Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Homélie en la solennité de l'Annonciation (25 mars 1988)
Avez-vous remarqué combien la vocation de la Vierge, telle qu'elle nous apparaît lors de l'Annonciation, ressemble aux vocations prophétiques ? Il suffirait de méditer l'appel d'Isaïe, l'appel de Jérémie, et tant d'autres encore, pour être frappé de l'analogie. Le dernier mot dit par la Vierge Marie : "Voici la Servante du Seigneur : qu'il me soit fait selon ta Parole" manifeste la similitude avec éclat.
En quoi la Vierge Marie est-elle donc ici prophète ?
Le prophète est habité par l'Esprit-Saint pour prononcer la Parole de Dieu. Marie est habitée par la plénitude de l'Esprit-Saint pour qu'en elle la Parole se fasse chair et vienne habiter chez nous. Marie porte cette Parole en son sein et l'enfante. Cette Parole vivante qui lèvera, enlèvera le poids des péchés du monde, c'est Jésus, Fils Éternel de Dieu né de la Vierge Marie, Parole éternelle faite chair.
Cette Parole nous dit les mystères du Royaume, nous révèle l'amour sans limite par lequel le Père nous sauve.
Ainsi l'obéissance de Marie est en même temps une mission. L'obéissance de Marie n'est pas la conséquence de la joie qui lui serait réservée de devenir la Mère du Sauveur. Le "comblée de grâce" l'oriente immédiatement vers la mission qui va lui être donnée. Elle est vraiment prophète comme aucun prophète ne l'a été, puisque désormais cette Parole faite chair habite en notre monde.

Et nous devons aller plus loin encore : c'est dans cette vocation prophétique de Marie, que peut se déployer la vocation prophétique de l'Église comme notre propre condition prophétique.
Souvenez-vous de la conclusion du rituel du Baptême qu'il faut ici rapprocher de l'Évangile. À la fin du baptême d'un enfant le prêtre, prenant le Saint Chrême, dit : "Dieu te marque de l'huile du salut...
Désormais, tu fais partie de son peuple, tu es membre du Corps du Christ et tu participes à sa dignité de prêtre, de prophète et de roi". Un petit enfant baptisé participe à la condition prophétique du Christ.
Jésus, dans le sermon sur la montagne, achevant les Béatitudes, nous annonce que nous serons persécutés, "car c'est ainsi qu'ont été traités vos prédécesseurs, les prophètes" (Mt. 5, 12). Ainsi donc, les enfants du Royaume, les frères et sœurs du Christ, reçoivent ce beau nom de "prophètes". Pourquoi ? En quoi ?
Et bien, parce que, à notre tour, nous sommes enfantés par l'Église pour ne faire qu'un avec le Christ, pour être corps du Christ.
Comme l'a dit la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, nous sommes "une humanité de surcroît" pour le Christ. Nous aussi nous participons à cet acte de foi de la Vierge, par lequel le Verbe prend chair en elle, donne corps au Verbe de Dieu et nous donne d'exister à notre tour comme membres de ce corps.

Marie éprouve déjà intérieurement le prix qu'il faudra payer cette vocation prophétique. Disons plus justement, le pressentiment mystérieux de la Passion. Dans l'annonce qui lui est faite de la naissance future de Jean-Baptiste, nous voyons le rappel de l'enfantement de Sarah, lorsque l'ange lui répète que "rien n'est impossible à Dieu" (Le 1, 36, voir Gn 18, 14). Ces mots, ces références, frémissent intérieurement de la mémoire du sacrifice d'Isaac. Nous comprendrions mal la retenue de l'évangéliste, le caractère étonnant de cette page mystique de l'Évangile si la joie souriante de l'Annonciation ne nous laissait en rien présager l'engagement spirituel qu'elle implique : il s'agit de l'œuvre de la Rédemption dont les contours sont déjà fermement dessinés dans la foi de la Vierge. En cet instant, l'acte de foi de la Vierge n'est pas seulement fait d'une confiance aveugle en une Parole divine dont elle ne comprend sans doute pas tout le sens, ni les conséquences. La remise de sa propre liberté à la volonté divine est déjà un sacrifice. Car la Foi est un sacrifice Non pas parce que la foi, obéissance aveugle, s'imposerait comme une contrainte mécanique à la liberté, ou ferait violence à l'intelligence humaine.
Non, le sacrifice de la foi est la remise de l'être humain à Celui qu'on ne peut voir et qui dépasse toute grandeur humaine : Dieu lui-même. Ce sacrifice est accompli dans l'Espérance que la Parole divine, que l'Amour de Dieu peut combler l'homme qu'II appelle et à qui Il demande cet arrachement à soi-même pour s'en remettre sans condition à la puissance divine. L'acte de foi est ainsi une oblation.
Une offrande de soi que déjà pressent le Psalmiste et que l'épître aux Hébreux cite pour décrire le sacrifice spirituel : "Tu ne voulais ni oblation ni sacrifice, tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j'ai dit : 'Voici, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté'".
Dire à Dieu "que ta volonté soit faite" n'est pas seulement obéir mécaniquement, obéir sans comprendre ; c'est, dans l'offrande d'une liberté donnée à Dieu, présenter à Dieu la plus haute des louanges.
C'est l'acte souverainement libre d'Amour de la créature envers son Créateur et qui suppose ainsi l'arrachement à soi-même et la remise à Dieu.

