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Commentaire des lectures du 17 mars 2019, IIème Dimanche du Carême (Année C)
Le chemin de la Croix comme chemin de Transfiguration
1. Le chemin de croix transfigure

L’Evangile d’aujourd’hui nous fait parcourir le chemin du Carême en nous faisant monter avec le Christ sur le Mont Thabor pour participer à sa transfiguration par la prière. Pour un chrétien, prier, ce n’est pas fuir la réalité et les responsabilités qu’elle comporte, mais les assumer jusqu’au bout, en ayant confiance dans l’amour fidèle et inépuisable du Seigneur. Pour cette raison, la vérification de la transfiguration est, de manière absurde pour nous, la « défiguration » de Jésus pendant la Passion.

Dans la passion qui est désormais proche, Jésus vivra son angoisse mortelle et son visage sera défiguré, mais Lui et Lui se confieront à la volonté du Père. Dans les heures d’agonie, la prière du Rédempteur sera un gage de salut pour nous tous. Le Christ, en effet, suppliera le Père céleste de « le libérer de la mort » et, comme l’écrit l’auteur de la lettre aux Hébreux, « il a été entendu pour sa miséricorde » (5,7). La Pâque de la Résurrection est la preuve de cet accomplissement.

Sur le chemin vers la Pâque du Christ et avec le Christ, la liturgie romaine du deuxième Dimanche de Carême nous fait aller vers le Mont Tabor, là où Jésus s’est transfiguré devant Pierre, Jacques et Jean.

Ces trois Apôtres ont reçu le don de contempler Jésus transfiguré dans la splendeur de la divinité pour pouvoir soutenir la vue du Maître « défiguré » par la passion, condition inévitable de la Résurrection du Rédempteur pour lequel son amour recrée et délivre.

Toutefois, selon moi, Jésus ne veut pas seulement préparer ses disciples à la passion qui l’attend et qu’eux-mêmes devront subir. La transfiguration du Christ révèle ce que lui est, le Fils de Dieu et indique une des qualités les plus importantes pour un disciple : l’écoute. Dieu atteste que son Fils est Jésus : « celui-ci est mon fils, celui que j’ai choisi » et il Conclut en disant: « écoutez-le » (Lc 9,35-36).

Pourquoi? Parce que le disciple qui écoute Jésus est transfiguré, celui qui écoute le Christ devient le Christ.

Ecouter Jésus fait vivre de Jésus, fait vivre la vie du Fils. Notre vie est transformée par l’écoute de la Parole. Il est donc indispensable écouter sa Parole, gardée dans la Sainte Ecriture et proposée par la liturgie. En effet, elle « La liturgie de la Parole, les pages de la Bible cessent d’être un mot écrit pour devenir un mot vivant, prononcé par Dieu lui-même qui, ici et maintenant, nous interroge, nous qui écoutons avec foi. L’Esprit qui a parlé par les prophètes et inspiré les auteurs sacrés, fait travailler la Parole de Dieu vraiment dans les cœurs ce qui fait résonner les oreilles » (Pape François, 31 janvier 2018).

Que ce Carême soit dédié à écouter le Christ pour avoir un cœur pur et un esprit sage, à écouter Sa Parole qui, quotidiennement, est annoncée dans nos communautés.

Si nous l’écoutons, nous nous nourrissons d’une alimentation substantielle pour notre chemin vers Pâques, qui est Beauté, Bonté et Vérité.

Persévérons à être des auditeurs de la Parole et non des auditeurs des rumeurs et des bavardages. Ecoutons attentivement le Verbe de Dieu. Contemplons-le pieusement et apportons-le du mont parmi les hommes.

Le disciple porte cette Parole transfigurée de lumière qui est comme le soleil sur son visage et est blanche comme neige sur ses vêtements.

Le Christianisme est la religion de la lumière. Le Verbe, qui s’est fait chair, est la lumière qui illumine chaque homme. Lumière mystique à Nazareth lors de l’annonciation. Lumière à Bethléem avec les anges et l’étoile. Lumière au Jourdain avec la colombe de l’esprit. Lumière sur Tabor. Lumière d’éternité.

2) Une seule tente, pas trois

Avec le choix de l’Evangile de la Transfiguration, l’église nous invite aujourd’hui à renforcer notre foi, fragile et fatiguée, avec l’énergie de la lumière. Dieu offre une anticipation. Mais il faut lui donner crédit, sans limites. Ce qu’a fait Abraham (première lecture) qui a fait confiance à la promesse de Dieu, compromettant sa propre existence.

Nous ressemblons énormément aux trois amis de Jésus, qu’il réconforte en leur disant et en nous disant : « courage, ayez confiance, levez-vous, n’ayez crainte, je suis le vainqueur du monde » (Jean 16,33).

Nous, comme le chef des Apôtres, sommes confus (Pierre : il ne savait pas ce qu’il disait) et impressionnés (les trois apôtres eurent peur) mais en silence (ils se turent) écoutons la Parole du Père ou l’impératif amoureux « écoutez-le ».

Nous, comme Pierre, pouvons nous exclamer : « Seigneur, c’est beau d’être ici, faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie », parce que comme cet Apôtre, nous voudrions prolonger la paix qui vient de la rencontre avec Christ contemplé dans la lumière.

Saint-Pierre fut fasciné par cette vision et lorsqu’ ils disaient : « C’est beau d’être ici », ils laissent comprendre les raisons d’une dimension, peut-être trop peu vécue, de la vie chrétienne de ce monde : la contemplation, c’est à dire la prière dite non pas pour demander quelque chose à Dieu, mais pour admirer ses merveilles, pour reconnaître sa grandeur et sa bonté infinie, pour le louer et le remercier de tout ce qu’il nous a donné et de tout ce qu’il garantit de nous donner.

La contemplation est la prière qui devient regard. Si nous prenons le temps de contempler le Christ, le Père nous investit de sa lumière et cette lumière nous irradie et s’irradie sur les autres.

