Messe célébrée le 26 juillet 2002 pendant les JMJs de Toronto
Les deux passages du Nouveau Testament que nous venons d'entendre sont riches de sens. Le Seigneur, je l'espère, nous ouvrira le cœur et nous mettra encore en appétit pour accueillir encore leur lumière et leur grâce, après cette matinée où nous avons déjà beaucoup échangé entre nous.
Brièvement, reprenons d'abord la Lettre de saint Paul aux Éphésiens. Je vous invite à vous reporter dans votre bible aux traductions les plus précises et aux notes qui les accompagnent. En effet, pour comprendre ce que saint Paul veut dire, il faut connaître la configuration du Temple de Jérusalem à l'époque de Jésus et de saint Paul. Vous le savez peut-être, un mur séparait le Parvis des païens du Parvis d'Israël. Seul, le peuple de Dieu, Israël, avait le droit d'entrer dans le Parvis qui portait son nom ; les païens restaient à l'extérieur. Ceux qui accédaient au Parvis d'Israël, puis les prêtres au Saint des saints, consacrés à Dieu par leur appartenance au Peuple choisi, étaient tenus à la pureté rituelle et intérieure que donne la fidélité à la Loi de Dieu.
Rappelez-vous comment Jésus, prophétiquement, purifie le Parvis des païens : il renverse les tables des changeurs, chasse les animaux qui, pourtant, se trouvaient là légitimement en place pour le culte. Ce geste prophétique, les apôtres le comprendront lorsque l'Esprit du Ressuscité leur sera communiqué. Que signifie-t-il ? Il signifie que le Parvis des païens, lui aussi, est désormais consacré à Dieu ; car les païens, eux aussi, sont appelés à faire partie du peuple de Dieu et à louer l'Unique, Seigneur du ciel et de la terre, Dieu d'Israël, Dieu de l'univers.
Dans l'explication que donne saint Paul, le Christ a renversé ce mur qui interdit aux païens d'accéder à Dieu. S'il l'appelle « le mur de la haine », il ne veut pas dire la haine entre les hommes. Il emploie ce mot pour désigner non pas la haine que Dieu aurait à l'égard des hommes, mais la haine de Dieu à l'égard du péché.
Cela vous choque peut-être ? Mais l'apôtre signifie par là que l'amour de Dieu est tellement intense qu'il ne peut pas supporter le péché ; ou alors, comme Jésus dans sa Passion, il le porte pour en délivrer l'homme, pour le racheter. Car le péché blesse l'homme, le péché tue l'homme et l'anéantit.
Lorsque Dieu, en son Fils, assume le péché, il retourne la mort en vie, en nous faisant entrer dans sa vie. Jésus « a détruit le mur de la haine », il « a voulu réconcilier avec Dieu les uns comme les autres ». Il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau, un nouvel Adam, une nouvelle humanité-enfant de Dieu. Les uns et les autres, il les a réunis en un seul corps- non pas un corps national, ethnique, religieux ou partisan, mais le corps du Christ en lequel son Esprit nous rassemble.
Nous touchons là le thème de l'unité que Jésus nous annonce dans cette page d'Évangile. Il est lui-même ce corps. Tous, il les réunit en un seul corps, son corps. « Il les réconcilie avec Dieu par sa croix ; en sa personne, il a tué la haine », tué la mort. Il a « porté » le péché du monde. Comme Jean-Baptiste le dit en désignant Jésus aux premiers disciples et comme nous le redirons avant de communier : « Agneau de Dieu, qui portes les péchés du monde, prends pitié de nous ».
C'est donc cette perspective étonnante que saint Paul déploie sous nos yeux. « Par Jésus, les uns et les autres (Israël et les païens), nous pouvons approcher le Père dans un seul Esprit - l'Esprit saint qui nous rassemble en un seul corps. Puisque les hommes sont aimés d'un tel amour, nous comprenons pourquoi Jésus nous demande d'aimer nos ennemis.
Messe célébrée le 26 juillet 2002 pendant les JMJs de Toronto (extrait)
Je voudrais souligner la richesse inouïe de ce passage du chapitre 17 de saint Jean, appelé habituellement « la prière sacerdotale » de Jésus.
Jésus ne s'adresse plus à ses apôtres comme il l'avait fait après la Cène, depuis la fin du chapitre 13; mais il s'adresse à son Père. Nous avons entendu un fragment de sa prière avant qu'il n'entre dans sa Passion.
D'abord, Jésus rend grâce au Père, à son Père, « pour ceux que le Père lui a donnés », ses disciples. Il les reçoit du Père. Il leur a dit : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis pour que vous alliez et portiez du fruit ». Jésus les a choisis parce que son Père les lui a donnés. Et Jésus leur a tout donné de ce qui fait de lui le Fils unique : sa Parole, la Parole du Père, et sa condition de Fils.
Ensuite, Jésus prononce cette phrase qui nous déconcerte : « Je prie pour eux ; ce n'est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m'as donnés ». Comment comprendre ces paroles ? Un peu plus loin, Jésus dira : « Je ne prie pas seulement pour eux, mais je prie aussi pour tous ceux qui croiront en mon Nom sur leur parole ».
Cette prière, Jésus ne la fait pas pour le « monde ». Ce mot a un sens à la fois précis et ample chez saint Jean. Il signifie l'humanité entière divisée, blessée, déchirée par son péché, en tant qu'elle est organisée, (j'allais dire complice) dans le mal. En cet instant, Jésus ne prie que pour ceux qui sont là avec lui et pour ceux qui seront avec eux, son Église en somme : ses apôtres - leurs successeurs, certes, et tous ceux qui vont former ce grand corps du Christ.
Pourquoi prie-t-il spécialement pour eux, pour nous ? Jésus l'explique : « Ils sont dans le monde, et ils ne sont pas du monde ». Jésus ressuscité demeure « caché dans la gloire du Père » (cf. Col 3, 1-4), tandis que désormais eux, nous, nous sommes dans le monde.
