Les exigences de l’amour et le commandement nouveau que Jésus a apporté au monde, « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé… » (Jn 19, 12) forment la trame de l’Évangile d’aujourd’hui et comme le couronnement des Béatitudes sur lesquelles nous avons médité dimanche dernier. Aujourd’hui le Christ nous parle: « Je vous le dis à vous qui m’écoutez: aimez… ». Sur le thème conducteur de l’amour s’articule tout le discours du Rédempteur qui rend manifeste la logique du Christ, logique qu’il n’est pas toujours facile de faire nôtre dans les situations concrètes de notre vie.
« Aimez » dit Jésus, mais l’amour dont il parle n’a ni les limites de la famille, ni celles du cercle des amis ou des personnes qui sont agréables. L’amour dont nous parle le Seigneur a le goût du défi: « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent », un amour qui n’est pas seulement un sentiment mais qui s’accomplit dans des gestes concrets: « Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent… Priez pour ceux qui vous calomnient… A celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue… Donne à quiconque te demande… et à qui prend ton bien, ne le réclame pas. » Un amour qui est donc sans limite mais qui n’est pas absurde parce que cette façon d’aimer est celle de Dieu lui-même qui s’est rendu visible dans son fils Jésus. Si en effet nous contemplons la passion du Christ, nous voyons comme lui aussi voit, nous entrevoyons que dans sa passion, le Christ met en pratique les paroles qu’il nous adresse aujourd’hui: paroles d’offrande, d’amour et de pardon envers le monde qui est en train de le condamner à mort. Comme Jésus, prions pour les bourreaux, offrons notre joue, ouvrons la porte du pardon comme lui qui a ouvert la porte du paradis à un voleur.
Jésus est toujours celui qui donne et qui se donne. Le chrétien est aussi appelé à faire de même, guidé par la règle d’or: « Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. »
Et gardons à l’esprit que l’amour de l’ennemi est le sommet de l’amour du prochain. L’amour de l’ennemi en effet met en évidence – comme aucune autre forme d’amour ne le fait – les deux caractéristiques profondes de tout authentique amour évangélique. Avant tout, l’aspiration à l’universalité: dans l’amour de l’ennemi, la figure du « prochain » s’élargit jusqu’à inclure aussi « le plus lointain »: et qui est plus lointain que notre ennemi? Et puis la caractéristique de la gratuité qui est l’âme de tout amour vrai.
Nous devons garder à l’esprit que la figure de l’ennemi dont nous parle saint Luc est, pour ainsi dire, quotidienne, normale: il ne s’agit pas du persécuteur mais plus simplement de celui qui parle mal de nous, qui nous déteste et nous maltraite. Les exemples concrets sont nombreux et vont au delà du stricte cadre de l’ennemi: il s’agit en effet non seulement de celui qui déteste, agresse, vole mais aussi de celui qui demande un prêt sans avoir après la possibilité de le rendre. Saint Luc est particulièrement attentif à souligner la gratuité de l’amour.
Les motivations qui justifient d’aimer son ennemi sont doubles: se distinguer des pécheurs et agir en enfant du Très-Haut. Il s’agit de se comporter comme Dieu lui-même, « bienveillant envers les ingrats et les méchants ». L’adjectif « bienveillant » en grec « …. (chrestos) » dit l’amour attentif, accueillant, doux qui ne fait pas peser ce qu’il donne. Et « ingrat » en grec « … (acharistos) » souligne une fois de plus l’absence de toute prétention à la réciprocité. On n’aime pas ce qui est lointain pour qu’il se rapproche. On l’aime parce qu’on veut étendre jusqu’à lui la bienveillance de Dieu. Même si cela peut nous sembler paradoxale, éduquons en nous la capacité d’aimer l’autre sans mérite de sa part, en nous rappelant que Dieu nous a aimés depuis toute éternité et donc bien avant déjà notre naissance. Dieu nous a donc aimés d’un amour éternel et continue à nous aimer d’un amour fidèle, non par notre mérite mais par amour pur et désintéressé. Il n’avait pas besoin de nous mais il nous a créés par pur amour dans le but de nous rendre heureux comme il l’est lui-même.
2°) Apprendre la logique de Dieu
La logique de Dieu bouleverse radicalement notre logique. Aimer ses ennemis et leur pardonner est le commandement le plus scandaleux, le plus incompréhensible et le plus absurde, tant pour les disciples de Jésus d’il y a deux mille ans que pour nous aujourd’hui. On nous demande d’agir non selon notre instinct d’homme mais selon Dieu, comme Dieu. Et « comme Dieu » signifie être miséricordieux. Celui qui se venge veut une victoire pour lui-même. Celui qui pardonne donne la possibilité à l’autre de vaincre c’est à dire de s’ouvrir à la vie de Dieu.
La logique de Dieu est toujours « autre » par rapport à la nôtre, comme Dieu le révèle lui-même par la bouche du prophète Isaïe: « Vos pensées ne sont pas mes pensées et vos chemins ne sont pas mes chemins » (Is 55, 8). C’est pourquoi suivre le Seigneur demande toujours à l’homme une profonde conversion, un changement dans la façon de penser et de vivre, une ouverture du cœur pour se laisser illuminer et transformer intérieurement. Une caractéristique essentielle qui différencie l’homme de Dieu est l’orgueil: il n’y a pas d’orgueil en Dieu parce qu’il est parfaite plénitude et entièrement tourné à aimer et donner la vie; en revanche chez nous les hommes, l’orgueil est intimement enraciné et demande une vigilance et une purification constantes. Nous qui sommes petits, nous aspirons à paraître grands, à être les premiers, alors que Dieu ne craint pas de s’abaisser et de se faire le dernier. La Vierge Marie est en parfaite « syntonie » avec Dieu: invoquons-la avec confiance et imitons-la avec générosité, en suivant fidèlement Jésus avec elle sur la voie de l’amour et de l’humilité.