En bref, si nous désirons que l’expérience de lumière dure en nous, nous devons faire des tentes pour le Christ : nous devons devenir des tentes dans lesquelles lui peut demeurer et nous transfigurer à travers la participation à sa croix et résurrection : « Il est nécessaire que tu sois son compagnon dans la passion afin que tu puisses participer à sa gloire. Là, lui-même t’accueillera avec tous les autres dans ses tentes éternelles. Là, tu ne prépareras pas trois tentes: une pour le Christ, une pour Moïse et une pour Elie, mais une seule pour le Père, pour le Fils et le Saint-Esprit : tu seras cette tente. Alors Dieu sera tout en tous (1 cor 15,28). Comme lorsque nous lisons dans l’Apocalypse :  » voici la demeure de Dieu avec les hommes: il demeurera avec eux et ils seront son peuple, Dieu lui-même sera avec eux  » (Ap 21,3) » (Pierre le Vénérable, Abbaye de Cluny, Sermon sur la transfiguration du Seigneur).

3) la Samaritaine

La liturgie du Carême illumine la figure de Jésus, pour que chaque chrétien soit mis devant sa présence et le suivre. Le Rite Romain le fait avec la transparence de la transfiguration. La liturgie Ambrosienne propose la « petitesse » de la samaritaine, comme la liturgie de dimanche dernier qui nous invitait à méditer sur celle de Zachée.

Pour rencontrer ce publicain, Christ dû passer par Jéricho et pour rencontrer la samaritaine, il dû passer par la Samarie. Non pas à cause de la géographie de la Terre Sainte mais à cause de la géographie de la charité qui a des parcours obligatoires comme la « via crucis ».

Pour aller à Jérusalem, là où l’attendait la croix, Jésus fut obligé de passer par la région qui divisait la Galilée de la Judée, par une terre habitée par des personnes que les autres hébreux considéraient infidèles, traitres car ils ne voulaient pas sacrifier Jérusalem. Ils avaient construit un temple sur le Mont Garizim et n’avaient pas accepté la réforme de Néhémie.

Mais Jésus aimait les samaritains : il guérit un lépreux. Parmi les dix miraculés, un seul le remercia et c’était un samaritain.

Samaritain est le marchand qui vient au secours de l’homme dérobé et blessé par des voleurs. Samaritaine est la femme que Jésus attend au puit de Jacob. Le Samaritain est Jésus. En effet, un jour ses compatriotes lui dirent : « Nous ne disons pas que tu es un Samaritain? » (Jean 8,53) et Jésus transforma cette accusation en synonyme de « homme de charité ».

Chacun de nous est donc appelé à vivre ce Carême, annonçant l’Evangile de l’amour d’un samaritain concret, bon parce que solidaire et disposé à avoir un échange fraternel avec la personne en état de besoin. Dans l’Amour, chaque homme peut trouver la propre réalisation de soi-même et donner un sens à sa propre vie.

Ceci vaut en particulier pour les vierges consacrées, qui sont appelées à être de bonnes samaritaines.

Chacun de nous, donc, est appelé à vivre ce carême en annonçant l’Evangile de l’amour avec le concret du Samaritain, qui est bon parce qu’il est solidaire et prêt à entrer en relation fraternelle avec les nécessiteux. Dans l’amour qui ouvre à l’autre, chaque homme peut trouver la pleine réalisation de soi et donner plein sens à sa propre vie

Cela vaut en particulier pour les vierges consacrées qui sont appelées à puiser du cœur du Christ l’amour vrai et pur qui étanche et transfigure.

En bonnes samaritaines les vierges consacrées sont appelées transfigurer la terre avec la charité qui ne peut pas être acheté, elle peut seulement être demandée, reçue et partagée. Dans leur prière, ces femmes dévouées complètement au Christ prient : « Epoux de salut, espérance de ceux qui te louent, oh Christ Dieu, concède-nous les orantes de trouver dans les noces avec toi, la couronne impérissable, comme les vierges sages et sans taches de l’Evangile » (Romain le Mélode, Cantiques, Torino 2002, pp. 318). Couronne à partager dans l’humble service du prochain.

Ces femmes consacrées, d’une part, « manifestent l’amour de l’Église Épouse pour l’Eucharistie aussi dans la prière d’adoration du Corps eucharistique du Seigneur », d’autre part, en bonnes samaritaines « elles puisent du Christ une charité active envers les membres de son Corps mystique » (Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et Sociétés de vie apostolique, Instruction de l’Ordre Virginum, Ecclesiae Sponsae Imago, n°32)

 

Lecture Patristique

Saint Augustin d’Hippone

Sur la Samaritaine

Traite XV, CCL 36, 154-156

Extrait

« Vint une femme ». Figure de l’Eglise non encore justifiée, mais déjà sur le point laie devenir, car cette justification est l’œuvre de la parole. Elle vient dans l’ignorance de ce qu’était Jésus; elle le trouve, il entre en conversation avec elle. Voyons ce qu’elle est venue faire; voyons ce qu’elle est venue chercher: « Une femme de Samarie vint pour puiser de l’eau ». Les Samaritains n’appartenaient pas à la nation juive, et bien qu’habitant un pays voisin, ils étaient regardés comme étrangers. Il serait trop long de vous expliquer l’origine des Samaritains; de telles digressions nous arrêteraient et nous ôteraient le temps pour le nécessaire. Qu’il nous suffise donc de mettre les Samaritains au nombre des étrangers. Ne me soupçonnez pas d’avoir mis à vous faire cette assertion plus de hardiesse que de vérité; écoutez Notre-Seigneur lui-même ; remarquez ce qu’il dit de ce Samaritain, le seul des lépreux guéris par lui, qui fût revenu lui rendre grâces. « Tous les dix n’ont-ils pas été guéris? Où sont les neuf autres? Il ne s’en est pas trouvé qui soit revenu rendre gloire à Dieu, sinon cet étranger (2)». Les convenances du mystère figuré demandaient que cette femme, qui représentait l’Eglise, vînt d’un peuple étranger. L’Eglise, en effet, devait venir des Gentils et d’un peuple étranger aux Juifs. Dans ses paroles écoutons les nôtres, reconnaissons-nous dans sa personne et rendons grâces à Dieu de ce qu’il fait en elle pour nous. Elle était une figure, et non la réalité; mais pour avoir été d’abord une figure, elle est devenue ensuite la réalité; car elle a cru en celui qui nous la proposait comme une figure. « Elle vint donc puiser de l’eau ». Elle était venue en toute simplicité puiser de l’eau, comme le font d’habitude les hommes et les femmes.

