus a donné par avance à ses disciples le moyen et les paroles pour s’unir à lui dans l’épreuve, le Notre Père. Il n’existe aucun état d’âme ne pouvant se refléter dans le « Notre Père » et qui ne trouve en lui la possibilité de se traduire en prière : la joie, la louange, l’adoration, l’action de grâce, le repentir. Mais le « Notre Père » est surtout la prière du temps de l’épreuve. Il existe une ressemblance évidente entre la prière que Jésus laissa à ses disciples et celle qu’il éleva lui-même au Père à Gethsémani. Il nous a en réalité laissé, sa prière.

La prière de Jésus commence comme le Notre Père, par le cri : « Abba, Père » (Mc 14, 36) ou « Mon Père » (Mt 26, 39) ; elle se poursuit, comme le Notre Père, en demandant que sa volonté soit faite ; il demande que la coupe passe loin de lui, comme dans le Notre Père nous demandons d’être « délivrés du mal » ; il dit à ses disciples de prier pour ne pas entrer en tentation et nous fait conclure le Notre Père par les paroles : « Ne nous soumets pas à la tentation ».

Quel réconfort, à l’heure de l’épreuve et des ténèbres, de savoir que l’Esprit Saint continue en nous la prière de Jésus à Gethsémani, que les « gémissements ineffables » avec lesquels l’Esprit intercède pour nous, à ces moments-là, parviennent au Père mêlés aux « invocations et supplications présentées avec une violente clameur et des larmes » (cf. He 5, 7).

5. En agonie jusqu’à la fin du monde

Nous devons retenir un dernier enseignement avant de prendre congé du Jésus de Gethsémani. Saint Léon le Grand dit que « la passion du Christ se prolonge jusqu’à la fin des siècles » (15). Le philosophe Pascal lui fait écho dans la célèbre méditation sur l’agonie de Jésus :

« Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.
Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi.
Veux-tu qu’il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes ?
Je te suis plus ami que tel et tel ; car j’ai fait pour toi plus qu’eux, et ils ne souffriraient pas ce que j’ai souffert de toi et ne mourraient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j’ai fait et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus au Saint Sacrement (16).

Tout cela n’est pas une simple façon de parler ou un forçage psychologique ; cela correspond mystérieusement à la vérité. Dans l’Esprit, Jésus est en cet instant également à Gethsémani, dans le prétoire, sur la croix. Et pas seulement dans son corps mystique – en celui qui souffre, est emprisonné ou tué – mais, d’une manière que nous ne pouvons pas expliquer, également dans sa personne. Ceci est vrai, non pas « en dépit » de la résurrection mais précisément « à cause » de la résurrection qui a rendu le Crucifix « vivant pour les siècles ». L’Apocalypse nous présente l’Agneau au ciel, « debout », c’est-à-dire ressuscité et vivant, mais avec les signes encore visibles de son immolation (cf. Ap 5, 6).

Le lieu privilégié où nous pouvons rencontrer ce Jésus « en agonie jusqu’à la fin du monde » est l’Eucharistie. Jésus l’institua juste avant de se rendre au Jardin des Oliviers afin que ses disciples puissent, à n’importe quelle époque, devenir « contemporain » de sa Passion. Si l’Esprit nous inspire le désir de passer une heure aux côtés de Jésus à Gethsémani pendant ce Carême, le moyen le plus simple de le faire est de passer, le jeudi soir, une heure devant le Saint Sacrement.

Ceci ne doit bien sûr pas nous faire oublier l’autre manière par laquelle le Christ « est en agonie jusqu’à la fin du monde », c’est-à-dire à travers les membres de son corps mystique. Et d’ailleurs, si nous voulons concrétiser nos sentiments à son égard, le chemin obligé est précisément de faire à l’un d’eux ce que nous ne pouvons faire avec lui, qui est dans la gloire.