Pourquoi prie-t-il pour nous ? Parce qu'en cet instant, Jésus nous regarde, nous. Car c'est par nous que Jésus continue son œuvre de rédemption à travers le monde. Il prie pour nous parce que nous allons désormais au cours des siècles partager son combat et son offrande de Gethsémani.
Parce que, avec lui, nous allons subir le refus de l'amour pour faire triompher l'amour.
Parce que le signe auquel on va nous reconnaître, c'est la croix du Christ.
Non pas un signe quelconque, un logo, mais le signe de son supplice et de sa mort, le signe de sa solitude, le signe de la haine des hommes subie et pardonnée, le signe de la mort vaincue et de l'espérance rendue, le signe d'une vie qui se déploie en plénitude dans le mystère de Dieu. Jésus prie pour nous parce que, avec lui, il nous demande de travailler au salut du monde.
Lui qui nous pardonne nos péchés, il nous demande - avec lui, en lui, par lui - de porter le péché du monde, de travailler à l'œuvre de la délivrance, de la rédemption.
Voilà pourquoi en cette heure, au seuil de sa Passion, il prie pour nous afin que dans le monde nous ne nous découragions pas, nous ne voyions pas les choses à vue humaine, mais que la force de l'Esprit nous permette d'agir en lui, avec lui, par lui.
Et c'est pourquoi en cet instant il parle de l'unité, il prie pour que tous ne soient qu'un.
Vous savez combien, au seuil du troisième millénaire, particulièrement en la personne du pape Jean-Paul II, l'Église désire ardemment que soient réunis les chrétiens séparés. Mais nous savons aussi - Jésus nous le dit - que l'unité n'est pas notre œuvre. Elle n'est pas le fruit de marchandages et de concessions ; elle n'est pas le fruit d'une négociation internationale où l'on échangerait des privilèges ; elle ne se passe pas dans une caverne de brigands où l'on troque le butin.
Notre unité, c'est Jésus en personne.
C'est lui qui nous réunit en un seul corps, en son corps. Et le péché des chrétiens, c'est le péché contre le Christ Jésus lorsqu'ils laissent la haine qui a été détruite « par le sang de sa croix » venir au milieu d'eux les diviser - victoire du Malin sur les frères et les sœurs du Christ. Aussi Jésus nous a-t-il fait demander au Père : « Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mail ».
Ce péché contre l'unité, c'est le péché des chrétiens contre l'amour. Ce n'est pas le péché du monde.
Prions Dieu. Comme Jésus le demande pour nous à son Père, que nous soyons comblés de sa joie, puisque nous savons qu'il nous aime ; qu'il nous « garde dans la fidélité au Nom que le Père a donné en Jésus ». Il veille sur nous ; puisse-t-il nous garder dans son amour.
Catéchèse donnée le 18 octobre 2002 à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre en présence de participants aux JMJs de Toronto
LA JOIE DE LA MISSION
Aujourd'hui, nous fêtons saint Luc.
À la messe, nous entendrons dans l'Évangile de Luc (10, 1-9) l'envoi en mission des Soixante-douze. Vous savez qui sont les Douze. Jésus les a choisis pour être ses apôtres ; ils seront les pères du peuple à venir de même que les douze fils de Jacob ont enfanté les douze tribus du peuple d'Israël.
Les Douze, donc, enfanteront le peuple du Royaume de Dieu, l'assemblée du Christ. Ce peuple naîtra non plus de la chair et du sang, mais de la foi et de l'Esprit par la grâce du baptême. Voilà pourquoi les apôtres sont les fondements, les douze colonnes de l'Église et voilà pourquoi l'Église est « apostolique », et les Soixante-douze (dans le texte grec, et soixante-dix dans le texte hébreu) ? Ils nous rappellent les soixante-dix anciens dont Moïse, sur le conseil de son beau-père Jéthro (Ex 18, 17 et suivants), s'était entouré pour organiser le peuple devenu nombreux et qu'il ne pouvait plus gouverner correctement ; et ils ont eu part également à la vision de Dieu (cf. Nb 11, 16 et suivants).
Jésus choisit soixante-douze disciples ; la tradition catholique a reconnu en eux ceux qu'aujourd'hui nous nommons les prêtres.
L'envoi en mission des Douze aussi bien que celui des Soixante-douze, au temps de la vie de Jésus, est-il une anticipation du rôle des successeurs des apôtres, les évêques, et des prêtres qui les assistent et partagent leur mission ? Jusqu'à un certain point.
1. La mission : des Soixante-douze à « Holy wins »
En effet, cet épisode de l'Évangile demeure actuel et nous concerne, mais non sans une grande différence qu'il vous faudra découvrir. Dès qu'il a appelé les Soixante-douze, le Seigneur les a « envoyés devant lui »
pour annoncer le Règne de Dieu et préparer sa propre venue dans toutes les localités où lui-même devait aller.
Envoyé : en latin missus; en grec apostolos. L'apôtre, c'est l'envoyé en mission. Le mot « mission » désigne une réalité aux tonalités différentes selon les époques. Il y a un, deux, trois, quatre siècles, on a parlé « des missions » lorsque des Européens sont partis dans les pays nouveaux, en Amérique, en Afrique, en Asie pour annoncer l'Évangile à des hommes et des femmes qui n'en avaient jamais entendu parler. En France, au XVIIe siècle, saint Vincent de Paul a inventé « la Mission ».
« les Prêtres de la Mission » pour annoncer la Bonne Nouvelle du Christ à beaucoup de gens qui, notamment dans les campagnes, ne savaient plus rien de la foi chrétienne, bien que notre pays fût officiellement catholique. La mission, c'est l'envoi. Mais en quoi cela vous concerne-t-il aujourd'hui ?
