Lorsque l’on parle d’ « Epiphanie » nous pensons surtout à la manifestation de Jésus-Christ à tous les gens, représentées par les Rois Mages[2], qui se prosternèrent devant le Roi Enfant et l’adorèrent. Toutefois en tant que telle, l’Epiphanie célèbre trois manifestations :
– celle des Rois Mages qui expriment l’adoration du monde au vrai Roi des Rois ;
– celle sur les rives du Jourdain, où le Sauveur est baptisé et indiqué comme fils bien-aimé du Père et comme Agneau qui enlève les péchés du monde ;
– et celle des noces de Cana, que nous pouvons, je pense, considérer un symbole des noces du Christ avec l’Eglise. J’écris ceci parce que la liturgie des Laudes de la solennité de l’Epiphanie me le suggère : « Aujourd’hui l’Eglise, lavée de ses taches dans le fleuve Jourdan, s’unit au Christ, son époux ; les Rois Mages accourent avec des dons aux noces régales et l’eau qui est changée en vin donne de la joie à la table, Alléluia ».
Procédons graduellement (peu à peu) et contemplons la manifestation de Jésus aux trois sages venus de très loin, qui L’adorent en reconnaissant Dieu dans un pauvre enfant.
Grâce à leurs yeux du cœur brûlants de désir de lumière, ils allèrent au-delà de ce que les yeux de leur corps voyaient.
Grâce au cœur dilaté par la rencontre avec le Roi des Rois, ils purent s’agenouiller dans une étable et lui faire des dons importants, des dons royaux. Ce « pauvre » enfant est Roi et les trois Rois Sages Lui rendent l’hommage digne d’un Roi : ils s’agenouillèrent devant celui qui soumettra la Science des paroles et des chiffres à la nouvelle Sagesse de l’Amour : leur Science s’humilia devant l’Innocence.
Agenouillés, dans leurs luxueux manteaux royaux, sur la paille éparpillée sur le sol de l’étable eux, les puissants, savants, offrirent eux-mêmes comme gage de l’obéissance du monde. Faisons de même en célébrant la fête de l’Epiphanie, dans la liturgie et donc, dans la vie, comme un engagement non seulement pour donner quelque chose de précieux à Dieu, mais pour nous donner au Verbe de Dieu pour qu’il nous assume et à travers nous assume toutes les choses. Donnons-nous à lui. C’est la fête des Mages : nous aussi, nous devons lui porter nos dons. Tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons. Ce que nous tenons pour nous et ne lui donnons pas, tout cela se putréfie et n’a pas de vie.
Seul ce que Lui, Il assume se sauve. Donnons-nous et renouvelons, aujourd’hui, notre consécration au Seigneur, notre donation à lui.
2) Epiphanie : Le Noël de l’Eglise
La manifestation que Jésus fait de lui-même aux Mages, aux païens venus de loin, devient la naissance de l’Eglise qui est l’appel « universel » au salut. Désormais, personne ne doit être loin du cœur de Dieu et, donc, de son Règne. Voilà pourquoi les orthodoxes considèrent l’Epiphanie comme le Noël de l’Eglise et le célèbre avec une grande solennité. C’est notre Noël. Nous devrions aujourd’hui écouter les paroles d’ Isaïe prophète: « Debout, Jerusalem ! Resplendis :elle est venue, ta lumière,et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Regarde : l’obscurité recouvre la terre,les ténèbres couvrent les peuples ;mais sur toi se lève le Seigneur,et sa gloire brille sur toi. Les nations marcheront vers ta lumière,et les rois, vers la clarté de ton aurore » (Is 60,1-6).
Les Mages, premiers fruits des païens, furent introduits auprès du grand Roi qu’ils cherchaient, et nous tous, aujourd’hui, le suivons. Comme l’Enfant leur a souri, Il nous sourit aujourd’hui et de cette façon, toutes les fatigues du long voyage qui portent à Dieu sont oubliées : l’Emmanuel reste avec nous et nous avec lui. Bethléem qui nous a reçu, nous protège pour toujours, parce qu’à Bethléem nous recevons en don l’Enfant, et Marie sa Mère.
Lorsque nous nous rapprochons de l’autel, vers lequel l’étoile de la foi nous conduit, prions pour que cette Mère incomparable, nous présente son Fils qui est notre lumière, notre amour, notre pain de vie. Offrons au nouveau-né notre or, notre encens et notre myrrhe. Lui, il apprécie ces dons de bonté, signe du don de nous-même. Après la Messe, nous sortirons de l’Eglise comme les Mages laissèrent la grotte. Comme eux, nous laisserons nos cœurs sous la souveraineté de l’amour de l’Enfant Roi Divin et nous aussi, nous rentrerons chez nous par un autre chemin, tout neuf, dans cette patrie temporaire, mortelle où nous sommes appelés à vivre jusqu’au jour où la vie et la lumière éternelle feront disparaître en nous toute ombre et toute fragilité.
Frères et sœurs, mes très chers amis, suivons les Mages, laissons nos habitudes païennes. Allons-y! Faisons un long voyage pour voir le Christ. Si les Mages n’étaient pas partis loin de leur pays, ils n’auraient pas vu le Christ. Jusqu’à quand ils restaient dans leur pays, ils ne voyaient autre que l’Etoile. Mais lorsqu’ ils ont laissé leur patrie, ils ont vu le Soleil de Justice (Mt 3,20).
Disons mieux : s’ils n’avaient pas entrepris généreusement leur voyage, ils n’auraient même pas vu l’Etoile (cf. St Jean Chrysostome (345-407), Homélie sur Matthieu, 7-8).
Nous aussi, levons-nous donc, et même si à Jérusalem, tous restent troublés, courrons là où se trouve l’Enfant et nous verrons Dieu sur terre et l’Homme dans le ciel et nous avec Lui qui est le Dieu avec nous : l’Emmanuel.
Ce que nous Lui offrons n’est pas important. Jésus Christ n’a pas besoin de l’or, de la myrrhe, de l’encens que nous pouvons lui apporter. Mais encore, c’est le Christ qui donne de la valeur à notre activité. Si nous ne nous référons pas au Christ, chaque activité humaine devient telle à compromettre la vie, telle à compromettre l’unité de la personne humaine, telle à compromettre le résultat final de l’histoire du monde.
