Catéchèse du vendredi 26 juillet pendant les JMJs à Toronto, sur le don de la Miséricorde
« LAISSEZ-VOUS RÉCONCILIER AVEC DIEU » (2 CO 5, 20)
Hier soir, lorsque le Pape est apparu, ce fut, pour nous tous, un choc au cœur. Dans sa faiblesse il s'est avancé en témoin de Dieu, en messager de Dieu.
Il nous propose de réfléchir ce matin à cette phrase de saint Paul : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu par le Christ ». La miséricorde : ce thème habite la pensée du Pape en raison même de sa mission, de la situation du monde, de son expérience.
En 1978 lorsque Jean-Paul II a été élu pape, le monde a découvert un athlète de Dieu. Sa première Lettre au monde fut le Christ, Rédempteur de l'homme : acte de foi dans la puissance de Dieu qui veut délivrer l'homme. Un an après, il nous adressait sa deuxième Lettre : Dieu, riche en miséricorde. La miséricorde, c'est l'amour qui pardonne, c'est l'amour qui apprend à pardonner. La miséricorde, c'est la seule riposte qui désarme la violence, la haine, le péché.
Miséricorde et violence du monde
Le Pape a appelé avec force tous les catholiques, tous les hommes de bonne volonté, à entrer audacieusement dans le chemin de la Miséricorde, de l'amour et du pardon. Car beaucoup y voient le moyen nécessaire de la liberté politique et du progrès économique.
La violence est devenue insupportable dans notre monde. Vous le savez mieux que d'autres, vous dont la jeunesse s'est développée au milieu des images venues de la terre entière.
Oui, vous savez tout de la violence du monde !
Vous l'avez apprise peut-être au jour le jour, là où vous vivez, à l'intérieur même de nos pays pourtant si protégés comparativement aux autres en Afrique, en Asie, etc. Au sein de notre société riche et en paix, vous connaissez pourtant la violence de la drogue, celle des agressions sexuelles, la violence de la publicité et de l'argent, vous avez surtout appris, parfois en les subissant, la vengeance impitoyable et l'enchaînement de la mort.
Comment rompre cette spirale ? Est-ce possible ? Car nous devons constater l'échec de toutes les institutions ! Combien de plans de paix, combien de délégations de l'ONU parties de par le monde avec des hommes d'une générosité folle ! J'en ai été le témoin en Bosnie et à Sarajevo ; j'ai vu bien des gestes bouleversants d'humanité jusqu'à celui des légionnaires français venant au secours de vieilles dames et des bébés ... Et pourtant la vengeance prend le dessus, la guerre continue sans merci, et avec elle la faim et l'exploitation des pauvres ... Dure société !
Certains parmi vous comme parmi nos contemporains sont écœurés et disent : laissons tomber, menons notre vie tranquillement ; c'est terminé, nous fermons les yeux. D'autres se révoltent, veulent tout casser. D'autres encore accusent Dieu : si Dieu existait, il ne devrait pas permettre cela !
De Caïn à Noé
Or la Bible, au début du livre de la Genèse, pose déjà cette question, dans un récit d'une grande force symbolique. Le Pape, hier soir, le rappelait : après la création, dans un monde qui devait être un jardin paradisiaque, l'homme a fait entrer la mort avec le meurtre d'Abel par Caïn dont Dieu avait refusé les offrandes (Gn 4, 3 et suivants).
Et voilà que le mal se multiplie dans l'humanité, comme je l'évoquais en commençant ; et cela nous révolte. Dieu voit son œuvre défigurée par le péché des hommes ; il décide de détruire cette humanité qui le déçoit.
Comme si Dieu se faisait l'objection : qu'ai-je fait là ! J'efface tout (Gn 6, 5 et suivants).
Mais Dieu voit un homme juste, un homme selon son cœur : Noé. Alors Dieu épargne un reste. Noé entre dans l'arche qu'il a bâtie sur l'ordre de Dieu, pour se sauver avec toute sa famille de la destruction générale du Déluge.
Puis Dieu s'engage à ne jamais détruire sa création, même lorsque les hommes qu'il a créés pour l'amour, pour la paix, pour le bonheur provoqueront le malheur. Dieu établit ainsi son Alliance ; et dans un symbolisme étonnant, donne l'arc-en-ciel, en signe de cette alliance irréversible de Dieu avec sa création : il l'aime et veut la garder ; il est plein de compassion et veut la sauver.
Ce soir, nous méditerons le Chemin de la Croix. C'est en quelque sorte la réponse à ce récit. Découvrons maintenant le chemin qui sépare la promesse de Dieu faite à Noé du mystère de la Croix, mystère de la délivrance du mal.
Je vous le rappelais en commençant, le Pape, au début de son pontificat, a écrit au monde sa Lettre Dieu, riche en miséricorde.
Vingt ans plus tard, le 30 avril 2000, lors de la canonisation de Maria Faustyna, Jean-Paul II a décidé, selon la demande de cette sainte polonaise, de faire du dimanche après Pâques, le « dimanche de la divine Miséricorde ».
