Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Seconde prédication de l’Avent 2018
LE DIEU VIVANT EST LA TRINITÉ VIVANTE

Une expérience du Dieu vivant

En ce qui concerne la connaissance du Dieu vivant, une expérience valant plus que de nombreux arguments, je voudrais commencer cette deuxième méditation justement en vous en partageant une. Il y a quelque temps, j’ai reçu une lettre d’une personne que j’accompagnais spirituellement, une femme mariée décédée il y a quelques années. L’authenticité de ses expériences est confirmée par le fait qu’elle les a emportées avec elle dans sa tombe, sans jamais en parler à personne en dehors de son père spirituel. Mais toute grâce appartenant à l’Église, je souhaite partager ceci avec vous, maintenant que cette femme est auprès de Dieu. Cela m’a rappelé l’expérience de Moïse devant le buisson ardent. Voici ce que la lettre disait :

Je n’avais pas encore quatre ans et j’étais à la campagne chez ma grand-mère. Un matin, alors que j’attendais dans ma chambre qu’on vienne m’habiller, j’ai regardé un grand tilleul qui déployait ses branches devant la fenêtre. Le soleil levant l’éclairait. J’étais enchantée par sa beauté, et tout à coup mon attention fut attirée par une splendeur inhabituelle, un blanc extraordinaire. Chaque feuille, chaque branche s’est mise à vibrer comme la flamme de mille bougies. J’étais plus émerveillée que lorsque j’avais vu tomber la neige pour la première fois de ma vie. Et mon étonnement a encore augmenté lorsque – était-ce avec les yeux du corps ou pas, je ne sais – au centre de tout ce miroitement, j’ai vu comme un regard et un sourire d’une beauté et d’une bienveillance indescriptibles. Mon cœur battait à tout rompre. J’ai senti une puissance d’amour me pénétrer et j’ai eu la sensation d’être aimée jusqu’au plus intime de mon être. Cela a duré une minute, une minute et demie, je ne sais, pour moi ce fut comme une éternité. Je fus ramenée à la réalité par un frisson qui envahit tout mon corps, et avec grande tristesse, je réalisai que le regard et le sourire avaient disparu et que la splendeur de l’arbre s’éteignait peu à peu. Les feuilles retrouvèrent leur apparence ordinaire et le tilleul, bien qu’investi de la lumière rayonnante de ce soleil d’été, en comparaison de sa splendeur précédente, m’apparut – à ma grande déception – aussi sombre que sous un ciel pluvieux.

Je n’en ai parlé à personne, mais peu de temps après, j’ai entendu la cuisinière et une autre femme parler de Dieu entre elles. Je me suis déplacée et je leur ai demandé : « Dieu ? Qui est-ce ? » sentant quelque mystère planer. « Pauvre petitoune », dit la cuisinière à l’autre femme, « sa grand-mère est païenne et ne lui enseigne pas ces choses ! » « Dieu – dit-elle en se tournant vers moi – est celui qui a créé le ciel et la terre, les hommes et les animaux. Il est tout-puissant et habite au ciel ». Je suis restée silencieuse, mais me suis dit en moi-même : « C’est lui que j’ai vu ! »

Cependant j’étais perdue. À mes yeux, ma grand-mère était bien au-dessus de ces femmes de service, mais la cuisinière avait dit qu’elle était païenne parce qu’elle ne connaissait pas Dieu. J’avais bien compris qu’il s’agissait d’un terme péjoratif. Qui avait raison ?

Un matin où j’attendais de nouveau qu’on vienne m’habiller, j’étais impatiente, regrettant bien que mes vêtements de bébé se boutonnent à l’arrière. J’ai tout mis sur le dos de la « méchanceté des grands envers les plus petits en leur pouvoir ». Finalement, ne voulant pas attendre davantage, j’ai dit : « Mon Dieu, si tu existes et que tu es vraiment tout-puissant, alors boutonne ma robe derrière pour que je puisse descendre au jardin ». Je n’avais pas fini de prononcer ces mots que ma robe était boutonnée. Bouche-bée, j’étais terrifiée de voir l’effet de mes paroles. Jambes tremblantes, je me suis assise devant le miroir de l’armoire pour voir si c’était bien vrai et pour reprendre mon souffle. Je ne savais pas encore ce que signifiait l’expression « tenter Dieu », mais j’ai compris que j’aurais été réduite en poussière si je m’étais opposée à sa volonté.

Toute une vie de sainteté suivie à cette expérience témoigne qu’elle n’avait pas été le songe ou l’imagination d’une petite fille.

Dieu est amour et il est donc Trinité

Poursuivons maintenant notre réflexion sur le Dieu vivant. A qui nous adressons-nous, nous, chrétiens, lorsque nous prononçons le mot « Dieu », sans autre précision ? À qui ce « tu » se rapporte-t-il lorsque, dans les paroles du Psaume, nous disons : « Dieu, tu es mon Dieu » (Ps 62, 2) ? Qui répond, pour ainsi dire, à l’autre bout du fil ? Ce « tu » n’est pas simplement Dieu-Père, la première personne divine, comme si elle existait ou était imaginable, ne serait-ce qu’un instant, sans les deux autres. Ce n’est pas non plus l’essence divine indéterminée, comme s’il existait une essence divine qui n’est spécifiée que plus tard en Dieu Père, Fils et Saint-Esprit.

Le seul Dieu, celui qui dans la Bible dit : « Je suis ! », est le Père qui engendre le Fils et qui avec lui respire l’Esprit, leur communiquant toute sa divinité. C’est le Dieu communion d’amour, en qui unité et trinité proviennent de la même racine et du même acte, et forment une Triunité, dans laquelle aucune des deux choses – l’unité et la pluralité – ne précède l’autre, ou n’existe sans l’autre, et où aucun des deux niveaux n’est supérieur à l’autre ou plus « profond » que l’autre.