La logique de Dieu n’est pas inhumaine, au contraire elle fait fleurir notre humanité. « Nous ne devons donc pas avoir peur d’assumer la logique de Dieu même si c’est la logique de la Croix, qui n’est pas d’abord celle de la douleur et de la mort, mais celle de l’amour et du don de soi qui apporte la vie » (Pape François).
La logique de Dieu est différente de la nôtre. Même sa toute-puissance est différente: elle ne s’exprime pas comme une force automatique ou arbitraire mais elle se caractérise par une liberté amoureuse et paternelle. En réalité Dieu, en créant des créatures libres, en donnant la liberté, a renoncé à une part de son pouvoir en laissant le pouvoir de notre liberté. Si nous assumons la logique de Dieu, nous utiliserons notre pouvoir ni dans la violence, ni dans la destruction mais dans l’amour, dans la miséricorde et dans le pardon. Cette façon d’agir n’est faible seulement qu’en apparence parce qu’en réalité « seul celui qui est vraiment puissant peut supporter le mal et faire preuve de compassion; seul celui qui est vraiment puissant peut exercer pleinement la force de l’amour. Et Dieu, à qui toutes choses appartiennent parce que tout a été fait par Lui, révèle sa force en aimant tout et tous, dans une attente patiente de notre conversion, à nous, les hommes, qu’il désire avoir comme fils » (Benoît XVI).
« La logique de Dieu est partage et miséricorde ; elle ne raisonne pas avec des récompenses ou des châtiments mais elle accueille tous ceux qui demandent miséricorde et pardon, pour que tous redeviennent des frères » (Pape François).
Si nous apprenons la logique de Dieu, nous comprenons aussi ce qu’est la virginité qui est imitation du Christ, Verbe de Dieu. Elle est la forme la plus haute de l’identification à l’humanité du Rédempteur. Jésus a vécu une complète dépendance amoureuse au Père. Le Fils et le Père sont une seule chose, le Fils fait ce que le Père lui dit, ce qui plaît au Père (Cf Jn 8, 28-29; 10, 30; 14, 31). C’est d’abord cela la virginité: vivre entièrement pour Dieu, participer à sa volonté, consacrer toute son énergie à l’édification de son royaume dans le monde.
Les vierges consacrées nous donnent un exemple de vie vécue dans la logique de la virginité. Dans un temps comme le nôtre, si dense d’érotisme et de liberté sexuelle, réfléchir sur la virginité consacrée peut sembler incompréhensible. Aujourd’hui, à l’égard de la virginité, peut-être plus que de la contestation, il y a beaucoup de confusion, ainsi qu’un manque de foi et de courage à proposer la beauté et la fécondité de ce choix de vie chrétien. La virginité consacrée est un don, un charisme, une grâce pour celle qui, en vue du Royaume, instaure un rapport personnel et exclusif avec le Christ, décidant radicalement de ne rien posséder, pas même son propre corps. La virginité consacrée, vécue dans l’Église locale, se nourrit de l’amour, il n’y a pas d’autre explication logique ou rationnelle.
L’unique joie de la vierge sera toujours le Christ. Les vierges consacrées sont donc appelées à vivre leur vocation en témoignant que la virginité chrétienne est le signe manifeste dans le monde du royaume futur parce que sa présence révèle la relativité des biens matériels et le caractère transitoire du monde lui-même. En ce sens, comme le célibat du prophète Jérémie, elle est prophétie de la fin imminente, mais en même temps, en vertu du lien conjugal avec le Christ, elle annonce aussi le début de la vie du monde future, le nouveau monde selon l’Esprit. Le signe ainsi, comme cela arrive dans la vision biblique, n’est pas un point de repère purement conventionnel ou la pâle image d’une réalité lointaine mais la réalité elle-même dans le commencement de sa manifestation. Dans le signe est contenue, même si encore cachée, la réalité future.
La virginité consacrée se situe donc à l’horizon d’une conjugalité qui n’est pas théogamique ( c’est à dire de mariage avec la divinité) mais théologale c’est à dire baptismale parce qu’elle concerne l’amour conjugal du Christ pour l’Église (Ep 5, 25-26). Il s’agit d’une réalité salvifique surnaturelle et pas seulement humaine, qui ne peut pas être expliquée par la logique de la raison mais par la foi parce que – comme le rappelle l’Écriture – ton Époux est ton Créateur (Is 54, 5). Elle est une des grandes œuvres de l’ordre nouveau inauguré avec la Pâque du Christ et l’effusion de l’Esprit Saint, expérience difficile à comprendre pour l’homme charnel et compréhensible seulement à qui se laisse instruire par l’Esprit de Dieu (cf 1 Cor 2, 12-13) (Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, Instruction sur l’Ordo Virginum Ecclesiae Sponsae Imago, n. 17).