Voilà donc la porte d'entrée qu'il nous ouvre pour la civilisation de l'amour.
I. AVEC JÉSUS, LE PARDON : CLÉ DU RÈGNE DE DIEU
Dire que nous sommes le sel de la terre, dire que nous sommes la lumière du monde, c'est dire que nous ne faisons qu'un avec Jésus. En Jésus, le Père montre la richesse inouïe de son amour, le Père nous charge, nous, d'être les témoins de la miséricorde, ceux qui feront miséricorde. Il veut, par nous, briser le cercle infernal de la vengeance.
Ce cercle infernal vous fait peut-être penser à la vendetta légendaire dans certains pays méditerranéens, où le sang versé doit toujours être vengé. Il n'en va pas autrement de l'équilibre de la terreur, celui de la bombe atomique : c'est une vendetta immobile, au risque de tout détruire. Si tu bouges, je te lance mes bombes atomiques. - Tu n'oseras jamais le faire, dit l'autre, parce que j'ai moi aussi les miennes !
C'est un tragique jeu que ce jeu de « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » : le premier qui tirera ira en enfer et l'autre avec le Jeu de fous, jeu à somme nulle, puisqu'il mène au néant. Vous ne voulez pas jouer à ce jeu ? Vous avez raison !
Mais il faut que quelqu'un brise cet enchaînement, arrête ce jeu fou. Pour cela, il y faut une folie plus grande.
La mauvaise idée de Jean Baptiste, sa vraie question
Rappelez-vous comment Jean-Baptiste annonce la venue de Jésus. Ses paroles peuvent nous surprendre par leur sévérité : « Lui, il baptisera dans l'Esprit Saint et le feu ; il tient à la main le battoir à battre le blé, pour séparer le bon grain de la baie ; le bon grain, il le prendra dans son grenier ; quant à la bale, il la fera brûler au feu qui ne s'éteint pas » (Mt 3, 11-12).
Autrement dit, pour Jean-Baptiste, Jésus, le Messie, « l'Agneau de Dieu qui porte le péché du monde » (Jn 1, 29), va enfin mettre de l'ordre dans ce monde, 'trier le bon grain de l'ivraie, détruire le mal et faire apparaître le bien. Bref, le jugement de Dieu. Et ce jugement est redoutable.
Jean-Baptiste se trompe-t-il ? Vous le savez, lorsqu'il est en prison, il a un doute sur Jésus.
Il envoie ses disciples lui demander : « Es-tu celui qui doit venir (car tu ne corresponds pas à l'idée que j'en avais) ou devons-nous en attendre un autre ? (Mt 11, 3). Jésus n'obéit pas, apparemment, au programme que lui assigne Jean-Baptiste.
Réponse de Jésus : non pas châtiment, mais appel à la conversion
Et pourtant Jésus parlera du jugement ; il exprime l'horreur qu'il a devant le péché et le mal. Mais il prononce cette Béatitude que nous avons entendue hier : « Heureux ceux qui font miséricorde, heureux ceux qui pardonnent ; ils recevront la miséricorde ». Dieu leur fera miséricorde.
La réciprocité de la miséricorde et du pardon est la loi de ce Règne de Dieu que le Christ instaure et accomplit tout au long de l'histoire. Le pardon est la clé du Règne de Dieu.
Mais pourquoi les choses tournent-elles comme elles tournent ? Vous raconterez ce que vous voulez sur le pardon, mais quand nous voyons tant de malheurs sur la terre, nous avons envie de demander des comptes à Dieu.
C'est ce que font la plupart des hommes. Déjà au temps de Jésus.
Écoutez le fait divers que nous raconte saint Luc (13, 1 et suivant). « Arrivent des gens qui rapportent à Jésus l'affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices ». Des gens de Galilée avaient offert un sacrifice à Dieu et les forces romaines, trouvant peut-être que cela faisait un peu désordre, avaient envoyé des soldats trucider ces braves gens en même temps que les victimes des sacrifices offerts.
Et de demander à Jésus : qu'en penses-tu ?
Comment justifier ce malheur ?
Cruel fait divers et question-piège !
Réponse de Jésus : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ? ». Autrement dit, est-ce un châtiment de Dieu ? « Non, je vous le dis ». Ne pensez pas que ce soit un châtiment, ce serait trop simple ! Mais, vous qui me posez cette colle, qui vous scandalisez devant cette catastrophe, « si vous ne retournez pas votre cœur, si vous ne changez pas de vie, alors vous périrez tous de même », (et non pas forcément tués par Pilate !).
Et Jésus de rajouter un autre fait divers : « Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis. Mais si vous, vous ne changez pas de vie, vous périrez tous de la même manière ». C'est-à-dire absurdement, pour rien, d'une mort inutile, si tant est qu'il y ait des morts utiles !
Donc, nous n'avons pas à chercher une explication qui justifierait le malheur ; il est l'envers de l'amour auquel nous sommes appelés. C'est pourquoi la seule réponse de Jésus sera l'excès de la miséricorde, l'excès de l'amour.