« Jésus lui dit: Donnez-moi à boire ; car ses disciples s’en étaient allés en ville pour acheter de quoi se nourrir. Or, cette femme Samaritaine lui dit : Comment se fait-il qu’étant Juif vous me demandiez à boire, à moi qui suis Samaritaine? car les Juifs ne communiquent pas avec les Samaritains » . Vous le voyez, c’étaient des étrangers pour les Juifs : ceux-ci ne voulaient pas même se servir des vases qui étaient à leur usage. Et comme cette femme portait avec elle un vase pour puiser de l’eau, elle s’étonne qu’un Juif lui demande à boire. Car les Juifs n’avaient pas coutume de le faire. Mais si Jésus lui demandait à boire, c’était en réalité de sa foi qu’il avait soif.

Enfin quel est celui qui lui demande à boire? Ecoute, l’Evangéliste va le dire: « Jésus lui répondit: Si tu connaissais le don de Dieu et quel est celui qui te dit: Donne-moi à boire, peut-être lui en aurais-tu demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive ». Il demande et il promet à boire. Il a besoin en tant qu’il demande; et chez lui il y a surabondance, puisqu’il doit satisfaire tous les désirs. « Si tu connaissais le don de Dieu ». Le don de Dieu, c’est le Saint-Esprit. Mais il parle à cette femme à mots couverts, et peu à peu il entre en son coeur : peut-être même l’instruit-il déjà. Où trouver une exhortation plus douce et plus engageante? « Si tu connaissais le don de Dieu et quel est celui qui te dit : « Donne-moi à boire, peut-être lui en aurais tu demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive ». Jusqu’ici il tient en suspens l’esprit de cette femme. Dans le langage ordinaire on appelle eau vive celle qui sort de la source. Quant à la pluie qu’on recueille dans des bassins [436] ou des citernes, on ne lui donne point le nom d’eau vive. L’eau vive est celle qui coule de source et qu’on puise dans son lit. Telle était l’eau de la fontaine de Jacob. Que lui promettait donc celui qui lui en demandait?

 


Commentaire des lectures du 24 mars 2019, IIIème Dimanche du Carême (Année C)
La conversion, c’est purifier notre cœur pour qu’il soit clair et ouvert au Christ et à tout ce qui est beau, bon et vrai
1) Conversion : se tourner vers le Christ qui nous aime.

Le récit de l’Evangile de ce dimanche (Lc 13,1-9) peut être divisé en deux parties. Une partie parle de l’appel à la conversion (13,1-5), tandis que l’autre partie nous présente la parabole du figuier stérile (13,6-9). Les deux parties trouvent leur point de rencontre dans le thème de la conversion.

« Convertissez-vous », nous demande le Sauveur, c’est l’invitation qu’Il nous fait entendre ce dimanche, comme c’est souvent le cas dans la liturgie du Carême. Le verbe « se convertir » est répété deux fois dans l’évangile d’aujourd’hui. L’avertissement est donné sous forme solennelle (« Je vous le dis… ») et comme condition indispensable pour échapper au jugement de Dieu (« Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous »). Luc ne s’intéresse pas en premier lieu au contenu de la conversion (ce qu’il faut changer) : il préfère nous faire prendre conscience que le jugement de Dieu est imminent et général.

« Convertissez-vous », nous demande le Sauveur, dans l’invitation qui nous est lancée en ce dimanche, comme cela arrive souvent dans la liturgie de Carême.

« Convertis-nous, ô Dieu, notre salut » nous fait prier la même liturgie. La conversion est donc un appel à recevoir, un don à demander au Sauveur.

Dans l’Evangile « romain » saint Luc nous parle du besoin de conversion, de son urgence, du jugement de Dieu qui plane sur nous. Mais que signifie se convertir?

Le verbe privilégié par l’Ancien Testament pour indiquer la conversion est shouv qui veut dire: changer de route, revenir au passé. Sur un plan existentiel ou éthique ce verbe, en hébreu, indique un changement de direction, un changement dans notre comportement. Toujours dans l’Ancien Testament, pour indiquer la conversion, figurent les verbes biqqesh et darash qui, en hébreu, signifient « chercher Dieu ou le bien ».

Le Nouveau Testament emploie le mot « epistrefein » qui signifie littéralement « se tourner vers », pour indiquer le changement extérieur et le changement de comportement, pendant qu’il utilise « metanoei » », qui vient du verbe grec « changer d’avis », composé de meta « après » et noeo « penser » pour indiquer le changement intérieur, le changement de mentalité. Le terme que Luc utilise dans notre texte est « metanoia » : il insiste donc sur le changement intérieur, sur la façon nouvelle et différente de penser, d’évaluer les choses, de les juger.

Le jugement de Dieu ne connaît pas d’injustice, il va au-delà de la justice (Divo Barsotti) et nous devons nous préparer en tournant notre intelligence vers la Vérité, la volonté au Bien, notre tête et notre cœur vers Jésus, notre Destin, afin que son Evangile soit un guide concret pour la vie, en demandant que Dieu nous transforme, en reconnaissant que nous dépendons de Dieu, de son amour créatif et miséricordieux.

Une miséricorde qui fait que l’infécondité du figuier devient pour le vigneron une invitation à travailler encore et encore plus pour que la plante soit mise dans les conditions de donner du fruit. A la tentation humaine de la dureté et de l’exclusion, la parabole oppose les efforts redoublés de la divine charité.