Ce « tu » à qui nous nous adressons dans la prière, selon les cas et la grâce de chacun, peut être l’une des trois personnes divines en particulier : le Père, le Fils Jésus Christ, ou le Saint-Esprit, sans que l’on perde tout. En fait, pour la communion trinitaire, dans chaque personne divine les deux autres sont présentes. La Trinité est comme l’un de ces triangles musicaux qui, de quelque côté qu’on le touche, vibre tout entier et émet le même son.

En conclusion, le Dieu vivant des chrétiens n’est rien d’autre que la Trinité vivante. La doctrine de la Trinité est contenue, comme en germe, dans la révélation de Dieu en tant qu’amour. Dire : « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8), revient à dire : Dieu est trinité. Chaque amour implique un amant, un aimé et un amour qui les unit. Tout amour est l’amour de quelqu’un ou de quelque chose ; on n’offre aucun amour « à vide », sans objet. Maintenant, qui Dieu aime-t-il, pour être appelé amour ? L’homme ? Mais alors, il n’est l’amour que depuis quelques centaines de millions d’années. Il aime l’univers ? Mais alors, il n’est l’amour que depuis quelques dizaines de milliards d’années. Et avant, qui Dieu aimait-il pour être l’amour ?

Les penseurs grecs et, en général, les philosophies religieuses de tous les temps, concevant Dieu avant tout comme une « pensée », pouvaient répondre : Dieu se pensait lui-même ; il était « pure pensée », « pensée de pensée ». Mais ce n’est plus possible, à partir du moment où on dit que Dieu est avant tout amour, parce que « l’amour pur de soi-même » serait pur égoïsme, qui n’est pas la plus grande exaltation de l’amour, mais sa négation totale. Et voici la réponse de la révélation, explicitée par l’Église. Dieu est l’amour depuis toujours, ab aeterno, car bien avant qu’il existe en dehors de lui un objet à aimer, il avait en lui le Verbe, le Fils qu’il aimait d’un amour infini, c’est-à-dire « dans le Saint-Esprit ».

Cela n’explique pas « comment » l’unité peut être simultanément trinité ; c’est un mystère qui nous reste inconnu parce qu’il n’existe qu’en Dieu. Mais il nous aide à comprendre « pourquoi », en Dieu, l’unité doit aussi être pluralité : parce que « Dieu est amour » ! Un Dieu qui serait pure connaissance, pure loi ou pur pouvoir n’aurait certainement pas besoin d’être trinitaire. Cela compliquerait plutôt les choses et en fait, aucun « triumvirat » n’a jamais duré longtemps dans l’Histoire ! Ce n’est pas le cas avec un Dieu qui est avant tout amour, car « moins qu’entre deux, il ne peut y avoir d’amour ». « Il faut – a écrit Henri de Lubac – que le monde le sache : la révélation de Dieu en tant qu’amour bouleverse tout ce qu’il avait précédemment conçu de la divinité[1] ». Nous, chrétiens, croyons « en un seul Dieu » et non en un Dieu solitaire !

Contempler la Trinité pour vaincre l’odieuse discorde du monde[2]

Aucun traité sur la Trinité ne peut nous mettre en contact direct avec elle autant que la contemplation de l’icône de la Trinité de Roublev, dont nous voyons une reproduction dans la mosaïque que nous avons devant nous, en haut du mur en face. Peinte en 1425 pour l’église Saint-Serge, l’icône fut déclarée, par le « Concile des cent chapitres » de 1551, modèle de toutes les représentations de la Trinité.

Notons tout de suite une chose à son propos. Elle ne veut pas représenter directement la Trinité, par définition invisible et ineffable, ce qui eût été contraire à tous les canons de l’iconographie ecclésiastique byzantine. Elle représente directement la scène des trois anges apparus à Abraham au chêne de Mambré (Gn 18, 1-15), comme le confirme le fait que, aussi bien avant qu’après Roublev, apparaissent aussi dans l’icône Abraham, Sarah, le veau et, au fond, le chêne. Cet épisode est lu en effet, avec les yeux de la tradition patristique, comme une préfiguration de la Trinité. L’icône est l’une des formes que revêt la lecture spirituelle de la Bible, c’est-à-dire l’interprétation d’un fait de l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau.

Le dogme de l’unité et de la trinité de Dieu est exprimé par le fait que les personnes présentes sont trois et bien distinctes, mais très ressemblantes entre elles. Elles sont contenues de manière parfaite dans un cercle qui met en valeur leur unité, et cependant le mouvement différent, surtout de la tête, proclame leur distinction. Tous les trois revêtent, dans l’original, un vêtement de couleur bleue, signe de leur commune nature divine. Mais au-dessus ou en-dessous, chacun revêt une couleur qui le distingue des autres. Le Père (identifié en général par l’ange de gauche vers lequel les deux autres personnes inclinent la tête), a un vêtement aux couleurs indéfinissables, presque fait de pure lumière, signe de son invisibilité et de son inaccessibilité ; le Fils, au centre, a une tunique sombre, signe de l’humanité qu’il a revêtue ; l’Esprit Saint, l’ange de droite, un manteau vert, signe de vie, puisqu’il est celui « qui donne la vie ».

Une chose surtout s’impose lorsque l’on contemple l’icône de Roublev : la paix profonde et l’unité qui émanent de l’ensemble. Un cri silencieux jaillit de l’icône : « Soyez un comme nous sommes un. » Le saint pour le monastère duquel l’icône fut créée, saint Serge de Radonège, s’était distingué dans l’histoire de la Russie pour avoir rétabli l’unité entre les chefs qui étaient en conflit, permettant ainsi que la Russie soit libérée des mains des envahisseurs Tartares. Sa devise était : « Contemplant la très Sainte Trinité, vaincre l’odieuse discorde du monde. » Roublev a voulu recueillir l’héritage spirituel de ce grand saint qui avait fait de la Trinité la source d’inspiration de sa vie et de son œuvre.

