Première méditation de Carême 2007
« Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu »
Première prédication de Carême
1. De la pureté rituelle à la pureté du cœur
Poursuivant notre réflexion sur les béatitudes évangéliques, commencée durant les semaines de l’Avent, nous voulons réfléchir, dans cette première méditation de Carême, sur la béatitude des cœurs purs. Quiconque lit ou entend proclamer aujourd’hui : « Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu », pense instinctivement à la vertu de pureté, comme si la béatitude était l’équivalent positif et intériorisé du sixième commandement : ‘Tu ne commettras pas d’actes impurs’ ». Cette interprétation, avancée sporadiquement dans le courant de l’histoire de la spiritualité chrétienne, est devenue prédominante à partir du XIXème siècle.
En réalité, dans la pensée de Jésus, avoir le cœur pur n’est pas une vertu particulière, mais une qualité qui doit accompagner toutes les vertus, afin que celles-ci soient vraiment des vertus et non de « splendides vices ». Son contraire le plus direct n’est pas l’impureté mais l’hypocrisie. Un peu d’exégèse et d’histoire nous aideront à mieux comprendre.
Ce que Jésus entend par « cœur pur », se déduit clairement à partir du contexte du sermon sur la montagne. Selon l’Évangile, ce qui décide de la pureté ou de l’impureté d’une action – qu’il s’agisse de l’aumône, du jeûne ou de la prière – c’est l’intention, c’est-à-dire si cette action est faite pour être vue par les hommes, ou pour plaire à Dieu :
« Quand donc tu fais l’aumône, ne va pas le claironner devant toi ; ainsi font les hypocrites, dans les synagogues et les rues, afin d’être glorifiés par les hommes ; en vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense. Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6, 2-6).
L’hypocrisie est le péché que Dieu dénonce avec le plus de force tout au long de la Bible, et la raison de cela est claire. En faisant acte d’hypocrisie l’homme déclasse Dieu, le relègue au second plan, et place devant les créatures, le public. « Il ne s’agit pas de ce que voient les hommes, car ils ne voient que les yeux, mais Yavhé voit le cœur » (1 S 16, 7) : cultiver l’apparence plus que le cœur, signifie donner plus d’importance à l’homme qu’à Dieu.
L’hypocrisie est donc essentiellement un manque de foi ; mais c’est aussi un manque de charité envers le prochain, dans ce sens qu’elle tend à réduire les personnes à des admirateurs. Elle ne leur reconnaît pas une dignité propre mais les voit uniquement en fonction de leur image.
Le jugement de Jésus sur l’hypocrisie est sans appel : Receperunt mercedem suam : ils ont déjà reçu leur récompense ! Une récompense qui est de plus illusoire, également sur le plan humain, puisque la gloire, on le sait, échappe à tous ceux qui la recherchent, et poursuit ceux qui la fuient.
Les paroles violentes que Jésus prononce contre les scribes et les pharisiens, qui sont toutes centrées sur l’opposition entre le « dedans » et le « dehors », l’intérieur et l’extérieur de l’homme, aident également à comprendre le sens de la béatitude des cœurs purs.
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui ressemblez à des sépulcres blanchis : au-dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et de toute pourriture ; vous de même, au-dehors vous offrez aux yeux des hommes l’apparence de justes, mais au-dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité » (Mt 23, 27-28).
La révolution que Jésus réalise dans ce domaine est d’une portée incalculable. Avant lui, mises à part quelques rares allusions chez les prophètes et dans les psaumes (Ps 24, 3 : « Qui montera sur la montagne de Yahvé ? et qui se tiendra dans son lieu saint ? »), la pureté était présentée dans le sens de rite et de culte ; elle consistait à se tenir à l’écart des choses, des animaux, des personnes ou des lieux censés contaminer l’homme ou l’éloigner de la sainteté de Dieu. La naissance, la mort, l’alimentation, la sexualité, surtout, entrent dans ce cadre-là. C’était le cas aussi dans d’autres religions, en dehors de la Bible, sous d’autres formes et avec des présupposés différents.
Jésus fait table rase de tous ces tabous. Par les gestes qu’il accomplit tout d’abord : il mange avec les pécheurs, touche les lépreux, fréquente les païens : tout ce que l’on considérait comme potentiellement contaminant pour l’homme ; puis par les enseignements qu’il donne. Le ton solennel qu’il utilise pour introduire son discours sur le pur et l’impur fait comprendre combien lui-même était conscient de la nouveauté de son enseignement :
« Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme… Car c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins pervers : débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison. Toutes ces mauvaises choses sortent du dedans et souillent l’homme » (Mc 7, 14-15. 21-23).
« Ainsi il déclarait purs tous les aliments », relève avec émerveillement l’évangéliste (Mc 7,19). Face à certains judéo-chrétiens qui souhaitent restaurer cette distinction entre pur et impur dans les aliments et dans d’autres secteurs de la vie, l’Église apostolique réaffirmera avec force : « Tout est pur pour les purs », omnia munda mundis (Tt 1, 15; cf. Rm 14, 20).
La pureté, comprise dans le sens de continence et de chasteté, n’est pas absente de la béatitude évangélique (parmi les choses qui polluent le cœur, Jésus cite également, nous l’avons entendu, « les débauches, l’adultère, l’impudicité »); mais la place qu’elle occupe est limitée et pour ainsi dire « secondaire ». C’est un domaine parmi d’autres. Ce qui est mis en évidence c’est la place qu’occupe le « cœur ». Il dit par exemple : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle » (Mt 5, 28).
En réalité, dans le Nouveau Testament, les mots « pur » et « pureté » (katharos, katharotes) ne servent jamais à indiquer ce que nous entendons nous aujourd’hui par ces mots, c’est-à-dire l’absence des péchés de la chair. C’est la raison pour laquelle on utilise d’autres mots : maîtrise de soi (enkrateia), tempérance (sophrosyne), chasteté (hagneia).
De tout ce qui a été dit, apparaît clairement que Jésus est l’homme au cœur pur par excellence. Ses adversaires sont obligés de dire de lui : « Maître, nous savons que tu es véridique et que tu ne te préoccupes pas de qui que ce soit ; car tu ne regardes pas au rang des personnes, mais tu enseignes en toute vérité la voie de Dieu » (Mc 12, 14). Jésus pouvait dire de lui : « Je ne cherche pas ma gloire » (Jn 8, 50).
2. Un aperçu historique
Dans l’exégèse des Pères nous voyons se profiler très vite les trois directions fondamentales vers lesquelles la béatitude des cœurs purs tendra et auxquelles l’histoire de la spiritualité chrétienne donnera son interprétation : morale, mystique et ascétique. L’interprétation morale met l’accent sur la rectitude d’intention, l’interprétation mystique sur la vision de Dieu, l’interprétation ascétique sur la lutte contre les passions de la chair. Ces trois exemples sont expliqués, respectivement, par Augustin, Grégoire de Nysse et Jean Chrysostome.