Et « Holy wins » ? Vous allez former des petites équipes de deux et avec ce journal sous le bras et des tracts, et vous vous baladerez dans Paris en des endroits stratégiques pour les distribuer aux jeunes, aux vieux, à tout le monde. Dans la capitale, vous avez l'habitude de ces distributions de papiers plus ou moins bien accueillies : parfois vous vous faites rembarrer, parfois vous accrochez bien, vous discutez.
Ne pensez-vous pas que c'est la mission des Soixante-douze qui recommence avec vous ? Le Seigneur envoie des jeunes qu'il a appelés puisqu'il les a rassemblés ce soir, ici. Il les envoie sur le bitume parisien. Pour quoi faire ?
2. Un message de vie
Pour distribuer des papiers ? Cela ne suffit pas. Plutôt pour transmettre un message qui, certes, est sur le papier. Mais il n'est pas distribué n'importe quand. Mesurez bien la situation qui sera la vôtre ce jour-là, le jour de la Toussaint.
Vous le savez, Halloween est une fête irlando-américaine mise à la mode à Paris pour des raisons commerciales. Les petits enfants et les plus grands se déguisent en diables, en sorcières, en squelettes, etc. Les Irlandais, bien que baptisés depuis des siècles, avaient popularisé cette ancienne fête païenne en la christianisant, à l'occasion du jour des morts - le 2 novembre - ou de la Toussaint, la fête de tous les saints, le 1er novembre. Ce qui nous revient aujourd'hui des États Unis, c'est le plus païen du folklore, commercialisé à outrance.
En distribuant vos papiers ce jour-là, vous vous présentez bravement, naïvement,« au nom de tous les saints ». Vous voulez rappeler que c'est la fête non de la mort mais de la vie, la fête d'une grande espérance : la vie humaine est transfigurée. Car la mort, pour nous disciples du Christ, n'est pas la réduction d'un être humain à un squelette. Le Christ nous délivre de la fascination de la mort alors qu'aujourd'hui tant de jeunes s'y précipitent par une conduite effrénée en moto ou en auto, par la drogue, etc.
Nous le croyons, dès cette vie-ci, nous recevons une vie plus forte que la mort ; cette vie porte un nom : c'est Jésus lui-même. Voilà le message pour lequel vous êtes envoyés.
3. Au dernier jour, la moisson abondante
Comment vous préparer à cette mission ?
Car il s'agit bien d'une mission. Peut-être ne vous en doutiez-vous pas en venant ici ce soir.
Si je poursuis mon explication, aucun de vous n'osera à la fin venir prendre les journaux à distribuer. Et vous partirez sur la pointe des pieds ! Mais j'espère bien qu'il n'en sera pas ainsi.
Revenons à notre page d'évangile. « Le Seigneur en a désigné soixante-douze autres (par rapport aux Douze) et il les envoie deux par deux en avant de lui (littéralement : devant sa face) en toute ville où lui-même doit venin. Il les envoie donc en précurseurs pour préparer le chemin du Seigneur. Alors Jésus nous fait confidence d'une réflexion, d'une prière, d'une vision ; je ne sais quel mot employer. Il leur dit : « La moisson est abondante et il y a peu d'ouvriers. Priez donc le Seigneur de la moisson qu'il fasse sortir des ouvriers pour sa moisson ».
Il ne faut pas interpréter cette phrase de Jésus comme : « L'agriculture manque de bras », ou : « On a besoin de main d'œuvre ». Que signifie dans la bouche de Jésus l'abondante moisson ?
Il l'a expliqué dans d'autres paraboles. La moisson, c'est le jugement dernier, la fin du monde. Non pas au sens d'une catastrophe comme, dans les films d'anticipation ou de sciences-fiction, mais au sens d'achèvement de l'histoire.
Que voit Jésus dans la foule qui est sous ses yeux ? Jésus voit ce que le voyant de l'Apocalypse (7, 9) nous proposera comme une vision d'espérance : « la foule immense des hommes, une foule que personne ne peut compter ». Qui représente-t-elle ? Tous les hommes au jour où s'achève le destin de l'humanité, au terme du dessein d'amour de Dieu ; tous les hommes tels· que Dieu les a créés et les veut, dans le bonheur qu'il leur destine.
Nous, si nous regardons l'humanité aujourd'hui, si des reporters la photographient partout dans le monde, nous voyons des hommes mourant de faim, des gens désespérés, des crimes horribles, des plaies et blessures de haine, de violence ... ; il suffit d'ouvrir la télévision. Car, nous, les hommes, nous ne voyons que l'extérieur des vies humaines, par exemple des foules qui dans le métro ne parlent pas, des gens de toutes conditions, de toutes couleurs, des visages parfois fermés, haineux.
Que voit Jésus ? Lui, il voit nos visages déjà transfigurés en la moisson éternelle ; il nous voit tels que nous serons, comme dit saint Jean : « Nous lui serons semblables puisque nous le verrons tel qu'il est » (1 Jn 3, 2). Il voit la surabondante moisson des hommes aimés de Dieu.
« Et les ouvriers, ce sont les anges »: à la fin des temps ils rassemblent tous les hommes dans la vie éternelle, dans le Royaume « où il n'y a plus ni cris, ni pleurs, ni douleurs » (Ap 21, 4). En voyant cette moisson surabondante, Jésus prie et nous fait prier le Père : « Seigneur, envoie des ouvriers pour ramasser cette immense moisson, pour faire entrer dans la salle du festin cette immense foule ».
4. En attendant, consignes pour la route
Pour le moment, nous n'en sommes pas là ! Jésus leur dit : « Allez, je vous envoie comme des agnelets au milieu des loups ».