Nous devons ensuite, et enfin, nous émerveiller de la première parole que l'auteur de l'Épître aux Hébreux fait dire au Fils éternel, entrant dans le monde : " Me voici, je suis venu pour faire ta volonté" (He. 10, 4-10). Elle est prononcée par la bouche de Marie. Ce rapprochement que nous propose la liturgie entre le texte de l'épître aux Hébreux et le récit de l'Annonciation de saint Luc, nous ouvre une profondeur vertigineuse puisque l'évangéliste nous laisse pressentir la similitude de l'acte d'offrande de Marie : "Qu'il me soit fait selon ta Parole", avec les paroles de Jésus au moment de l'agonie : " Que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne ..." (Le 22, 42). Ici la Vierge prononce le sacrifice spirituel de l'Incarnation ; c'est dire qu'à notre tour lorsque nous prononçons avec Marie : "Qu'il me soit fait selon ta parole ...", le Christ-Messie, lui-même, parle par nos bouches et s'offre par nos vies. Nous avons cette dignité inouïe d'être en ce monde ceux en qui s'accomplit l'offrande du Christ à son Père, pour le salut du monde et pour la gloire de Dieu.

Dire que Marie est la figure de l'Église, dire que l'Église a une condition mariale, c'est souligner avec force ce sacerdoce qui est remis à l'Église et par lequel elle participe à l'unique sacerdoce du Christ.
C'est, comme la Prière Eucharistique nous le fait pressentir, reconnaître que le Christ s'offre éternellement à son Père et s'offre dans le temps de l'histoire en ses frères, par ses frères, et que notre sacrifice est le sien puisque son sacrifice est devenu le nôtre. Comme notre beau nom de chrétien nous le laisse deviner, nous recevons ici le sens de la mission de l'Église. La mission du Peuple que Dieu fait naître, qu'II appelle, à qui Il donne un Corps, c'est de remplir en ce monde la mission remise au Christ lui-même et que le Christ nous confie comme une grâce et un appel.
Ainsi, en ce jour de l'Annonciation, nous découvrons, comme en son commencement, la beauté inouïe de l'Amour que Dieu nous porte, la grandeur sans limite du salut que Dieu veut accorder à l'humanité et le sens précis de notre vocation personnelle et commune de disciples du Christ. Nous pouvons et nous devons, avec assurance, même si l'horizon nous paraît obscur ou incompréhensible, répondre à Dieu : "Voici la Servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon ta Parole". Disant cela, nous ne nous replions pas dans une sorte de fatalisme, nous mettons nos mains dans les mains de Dieu, nous unissons nos libertés dans la liberté divine, notre amour dans le creuset de son Amour pour que le Seigneur qui nous aime, daigne se servir de nous et manifeste son Amour à tous les hommes


Homélie à Notre-Dame - 5è dimanche de Pâques 1987
LORSQUE LE CHRIST NOUS DIT : "JE SUIS LE CHEMIN, LA VÉRITÉ, LA VIE"
1. POUR NOUS, NI SCEPTICISME NI REVENDICATION FANATIQUE, MAIS UNE REPONSE DE FOI
"Vous croyez en Dieu. Croyez aussi en moi."
Phrase étonnante, presque intolérable. Puisque Dieu seul peut demander à l'homme la foi, c'est-à-dire la remise Inconditionnelle de sa liberté, de son intelligence, de son amour, à lui qui en est la source. Et seule, cette remise de soi à Dieu n'est pas aliénante pour l'homme, car Dieu seul est Dieu
Croire au Christ de la même foi qui est due à Dieu, c'est reconnaître que Jésus est "le Chemin", l'unique Chemin vers le Père des Cieux.
Nous ne mettons pas notre foi en un leader, en une patrie, en des idées, en une cause, comme nous devons avoir foi en Dieu qui, seul, peut réclamer de nous une telle adhésion.

"Dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure. Sinon, vous aurais-je dit : 'Je pars vous préparer une place."
Lorsque je serai allé vous fa préparer, je reviendrai vous prendre avec moi. La où je suis, vous serez, vous aussi"
Jésus dit : "La maison de mon Père" ; il s'agit du Temple ou Dieu se manifeste, le Saint des saints où demeure la Gloire divine. Penser qu'Israël a reçu ce don de la présence de Dieu en son Temple est déjà une provocation pour l'intelligence humaine. Or, Jésus dit qu'il va accéder à ce Lieu saint. Il se présente donc comme le grand-prêtre qui, seul, a le droit d'y pénétrer.
Mais il s'agit du Temple céleste. Et il ajoute : "Là où je suis, vous serez vous aussi". Autrement dit, nous sommes un peuple sacerdotal puisqu'il nous propose comme une promesse et une espérance l'entrée dans le sanctuaire céleste, dans le Saint des saints où Dieu établit sa Gloire. Jésus nous demande de croire en lui pour que nous nous remettions à lui. Car il va nous prendre avec lui et nous donner accès au Saint des saints, à son Père.

"Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin".
Ces paroles énigmatiques désignent le chemin de sa Passion.
Concentrer en sa Passion toute la possibilité d'accès au mystère de Dieu est encore plus scandaleux pour l'intelligence humaine que n'est provocant pour la foi d'Israël de s'affirmer le Messie, le Fils de Dieu.
Jésus fait de sa croix le lieu de passage obligé vers le Père des cieux.
Le scandale auquel nous voulions échapper, le Christ - loin de nous l'épargner - le redouble en quelque sorte. 'Et Thomas proteste : "Seigneur, nous ne savons même pas ou tu vas. Comment pourrions-nous en connaître le chemin ?". Jésus lui répond : "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Personne ne va vers le Père sans passer par moi".
• Le Chemin : le Christ, en sa condition de Fils de Dieu fait homme, en son mystère de Messie humilié, crucifié, anéanti, se présente comme le Médiateur par lequel l'humanité entière doit passer pour avoir accès à Dieu le Père. Il est celui en qui l'homme doit vivre pour atteindre Dieu, car le Christ accomplit la volonté de son Père des cieux.
• La Vérité, et non les vérités que l'homme saisit puis rejette, non les cohérences qu'il discerne puis détruit. Mais la Vérité qui se révèle elle-même comme Personne et nous situe comme personnes. En Jésus, Dieu nous dit : "Tu " et nous pouvons lui dire : "Toi".
• La Vérité : Lumière du monde et de notre vie.
Vérité de notre Créateur et Rédempteur en qui notre existence d'homme surgit et manifeste qui nous sommes.
Connaissant qui est Dieu, découvrir qui nous sommes : voilà la seule vente intéressante au monde.
Le reste n'est qu'une somme de savoirs qui périront comme périssent toutes les mémoires accumulées par l'homme. La seule mémoire immortelle, c'est la mémoire de Dieu et notre mémoire en Dieu.
Le reste n'est qu'un artifice splendide de l'intelligence humaine. Sublime instrument de puissance et de beauté que cette Intelligence, certes, mais qui n'est que mirage et nuage quand ne surgit pas au milieu du monde la voix d'une personne capable de dire " Je" parce que Dieu lui dit : "Tu". Et nous pouvons dire : "Je", uniquement parce que nous disons : "Nous" car Dieu nous rassemble en nous disant : "Vous".
II. LA CROIX PASSAGE OBLIGÉ VERS LE PERE
Être une personne capable de dire : "Je" parce que Dieu lui dit :
"Tu". Et nous pouvons dire : "Je", uniquement parce que nous disons : "Nous", car Dieu nous rassemble en nous disant : "Vous".
• La Vie : dans cette relation que décèle le jeu des pronoms "personnels", nous est révélé le mystère personnel de l'amour de Dieu.
Le Christ est celui qui nous dit : "Mon Père et votre Père". Il peut, par conséquent, réclamer de nous la foi que le Père nous demande, puisqu'il nous donne la Vie qui vient de Dieu, la Vie qui détruit le péché et la mort.

En ce moment de l'Évangile proche de l'offrande de sa vie, Jésus continue d'expliquer patiemment quelle œuvre le Père accomplit en lui pour que, en croyant en lui, nous croyions au Père : "Croyez ce que je vous dis : je suis dans le Père et le Père est en moi. Si vous ne croyez pas ma parole, croyez au moins à cause de ses œuvres. Amen, je vous le dis : celui gui croit en moi accomplira les mêmes œuvres que moi. Il en accomplira même de plus grandes puisque je pars vers le Père. Tout ce que vous demanderez en mon Nom, je le ferai. De sorte que le Père soit glorifié dans le Fils".
Tel est le sens de notre adhésion au Christ que l'apôtre Pierre nous rappelait avec les paroles mêmes de l'Exode (19, 5) désignant le peuple d'Israël comme la part choisie de Dieu : "Vous êtes la race élue, la communauté sacerdotale du Roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s'est acquis pour que vous proclamiez les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière, vous qui jadis n'étiez pas son peuple et qui maintenant êtes le peuple de Dieu".
"Nation sainte, peuple que Dieu s'est acquis" : nulle autre titre de gloire en cette affirmation, nulle autre revendication de vérité en cet acte de foi, que la participation au sacerdoce du Christ, "obéissant jusqu'à la mort et la mort sur une croix".

Confesser que le Christ est le Chemin, la Vérité, la Vie, c'est oser croire que nous sommes engagés par lui, dans l'Esprit, à le suivre et que le monde n'est pas une énigme étrange, mais que, dans l'histoire de l'humanité et dans l'histoire particulière de tout homme, le salut de Dieu est à l'œuvre.
Oui, désormais, cette œuvre de salut de Dieu porte notre visage.
Non pour nous targuer d'un privilège, mais pour en recevoir une grâce et une mission. Désormais, nous sommes marqués de la croix du Christ pour être, en ce monde, le signe et le sacrement du Messie souffrant et permettre aux hommes de déchiffrer l'œuvre de Dieu en cet univers qui, à certaines heures, risque de paraître absurde en ses contradictions, insupportable en ses chaos, insoutenable en ses cris.
Déchiffrer à la fois le mystère du Juste souffrant et l'espérance de gloire qu'il porte, seuls le peuvent et le doivent ceux qui partagent la condition du Christ Messie crucifié.
Voilà notre mission.
Oui, nous osons dire que le Christ est le Chemin, la Vérité, la Vie, et que "nul ne va vers le Père s'il ne passe par lui".
Disant cela, nous n'excluons aucun homme et nous ne revendiquons aucun privilège.
Sinon celui d'être crucifiés avec Celui qui nous ressuscite.
Sinon celui de travailler à l'amour et au pardon avec Celui qui nous aime et nous a pardonnés.
Sinon celui d'être l'Église que Dieu a choisie pour manifester aux hommes, ici et maintenant, l'espérance qui ne passera pas.