Le Seigneur, miséricordieux et patient, nous accorde encore du temps pour donner du fruit. Les paroles du Christ, le Vigneron, sont réconfortantes: « je bêcherai, mettrait du fumier autour, le soignerai… et tu verras qu’il donnera du fruit ». L’arbre de notre vie ne saurait pas fleurir, si nous ne nous convertissons pas au Christ qui, avec son amour, accomplit le miracle. Suivons donc l’invitation que Dieu, dans l’Ancien Testament adresse à son peuple: « Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment » (Joël 2, 12-13).

2) La conversion d’Abraham.

Dans cette marche vers Dieu, la liturgie ambrosienne, après nous avoir proposé « l’exemple » de Zachée et de la Samaritaine, nous propose aujourd’hui la grande figure d’Abraham, qui a converti sa vie, qui l’a offerte au point d’être prêt à sacrifier son fils Isaac.

Pour Abraham, la promesse de Dieu de lui donner un peuple innombrable fut plus sûre que le fait de son fils Isaac, qu’il ne refusa pas de sacrifier au Tout-Puissant qui le lui demandait.

Le total abandon à Dieu est source de tranquillité et de sérénité tant vis-à-vis du passé que de l’avenir. La conversion se réalise en renonçant à soi et à tout ce que l’on a de plus cher, comme un fils dans le cas d’Abraham, pour s’occuper exclusivement de Dieu et du beau projet qu’il a sur nous et sur le monde.

Si à cet abandon total nous joignons un amour confiant nous serons de plus en plus capables de ne pas prendre soin de nous-mêmes mais de laisser que ce soit le Seigneur à prendre soin de nous. Alors notre cœur se dilate et nous sommes soulevés du poids de nous-mêmes, un poids qui nous opprime. Nous nous rendrons compte avec stupeur que la voie à suivre est droite et simple.

Nous pensons que se convertir demande des efforts et une tension qui sont continus, des faits et des gestes à renouveler sans cesse. Selon moi, pour se tourner vers le Christ et le suivre de manière stable, il n’y a pas grand-chose à faire : il suffit, sans même trop raisonner sur le passé ou sur l’avenir, de le regarder sur la Croix avec confiance, comme un Frère qui nous conduit dans la réalité présente, comme main dans la main. Si par la plus petite ou la plus longue des distractions nous devions le perdre de vue, ne cédons pas mais adressons-nous à Lui, et nous comprendrons le bien qu’il veut pour nous. Si nous péchons, convertissons-nous en ayant recours au sacrement de la Pénitence et faisons une pénitence qui soit une souffrance d’amour total

3) De la conversion à la consécration.

La confession est appelée « sacrement de la Pénitence puisqu’il consacre une démarche personnelle et ecclésiale de conversion, de repentir et de satisfaction du chrétien pécheur » (Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 1423). La première conversion nous l’avons eue par le baptême, mais « la vie nouvelle reçue dans l’initiation chrétienne n’a pas supprimé la fragilité et la faiblesse de la nature humaine » (1426), donc la conversion est une loi qui dure toute la vie, jusqu’au moment où l’homme rend le dernier souffle: il en a été ainsi pour Saint Pierre et pour Saint Paul, pour tous les saints, à plus forte raison pour chacun de nous.

Se convertir, c’est « abandonner sa propre volonté en celle du Christ, par l’humilité » (Saint Bernard, Sur la conversion – Sermon 34). En cela en sont témoins les Vierges consacrées qui, à la question de l’Évêque: « Voulez-vous vivre seulement pour Dieu dans le silence et dans la solitude, dans la prière assidue et dans la pénitence joyeuse, dans le travail caché et au service des autres », ont répondu: « Oui, nous le voulons » (Rituel de la Consécration des vierges, n. 55)

Ces personnes témoignent que la consécration de la vie à Dieu signifie « vérité d’amour », « travail », « justice », signifie « la vie même ». La vie entière se transfigure en s’offrant à Dieu. La charité parfaite (en laquelle consiste la perfection de tous les Chrétiens) vécue virginalement conduit toute la personne dans son Créateur et peut se définir: une consécration totale ou sacrifice que l’être humain fait de lui à Dieu, à l’image de ce que fit notre Rédempteur Jésus-Christ.

Par cette consécration, les Vierges consacrées sont un signe pour tous que l’essentiel est de n’avoir d’autre but ultime que Dieu dans toutes nos actions, de ne pas faire d’autre profession, ni de rechercher d’autres saveurs sur terre, si ce n’est celle de plaire à Dieu et de le servir : autrement dit d’être justes en pratiquant la sainte loi de la charité.

C’est pourquoi le Pape François enseigne : « Voilà la règle de la conversion : s’éloigner du mal et apprendre à faire le bien. La conversion est un chemin. C’est un chemin qui demande du courage pour s’éloigner du mal et de l’humilité pour apprendre à faire le bien. Et ce chemin a surtout besoin de choses concrètes » (Méditation du matin dans la chapelle de la Domus Sanctae Marthae, Apprendre à faire le bien – 14 mars 2017). Les choses concrètes du chemin du Carême sont les œuvres de pénitence qui nous ramènent à l’état de lumière, dont le fruit consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité.

Lecture patristique

Saint Bernard de Clairvaux

Sur la conversion – Sermons 34-39

Comme il n’existe pas (ou du moins je ne l’ai pas trouvée) de traduction italienne du texte cité de Saint Bernard je propose l’extrait d’un texte du P. Giovanni Lunardi.

« Mais pour emprunter et vivre le chemin de l’amour, la seule chose à faire, et qui est une condition indispensable, est de se convertir, c’est-à-dire abandonner sa volonté, avec humilité. Bernard le découvre en lisant l’Evangile, à l’endroit même où Jésus recommande aux disciples: « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les petits enfants, vous n’entrerez point dans le Royaume des cieux” (Mt 18,3). Et que signifie encore devenir de petits enfants – se demande Bernard – si ce n’est de devenir humbles » ? (Sur le carême II, 1). Se convertir se réduit donc à apprendre cet art difficile qu’est l’humilité!