Avec ces autres paroles encore plus étonnantes de Jésus, les apôtres finiront par comprendre que, décidément, il leur faut pardonner. Pierre, qui trouve l'enseignement du Seigneur difficile, s'approche de lui et lui demande : « Seigneur, quand mon frère commettra une faute contre moi (c'est le problème de l'offensé : Pierre se considère offensé par les autres), combien de fois lui pardonnerai-je ? » (Mt 18, 21).
Question naturelle, n'est-ce pas ? Sans doute vous est-il déjà arrivé d'avoir été blessé par un proche, un ami, quelqu'un de votre famille, d'avoir été traité injustement et de vous dire : vais-je pouvoir lui pardonner ? Et comment ?
Pierre a compris qu'il fallait pardonner. Il pense que le Seigneur exagère. Il lui demande : « Combien de fois ? » et il avance timidement un chiffre : « Jusqu'à sept fois ? »
Alors, Jésus a cette formule foudroyante : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante dix sept fois sept fois ! ». Le Seigneur a-t-il répondu au hasard avec ce chiffre de soixante-dix-sept ? Non, allez voir dans le livre de la Genèse (4, 24), il est dit : « Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix-sept fois ». La fatalité de la vengeance commence avec le meurtre d'Abel par son frère Caïn, le premier meurtre de l'histoire de l'humanité.
Ainsi, Jésus propose à Pierre, par le pardon et par l'amour, le renversement de la logique de mort de Caïn. Voilà donc proposé l'excès de l'amour face à l'excès du mal. C'est cela le pardon, c'est cela la miséricorde.
II. LE JEU DE L'AMOUR ET DE LA RÉCIPROCITÉ
Réfléchissez maintenant au jeu de la réciprocité entre notre attitude les uns à l'égard des autres et notre attitude à l'égard de Dieu, ou entre l'attitude de Dieu à notre égard et son attitude à l'égard de nos frères. Car la miséricorde n'est pas unilatérale ; elle est sans cesse un renvoi. De qui à qui ? De Dieu à nous et de nous à Dieu.
Vous vous demandez : pourquoi pas « de nous à nous » ? À priori, ce qui nous intéresse, c'est la réciprocité égocentrique : si je te pardonne, pardonne-moi, et nous serons bons amis ; si je t'aime, tu dois m'aimer ; si je te fais du bien, tu dois me faire- du bien. Donnant, donnant. Cela signifie aussi que si je te donne un coup, tu me le rends ; si tu m'agresses, je t'agresserai. Mais il est plus économique de rester bons copains ...
Tel n'est pas, aux yeux de Dieu, le jeu de l'amour. Il y a au départ une inégalité dans l'amour. Car l'amour donne et il donne gratuitement ; il donne pour donner et il y trouve sa joie. Béatitude de la miséricorde : « Heureux ceux qui font miséricorde, Dieu leur fera miséricorde ».
1. Un trou dans la digue de la violence
Saint Luc nous livre le secret de ce que Jésus fait et nous demande, c'est-à-dire le secret de la réconciliation et du pardon, en ce monde de violence et de vengeance.
Ce cercle infernal, il dépend de chacun de nous de le rompre, sans nous décharger de notre responsabilité sur la société. Ils ne peuvent le comprendre, ceux qui considèrent la vie humaine - j'allais dire : politiquement - comme un objet de discussion stratégique et mondiale. Ils ne se rendent pas compte qu'il en va de l'amour comme d'une digue qui résiste à l'eau. S'il y a des Néerlandais parmi nous, ils le savent très bien : qu'il y ait une fuite, même grosse seulement comme un trou d'épingle, et la digue est menacée, parce que l'eau passe et fait son chemin.
Chaque être humain, chaque disciple du Christ, par son amour, creuse un trou imperceptible, invisible, dans ce mur de haine que dresse la vengeance et il contribue ainsi à délivrer l'humanité de ce cercle infernal.
2. Avec Jésus, excès de l'amour
Alors, voila ce que Jésus dit de la réciprocité : « Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez (donc les disciples): aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient ».
Aimer ses ennemis va bien au-delà de ce que nous appelons aimer. Pour beaucoup, aimer signifie un mouvement de l'affectivité, un attrait du cœur, un sentiment ; on se sent bien ensemble, on est heureux de se voir, etc.
Et l'ennemi, celui qui vous a fait ou vous fait du mal, vous ne pouvez avoir pour lui de sympathie spontanée, même en vous forçant.
Pourtant, il faut l'aimer. Où trouver la source de cet amour ? De quel amour s'agit-il ?
Vous le voyez, pour rompre le cercle infernal des hommes qui s'entre-tuent, il faut un amour plus fort que ce que l'homme appelle l'amour. Il faut un amour qui vienne de Dieu et qui habite dans le cœur de chair d'un homme, d'une femme ; ils devront parfois le payer au prix de leur vie. Je pense aux chrétiens persécutés : il n'en manque pas dans le monde d'aujourd'hui, depuis le Soudan jusqu'en Asie, etc. Tous les récits de martyre sont là pour le dire. C'est donc un amour dont nous n'avons pas idée tellement il est sans mesure et que pourtant, puisque Jésus nous le demande et nous le donne, nous pouvons vivre.