Homélie sur le parvis de Notre-Dame de Paris pour l'ouverture de l'année mariale - 7 juin 1987
MARIE, NOTRE MÈRE DE L'ANNONCIATION Â LA PENTECÔTE
Quel est le lien entre la fête de la Pentecôte et l'année mariale ouverte en ce jour ? Ce n'est pas au hasard que le Pape a proposé cette date. Rarement nous pensons que la Pentecôte est une fête mariale, peut-être la plus grande.
Pourquoi ? En raison de la présence de la Vierge Marie à la Passion et au cénacle, ainsi que nous le rapportent l'Évangile de saint Jean et les Actes des apôtres. La prière des apôtres, première communauté ecclésiale, dans l'attente de l'Esprit Saint, ne fait qu'une avec la prière de la Vierge Marie. Bien plus, cette prière de la Vierge et des apôtres nous manifeste l'attitude spirituelle fondamentale de l'Église, depuis ce jour de Pentecôte jusqu'à la fin des temps.
À travers l'obscurité de l'histoire, par notre vie plus ou moins longue mais toujours trop brève, sans voir où nous allons dans un monde plein de beauté mais aussi de tristesse, nous sommes appelés à vivre de la foi et à être les témoins de l'espérance. La mission de l'Église - donc votre mission à chacun de vous, et notre mission à nous tous ensemble - est comparable, je dirai même identique à celle de Marie, depuis le jour de l'Annonciation jusqu'au jour de la Pentecôte.

Quand nous disons que Marie est la Mère de l'Église et que l'Église doit avoir une attitude mariale, nous montrons comment l'enfantement - selon la chair - du Christ, Fils unique de Dieu, en Marie, fille de Sion, est la prophétie de l'enfantement - selon l'Esprit - du corps du Christ que nous formons. Dans la durée de cette vie qui nous est donnée, dans le temps de l'histoire des hommes, nous vivons le mystère de la fécondité divine en ces fils de Dieu, re-nés pour le salut du monde.
Par conséquent, l'attitude de l'Église aujourd'hui doit être identique à l'attitude de la Vierge Marie. C'est pourquoi, dans l'Esprit Saint, l'Église des apôtres partage la prière de Marie auprès du Père des cieux et de son Fils, et en est confortée.
En vérité, la Vierge est la figure de l'Église et l'Église se reconnaît dans la Vierge, Mère du Fils unique de Dieu, appelée aussi Mère des frères du Christ, notre Mère.
Le rapprochement, donc, entre l'année mariale et la fête de la Pentecôte est capital. De même que la venue du Christ Sauveur commence par l'action de l'Esprit Saint en Marie, de même la maternité de l'Église commence par le don de l'Esprit aux apôtres, pour enfanter les membres de l'Église qui forment l'unique corps du Christ. L'image du corps habité par un seul esprit, dans ce passage de la Première lettre de saint Paul aux Corinthiens (12, 3s.) que nous venons d'entendre, n'est pas une comparaison fortuite. Elle désigne une réalité. Oui, nous formons un corps. Un corps unique qui peut souffrir de blessures : nos péchés, nos divisions. Un corps unique qui peut être crucifié, déchiré, au point que certains membres lui soient arrachés, toujours au prix d'une immense souffrance : la souffrance maternelle de l'Église et, en l'humanité de son Fils, la souffrance de Dieu, notre Père.
Nous formons un corps, le corps du Christ, appelé à agir dans le monde pour rendre présente l' œuvre de la Rédemption que le Christ lui-même accomplit. Nous sommes le corps du Christ ressuscité, nous devons vivre la Passion du Christ pour que le monde ait la vie. Telle est la mission de l'Église dans le monde.