Rien de réjouissant à être un petit agneau au milieu d'une horde de loups ! Nous nous disons : je vais me faire croquer. Peut-être ; mais rassurez-vous : le Seigneur n'agit pas en démagogue ; au contraire, en bon pédagogue, il prépare ses disciples au pire.
« Ne portez ni bourse, ni besace, ni chaussures ; ne saluez personne en chemin ».
Que signifie cette consigne ? En Orient, lorsqu'on croise quelqu'un, on s'arrête, on lui dit : « Bonjour, la paix soit avec toi. Comment vas-tu ? Et ton papa, ta maman, tes enfants ? »
On se donne des nouvelles : « D'où viens-tu ? Qu'est-ce qui se passe ? » Et cela prend du temps ! Jésus dit : les politesses, ce sera pour un autre jour, « ne vous perdez pas, en salutations ne perdez pas votre temps ».
Alors, que faire ? Que dire ? « Dans toute maison où vous entrerez, dites d'abord : Paix à cette maison. S'il y a un fils de paix, sur lui reposera votre paix ; sinon elle repassera sur vous. Restez dans cette même maison ; mangez et buvez ce qu'il y a chez eux, car l'ouvrier est digne de son salaire ; ne passez pas de maison en maison ».
En ce temps-là, les gens savaient pratiquer l'hospitalité. Lorsque quelqu'un, même inconnu, arrivait dans un village, on lui disait : « Viens chez moi. Un hôte, c'est un don de Dieu, nous allons faire un festin en ton honneur ». Les voisins constataient : « Il a été invité chez les Untels ! Alors ils disaient au voyageur : « Viens aussi chez nous ».
Mais vous, vous êtes pressés ; prenez ce que l'on vous offre dans la maison où vous êtes entrés ; n'allez pas de maison en maison.
Faites vite ce pour quoi je vous envoie.
« En toute ville où vous entrerez et où on vous accueillera, mangez ce qui vous est servi. Guérissez les infirmes qui y sont et dites aux habitants : « Proche de vous est le Royaume de Dieu ». Voilà le message. Le Royaume de Dieu ? C'est Jésus qui va venir, ni plus ni moins.
5. Jésus, aujourd'hui, nous précède
Vos journaux « Holy wins » sous le bras, à Paris, serez-vous dans la situation des Soixante-douze ?
Le début de ma harangue vous laisserait supposer que oui.
Si vous suivez la logique de cette page d'évangile, vous avez à dire aux gens un message qui ne sera pas forcément : « Proche est le Royaume des cieux ». En Judée, en Galilée, au temps de Jésus, tout le monde comprenait, sans se tromper beaucoup, ce que voulait dire : « Proche est le Règne de Dieu »: Dieu va venir et accomplir tout ce qu'il a promis par ses prophètes, tout ce que les hommes lui demandent « jour et nuit, dans la prière, sans cesse » (Je 18, 7), en lisant les psaumes, en jeûnant, en observant les commandements de Dieu. Ils avaient une certaine idée du Règne de Dieu. Lorsqu'ils accueilleront Jésus, ils auront une surprise ! Mais c'est précisément tout le chemin de conversion que chacun doit parcourir.
Peut-être Jésus aurait-il pu recommander aussi aux Soixante-douze de répéter les mots de Jean-Baptiste : .« Retournez-vous, changez de vie, préparez-vous, ouvrez vos cœurs, faites quelque chose, ne vous endormez pas » (Le 3, 7 et suivants).
Les Soixante-douze n'étaient qu'une avant-garde : ils préparaient la venue de Jésus.
Est-ce notre situation aujourd'hui ? Vous hésitez à répondre (j'entends vos neurones fonctionner !). Il vous faut répondre : non.
Pourquoi ? Lorsque nous allons annoncer la Bonne Nouvelle de la délivrance, nous ne précédons pas Jésus ; nous ne sommes pas seulement des avant-coureurs. Jésus nous précède.
En ce temps-là, Jésus n'était pas encore entré dans sa Passion. Il ouvrait le chemin de la foi et de l'amour à des hommes et des femmes perdus, blessés, pécheurs. Il dit : « C'est non pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs pour qu'ils se convertissent » (Le 5, 31-32). Et encore : « Le Fils de l'Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Le 19, 10).
Il va donner sa vie en offrande pour le salut de tous les hommes. Prêtres, nous redirons à la messe les paroles que Jésus a prononcées au soir de la Cène : « Prenez et mangez-en tous, ceci est mon Corps livré pour vous ; prenez et buvez-en tous, ceci est la coupe de mon Sang versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés ».
Ce mystère de pardon et d'amour, de vie et de résurrection, à ce moment-là, lors de l'envoi des Soixante-douze en mission, Jésus ne l'a pas encore accompli. Il appelle des hommes et des femmes à le suivre pour qu'avec lui, derrière lui, ils entrent dans ce chemin. Mais Jésus sait - et il l'a annoncé aux apôtres pour qu'ils s'en souviennent au jour de l'épreuve - que pour accomplir cette œuvre de délivrance, il sera seul. Il y prépare ses disciples pour que, ayant mesuré leur propre refus d'aimer, confrontés à l'amour qu'il est, lui, Jésus, ils découvrent leurs lâchetés, leurs trahisons et la grandeur de l'amour dont Dieu les aime en son Fils, la magnificence, la beauté de la vie que Jésus donne par sa vie.
Désormais, Jésus qui a livré sa vie volontairement par amour pour nous, nous délivrant ainsi du poids de nos péchés, désormais Seigneur ressuscité d'entre les morts et présent à son Église, il nous donne la force de l'Esprit qui le précède dans le cœur de tout homme. Aux femmes qui seront les premiers témoins de la Résurrection, il sera demandé d'annoncer aux disciples qu'« il les précédera en Galilée » (Mt 28, 7) comme il l'avait promis juste avant sa Passion : « Une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée » (Mt 26, 32).