« À qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique ». À quiconque te demande donne et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas. Comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance vous en aura-t-on ? »
Que pensez-vous que Dieu pensera de vous ? Tout le monde fait cela. « Les pécheurs aussi aiment ceux qui leur font du bien, ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance Dieu vous en aura-t-il ? Les pécheurs en font autant. Si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu'ils vous rendront, quelle reconnaissance vous en a-t-on ? Même des pécheurs, prêtent aux pécheurs pour qu'on leur rende l'équivalent. Mais vous, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors vous serez les fils du Très Haut, vous serez les fils de Dieu, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants. »
Face aux conflits, au mal qui nous assaille, nous blesse et nous révolte, le Christ nous place nous-mêmes comme de pauvres gens qui acceptent d'être pardonnés, qui découvrent qu'ils ont besoin d'un amour qui vient de Dieu et que cet amour, ils ne le méritent pas ; cet amour est gratuit.
Ce n'est pas un amour qui nous humilie.
Certains ont l'art de donner en humiliant ceux à qui ils donnent ; par le sentiment qu'a ce riche d'être un bienfaiteur, le pauvre parfois est blessé dans sa fierté. Devant l'amour de Dieu, cet amour sans mesure, nous ne sommes pas blessés, mais confus, confondus de reconnaissance : « Seigneur, je ne suis pas digne ... ».
C'est dans son pardon que nous découvrons combien nous avons besoin d'être pardonnés. C'est devant son amour, devant la fidélité incroyable de Dieu à son Alliance : « Non, je ne détruirai plus », que nous découvrons combien nous aimons peu et si mal.
Comme Jésus le dit à Nicodème : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, non pour juger le monde, mais pour que ce monde soit sauvé » (Jn 3, 16-17). Dans le secret de notre vie, nous sommes témoins de cet amour plus grand que nous, que nous recevons de lui et qui sauve le monde, qui rompt le cercle infernal de la violence et de la destruction.
Jésus continue : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas ».
Ne vous mettez pas à la place de Dieu, car seul Dieu juge l'homme et peut le condamner.
Dites la vérité à vos. frères, dites-leur ce que vous savez vrai ; dites ce que Dieu attend de l'homme. Mais ne les jugez pas. Vous n'en avez pas le pouvoir. Car le juge, c'est Dieu, le seul qui « sonde les reins et les cœurs » (Ps 7, 10).
« Ne condamnez pas et Dieu ne vous condamnera pas ; pardonnez et Dieu vous pardonnera. Donnez et Dieu vous donnera.
C'est une mesure pleine et débordante dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous ».
Alors, Jésus prend une comparaison qui semble curieuse si l'on n'y prête pas attention.
En fait, elle est terrible : « Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère ? » Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : « Frère, attends que j'ôte la paille de ton œil », toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? « Homme hypocrite ... »
Cela ne veut pas dire menteur, mais homme au jugement double : tu as deux jugements, deux mesures, une pour l'autre, une pour toi. « Homme au jugement perverti, ôte d'abord la poutre de ton œil ! Alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l'œil de ton frère ».
Mais ce que le Seigneur m'a dit : « Enlève d'abord la poutre dans ton œil », il le dit aussi à mon frère... Où est la paille ? Où est la poutre ? Réfléchissez.
III. COMBAT ET MIRACLES DU PARDON
Cette miséricorde est la clé de l'histoire du monde.
Comprenons bien : ni les chrétiens, ni le Pape, ni qui que ce soit au monde ne penserait à proposer à l'ONU un plan de paix avec les armes du Vatican au bas du document en disant : « Mesdames, messieurs, avec notre talent et notre évangile, nous vous résolvons tous vos problèmes, en deux temps, trois mouvements ; vous n'avez qu'à faire ce que nous vous disons.
Ce serait absurde et ce n'est pas la vision du monde que Jésus nous donne. Jésus nous présente l'histoire de l'humanité comme un combat et un combat qu'il a entrepris, que Dieu a entrepris, qu'il poursuit à travers nous.
Nous l'avons vu et compris, j'espère, en méditant les deux paroles sur le sel de la terre et la lumière du monde.
C'est Jésus qui continue ce combat de la miséricorde à travers nos vies. Que ce soit un combat, Jésus le dit lui-même à ses disciples : « Je dois recevoir un baptême et quelle n'est pas mon impatience jusqu'à ce qu'il soit accompli.
Je dois boire une coupe et quelle impatience m'habite jusqu'à ce que je l'aie bue ? » (Lc 12, 50; Mc 10, 38). « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive » (Mt 10, 34 et suivants). Il ajoute que l'amour qu'il apporte peut rompre toutes les solidarités familiales et claniques dans lesquelles les hommes peuvent s'enfermer. L'amour de l'ennemi fera peut-être de vous des traîtres aux yeux de vos amis.