Quel est le principe d'unité de ce corps du Christ, né de la Vierge Marie, enfanté par l'Église à la Pentecôte ? Le miracle des langues, rapporté par saint Luc dans les Actes des apôtres, nous le dit. Est-il aujourd'hui réalisé par ces banderoles qui proclament dans toutes les langues : « Le Christ est ressuscité » ? Chacun parmi vous peut y reconnaître sa langue maternelle. Est-ce, avant la lettre, une prouesse de traduction simultanée ? Ce serait naïf et trop peu ! Le récit de la Pentecôte souligne que les gens rassemblés à Jérusalem ce jour-là sont des Juifs de toutes les nations, parlant toutes les langues. Le miracle, le voilà : la langue de Dieu qui désormais retentit dans le monde n'est plus une langue humaine ; c'est l'Esprit Saint qui, parlant au cœur de chacun de nous, nous fait dire (Romains 8, 15) « Abba ! Père). Quand nous prions : « Abba, Père) avec nos mots humains : « Valer Unser, Our Father ... », dans toutes les langues du monde, ce n'est pas la cacophonie de la tour de Babel. Car nous parlons tous la même langue, la langue de l'Esprit de Dieu, et nous nous comprenons sans avoir besoin de traducteurs. Le vrai et seul traducteur autorisé, c'est l'Esprit Saint donné le jour de Pentecôte. Désormais, des hommes et des femmes que tout sépare extérieurement sont réunis par la langue de Dieu au plus intime de leur cœur.
Bien plus, leur unité n'est plus seulement celle du rassemblement des enfants de Dieu dispersés. Ils sont un seul corps de par leur enfantement. Ils sont devenus, par le baptême et le don de l'Esprit, les membres de l'unique corps du Christ, né de la Vierge Marie.
C'est pourquoi l'intercession de la Vierge Marie est l'espérance et le signe d'une unité faite de miséricorde et de pardon, fruits de la Passion du Christ.

Pendant une année, nous allons prier avec la Vierge Marie. Allons-nous, tels des insensés, mettre Dieu au défi de faire des miracles ? Marie, elle, a répondu à Dieu : « Qu'il m'advienne selon ta Parole » (Luc l, 38). Allons-nous rabâcher, tels les païens qui croient se faire entendre et être exaucés à force de paroles ? Jésus l'a défendu à ses disciples (Matthieu 6, 7). Marie, elle, « gardait toutes ces choses dans son cœur » (Luc 2, 19).
Nous prierons comme le Christ nous l'a appris. Nous nous mettrons à la disposition de Dieu, lui donnant prise sur nous et notre faiblesse. C'est alors que « Dieu déploie la force de son bras », la force la plus grande qui soit dans le monde, celle qui s'élève les humbles » (Luc l, 51-52).
Ce n'est ni la force des armes ni celle de l'argent, ni la force de la science ni celle du pouvoir, ni aucune force humaine quelle qu'elle soit. La plus grande force dans le monde est cachée dans le cœur de la multitude « des hommes qu'Il aime). C'est le don que Dieu nous fait de la liberté, pour Le connaître et L'aimer, pour nous connaître et nous aimer en Lui. Force des pauvres où qu'ils soient.
Et pourtant, ils ont l'impression de ne rien pouvoir. Or, nous pouvons tout, parce que nous pouvons aimer et pardonner dans le Christ. Et nous changeons le cours de l'histoire.
Comment ? Comme le fait la Vierge Marie. Son silence est plus fort que tous les cris, son obéissance plus forte que toutes les violences, sa foi plus forte que tous les désespoirs. Femme unique, nouvelle Ève, Mère du genre humain, debout au pied de la Croix, entrée dans le mystère de la Rédemption, elle peut consoler toute douleur et frayer le chemin à toute espérance. Elle ouvre l'avenir jusqu'à son terme, dans la plénitude de Dieu.
Catholiques du monde entier, nous invitons tous les disciples du Christ à partager avec Marie cette attitude de foi et de communion, d'humilité et d'espérance, source de l'unité, alors que le corps du Christ ne cesse d'être éprouvé par les persécutions et les refus de liberté, blessé par les violences et les dénis de justice à l'égard de tout homme, insulté par le manque d'humanité frappant tant de personnes jusqu'à les acculer parfois au désespoir.
Agissons là où il semble impossible d'agir ; ouvrons un chemin là où aucun chemin ne semble exister. Car « tout est possible à Dieu », a dit l'Ange à Marie. Celui qui marche dans la foi, dans l'amour et l'espérance, est plus fort que tout. On peut jeter un homme en prison, il est encore libre de croire et de prier. On peut tout infliger à un être humain, mais non l'empêcher d'être un enfant de Dieu ni empêcher l'Esprit Saint de rendre témoignage en lui. Là est sa victoire que l'Église appelle martyre.
Prions tout spécialement pour ceux et celles qui sont désespérés, qui, atteints de maladie incurable, cèdent à la panique, sans espérance face à la mort. Qu'ils reçoivent l'amour et l'espérance au-delà de l'épreuve. Rendons-leur la dignité de savoir que leur vie compte aux yeux de Dieu et qu'elle peut travailler au salut de tous, avec Marie dans l'enfantement de la Croix.
Puisse cette fête de Pentecôte nous accorder la grâce de répondre avec Marie à l'appel de Dieu. Car le silence priant de Marie fait retentir de par le monde la plus grande espérance, la plus forte consolation : Dieu qui nous aime veut faire de nous des saints.