6. Dans la Galilée des nations, avec l'Esprit
Désormais, où que nous soyons, Jésus marche en avant de nous. La Galilée est, en effet, le symbole de toutes les nations de la terre : « Galilée des nations », selon l'expression que Jésus au début de sa vie publique emprunte au prophète Isaïe (8, 23; Mt 4, 15).
Désormais, depuis la Pentecôte, l'Esprit est répandu sur tout être vivant (cf. Ac 2, 17).
Ce soir, parmi vous, certains cherchent, se posent des questions, peut-être certains ne sont-ils chrétiens que de loin ou à peine chrétiens, peut-être certains ne sont-ils pas baptisés. Je ne le vous demande pas. Si je vous parle avec tant de confiance, presque avec tant de complicité en m'adressant à vous que je ne connais pas, c'est qu'il ne s'agit pas d'abord d'une relation entre vous et moi, mais entre Dieu qui vous aime et vous, entre Dieu qui nous aime et moi. Ma pauvre parole n'est qu'un signe dont Dieu veut peut-être se servir, je ne sais comment.
Il vous fera entendre et comprendre le langage qu'il parle dans le secret de votre cœur.
Notre parole n'est qu'une clé permettant de déchiffrer et de saisir ce que Dieu déjà prononce. L'Esprit Saint, présent au cœur de chaque homme qui cherche le bien, la vérité, le sens de sa vie, est en attente à l'intérieur de chaque liberté. Ce même Esprit, par notre bouche, propose à cet homme le langage humain dont il a besoin pour reconnaître quelle parole lui est adressée par Dieu et se reconnaître lui-même dans cette parole.
7. L'audace de la foi, partage d'un trésor
Voilà pourquoi l'annonce de la foi prend un tout autre sens par rapport à ce que nos habitudes sociales nous ont inculqué. En effet, il est entendu que les convictions religieuses sont parfois objets de disputes.
Elles sont souvent suspectées de fanatisme ou d'agression contre le secret et la liberté de chacun. Il est entendu qu'elles relèvent de la pudeur la plus intérieure et qu'il vaut mieux ne pas en parler. Les conventions sociales sont telles que certains sujets ne figurent pas à l'ordre du jour et ne doivent pas être abordés selon les endroits où l'on se trouve.
Une usine, un bureau, un laboratoire, une classe de math un lieu de travail n'est pas fait pour de telles discussions, même pleines d'intérêt ou d'esprit philosophique.
Dans ce contexte, notre parole la plus importante et la plus riche, celle qui va d'un être humain à un autre être humain, celle qui éveille et touche sa liberté, ne risque-t-elle pas d'être mal interprétée ? Lorsque je vous annonce le Christ, peut-être me prenez-vous pour n'importe quel prédicant juché sur une chaise à Hyde Park et qui exhorte les foules ?
Ce n'est pas ainsi que je conçois cette prise de parole, cet entretien !
Je sais qu'en vous parlant et en prenant sur moi pour vous parler, je vous fais confidence de mon trésor le plus cher ; je vous donne le meilleur que je puisse vous donner.
Mais, pour autant, je ne suis pas en train de me raconter à vous. Je vous partage le trésor que j'ai reçu et qui est la vie de ma vie ; et je sais qu'il est fait pour rencontrer en vous ce même secret de votre liberté et donc la source de votre vie.
8. Refus et contradiction : mystère de la Croix du Christ
Vous pouvez me répondre : « De quoi te mêles-tu ? Cela ne te regarde pas ; je ne t'ai rien demandé !« Vous pouvez m'envoyer promener. Vous pouvez peut-être vous débattre et m'agresser. Pourquoi m'agresseriez-vous ?
Cela voudrait peut-être dire que j'ai fait une grosse bêtise. Ce n'est pas impossible. Mais cela voudrait dire surtout qu'en vous battant contre celui qui porte la parole, c'est contre vous-mêmes qu'en réalité vous vous battez.
Parce que cette parole n'est pas indifférente. Elle touche des oreilles qui n'arrivent pas à entendre, une intelligence qui est encore aveuglée et fermée, une liberté emprisonnée et qui se dérobe, un cœur qui ne parvient pas à s'ouvrir. Ils le savent bien, tous ceux qui ont quelque peu entrevu ce qu'est la quête de Dieu - quête que Dieu fait de nous car il nous cherche, et notre propre quête de Dieu si cahotante, si chaotique : nous nous débattons, nous refusons, nous fuyons et, du coup, nous nous défendons, nous agressons. Et c'est normal, si j'ose dire.
À tel point qu'on saisit par là le mystère de la Croix du Christ. Jésus crucifié prend sur lui toutes nos contradictions ; il ne se contente pas de les subir comme le prisonnier subit les coups du bourreau. Lorsque Jésus endure volontairement les coups des soldats, il n'est pas seulement dans la position de n'importe quel détenu, de n'importe quelle victime torturée : lui, il porte les péchés du bourreau.
Les souffrances de Jésus ne sont pas seulement analogues aux autres souffrances des hommes. En son humanité, le Fils de Dieu s'offre au Père par un sacrifice d'amour. Il nous invite à y entrer à notre tour ; il nous le fera partager par le don de l'Esprit ; il nous unira à sa propre existence, puisqu'il fait de nous les membres de son corps. Il nous demande non seulement de recevoir le pardon de nos propres péchés, voire de souffrir pour les réparer, mais avec lui de porter le poids du péché, d'inverser ce mystère de la souffrance humaine causée par la méchanceté, de cette mort qui est une des figures du péché, pour en faire un acte où la mort est vaincue, où la vie triomphe, où l'amour est plus fort que la mort.