Et l’humilité consiste tout simplement à former en soi une vision exacte de ce que l’on est. « L’humilité est une vertu par laquelle l’homme devient méprisable à ses propres yeux en raison de ce qu’il se connaît mieux – humilitas est virtus qua homo verissima sui cognitione sibi ipsi vilescit » (Sur l’humilité, 2). C’est-à-dire: nous sommes grands, parce que « aucune créature n’est plus proche de Dieu que celle faite à l’image de Dieu » (De diversis, IX, 2). Mais nous sommes également petits à cause de la présence du péché personnel – « L’orgueil est le désir de sa propre supériorité – Superbia est appetitus propriae excellentiae » (Lett. 42).

La conversion signifie donc reprendre, reconquérir avec effort ce qui relève de la nature humaine, c’est-à-dire l’humilité. L’homme est de nature humble! L’orgueil, au contraire, est un produit inventé par le diable, et exporté dans l’homme. Il faut, en d’autres mots, sonder les profondeurs de son cœur, obtenir par un travail dur et assidu, une idée exacte de soi. En effet, l’amour-propre, l’orgueil, sont les grands ennemis de l’existence chrétienne, qui naissent précisément de cette ignorance que l’on a de soi. Moins on se connait et plus on court le risque de tomber dans l’orgueil.

De l’humilité nait la charité envers autrui. Notre misère devant Dieu nous fait prendre notre juste place aussi devant les autres. En passant par l’exacte connaissance de nous-mêmes nous arrivons à la connaissance de la faiblesse autrui. A travers notre faiblesse et fragilité personnelle, nous dit Bernard, nous réfléchissons presque comme dans un miroir, celle de notre prochain: le chrétien, « partant de sa propre misère méditera sur celle de tous les autres » – « ex propria miseria generalem perpendat » (Sur les degrés de l’humilité et de l’orgueil, 16). Dieu nous laisse dans nos défauts, pour que nous comprenions ceux des autres. En effet, les autres et nous-mêmes sommes faits de la même pâte. De là une seule conclusion paraît possible: avoir de la compassion pour mes misères personnelles fera que je n’aurai jamais d’attitudes sévères à l’égard de mon frère qui pèche, je devrai être ouvert à un pardon indéfini. Tu es un malade grave – rappelle Bernard et il te sera impossible de ne pas compatir ton frère qui est malade comme toi. En effet « seul un malade peut comprendre et compatir un autre malade » – « solus aeger aegro compatitur » (Sur l’humilité, VI). Les chrétiens « en partant de leurs souffrances personnelles, apprennent avoir de la compassion pour les souffrances d’autrui » (Sur les degrés de l’humilité, 18).

Dans ce contexte on comprend la nécessité de la prière, comme expression d’amour. C’est pourquoi il faudrait toujours prier, et prier à Dieu : « Tout le temps que tu passes à ne pas penser à Dieu, tu dois te dire que c’est du temps perdu » – « omne tempus in quo de Deo non cogitas, hoc te computes perdidisse » (PL 184, 497A). « Il ne faut pas se mettre en prière une fois ou deux, mais fréquemment et assidument, en présentant à Dieu les désirs de ton cœur et, au moment opportun, aussi à voix haute » – « Non enim semel vel bis ad orationem est accedendum, sed frequenter et assidue, ad Deum extendentes desideria cordis et in tempore opportuno aperientes vocem oris » (Sermon sur l’avent).

Qualité de la prière: 1.- humble… La prière est « rencontre » avec le Seigneur alors que tu es si petit. » « et si tu es privé de la grâce, sois bien sûr que c’est ton orgueil qui en est la raison, même si ça ne se voit pas et que tu ne t’en rends pas compte » » (Sut le cantique 54, 10). 2.- Pure. Il s’agit de chercher Dieu uniquement pour soi-même (Sur le cantique, 40, 3). : « Vous ne priez pas comme il faut, si dans votre prière, vous cherchez quelque autre chose que le Verbe, ou que vous ne le cherchiez pas pour le Verbe » (Sur le cantique 86, 3). 3.- dévote, autrement dit fervente. »

 


Commentaire des lectures du 31 mars 2019, IVème Dimanche du Carême (Année C)
Soyons dans la joie
1) La brebis sauvée, la drachme trouvée, le fils pardonné, toujours

La liturgie romaine d’aujourd’hui offre à notre méditation la parabole du Fils prodigue et du Père miséricordieux. Cette parabole, Evangile selon Luc, chapitre 15, est précédée de deux autres paraboles : celle de la brebis égarée et ramenée sur les épaules du Bon Pasteur, et, celle de la drachme perdue et retrouvée (une drachme était équivalente à un denier, c’est-à-dire la somme d’argent qui était alors le salaire d’une journée de travail, comme nous le dit la parabole des ouvriers de la 11ème heure.)

Le but de ces trois récits est de prendre conscience que le salut nous vient de la fraternité du Christ qui nous porte sur ses épaules, de la maternité de l’Eglise qui nous cherche, et de la paternité de Dieu qui nous accueille toujours.

En effet, si nous assumons le corps du Christ, nous sommes ramenés à la bergerie de la communion sur les épaules du pasteur, bon et fraternel.

Si nous acceptons la sollicitude maternelle de l’Eglise qui nous cherche comme cette femme qui cherchait sa monnaie perdue, nous devenons une partie du trésor de la maison.

Si nous avons confiance dans la réconciliation de Dieu qui nous reçoit comme un père tendre, la maison de Dieu devient notre demeure de fils (cfr St Ambroise de Milan, commentaire de St Luc, XV).

L’important est de se laisser trouver, comme la brebis égarée dont le gémissement fut entendu par le pasteur qui la cherchait et l’a enlevée des ronces. Il convient de ne pas bouger, solides dans la patience pour que la mère nous retrouve. Il convient d’avoir la foi dans le pardon pour retourner vers le Père dont les pleurs se transforment en joie. En effet, qu’est-ce qu’une brebis par rapport à un fils revenu à la vie, par rapport à un homme sauvé? Que vaut une drachme par rapport à un pécheur qui retrouve la sainteté?