Dimanche du Christ, Roi de l'univers - 20 novembre 1988
Cette fête du Christ-Roi peut nous faire réfléchir sur le rapport entre ce qui est visible et ce qui est invisible dans nos vies, et sur le rapport entre le Règne de Dieu et les royaumes de ce monde, comme le montre ce dialogue entre Pilate et Jésus. Cette réflexion est riche d'enseignement sur la manière de mener nos vies : sur quoi porte notre ambition ? Où plaçons-nous notre idéal ? Quels objectifs se donner jusque dans les déterminations les plus pratiques ? Personnellement et en Église.
La dernière phrase du passage de l'Évangile selon saint Jean que nous venons d'entendre nous ouvre le chemin : "Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix"? Faites attention aux mots employés, car nous risquons d'avoir compris : "Tout homme qui possède la vérité ...". Or, Jésus dit exactement l'inverse : "Tout homme qui appartient à la vérité ..." comme si la vérité était plus grande que nous (et elle l'est !), comme si la vérité était une personne (et elle l'est ! Jésus dit lui-même : "Je suis la Vérité"). Habituellement, nous pensons : "J'ai la vérité, je suis dans la vérité, bref, j'ai raison, je suis sûr que ce que je dis est exact".
Pour autant, écoutons-nous la voix de Jésus ? Alors qu'appartenir à la vérité nous place dans une tout autre perspective, à un tout autre niveau. Il faut, en effet, découvrir en quoi Jésus est la vérité et ce que cela implique de lui appartenir, et donc, d'écouter sa voix.
Cette courte phrase de l'Évangile nous montre la double manière d'envisager toute chose, notamment sous l'angle de la vérité.
Il importe non seulement pour l'équilibre d'une existence, mais pour l'efficacité d'un travail, d'avoir le sens de la vérité, de l'exactitude, d'être rigoureux pour vérifier pensées, paroles et gestes d'accepter les vérifications faites par autrui et de chasser l'à-peu-près. Ce sont là des qualités professionnelles auxquelles vous êtes habitués : on ne triche pas avec les horaires ni avec les contraintes techniques, pas plus qu'avec une parole donnée. Cela fait partie d'une certaine grandeur de l'existence humaine, mais ce n'est pas le tout de la vie. Car, ces qualités, après tout, un bon ordinateur pourrait les avoir si l'homme est assez intelligent pour les communiquer à une mécanique. Dans votre métier de tradition séculaire et soucieux de progrès technique, vous avez mis en place des mécanismes capables de répéter avec rigueur des décisions ou des actions déterminées d'avance par l'intelligence humaine, et ainsi vous déchargez l'homme.
Mais, la vérité telle que Jésus la définit, c'est tout autre chose, irréductible à toute appréhension mécanique, si sophistiquée soit-elle. Qui est l'homme derrière les traits du visage, sous les plis de la casquette ? Que vit-il ? Qui aime-t-il ? Qui refuse-t-il ? Où est sa liberté ? Où est sa dignité ? Où est sa grandeur ? Où est son péché ? Où est son espérance ? Où est sa tristesse ? Où est son mensonge ? Où est sa vérité ? Bref, quel est l'homme véritable, l'homme qui, même dépouillé des apparences de la vie active, demeure face à Dieu, face à ses frères, face à sa vocation d'homme ou de femme, dans sa grandeur indestructible d'être créé à l'image et à la ressemblance de Dieu !
Cette vérité secrète fait que de l'enfant jusqu'au vieillard, le chemin que l'on parcourt n'est pas indifférent. Il n'est pas seulement répétitions, progressions, mutations, mais il est un chemin intérieur difficile à tracer où cependant, peu à peu, nous envahit un dialogue avec Celui qui nous crée et nous aime. Dialogue plein de surprises et d'inattendus, dialogue imprévisible, aux mots faciles à comprendre en apparence mais qui, pour se faire entendre, demandent toute l'énergie d'une vie.
Par exemple, le dialogue de Jésus ressuscité avec son apôtre Pierre : "Pierre, m'aimes-tu ? -Seigneur, tu sais tout, tu sais que je t'aime". Les mots sont simples. et pourtant. il faut toute une vie pour que ces phrases prennent toute leur résonance. Et même quand elles sont dites à la fin d'une vie, ces phrases n'achèvent pas le dialogue. La mort ne suffit pas à l'arrêter. "Pierre. m'aimes-tu ?".
Jésus pose pour toujours cette question à Pierre ; et Pierre, dans la gloire où le Seigneur l'a pris, sait enfin qu'il aime Jésus. La solidarité des existences humaines joue bien au-delà du temps visible de nos vies où nous balbutions ces mots si simples et pourtant si profonds qui donnent à notre existence son sens véritable. Car, nous écoutons la voix du Christ.
Nous appartenons à la Vérité qu'est le Christ.
Nous possédons la vérité sur ce que nous sommes capables de maîtriser : les actions qui dépendent de nous, mais non la source de la vie. C'est tout différent ! Nous ne pouvons pas maîtriser l'amour qui est le Christ et qui nous appelle. Dans notre liberté suprême d'aimer. Nous devons reconnaître un autre plus grand que nous. source de notre amour. Dieu dont le Règne est en train de s'établir