Vous pourriez interroger les Polonais et ceux qui ont vécu les JMJ à Czestochowa il y a onze ans, en 1991. L'irruption imprévue de centaines de jeunes Russes a été un étonnant épisode. Dieu sait combien pouvait être douloureuse pour les Polonais cette intrusion de jeunes Russes démunis de tout, qui ne savaient pas de quoi il était question dans ce rassemblement, mais qui voulaient voir. Le pardon par le partage de la nourriture, par l'accueil pour dormir, par des gestes de bienveillance, a été plus fort que la haine de l'oppresseur séculaire et le ressentiment contre le persécuteur d'hier. C'était vraiment l'ennemi que la population polonaise a voulu aimer et considérer comme elle considérait les jeunes des autres pays. Ceux qui ont été témoins de ces scènes en ont été bouleversés.
Ce pardon, il commence donc par nous.
Et il est clair que ce combat de la miséricorde nous ne pouvons y tenir notre place qu'avec la grâce du Christ et sa force.
Pour conclure, deux exemples de ce que Jésus accomplit.
- Le premier vous est très connu. C'est la guérison du paralytique à Capharnaüm (Mc 2, 3 et suivants). La foule enserre Jésus dans la maison de la belle-mère de Simon-Pierre ; on ne peut plus l'approcher.
Alors quatre hommes arrivent portant un paralytique ; ils fendent la foule, montent sur le toit en branchages, dégagent un passage et descendent leur compagnon jusqu'au sol, devant Jésus. Celui-ci voyant leur foi dit au paralytique : « Mon fils, tes péchés sont pardonnés ». Le passif signifie : « Dieu te pardonne ».
Les gens se disent en eux-mêmes : pourquoi pardonne-t-il au nom de Dieu ? Comment peut-il disposer du pardon qui n'appartient qu'à Dieu ?
« Pour que vous sachiez que le Fils de l'Homme a sur terre le pouvoir de remettre les péchés, je te l'ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat, marche et rentre chez toi ». Et il le fait.
Jésus a vu le cœur de cet homme. Dans son silence, il lui donne une guérison qui va beaucoup plus profond que ce que cet homme pouvait espérer : le pardon des péchés dont la restauration de l'intégrité de sa vie est le signe.
Le pardon de Dieu n'est pas seulement une affaire qui touche une maigre comptabilité de nos actes, de nos sentiments et de nos pensées, mais d'abord le point vital de notre existence. Le Christ nous restaure, nous rétablit, nous guérit, nous rend notre dignité première : celle qu'il nous a donnée dans la grâce du baptême.
- Le second exemple est le dîner d'apparat chez Simon, un pharisien ami de Jésus (Le 7, 36 et suivants). Là-bas, on déjeune ou on dîne toutes portes ouvertes. Voilà qu'une femme arrive, une des prostituées de la ville.
Elle est bien connue. Elle se précipite aux pieds de Jésus qu'elle baigne de ses larmes et essuie avec ses cheveux en répandant du parfum. Simon se dit : « Si cet homme était vraiment le Prophète, il saurait qui est cette femme et il ne permettrait jamais cela ».
Alors Jésus, lisant dans son cœur, lui confie : « Simon, tu vois cette femme ; c'est parce que ses péchés si nombreux, si grands ont été pardonnés qu'elle témoigne tant d'amour ».
Autrement dit, le pardon, c'est quémander l'amour et le recevoir. Et l'ayant reçu, c'est découvrir les péchés, les si nombreux péchés qui peuvent être les nôtres ; non pas à la mesure du qu'en dira-t-on mais à la mesure de l'amour de Dieu.
Quand je me regarde face à moi-même, je peux toujours me dire : bof, ce n'est pas grave, cela n'a pas beaucoup d'importance puis tout le monde en fait autant, etc. Mais si je découvre que Dieu m'aime et que ce que je fais lui importe, alors je ne suis plus seulement comme le gosse qui désobéit ou l'automobiliste en infraction avec les lois de la circulation. Le pardon de Dieu, ce n'est pas des procès-verbaux que Dieu fait sauter ; il n'y a pas au ciel de contractuels ni d'anges spécialisés pour apporter les contraventions (je parle pour les parisiens). L'amour de Dieu me révèle mon peu d'amour et je commence à découvrir mon péché en vérité.
Alors nous avons cette grâce de pleurer de joie en découvrant le pardon de Dieu, l'amour que Dieu nous porte, l'amour que nous lui portons.
Après un temps de partage entre les jeunes, le cardinal propose de répondre aux questions qui lui seront posées. Malheureusement, le temps de cette rencontre ne permit de passer la parole qu'à trois jeunes. Volontairement, nous avons conservé le style direct de ces questions-réponses.
1. Mère Térésa a dit : « On n'a jamais pardonné complètement tant qu'on n'a pas oublié ».
Faut-il vraiment aller jusque-là ? Et quelle est la place de la mémoire dans le pardon ?