La révélation de Dieu comme père est une des grandes nouveautés de l’heureuse nouvelle du Christ. Dieu est un père qui nous aime comme un père aime ses enfants, et non comme un Roi qui aime son peuple. Il donne à tous ses enfants le pain quotidien et accueille dans la joie même ceux qui ont péché quand ils retournent pour appuyer leur tête sur sa poitrine de Père Miséricordieux, Souverain de tendre pitié.

2) Miséricorde : explication étymologique, et commentaire

Le mot « Miséricorde » est utilisé pour traduire le terme grec « eleos » que nous utilisons encore aujourd’hui dans la liturgie pour demander à Dieu d’avoir pitié de nous.

Il est également utilisé pour traduire deux termes hébreux « hesed » et « rahamin « .

« Hesed » signifie « responsabilité personnelle de l’amour », responsabilité qui dérive d’un engagement pris, d’une fidélité à soi-même et envers l’autre avec lequel nous nous sommes engagés librement. Dans notre cas, c’est la responsabilité que le Dieu de l’Alliance a de son amour envers nous. Cette responsabilité requiert la réponse humaine mais dépasse l’infidélité possible de l’homme. »Hesed » est donc « Don, Fidélité et Pardon ».

« Rahamin » fait allusion directement aux entrailles maternelles qui « s’attendrissent de leur fruit », pour le fils, qui empêchent la mère d’oublier.

Le texte d’IsaIe 49,15 :  » Est-ce qu’une femme peut oublier son petit enfant, ne pas chérir le fils de ses entrailles? Même si elle pouvait l’oublier, moi, je ne t’oublierai jamais ». C’est le verset biblique le plus connu où un comportement maternel est attribué à Dieu.

« Rahamin » indique le tendre lieu d’un être humain. Il signifie donc « sentir ou se savoir une seule chose avec les autres. Il décrit avant tout, le sens d’une union intime du père et de la mère avec le fils, des frères, des époux entre eux. Selon la définition de Bultman dans le Kittel – grand lexique du Nouveau Testament-, la meilleure traduction serait tout simplement le mot « Amour « .

En conclusion, le terme « eleos » que St Luc utilise dans son Evangile est traduit avec miséricorde : cette miséricorde renvoie à la grâce de l’Alliance et à la tendresse de la paternité (maternelle) de Dieu (voir Jean-Paul II, Encyclique Dives in Misericordia, n° 5 et note n°64).

Le mot « miséricorde » (du latin misereor: j’ai pitié, et cor, cordis : cœur- qui signifie donc avoir le cœur qui compatit à la misère des autres), met en relief la tendresse et la fidélité éternelles de Dieu vers son peuple, vers ses enfants. Dieu est fidèle. Saint-Paul observe que même si nous sommes infidèles, Dieu reste fidèle parce qu’Il ne peut se rejeter lui-même lui-même. (cf 2 Tm 2-13).

L’expérience de la paternité dans la famille se réalise comme compagnie sûre avec les enfants, comme fidélité discrète toujours prête à intervenir, vigilante envers eux. Compagnie fidèle donc, jusqu’au pardon, à l’infini, ce que nous apprenons continuellement de la paternité démesurée de Dieu envers nous. Paul Claudel écrit dans  » l’Annonce faite à Marie » que le vieux Père Anna Vercors dit à sa fille Violaine : « l’Amour du Père ne demande pas de compensation et le fils n’a pas besoin de le conquérir ou de le mériter ». Quelle joie d’avoir un Père dont nous sommes certains de son pardon et de sa tendresse! Prions donc pour prendre conscience d’être des fils d’un père qui ne sait faire autre chose que de nous aimer et de nous pardonner.

3) La joie du fils pardonné et de l’aveugle guéri

Le fils prodigue n’est pas revenu chez son père parce qu’il était fatigué de garder des porcs et de manger des glands. Il avait faim du pain de la joie que seul le père pouvait lui donner.

Il retourna « à la vérité de lui-même » (cfr encyclique Dives in misericordia, n°6), parce qu’il avait compris sa dignité humaine de fils. Quand il arriva chez lui, son père l’embrassa et posant ses mains sur ses épaules, le bénit, en l’accueillant dans sa paix.

L’âme de ce fils errant n’avait pu es reposer en aucune chose. Son corps n’avait pu goûter le vrai repos à l’ombre d’aucun arbre. Son cœur toujours en recherche et toujours déçu n’avait trouvé la paix en aucun bien et la joie en aucun plaisir, le bonheur en aucune conquête.

En recevant la bénédiction du pardon du père, ce jeune homme qui avait tout dilapidé, rentre à la maison. Pour lui, le père organise un repas offrant le meilleur veau et le pain de la joie. La joie vient de l’expérience de l’être aimé et de l’acceptation de cet amour divin que personne ne mérite. Mais si notre péché n’est pas une objection à Dieu pour nous pardonner, il ne doit pas l’être pour demander humblement sa miséricorde.

Ce pardon donne lumière, aide à croire et à grandir dans la foi comme cela se passe chez l’aveugle guéri par le Christ; ce que nous raconte aujourd’hui l’Evangile de la liturgie ambrosienne.

Identifions-nous à cet aveugle et cherchons à imaginer quelle fut la vision de cet aveugle lorsque, pour la première fois, il vit le visage humain, la lumière du soleil et un monde nouveau, jamais imaginé. Il était toutefois entouré de tout cela depuis sa naissance, mais il avait vécu dans l’obscurité.

Si nous voulons mieux comprendre la joie de l’aveugle qui devient voyant, pensons à l’expérience des enfants dans les premières années de leur vie. Ils regardent le monde et découvrent de nouvelles beautés avec un étonnement indescriptible. Essayons de ne pas étouffer en nous cet étonnement et, alors, nous serons capables de vie. A cet égard, Saint Jean Damascène disait : « les concepts créent les idoles, l’étonnement engendre la vie ». Une vie à vivre avec Dieu qui nous offre une alliance d’Amour, un lien d’Amour qui nous rend heureux. C’est un Amour qui a toutes les caractéristiques de chaque Amour, de l’Amour filial de l’homme, d’amour paternel de Dieu.