Lecture Patristique
Saint Maxime, le Confesseur: Centuries sur la Charité
En dehors de l’amour, tout est vain
L’amour de Dieu est une excellente disposition de l’âme qui lui fait estimer plus que tout la connaissance de Dieu. Et il est impossible de parvenir à la possession habituelle de cet amour si l’on demeure attaché à n’importe quel bien terrestre.
Celui qui aime Dieu estime sa connaissance plus que toutes ses créatures et, dans son désir, il ne cesse de la poursuivre.
Puisque tout ce qui existe n’est créé que par Dieu et pour Dieu, et puisque Dieu est supérieur à ce qui a été créé par lui, l’homme qui abandonne Dieu, l’être incomparablement meilleur, pour s’adonner à ce qui est en dessous de lui, celui-là montre qu’il estime les créatures de Dieu plus que Dieu même.
Celui qui m’aime, dit le Seigneur, restera fidèle à mes commandements. Et mon commandement, dit-il, c’est que vous vous aimiez les uns les autres. Donc celui qui n’aime pas son prochain ne reste pas fidèle au commandement. Et celui qui ne reste pas fidèle au commandement ne peut pas aimer le Seigneur.
Heureux l’homme capable d’aimer tous les hommes également.
Celui qui aime Dieu aime aussi pleinement son prochain. Un tel homme ne peut garder ses richesses, mais il les répartit à la manière de Dieu, en les donnant à chacun de ceux qui en ont besoin.
Celui qui fait l’aumône à l’imitation de Dieu ne fait aucune différence entre bon et méchant, juste et injuste, lorsqu’ils sont dans la nécessité il distribue également à tous, selon leurs besoins, même s’il estime le vertueux, à cause de sa bonne intention, plus que le méchant.
Non seulement l’amour se manifeste en distribuant les richesses, mais bien davantage en distribuant la parole de Dieu et en se mettant personnellement au service d’autrui.
Celui qui a réellement renoncé aux biens de ce monde et se fait serviteur de son prochain sincèrement, par amour, bientôt délivré de toute passion, devient participant de l’amour et de la connaissance divines.
Celui qui possède en soi l’amour divin n’a aucune peine à suivre de près le Seigneur son Dieu, selon Jérémie, mais supporte généreusement labeur, injures et mauvais traitements, sans vouloir aucun mal à personne.
Ne dites pas, conseille Jérémie : Nous sommes le temple du Seigneur. Quant à toi, ne dis pas : La foi seule en notre Seigneur Jésus Christ peut me sauver, car cela est impossible si, par tes œuvres, tu n’acquiers pas l’amour envers lui. Croire seulement ? Mais les démons ont la foi, et ils tremblent !
L’œuvre de l’amour, c’est d’être disposé envers le prochain à la bienfaisance, à la patience, à l’endurance ; et c’est d’employer ses biens selon la droite raison.
Ce jour-là, comme aujourd’hui, le Christ nous invite à faire en sorte que les béatitudes guident notre vie. A cet égard, il faut rappeler cet aspect fondamental de la vie chrétienne : la vie morale est la conséquence d’une rencontre et d’une appartenance à Dieu-Amour, il ne s’agit pas d’un moralisme stérile et pharisien. Jésus nous demande d’être miséricordieux car le Père est miséricordieux : notre agir est la conséquence de la rencontre que nous avons faite avec Jésus, le Rédempteur.
Dans l’Evangile d’aujourd’hui, le Christ continue son enseignement sur la miséricorde avec trois courtes paraboles et une comparaison entre le disciple et le maître.
La parabole de l’aveugle qui guide un autre aveugle est la plus courte des paraboles, elle prend une ligne : « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? (Lc 6, 39). Elle semble être destinée aux animateurs de la communauté qui pensent être les détenteurs de la vérité, et être, par conséquent, supérieurs aux autres et donc, ils ne pratiquent pas la miséricorde. Pour cette raison, ils sont des guides aveugles parce qu’ils ne savent pas distinguer l’inspiration de l’Esprit Saint de l’impulsion obscure du mal. Celui qui pense qu’il y a un chemin supérieur à celui de la miséricorde est aveugle. Je pense que, dans ce cas-là, on peut interpréter « aveugle » non pas comme « personne non-voyante du point de vue physique », mais comme personne qui ne sait pas d’où elle vient et où elle va. Il s’agit d’un aveugle spirituel qui ne se connait pas lui-même, ni Dieu, ni les autres, car Dieu est miséricorde.
Qu’advient-il de ceux qui veulent essayer des voies supérieures à celles de Dieu ? Ils tombent dans la fosse de la mort, car il n’y a pas de vie loin de la miséricorde de Dieu. Vouloir diriger les autres peut sembler être un geste d’amour, mais quand on est aveugle et qu’on prétend être un guide, ce n’est pas de l’amour véritable, c’est de l’égoïsme pur qui mène au gouffre.
Au verset 40 du chapitre 6 de l’Évangile de Luc, le Christ continue son discours en disant : « Le disciple n’est pas au-dessus du maître » (Lc 6, 40). C’est comme s’il affirmait : « si quelqu’un pense faire quelque chose de mieux que ce que j’ai fait, alors que je suis le Maître, il se trompe ». Pour être de bons disciples chrétiens, « il suffit » d’être comme lui : d’humbles opérateurs de la miséricorde. La présomption, entre autres, est un signe de stupidité.