C'est une question très difficile. Mère Térésa parlait ou écrivait à l'emporte-pièce ; il me semble que la citation que tu rapportes ne reflète pas le fond de sa pensée.
Prenons le mystère de Jésus en sa Passion.
Sur la croix, saint Luc nous le rapporte (23, 24), il prie son Père, notre Père : « Père, pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu'ils font ». Il en dit plus que nous ne pourrions en dire puisqu'il lit dans les cœurs. Cette phrase, dans sa simplicité, seul Jésus a le pouvoir de la dire ; en son humanité il la dit avec la lumière de sa sagesse éternelle de Fils.
Jésus ressuscité montre aux apôtres la trace des clous en ses mains et la trace de la plaie à son flanc. Il les fait même toucher à Thomas (Jn 20, 24 et suivants). Et lorsque les disciples d'Emmaüs marchent tout tristes sur la route (Le 24, 13), le Christ qu'ils ne reconnaissent pas encore discute avec eux sur leur mémoire : « Rappelez-vous, leur dit-il, tout ce qu'ont écrit les prophètes au sujet des souffrances du Fils de l'Homme ».
Je ne pense pas que ce que voulait dire Mère Térésa en parlant de l'oubli soit ce que les hommes appellent l'oubli, mais une mémoire désormais baignée de grâce, de sorte que même le souvenir de l'offense et du malheur peut devenir le lieu d'un pardon.
Comme le souvenir de la Passion de Jésus pour les disciples qui l'ont renié et se sont enfuis.
Lorsque le Pape, par exemple au cours de l'Année sainte, a suggéré ou demandé aux nations comme à l'Église de « purifier la mémoire des peuples du poids de leur haine accumulé par les siècles, du poids des fautes commises par les générations successives », souvent les gens n'ont pas compris. Car, pour le comprendre en vérité, il faut de fait méditer la Passion de Jésus.
Il ne s'agit pas d'oublier, mais de purifier la mémoire de toute haine pour transformer la souffrance en un lieu de délivrance et de rédemption, et faire en sorte que ceux qui portent cette mémoire puissent à leur tour être les serviteurs du pardon.
2. Comment dois-je faire si je veux me confesser ? on ne me l'a jamais appris !
Comment repérer en moi le péché ?
Vos applaudissements montrent que la question intéresse beaucoup de monde ! Je vais tâcher d'être très concret.
- D'abord, commencez par prier.
Tenez-vous tranquilles dans un coin calme.
Débrouillez-vous, même dans la foule Donnez-vous un petit espace de liberté, un peu de temps, un peu de paix (c'est possible, même dans le métro !).
Faites un signe de croix, au moins invisiblement (on peut se signer sur son cœur sans que cela se voie, si on ne veut pas être pris pour un mystique dans le métro !).
Et priez. Dites : « Seigneur, je t'en prie ; donne-moi ta lumière ; fais que je te demande pardon pour mes péchés ; montre-moi mon peu d'amour ».
- Puis mettez-vous face au Seigneur crucifié qui vous aime. Si vous avez un chapelet dans votre poche, vous pouvez le tenir discrètement et prendre juste la petite croix.
C'est une manière d'accrocher matériellement notre attention pour fixer le regard intérieur.
Regardez le Crucifié et, devant lui, dites : « Seigneur, dans ma vie, depuis que j'ai reçu ton pardon, qu'est-ce que tu as voulu "porter" pour moi ? Car, je le crois, tu es "l'Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde". C'est toi qui portes mes péchés ; je suis ton fardeau. Fais-moi voir en quoi. »
- Alors, selon votre tempérament, selon le temps depuis lequel vous ne vous êtes pas confessés, selon votre disponibilité intérieure, passez en revue la période écoulée. Pas pour vous faire un roman, raconter votre vie, vous mettre à rêver ! Mais sommairement, sous la lumière de Dieu, essayez, sous le regard du Christ, en le priant, de reconnaître vos refus d'aimer, vos péchés, vos dérobades.
Et si vous êtes hésitants, vous pouvez prendre les commandements de Dieu ; le Christ les résume en l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Mais vous pouvez en faire mémoire précisément comme repère objectif de votre conduite.
Si vous tergiversez : « Seigneur, quand même, ce n'était pas un gros péché ; tu exagères ; tu devrais dire à tes curés d'arranger cela ! », arrêtez ; vous discuterez avec le Seigneur un peu plus tard ! Mais, pour le moment, laissez-le vous instruire.
Vous pouvez lui dire : « Oui, je ne suis pas convaincu que ce que j'ai fait est mal à tes yeux.
Je sais par ton évangile, par tes ministres que cela est une faute ; je n'en vois pas la gravité.
Mais je ne veux pas chercher à me justifier, ni faire comme le pharisien qui debout dit : « Seigneur, je ne suis pas comme les pécheurs, j'ai tout bien fait, je ne suis pas comme ce pauvre publicain qui se cache au fond et n'ose pas lever les yeux au ciel. Non, je ne me vante pas. Seigneur, si je me trompe, éclaire-moi ; montre-moi la vérité sur ma vie. »
Les points les plus importants, notez-les peut-être au passage sur un bout dé papier, un ticket de métro ; ne le perdez pas (c'est pour vous et pas pour vos Mémoires !).