En respectant fidèlement le contexte évangélique, Augustin interprète la béatitude d’un point de vue moral, comme un refus de « pratiquer votre justice devant les hommes pour vous faire remarquer d’eux » (Mt 6, 1), donc comme quelque chose de simple et de franc qui s’oppose à l’hypocrisie. « Seul celui qui s’élève au dessus des louanges humaines ; qui, en faisant le bien, n’a en vue et ne cherche à plaire qu’à Celui qui pénètre les consciences, a le cœur simple, c’est-à-dire pur » (1), écrit-il.
Le facteur qui décide si notre cœur est pur ou pas est ici l’intention. « Nos actes sont honnêtes et agréables à Dieu, si nous les accomplissons d’un cœur pur, c’est à dire tourné vers le ciel, dans un but d’amour … Ce n’est donc pas tant l’acte en soi qu’il nous faut considérer mais l’intention avec laquelle on l’accomplit » (2). Ce modèle interprétatif qui fait levier sur l’intention se perpétuera dans toute la tradition spirituelle postérieure, spécialement dans la tradition ignacienne (3).
L’interprétation mystique dont l’initiateur est Grégoire de Nysse, interprète la béatitude en fonction de la contemplation. Il faut purifier son cœur de tout lien avec le monde et avec le mal ; de cette manière le cœur de l’homme redeviendra cette image de Dieu pure et limpide qu’il était au commencement et la créature pourra « voir Dieu » dans son âme comme dans un miroir. « Si, avec une vie consciencieuse et attentive, tu laves les laideurs qui se sont déposées sur ton cœur, la beauté divine resplendira en toi… En te regardant, tu verras en toi celui qui est le désir de ton cœur et tu seras bienheureux » (4).
Ici le poids est entièrement sur l’apodose, sur le fruit promis à la béatitude ; avoir le cœur pur est le moyen ; l’objectif est « voir Dieu ». On note, au niveau du langage, une influence de la spéculation de Plotin qui est encore plus claire chez saint Basile (5).
Cette ligne interprétative aura également une suite dans toute l’histoire successive de la spiritualité chrétienne qui passe par saint Bernard, saint Bonaventure et les mystiques rhénans (6). Dans certains milieux monastiques on ajoute toutefois une idée nouvelle et intéressante : celle de la pureté comme unification intérieure que l’on obtient en voulant une seule chose, lorsque cette « chose » est Dieu. Saint Bernard écrit : « Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu. Comme si on disait : purifie ton cœur, sépare-toi de tout, c’est-à-dire soit seulement moine, cherche une seule chose du Seigneur et poursuis-la (cf. Ps 27, 4), libère-toi de tout et tu verras Dieu (cf. Ps 46, 11) (7).
L’interprétation ascétique en fonction de la chasteté, qui deviendra prédominante, je le disais, à partir du XIXème siècle est en revanche assez isolée. Saint Jean Chrysostome en fournit l’exemple le plus clair (8). En suivant cette ligne, le mystique Ruusbroec distingue une chasteté de l’esprit, une chasteté du cœur et une chasteté du corps. La béatitude évangélique se réfère à la chasteté du cœur. Celle-ci, écrit-il, « rassemble et renforce les sens extérieurs, tandis qu’à l’intérieur, elle freine et maîtrise les instincts brutaux… elle ferme le cœur aux réalités terrestres et aux appâts trompeurs, tandis qu’elle l’ouvre aux réalités célestes et à la vérité » (9).
Avec des niveaux de bonheur différents, toutes ces interprétations orthodoxes restent dans le cadre de l’horizon nouveau de la révolution opérée par Jésus qui reconduit tout discours moral au cœur. Paradoxalement, ceux qui ont trahi la béatitude évangélique des purs (katharoi) de cœur sont précisément ceux qui en ont tiré leur nom : les cathares avec tous les mouvements semblables qui les ont précédés et suivis dans l’histoire du christianisme. Ceux-ci tombent en effet dans la catégorie de ceux qui font consister la pureté dans le fait d’être séparés, sur le plan rituel et social, de personnes et de choses jugées impures en soi, dans une pureté plus extérieure qu’intérieure. Ce sont les héritiers du radicalisme sectaire des pharisiens et des esséniens plus que de l’évangile du Christ.
3. L’hypocrisie laïque
On met souvent en relief la portée sociale et culturelle de certaines béatitudes. Il n’est pas rare de trouver écrit sur les banderoles de cortèges pacifistes « Heureux les artisans de paix ». La béatitude des doux qui possèderont la terre est à juste titre invoquée en faveur du principe de la non-violence, pour ne pas parler ensuite de la béatitude des pauvres et des persécutés par la justice. Mais on ne parle jamais de l’importance sociale de la béatitude des cœurs purs, apparemment reléguée au domaine strictement personnel. Je suis convaincu au contraire que cette béatitude peut exercer aujourd’hui une fonction critique dans notre société.
Nous avons vu que pour Jésus, la pureté du cœur ne s’oppose pas, tout d’abord, à l’impureté mais à l’hypocrisie. Un défaut très courant chez l’homme et qui est pourtant si peu confessé. Il y a des hypocrisies individuelles et des hypocrisies collectives.
L’homme – écrit Pascal – a deux vies : sa vraie vie et une vie imaginaire, qui vit dans l’opinion, la sienne ou celle des autres. Nous travaillons sans cesse à embellir et conserver notre être imaginaire et négligeons le véritable. Si nous possédons une vertu ou un mérite, nous nous empressons de le faire savoir, d’une manière ou d’une autre, pour enrichir notre être imaginaire de cette vertu ou de ce mérite, quitte même à nous en passer, pour lui ajouter quelque chose, jusqu’à accepter parfois d’être lâche pour sembler courageux et de donner même sa vie pourvu que les gens en parlent (10).
Cette tendance à donner plus d’importance à l’image qu’à la réalité – mise en lumière par Pascal –, est fortement accentuée par notre culture actuelle, dominée par les mass media (film, télévision et monde du spectacle en général). Descartes dit : Cogito ergo sum, je pense donc je suis ; mais aujourd’hui on tend plutôt à remplacer cela par « je parais, donc je suis ».
À l’origine, le terme hypocrisie était réservé à l’art du théâtre. Il signifiait simplement réciter, représenter sur scène. Saint Augustin le rappelle dans son commentaire sur la béatitude des cœurs purs. « Les hypocrites – écrit-il – sont des auteurs de fictions comme des présentateurs d’autres caractères dans les représentations théâtrales » (11).
L’origine du mot nous met sur la voie pour découvrir la nature de l’hypocrisie. Elle consiste à faire de sa vie un théâtre où l’on récite devant un public; à mettre un masque, à cesser d’être une personne pour devenir un personnage. J’ai lu quelque part cette caractérisation des deux choses : « Le personnage n’est autre que la corruption de la personne. La personne est un visage, le personnage un masque. La personne est nudité radicale, le personnage tout habillement. La personne aime ce qui est authentique et essentiel, le personnage vit de fiction et d’artifices. La personne obéit à ses propres convictions, le personnage obéit à un scénario. La personne interprète la vie comme une traversée du désert, le personnage ne connaît que l’espace d’une brève apparition sur scène. La personne est humble et légère, le personnage est lourd et encombrant ».