Nous voulons tous l’unité. Après le mot « bonheur », il n’y en a aucun autre qui corresponde à un besoin plus profond du cœur humain que le mot « unité ». Nous sommes « des êtres finis, capables d’infini », ce qui veut dire que nous sommes des créatures limitées qui aspirent à dépasser notre limite, pour être « en quelque sorte tout », quodammodo omnia, dit-on en philosophie. Nous ne nous résignons pas à être uniquement ce que nous sommes. Qui n’a pas le souvenir, dans ses années de jeunesse, de moments où le besoin profond d’unité se faisant sentir, il aurait voulu voir l’univers entier rassemblé en un seul point et être avec tous les autres dans cet unique point, tant le sentiment de séparation et de solitude dans le monde était fort et douloureux ? Saint Thomas d’Aquin explique tout cela en disant : « Puisque l’unité (unum) est un principe de l’être comme la bonté (bonum), il en découle que chacun désire naturellement l’unité, comme il désire le bien. Ainsi, de même que l’amour ou le désir du bien cause de la souffrance, de même l’amour ou le désir de l’unité[3]. »

Tous, donc, nous voulons l’unité, tous nous la désirons du plus profond de notre cœur.

Pourquoi est-il alors tellement difficile de faire l’unité, si nous la désirons tous aussi ardemment ? C’est parce que nous voulons l’unité, oui, mais… autour de notre point de vue. Cela nous semble tellement évident, tellement raisonnable, que nous sommes surpris que les autres ne s’en rendent pas compte et qu’ils insistent au contraire sur leur point de vue. Nous traçons même délicatement la route aux autres pour qu’ils viennent là où nous sommes et qu’ils nous rejoignent dans notre centre. Le problème est que celui qui est devant moi fait exactement la même chose avec moi. Par ce chemin-là, on ne parviendra jamais à l’unité. On fait le chemin inverse.

La Trinité nous indique le vrai chemin de l’unité. Partant des personnes divines, au lieu du concept de nature, les Orientaux ont dû expliquer d’une autre manière l’unité divine. Ils l’ont fait en élaborant la doctrine de la péricorèse. Appliquée à la Trinité, la péricorèse (c’est-à-dire la « compénétration mutuelle »), exprime l’union des trois personnes en une unique essence[4]. Grâce à elle, les trois personnes sont unies, mais non confondues ; chaque personne « s’identifie » à l’autre, se donne à l’autre et fait être l’autre. Le concept se fonde sur les paroles du Christ : « Je suis dans le Père et le Père est en moi. » (Jn 14, 11)

Jésus a étendu ce principe à la relation qu’il y a entre lui et nous : « Je suis dans le Père, et vous en moi et moi en vous » (Jn 14, 20) ; « Moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité. » (Jn 17, 23) Le chemin de la vraie unité est dans l’imitation entre nous, dans l’Église, de la péricorèse divine. Saint Paul en indique le fondement quand il dit que « nous sommes membres les uns des autres » (Rm 12, 5). En Dieu, la péricorèse se base sur l’unité de la nature, en nous, sur le fait que nous sommes « un seul corps et un seul esprit ».

L’Apôtre nous aide à comprendre ce que signifie, en pratique, vivre entre nous la péricorèse, ou la compénétration mutuelle : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; si un membre est à l’honneur, tous se réjouissent avec lui » (1 Co 12, 26) ; « Portez les fardeaux les uns des autres, ainsi vous accomplirez la loi du Christ. » (Ga 6, 2) Les « fardeaux » des autres sont les maladies, les limites, les soucis, mais aussi les défauts et les péchés. Vivre la péricorèse signifie « s’identifier » à l’autre, se mettre – comme on dit – dans sa peau, chercher à comprendre avant de juger.

Les trois personnes divines sont toujours occupées à se glorifier réciproquement. Le Père glorifie le Fils ; le Fils glorifie le Père (Jn 17, 4) ; le Paraclet glorifiera le Fils (Jn 16, 14). Chaque personne se donne à connaître en faisant connaître l’autre. Le Fils enseigne à crier « Abba ! » ; l’Esprit Saint enseigne à crier « Jésus est Seigneur ! » et « Viens, Seigneur », Maranatha. Ils n’enseignent pas à prononcer leur propre nom, mais celui des autres personnes. Il n’y a qu’un seul « endroit » dans le monde où la règle « aime ton prochain comme toi-même » est mise en pratique, dans un sens absolu, et c’est la Trinité ! Chaque personne divine aime l’autre exactement comme elle-même.

L’atmosphère serait bien différente dans un corps social si l’on essayait de vivre avec ces idéaux sublimes devant les yeux ! Pensons à une famille dans laquelle le mari défend et exalte sa femme devant ses enfants et des étrangers, de même la femme par rapport à son mari ; pensons à une communauté dans laquelle on s’efforce de mettre en pratique la recommandation de saint Jacques : « Ne médisez pas les uns des autres, frères » (Jc 4, 11), ou de celle de saint Paul : « Que chacun regarde les autres comme plus méritants » (Rm 12, 10). Dans cette optique, une personne pourrait même se réjouir de la nomination d’une autre, qu’elle estime, à un rôle d’honneur (par exemple le cardinalat), comme si elle y était nommée elle-même.