Le mot « Gethsémani » est devenu le symbole de toute souffrance morale. Jésus n’a encore subi aucun tourment physique ; sa peine est uniquement intérieure, et pourtant il ne sue du sang que là, lorsque son cœur – et pas encore sa chair – est écrasé. Le monde est très sensible aux souffrances corporelles, il s’en émeut facilement ; il est beaucoup moins sensible aux souffrances morales, dont il se moque même parfois, en les confondant avec de l’hypersensibilité, de l’autosuggestion, des lubies.

Dieu prend la souffrance du cœur très au sérieux et nous devrions faire de même. Je pense à qui voit se briser le lien le plus fort qu’il possédait dans la vie et se retrouve seul (le plus souvent, seule) ; je pense à celui qui est trahi dans ses affections, angoissé face à une chose qui menace sa vie ou celle d’une personne qui lui est chère ; à celui qui, à tort ou à raison (il n’y a pas beaucoup de différence de ce point de vue), se voit montré du doigt, d’un jour à l’autre, et devient la risée de tous. Combien de Gethsémani sont cachés dans le monde, peut-être sous notre propre toit, derrière la porte du voisin, chez celui qui se trouve à la table de travail d’à-côté ! À nous d’en trouver pendant ce Carême et de nous faire proches de celui qui s’y trouve.

Que Jésus ne doive pas dire en ses membres : « J’espérais la compassion, mais en vain, des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé » (Ps 68, 21), mais qu’il puisse en revanche nous faire entendre au fond du cœur la parole qui récompense tout : « C’est à moi que vous l’avez fait ».

NOTES
(1) Discours sur les psaumes, Psaume 120, 6
(2) In Œuvres complètes de Saint Augustin traduites pour la première fois en français sous la direction de M. Poujoulat et de M. l’abbé Raulx, Bar-Le-Duc 1864, Tome I, p. 519-561 ; Tome II ; Tome III, p. 1-123

(3) Il libro della B. Angela da Foligno, Quaracchi, Grottaferrata 1985, p. 148.
(4) R. E. Brown, The Death of the Messiah. From Gethsemane to the Grave. A Commentary on the Passion Narratives in the Four Gospels, I, Doubleday, New York, 1994, p. 216.
(5) Brown, p. 233.
(6) Cf. St Hilaire de Poitiers, De Trinitate, X, 37.
(7) Cf. St Maxime le Confesseur, In Mattheum 26, 39 (PG 91, 68).
(8) Tagore, Gitanjali, 50 (trad. ital. Newton Compton, Roma 1985, p. 91).
(9) S. Kierkegaard, La malattia mortale, parte I, C, (Opere, a cura di C. Fabro, pp. 639 ss.
(10) Ib. p. 640
(11) St Augustin, Sulla Prima lettera di Giovanni, 6, 6-8 (PL 35, 2023 s.).
(12) St Thomas d’Aquin, Summa theologiae, III, q. 47, a. 3.
(13) Denzinger-Schönmetzer, Enchiridion Symbolorum, n. 1536.
(14) St Augustin, Confessions, X, 29.
(15) St Léon le Grand, Sermo 70, 5: PL 54, 383
(16) B. Pascal, Pensées, GF-Flammarion, 1976, n. 553



Commentaire de l’Évangile du dimanche 12 novembre 2006
Une pauvre veuve s’avança

Un jour, assis en face de la salle du trésor du Temple, Jésus regarde les personnes qui déposent leur aumône. Il remarque une pauvre veuve qui passe devant le tronc et y met tout ce qu’elle possède : deux piécettes, soit, un centime. Il se tourne alors vers les disciples et dit : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu'elle avait pour vivre ».

Nous pouvons appeler ce Dimanche, le « Dimanche des veuves ». La première lecture raconte également l’histoire d’une veuve : la veuve de Sarepta qui se prive de tout ce qu’elle possède (une poignée de farine et quelques gouttes d’huile) pour préparer à manger au prophète Elie.

C’est une bonne occasion pour consacrer notre attention aux veuves et, bien sûr, également aux veufs d’aujourd’hui. Si la Bible parle si souvent des veuves et jamais des veufs, c’est parce que dans la société antique, la femme restée seule est beaucoup plus désavantagée que l’homme resté seul. Aujourd’hui il n’y a plus de grande différence entre les deux ; on dit au contraire que la femme restée seule s’en sort en général mieux que l’homme dans la même situation.