Mais la fiction théâtrale est une hypocrisie innocente car, malgré tout, elle fait toujours la distinction entre la scène et la vie. Ce n’est pas parce qu’Agamemnon est sur scène (l’exemple cité par Augustin) que les spectateurs pensent que la personne qui joue est vraiment Agamemnon. Or aujourd’hui on assiste à un fait nouveau et inquiétant qui consiste à vouloir annuler ce décalage, et transformer la vie même en spectacle. C’est ce que prétendent les « reality show » qui envahissent désormais les chaînes de télévision dans le monde entier.
Selon le philosophe français Jean Baudrillard, décédé il y a trois jours, il est désormais devenu difficile de distinguer les événements réels (11 septembre, guerre du Golfe) de leur représentation médiatique. On confond ce qui est réel et ce qui est virtuel.
Le rappel à l’intériorité qui caractérise notre béatitude et tout le sermon sur la montagne est une invitation à ne pas se laisser emporter par cette tendance qui cherche à vider la personne, la réduisant à une image, ou pire (selon un terme cher à Baudrillard) à un simulacre.
Kierkegaard montre que l’aliénation est le résultat d’une existence vécue dans la « pure extériorité », toujours et uniquement devant les hommes, et jamais devant Dieu et son propre moi. Un gardien de troupeau – relève-t-il – peut être un « moi » face à ses vaches, s’il vit toujours avec elles et qu’il n’a qu’elles pour se confronter. Un roi peut être un « moi » face à ses sujets et se sentir un « moi » important. Même chose pour l’enfant par rapport à ses parents, ou pour le citoyen face à l’Etat...Mais ce sera toujours un « moi » imparfait, car il manque la mesure. « Quelle réalité infinie mon ‘moi’ acquiert-il en revanche, quand il prend conscience d’exister devant Dieu, et qu’il devient un ‘moi’ humain dont Dieu constitue la mesure...Quel accent infini tombe sur le ‘moi’ au moment où il obtient Dieu comme mesure ! ».
On dirait un commentaire du dicton de saint François d’Assise : « Ce qu’est l’homme qui est devant Dieu, voilà ce qu’il est et rien de plus » (12).
4. L’hyprocrisie religieuse
Ce que l’on peut faire de pire, en parlant d’hypocrisie, c’est de s’en servir uniquement pour juger les autres, la société, la culture, le monde. C’est précisément ceux-là que Jésus qualifie d’hypocrites : « Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l'œil de ton frère ! » (Mt 7, 5).
En tant que croyants, nous devons rappeler le dicton d’un rabbin juif de l’époque du Christ qui affirmait que 90% de l’hypocrisie du monde se trouvait alors à Jérusalem (13). Le martyr saint Ignace d’Antioche sentait déjà le besoin de réprimander ses frères dans la foi en écrivant : « Il vaut mieux être chrétiens sans le dire que le dire sans l’être » (14).
L’hypocrisie trompe surtout les personnes pieuses et religieuses et la raison en est simple : là où l’estime des valeurs de l’esprit, de la piété et de la vertu (ou de l’orthodoxie !) est particulièrement forte, la tentation de les exhiber pour ne pas en sembler privé, est également forte. C’est parfois notre propre fonction qui nous pousse à le faire. « Or, comme l’intérêt de la société humaine – écrit saint Augustin dans les Confessions – y fait un devoir de l’amour et de la crainte, l’ennemi de notre véritable félicité nous presse, et par tous les pièges qu’il sème sous nos pas, il nous crie : Courage, courage ! Il veut que notre avidité à recueillir nous laisse surprendre ; il veut que nos joies se déplacent et quittent votre vérité pour se fixer au mensonge des hommes ; il veut que nous prenions plaisir à nous faire aimer et craindre, non pour vous, mais au lieu de vous » (15).
L’hypocrisie la plus pernicieuse serait de cacher… sa propre hypocrisie. Dans aucun schéma d’examen de conscience je ne me souviens avoir trouvé la question : « Ai-je été hypocrite ? Me suis-je préoccupé davantage du regard des hommes sur moi que de celui de Dieu ? » À un moment donné de ma vie, j’ai dû introduire moi-même ces questions dans mon examen de conscience et j’ai rarement pu passer indemne à la question suivante…
Un jour, le passage d’Évangile de la messe était la parabole des talents. En l’écoutant j’ai brusquement compris une chose. Entre la possibilité de faire fructifier les talents et celle de ne pas les faire fructifier il existe une troisième possibilité : celle de les faire fructifier mais pour soi-même, non pour le patron, pour sa propre gloire ou son propre avantage, et ceci est peut-être un péché plus grave que de les enterrer. Ce jour-là, au moment de la communion, j’ai dû faire comme le voleur surpris en flagrant délit qui, rempli de honte, vide ses poches et jette aux pieds du propriétaire tout ce qu’il lui a dérobé.
Jésus nous a laissé un moyen simple et exceptionnel pour rectifier nos intentions plusieurs fois par jour, les trois premières demandes du Notre Père : « Que ton nom soit sanctifié. Que ton règne vienne. Que ta volonté soit faite ». Elles peuvent être récitées comme des prières mais également comme des déclarations d’intention : tout ce que je fais, je veux le faire afin que ton nom soit sanctifié, afin que ton règne vienne et que ta volonté soit faite.
Ce serait une contribution précieuse pour la société et pour la communauté chrétienne si la béatitude des cœurs purs nous aidait à garder vivante en nous la nostalgie d’un monde propre, vrai, sincère, sans hypocrisie, ni religieuse ni laïque ; un monde dans lequel les actions correspondent aux paroles, les paroles aux pensées et les pensées de l’homme à celles de Dieu. Ceci n’adviendra pleinement que dans la Jérusalem céleste, la ville toute faite de verre, mais nous devons au moins tendre vers cela.
Une auteure de fables a écrit une fable intitulée « Le pays de verre ». Elle parle d’une enfant qui arrive, comme par magie, dans un pays de verre : avec des maisons en verre, des oiseaux en verre, des arbres en verre, des personnes qui se meuvent comme de gracieuses statues de verre. Rien ne s’est jamais brisé car tous ont appris à s’y mouvoir avec délicatesse pour ne pas se faire de mal. Lorsqu’elles se rencontrent, les personnes répondent aux questions avant que celles-ci ne soient formulées car même les pensées sont devenues ouvertes et transparentes ; personne n’essaie plus de mentir, sachant que tous peuvent lire ce que l’autre pense (16).
On frissonne à l’idée de ce qui se passerait si cela arrivait maintenant parmi nous ; mais il est salutaire de tendre au moins vers un tel idéal. C’est le chemin qui porte à la béatitude que nous avons tenté de commenter : « Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu ».
NOTES
(1) St Augustin, De sermone Domini in monte, II, 1,1 (CC 35, 92)
(2) Ib. II, 13, 45-46.
(3) cf. Jean-François de Reims, La vraie perfection de cette vie, 2e partie, Paris 1651, Instr. 4, p.160 s).
(4) Grégoire de Nysse, De beatitudinibus, 6 (PG 44, 1272).
(5) St Basile, Sullo Spirito Santo, IX,23; XXII,53 (PG 32, 109.168).