Mais laissons les saints s’exprimer là-dessus, les seuls qui en ont le droit car ils le mettent en pratique. Dans l’une de ses admonitions, saint François d’Assise dit : « Béni soit ce serviteur qui ne s’enorgueillit pas du bien que le Seigneur dit et opère à travers lui, plus que du bien qu’il dit et opère à travers un autre ». Saint Augustin disait à la population :

« Si tu aimes l’unité, tout ce qui en elle peut être possédé par quelqu’un, tu le possèdes toi aussi ! Ne sois point jaloux et tout ce que je possède t’appartiendra et si je ne suis pas jaloux moi-même, ce que tu possèdes sera à moi. La jalousie produit la séparation ; l’union, tel est l’effet de la charité. […] De même, la main est le seul de tous les membres à travailler ; mais travaille-t-elle pour elle seule ? Elle le fait aussi pour l’œil. Ainsi, qu’on vienne à vouloir frapper, non pas la main, mais le visage, celle-ci dit-elle : « Je ne me remue point, puisque ce n’est pas moi qu’on veut blesser[5] » ? »

Cela signifiait : si vous essayez de faire passer le bien de la communauté avant votre affirmation personnelle, chaque charisme et chaque honneur qui y sont présents seront vôtres, de la même manière que dans une famille unie, le succès d’un membre fait le bonheur de tous. C’est pourquoi la charité est la « voie qui les dépasse toutes » (1 Co 12, 31) : elle multiplie les charismes, fait du charisme de l’un le charisme de tous. Je réalise que ce sont des choses faciles à dire, mais difficiles à mettre en pratique ; il est cependant beau de savoir qu’avec la grâce de Dieu, elles sont possibles et que certaines âmes les ont réalisées et les réalisent également pour nous dans l’Église.

Contempler la Trinité aide vraiment à vaincre « l’odieuse discorde du monde ». Le premier miracle que l’Esprit Saint opéra à la Pentecôte fut de faire des disciples « un même cœur » (Ac 1, 14), « un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32). Il est toujours prêt à répéter ce miracle, à transformer à chaque fois la dis-corde en con-corde. On peut être divisés dans l’esprit – en ce que chacun pense sur des questions doctrinales ou pastorales encore légitimement débattues dans l’Église – mais jamais divisés dans le cœur : In dubiis libertas, in omnibus vero caritas. Cela signifie imiter l’unité de la Trinité qui est, en effet, « unité dans la diversité ».

Entrer dans la Trinité

 

Il y a quelque chose que nous pouvons faire à l’égard de la Trinité de plus heureux encore que la contempler et l’imiter : c’est d’entrer en elle ! Nous ne pouvons pas embrasser l’océan, mais nous pouvons y entrer ; nous ne pouvons pas embrasser le mystère de la Trinité avec notre esprit, mais nous pouvons y entrer !

Le Christ nous a laissé un moyen concret pour le faire, l’Eucharistie. Dans l’icône de Roublev, les trois anges sont disposés en cercle autour d’une table ; sur cette table, il y a une coupe et dans la coupe, on entrevoit un agneau. On ne pouvait dire de manière plus simple et plus efficace que la Trinité nous donne rendez-vous chaque jour dans l’Eucharistie. Le banquet d’Abraham au chêne de Mambré représente ce banquet. La visite des Trois à Abraham se renouvelle pour nous chaque fois que nous nous approchons de la communion.

Là aussi, c’est-à-dire à propos de l’Eucharistie, la doctrine de la péricorèse trinitaire nous illumine. Elle nous dit que là où il y a une personne de la Trinité, il y a aussi les deux autres, unies de manière inséparable. Au moment de la communion se réalise au sens strict la parole du Christ : « Moi en eux et toi en moi » ; « Qui me voit, voit le Père » (cf. Jn 14, 9) ; qui me reçoit, reçoit le Père. Nous n’arriverons jamais à estimer à sa juste valeur la grâce qui nous est offerte. Compagnons de la Trinité !

Saint Cyrille d’Alexandrie a formulé avec sa rigueur théologique habituelle cette vérité qui relie de manière indissoluble Trinité et Eucharistie. Il dit : « Nous sommes consommés dans l’unité avec Dieu le Père par le Christ. Recevant en nous en effet corporellement et spirituellement ce que le Fils est par nature, nous participons et nous nous unissons à toute la nature suprême[6]. »

La même personne dont j’ai partagé le témoignage au début me confiait, en une autre occasion, une expérience qu’elle a faite plus tard de la Trinité. Je me permets de partager celle-ci aussi parce qu’elle nous dit que l’Eglise n’est pas seulement ce que les gens voient ou disent d’elle. Elle disait :

« L’autre soir, l’Esprit m’a introduite dans le mystère de l’amour trinitaire. Le passionnant échange de donner et de recevoir s’est également opéré à travers moi : du Christ à qui j’étais unie, vers le Père et du Père vers le Fils. Mais comment exprimer l’inexprimable ? Je ne voyais rien, mais c’était bien davantage que de voir et mes paroles sont impuissantes à traduire cet échange dans la jubilation, qui se répondait, se pressait, se recevait et se donnait. Et de cet échange coulait une vie intense de l’Un à l’Autre, comme le lait tiède qui coule du sein de la maman à la bouche de l’enfant attaché à ce bien-être. Et j’étais cet enfant, c’était toute la création qui participe à la vie, au Royaume, à la gloire, ayant été régénérée par le Christ. Ô Sainte et vivante Trinité ! Je suis restée comme en dehors de moi pendant deux ou trois jours et, encore aujourd’hui, cette expérience reste profondément imprimée en moi. »

La Trinité n’est pas seulement un mystère et un article de notre foi, c’est une réalité vivante et palpitante. Comme je le disais en commençant, le Dieu vivant de la Bible que nous recherchons n’est autre que la Trinité vivante. Que l’Esprit nous y introduise nous aussi et nous fasse goûter sa douce compagnie.