Les Rois Mages repartirent les mains vides? Pas du tout. Ils avaient trouvé la perle précieuse : le Christ. Faisons de même.
A mon avis, ils crurent et comprirent que cet enfant était l’« aîné » de plusieurs frères, que Dieu aime tous les peuples et aime chacun de nous d’un Amour infini.
Dieu est le Père de chacun de nous. Devant lui, nous ne sommes plus étrangers ou esclaves : nous sommes ses enfants dans le Fils qu’il nous a donné « aujourd’hui » pour toujours.
Demandons la grâce de comprendre et de vivre cette vérité, comme nous l’apprend une brève histoire du 17e siècle qui parle d’une petite bergère française et d’une autre fille du même âge, noble et bien éduquée.
Cette pauvre et jeune bergère paraissait tellement stupide qu’une fille noble, jeune comme elle mais pieuse et instruite lui proposa de lui apprendre le catéchisme. La bergère lui répondit humblement : « Merci. Apprends-moi à terminer le « Notre Père ». Chaque fois que je commence cette prière, quand je pense qu’une pauvre créature comme moi peut appeler « Père » le Dieu de toute puissance et sainteté, mon cœur éclate de reconnaissance et je ne peux pas aller au-delà de ces deux mots : « Notre Père » et je passe toute la journée à pleurer de joie en regardant mes petites brebis. Alors la noble dame comprit que la pauvre bergère du même âge n’avait pas besoin de son enseignement.
Profitons-nous aussi de cette leçon et, invoquant le Père du Ciel qui est Notre Père, nous comprendrons que le cortège des Mages nous conduit au Dieu vivant qui est présent dans nos âmes : splendide lumière de l’Amour où chacun de nous a son berceau.
Aussi les Vierges consacrées[3] ont trouvé ce trésor, auquel elles ont tout donné à travers le don de la virginité. Dieu les a séduites comme a dit de lui-même le prophète Jérémie « Toi, tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire par toi » (Jr 20,7).
Pour avoir la Perle Précieuse, elles se sont offertes au Christ elles-mêmes, entièrement avec toute leur personne, qui a totalement accueilli le Christ qui se consomme comme une hostie, parce que tout le peuple de Dieu vit dans le Christ et que le Christ vit, maintenant et pour l’éternité, avec ce peuple de pécheurs.
Il vit celui qui marche vers ce qu’il aime et marche avec celui qui l’aime dans la miséricorde et fidélité.
Lecture Patristique
Saint Augustine d’’Hippone
SERMON 220
POUR L’ÉPIPHANIE.
O mystère étonnant ! Il était couché dans une crèche, et d’Orient il amenait les Mages; il était caché au fond d’une étable, et proclamé du haut du ciel, afin qu’ainsi proclamé dans le ciel on le reconnût dans l’étable, ce qui a fait donner à ce jour le none d’Epiphanie, c’est-à-dire manifestation. Ainsi mettait-il en relief et sa grandeur et son humilité; car si les astres le révélaient au loin dans le ciel, il fallait le chercher pour le trouver dans un étroit réduit; et s’il était faible dans ce petit corps et enveloppé des langes de l’enfance, il n’en était pas moins adoré par les Mages et redouté des méchants.
Il est vrai, l’étoile qui conduisit les Mages à l’endroit même où était le Dieu-Enfant avec la Vierge sa Mère, et qui pouvait également les conduire jusqu’à la ville où il était né, disparut tout à coup et ne se montra plus i eux pour le moment. Ils durent interroger les Juifs sur le nom de la cité où devait naître le Christ, leur demander ce que disaient sur ce point les divines Ecritures ; et les Juifs durent répondre : « A Bethléem de Juda; car voici ce qui est écrit : Et toi, Bethléem, terre de Juda tu n’es pas la moindre des principales villes de Juda, puisque de toi sortira le Chef qui conduira mon peuple d’Israël (4) ». La divine Providence ne voulait-elle pas nous montrer par là que les Juifs ne conserveraient plus que les saints livres, pour éclairer les Gentils et s’aveugler eux-mêmes; et qu’ils les porte. raient dans le monde, non point comme un moyen de salut pour eux, mais comme un témoignage du salut qui nous serait accordé? Aussi, quand aujourd’hui nous citons les antiques prophéties relatives au Christ et dont les événements accomplis ont fait éclater la lumière, s’il arrive aux païens que nous voulons gagner de nous objecter qu’elles ne sont pas si anciennes, que nous les avons fabriquées après coup pour donner aux faits l’air d’avoir été prédits; nous ouvrons, pour dissiper ce doute, les exemplaires juifs. Ainsi les païens sont figurés par ces Mages à qui les Juifs faisaient connaître d’après l’Ecriture la ville où était né le Christ, sans qu’eux-mêmes se missent en peine soit de le rechercher, soit de le reconnaître.
[1] Le mot « épiphanie » vient du verbe grec ἐπιφαίνω, epifàino (qui signifie « je me rends manifeste ») et du substantif féminin ἐπιφάνεια, epifàneia (qui peut signifier manifestation, apparition, venue, présence divine). En Saint Jean Chrysostome Έπιφάνια a pris la signification de « Nativité du Christ ».
[2] La parole « mage » qui est utilisée pour indiquer ces personnages ne doit pas être identifié avec la signification que nous lui donnons aujourd’hui. Ce vocable dérive du grec ‘magoi’ et indique en premier lieu les membres d’une caste sacerdotale persane et en suite babylonienne qui s’intéressait d’astronomie et d’astrologie. On pourrait les appeler : chercheurs, savants des phénomènes célestes
Les Mages sont interprétés comme Rois Mages sous l’influence de Isaïe 60,3, et la tradition a leur attribue les noms de Melchiorre, Gasparre e Baltasar. Selon l’Évangile de Matthieu (2,2) les Mages (pas précises dans le nombre), guidés en Judée par une étoile (ἀστέρα, da ἀστήρ, ‘astera’, étoile astre), apportent en don à l’Enfant Jésus, reconnu comme « roi des Juifs » de l’or (hommage à sa royauté) de l’encense (hommage à sa divinité) de la myrrhe (anticipation de sa future souffrance et mort rétentrice) et l’adorèrent.