C’est un Amour d’amitié parce que Jésus est notre frère. Jésus est devenu notre frère. Il est Amour d’époux envers Dieu, époux envers l’âme qui est l’épouse. Une vie à vivre dans la lumière de Dieu, source de joie qui s’expérimente en quelqu’un et non dans quelque chose. En quelqu’un dont nous faisons l’expérience d’être infiniment aimés et auquel nous répondons par notre amour.

Les vierges consacrées sont un exemple éminent de cette réponse d’amour qu’elles réalisent d’une manière complète par l’offrande de leur vie. Elles sont un exemple de consécration heureuse à la vérité et à l’amour. Les vierges consacrées ont choisi d’aimer celui qui est l’Epoux de l’Eglise et le Fils de la Vierge Marie (Rituel de consécration n° 24). Elles sont consacrées à la Vie comme joie radicale d’exister. Elles répondent à la tâche d’être une prophétie vivante de ce royaume de charité auquel nous tous sommes appelés.

En s’appropriant les indications de l’Instruction sur l’Ordo Virginum « Ecclesiae Sponsae Imago », les vierges consacrées se laissent éduquer au sens de la gratitude pour l’ouevre de Dieu qui pardonne. Par leur propre consécration, elles rappellent à tous que l’origine, le sens et la destination de l’histoire humainese trouvent dans le mystère saint de Dieu, dans sa bonté infinie, prévenante et miséricordieuse, dans l’amour auquel il veut faire participer toutes les créatures. (Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique, Instruction sur l’Ordo Virginum, Ecclesiae Sponsae Imago, n° 41)

 

LECTURE PATRISTIQUE

Saint Jérôme

Explication de la parabole de l’enfant prodigue au Pape Damas

Critique sacrée

« Votre Sainteté, en me proposant la difficulté, l’a expliquée elle-même; et interroger de sorte, c’est mettre sur la voie ceux que l’on interroge. En effet, il y a de grandes lumières dans une demande sagement posée.  » Quel est, dites-vous, ce père dont parle l’Évangile, qui partage son bien à ses deux enfants? quels sont ces deux fils? Le plus jeune, après avoir dissipé son patrimoine avec des courtisanes, tombe dans le dénuement, et se trouve réduit à garder les pourceaux et à se nourrir de racines; puis il retourne près de son père, qui lui donne un anneau et une robe et fait tuer un veau gras pour le recevoir. Son frère aîné revient des champs et porte envie à l’accueil que l’on fait à son frère.  » Je sais,  » ajoutez-vous,  » que les commentateurs expliquent différemment cette parabole : quelques-uns pensent que le fils aîné représente le peuple juif, et que le puîné est la figure des gentils.  » Mais, je le demande, comment peut-on appliquer au peuple juif ce que dit le fils aîné: « Voilà déjà bien des années que je vous sers sans vous désobéir en rien, et jamais vous ne m’avez donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis; » et ce que lui répond son père: « Mon fils, vous êtes toujours avec moi, et tout ce que j’ai est à vous? » Si, d’accord avec vous, nous voulons y voir le symbole du juste et du pécheur, comment peut-on concevoir que le juste s’afflige du salut de son prochain, et surtout de son frère? Car, si la mort est entrée dans le monde par l’envie du démon, et si les partisans de l’esprit malin sont ses imitateurs, peut-on attribuer à un homme juste cette hideuse jalousie qui porte le fils aîné de la parabole à demeurer sur le seuil de la maison, à opposer tant de froideur aux caresses de son père, et à rester seul, le front pâle, le cœur ulcéré, sans vouloir prendre part à la joie de la famille? Il faut donc que nous examinions le motif et l’occasion qui ont inspiré ces paroles au Sauveur, de même que nous avons coutume de le faire pour toutes les paraboles dont Jésus-Christ lui-même n’a pas révélé le sens.

Les publicains et les pécheurs se tenant auprès de Jésus pour l’écouter, les scribes et les pharisiens en murmuraient et disaient: « Pourquoi cet homme reçoit-il les pécheurs et mange-t-il avec eux? » Leur jalousie venait de ce que le Seigneur ne dédaignait pas de manger et de s’entretenir avec des gens que la loi de Moise condamnait. Tel est le récit de saint Luc; voici celui de saint Mathieu: « Jésus étant à table dans une maison, il y vint beaucoup de publicains et de gens de mauvaise vie, qui se placèrent près du Seigneur et de ses disciples. Alors les pharisiens dirent à ces derniers:  » Pourquoi votre maître mange-t-il avec des pécheurs et des publicains? » Jésus les ayant entendus, leur dit:  » Ce ne sont pas les sains, mais les malades qui ont besoin de médecin. Allez, et apprenez cette parole : j’aime mieux la miséricorde que le sacrifice; car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » Saint Marc se sert des mêmes termes. C’était donc au nom des préceptes de la loi que les pharisiens élevaient leurs murmures. Cette loi, d’une justice rigoureuse, ne connaissait pas la clémence : point de pardon pour l’adultère, l’homicide, le faussaire; le crime ne pouvait se soustraire à l’expiation ; il fallait donner oeil pour oeil, dent pour dent, vie pour vie. « Tous s’étaient détournés du droit chemin et étaient devenus inutiles : il n’y en avait point qui fissent le bien, il n’y en avait pas un seul. Mais où avait abondé le péché Dieu a répandu une surabondance de grâces. (Rm 3) Il a envoyé son fils, né d’une femme, lequel, brisant la muraille qui séparait le juif du gentil, de ces deux peuples n’en a fait qu’un, et a adouci par la grâce de l’Evangile la rigueur et l’austérité de la loi.  » (Ga 4; Ep 2) C’est ce qui fait dire à saint Paul, écrivant aux fidèles : « Que Dieu, notre père, et notre Seigneur Jésus-Christ vous donnent la grâce et la paix; » sa grâce qui n’est point due à nos mérites, mais que nous recevons de la bonté de celui qui la donne; la paix qui a opéré notre réconciliation avec Dieu, et que nous devons à la médiation de Jésus-Christ. Car Jésus nous a pardonné nos péchés, il a anéanti, en l’attachant à sa croix, ce contrat de mort qui pesait sur nous, et il a mené en triomphe les puissances et les principautés, après les avoir vaincues sur la croix.