Il continue, ensuite, jusqu’aux vv.41 et 42, et cela vaut la peine de les relire : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que tu ne remarques pas la poutre qui est dans ton propre œil ? Comment peux-tu dire à ton frère : « Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil, alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère ». De cette manière, le Rédempteur nous dit qui sont les mauvais maîtres : ce sont les aveugles à la miséricorde, les présomptueux qui sont alors des juges impitoyables avec les autres. Ils sont gentils avec eux-mêmes et regardent toutes les pailles dans les yeux des autres et ne réalisent pas qu’ils ont une poutre dans leurs yeux. Essayez d’imaginer un homme avec une poutre dans les yeux. Essayez de mettre une poutre dans les yeux. Vous êtes mort. Cela veut dire que celui qui juge sans utiliser la miséricorde est mort. Celui qui est là pour être pinailleur avec l’autre, pour regarder toutes les pailles dans l’œil des autres est mort dans le cœur.
À ce propos, saint Cyrille d’Alexandrie commente : « Jésus nous convainc avec des arguments irréfutables pour ne pas vouloir juger les autres et examiner nos manques. En effet, c’est Lui qui guérit ceux qui ont le cœur contrit et nous libère des maladies spirituelles. En fait, si les péchés qui nous accablent sont plus grands et plus sérieux que ceux des autres, pourquoi les réprimandons-nous sans nous soucier de nos péchés ? Tous ceux qui veulent vivre dans la piété et en particulier ceux qui ont la tâche d’éduquer les autres tireront avantage de ce commandement du Christ. S’ils sont vertueux et tempérés, et s’ils donnent l’exemple de la vie évangélique à travers leurs actes, ils réprimanderont gentiment ceux qui n’ont pas décidé de faire la même chose, en leur rappelant qu’ils doivent prendre les modes de vie conformes aux vertus des maîtres pour modèles. » (Commentaire sur l’évangile de Luc 6, PG 72, 604)
En bref, dans la parabole de la paille dans les yeux du frère, Jésus nous demande une attitude qui nous permette de rencontrer l’autre avec une totale ouverture afin que nos relations avec Dieu soient établies avec Lui avec la confiance des enfants. Par conséquent, nous jugeons non pas pour punir mais pour partager, pour nous corriger fraternellement nous-mêmes en vue d’aller vers le Christ et nous greffer sur Lui, Arbre de vie.
2) Le bon arbre. Un Amour sans conditions, celle-ci est la loi de Dieu
Avec la parabole de l’arbre qui donne de bons fruits, Jésus nous fait savoir que croire vraiment en lui veut dire pratiquer le bien envers autrui et non l’égoïsme. Par contre, la personne qui ne s’engage pas à l’imiter, aura des difficultés à faire le bien car son cœur est stérile.
En conclusion, on peut dire : personne ne sera jugé sur la base des règles qui lui sont imposées de l’extérieur mais par ce qui arrive dans le cœur de cette personne. Il faut se convertir, cela comporte le bouleversement de son propre cœur, une conversion de l’esprit.
L’apôtre Jacques appelle la loi de Dieu « loi de liberté » (Jc 2, 11-12). Cet apôtre nous invite à parler et à agir comme des personnes qui doivent être jugées selon la loi de la liberté.
La loi de l’amour est une loi de liberté. C’est celle des « liberi » qui veut aussi dire « fils » en latin parce que, dans la conception de la famille du monde romain de cette époque-là, les « liberi » sont la partie de la famille qui s’oppose aux esclaves. Les « liberi » sont fils. Notre loi est celle des fils. Et quelle est la loi des fils ? La loi de liberté, loi des fils, veut dire loi d’amour parce qu’en ayant reçu l’amour de la mère et du père, les fils savent s’aimer eux-mêmes et aimer les autres comme eux-mêmes, dela même manière qu’ils sont aimés. C’est la seule loi. Et celui qui aime son prochain accomplit toute la loi qui est loi de liberté.
L’apôtre Jacques continue : « Le jugement est sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde ». Comme Dieu ne fait pas de jugement, c’est nous qui le faisons dans notre vie concrète dans nos relations avec les autres. Si je juge l’autre, je juge Dieu et je condamne Dieu qui aime l’autre comme Il m’aime. Je refuse, donc, l’amour de Dieu. Donc, je refuse Dieu. Le seul péché est de ne pas aimer l’autre, de juger l’autre, de condamner l’autre. « C’est l’autre qui se trompe parce que vous pouvez en être surs, c’est l’autre qui se trompe toujours, c’est nous qui faisons tout juste. » Et pourtant, Dieu ne le juge pas, il le pardonne. En effet, « il est clair que l’autre pense de façon fausse, s’il pensait bien, je penserais moi aussi la même chose ! » Nous raisonnons toujours de cette façon.
Et l’Apôtre continue : « la miséricorde l’emporte sur le jugement ». Celle-ci est la belle loi de liberté, à laquelle nous devons nous convertir.
La conversion de Saint Paul est un exemple de cette conversion. Cet Apôtre ne s’est pas converti du péché à la bonté, il s’est converti à partir de la « perfection » de la loi ancienne suivie jusqu’au bout, jusqu’à la persécution des chrétiens qui étaient perçus comme une secte qui n’était pas bonne. Sa conversion allait à la justice légale à la connaissance de Dieu qui aime tout le monde.
La justice de l’amour est la justice de Dieu. De la loi à l’Evangile.
Permettez-moi de comparer une petite réalité à la grande réalité de Saint Paul et d’affirmer que les vierges consacrées, elles-aussi, sont un exemple de conversion à l’amour du Christ reconnu comme Epoux.