Traduction de l’Italien de Cathy Brenti

NOTES

[1] H. de Lubac, Histoire et Esprit, Aubier, Paris 1950, ch. 5.

[2] Je reproduis ici en partie ce que j’ai écrit dans mon livre Contempler la Trinité, Editions des Béatitudes, 2006.

[3] Saint Thomas, Somma teologica I-IIae , q. 26,a.3.

[4] Cf. Ps. Cyrille d’Alexandrie, De Trinitate, 23 ; PG 77 1164B ; saint Jean Damascène, De fide orthodoxa, 3, 7.

[5] Saint Augustin, Traité sur Jean, 32, 8.

[6] Saint Cyrille d’Alexandrie, Commentaire de Jean, XI, 12 (PG 74, 564).






Première méditation de carême 2019
« HEUREUX LES CŒURS PURS, CAR ILS VERRONT DIEU »

Première prédication, Carême 2019

Poursuivant la réflexion commencée au cours de l’Avent dernier sur le verset du psaume : « Mon âme a soif du Dieu vivant » (Ps 42, 2), dans cette première prédication du Carême, je voudrais méditer avec vous sur la condition essentielle requise pour « voir » Dieu. Pour Jésus, c’est la pureté de cœur. « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8), dit-il dans l’une de ses Béatitudes.

Nous savons que pur et pureté ont dans la Bible, comme du reste dans le langage commun, un sens très étendu. L’Évangile insiste particulièrement sur deux domaines, la rectitude des intentions et la pureté des mœurs. À la pureté des intentions s’oppose l’hypocrisie, à la pureté des mœurs s’oppose l’abus de la sexualité.

Dans le domaine moral, le mot « pureté » fait généralement référence à un certain comportement dans la sphère de la sexualité, marqué par l’exigence de respecter la volonté du Créateur et la finalité intrinsèque de la sexualité elle-même. Nous ne pouvons entrer en contact avec Dieu, qui est esprit, autrement que par notre esprit. Mais le désordre ou, pire, les aberrations dans ce domaine ont pour effet – comme chacun sait – d’obscurcir l’intelligence. C’est comme lorsque quelqu’un remue les pieds dans un étang : il soulève la boue qui est au fond et elle trouble toute l’eau. Dieu est lumière et cette personne « déteste la lumière ».

Le péché d’impureté empêche de voir le visage de Dieu, ou, s’il le laisse voir, il le fait voir tout déformé. Il fait de Dieu, non pas l’ami, l’allié et le père, mais l’adversaire, l’ennemi. L’homme charnel est rempli de concupiscence, il désire le choses des autres et la femme des autres. Dieu lui apparaît comme celui qui barre la route à ses mauvais désirs par ses péremptoires « Tu dois ! », « Tu ne dois pas ! » Le péché suscite dans le cœur de l’homme une rancœur sourde contre Dieu, au point que – si cela dépendait de lui – il choisirait que Dieu n’existât pas du tout.

Aujourd’hui, cependant, plutôt que sur la pureté des mœurs, je voudrais insister sur l’autre sens de l’expression « cœurs purs », c’est-à-dire sur la pureté ou la droiture des intentions, en pratique sur la vertu contraire à l’hypocrisie. En ce sens, le temps liturgique que nous vivons peut nous orienter. Nous avons commencé le Carême, le mercredi des Cendres, en réentendant les avertissements de Jésus :

« Quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner la trompette devant toi, comme les hypocrites […] quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites […] Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites. » (Mt 6, 1-18)

Il est surprenant de constater à quel point le péché d’hypocrisie – celui que Jésus dénonce le plus dans les évangiles – entre peu dans nos examens de conscience ordinaires. N’ayant de mon côté trouvé dans aucun d’entre eux la question : « Ai-je été hypocrite ? », j’ai dû me la poser moi-même et j’ai rarement pu passer à la question suivante indemne. Le plus grand acte d’hypocrisie serait de cacher sa propre hypocrisie. Se la cacher à soi-même et aux autres, parce qu’à Dieu, c’est impossible. L’hypocrisie est en grande partie vaincue dès qu’on la reconnaît. Et c’est ce que nous nous proposons de faire dans cette méditation, de reconnaître la part d’hypocrisie, plus ou moins consciente, qu’il y a dans nos actions.

L’homme – a écrit Pascal – a deux vies : l’une est la vie réelle, l’autre est la vie imaginaire qu’il pense vivre dans l’opinion des gens. Nous travaillons sans cesse à embellir et à préserver notre être imaginaire et nous négligeons notre être véritable. Si nous possédons une vertu ou un mérite quelconque, nous prenons bien soin de le faire savoir, d’une manière ou d’une autre, pour enrichir notre être imaginaire de telle vertu ou de tel mérite, jusqu’au point d’être des lâches, pourvu de paraître vaillants et même de donner la vie, pourvu que les gens en parlent[1].

Essayons de découvrir l’origine et la signification du terme hypocrisie. Le mot vient du langage théâtral. A l’origine, il signifiait simplement réciter, représenter sur la scène. L’élément intrinsèque de mensonge qu’il y a dans toute représentation théâtrale, malgré la haute valeur morale et artistique qu’on peut lui reconnaître, n’échappait pas aux anciens. D’où le jugement négatif qu’on portait sur le métier d’acteur, réservé, à certaines époques, aux esclaves et même interdit par les apologistes chrétiens. La douleur et la joie qui y sont représentées ne sont ni la vraie douleur ni la vraie joie, mais l’apparence, l’affectation. Les mots et les attitudes extérieures ne correspondent pas à la réalité intime des sentiments. Ce qui est sur le visage n’est pas ce qui est dans le cœur.