Quel excès de bonté pour le fils de Dieu que de devenir fils de l’homme, de demeurer, pendant dix mois dans le sein de sa mère, d’attendre patiemment le moment de la naissance, de se laisser envelopper de langes, et de passer par tous les degrés de l’enfance sous l’autorité de ses parents! Il se résigne aux injures, aux soufflets, à la flagellation; obéissant jusqu’à sa mort aux volontés de son père, il se soumet à la malédiction de la croix pour nous racheter de la malédiction de la loi; et il accomplit ce qu’il avait demandé auparavant en qualité de médiateur :  » Mon père, je souhaite qu’ils ne soient qu’un en nous, comme nous ne sommes qu’un vous et moi.  » Or, comme il était venu pour opérer par son ineffable miséricorde ce que la loi ne pouvait faire, c’est-à-dire pour nous sauver, il exhortait à la pénitence les publicains et les pécheurs, et il cherchait à s’asseoir à leur table afin de pouvoir les instruire; car dans toutes ses actions et dans toutes ses démarches ce divin Sauveur n’avait en vue que le salut des hommes, comme on peut s’en convaincre en lisant attentivement l’Évangile.

Que si ce raisonnement ne vous parait pas convaincant, peut-être vous rendrez-vous à l’autorité de cette parabole où l’on nous représente un père de famille qui envoie, durant tout le jour, des ouvriers travailler â sa vigne. A la première heure du jour il appelle Adam, Abel et Seth ; à la troisième Noé, à la sixième Abraham, à la neuvième Moïse, et à la onzième les gentils.  » Pourquoi, « leur dit-il,  » demeurez-vous là tout le long du jour sans travailler?  » Ils lui répondent :  » C’est parce que personne ne nous a loués.  » Cette dernière heure du jour nous marqué I’avènement dû Sauveur, selon ce que dit l’apôtre saint Jean :  » Mes frères, c’est ici la dernière heure; et comme vous avez ouï dire que l’Antéchrist doit venir, il y a dès maintenant plusieurs Antéchrists , ce qui nous fait connaître que nous sommes dans la dernière heure.  » Si vous n’agréez pas cette explication, je me soumets à tout, pourvu que vous m’accordiez que ceux qui ont été appelés les premiers étaient justes car, cela supposé, pourquoi murmuraient-ils contre le père de famille en disant :  » Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et vous les rendez égaux à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur!  » C’est avec quelque apparence de justice qu’ils représentent au père de famille qu’on ne doit pas donner à ceux qui n’ont travaillé qu’une heure la même récompense qu’à ceux qui depuis le matin jusqu’à la huit ont gémi sous le poids d’un rude travail; mais c’est l’envie qui fait naître cette justice prétendue, puisqu’elle voit avec déplaisir le bonheur d’autrui. Aussi est-ce le reproche que leur fait le père de famille :  » Mon ami, « dit-il à fur de ces envieux,  » votre oeil est-il mauvais parce que je sais bon? » C’est pourquoi, lorsque l’apôtre saint Paul dit que Dieu seul est juste et immortel, il ne prétend pas dire que les anges sont injustes et mortels; son dessein est de faire voir que Dieu seul est souverainement juste et immortel, et que toute justice, par rapport à la sienne, n’est qu’injustice.

Mais pour vous montrer l’injustice des ouvriers dont parle cette parabole, remarquez que ceux qu’on a loués à la première heure méritent une plus grande récompense que ceux qui n’ont commencé à travailler qu’à la troisième ; qu’on doit aussi donner davantage à ceux-ci qu’à ceux qui n’ont été à la vigne qu’à la sixième heure, et que ces derniers sont plus dignes de récompense que ceux qu’on a loués à la neuvième heure : d’où vient donc qu’ils ne se plaignent point les uns des autres, et qu’ils ne font paraître leur jalousie que contre ceux qui n’ont travaillé qu’à la dernière heure? Vous qu’on a loués à la neuvième heure, pourquoi portez-vous envie à ceux qui n’ont travaillé qu’à la onzième heure ? Quelques raisons que vous puissiez apporter pour faire voir que, ayant travaillé plus longtemps qu’eux, vous méritez aussi une plus grande récompensé, vous serez toujours dans le même cas; et ceux qui ont travaillé dès la sixième heure pourront en dire autant de vous. L’envie vous fait aussi murmurer contre les derniers, vous qui avez commencé à travailler dès la sixième heure, et vous trouvez mauvais qu’on leur donne la même récompense qu’à vous; mais ceux qui ont travaillé à la troisième heure sont en droit de faire les mêmes plaintes contre vous; les ouvriers qui ont été à la vigne à la première heure pourront aussi en dire autant de ceux-ci. Or, quoique ces ouvriers n’aient pas également travaillé et qu’ils aient été envoyés à la vigne à des heures différentes, cependant ils ne sont point jaloux les uns des autres, et ils reçoivent tous sans se plaindre la même récompense. Il n’y a que contre les derniers, c’est-à-dire contre les gentils, qu’ils font éclater leur envie ; ils invoquent cette prétendue faveur pour insulter le père de famille; et c’est leur jalousie que le Fils de Dieu condamne dans toutes ces paraboles.

Je sais que vous trouverez peu d’exactitude, d’élégance dans pion style; mais je vous ai déjà fait observer plusieurs fois qu’il est impossible d’écrire correctement quand on n’est pas en état de retoucher soi-même ce que l’on a écrit. Je réclame donc de vous un peu d’indulgence une cruelle ophtalmie me met dans la nécessité de dicter les choses à la hâte. D’ailleurs il ne faut pas demander dans ces sortes d’ouvrages l’élégance du style, mais la solidité des pensées ; on ne doit pas chercher à se repaître de cosses, mais à se nourrir de pain. »


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