Et remerciez Dieu de vous avoir donné sa lumière.
Si vous avez commencé à marcher à la suite du Christ, pourquoi ne pas faire cet « exercice », cette relecture de votre vie de temps en temps ? Autrefois à la campagne, quand il y avait des lavoirs et pas des machines à laver, on faisait la lessive toutes les semaines ou tous les mois. Vous, tous les mois, toutes les semaines, chaque soir, pourquoi ne prenez-vous pas le temps de réfléchir, de voir où en est votre vie, où vous allez.
Vous savez bien qu'une voiture doit s'entretenir avec des révisions régulières. Il y a les pas-soigneux qui vont jusqu'à l'usure et cassent tout et il y a ceux qui entretiennent leur moteur, les freins, les lumières, les pneus. Eh bien, tenez votre machine spirituelle en bon état : révisez-la chaque jour ; examinez-la non comme le garagiste pressé, mais comme le disciple qui regarde le Christ et y trouve la joie de la vérité qui rend libre.
- Une fois que, sous le regard de Dieu, vous avez découvert ce que Jésus voit en vous comme refus de son amour, demandez-lui ce que l'Écriture appelle « un cœur contrit ». (Ce mot « contrit » vient du latin contritum et signifie broyé).
La Bible nous présente différentes images du cœur : le cœur de pierre de l'homme endurci ; rien n'entre, rien ne sort ; il ne voit rien et ne veut rien entendre ; le péché : connais pas !
le cœur contrit. Dans le psaume de pénitence que nous avons chanté ce matin, nous avons demandé à Dieu : « Crée en moi un cœur pur ... un cœur contrit, broyé », prends mon cœur de pierre dans tes mains et brise-le, qu'il soit broyé de douleur et de contrition, broyé par le regret du péché et l'amour blessé.
Le cœur de chair, comme Dieu l'a promis par la bouche des prophètes : « l'enlèverai votre cœur de pierre et je mettrai à la place un cœur de chair où je mettrai mon Esprit ; j'y inscrirai mes lois, non plus sur des tables de pierre, mais sur ce cœur de chair et mon Esprit vous les fera aimer » (Ez 11, 19; 36, 26sq).
Donne-moi, Seigneur, un cœur de chair.
Mieux encore, le cœur brûlant que les disciples d'Emmaüs découvrent sur la route (Le 24, 32) : « Pendant qu'il nous expliquait les Écritures, notre cœur n'était-il pas brûlant ? ». Ce cœur ardent, c'est le cœur qui brûle d'amour parce que l'Esprit saint y repose.
Donc, demandez à Dieu de broyer votre cœur de pierre ; demandez-lui de voir votre péché non pas comme une condamnation, ni simplement avec le regret d'avoir fait des bêtises ; mais dans l'espérance du pardon et dans la confiance d'un amour qui s'ouvre et demande l'amour, demandez-lui un cœur de chair qui brûle de son amour.
- Ensuite, bravement, allez-y. N'allez pas à la télévision voir Mireille Dumas pour raconter votre vie devant les caméras (que Mireille Dumas me pardonne, je ne lui veux aucun mal); ni à cet absurde « confessionnal » de Loft Story.
Allez plutôt trouver un des hommes qui, par l'imposition des mains au jour de leur ordination, participent à la mission des apôtres. Ils ont reçu du Christ le pouvoir de transmettre le pardon de Dieu, de « lier » et de « délier », c'est-à-dire de partager aux hommes la miséricorde du Père des cieux.
Et parlez : parlez non seulement à ce prêtre qui vous écoute, comme un pauvre homme pécheur lui aussi et un témoin, un serviteur du Christ ; mais devant lui, parlez à Dieu. Vous adressant à Dieu, libérez votre parole de son poids de mutisme. Soyez le muet guéri par Jésus ; que vos lèvres s'ouvrent et que de votre cœur jaillisse cet amour que vous demandez en venant ainsi reconnaître votre faute : « Seigneur, contre toi et toi seul j'ai péché ; ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait » comme nous le chantons encore dans le psaume 50 avec les mots du roi David.
Et dites vos péchés.
- Alors, le prêtre vous donnera le pardon de Dieu. Il dira : « Je vous pardonne vos péchés, au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. »
Le mot important n'est pas « je vous pardonne », mais « au Nom de ». Ce n'est pas lui qui pardonne, mais la puissance de Dieu. Le « nom » dans la Bible n'est pas simplement celui qu'on indique sur sa carte d'identité. Le Nom, c'est la révélation même de Dieu.
« Au nom du Christ » : c'est le Christ lui-même qui, par la bouche de son serviteur, nous pardonne. « Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit », c'est le Père, le Fils et l'Esprit qui font de votre cœur de pierre un cœur brûlant d'amour, un cœur de chair où Dieu veut habiter.