Nous employons le mot fiction dans un sens neutre ou même positif (c’est un genre littéraire et de spectacle très à la mode de nos jours !) ; les anciens lui donnaient le sens qu’il a réellement, celui de fiction. Ce qui était négatif dans la fiction scénique est passé dans le mot hypocrisie. Ce mot, initialement neutre, est devenu un mot exclusivement négatif, un des rares mots ayant des sens tout à fait et uniquement négatifs. Il y a ceux qui se vantent d’être orgueilleux ou libertin, mais personne ne se vantera jamais d’être hypocrite.

L’origine du terme nous met sur la piste pour découvrir la nature de l’hypocrisie, qui est de faire de la vie un théâtre dans lequel on récite pour un public ; d’endosser un masque, de cesser d’être une personne pour devenir un personnage. Le personnage n’est rien d’autre que la corruption de la personne. La personne est un visage, le personnage un masque. La personne est nudité radicale, le personnage est tout vêtement. La personne aime l’authenticité et ce qui est essentiel, le personnage vit de fiction et d’artifices. La personne obéit à ses propres convictions, le personnage obéit à un script. La personne est humble et légère, le personnage est lourd et encombrant.

Cette tendance innée de l’homme est fortement accrue par la culture actuelle dominée par l’image. Cinéma, télévision, internet, tout repose désormais principalement sur l’image. Descartes déclarait : « Cogito ergo sum », je pense donc je suis ; mais aujourd’hui, on a tendance à remplacer cette expression par « j’apparais, donc je suis ». Un moraliste célèbre a défini l’hypocrisie comme étant « un hommage que le vice rend à la vertu[2] ». Cela mine principalement les personnes pieuses et religieuses. Un rabbin du temps du Christ disait que 90% de l’hypocrisie du monde se trouvait à Jérusalem[3]. La raison en est simple : là où on estime le plus les valeurs de l’esprit, de la piété et de la vertu, là aussi la tentation de faire semblant d’en être pourvu pour ne pas en paraître privé sera plus forte.

Un danger provient également de la multitude de rites que les personnes pieuses ont l’habitude d’accomplir et des prescriptions qu’elles se sont engagées à observer. S’ils ne sont pas accompagnés d’un effort continu pour y insérer une âme, par amour pour Dieu et pour le prochain, ces rites deviennent des coquilles vides. « Ces choses – dit saint Paul en parlant de certains rites et ordonnances externes – ont des airs de sagesse, de religion personnelle, d’humilité et de rigueur pour le corps, mais ne sont d’aucune valeur pour maîtriser la chair. » (Col 2, 23) Dans ce cas, les gens conservent, dit l’Apôtre, « l’apparence de la piété, tout en renonçant à leur force intérieure » (2 Tim 3, 5).

Lorsque l’hypocrisie devient chronique, elle crée, autant dans le mariage que dans la vie consacrée, comme une « double vie » : l’une publique, claire, l’autre cachée ; et souvent une vie diurne, l’autre nocturne. C’est l’état spirituel le plus dangereux pour l’âme, d’où il devient très difficile de sortir, à moins que quelque chose n’intervienne de l’extérieur pour briser le mur à l’intérieur duquel on s’est enfermé. C’est ce que Jésus décrit avec l’image des sépulcres blanchis :

« Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis à la chaux : à l’extérieur ils ont une belle apparence, mais l’intérieur est rempli d’ossements et de toutes sortes de choses impures. C’est ainsi que vous, à l’extérieur, pour les gens, vous avez l’apparence d’hommes justes, mais à l’intérieur vous êtes pleins d’hypocrisie et de mal. » (Mt 23, 27-28)

Si nous nous demandons pourquoi l’hypocrisie est tellement en abomination devant Dieu, la réponse est claire. L’hypocrisie est mensonge. Elle cache la vérité. De plus, dans l’hypocrisie, l’homme décline Dieu, le met à la deuxième place, plaçant les créatures, le public en premier. C’est comme si en présence du roi, on lui tournait le dos pour ne prêter son attention qu’aux domestiques. « Les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » (1 Sam 16, 7) ; donc cultiver l’apparence plus que le cœur signifie automatiquement donner plus d’importance à l’homme qu’à Dieu.

L’hypocrisie est donc essentiellement un manque de foi, une forme d’idolâtrie en ce sens qu’elle met les créatures à la place du Créateur. Jésus en conclut que c’est à cause d’elle que ses ennemis refusent de croire en lui : « Comment pourriez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ? » (Jn 5, 44) L’hypocrisie manque aussi de charité envers les autres, car elle a tendance à n’en faire que de simples admirateurs. Elle ne leur reconnaît pas leur dignité, mais ne les considère qu’en fonction de sa propre image. Nombre de spectateurs et rien de plus.

Une forme dérivée de l’hypocrisie est la duplicité ou la fausseté. Avec l’hypocrisie, on essaie de mentir à Dieu ; avec la duplicité en pensées et en paroles, nous essayons de mentir aux hommes. La duplicité, c’est de dire une chose en en pensant une autre ; c’est de dire du bien d’une personne en sa présence et d’en dire du mal dès qu’elle a le dos tourné.

Le jugement du Christ sur l’hypocrisie est comme une épée flamboyante : « Receperunt mercedem suam » : « ils ont reçu leur récompense[4] ». Ils ont signé un reçu, ils ne peuvent rien attendre d’autre. Une récompense, en outre, illusoire et contre-productive même au niveau humain, tant est vrai le dicton : « La gloire fuit ceux qui la cherchent et elle poursuit ceux qui la fuient ».