(6) Cf. Michel Dupuy, Pureté, purification, in DSpir. 12, coll, 2637-2645.
(7) St Bernard de Claivaux, Sententiae, III, 2 (S. Bernardi Opera, ed. J. Leclerq – H. M. Rochais).
(8) St Jean Chrysostome, Homiliae in Mattheum, 15,4.
(9) Giovanni Ruusboec, Lo splendore delle nozze spirituali, Roma, Città Nuova 1992, pp.72 s.
(10) Cf. B. Pascal, Pensées, 147 Br.
(11) St Augustin, De sermone Domini in monte, 2,5 (CC 35, p. 95).
(12) St François d’Assise, Ammonizioni, 19 (Fonti Francescane, n.169).
(13) Cf. Strack-Billerbeck, I, 718.
(14) St Ignace d’Antioche, Efesini 15,1 (“È meglio non dire ed essere che dire e non essere”) et Magnesiaci, 4 (“Bisogna non solo dirsi cristiani, ma esserlo”).
(15) Cf. St Augustin, Confessions, X, 36, 59.
(16) Lauretta, Il bosco dei lillà, Ancora, Milano, 2° ed. 1994, pp. 90 ss.
Homélie que le P. Raniero Cantalamessa, OFMCap., a prononcée durant l'Office de la Passion 2011
« VRAIMENT, CELUI-CI ÉTAIT FILS DE DIEU ! »
Prédication du Vendredi Saint 2011 en la basilique Saint-Pierre
Dans sa Passion - écrit saint Paul à Timothée - le Christ Jésus « a rendu son beau témoignage » (1 Tm 6, 13). On se demande : témoignage de quoi ? Pas de la vérité de sa vie et de sa cause. Beaucoup sont morts, et meurent encore aujourd'hui, pour une mauvaise cause, pensant qu'elle est juste. La résurrection elle, oui, rend témoignage de la vérité du Christ : « Dieu a offert à tous une garantie sur Jésus, en le ressuscitant des morts », dira l'apôtre à l'Aréopage d'Athènes (Ac 17, 31).
La mort ne témoigne pas de la vérité, mais de l'amour du Christ. Ou plutôt, elle constitue la preuve suprême de cet amour : « Nul n'a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). On pourrait objecter qu'il existe un amour plus grand que donner sa vie pour ses amis, et c'est donner sa vie pour ses ennemis. C'est justement ce que Jésus a fait : « Le Christ est mort pour des impies, écrit l'apôtre dans l'Épître aux Romains. À peine, en effet, voudrait-on mourir pour un homme juste ; pour un homme de bien, oui, peut-être osera-t-on mourir ; mais la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (Rm 5, 6-8). « Il nous a aimés alors que nous étions ses ennemis, pour faire de nous ses amis »
1.
Une certaine « théologie de la croix » unilatérale peut nous faire oublier l'essentiel. La croix n'est pas seulement jugement de Dieu sur le monde, réfutation de sa sagesse et révélation de son péché. Elle n'est pas le NON de Dieu au monde, mais son ‘OUI' d'amour : « L'injustice, le mal comme réalité - écrit le Saint-Père dans son dernier livre sur Jésus -, ne peut pas être simplement ignoré, ne peut être laissé là. Il doit être éliminé, vaincu. C'est là seulement la vraie miséricorde. Et puisque les hommes n'en sont pas capables, Dieu lui-même s'en charge maintenant - c'est là la bonté 'inconditionnelle' de Dieu »
2.
* * *
Mais comment avoir le courage de parler de l'amour de Dieu, alors que se déroulent sous nos yeux tant de tragédies humaines, comme la catastrophe qui s'est abattue sur le Japon, ou les hécatombes en mer des dernières semaines? Ne pas en parler du tout ? Mais garder totalement le silence serait trahir la foi et ignorer le sens du mystère que nous célébrons.
Il y a une vérité qui doit être proclamée haut et fort le Vendredi Saint. Celui que nous contemplons sur la croix est Dieu « en personne ». Il est aussi l'homme Jésus de Nazareth, oui, mais celui-ci et le Fils du Père éternel ne sont qu'une seule et même personne. Tant qu'on ne reconnaîtra pas et qu'on ne prendra pas au sérieux le dogme de foi fondamental des chrétiens - la première définition dogmatique formulée à Nicée - à savoir que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, Dieu lui-même, de même nature que le Père, la souffrance humaine restera sans réponse.
On ne peut pas dire que « la demande de Job est restée sans réponse », ni que la foi chrétienne ne donne pas de réponse par rapport à la souffrance humaine, si au départ on refuse la réponse que celle-ci dit avoir. Que faire pour garantir à quelqu'un qu'une certaine boisson ne contient pas de poison ? La boire avant lui, devant lui ! C'est ce que Dieu a fait avec les hommes. Il a bu la coupe amère de la passion. La souffrance humaine ne peut donc pas être empoisonnée, ne peut être seulement négativité, perte, absurdité, si Dieu lui-même a choisi de la goûter. Au fond de la coupe, il doit y avoir une perle.
Le nom de la perle, nous le connaissons : résurrection ! « J'estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous » (Rm 8, 18), et encore « Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n'y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est allé » (Ap 21, 4).
Si la course pour la vie devait finir ici-bas, il y aurait vraiment de quoi désespérer à la pensée des millions et peut-être des milliards d'êtres humains qui partent avec un tel désavantage, cloués au point de départ par la pauvreté et le sous-développement, sans pouvoir même participer à la compétition. Mais il n'en est pas ainsi. La mort non seulement annule les différences, mais les renverse. « Or il advint que le pauvre mourut et fut emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche aussi mourut et on l'ensevelit, dans l'Hadès » (cf. Lc 16, 22-23). On ne peut pas appliquer de façon simpliste ce schéma à la réalité sociale, mais il est là pour nous avertir que la foi en la résurrection ne laisse personne dans la tranquillité de sa vie. Il nous rappelle que la formule « vivre et laisser vivre » ne doit jamais se transformer en « vivre et laisser mourir ».
La réponse de la Croix n'est pas seulement pour nous chrétiens, elle est pour tous, car le Fils de Dieu est mort pour tous. Il y a dans le mystère de la rédemption un aspect objectif et un aspect subjectif ; il y a le fait en soi et la prise de conscience, la réponse de foi à celui-ci. Le premier aspect s'étend au-delà du second. « L'Esprit Saint - dit un texte de Vatican II - offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associé au mystère pascal. »
3.
Une façon d'être associé au mystère pascal est justement la souffrance : « Souffrir - écrivait Jean-Paul II au lendemain de son attentat et de la longue période d'alitement qui s'ensuivit - signifie devenir particulièrement réceptif, particulièrement ouvert à l'action des forces salvifiques de Dieu offertes à l'humanité dans le Christ »
4. La souffrance, toute souffrance, mais particulièrement celle des innocents, met en contact de façon mystérieuse, « connue seulement de Dieu », avec la croix du Christ.