Le Règne de Dieu n'est comparable à aucun royaume de ce monde.
car il est invisible. bien qu'il soit constamment à l'œuvre dans nos vies. Le Règne de Dieu. c'est le secret de chacune de nos vies : "Celui qui appartient à la Vérité ...". C'est l'amour que Dieu nous a révélé et qu'il nous appelle à donner. C'est la foi dont il nous accorde la grâce et qui fait la joie de notre existence. Au-delà de notre existence corporelle visible. au-delà du plan de carrière ou des apparences. c'est ce que Dieu ne cesse de faire de nous, façonnant le visage invisible de nos vies. Tout ce que Dieu voit et sait de la multitude innombrable des hommes et qui jamais ne passera dans la mémoire collective si ce n'est partiellement et confusément comme un service rendu. une solidarité devinée. le plus souvent oubliée. même au sein d'une famille. L'oubli n'est pas ingratitude. mais caractéristique quasi normale de l'espèce humaine et ce n'est pas le plus grave.
Car, nous croyons que le principal demeure invisible et est rassemblé à jamais dans le trésor de Dieu.
Le Règne de Dieu, c'est l'amour qui habite cette humanité, notre humanité et qui, peu à peu, manifeste que Dieu est reconnu, lui la source de l'amour. C'est la vérité qui est Dieu et qui, peu à peu, nous met dans la vérité et nous fait avancer dans l'écoute de sa voix. C'est la paix que nous recevons et que nous partageons. C'est la vie plus forte que la mort, vie du Ressuscité, donnée dès à présent en sacrement, dans l'Eucharistie et le Baptême. C'est le sacrifice de nous-mêmes qui, peu à peu, nous rend semblables au Christ.
Le Règne de Dieu vient par le sacrifice de l'amour. Invisible dans nos vies, impossible à contenir dans un récit, non pas inconsistant mais impalpable comme un nuage qu'on ne peut saisir, comme la couleur qu'on ne peut retenir, comme la liberté qu'on ne peut enfermer, comme l'amour qui ne se laisse pas posséder mais qui est reçu par qui s'y donne.
Le secret du Règne de Dieu, c'est le mystère du Christ en croix reconnu comme Roi. Par l'abaissement et l'offrande du Christ-Messie, délivrance de l'homme pécheur ; surgissement, dans cette mort, de la puissance de résurrection et don de l'Esprit, de sorte que nous sommes tous nés de la croix. Disciples du Christ, nous sommes les fruits du mystère pascal ; nous sommes ceux que le Christ entraîne avec lui, parce qu'il est passé de la mort à la Vie, ressuscité au matin de Pâque.
Le Règne de Dieu n'est visible, d'une certaine manière, que dans les sacrements. L'Église est le signe du Royaume à venir, signe concret quotidien donné par des hommes et as femmes qui dévoilent l'invisible profondeur en Dieu de toute existence humaine. Loin d'être solide mais sans épaisseur, la surface de la vie est fragile mais elle cache en dessous l'immense abîme de l'amour, de la vérité et de la solidarité des hommes en Dieu, l'océan infini du Règne de Dieu. Alors que les royaumes de ce monde s'épuisent dans ce qu'ils peuvent voir, compter, capitaliser ; que les règnes de ce monde s'épuisent dans les stocks, les réserves, les apparences. Nécessaires, chacun de nous y travaille à sa façon.
Avec la tentation pour les règnes de ce monde de se prendre pour le Royaume de Dieu, comme pour les disciples, la tentation de faire du Royaume de Dieu un règne de ce monde. Les règnes de ce monde ne sont que des services et le Règne de Dieu ne peut s'accomplir qu'en Jésus, "venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude".
Voilà la beauté inouïe de la vocation humaine dévoilée dans ce mystère du Christ, Roi de l'univers ! Quelle lumière pour vous ! En tant qu'organisation catholique, vous ne concurrencez personne, vous n'avez aucune ambition sinon celle de vous aider les uns les autres à accomplir visiblement, en sacrement, votre vocation chrétienne au service de vos frères. Comme le Christ se rend visible, vous ne devez manifester que l'amour de Dieu qui vous possède et auquel vous voulez obéir, que la vérité qui vous tient et à laquelle vous voulez appartenir, que la délivrance du péché dont vous êtes vous-mêmes les premiers bénéficiaires et dont vous voulez rendre compte à tous les hommes.
Frères, amis, que le Seigneur soit votre joie et votre paix. Confortez-vous les uns les autres pour répondre plus généreusement à cette vocation commune. Ainsi ferez-vous, là où vous êtes et pour votre part le travail que Dieu vous confie : nous aimer les uns les autres, servir nos frères et annoncer le Règne de Dieu.