[3] Dans l’Église, avec la permanence des vocations virginales – à travers le signe du renoncement au mariage et de la conséquente solitude et apparente infécondité – on transmet d’une manière vitale, vivante et pratique la certitude que :
– le cœur de l’être humain peut être rempli seulement par Dieu, et son ultime solitude peut être comblée seulement pas Sa « compagnie » :
– Jésus Christ, vivant et vrai, ici et maintenant, est Dieu incarné qui a offert et offre son vrai amour ;
– en cet amour est contenu et demandé chaque autre amour : en effet, l’on aime indissolublement « le Christ et ce qui est à Lui » ;
– il s’agit d’un amour dont la particulière fécondité est destinée à être visible en cette vie aussi.
Dans la communauté chrétienne les deux vocations – celle à la virginité consacrée et celle au mariage doivent être comprise et éduquées non comme alternative mais comme complémentarité. Toutefois il faut rappeler que les deux sont une vocation totale et totalisante et que la virginité témoigne mieux de la splendeur de la sollicitude et de l’amour définitif pour le Christ.
Le point central de l’évangile d’aujourd’hui est clair : c’est suivre Jésus Christ qui appelle à la communion avec lui.
En effet, après avoir annoncer le règne et la conversion, la première chose que le Rédempteur du monde fait, est celle de nous montrer comment se réalise le règne de Dieu. La modalité principale de cette réalisation du règne de Dieu c’est de suivre Jésus Christ, parce qu’en le\ suivant nous devenons ce que nous sommes : fils dans, avec par le Fils. Faisant le même chemin du Fils, nous réalisons pleinement notre vérité de fils. L’homme nouveau nait d à cause de cette marche du Christ devant nous et à cause de notre marche derrière lui, même si nous le suivons à tâtons et faisant des fautes.
Il faut garde à l’esprit que ce chemin de conversion n’exige pas qu’un « conversion morale » qui implique un changement de vie. Il demande aussi une « une conversion intellectuelle » qui implique un changement dans la manière de penser et de sentir. Finalement, il exige une « conversion existentielle » qui implique de vivre de la présence du Christ qui est à suivre avec amoureuse confiance et total abandon.
Donc la conversion n’est réductible à un petit ajustement de notre chemin. Elle est vraiment une inversion de marche. Conversion est aller contre-courant, c’est à dire contre un style de vie superficiel, incohérent et illusoire qui souvent nous entraine vers le bas, nous domine et nous rend des esclaves du mal ou, au moins et en tout cas, nous rend prisonniers de la médiocrité morale, intellectuelle et existentielle.
C’est en suivant le Fils de Dieu que la foi devient une réalité, devient une relation personnelle avec Lui. Cette relation n’est pas seulement une relation d’amitié, Elle est une relation d’action : c’est à dire nous le suivons, nous faisons le même chemin et devenons fils en lui, comme je viens de dire. C’est dans la « séquelle » de Jésus que tout se réalise. Toutefois, suivre Jésus n’est pas une initiative qui part de nous. Nous le suivons parce qu’il nous a appelés. Le suivre est notre réponse à son invitation à nous convertir, de croire à Lui, de vivre en relation avec Lui et de vivre comme Lui, en Le suivant.
2) La vocation à la conversion.
Dans l’extrait de l’Evangile d’aujourd’hui l’apôtre Matthieu nous raconte que Jésus quitta Nazareth, où il vivait caché une vie quotidienne si normale qu’aucun de ses concitoyens[1] n’avaient vu en Lui quelqu’un d’exceptionnel, et s’en alla à Capharnaüm porter la lumière de Dieu. Il alla dans endroit où il y avait un grand mélange de juifs et d’autres peuples, et que les Juifs appelaient pour cette raison la « Galilée des gentils », ou bien « province des païens ».
La logique humaine aurait voulu que l’annonce messianique parte du cœur du judaïsme, c’est-à-dire de Jérusalem[2], or la voilà partir d’une région périphérique, la Galilée, généralement méprisée et vue comme contaminée par le paganisme. Mais la surprise vient justement de ce que pour Saint Matthieu elle est l’accomplissement d’une ancienne prophétie et le signe révélateur de Jésus : le Messie universel qui brise en mille morceaux toute forme de particularisme.
Jésus commença par cette « apparente » périphérie[3] pour éclairer tant la Ville sainte que le monde, et Matthieu résume son annonce en une brève formule: « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche ». Les premiers mots de Jésus sont simples, brefs. Saint Marc écrit: « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1,15). Les paroles rapportées dans l’Evangile d’aujourd’hui sont encore plus dépouillées: « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche » (Mt 4,17), voire même guère claires pour nous de par leur sobriété. Pour les comprendre, et comprendre aussi la différence entre le message de Jean et l’annonce de Jésus, je propose une explication dans notre langage à nous, en essayant de faire ressortir leur signification vivante et éternelle.
« Les temps sont accomplis ». Les temps attendus, prophétisés, annoncés, sont arrivés à leur accomplissement. Les temps vécus sans connaître la beauté de la vie avec Jésus Christ sont finis. Le temps des tromperies est fini. L’heure est venue de nous faire ouvrir les yeux par Dieu et de contempler Son visage, dont une partie devient ensuite le nôtre.
« Le Royaume est proche ». Jena Le Baptiste disait qu’un Roi serait bientôt venu fonder un nouveau royaume: le Royaume des Cieux. Jésus donne l’heureuse nouvelle que le Roi est venu et que les portes du Royaume sont ouvertes. Le Royaume n’est pas l’invention archaïque d’un pauvre Juif d’il y a vingt siècles ; ce n’est pas une chose rétrograde, une mémoire morte, un rêve brisé. Le Royaume des cieux est en nous. Il commence tout de suite: il est aussi notre œuvre, pour notre bonheur, dans cette vie, sur cette terre. Il dépend aussi de notre volonté, du fait que nous répondions oui ou non à la vocation du Christ, qui nous appelle à être des saints, c’est-à-dire à regarder le ciel, à désirer le ciel et à espérer de toujours vivre au ciel. Le Royaume de Dieu est paix et joie[4].