* * *
Après Jésus, ceux qui ont « rendu leur beau témoignage » et qui « ont bu la coupe » sont les martyrs ! Les récits de leur mort s'intitulaient au début « passio », passion, comme celui des souffrances de Jésus, que nous venons tout juste d'entendre. Le monde chrétien est revisité par l'épreuve du martyre que l'on pensait révolue avec la chute des régimes totalitaires athées. On ne peut passer sous silence leur témoignage. Les premiers chrétiens honoraient leurs martyrs. Les actions de leur martyre étaient lues et diffusées dans l'Église avec un immense respect. Aujourd'hui précisément, en ce Vendredi Saint 2011, dans un grand pays d'Asie, les chrétiens ont prié et marché en silence dans les rues de quelques villes pour conjurer la menace qui plane sur eux.
Il y a une chose qui distingue les actes authentiques des martyrs de ceux légendaires, forgés sur le papier après la fin des persécutions. Dans les premiers, il n'y a pour ainsi dire pas trace de polémique contre les persécuteurs ; l'attention tout entière est concentrée sur l'héroïsme des martyrs, non sur la perversité des juges et des bourreaux. Saint Cyprien ira jusqu'à ordonner aux siens de donner vingt-cinq monnaies d'or au bourreau qui lui tranchera la tête. Ils sont les disciples de celui qui est mort en disant : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ». « Le sang de Jésus - nous rappelle le Saint-Père dans son dernier livre - parle un autre langage que celui d'Abel (cf. He 12, 24) : il n'exige ni vengeance ni punition, mais il est réconciliation »
5.
De même, le monde s'incline devant les témoins modernes de la foi. Ainsi s'explique le succès inattendu en France du film « Des hommes et des dieux », qui relate l'histoire des sept moines cisterciens massacrés à Tibhirine en mars 1996. Et comment ne pas être admiratifs des paroles écrites dans son testament par Shahbaz Bhatti, homme politique catholique tué pour sa foi, le mois dernier ? Son testament nous est laissé à nous aussi, ses frères dans la foi, et ce serait de l'ingratitude de le laisser vite tomber dans l'oubli.
« De hautes responsabilités au gouvernement - écrivait-il - m'ont été proposées et on m'a demandé d'abandonner ma bataille, mais j'ai toujours refusé, même si je sais que je risque ma vie. Je ne cherche pas la popularité, je ne veux pas de positions de pouvoir. Je veux seulement une place aux pieds de Jésus. Je veux que ma vie, mon caractère, mes actions parlent pour moi et disent que je suis en train de suivre Jésus-Christ. Ce désir est si fort en moi que je me considérerai comme un privilégié si - dans mon effort et dans cette bataille qui est la mienne pour aider les nécessiteux, les pauvres, les chrétiens persécutés du Pakistan - Jésus voulait accepter le sacrifice de ma vie. Je veux vivre pour le Christ et pour Lui je veux mourir ».
On a l'impression de réentendre le martyr Ignace d'Antioche, lorsqu'il venait à Rome pour subir le martyre. Mais le silence des victimes ne justifie pas l'indifférence coupable du monde face à leur sort. « Le juste périt, et personne ne s'en inquiète, les hommes pieux sont moissonnés, et nul n'y prend garde » (Is 57,1) !
Les martyrs chrétiens ne sont pas les seuls, nous l'avons vu, à souffrir et mourir autour de nous. Que pouvons-nous offrir à celui qui ne croit pas, en dehors de notre certitude de foi qu'il y a un rachat pour la souffrance ? Nous pouvons souffrir avec qui souffre, pleurer avec qui pleure (Rm 12,15). Avant d'annoncer la résurrection et la vie, devant le deuil des sœurs de Lazare, Jésus « pleura » (Jn 11, 35). En ce moment, souffrir et pleurer, en particulier, avec le peuple japonais, qui vient de sortir d'une des plus effroyables catastrophes naturelles de l'histoire. Nous pouvons aussi dire à ces frères en humanité que nous admirons leur dignité et l'exemple de tenue et de solidarité mutuelle qu'ils ont donné au monde.
La mondialisation produit au moins cet effet positif : la souffrance d'un peuple devient la souffrance de tous, suscite la solidarité de tous. Elle nous offre l'occasion de découvrir que nous formons une seule famille humaine, liée dans le bien comme dans le mal. Elle nous aide à dépasser les barrières de race, de couleur et de religion. Comme dit le verset d'un de nos poètes italiens, «
Hommes, paix ! Sur la terre penchée il y a trop de mystère »
6.
Mais nous devons aussi tirer la leçon d'évènements comme celui que nous venons d'évoquer. Séismes, cyclones et autres catastrophes qui frappent en même temps coupables et innocents ne sont jamais un châtiment de Dieu. Affirmer le contraire, signifie offenser Dieu et les hommes. Mais ils constituent un avertissement : dans ce cas, l'avertissement à ne pas nous bercer d'illusions en pensant que la science et la technique suffiront à nous sauver. Si nous ne savons pas nous imposer des limites, celles-ci justement peuvent devenir, nous le voyons, la menace la plus grave de toutes.
Il y eut un tremblement de terre au moment de la mort du Christ : « Quant au centurion et aux hommes qui gardaient Jésus, à la vue du séisme et de ce qui se passait, ils furent saisis d'une grande frayeur et dirent : ‘Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu » (Mt 27, 54). Mais un autre séisme encore « plus grand » se produisit au moment de sa résurrection. « Et voilà que se fit un grand tremblement de terre : l'Ange du Seigneur descendit du ciel et vint rouler la pierre, sur laquelle il s'assit » (Mt 28,2). Il en sera toujours ainsi. À chaque tremblement de terre de mort succèdera un tremblement de terre de vie. Quelqu'un a dit : « Désormais seul un dieu peut nous sauver », «
Nur noch ein Gott kann uns retten »
7. Nous sommes assurés qu'il le fera car « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16).
Nous nous apprêtons à chanter avec une conviction renouvelée et une gratitude émue les paroles de la liturgie : «
Ecce lignum crucis, in quo salus mundi pependit : Voici le bois de la croix, auquel a été suspendu le salut du monde.
Venite, adoremus : venez, adorons-Le ».
1 S. Agostino,
Commento alla Prima Lettera di Giovanni 9,9 (PL 35, 2051).
2 Cf. J. Ratzinger - Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Éditions du Rocher 2011, p. 157
3 Gaudium et spes, 22.
4 Salvifici doloris, 23.
5 J. Ratzinger - Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Éditions du Rocher 2011, p.215.
6 G. Pascoli,
I due fanciulli (Les deux enfants).
7 Antwort. Martin Heidegger im Gespräch, Pfullingen 1988.
Deuxième prédication de Carême 2009
« LA LOI DE L'ESPRIT QUI DONNE LA VIE »
L'Esprit Saint, loi nouvelle du chrétien
1. La loi de l'Esprit et la Pentecôte
La façon dont l'Apôtre commence sa réflexion sur l'Esprit Saint au chapitre 8 de l'Épître aux Romains a vraiment de quoi surprendre : « Il n'y a donc plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus. La loi de l'Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t'a affranchi de la loi du péché et de la mort ». Il a consacré le chapitre précédent tout entier à établir que « le chrétien est affranchi de la Loi », et voici qu'il aborde le nouveau chapitre en parlant de la Loi en termes positifs et exaltants. « La loi de l'Esprit » signifie la loi qui est l'Esprit lui-même ; il s'agit d'un génitif d'explication, telle la fleur de la rose qui est la rose elle-même.