Le refus de la parole de Dieu, tant qu'il ne devient pas radical c'est-à-dire absolu, ultime (mais nous n'en savons rien, c'est le secret le plus intime d'une conscience et de Dieu), ce refus et les contradictions que rencontre en partageant cette parole l'envoyé, - celui qui est en mission -, c'est la manière dont l'envoyé participe à la Passion de Jésus par amour de ceux à qui il est envoyé.
Voilà pourquoi nous ne pouvons qu'être joyeux de porter cette parole de liberté qui suscite la contradiction. Non que nous soyons masochistes, mais parce que nous savons que se joue un combat de délivrance, d'enfantement, de joie, de conquête de la vraie liberté et d'ouverture à l'amour. Que serait l'amour s'il n'était pas capable d'affronter la haine ?
Que serait l'amour si nous n'étions pas appelés à aimer nos ennemis ? Ce serait un amour de feuilleton, un faux amour !
9. « Holy wins » : mode d'emploi
Vous êtes loin de Holy wins me direz-vous, loin de ce qui va nous arriver ! Non, pas si loin ! Je ne sais pas du tout où vous serez ce jour-là, ni même si vous ferez quelque chose et si le ou la collègue avec qui vous vous trouverez sera d'accord. Mais voilà ce que je vous propose :
- D'abord, parlez aux gens au moment où vous distribuerez vos papiers ; traitez-les en êtres humains et pas simplement en récepteurs de papiers. Dites-leur bien : « On n'a rien à vendre, on n'est pas une secte, on ne cherche pas à vous embringuer dans quoi que ce soit ; on tient à vous partager un trésor, car c'est vraiment un trésor pour nous ».
Commencez à discuter. Dites qui vous êtes et ce que signifie « Holy wins ». Au nom de l'argent, l'idole actuelle la plus souveraine, notre civilisation nous impose le visage grimaçant de la mort ; voilà ce qu'Halloween met dans la tête des petits enfants, avec des histoires absurdes de sorcellerie. Alors, pour mettre un frein aux fantasmes et enlever cette fausse peur de la mort, il faut donner un message : être délibérément pour la vie. « Holy wins », inventé par des français, veut dire : « le saint gagne », le saint est vainqueur ; autrement dit : la vie est plus forte que la mort. Expliquez-vous, témoignez, faites un effort.
- Ensuite, rappelez-vous qu'au moment où vous parlerez, c'est l'Esprit du Seigneur qui parlera en vous, comme Jésus l'a promis à ses apôtres (cf. Le 12, 11-12 et Jn 16, 13). « Lorsque viendra l'Esprit de vérité que je vous enverrai d'auprès du Père, il rendra lui-même témoignage de moi et à votre tour vous me rendrez témoignage » (Jn 15, 26-27).
Celui à qui vous vous adressez, peut-être sera-t-il distrait, n'écoutera-t-il pas, s'en ira-t-il ! À la grâce de Dieu ! Qui sait comment votre parole pourra être relayée dans le secret de son cœur ?
- Enfin, surtout, priez. Tout le temps où vous arpenterez Paris avec votre journal, au dedans de vous-mêmes priez le Seigneur pour ceux à qui vous êtes envoyés, à qui il vous envoie : la brave dame avec son chapeau à plumes maquillée comme à la Mi-carême, le gamin avec son jean troué, ce grand gaillard une crête verte sur le milieu du crâne, ce type qui fait la manche, cet agent de police qui vient voir un peu ce que vous faites (normalement, vous devriez avoir un permis de colporteur !).
Ne cessez pas de vous entretenir avec le Seigneur en lui disant : « Tu m'embarques dans une drôle d'affaire ». Et laissez-le vous confier comme aux apôtres avant l'Ascension : « Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps » (Mt 28, 20).
Messe célébrée le 18 octobre 2002 à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre en présence de participants aux JMJs de Toronto
ANNONCER L'ÉVANGILE JUSQU'AU BOUT DE NOTRE VIE
Saint Paul, dans ce fragment de la Deuxième lettre à Timothée où il cite le nom de Luc, dit : « Le Seigneur m'a assisté, il m'a rempli de force pour que je puisse jusqu'au bout annoncer l'Évangile et le faire entendre à toutes les nations païennes ».
Sans doute, en écrivant cette phrase prodigieuse, l'apôtre des nations ne pouvait-il imaginer que la suite des temps, où les nations païennes sont encore à évangéliser, durerait deux millénaires, peut-être trois, quatre ! Nous n'en savons rien.
En vérité, annoncer l'Évangile et le faire entendre à toutes les nations n'est pas seulement une œuvre humaine consistant à dire des choses jusque là ignorées, comme on répand un savoir, une éducation, des connaissances dans quelque domaine que ce soit. On n'annonce pas l'Évangile et on ne le fait pas entendre comme on lance une chanson qui, le lendemain, sera dans toutes les oreilles et sur toutes les lèvres, ni même comme on lance une mode vestimentaire !
« Revêtir le Christ », au jour du baptême, c'est l'apprentissage de toute une vie (cf. Ga 3, 27; Rm 13, 14).
Que signifie « annoncer l'Évangile et le faire entendre des nations païennes » ?
L'Évangile, la Bonne Nouvelle du salut, c'est Jésus lui-même qui vient sauver les hommes. Il est la Parole de Dieu faite chair, le Fils éternel fait homme. Il est celui en qui nous découvrons Dieu, notre Père ; il est celui par qui le pardon des péchés nous est donné ; celui par qui les cœurs fermés s'ouvrent à l'amour sans mesure de Dieu. Il est l'Homme parce qu'il est le Fils unique de Dieu.
En lui, même quand nous le figurons crucifié, nous découvrons une humanité délivrée de ses péchés et de la mort. Alors qu'il succombe sous le poids de notre servitude, nous nous découvrons nous-mêmes libres, puisqu'il nous en délivre au prix de son sang.