« Convertissez-vous » ajoute Jésus. « Convertissez-vous »: ce « vieux » mot a lui aussi été détourné de son vrai sens. Le terme grec « Metanoèite » de l’Evangile ne saurait être traduit par « poenitemini » en latin ou « faites pénitence » en français. Au sens propre du mot, « Metànoia » est un changement dans la manière de penser, un changement d’esprit, la transformation de l’âme. La métamorphose est un changement de forme ; metànoia, changement d’esprit, c’est changer de mentalité. A juste titre, la traduction dit « conversion » qui est le renouvellement de l’homme intérieur. L’idée de « repentir » et de « pénitence » ne sont que les applications et illustrations de l’invitation de Jésus à se tourner vers Lui, à avancer vers la lumière.
Le Messie nous invite à nous convertir à la lumière de la vérité et à la béatitude de l’amour.
En l’aimant nous le connaitrons mieux, et en le connaissant mieux nous L’aimerons bien plus encore: on n’aime bien que ce que l’on connaît; l’amour rend transparent celui qu’on aime. La première conversion consiste à croire, à croire au Verbe d’Amour. « Dans la mesure où la foi est liée à la conversion, elle est l’opposé de l’idolâtrie ; elle est une rupture avec les idoles pour revenir au Dieu vivant, au moyen d’une rencontre personnelle. Croire signifie s’en remettre à un amour miséricordieux qui accueille toujours et pardonne, soutient et oriente l’existence, et qui se montre puissant dans sa capacité de redresser les déformations de notre histoire. La foi consiste dans la disponibilité à se laisser transformer toujours de nouveau par l’appel de Dieu. » (François, Lett. Enc. Lumen Fidei, n. 13).
2) Un appel dans l’appel
L’extrait de l’Encyclique du pape François permet de passer au commentaire de la seconde partie de l’Evangile d’aujourd’hui qui parle de l’appel des premiers disciples. Cette proposition à Le suivre, Jésus la fait sur les rives du lac de Capharnaüm, là où Il prêchait et où les hommes étaient occupés à leur travail.
Aucun cadre exceptionnel pour l’appel des premiers disciples : un port au bord d’un lac, lieu de travail pour des pêcheurs.
Essayons de faire ressortir les traits essentiels de ce récit de vie.
Jésus est l’acteur principal. Il est le personnage central. L’initiative est la Sienne (« il vit deux frères » – Pierre et André – « il leur dit: suivez-moi »; « il vit deux autres frères » – Jacques et Jean de Zébédée – « et il les appela »). Ce n’est pas l’homme qui s’autoproclame disciple, mais Jésus qui convertit l’homme et l’appelle à devenir son disciple, en le choisissant avec amour. Puis le disciple n’est pas d’abord appelé à apprendre une doctrine mais à vivre avec une Présence, qui est le centre affectif de sa vie d’appelé. L’attachement à la personne de Jésus vient en premier.
Cette adhésion exige un profond détachement. Jacques et Jean, Pierre et André quittent leurs filets, leur barque et leurs pères. Autrement dit, ils quittent métiers et familles. Le métier garantit sécurité et estime sociale, le père représente ses propres racines. Il s’agit d’un détachement radical.
Ce détachement permet de répondre à l’appel de Jésus, de se mettre totalement et gratuitement dans ses pas. Les deux verbes « quitter » et « suivre » indiquent un déplacement du centre de la vie de la personne appelée. L’appel de Jésus ne vise pas un aménagement social, ne place pas dans un état, mais met en marche pour une mission.
Pour finir on voit que le disciple a deux caractéristiques : il est en communion avec Jésus Christ (« suivez-moi ») et va vers l’humanité (« Je vous ferai pêcheurs d’hommes »). La seconde nait de la première. Jésus ne place pas ses disciples dans un espace séparé, fermé : il les envoie sur les routes du monde. A ce propos le pape François, en parlant de Saint Pierre Favre, jésuite français, invite lui aussi à imiter ce « Compagnon de Jésus » en permettant que « le Christ occupe le centre du cœur »[5].
Les Vierges consacrées, elles aussi, vivent cette « centralité » du Christ, en le suivant dans un abandon total et une confiance amoureuse. En imitant les 4 premiers apôtres choisis par Jésus. Qu’ils fussent des pêcheurs n’est pas un hasard. Le pêcheur, qui vit une bonne partie de ses journées dans la pure solitude de l’eau, est la personne qui sait attendre. Il est une personne patiente, qui n’est pas pressée, qui fait descendre ses filets et s’en remet à Dieu. L’eau fait ses caprices, le lac a ses bizarreries et les jours ne se ressemblent jamais. En partant en large à la recherche de poissons, le pêcheur ne sait pas s’il reviendra le bateau plein ou sans un poisson à mettre sur le feu pour son repas. Il s’en remet aux mains du Seigneur qui envoie l’abondance et la famine ; il se console de la mauvaise journée en pensant à la bonne journée qui arrive et à celle qui viendra.
Avec leur génie et leur sensibilité féminine capable de dévouement suprême, les Vierges Consacrées vivent le même appel que les apôtres pêcheurs, le même chemin de sainteté que celui qui va derrière le Christ, (cf. rituel de consécration des vierges, n° 24 : Et toi, Dieu toujours fidèle, sois leur fierté, leur joie et leur amour ; sois pour elles consolation dans la peine, lumière dans le doute, recours dans l’injustice ; dans l’épreuve, sois leur patience, dans la pauvreté, leur richesse, dans la privation, leur nourriture, dans la maladie leur guérison. En toi, qu’elles possèdent tout, puisque c’est toi qu’elles préfèrent à tout) avec le cœur dilaté, la même humilité que la sainte Famille de Nazareth (comme rappelle la liturgie ambrosienne d’aujourd’hui), dont Jésus étaient de toute évidence le centre et où, de toute évidente, la maison de l’un était l’affect de l’Autre.