Comme l’instruction romaine « Ecclesiae Sponsae Imago » le rappelle « la suite » (sequela) du Seigneur consiste en une continuelle conversion, une adhésion progressive à Lui : ce processus concerne toutes les dimensions de l’existence corporelle et affective, intellectuelle, spirituelle et de la volonté. Il s’étend sur toute la durée de la vie car « la personne consacrée ne pourra jamais considérer avoir achevé la gestation de cet être nouveau qui éprouve en lui-même, dans toutes les circonstances de la vie, les sentiments mêmes du Christ ». La grâce de la consécration dans l’Ordo virginum définit et configure de façon stable la physionomie spirituelle de la personne, l’oriente dans le chemin de l’existence, la soutient et la renforce dans une réponse toujours plus généreuse à l’appel » (Congrégation pour les instituts des Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique, Instructions sur l’Ordo Virginum, Ecclesiae Sponsae Imago, n. 74 -75).
Ces femmes consacrées témoignent de ceci : si nous nous convertissons au Christ qui nous invite à demeurer en Lui pour faire demeurer en nous sa bonne nouvelle, nous comprendrons toujours mieux que le vrai sens du commandement de Dieu n’est pas d’être une imposition mais d’être une communication d’amour. Le « commandement » de la conversion est une invitation d’amour que le Christ adresse à ses disciples parce qu’ils entrent en communion avec lui, parce qu’ils accueillent leurs offre d’amitié fraternelle.
Lecture patristique
saint Cyrille d’Alexandrie (+ 444)
Commentaire sur l’évangile de Luc, 6
PG 72, 601-604
Les bienheureux disciples étaient destinés à devenir les guides et les maîtres spirituels de la terre entière. Ils devaient donc faire preuve, plus que les autres, d’une éminente piété, être familiarisés avec la manière de vivre évangélique et entraînés à pratiquer toute oeuvre bonne. Ils auraient à transmettre à ceux qu’ils instruiraient la doctrine exacte, salutaire et strictement conforme à la vérité, après l’avoir d’abord contemplée eux-mêmes, et avoir laissé la lumière divine éclairer leur intelligence.
Sans quoi, ils seraient des aveugles conduisant d’autres aveugles. Car ceux qui sont plongés dans les ténèbres de l’ignorance ne peuvent pas conduire à la connaissance de la vérité les hommes souffrant de cette même ignorance. Le voudraient-ils d’ailleurs, qu’ils rouleraient tous ensemble dans l’abîme de leurs passions.
Aussi le Seigneur a-t-il voulu éteindre la passion ostentatoire de la vantardise que l’on trouve chez tant de gens, et les dissuader de rivaliser avec leurs maîtres pour les dépasser en estime. Il leur a dit: Le disciple n’est pas au-dessus de son maître (Lc 6,39). Même s’il arrive à certains d’atteindre un degré de vertu égal à celui de leurs maîtres, ils se conformeront à la modestie dont ceux-ci font preuve, et ils les imiteront. Paul, à son tour, nous en donne la certitude quand il dit: Montrez-vous mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ (1Co 11,1).
Eh bien, pourquoi juges-tu, alors que le Maître ne juge pas encore? Car il n’est pas venu juger le monde, mais lui faire grâce. Entendue dans le sens que je viens précisément d’indiquer, la parole du Christ devient: « Si je ne juge pas, ne juge pas non plus, toi qui es mon disciple. Il se peut que tu sois coupable de fautes plus graves que celui que tu juges. Quelle ne sera pas ta honte quand tu en prendras conscience! »
Le Seigneur nous donne le même enseignement dans une autre parabole où il dit: Qu’as-tu à regarder la paille dans l’oeil de ton frère (Lc 6,41)? Il nous convainc par des arguments irréfutables de ne pas vouloir juger les autres, et de scruter plutôt nos coeurs. Ensuite il nous demande de chercher à nous libérer des passions qui y sont installées, en demandant cette grâce à Dieu. C’est lui, en effet, qui guérit ceux qui ont le coeur brisé et nous délivre de nos maladies spirituelles. Car si les péchés qui t’accablent sont plus grands et plus graves que ceux des autres, pourquoi leur fais-tu des reproches sans te soucier des tiens?
Tous ceux qui veulent vivre avec piété, et surtout ceux qui ont charge d’instruire les autres, tireront donc nécessairement profit de ce précepte. S’ils sont vertueux et tempérants, donnant précisément par leurs actions l’exemple de la vie évangélique, ils reprendront avec douceur ceux qui ne se sont pas résolus à agir de même, leur remontrant qu’ils ne prennent pas pour modèles les manières de vivre conformes à la vertu des maîtres.