Messe de la Fête de sainte Marie Mère de Dieu célébrée en la cathédrale Notre-Dame de Paris le 1er janvier 1989
En entrant dans la cathédrale, j'ai remarqué un bébé porté dans les bras de sa mère. Je pensais à l'Évangile que nous allions lire et à la réflexion sur les droits de l'homme qui marque ce 1er janvier.
Ce bébé, quel est son droit ? Quels sont ses droits ? Quel juriste peut mieux que sa mère répondre à cette question ? « Tu as tous les droits, mon fils.
Tu as tous les droits sur moi, car je t'aime).
Son droit, c'est l'amour dont il est aimé ; c'est aussi sa dignité. Alors qu'il est encore sans défense, sans revendication, sans parole. Ou plutôt qu'il s'exprime d'une façon que seul l'amour de sa mère qui l'aime peut comprendre.
Seul cet amour peut le reconnaître et le faire reconnaître.
Le droit de l'homme, notre droit, c'est l'amour dont nous sommes aimés.
Marie accueille l'enfant donné par Dieu ; huit jours plus tard, Marie avec Joseph le présente pour être circoncis et recevoir le nom que Dieu a donné : Jésus, « Dieu sauve ». Cet Enfant est la manifestation de l'amour gratuit dont Dieu nous aime. L'homme est aimé de Dieu.
Notre droit, c'est l'amour dont Dieu nous aime. Notre droit, c'est l'amour dont nous sommes maternellement aimés par l'Église, et Marie en est la prophétie.
Notre droit, c'est l'amour dont Jésus, notre Frère, nous aime, lui qui ira jusqu'à donner sa vie pour nous afin que nous vivions.
Notre droit n'est pas une revendication ; notre droit n'est pas agressif.
Et tout homme a ce même droit, car tout homme est aimé de Dieu.
Voilà, chers amis, la Nouvelle que ce matin Dieu nous rappelle. Si nous sommes ainsi aimés, cette grâce, cet amour est notre droit et le fondement de notre droit. C'est pourquoi il n'y a rien de plus sacré au monde que la liberté donnée par Dieu aux hommes, à tous les hommes, à chaque homme. Liberté dont la grandeur est manifestée lorsque l'homme peut rendre grâce à Dieu pour l'amour dont il est aimé.
La liberté d'aimer Dieu et de vivre ainsi dans la reconnaissance de Celui qui nous aime est le fondement de toutes les libertés humaines. Car c'est l'expression du droit fondamental que Dieu nous donne en nous donnant notre liberté. Dieu, souverainement libre, est la source de notre liberté. Qui veut offenser l'homme, opprimer l'homme, détruire l'homme commence d'abord par vouloir l'empêcher d'aimer librement son Créateur et son Rédempteur.
Il nous faut donc, en ce début d'année, penser à tous les hommes qui, de par le monde, souffrent parce qu'on veut leur interdire d'exercer cette suprême liberté, la liberté religieuse. Comme saint Paul nous le rappelle, nous ne sommes plus esclaves ; nous sommes, dans le Christ, fils et héritiers de Dieu.
C'est pourquoi Dieu, par amour, nous donne sur lui le droit des enfants qui nous permet de crier vers lui : « Abba ! Père ! ».
Voilà donc l'immense amour qui fonde notre droit et la grâce qui nous est faite. Aussi devons-nous nous aimer les uns les autres. Il n'y a pas de véritable respect des droits de l'homme sans amour pour l'homme que Dieu aime. Nous aimer les uns les autres, voilà comment nous pouvons respecter mutuellement notre droit. Mais comment réparer les torts commis ? Il n'y a pas d'amour sans pardon. Il n'y a pas d'amour sans délivrance. Il n'y a pas d'amour sans salut donné par Dieu. Il n'y a pas d'amour véritable sans paix rendue, partagée.
Au seuil de cette année, devons-nous formuler des vœux de bonheur ?
Nous pensons à tous ceux, proches ou lointains, pour qui ces mots vont paraître étranges, parce qu'ils sont dans la peine ou la tristesse. Ils sont éprouvés dans leur corps, dans leur cœur, dans leur dignité. Ils sont enfermés dans des prisons, celles de l'esprit ou celles des hommes. Ils n'ont plus aucun chemin ouvert devant eux.
Quel bonheur pourrions-nous leur souhaiter qui ne soit pas chimérique ? Et pourtant, nous devons demander pour eux le bonheur. Le bonheur qu'aucun malheur ne peut anéantir.
Sommes-nous optimistes ou pessimistes ? Ces mots n'ont pas de sens.
Ni optimistes, ni pessimistes, mais remplis d'espérance. Nous en sommes assurés, même dans les malheurs qui accablent les hommes et qui, jusqu'au bout de l'histoire, seront notre lot, même dans les épreuves qu'il nous faudra subir et contre lesquelles nous devons lutter, la vraie force de l'homme, c'est l'amour dont nous sommes aimés. Voici la source de notre espérance.
Nous ne sommes ni optimistes, ni pessimistes. Nous ne pensons pas que cette année sera meilleure ni pire qu'une autre ; personne ne peut le dire. Nous sommes réalistes dans l'espérance quoi qu'il arrive : malheurs de la terre, malheurs des hommes. Quoi qu'il arrive : l'amour dont Dieu nous aime sera l'espérance de la vie.
Il faut donc, frères aimés, aimés de Dieu, d'abord prier ; prier pour que tous les hommes - et nous les premiers - disposent et vivent de cette liberté. Il nous faut ensuite nous aimer les uns les autres. Chaque homme est notre frère : le plus méprisé, le plus ignoré, celui qui n'a aucun droit, le paria, l'exclu, l'infirme, le malade, le rejeté, le condamné.
Notre génération a connu les pires malheurs : rejet, persécution. Nous l'avons subi dans notre chair. Nous avons découvert la compassion dans l'amour du Christ Rédempteur, le seul amour qui guérisse l'homme dont la dignité est blessée, qui relève l'homme déchu, qui rende à lui-même et à l'humanité l'homme perdu.
L'année sera bonne, frères, si nous vivons de la bonté de Dieu, si nous vivons de l'amour dont nous sommes aimés. Voilà le droit de l'homme, la source des droits de l'homme, notre dignité.

suivant