Marie et Joseph veillèrent sur Jésus et l’aidèrent à grandir, non seulement parce que, devenu grand, il aurait dit des paroles de vie éternelle, mais parce qu’ils avaient foi et savaient qu’Il était la Parole de vie pour toujours.
Lecture Spirituelle
Le Christ, lumière de notre vie
Homélie de Lansperge le Chartreux (+ 1539)
Sermon 5, Opera omnia, 3, 315-317
Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière (Is 9,1). Mes frères, nul n’ignore que nous sommes tous nés dans les ténèbres et que nous y avons vécu autrefois. Mais faisons en sorte de ne plus y rester, maintenant que le soleil de justice s’est levé pour nous.
Le Christ est donc venu illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, pour guider leurs pas dans le chemin de la paix. De quelles ténèbres parlons-nous? Tout ce qui se trouve dans notre intelligence, dans notre volonté ou dans notre mémoire, et qui n’est pas Dieu ou n’a pas sa source en Dieu, autrement dit tout ce qui en nous n’est pas à la gloire de Dieu et fait écran entre Dieu et l’âme, est ténèbres.
Aussi le Christ, ayant en lui la lumière, nous l’a-t-il apportée pour que nous puissions voir nos péchés et haïr nos ténèbres. Vraiment, la pauvreté qu’il a choisie quand il n’a pas trouvé de place à l’hôtellerie, est pour nous la lumière à laquelle nous pouvons connaître dès maintenant le bonheur des pauvres en esprit, à qui appartient le Royaume des cieux.
L’amour dont le Christ a témoigné en se consacrant à notre instruction et en s’exposant à endurer pour nous les épreuves, l’exil, la persécution, les blessures et la mort sur la croix, l’amour qui finalement l’a fait prier pour ses bourreaux, est pour nous la lumière grâce à laquelle nous pouvons apprendre à aimer aussi nos ennemis.
Elle est pour nous lumière, l’humilité avec laquelle il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur (Ph 2,7), et, refusant la gloire du monde, voulut naître dans une étable plutôt que dans un palais et subir une mort honteuse sur un gibet. Grâce à cette humilité nous pouvons savoir combien détestable est le péché d’un être de limon, un pauvre petit homme de rien, lorsqu’il s’enorgueillit, se glorifie et ne veut pas obéir, tandis que nous voyons le Dieu infini, humilié, méprisé et livré aux hommes.
Elle est aussi pour nous lumière, la douceur avec laquelle il a supporté la faim, la soif, le froid, les insultes, les coups et les blessures, lorsque comme un agneau il a été conduit à l’abattoir et comme une brebis devant le tondeur il n’a pas ouvert la bouche (Is 53,7). Grâce à cette douceur, en effet, nous voyons combien inutile est la colère, de même que la menace, nous consentons alors à souffrir et nous ne servons pas le Christ par routine. Grâce à elle, nous apprenons à connaître tout ce qui nous est demandé: pleurer nos péchés dans la soumission et le silence, et endurer patiemment la souffrance quand elle se présente. Car le Christ a enduré ses tourments avec tant de douceur et de patience, non pour des péchés qu’il n’a pas commis, mais pour ceux d’autrui.
Dès lors, frères très chers, réfléchissez à toutes les vertus que le Christ nous a enseignées par sa vie exemplaire, qu’il nous recommande par ses exhortations et qu’il nous donne la force d’imiter avec l’aide de sa grâce.
NOTES
[1] « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » (Lc 4, 22). Marc et Matthieu ajoutent : « Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie, et ses frères : Jacques, Joseph, Simon et Jude ? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes chez nous ? Et ils étaient profondément choqués à son sujet » (Mc 6,3; cf Mt 13,55).
2 Aux temps de la vie terrestre du Christ, Jérusalem était le centre religieux pour un fidèle juif, mais politiquement elle était considérée comme marginale par rapport au pouvoir romain.
3 Il faut tenir compte du fait que Capharnaüm, loin du Temple, est plus proche de la mer Méditerranée et sur la route des caravanes des marchands, et devient le carrefour d’une nouvelle histoire, celle du salut.
4 “En effet, le Royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. Celui qui sert le Christ de cette manière-là plaît à Dieu, et il est approuvé par les hommes » (Rm 14, 17-18). 13,55).
[5] “Ce n’est que si l’on est centré sur Dieu qu’il est possible d’aller vers les périphéries du monde! Et Pierre Favre a voyagé sans cesse jusqu’aux frontières géographiques, au point que l’on disait de lui : « Il semble qu’il soit né pour ne rester en place nulle part » (mi, Epistolae i, 362). Pierre Favre était dévoré par le désir intense de communiquer le Seigneur. Si nous n’avons pas le même désir que lui, alors nous avons besoin de nous arrêter dans la prière et, avec une ferveur silencieuse, de demander au Seigneur, par l’intercession de notre frère Pierre, de revenir nous fasciner : cette fascination du Seigneur qui poussait Pierre à toutes ces « folies » apostoliques. » (François, Homélie en l’Eglise du Gesù à Rome, 3 janvier 2014).
1) Sel et Lumière pour les autres.
Si, dimanche dernier, la liturgie ne nous avait pas fait célébrer la fête de la Présentation de Jésus au Temple, nous aurions commencé la lecture du « Discours de la montagne » qui s’étale dans les chapitres 5, 6 et 7 de l’évangile selon Saint Mathieu. Donc, en tenant pour acquis le récit initial des Béatitudes (5, 1 – 12), la lecture de l’évangile de ce Vème dimanche du Temps ordinaire nous présente deux caractéristiques de ceux qui veulent suivre le Christ : être sel et lumière.
En effet, aujourd’hui le Rédempteur dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre … Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13.14). Par ces images riches de signification, le Christ veut transmettre à ses disciples de hier et d’aujourd’hui le sens de leur mission et de leur témoignage. A cet égard, Pape François commente : « Le plus grand témoignage du chrétien est de donner sa vie comme Jésus l’a fait, c’est-à-dire le martyre. Mais il y a, aussi, un autre témoignage, celui de tous les jours, qui commence le matin, quand nous nous réveillons, et qui termine le soir, quand nous allons dormir. Le sel et la lumière servent pour les autres.