En ce dimanche de carême, l’Evangile nous conduit avec Jésus dans le désert, lieu de la rencontre et de l’intimité avec Dieu, mais aussi lieu de la lutte suprême avec le Tentateur. Le but de ces quarante jours est celui-ci : à l’exemple de Jésus-Christ qui s’est retiré dans le désert pour jeûner pendant quarante jours, l’Eglise nous fait vivre la même période de temps afin de nous préparer afin de nous préparer au fait que « encore une fois la Pâque du Seigneur vient à notre rencontre ! Pour nous y préparer, la Providence de Dieu nous offre chaque année le Carême, ‘signe sacramentel de notre conversion’ , qui annonce et réalise la possibilité de retourner au Seigneur de tout notre cœur et de toute notre vie » (Pape François, Message pour le Carême 2019). Le but du Carême n’est pas la mortification, mais la rencontre avec le Christ, à Pâques. Certes ce chemin vers le Crucifié ressuscité nécessite une purification des yeux, du cœur et de l’esprit, pour regarder, aimer et comprendre les autres et soi-même comme Dieu le fait. Dans cet exode vers la « terre » de Dieu, la prière qui est « l’effusion de notre cœur dans celui de Dieu » (Padre Pio de Pietrelcina) est nécessaire. « Il est nécessaire que nous priions parce que la prière nous donne un cœur pur, et, un cœur pur sait aimer » (Mère Teresa de Calcutta) ; et, un cœur pur a un regard pur pour voir Dieu. Il est nécessaire de prier comme dans le 49ème chapitre de sa Règle, saint Benoît recommande à ses moines de s’appliquer, pendant ce temps saint, à une prière « accompagnée de larmes », qu’elles soient de repentance ou d’amour.
S’il est utile de connaître le but du nombre quarante, attaché aux jours, il est utile aussi d’en connaître l’origine qui n’est pas dans l’évangile, mais que l’on trouve dans l’Ancien Testament.
Dans le livre de la Genèse, nous lisons qu’à cause du déluge, Noé, l’homme juste, passa quarante jours et quarante nuits dans l’arche, avec sa famille et les animaux que Dieu lui avait dit d’emporter avec lui. Et il attendit encore quarante jours, après le déluge, avant de toucher la terre ferme, sauvée de la destruction (cf. Gn 7,4.12; 8,6).
Le livre de l’Exode nous parle de Moïse qui resta quarante jours et quarante nuits en présence du Seigneur, sur le mont Sinaï où il reçut la Loi. Pendant tout ce temps, il jeûna (cf. Ex 24,18). Le Deutéronome, aussi, nous rappelle que la marche du peuple hébreu, de l’Egypte à la Terre promise, dura quarante ans et fut un temps privilégié pendant lequel le peuple élu fit l’expérience de la fidélité de Dieu. « Souviens-toi de tout le chemin que le Seigneur ton Dieu t’a fait faire pendant 40 ans… Le vêtement que tu portais ne s’est pas usé et ton pied n’a pas enflé, au cours de ces 40 ans ! », dit Moïse à la fin de ces quarante années dans le désert (Dt 8,2-4).
Quarante, c’est aussi le nombre d’années de paix dont put jouir Israël au temps des Juges (cf. Jg 3 11.30). Malheureusement, une fois ce temps révolu, c’est l’absence de mémoire des bienfaits de Dieu et le manque d’observance de la Loi qui prévalurent.
Quarante, c’est le nombre de jours nécessaires au prophète Elie pour parvenir au mont Oreb, sur lequel il rencontra Dieu (1 R 19-8).
Quarante, c’est le nombre de jours de pénitence que Jonas demanda aux habitants de Ninive, et ils obtinrent le pardon de Dieu (cf. Gn 3,4).
Quarante, c’est aussi le nombre d’années des règnes de Saül (cf. Ac 13,21), de David (cf. 2 Sm 5,4-5) et de Salomon (cf. 1 R 11,41), les trois premiers rois d’Israël.
Enfin, dans le Nouveau Testament, nous lisons que quarante jours après sa naissance, Jésus fut amené au Temple, et, au soir de sa vie, Siméon put rencontrer le Fils de Dieu qui était, lui, à l’aube de sa vie parmi les hommes. Et quarante, c’est enfin le nombre de jours que Jésus passa sans manger dans le désert où il était allé, guidé par l’Esprit (cf. Lc 4,1-13). Dans la prière, Jésus se nourrit de la Parole de Dieu, en l’utilisant comme une arme pour vaincre le diable. C’est pendant ces quarante jours que le Rédempteur commença sa vie publique. Et quarante, c’est encore le nombre de jours pendant lesquels Jésus ressuscité instruisit ses disciples, avant de « conclure » son aventure humaine, de monter au ciel et d’envoyer l’Esprit-Saint (cf. Ac 1,3), pour qu’il la poursuive avec nous et en nous.
Quarante, c’est donc le chiffre symbolique par lequel l’Ecriture sainte représente les moments saillants de l’expérience de foi du peuple de Dieu. Ce chiffre ne représente pas tant un temps chronologique, rythmé par la somme des jours, mais plutôt une période suffisante pour voir les œuvres de Dieu, un temps à l’intérieur duquel il faut se décider à assumer ses responsabilités sans les remettre à plus tard (ces pensées sur les quarante jours dans la Bible s’inspirent de l’enseignement de Benoit XVI lors de son Audience du 22 février 2012)
2) Un temps providentiel
Outre la prière, pour vivre ce temps de carême comme un temps propice et providentiel, l’Eglise indique aussi le jeûne et la charité.