- Si vous avez commis un tort qui doit être réparé, le prêtre vous dira comment le réparer ou vous demandera de trouver comment le faire ; c'est une question de justice.
Il vous invitera à faire pénitence pour vos péchés, c'est-à-dire marquer de façon précise et concrète votre désir de participer à la rédemption que Jésus opère, et de porter vous-mêmes avec Jésus le poids de votre péché ; mais c'est Jésus qui le fait en nous et pour nous. Rendez grâce à Dieu, priez et soyez dans la Joie.
3. Comment pardonner soixante-dix-sept fois sept fois sans finir par se faire marcher dessus ?
Tu as raison, ce n'est pas praticable ; et cette question, tu n'es pas le premier à la poser. Dans l'Évangile, les disciples réagissent comme toi, comme réagit Pierre et comme nous réagirions les uns et les autres.
On nous a reproché, à nous chrétiens, de nous tromper ou pire encore. Depuis deux siècles, en Occident, dans les pays sous régime marxiste comme dans les pays démocratiques, la religion - en l'occurrence le christianisme - était taxée d'être « l'opium du peuple ». On attribue à Nietzsche, l'un des inspirateurs de cette critique vigoureuse dont les conséquences continuent de déferler comme une vague jusqu'à nos rivages, la formule : « le christianisme est une religion de lâches », face ou contre laquelle il n'est que de prôner une religion des forts, c'est-à-dire une religion de force.
Et un certain nombre de gens, y compris dans notre pays, ont voulu instaurer, face au christianisme qu'ils ont accusé de déviriliser l'homme, un athéisme musclé, ou bien une religion païenne où l'homme sait se défendre et attaquer en guerrier sans pitié ceux qu'il désigne comme ses ennemis.
La question n'est pas de savoir si on se fait marcher sur les pieds, (car il en sera ainsi de toutes façons), mais de savoir quel combat on mène et avec quelles forces.
Si vous prenez un combat purement économique, la loi est simple : le plus fort mange le plus faible et tant pis pour le faible. Des compensations, des lois sociales permettront éventuellement d'adoucir la sauce : on paiera ceci, on arrangera cela, pour s'en tirer avec le moins de dégâts possible.
Si c'est une guerre militaire, la loi est de se battre et de remporter la victoire ; et c'est à qui tuera le plus d'hommes du camp adverse. Nous avons fait des progrès (si l'on peut dire !) considérables dans l'art de la guerre, puisque désormais tout est permis.
Les temps barbares connaissaient des « lois de la guerre », demandant d'épargner les civils ou telle catégorie de la population.
Maintenant, la guerre est totale, elle est industrielle, systématique ; elle participe à cette civilisation de généralisation de la rationalité abstraite et du, primat des objectifs que l'on se donne. Dans cette logique, tout doit céder devant la nécessité d'atteindre le but - fût-ce au prix du mensonge puisqu'il y a aussi une guerre psychologique et celle du conditionnement des esprits. Si vous suivez cette règle du jeu, vous êtes obligés de tuer et de mentir. Si c'est ce que vous choisissez, faites-le ; mais réfléchissez aux conséquences.
Mais si vous voulez jouer un autre jeu - celui de l'humanité dans sa profondeur et sa vérité, dans le respect de sa vocation -, si vous êtes disciples de Jésus, même en pardonnant soixante-dix-sept fois sept fois - ce qui est « impossible aux hommes, mais possible à Dieu » -, vous serez obligés de recourir à une autre force : la force de l'amour capable d'aller jusqu'au martyre, une force qui, dans sa faiblesse même, désarme l'agresseur. Non seulement par le chemin de la non-violence. Gandhi l'avait intuitivement formulé en s'inspirant d'ailleurs non pas de l'hindouisme peu connu de lui, mais du christianisme, en transformant le précepte de Jésus en un certain art de se battre, un art de faire face aux forces de sécurité : sit-ins, démonstrations et techniques non-violentes - intéressantes, certes.
Mais ce n'est pas ce que dit Jésus. Jésus dit que le disciple qui, fidèle à l'amour, devient victime, en vérité triomphe du mal, y compris dans le cœur de son bourreau. Il participe à la rédemption du monde, à l'œuvre de Dieu par son Fils.
C'est très dur à entendre, plus dur encore à vivre. Expérience impossible ? À la limite, c'est l'expérience du martyre. Et l'Église, depuis son origine, sait que dans le sang des martyrs, dans l'offrande de leur amour s'enracine la vraie victoire qui retourne les cœurs et ouvre le chemin de la vérité et de la paix.
C'est la force que donne l'Esprit Saint.
Saint Paul a une formule inouïe à propos du Christ Jésus : « Il a fait la paix par le sang de sa croix » (Col 1, 20). N'oubliez pas que Saül a été converti par le martyre d'Etienne : relisez les Actes des apôtres (8, 3; 22, 20). L'événement du martyre d'Étienne est d'autant plus important qu'il a été, par ricochet, le début de l'évangélisation des païens après la conversion de Saül-Paul, l'apôtre des nations.