Cela peut sembler une petite chose, mais avec nos petites choses, le Seigneur fait des miracles, fait des merveilles. Donc, il faut une attitude d’« humilité » qui consiste à essayer seulement à être sel et lumière : sel pour les autres, lumière pour les autres, parce que le sel ne se donne pas de la saveur à lui-même, il est toujours au service de… La lumière ne s’illumine pas elle-même, elle est toujours au service de … » (Pape François, Homélie de la Messe à Maison Sainte Marthe, 18 juin 2018).
Aujourd’hui encore, dans la culture du moyen-orient, le sel évoque différentes valeurs comme l’alliance, la solidarité, la vie et la sagesse. La lumière est la première œuvre de Dieu Créateur et source de la vie. La Parole de Dieu est elle-même comparée à la lumière, comme le psalmiste proclame : « ta parole est une lampe pour mes pas, lumière sur mon chemin » (Ps 119, 105).
Et, toujours dans la Liturgie de la Parole de ce Dimanche, le prophète Isaie dit : « Si tu donnes à celui qui a faim de ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi » (58, 10). La sagesse résume en soi les effets bénéfiques du sel et de la lumière. En effet, les disciples du Seigneur sont appelés à donner une nouvelle « saveur » au monde, et à le préserver de la corruption, avec la sagesse de Dieu qui resplendit pleinement sur le visage du Fils, parce qu’il est « la vraie Lumière qui illumine chaque homme » (Jn 1,9).
Unis à Lui, les chrétiens peuvent répandre – au milieu des ténèbres de l’indifférence et de l’égoïsme -la lumière de l’amour de Dieu, vrais sagesse qui donne signification à l’existence et à l’action des hommes.
La lumière dont Jésus nous parle dans l’évangile, est celle de la foi, don gratuit de Dieu qui vient illuminer le cœur et éclairer l’intelligence : « Dieu qui dit : ‘Du milieu des ténèbres brillera la lumière’, a lui-même brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ » (2 Cor 4, 6).
Voilà pourquoi les paroles de Jésus prennent une importance extraordinaire quand il nous explique son identité et sa mission : « Je suis la lumière du monde. Qui me suit, ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie » (Jn 8, 12).
La rencontre personnelle avec le Christ illumine la vie par une lumière neuve. Elle nous achemine sur le bon chemin et nous engage à être ses témoins. La façon neuve qui nous vient de Lui, de regarder le monde et les personnes nous fait pénétrer plus profondément dans le mystère de la foi. Cette foi n’est pas seulement un ensemble d’affirmations théoriques à accueillir et à ratifier par l’intelligence, mais une expérience à assimiler, une vérité à vivre, le sel et la lumière de toute la réalité » (cf. Veritatis splendor, 88).
2) Le sel des martyrs.
En outre, faisons mémoire des chrétiens persécutés des premiers siècles qui étaient emmenés au Colisée pour être donnés en spectacle aux romains qui voulaient des émotions fortes. Dévorés par des lions, les martyrs étaient du « sel » pour le palais avide de saveurs fortes du peuple spectateur ; crucifiés sur des bois en flamme, ils étaient des torches de « lumière » pour les yeux avides du public. Les païens de l’époque, mais d’aujourd’hui aussi, voulaient un spectacle avec des saveurs et des lumières excitantes.
Les chrétiens entraient alors « en scène » non pas comme acteurs, mais comme martyrs en sachant qu’ils étaient en spectacle pour les anges et pour le monde[3], et moi j’ajoute : pour Dieu, qui «regarde les justes » (Ps 33/34, 16) donc en premier lieu les martyrs, dont le sang fut semence pour d’autres chrétiens[4], offre de liberté et signe d’espérance qui devient une réalité.
En effet, les martyrs sont par excellence le sel et la lumière du monde. Certes, ils le furent de manière héroïque, mais nous sommes appelés nous aussi à être des témoins (comme tout le monde sait le mot grec « martyre » veut dire témoin), sans se préoccuper de faire qui sait quoi. Il ne s’agit pas de faire des choses extraordinaires. C’est une question de sel, d’être le sel qui sale. Le sel c’est la capacité de souffrir, le signe de l’Alliance. Le sel rêvée une foi adulte, qui ne fuit pas devant la croix, qui a de la patience dans les souffrances, qui comprend leur sens, qui voit, transfigure dans la mort, la résurrection et la vie.
Le témoignage chrétien suit la méthode que lui dicte et illustre le cœur transpercé de Jésus qui répond très vite par le sang et par l’eau, doté d’un amour qui va jusqu’au bout. C’est pourquoi le martyre est le paradigme et l’accomplissement du témoignage chrétien. Le martyre contredit la logique du monde, parce qu’il répond à la peur de la mort qui déteste la vie par un amour de la vie qui ne craint point de mourir pour elle, parce que la vie du martyr est le Christ Ressuscité, le Christ qui a vaincu la mort et le péché. Aujourd’hui comme toujours, le martyre est la plus grande révolution culturelle que l’on puisse faire. Le martyr est en soi un témoin éliminé, un témoin supprimé. Mais dans la logique de la croix, l’élimination accentue la force du témoignage et l’expression de la charité. Le martyr chrétien est l’icône du Christ qui, haï et transpercé, est sans limites dans la charité du pardon, du don de la vie, de la miséricorde. Le martyr devient alors témoin non seulement de l’amour du Christ, mais de l’excès de cet amour, dans une surabondance de charité, de gratuité, qui déborde des limites de la mort et de la haine.
Observons le plus constamment possible Jésus en Croix et si nous ne sommes pas au pied de la Croix comme Marie et Jean, embrassons « au moins » les pieds de la croix du Sauveur comme l’a fait Marie Madeleine, jusqu’à nous laisser transformer en Lui, et que ce soit Lui qui finisse par vivre en nous.