Pour expliquer brièvement ce qu’est le jeûne, j’utiliserais les termes de « mortification » et de « sacrifice » dans leur signification courante. Dans la langue courante, ils signifient la tempérance dans l’ardeur, dans l’instinct, la tempérance dans l’usage de l’instinct. « Temperare », en latin, veut dire « gouverner selon le but, en direction du but », et donc maintenir dans l’ordre. Nous pourrions alors traduire cette invitation au sacrifice, cette invitation à la mortification et au jeûne comme une fidélité à ce qu’il y a de « plus significatif » dans les choses. Il y a, en fait, une signification immédiate des choses : si l’on a faim, on se jette sur la nourriture ; si l’on éprouve de l’attrait pour une personne, on « utilise » l’autre pour satisfaire son instinct. Il y a un amour de complétude, un désir d’être reconnu qui, s’il n’est pas « tempéré », devient vaine gloire, orgueil, soif de pouvoir. Il y a une « gloutonnerie » dans l’instinct, un manque de tempérance. L’Eglise nous invite à « jeûner » pour que, par la tempérance, la nourriture soit vécue comme un moyen pour la route, et pour que nous nous comportions avec les autres comme des compagnons de route dans le pèlerinage de la vie, en les regardant comme des icônes de Dieu.
Liberté par rapport au résultat, qui nous rend finalement capables d’aimer l’autre, libres par rapport à sa réponse, à sa façon de correspondre : c’est vraiment la liberté, c’est vraiment l’amour et cela suffit : c’est l’amour, enfin, sans mentir. Et ensuite, liberté par rapport à soi-même, c’est-à-dire par rapport à ses propres goûts.
3) L’aumône est-elle la charité ?
Si l’on veut être rigoureux, la réponse est non. L’aumône n’est pas synonyme de charité, c’est une œuvre de charité. Mais il y a quelque chose de vrai dans cette assimilation fréquente, parce que l’aumône (qui vient du grec et qui veut dire avoir pitié, comme Dieu a toujours pitié de nous, surtout quand nous prions : « Seigneur, prends pitié », Kyrie Eleison) est un geste de charité, de compassion envers le pauvre.
Pourtant, il ne faut pas réduire la « charité » à la solidarité ou à une simple aide humanitaire. Un missionnaire combonien (le père Tiboni), qui a passé sa vie en Ouganda, disait souvent : « La plus grande charité que nous puissions manifester envers les Africains est de leur annoncer que le Christ est ressuscité ». Il n’y a pas de geste plus charitable envers le prochain que de « rompre le pain de la Parole de Dieu, le faire participer à la Bonne Nouvelle de l’Évangile, l’introduire dans la relation avec Dieu: l’évangélisation est la promotion la plus élevée et la plus complète de la personne humaine» (Benoît XVI, Message pour le Carême 2013).
Faire l’aumône veut dire vivre la réparation du péché d’autrui, se sentir solidaire du monde pour réparer. Il s’agit aussi de mettre la main à la poche, mais ne croyons pas que nous allons tout résoudre par notre aumône, par la charité des petites pièces, parce que ceci, c’est « une charité » mais ce n’est pas « la Charité ». La Charité véritable consiste à donner Dieu aux âmes. Il ne s’agit pas de changer certaines choses, mais de changer sa vie, vécue en sacrifice de communion.
Saint Augustin, au chapitre onze du De civitate Dei dit que l’unique sacrifice est la communion. L’unique sacrifice est le passage à la communion, c’est d’arriver à dire : « mon je, c’est toi ». L’unique sacrifice est donc l’amour. C’est la grande révolution apportée dans l’histoire d’abord par les prophètes, puis par Jésus. Son amour rend possibles tous les sacrifices pour affirmer (affermare) l’autre, même le sacrifice de sa propre vie. C’est pourquoi l’Eglise identifie les vierges et les martyrs comme la forme la plus élevée de l’amour, parce que la virginité et le martyre sont le témoignage que la plus grande joie de la vie est d’affirmer (affermare) l’autre, d’affirmer (affermare) que le tout, c’est l’autre, dans « l’aumône ». Ce mot vient du grec eleèo (= j’ai compassion), d’où à travers l’adjectif eléemon (= compatissant) arriva au mot latin (chrétien) eleemosyna et d’ici aux autre langues (p.ex. : français aumône, espagnole limosna, catalan almoina, anglais alms, alamand Almosen). Donc « faire l’aumône » dans le sens étymologique et chrétien du terme signifie donner compassion, miséricorde, en partageant le pain matériel et le Pain de Vie : Jésus Christ
Dans son Commentaire sur la parabole des vierges sages, Saint Jean Chrysostome exhorte tous, y compris lui-même : « Lavons notre âme dans l’aumône » et en s’adressant aux vierges, il continue : « Le feu de la virginité s’éteint si l’on ne verse pas sur lui l’huile de l’aumône et cette huile est en vente chez les pauvres » (Homélie III, 2-4).
Les vierges Consacrés sont ces vierges prudentes qui ont « dépensé» toute leur vie pour se donner à Dieu et servir le prochain, dans la compassion.(voir Rituel de consécration, n° 24 : « Qu’elles brûlent de charité et n’aiment rien en dehors de toi ».
Elles ne font pas seulement l’aumône, elles « sont » l’aumône de Dieu pour le monde. Les vierges consacrées montrent que l’aumône n’est pas « l’argent simple offert rapidement, sans regarder la personne et sans s’arrêter pour parler pour comprendre ce dont elle a vraiment besoin », mais c’est « un geste d’amour qui se tourne vers ceux que nous rencontrons ; c’est un geste d’attention sincère envers ceux qui nous approchent et demandent notre aide, fait en secret où seul Dieu voit et comprend la valeur de l’acte fait » (Pape François).
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Le carême vient du latin quadragesima (dies) : quarantième (jour). En ancien français, on écrivait quaresme. On devrait même plutôt dire : la carême, comme l’italien quaresima et l’espagnol cuaresma. Autrefois, on employait aussi le terme de (sainte) quarantaine pour désigner le carême.