Pour comprendre ce que Paul entend par cette expression, il faut se reporter à l'évènement de la Pentecôte. Le récit de la venue de l'Esprit Saint, dans les Actes des Apôtres, commence par « Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu » (
Ac 2, 1). On peut en déduire que la Pentecôte préexistait... à la Pentecôte. Autrement dit, il existait déjà une fête de Pentecôte dans le judaïsme, et c'est en ce jour de fête juive que l'Esprit Saint est descendu sur les apôtres.
Dans l'Ancien Testament, il existait deux interprétations essentielles de la fête de Pentecôte. Au début, la Pentecôte était la fête des « sept semaines » (
Tb 2, 1), aussi appelée fête de la récolte ou de la moisson (
Nb 28, 26 ss), le jour où avait lieu l'offrande à Dieu des prémices des premiers épis d'orge (
Ex 23, 16 ;
Dt 16, 9). Mais ensuite, à l'époque de Jésus, la fête s'est enrichie d'un nouveau sens et devient la fête du don de la loi sur le mont Sinaï et de la conclusion de l'alliance ; bref, la fête qui commémorait les évènements décrits en Ex 19-20 (en effet, d'après des calculs propres à la Bible, la loi fut donnée à Moïse au Sinaï cinquante jours après la Pâque).
D'une fête liée au cycle de la
nature (la récolte), la Pentecôte s'est transformée en fête liée à l'
histoire du salut : « Ce jour de la ‘Fête des semaines' - dit un texte de l'actuelle liturgie hébraïque - est celui du don de notre Torah ». À sa sortie d'Égypte, le peuple a marché pendant cinquante jours au désert et, au terme de cette marche, Dieu donna à Moïse la Loi, établissant sur cette base une alliance avec son peuple : « je vous tiendrai pour un royaume de prêtres, une nation sainte » (
Ex 19, 4-6).
Il semble que saint Luc, pour décrire la descente de l'Esprit Saint, ait volontairement repris les traits caractéristiques de la théophanie du Sinaï ; en effet, les images qu'il utilise rappellent le tremblement de terre et le feu. La liturgie de l'Église confirme cette interprétation, puisqu'elle insère Ex 19 parmi les lectures de la Vigile de Pentecôte.
Que nous suggère ce rapprochement avec notre Pentecôte ? Autrement dit, que signifie le fait que l'Esprit Saint soit descendu sur l'Église précisément le jour où Israël faisait mémoire du don de la loi et de l'alliance ? Saint Augustin se posait déjà cette question : « Pourquoi les Juifs célébraient-ils eux aussi la Pentecôte ? Il y a là un grand et merveilleux mystère, frères : si vous y prêtez attention, le jour de la Pentecôte ils recevaient la loi écrite par le doigt de Dieu et c'est ce jour-là de Pentecôte que descend l'Esprit Saint »
[01]
Un autre Père - cette fois d'Orient - nous permet de voir comment cette interprétation de la Pentecôte a représenté, aux premiers siècles, un patrimoine commun à toute l'Église : « Au jour de la Pentecôte a été donnée la Loi ; il le fallait car le jour où la loi ancienne a été donnée, ce jour-là a été donnée la grâce de l'Esprit »
[02].
Ici, la réponse à notre question est claire, à savoir pourquoi l'Esprit Saint descend sur les Apôtres le jour même de la Pentecôte : c'est pour indiquer qu'il est la loi nouvelle, la loi spirituelle qui scelle l'alliance nouvelle et éternelle et consacre le peuple royal et sacerdotal qu'est l'Église. Quelle révélation grandiose sur le sens de la Pentecôte et sur l'Esprit Saint lui-même !
« Qui ne serait frappé, s'exclame saint Augustin, de cette coïncidence et en même temps de cette différence ? Cinquante jours séparent la célébration de la Pâque du jour où Moïse reçut la loi écrite par le doigt de Dieu sur les tables ; et pareillement, cinquante jours après la mort et la résurrection de celui qui comme un agneau fut conduit à l'immolation, le doigt de Dieu, c'est-à-dire l'Esprit Saint, remplit lui-même les fidèles réunis »
[03].
Du coup s'éclairent les prophéties de Jérémie et d'Ézéchiel sur la nouvelle alliance : « Voici l'alliance que je conclurai avec la maison d'Israël après ces jours-là, oracle du Seigneur. Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur cœur » (
Jr 31, 33). Non plus sur des tables de pierre, mais sur leur cœur ; non plus une loi extérieure, mais une loi intérieure.
Ézéchiel explique mieux en quoi consiste cette loi intérieure lorsqu'il reprend et complète la prophétie de Jérémie : « Et je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes » (
Ez 36, 26-27).
Que saint Paul, avec l'expression « la loi de l'Esprit », se réfère à tout cet ensemble de prophéties en lien avec le thème de la nouvelle alliance, ressort clairement du passage dans lequel il nomme la communauté de la nouvelle alliance une « lettre du Christ, écrite non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les cœurs » et dans lequel il définit les apôtres comme des « ministres rendus capables d'une
nouvelle alliance, non de la lettre, mais
de l'Esprit ; car la lettre tue, l'Esprit
vivifie » (2
Co 3, 3.6).
2. Ce qu'est la loi de l'Esprit et comment elle agit
C'est pourquoi la loi nouvelle, ou de l'Esprit, n'est pas, au sens strict, celle promulguée par Jésus dans son Discours sur la montagne, mais celle gravée dans les cœurs au jour de la Pentecôte. Certes, les préceptes évangéliques sont plus élevés et plus parfaits que les préceptes de Moïse ; toutefois, à eux seuls, ils seraient restés tout aussi inefficaces. S'il avait suffi de proclamer la nouvelle volonté de Dieu à travers l'Évangile, on ne saurait expliquer la nécessité pour Jésus de mourir ni celle de la venue de l'Esprit Saint. Or les apôtres eux-mêmes sont la preuve que cela ne suffisait pas ; eux qui pourtant ont tout écouté - par exemple, qu'il faut, tendre, à celui qui te frappe, l'autre joue - au moment de la Passion ne trouvèrent la force de suivre aucun des commandements de Jésus.
Si Jésus s'était contenté de promulguer le commandement nouveau : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres » (
Jn 13, 34), celui-ci serait resté, ce qu'il était auparavant, une loi ancienne, une « lettre ». C'est quand, au jour de la Pentecôte, il insuffle, au moyen de l'Esprit, cet amour dans le cœur des disciples que ce commandement devient, de plein droit, la loi nouvelle, la loi de l'Esprit qui donne la vie. C'est par l'Esprit que ce commandement est « nouveau », non quant à la lettre. Par la lettre, il était ancien car il se trouve déjà dans l'Ancien Testament (
Lv 19,18).