Notre vie de tous les jours, avec cette acceptation de la croix quotidienne, lime, élague, coupe tout ce qui constitue, en nous, une entrave à Le suivre. Aussi c’est dans les faiblesses, dans les difficultés, dans les échecs, que s’accomplit en nous la mission pour laquelle nous sommes nés. C’est précisément quand nous ne sommes rien qu’explose en nous la puissance de Dieu. Ne méprisons alors rien de nos souffrances, des angoisses, des échecs et des fragilités. C’est dans ces moments que nous sommes « sel » et « lumière », et « levain ». Nous le sommes parce que nous sommes ce que nous sommes : une pauvre argile dans les mains créatives de Dieu: un total, constant, abandon à l’amour de Dieu suffit, car cet amour agit en nous et allume, avec nos petites ou grandes souffrances, la lumière pour le monde.
Jésus parle simplement. Il part d’expériences quotidiennes que tous peuvent comprendre et se sert des images du sel et de la lumière. Le sel, à cette époque, permettait de conserver plus longtemps la nourriture. Il était le symbole de fidélité et de continuité ; la lumière rendait possible la vie, et elle en était le symbole.
3) L’identité chrétienne.
« Vous êtes le sel…, vous êtes la lumière… ». Jésus annonçait d’abord la nouvelle identité, donnée par Dieu à ceux qui l’écoutent et le suivent. Ses disciples, tous les chrétiens, sont déjà, et non par choix ou mérite, lumière et sel pour l’humanité entière.
Dans notre identité chrétienne est inscrite un devoir, une mission ; non comme un devoir qui s’ajoute après ou de l’extérieur, mais comme la conséquence naturelle de ce que nous sommes. Comme ça l’est pour le sel et pour la lumière: nous le sommes pour le monde entier: signe que Dieu existe et qu’il est le Père, et que le Christ est la Lumière faite homme, qui rend à l’homme la lumière des yeux et celle du cœur.
En disant « soyez le sel de la terre », Jésus nous explique que toute la nature humaine corrompue par le péché est devenue insipide, mais que la grâce de l’Esprit Saint, par notre témoignage, qui est notre ministère, régénèrera et conservera le monde. Alors le Rédempteur nous enseigne les vertus des Béatitudes, celles qui sont les plus nécessaires, les plus efficaces pour nous qui voulons Lui ressembler. Les doux, les humbles, les miséricordieux, les justes, ne renferment pas en eux les bonnes œuvres qu’ils ont accomplies. Ils veillent au contraire à ce que ces belles sources giclent aussi pour le bien des autres. Les cœurs purs, les artisans de paix, ceux qui souffrent de persécution pour la vérité, voilà des personnes qui consacrent leur vie au bien de tous. Si nous fondons comme le sel nous donnons du goût à la vie du monde, édifions une culture de la vie et une civilisation de l’amour.
Quand le sel se dissout dans la nourriture, celle-ci acquiert du goût. Quand le Christ meurt, l’humanité est réconciliée avec Dieu, qui donne du sens à la vie, laquelle se remplit de significations et de goût, et en même temps de directives sûres à suivre.
Le chrétien, qui devient témoin et donc martyr, ne se rebelle pas face à la souffrance et à l’injustice pâtie. De lui le monde reçoit un signe crédible de la vie éternelle (on ne peut en effet pas accepter la mort si on n’a pas en soi la plénitude de la vie) et chaque œuvre et action de l’homme se trouve purifiée. La vie du chrétien devient donc une liturgie dans laquelle le Christ, par le biais de lui-même, offre les hommes à Dieu après les avoir éclairés et avoir purifié leurs actions.
4) Le Martyr, lumière d’un ami qui témoigne de la vraie Lumière.
C’est vrai: on dirait apparemment que la violence, les totalitarismes, la persécutions, la brutalité aveugle, se révèlent plus forts, en faisant taire la voix des témoins de la foi, qui peuvent donner humainement l’impression d’être des vaincus de l’histoire. Mais Jésus ressuscité illumine notre fragile témoignage et nous fait comprendre le sens du martyre.
Dans la défaite, dans l’humiliation de tous ceux qui souffrent à cause de l’Evangile, agit une force que le monde ignore: « lorsque je suis faible – s’exclame l’apôtre Paul -, c’est alors que je suis fort » (2 Cor 12,10).
C’est la force de l’amour, désarmée et victorieuse aussi dans l’apparente défaite. C’est la force qui défie et triomphe de la mort.
« Vous êtes la lumière du monde », disait Jésus à ses disciples et il le redit à nous, ses disciples d’aujourd’hui. On n’est pas lumière si on n’est pas dans l’amour: « Celui qui aime son frère demeure dans la lumière », nous dit saint Jean et, si nous sommes dans la lumière, celle-ci éclaire beaucoup plus les besoins de nos frères. Jésus s’est identifié aux pauvres, donnant ainsi la possibilité aux chrétiens de voir la réalité des pauvres sous un autre jour. Jésus, qui prononce sur le pain les paroles: « Ceci est mon Corps », a dit des pauvres la même chose: « C’est à moi que vous l’avez fait ». Et il a dit: « Ce mendiant, qui a besoin d’un peu de pain ce pauvre qui tend la main c’est moi ». Jésus nous demande d’avoir cette attitude : aider celui qui est dans le besoin pour être lumière du monde. Dans un monde dominé par l’indifférence, l’égoïsme, Jésus nous demande d’aimer pour être « lumière »; il enseigne à aimer d’un amour capable d’éclairer comme la flamme d’un chandelier. Dans une humanité finie dans le vide et défiant continuellement la mort, il faut du sel pour lui redonner du goût et la joie de vivre. Personne ne mange une cuillérée de sel toute seule, mais le met dans la nourriture pour le rendre plus goûteux. Aussi notre amour ne doit-il pas se concentrer sur nous-mêmes, et devenir si grands et égocentriques, mais sur les autres. C’est avec l’amour réciproque que la vie acquiert du goût, reçoit un sens, transmet joie et bonheur.
Déjà dans l’Ancien Testament, le prophète Isaïe révèle de manière concrète qu’il est « lumière » : à travers une charité bien ordonnée, active et concrète qui s’incline sur le pauvre et le souffrant: « Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi » (Is 58, 9-10).
Dans la lumière, notre amie à nous les chrétiens, les hommes trouvent la vraie lumière : la lumière de la vraie vie.