Il est clair que notre victoire sur l’hypocrisie ne sera jamais une victoire du premier coup. À moins d’avoir atteint un très haut niveau de perfection, nous ne pouvons éviter d’avoir instinctivement le désir de paraître sous un bon éclairage, de faire bonne impression, de plaire aux autres. Notre arme est la rectification de l’intention. On atteint la droiture d’intention par la rectification constante et quotidienne de notre intention. L’intention de la volonté – pas le sentiment naturel – est ce qui fait la différence aux yeux de Dieu.

Si l’hypocrisie consiste à montrer aussi le bien qu’on ne fait pas, un remède efficace pour contrer cette tendance est de cacher aussi le bien qu’on fait. Privilégier ces gestes cachés qu’aucun regard terrestre ne gâchera et qui conserveront tout leur parfum pour Dieu. « Dieu se complaît bien plus », dit saint Jean de la Croix, « à de petites œuvres, faites dans le secret et la solitude, sans désir d’être vu, qu’à une multitude de grandes œuvres, faites avec le désir du regard des hommes. » Et encore : « Une œuvre faite purement et tout entière pour Dieu par un cœur pur, rend parfait dans une âme le règne de Dieu[5] ».

Jésus recommande vivement cet exercice : « Prie en secret… jeûne en secret, fais l’aumône en secret et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (cf. Mt 6, 4-18). Voilà des délicatesses envers Dieu qui tonifient l’âme. Il ne s’agit pas d’en faire une règle fixe. Jésus dit aussi : « Que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 16). Il s’agit de distinguer quand il est bon que les autres voient et quand il vaut mieux qu’ils ne voient pas.

À la fin d’une description de l’hypocrisie, la pire des choses est de s’en servir pour juger les autres, pour dénoncer l’hypocrisie qui nous entoure. C’est précisément à ceux-là que Jésus applique le titre d’hypocrites : « Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère. » (Mt 7, 5) Ici, c’est vraiment le cas de dire : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » (Jn 8, 7) Qui peut se vanter d’être exempt de toute forme d’hypocrisie ? de ne pas être un peu un sépulcre blanchi, différent à l’intérieur de ce qu’il apparaît à l’extérieur ? Peut-être seuls Jésus et la Vierge ont été exemptés, de manière stable et absolue, de toute forme d’hypocrisie. Ce qui est réconfortant, c’est que dès que l’on dit : « j’ai été hypocrite », l’hypocrisie est vaincue.

« Si ton œil est simple »

La parole de Dieu ne se limite pas à condamner le vice de l’hypocrisie ; elle nous pousse également à cultiver la vertu opposée qui est la simplicité. « La lampe du corps, c’est l’œil. Donc, si ton œil est limpide, ton corps tout entier sera dans la lumière. » (Mt 6, 22) Le mot « simplicité » peut avoir – et a toujours – le sens négatif de crédulité, ingénuité, superficialité et imprudence. Jésus veille bien à exclure ce sens ; à la recommandation : « Soyez candides comme les colombes », il fait suivre l’invitation à être « prudents comme des serpents ». (Mt 10, 16)

Saint Paul reprend et applique l’enseignement évangélique de la simplicité à la vie de la communauté chrétienne. Dans sa Lettre aux Romains, il écrit : « Que celui qui donne le fasse sans calcul » (Rm 12, 8). Il parle d’abord de ceux qui dans la communauté sont préposés aux œuvres de charité, mais la recommandation s’applique à tous : non seulement à celui qui donne de son argent, mais aussi à qui donne de son temps, de son travail. L’idée est de ne pas faire peser ce que l’on fait pour les autres. Alessandro Manzoni, qui dans son roman « Les fiancés » a si bien incarné l’esprit de l’Evangile, a une scène très délicate à cet égard :

Le bon tailleur du village « Ici s’interrompit de lui-même, comme surpris par une pensée. Il resta un moment immobile, puis il fit un plat de chacun des mets qui se trouvaient sur la table, y joignit un pain, mit le plat dans une serviette, et, le tenant par les quatre coins, il dit à l’aînée de ses petites filles : « Prends ceci. » Il lui mit dans l’autre main une bouteille de vin et ajouta : « Va ici près, chez Marie la veuve ; laisse-lui cela, et dis-lui que c’est pour se régaler un peu avec ses enfants ; mais avec bonnes manières ; que tu n’aies pas l’air de lui faire l’aumône[6]« . »

L’apôtre Paul parle aussi de simplicité dans un autre contexte qui nous intéresse particulièrement parce qu’il se rapporte à Pâques. Il écrit aux Corinthiens : « Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité. » (1 Co 5, 7-8)

La fête que l’Apôtre invite à célébrer n’est pas n’importe quelle fête, mais la fête par excellence, la seule fête que le christianisme connaisse et célèbre au cours des trois premiers siècles de son histoire, à savoir Pâques. La veille de Pâques, le 13 Nisan, le rituel juif ordonnait à la maîtresse de maison de tout nettoyer à la lueur d’une bougie, en fouillant chaque recoin pour faire disparaître tout petit vestige de pain fermenté pour célébrer ainsi le lendemain la Pâque avec rien que du pain sans levain. Le ferment était en fait pour les Juifs synonyme de corruption, et le pain azyme, symbole de pureté, de nouveauté et d’intégrité. C’est en ce sens que Jésus appelle l’hypocrisie du levain, « le levain des pharisiens » (Lc 12, 1).

Saint Paul voit dans la pratique rituelle juive une métaphore grandiose de la vie chrétienne. Christ a été immolé ; il est la vraie Pâque que l’ancienne attendait ; il convient donc de fouiller la maison intérieure, le cœur, de se dépouiller de tout ce qui est vieux et corrompu pour devenir « une nouvelle pâte » ; de faire, même à l’intérieur de nous, le grand nettoyage de printemps. Le mot grec heilikrineia, traduit par « sincérité » ou « verité », contient l’idée de splendeur solaire (helios) et de test ou de jugement (krino) et signifie donc une transparence solaire, quelque chose qui a été testé contre la lumière et qui est pur.