Annoncer l'Évangile jusqu'au bout de notre vie et le faire entendre à toutes les nations païennes, c'est travailler à la délivrance des hommes. Pas simplement en raison de notre conviction ou parce que nous en avons envie ; mais parce que Dieu les aime et qu'il nous aime. « L'amour du Christ nous pousse », dit encore saint Paul (2 Co 5, 14), l'amour dont le Christ nous aime, l'amour que le Christ nous donne pour aimer. Cela dépasse nos forces. Mais lui, en nous communiquant sa vie, nous donne la force d'annoncer la vie.
Voilà pourquoi cette phrase énigmatique : « Le Règne de Dieu est tout proche de vous », demeure actuelle, même si elle n'est pas immédiatement compréhensible.
Oui, le Règne de Dieu est tout proche de toi, parce que tu vas détrôner de ta vie, de ton cœur, les faux tyrans qui te rendent esclave, tu vas laisser régner en toi Dieu qui te rend libre et qui t'aime, qui veut ta joie et ton bonheur, et qui, d'abord en ouvrant ton cœur à son amour, te donne le pardon.
Jésus ressuscité résume ce don lorsqu'il salue ses disciples en leur disant : « La paix avec vous ». Dans certains peuples, dans certaines langues, c'est devenu une salutation banale, un bonjour machinal ! Or, la paix du Christ, comme il l'a expliqué à ses apôtres juste avant sa Passion : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non pas comme le monde la donne » (Jn 14, 27), cette paix signifie la présence même de Dieu qui « réconcilie toutes choses dans le Christ » (Coll, 20; 2 Co 5, 18) et qui met nos cœurs en paix.
Car nous savons et nous croyons que désormais nous ne sommes plus « condamnés » par nos propres faiblesses, mais délivrés et aimés. Nous le croyons, « si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur » (1 Jn 3, 21).
« La paix soit avec VOUS ».
Messe à Notre-Dame pour le Bi-centenaire de Stan
La parabole du semeur. Peu d'entre vous, j'imagine, ont eu l'occasion de semer du blé, ni même de voir semer du blé comme Jésus le décrit. À son époque, les machines agricoles n'existaient pas, le paysan allait dans son chemin, puisant dans son sac la semence mise de côté de la précédente récolte, il la jetait à grandes brassées. Un poète que vous connaissez certainement a immortalisé « le geste auguste du semeur ».
Inévitablement, en Terre sainte, dans un pays où il y avait des haies, des chemins et non pas ces immenses étendues sans obstacles pour les grands engins motorisés qui parcourent les plaines de Beauce, dans ce pays donc les grains de blé tombent n'importe où ; les uns sur le chemin, d'autres dans les broussailles et les épines, d'autres encore sur les pierres, d'autres enfin sur la bonne terre. Et Jésus dit : Des grains donnent du fruit, d'autres n'en donnent pas ou en donnent peu. Pourquoi emploie-t-il cette comparaison ? Que signifie-t-elle ? Voilà ce qu'il explique aux disciples en partant des quatre situations qu'il a décrites.
Le grain - précise saint Luc -, c'est la Parole de Dieu. La Parole de Dieu est donnée, semée. Qu'est-ce que la Parole de Dieu ? Vous allez répondre - je le devine sur vos visages -, c'est la Bible ou l'Évangile ; vous n'auriez pas tort. Mais cette Parole de Dieu s'est faite chair en la Vierge Marie. Lorsque nous disons que la Parole de Dieu, c'est la Bible ou l'Évangile, nous pensons à un livre, une parole écrite. Nous oublions ainsi que la parole, avant d'être mise sur le papier, transcrite dans une langue d'homme, c'est une parole que quelqu'un dit. Ma parole, ce matin, n'est pas mise sur le papier, pourtant c'est une vraie parole : je vous parle avec ma bouche et mon regard, vous me parlez avec vos yeux, nous nous parlons. Si nous voulions l'enregistrer, la transcrire, elle deviendrait bande magnétique, papier ! Mais la parole est d'abord un acte.
Et qui agit en parlant ainsi à l'homme ? Dieu lui-même. Nous croyons que dans le mystère de Dieu qui est Amour, le Père éternel, notre Créateur, se dit en cette parole, le Fils, son Verbe - sa Parole -, et par l'Esprit saint. Non seulement Dieu s'est adressé aux hommes tout au long de l'histoire de son Peuple ; la Bible nous transmet cette parole écrite au fil des événements et par les prophètes, les sages, bref la mémoire des hommes. Mais encore, Dieu s'est chair en son Fils.
La semence, c'est la parole, ce que Dieu dit et ce n'est pas une parole en l'air, comme un poste de radio que n'importe qui peut couper ! Dieu parle aux hommes, il s'adresse aux hommes. Je m'adresse à vous et vous m'écoutez en ce moment ; mais si cela vous ennuie, si vous n'êtes pas d'accord, ne comprenez pas bien ou ne voulez pas comprendre, vous pouvez facilement faire autre chose. Il n'est pas difficile d'entendre et de ne pas écouter ; certains le font souvent en classe : ils entendent que le professeur parle mais ils pensent à autre chose, ils n'écoutent pas, ils entendent du bruit mais ils ne retiennent rien ; il n'y a pas de parole qu'ils aient reçue.
La parole que Dieu nous adresse, c'est son Fils lui-même. Il ne suffit pas de dire : Il est là, il parle. Très bien. Mais nous sommes mis au pied du mur : voulons-nous l'accueillir, la recevoir, nous laisser saisir par elle ?
Je reprends la comparaison de la parole humaine : certaines vous ennuient, d'autres vous touchent, vous émeuvent en raison de ce qui est dit, de l'histoire racontée etc. La Parole de Dieu nous touche, non pas parce qu'elle est belle comme une belle histoire ou captivante comme un récit d'aventure. Mais parce qu'elle va au plus profond de nous-mêmes, au point secret où je suis mais sans savoir qui je suis.