Je voudrais, à cette occasion, évoquer un thème qui concerne foncièrement non seulement les veufs et les veuves mais toutes les personnes mariées et qui est particulièrement d’actualité en ce mois des défunts. La mort d’un conjoint, qui marque la fin légale d’un mariage, marque-t-elle également la fin définitive de toute communion ? Reste-t-il au ciel quelque chose du lien qui a uni aussi étroitement deux personnes sur la terre, ou tout sera-t-il oublié lorsque l’on franchira le seuil de la vie éternelle ?

Un jour, des Sadducéens présentèrent à Jésus le cas extrême d’une femme qui avait été successivement la femme de sept frères, lui demandant de qui elle aurait été la femme après la résurrection des morts. Jésus répondit : « Lorsqu'on ressuscite d'entre les morts, on ne se marie pas, mais on est comme les anges dans les cieux » (Mc 12, 25). Interprétant de manière erronée cette phrase du Christ, certaines personnes ont affirmé que le mariage n’a aucune continuation au ciel. Par cette phrase, Jésus rejette l’idée caricaturale que les Sadducéens présentent de l’au-delà, comme s’il s’agissait d’une simple continuation des relations terrestres entre les conjoints ; il n’exclut pas le fait que ceux-ci puissent retrouver, en Dieu, le lien qui les a unis sur la terre.

Selon cette vision, le mariage ne se termine pas complètement avec la mort mais il est transfiguré, spiritualisé ; on lui enlève toutes les limites qui caractérisent la vie sur la terre. De même que, du reste, les liens existant entre parents et enfants ou entre amis, ne tombent pas non plus dans l’oubli. Dans une préface des défunts, la liturgie proclame : « La vie est transformée, pas enlevée ». De même, le mariage, qui fait partie de la vie, est transfiguré et non annulé.

Que dire à ceux pour qui le mariage terrestre a été une expérience négative, d’incompréhension et de souffrance ? L’idée que le lien ne se rompe même pas avec la mort n’est-elle pas pour eux davantage un motif de peur que de réconfort ? Non, car avec le passage du temps à l’éternité, le bien reste, le mal tombe. L’amour qui les a uni, même pendant peu de temps, demeure ; les défauts, les incompréhensions, les souffrances qu’ils se sont infligés réciproquement, tombent. Cette souffrance, acceptée avec foi, se convertira même en gloire. De très nombreux conjoints ne feront l’expérience de l’amour vrai entre eux et ainsi, de la joie et de la plénitude de l’union dont ils n’ont jamais joui sur terre, que lorsqu’ils seront réunis « en Dieu ». En Dieu on comprendra tout, on excusera tout, on pardonnera tout.

Et ceux qui ont été mariés, de manière légitime avec plusieurs personnes ? Par exemple les veufs et les veuves remariés ? (Ce fut le cas présenté à Jésus, des sept frères qui avaient eu successivement la même femme pour épouse). Pour eux également, il convient de répéter la même chose : ce qu’il y a eu d’amour et de don authentiques avec chacun des maris et des femmes, cela étant objectivement un « bien » et venant de Dieu, ne sera pas annulé. Au ciel il n’y aura plus de rivalité en amour ou de jalousie. Ces choses n’appartiennent pas à l’amour vrai, mais à la limite intrinsèque de la créature.


Commentaire de l’Évangile du dimanche 10 décembre 2006
L’Évangile de ce dimanche est entièrement consacré à la figure de Jean-Baptiste. Dès le moment de sa naissance, son père Zacharie a vu en lui un prophète : « Et toi, petit enfant, on t'appellera prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant le Seigneur pour lui préparer le chemin » (Lc 1, 76).