La vertu de simplicité a le modèle le plus sublime auquel nous puissions penser, Dieu lui-même. Saint Augustin a écrit : « Dieu est Trinité, mais n’est point triple[7] ». Il est la simplicité même. La Trinité ne détruit pas la simplicité de Dieu, car la simplicité concerne la nature, et la nature de Dieu est une et simple. Saint Thomas rassemble fidèlement cet héritage, faisant de la simplicité le premier des attributs de Dieu[8].

La Bible exprime cette même vérité de manière concrète, à travers des images : « Dieu est lumière ; en lui, il n’y a pas de ténèbres. » (1 Jn 1, 5). L’absence de tout mélange est aussi l’une des multiples significations du titre divin Qadosh, Saint. Pure plénitude, pure simplicité. Le grand mystique sainte Catherine de Gênes désigne cet aspect de la nature divine – dont elle était amoureuse – par net, netteté, un terme qui indique tout à la fois pureté et entièreté, plénitude et homogénéité absolue. Dieu est « d’une seule pièce ». La simplicité de Dieu est « pure plénitude » ; pour lui, dit les Écritures, « rien n’y fut ajouté ni retranché » (Sir 42, 21). Comme c’est la plénitude totale, rien ne peut y être ajouté ; comme c’est une pureté totale, rien ne doit lui être enlevé. En nous, les deux choses ne sont jamais unies ; l’une contredit l’autre. On obtient notre pureté en retirant quelque chose, en nous purifiant, en « ôtant de ma vue vos actions mauvaises » (cf. Is 1, 16).

Toute action, même petite, si elle est menée avec une intention pure et simple, nous rend « à l’image et à la ressemblance de Dieu ». L’intention pure et simple rassemble les forces dispersées de l’âme, prépare l’esprit et l’unit à Dieu. Elle est le début, la fin et l’ornement de toutes les vertus. Tendant à Dieu seul et ne jugeant les choses que par rapport à lui, la simplicité rejette et éradique la dissimulation, l’hypocrisie et toute duplicité . Cette intention pure et droite est cet œil simple mentionné par Jésus dans l’Evangile, qui éclaire tout le corps, c’est-à-dire toute la vie et les actes de l’homme, et les garde immunes du péché.

La simplicité est l’une des conquêtes les plus ardues et les plus belles du chemin spirituel. La simplicité est le propre de celui qui a été purifié par un vrai repentir, parce qu’il est le résultat d’un détachement total de soi et de l’amour désintéressé pour le Christ. On y parvient progressivement, sans être découragé par les chutes, mais avec la ferme détermination de chercher Dieu pour lui-même et non pour nous-mêmes.

Je me permet, à la fin de cette méditation, de vous suggérer de chercher dans le psautier ou dans la liturgie des heures le psaume 139 ; de le réciter lentement et à plusieurs reprises, comme si nous le lisions pour la première fois, ou plutôt comme si nous le composions nous-mêmes ou comme si nous étions les premiers à le prononcer. Si l’hypocrisie et la duplicité consistent à rechercher le regard des hommes plus que celui de Dieu, nous trouverons là le remède le plus efficace. En récitant ce psaume, c’est comme si nous nous soumettions à une sorte de radiographie, comme si nous nous exposions aux rayons X. On s’y sent comme traversé de part en part par le regard de Dieu. Je me souviens toujours de ce que j’ai ressenti la première fois que je l’ai récité de cette façon. Il commence ainsi :

« Tu me scrutes, Seigneur, et tu sais !

Tu sais quand je m’assois, quand je me lève ;

de très loin, tu pénètres mes pensées.

Que je marche ou me repose, tu le vois,

tous mes chemins te sont familiers.

Avant qu’un mot ne parvienne à mes lèvres, déjà, Seigneur, tu le sais.

Où donc aller, loin de ton souffle ? où m’enfuir, loin de ta face ?

Je gravis les cieux : tu es là ; je descends chez les morts : te voici.

Je prends les ailes de l’aurore et me pose au-delà des mers :

même là, ta main me conduit, ta main droite me saisit.

J’avais dit : « Les ténèbres m’écrasent ! » mais la nuit devient lumière autour de moi.

Même la ténèbre pour toi n’est pas ténèbre, et la nuit comme le jour est lumière ! »

Ce qui est merveilleux est que cette prise de conscience d’être sous le regard de Dieu n’entraîne ni un sentiment de honte ni de malaise, comme si l’on se sentait observé et découvert dans ses pensées les plus secrètes ; au contraire, on est joyeux parce qu’on comprend que c’est le regard d’un père qui nous aime et nous veut parfaits comme il est parfait. Le psalmiste termine sa prière par un cri d’exultation :

« Scrute-moi, mon Dieu, tu sauras ma pensée,

éprouve-moi, tu connaîtras mon cœur.

Vois si je prends le chemin des idoles,

et conduis-moi sur le chemin d’éternité. »

Oui, Seigneur, vois si nous suivons un chemin de mensonge et guide-nous, en ce Carême, sur le chemin de la simplicité et de la transparence. Amen.

_______________________________________________

[1] Cf. B. Pascal, Pensées, 147.

[2] La Rochefoucauld, Maximes, 218.

[3] Cf. Starck-Billeberck, I, 718.

[4] Mt 6, 2.

[5] Saint Jean de la Croix, Maximes, 301 et 107.

[6] Alessandro Manzoni, Les fiancés, chapitre XXIV.

[7] Saint Augustin, De Trinitate, VI, 7.

[8] Saint Thomas d’Aquin, S. Th. 1, 3, 7.





suivant