Sans la grâce intérieure du Saint Esprit, même l'Évangile donc, même le commandement nouveau, serait resté une loi ancienne, une lettre. Reprenant une pensée audacieuse de saint Augustin, saint Thomas d'Aquin écrit : « La lettre désigne tout texte écrit qui demeure extérieur à l'homme, fût-ce le texte des préceptes moraux contenus dans l'Évangile ; c'est pourquoi même la lettre de l'Évangile tuerait si, à l'intérieur de l'homme, ne s'y adjoignait la grâce guérissante de la foi »
[04]. Plus explicite encore, ce qu'il a écrit un peu avant : « La loi nouvelle est d'abord la grâce même de l'Esprit Saint, qui est donnée aux croyants dans le Christ »
[05].
Mais comment cette loi nouvelle, qui est l'Esprit lui-même, agit-elle concrètement et dans quel sens peut-on l'appeler « loi » ? Elle agit à travers l'amour ! La loi nouvelle n'est pas autre chose que ce que Jésus appelle le « commandement nouveau ». L'Esprit Saint a inscrit la loi nouvelle dans nos cœurs, en y infusant l'amour : « L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné » (
Rm 5, 5). Cet amour est l'amour avec lequel Dieu nous aime et avec lequel, en même temps, il fait que nous l'aimions lui et le prochain :
amor quo Deus nos diligit et quo ipse nos dilectores sui facit [06]. C'est une capacité nouvelle d'aimer.
Celui qui aborde l'Évangile avec la mentalité humaine trouve absurde que l'on fasse de l'amour un « commandement » ; quel amour est-ce donc - objecte-t-on - s'il n'est pas libre, mais commandé ? La réponse est qu'il y a deux façons dont l'homme est conduit à faire, ou ne pas faire, une certaine chose : soit par
contrainte, soit
par
attrait ; la loi positive l'y conduit selon la première manière, par contrainte, avec la menace du châtiment ; l'amour l'y conduit selon la seconde manière, par attraction.
En effet, chacun est attiré par ce qu'il aime, sans subir aucune contrainte de l'extérieur. Offre des noix aux regards d'un enfant, et tu le verras s'élancer pour les attraper. Qui le pousse ? Personne, il est attiré par l'objet de son désir. Montre le Bien à une âme assoiffée de vérité, elle s'élancera vers lui. Qui l'y pousse ? Personne, elle est attirée par son désir. L'amour est comme un « poids » de l'âme qui attire vers l'objet de son propre plaisir, dans lequel elle sait qu'elle va trouver son repos
[07].
C'est dans ce sens que l'Esprit Saint - concrètement, l'amour - est une « loi », un « commandement » : il crée chez le chrétien un dynamisme qui le porte à faire tout ce que Dieu veut, spontanément, sans même y penser, parce qu'il a fait sienne la volonté de Dieu et aime tout ce que Dieu aime.
Vivre sous la grâce, conduits par la loi nouvelle de l'Esprit, c'est en quelque sorte vivre en « amoureux », c'est-à-dire transportés par l'amour. La différence que crée, dans le rythme de la vie humaine et dans le rapport entre deux créatures, le fait de tomber amoureux, cette même différence, la venue de l'Esprit Saint la crée, dans le rapport entre l'homme et Dieu.
3. L'amour préserve la loi...
Quelle place a l'observance des commandements dans cette économie nouvelle de l'Esprit ? C'est un point névralgique qui doit être éclairé. Même après la Pentecôte, il subsiste une loi écrite : il y a les commandements de Dieu, le décalogue, il y a les préceptes évangéliques ; auxquels se sont ajoutés, par la suite, les lois ecclésiastiques. Quel sens ont le Code de droit canonique, les règles monastiques, les vœux religieux, tout ce qui, en somme, indique une volonté objective qui s'impose à moi de l'extérieur ? Ces choses sont-elles comme des corps étrangers dans l'organisme chrétien ?
On sait qu'il y a eu, au cours de l'histoire de l'Église, des mouvements qui ont pensé cela et ont refusé toute loi, au nom de la liberté de l'Esprit, à tel point qu'ils ont justement pris le nom de mouvements « anomistes ». Mais ils ont toujours été désavoués par l'autorité de l'Église et de cette conscience chrétienne. De nos jours, dans un contexte culturel marqué par l'existentialisme athée, à la différence du passé, on ne refuse plus la loi au nom de la liberté de l'Esprit, mais au nom de la liberté humaine pure et simple. Un personnage de Jean-Paul Sartre affirme : « II n'y a plus rien au ciel, ni bien, ni mal, ni personne pour me donner d'ordres. [...] Je suis un homme, Jupiter, et chaque homme doit inventer son chemin »
[08].
La réponse chrétienne à ce problème nous vient de l'Évangile. Jésus affirme ne pas être venu pour « abolir la loi », mais pour l'« accomplir » (cf.
Mt 5, 17). Mais quel est l'« accomplissement » de la loi ? « La charité - répond l'Apôtre - est la Loi dans sa plénitude ! » (cf.
Rm 13, 10). Toute la loi et les prophètes dépendent du commandement de l'amour, dit Jésus (cf.
Mt 22, 40). Alors l'amour ne remplace pas la loi, mais l'observe, l'« accomplit ». C'est au contraire la seule force qui peut faire observer la loi.
Dans la prophétie d'Ézéchiel, on attribuait la possibilité d'observer la loi de Dieu au don futur de l'Esprit et du cœur nouveau : « Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes » (
Ez 36, 27). Et Jésus dit, dans le même sens : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole » (
Jn 14, 23), c'est-à-dire qu'il sera en mesure de l'observer.
Entre la loi intérieure de l'Esprit et la loi extérieure écrite, il n'y a pas d'opposition ou d'incompatibilité dans la nouvelle économie mais, au contraire, une pleine collaboration : la première est donnée pour préserver la seconde : « La loi nous a été donnée afin que nous cherchions la grâce ; et la grâce nous a été donnée afin d'assurer l'accomplissement de la loi »
[09]. L'observance des commandements et, en pratique, l'obéissance, est le banc d'essai de l'amour, le signe pour reconnaître si on vit « selon l'Esprit » ou « selon la chair ».
Quelle est alors la différence par rapport au passé, si nous sommes encore tenus d'observer la loi ? La différence, c'est qu'avant on observait la loi pour recevoir d'elle la vie qu'elle ne pouvait pas donner et on en faisait ainsi un instrument de mort ; aujourd'hui, on l'observe pour vivre en cohérence avec la vie reçue. L'observance de la loi n'est plus la cause mais l'effet de la justification. En ce sens, l'Apôtre a raison de dire que son discours n'annule pas la loi, mais au contraire la confirme et l'anoblit : « Alors, par la foi nous privons la Loi de sa valeur ? Certes non ! Nous la lui conférons » (
Rm 3, 31).
4...et la loi préserve l'amour
Entre loi et amour, une sorte de circularité et de périchorèse s'établit. S'il est vrai, en effet, que l'amour préserve la loi, il est vrai aussi que
la loi préserve l'amour. La loi est au service de l'amour et le défend de différentes manières. On sait que la loi est donnée pour les pécheurs (cf. 1
Tm 1, 9) et nous sommes encore pécheurs ; oui, nous avons reçu l'Esprit, mais seulement à titre de primeur ; le vieil homme vit encore avec l'homme nouveau en nous, et tant qu'il y aura en nous des concupiscences, il est providentiel qu'il y ait des commandements qui nous aident à les reconnaître et à les combattre, même avec la menace du châtiment.