C’est un calque du grec ecclésiastique : τεσσαρακοστή (tessarakostè).
Lecture patristique
SAINT AUGUSTIN D’HYPPONE
SERMON 209.
POUR LE CARÊME.
ANALYSE. — Nous devons, en temps de Carême, pardonner les injures en triomphant des vices qui ont pu nous empêcher de pardonner jusqu’alors. Quant à l’aumône, celui qui jeûne doit verser dans le sein des pauvres ce qu’il se retranche, et celui qui ne peut jeûner doit, par compensation, donner davantage encore. L’abstinence enfin doit être sérieuse, ainsi que la continence.
1. Nous voici parvenus à l’époque solennelle où je dois avertir votre charité de penser davantage à l’âme et de châtier le corps. Nous voici en effet à ces quarante jours si sacrés dans tout l’univers, que célèbre par des exercices publics, de religion la partie du monde que Dieu se réconcilie par le Christ.
Les inimitiés ne devraient jamais naître ou devraient mourir à l’instant : si toutefois il en est que la négligence, l’opiniâtreté ou une (199) honte plus superbe que modeste ait entretenues entre nos frères jusqu’à ce jour, Ah ! que maintenant au moins on sache y mettre fin. Le soleil ne devait pas se coucher sur elles (1) ; après que tant de fois le soleil s’est couché et levé sur elles, qu’elles s’éteignent enfin et se couchent à leur tour sans se relever jamais. La négligence oublie d’y mettre un terme; l’opiniâtreté refuse d’accorder le pardon à qui le sollicite, et la honte orgueilleuse dédaigne de le demander. Ces trois vices entretiennent ces inimitiés funestes qui tuent les âmes en qui elles ne meurent pas. A la négligence donc opposez le souvenir, la. compassion à l’opiniâtreté, et une humble prudence à la honte orgueilleuse. Se souvient-on d’avoir négligé de se réconcilier? Qu’on s’éveille et qu’on secoue cette torpeur. Veut-on exiger d’un autre tout ce qu’il doit? Qu’on se rappelle combien soi-même on doit à Dieu. Rougit-on de demander pardon à son frère? Qu’on surmonte cette honte funeste par une louable crainte. En mettant ainsi fin, en donnant ainsi la mort à ces inimitiés fatales, vous recouvrerez la vie. La charité s’acquitte de tous ces devoirs, car elle n’agit pas insolemment (2). Si donc vous avez la charité, mes frères, exercez-la par une sainte conduite; et si vous en manquez, obtenez-la par la prière.
2. Comme nous devons maintenant rendre nos prières plus ferventes ; afin de leur donner de solides appuis, faisons l’aumône avec plus de ferveur aussi; ajoutons à nos largesses ce que nous nous retranchons, par le jeûne et par l’abstinence, de nos aliments ordinaires. Et toutefois ceux qui par besoin ou par habitude contractée ne peuvent pratiquer l’abstinence ni conséquemment donner aux pauvres ce qu’ils se retranchent, doivent donner plus abondamment encore, donner avec piété précisément parce qu’ils ne se retranchent rien, s’ils ne peuvent donner quelque valeur à leurs supplications en châtiant leurs corps, ils doivent enfermer dans le cœur du pauvre une aumône plus abondante, car elle saura prier pour eux. Voici en effet le conseil éminemment salutaire et digne de toute confiance que donnent les saintes Ecritures : « Enferme ton aumône dans le cœur de l’indigent, et elle priera pour toi (1) ».1. Eph. IV, 26. — 2. I Cor. XIII, 4.
3. Nous invitons aussi ceux qui s’abstiennent de viandes à ne pas rejeter comme impurs les vases où elles ont cuit. « Tout est pur, dit l’Apôtre, pour ceux qui sont purs (2)». Aux yeux de la vraie science, ces sortes d’observances n’ont point pour but l’éloignement de ce qui est impur, mais la répression de la concupiscence. Combien donc s’égarent ceux qui se privent de chairs pour se procurer d’autres aliments plus difficiles à préparer et de plus haut prix ! Ce n’est point pratiquer l’abstinence, c’est modifier ses jouissances. Comment inviter ces hommes à donner aux pauvres ce qu’ils se retranchent, puisqu’ils ne renoncent à leurs aliments ordinaires que pour dépenser davantage à s’en procurer d’autres? A cette époque donc jeûnez plus fréquemment, dépensez moins pour vous-mêmes et donnez plus largement aux malheureux.
Il convient aussi de quitter maintenant le lit conjugal., « pour un temps, dit l’Apôtre, et pour s’appliquer à la prière; puis revenez comme vous étiez, de crainte que Satan ne vous tente par votre incontinence (3) ». Est-il si pénible et si difficile, quand on est marié, d’observer durant quelques jours ce que les saintes veuves ont entrepris de faire jusqu’à la fin de leur vie et les vierges consacrées durant leur vie tout entière ?
Mais en accomplissant tous ces devoirs, il faut s’enflammer d’ardeur et réprimer l’orgueil. Que nul ne se réjouisse du mérite d’avoir donné, jusqu’à perdre le mérite de l’humilité. Quelles que soient les autres grâces que l’on ait reçues de Dieu, il n’en est aucune pour nous faire mériter en rien, si elles ne sont unies par le lien de la charité.
4. Eccli. XXIX, 15. — 2. Tit. I, 15. — 3. I Cor. VII, 5.