Dieu, lui, le sait, il me connaît. Et cette Parole va au plus intime de mon secret pour me faire vivre ; mais j'ai le pouvoir de dire : Je n'en veux pas ! Elle va me découvrir la vérité de ma vie : Est-ce que je l'aime ? Est-ce que je veux aimer ? Que vais-je devenir ? Qu'est-ce que ma vie ?
Alors, Jésus décrit la manière dont la Parole est reçue par les hommes. Il nous apprend à voir clair en nous-mêmes. Vous pourriez dire :
1. Il y a le chemin ; les oiseaux du ciel viennent et la mangent. L'évangéliste explique que c'est le démon, l'Ennemi qui enlève la Parole. Le sol est trop dur pour que la graine ait une chance d'y pousser. Si je me ferme complètement, je ne laisse aucune prise à Dieu.
2. Il y a des pierres ; la graine tombe dessus et elle pousse un peu en raison d'une certaine humidité, mais elle ne peut pas prendre racine faute de terre. Explication : quand les hommes entendent la Parole, ils l'accueillent avec joie ; mais ils n'ont pas de racine, ils ne croient qu'un moment, que survienne l'épreuve, ils lâchent, ils s'écartent.
3. Et puis il y a les épines. Ils entendent la Parole, ils l'écoutent ; elle commence à pousser, mais elle est étouffée par les préoccupations : Vais-je passer dans la classe suivante ou décrocher mon bac ? Vais-je avoir le vêtement ou les vacances que je veux ? Les soucis, la richesse, la volonté de posséder, les voluptés de la vie, en cours de route, asphyxient la Parole et l'empêchent de pousser et d'arriver à maturité. Elle a commencé de grandir, et puis, non !
4. Enfin, il y a la belle terre ! Ceux qui dans un cœur beau et bon entendent la Parole, la retiennent, portent du fruit par leur endurance, leur constance, leur fidélité.
Jésus dans la parabole ne vise pas quatre catégories de personnes, comme vous êtes classés selon les notes du moment ; nous ne sommes pas au jugement dernier ! Il ne s'agit pas aujourd'hui de vous répartir en quatre groupes : chemin, pierre, épines, bonne terre. Et puis, fini ! Cela, c'est une sélection ; mais ce n'est pas du tout ce que Dieu fait.
Pourquoi Jésus nous dit-il cela ? Pour que nous comprenions ce qui se passe en nous. Jésus vous dit cela pour que vous entendiez, que vous compreniez ce qui vous arrive et que vous puissiez vous changer, défoncer le chemin, enlever les pierres, arracher les épines ...
Un exemple : ceux qui vont faire une retraite ou un pèlerinage ou peut-être les plus jeunes qui se préparent à communier pour la première fois : ils s'avancent, ils ont grande joie car ils découvrent Dieu et le Christ, ils commencent à l'accueillir. Et puis, trois semaines après, deux mois après, un an après, c'est fini ! Que s'est-il passé ?
Relisez la parabole. Pourquoi, après la joie reçue, n'avez-vous pas persévéré, enduré l'épreuve ? Le Seigneur vous l'explique : vous avez eu des soucis, vous vous êtes laissé prendre par autre chose, vous avez oublié l'essentiel. Que s'est-il passé ? On vous a fait de la peine, du mal et vous n'arrivez pas à pardonner, vous voulez vous venger. Ou bien, vous êtes pris par une passion : brusquement vous voulez des sous, des sous, des sous pour qu'on vous paie ceci, cela. Vos parents disent : Non, ce n'est pas raisonnable, tu n'en as pas besoin. Etc.
Par cette parabole le Seigneur vous offre un moyen pour voir clair en vous-mêmes et découvrir le sens profond de votre vie : suivre le Christ et répondre à ce que Dieu vous donne. Il vous donne plus que tout ce qui peut être donné aux hommes : sa vie-même en son Fils Jésus Christ. Du coup, il vous promet une vie belle et surabondante. Et chacun a droit à tout l'amour de Dieu - je ne dis pas au "même" amour, mais à "tout" l'amour. Car chacun, quel qu'il soit, là où il est, est appelé à produire un fruit, un fruit surabondant.
Ainsi la Parole de Dieu à travers cette parabole vous apporte lumière et patience au long des années de votre jeunesse. C'est une belle période de votre vie, mais parfois difficile à vivre. Certains parmi vous sont pressés de devenir grands, d'autres voudraient rester toujours enfants. Grandir est une épreuve et une chance, à condition de bien grandir ; et cela ne dépend pas seulement des circonstances extérieures, mais aussi de vous. Car dès que vous pouvez comprendre, Dieu vous tient en responsables de vous-mêmes ; il vous accueille comme ses enfants et vous avez autant droit à le connaître et à l'aimer que votre grand-père ou votre arrière-grand'mère ! Tout l'amour de Dieu est donné à chacun selon ce qu'il est, là où il est, pour le chemin qu'il a à faire.
Voilà le secret de la vie auquel votre éducation aujourd'hui vous permet d'avoir accès. Je prie pour vous et pour tous les jeunes, chaque jour de ma vie. Car je sais que vous êtes ceux qui vont continuer ce chemin et que, selon la manière dont vous répondrez à l'amour de Dieu, vous travaillerez à ce que Sa parole soit connue et aimée. Vous y répondrez par l'orientation de votre vie, par ce que vous ferez de bien - que ce soit éclatant ou humble, réussi aux yeux des hommes ou moins brillant, qu'importe ! Ce qui compte, c'est la fidélité avec laquelle, dans l'épreuve et le bonheur, dans l'ennui et la persévérance, vous saurez - avec la force de Dieu - répondre à cet idéal extraordinaire qu'il vous propose.
Que le Seigneur soit votre force et votre paix.
Amen.