5) Le martyre de la virginité.
Nos lumières s’allument dans le martyre de la Vierge Marie aux pieds de la croix et, naturellement, dans le martyre de celui qui en fut la source : celui du Christ-Lumière.
Tout le monde est appelé par le Christ à ce témoignage de vie. Une vie dans laquelle chaque instant, voire le plus caché, simple et banal, est une bonne œuvre, une belle œuvre de Dieu en nous, pour que les hommes, en nous regardant, puissent rendre gloire à Dieu, pour que les blasphèmes contre le nom de Dieu prononcés par tant de personnes face à la mort, se transforment en bénédiction.
En cela les Vierges consacrées sont un exemple pour nous. En faisant don de leur virginité elles deviennent un ostensoir spécial du Christ comme le fut la Vierge Marie. Ces femmes sont des martyres sur le modèle de Marie, Vierge et Mère, car la virginité ce n’est pas renoncer à l’amour mais se donner complètement à l’Amour, au Dieu-charité qui nous accueille tous dans son cœur. Elles montrent qu’en vivant une vocation virginale on arrive à la transfiguration de soi-même et de nos relations avec les autres, vécues comme les a vécues la Vierge Marie. Elles rappellent à tous les chrétiens leur vocation d’être la demeure intacte de Dieu (cf. Décret d’approbation du rite de la consécration des Vierges, Congrégation pour le Culte divin, du 31 mai 1970 : « Aussi, dès les origines, comme en témoignent les Pères, l’Eglise, dans sa sollicitude maternelle, a eu l’habitude de confirmer le vœu de virginité, à la fois saint et difficile, par une prière solennelle de consécration. Celle-ci, au long des siècles, s’est développée par l’addition d’autres rites signifiant plus clairement que les vierges consacrées offrent une image de l’Eglise épouse du Christ. Et cette prière est entrée dans le Pontifical Romain ».)
Lecture théologique et spirituelle
« Vous êtes le sel de la terre … Vous êtes la lumière du monde »
Commentaire tiré du Concile Vatican II, Décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise
Ad Gentes, nn 35-36
« L’Église étant tout entière missionnaire, et l’œuvre de l’évangélisation étant un devoir fondamental du Peuple de Dieu, le saint Concile invite tous les chrétiens à une profonde rénovation intérieure, afin qu’ayant une conscience vive de leur propre responsabilité dans la diffusion de l’Évangile, ils assument leur part dans l’œuvre missionnaire auprès des nations. Comme membres du Christ vivant, auquel ils ont été incorporés et configurés par le baptême ainsi que par la confirmation et l’Eucharistie, tous les fidèles sont tenus de coopérer à l’expansion et au développement de son Corps, pour l’amener le plus vite possible à sa plénitude (Ep 4, 13). C’est pourquoi tous les fils de l’Église doivent avoir une vive conscience de leur responsabilité à l’égard du monde, nourrir en eux un esprit véritablement catholique et dépenser leurs forces pour l’œuvre de l’évangélisation. Cependant, que tous le sachent, leur premier et leur plus important devoir pour la diffusion de la foi, c’est de vivre profondément leur vie chrétienne. Car leur ferveur au service de Dieu, leur charité à l’égard des autres apporteront un nouveau souffle spirituel à l’Église tout entière, qui apparaîtra comme un signal levé sur les nations (cf. Is 11, 12), « lumière du monde » et « sel de la terre ». Ce témoignage de la vie obtiendra plus facilement son effet s’il est rendu avec d’autres groupes chrétiens, selon les normes du décret sur l’œcuménisme ».
[1] Le SEL, que l’on utilise normalement sur la nourriture pour les rendre plus savoureux mais aussi pour les conserver, a ces significations symboliques surtout dans le monde biblique: 1. Le sel de l’alliance et de la solidarité. Dans l’Orient Ancien il existait un pacte du sel, synonyme d’alliance inviolable. 2. Le sel de l’amour. « Ayez du sel en vous-mêmes et vivez en paix entre vous » (Mc 9,50). 3. Le sel de la vie. Au Moyen-Orient on frictionne le nouveau-né avec du sel pour lui donner vigueur et vitalité (Ez 16,4) mais également pour éloigner les esprits du mal de son existence. 4. Le sel du savoir. Nous aussi pour indiquer une personne sans intelligence nous disons qu’elle est « insipide ». Mettre le sel de l’intelligence, de la réflexion dans ses propres paroles signifie devenir des personnes capables de conseiller, de soutenir, de conforter et de guider les autres (Col 4,6). 5. Le sel de la mort. L’eau salée ne désaltère pas, le sel versé sur une blessure, brûle, les étendues de sel de la Mer Morte ne permettent pas la vie. Dans l’antiquité en Orient, chez les Grecs comme chez les Romains, quand on voulait qu’une ville conquise et rasée au sol soit considérée comme morte à jamais, on versait du sel sur ses ruines. 6. Le sel de la malédiction. Dans la Bible, la « malédiction du sel » est souvent citée: Dt 29,22; Jr 17,6. 7. Le sel de la purification. Les victimes, lors des sacrifices, étaient couvertes de sel pour devenir pures.
2 LA LUMIERE, qui éclaire et réchauffe, a ces significations : 1. Elle est la première créature que Dieu désire créer: « Que la Lumière soit ». 2. Dieu lui-même est Lumière: « Dieu est lumière, en lui il n’y a pas de ténèbres » (1Jn 1,5). 3. La Parole de Dieu est lumière: « Sa parole est une lampe à nos pieds » (Ps 109,105). 4. Jésus lui-même se proclame la vraie lumière du monde venu éclairer chaque homme (Jn 1,5; 8,12). 5. Lumière source de vie: le monde immense dans une pérenne obscurité mourrait, comme meurt une plante.
3 « il me semble que Dieu nous a exposés en dernier comme en vue d’une mise à mort, car nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.” (1 Co 4, 9).
4 Tertullien écrit : « Nous nous multiplions à chaque fois que nous sommes moissonnés par vous: le sang des chrétiens est une semence » (Apol., 50,13: CCL 1,171).