La loi est un soutien donné à notre liberté encore incertaine et vacillante dans le bien. Elle est
pour et non
contre la liberté, et il faut dire que ceux qui ont cru devoir refuser toute loi au nom de la liberté humaine se sont trompés, méconnaissant la situation réelle et historique dans laquelle œuvre une telle liberté.
À côté de cette fonction, pour ainsi dire, négative, la loi en acquitte une autre positive, de discernement. Avec la grâce de l'Esprit Saint, nous adhérons globalement à la volonté de Dieu, nous la faisons nôtre et nous désirons l'accomplir, mais nous ne la connaissons pas encore dans toutes ses implications. Celles-ci nous sont révélées, non seulement par les événements de la vie, mais aussi par les lois.
Il y a un sens encore plus profond où l'on peut dire que la loi préserve l'amour. « L'amour n'est garanti pour toujours contre toute altération - a écrit Kierkegaard - que lorsqu'il y a le devoir d'aimer ; éternellement libéré dans une indépendance bienheureuse ; assuré dans une éternelle béatitude contre tout désespoir »
[10].
Le sens de ces paroles est le suivant. Plus l'homme qui aime, aime intensément, plus il perçoit avec angoisse le risque que court cet amour, un risque qui ne vient pas des autres mais de lui-même ; il sait bien, en effet, qu'il est volage et que demain, hélas, il pourrait se fatiguer et ne plus aimer. Et puisque maintenant qu'il est dans l'amour, il voit avec clarté la perte irréparable que cela comporterait, il se prémunit « en se liant » à l'amour par la loi et en enracinant ainsi son acte d'amour, qui se produit dans le temps, à l'éternité.
Cela suppose qu'il s'agisse d'un véritable amour et non, comme affirme le philosophe, d'un jeu et d'une moquerie réciproque. L'amour véritable - explique le pape dans l'encyclique
Deus caristas est - « cherche maintenant son caractère définitif, et cela en un double sens : dans le sens d'un caractère exclusif - ‘cette personne seulement' - et dans le sens d'un ‘pour toujours'. L'amour comprend la totalité de l'existence dans toutes ses dimensions, y compris celle du temps. Il ne pourrait en être autrement, puisque sa promesse vise à faire du définitif : l'amour vise à l'éternité »
[11].
L'homme d'aujourd'hui se demande toujours plus souvent quelle relation il peut y avoir entre l'amour de deux jeunes et la loi du mariage et quel besoin il y a de « lier » l'amour qui est par nature libre et spontané. Ceux qui sont amenés à refuser, en théorie et en pratique, l'institution du mariage et à choisir ce que l'on appelle l'amour libre ou la simple vie en commun, sont ainsi toujours plus nombreux.
Ce n'est que si l'on découvre la relation profonde et vitale qu'il y a entre loi et amour, entre décision et institution, que l'on peut répondre correctement à ces questions et donner aux jeunes une raison convaincante pour « s'engager » à aimer pour toujours et à ne pas avoir peur de faire de l'amour un « devoir ». Le devoir d'aimer protège l'amour du « désespoir » et le rend « heureux et indépendant » dans le sens où il protège du désespoir de ne pas pouvoir aimer pour toujours. Donne-moi un vrai amoureux, note Kierkegaard, et tu verras si la pensée de devoir aimer pour toujours est pour lui un poids ou pas plutôt la plus grande des béatitudes.
Cette considération ne vaut pas seulement pour l'amour humain mais aussi, à plus grande raison, pour l'amour divin. Pourquoi - peut-on se demander - s'engager à aimer Dieu, se soumettant à une règle religieuse, pourquoi prononcer des « vœux » qui nous « contraignent » à être pauvres, chastes et obéissants, alors que nous avons une loi intérieure et spirituelle qui peut obtenir tout cela par « attraction » ? C'est que, dans un moment de grâce, tu t'es senti attiré par Dieu, tu l'as aimé et tu as désiré le posséder pour toujours, de manière totalitaire et, craignant de le perdre par ton instabilité, tu t'es « lié » pour garantir ton amour de toute « altération ».
Nous nous lions pour la même raison qu'Ulysse se ficela au mât de son bateau. Ulysse voulait à tout prix revoir son pays et son épouse qu'il aimait. Il savait qu'il devait passer à travers le lieu des sirènes et, craignant de faire naufrage comme tant d'autres avant lui, il se fit attacher au mât de son navire après avoir fait boucher les oreilles de ses compagnons. Arrivé au lieu des Sirènes, il fut envoûté, il voulait les rejoindre et criait pour être détaché, mais les matelots n'entendaient pas et c'est ainsi qu'il dépassa le danger et put rejoindre son objectif.
5. « Il n'y a aucune condamnation ! »
Revenons, avant de conclure, à l'affirmation initiale dont nous sommes partis : « Il n'y a donc plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus. La loi de l'Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t'a affranchi de la loi du péché et de la mort ». Le monde contemporain de l'Apôtre vivait oppressé par la notion de condamnation et de séparation de la divinité, qu'il cherchait à dépasser par des cultes mystérieux variés. Un grand chercheur de l'Antiquité l'a défini comme une « époque d'angoisse » (E. R. Dodds).
Pour se faire une idée de l'effet que devaient produire ces paroles de Paul sur les intellectuels de l'époque, pensons à un condamné à mort qui vit dans l'attente de son exécution et s'entend un jour crier par une voix amie : « La grâce ! Tu as obtenu la grâce ! Toute condamnation est suspendue. Tu es libre ! » C'est un sentiment de renaissance. Cette charge de libération est encore intacte parce que l'Esprit Saint n'est pas sujet à la loi de l'entropie comme toutes les sources d'énergie physique. C'est à nous tous d'ouvrir grands nos cœurs pour la recevoir et aux ministres de la Parole de la faire résonner, aujourd'hui encore, de manière vibrante dans le monde.
[01] St Augustin,
Sermo Mai, 158, 4: PLS 2, 525.
[02] Severien de Gabala, in
Catena in Actus Apostolorum 2, 1; ed. J.A. Cramer, 3, Oxford 1838, p. 16.
[03] St Augustin,
De Spiritu et littera, 16, 28: CSEL 60, 182.
[04] St Thomas d'Aquin,
Summa theologiae, I-IIae, q. 106, a. 2.
[05] Ibid., q. 106, a. 1; cf già St Augustin,
De Spiritu et littera, 21, 36.
[06] St Thomas d'Aquin,
Commentaire de l'Épître aux Romains , chap. V, leç.1, n. 392.
[07] St Augustin, Commentaire de l'Évangile de Jean, 26, 4-5: CCL 36, 261; Confessions, XIII, 9.
[08] J.-P. Sartre,
Les mouches, Paris 1943, p. 134 s.
[09] St Augustin,
De Spiritu et littera, 19, 34.
[10] S. Kierkegaard,
Gli atti dell'amore, I, 2, 40, ed. a cura di C. Fabro, Milano 1983, p. 177 ss.
[11] Benoît XVI, Enc. "
Deus caritas est", 6.