Qu’a fait le Précurseur pour être qualifié de prophète, et même « le plus grand des prophètes » (cf. Lc 7, 28) ? Tout d’abord, dans le sillage des prophètes antiques d’Israël, il a prêché contre l’oppression et l’injustice sociale. Dans l’Évangile de dimanche prochain nous entendrons : « ‘Celui qui a deux vêtements, qu'il partage avec celui qui n'en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu'il fasse de même !’ Des publicains (collecteurs d'impôts) vinrent aussi se faire baptiser et lui dirent : ‘Maître, que devons-nous faire ?’ Il leur répondit : ‘N'exigez rien de plus que ce qui vous est fixé’. À leur tour, des soldats lui demandaient : ‘Et nous, que devons-nous faire ?’ Il leur répondit : ‘Ne faites ni violence ni tort à personne’ » (cf. Lc 3, 11-14). Nous pourrions interpréter également aujourd’hui les paroles sur les montagnes à abaisser, les ravins à combler et les passages tortueux à redresser, de la manière suivante : « Toute différence sociale injuste entre les très riches (les montagnes) et les très pauvres (les ravins) doit être supprimée ou au moins réduite ; les chemins tortueux de la corruption et de la tromperie doivent être redressés ».

Jusque là nous reconnaissons facilement l’idée que nous avons aujourd’hui du prophète : une personne qui pousse au changement ; qui dénonce les déformations du système, qui montre du doigt le pouvoir sous toutes ses formes – religieux, économique, militaire – et ose crier à la face du tyran : « Tu n’as pas le droit… » (Mt 4, 14).

Mais Jean-Baptiste fait une deuxième chose : il révèle au peuple « qu'il est sauvé, que ses péchés sont pardonnés » (Lc 1, 77). Nous pourrions nous demander où est la prophétie dans ce cas. Les prophètes annonçaient un salut à venir ; mais Jean-Baptiste n’annonce pas un salut à venir ; il indique un salut présent. Il est celui qui montre du doigt une personne et crie : « Le voici ! » (cf. Jn 1, 29). « Celui que l’on attendait depuis des siècles et des siècles est ici, c’est lui ! » L’entendre parler de la sorte a dû, ce jour-là, donner des frissons aux personnes qui l’écoutaient !

Les prophètes traditionnels aidaient leurs contemporains à aller au-delà du mur du temps et voir dans l’avenir, mais lui aide à aller au-delà du mur, encore plus épais, des apparences contraires, et fait découvrir le Messie caché sous les traits d’un homme comme les autres. Jean-Baptiste inaugurait ainsi la nouvelle prophétie chrétienne, qui ne consiste pas à annoncer un salut à venir (« dans les derniers temps ») mais à révéler la présence cachée du Christ dans le monde.

Que signifie tout cela pour nous ? Que nous ne devons pas, nous non plus, séparer ces deux aspects du ministère prophétique : l’engagement pour la justice sociale d’une part, et l’annonce de l’Évangile de l’autre. Nous ne pouvons pas réduire cette tâche, ni dans un sens, ni dans l’autre. Une annonce du Christ, qui ne serait pas accompagnée de l’effort pour la promotion humaine, finirait pas être désincarnée et peu crédible ; un engagement pour la justice, privé de l’annonce de la foi et du contact régénérant avec la parole de Dieu, s’épuiserait rapidement ou finirait en une contestation stérile.

Ceci signifie également que l’annonce de l’Évangile et le combat pour la justice ne doivent pas demeurer deux choses juxtaposées, sans lien entre elles. C’est précisément l’Évangile du Christ qui nous incite à lutter pour le respect de l’homme afin de permettre que tout homme « voie le salut de Dieu ». Jean-Baptiste ne prêchait pas contre les abus en tant qu’agitateur social mais en tant que héraut de l’Évangile, pour « préparer au Seigneur un peuple capable de l'accueillir » (Lc 1, 17).


Commentaire de l’Évangile du dimanche 29 juillet 2007
Jésus qui prie

L’Évangile du XVIIe dimanche du temps ordinaire commence par ces paroles : « Un jour, quelque part, Jésus était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : ‘Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean Baptiste l'a appris à ses disciples’. Il leur répondit : ‘Quand vous priez, dites : Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne.’ ».

Le fait qu’il ait suffit aux disciples de voir Jésus prier, pour tomber amoureux de la prière et demander au Maître de leur enseigner à prier, nous aide à imaginer comment devenait le visage et toute la personne de Jésus lorsqu’il était plongé dans la prière. Jésus leur donne satisfaction, comme nous l’avons vu, en leur enseignant la prière du Notre Père.

Cette réflexion sur l’Évangile est encore une fois inspirée du livre du pape Benoît XVI sur Jésus. « Sans l’enracinement en Dieu, écrit le pape, la personne de Jésus reste fugitive, irréelle et inexplicable. C’est ce sur quoi se base mon livre : celui-ci considère Jésus à partir de sa communion avec le Père. C’est le véritable centre de sa personnalité ».

Les Évangiles justifient amplement ces affirmations. Personne ne peut donc nier, historiquement, que le Jésus des Évangiles vit et agit en faisant continuellement référence à son Père céleste, qu’il prie et enseigne à prier, qu’il fonde tout sur la foi en Dieu. Si l’on élimine cette dimension de Jésus des Évangiles, il ne reste absolument rien de lui.

Une conséquence fondamentale dérive de ce fait historique : il n’est pas possible de connaître le véritable Jésus si l’on fait abstraction de la foi, si on s’approche de lui en tant que non croyant ou athée déclaré. Je ne parle pas ici de la foi dans le Christ, en sa divinité (qui vient après), mais de la foi en Dieu, dans l’acception la plus courante du terme. De nombreux non croyants écrivent aujourd’hui sur Jésus, convaincus d’être ceux qui connaissent le véritable Jésus, et non l’Église, et non les croyants. Loin de moi (et je crois aussi du pape), l’idée que les non croyants n’ont pas le droit de s’intéresser à Jésus. Jésus est « patrimoine de l’humanité » et personne, pas même l’Église, n’a le monopole sur lui. Le fait que des non croyants également écrivent sur Jésus et se passionnent pour lui ne peut que nous réjouir.

Ce que je voudrais souligner, ce sont les conséquences d’un tel point de départ. Si l’on nie la foi en Dieu ou si l’on fait abstraction de cette foi, on n’élimine pas seulement la divinité, ou le Christ de la foi, mais aussi le Jésus historique tout court. L’homme Jésus ne se sauve même pas. Si Dieu n’existe pas, Jésus n’est qu’un pauvre naïf parmi tant d’autres, qui a prié, adoré, parlé avec son ombre ou la projection de son être, pour reprendre Feuerbach. Mais comment expliquer alors que la vie de cet homme ait « changé le monde » ? Ceci équivaudrait à dire que ce n’est pas la vérité et la raison qui ont changé le monde mais l’illusion et l’irrationalité. Comment expliquer que cet homme continue, après deux mille ans, à interpeller les esprits comme personne d’autre ? Tout cela peut-il être le fruit d’une équivoque, d’une illusion ?

Il n’y a qu’une seule issue à ce dilemme et il faut reconnaître la cohérence de ceux qui (souvent dans le cadre du « Séminaire sur Jésus » californien), se sont engagés sur cette voie. Selon eux, Jésus n’était pas un croyant juif ; il était au fond un philosophe qui avait le style des cyniques ; Il n’a pas prêché un royaume de Dieu, ni une fin du monde prochaine ; il n’a fait que prononcer des maximes sages dans le style d’un maître Zen. Son but était de redonner aux hommes la conscience de soi, les convaincre qu’ils n’avaient besoin ni de lui ni d’un autre dieu, car ils portaient en eux-mêmes une étincelle divine. Il s’agit – quel hasard – de ce que prêche le New Age depuis des décennies !

Le pape a vu juste : sans l’enracinement en Dieu, la figure de Jésus reste fugitive, irréelle, j’ajouterais contradictoire. Je ne crois pas que ceci signifie que seul celui qui adhère intérieurement au christianisme peut comprendre quelque chose, mais cela devrait certes mettre en garde contre le fait de croire que l’on ne peut faire des affirmations objectives sur lui, que si l’on se place à l’extérieur, en dehors des dogmes de l’Église.

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