Homélie pour la Fête de la Toussaint, Mardi 1er novembre 1994
LA TOUSSAINT
Frères et sœurs,
Peut-être nous écoutez-vous alors que vous êtes seuls avec votre radio.
Est-ce la tristesse de ces jours de Toussaint et du jour des morts qui vous habite ? Vos pensées se tournent vers ceux qui nous ont précédés et dont vous gardez le fragile souvenir qui s'estompe, comme jaunissent ces photographies qui vous sont si précieuses. Après vous, qui se souviendra d'eux ?
Qui s'occupera des tombes délaissées ? Peut-être avez-vous le sentiment de ne plus retrouver leurs traces, loin du cimetière où ceux que vous aimez reposent. Et parfois même, nouvel usage qui surprend, les corps ne sont plus confiés à la terre, mais sont réduits en cendres dont la dispersion ne permet plus aux vivants l'enracinement de leur mémoire.
Fête des morts ou fête du remords ? Remords de ce qui n'a pas été dit, accompli, avant que la mort ne nous sépare ? Nostalgie au souvenir de ceux qui ont disparu de la vie et dont l'existence fut si souvent traversée d'épreuves, si tragique parfois sous son apparente réussite ?
Frères, reprenez courage. Remords et nostalgie doivent être purifiés dans la foi. Écoutons l'Esprit Saint nous enseigner par l'Écriture que nous venons d'entendre. Regardons avec le regard de Dieu ceux qui nous ont précédés.
L'Apocalypse vient de nous montrer l'ultime destin des fils d'Adam en une vision poétique, forte et splendide. Voici donc ceux que Dieu a marqués au front de son sceau, « les 144 000 de toutes les tribus d'Israël », puis « la foule immense que nul ne peut dénombrer de toutes nations, races, peuples et langues ». Ils sont debout devant le trône et devant l'Agneau.
Ils sont vêtus de blanc : c'est-à-dire vêtus de la splendeur du Ressuscité, vivants, eux que les hommes croyaient morts ; ils tiennent les palmes à la main (comme nous, déjà, au jour des Rameaux) : ils entrent dans la cité de Dieu. Ainsi est réalisée la promesse faite à Abraham« d'une descendance plus nombreuse que les étoiles du ciel et le sable de la mer » (Gn 22, 17) que le Père des croyants ne pourra pas dénombrer.
Voilà donc l'avenir de l'humanité. Non pas l'oubli pour les morts, non pas le remords pour les vivants, mais le rassemblement de tous dans la Vie de Dieu. Aucune vie n'est vouée à être perdue. Aucune vie n'est inutile dans le dessein de Dieu. Toute vie est portée par l'amour de Dieu. Mais, objectera-t-on, pour dire cela, il faut y croire. Et lorsque la mort s'approche, ce peut être si dur de croire parfois ...
Eh bien, frères, si, pour vous, ceux qui nous ont précédés, les morts, ont sombré dans le néant, ce que vous pensez à leur sujet exprime le jugement que vous portez sur votre propre vie. Si vous êtes tristes, ce n'est pas seulement parce que vos morts sont partis ; c'est la loi inéluctable de ce monde, vous le savez bien. Si vous êtes tristes, ce n'est pas seulement d'avoir perdu la présence sensible de ceux qui vous sont chers ; c'est, en vérité, qu'au fond de vous-mêmes, vous vous dites : ma vie ne vaut guère mieux, ma vie, elle aussi, sera perdue. À quoi sert ce que j'ai fait de bien ou de mal ? Peut-être n'y a-t-il devant moi que ce trou noir et cet oubli : j'y sombrerai, moi aussi, puisque les vivants, à la longue, oublient les morts ...
Frères, écoutez bien. Avez-vous prêté attention à cette phrase de l'apôtre saint Jean que nous venons d'entendre ? « Voici, regardez comme il est grand l'amour dont le Père nous a comblés ... » Vous êtes aimés, nous sommes aimés. « Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu » et l'apôtre saint Jean précise : « et nous le sommes ! Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître ». En effet, pour celui qui ne connaît pas cet amour, l'histoire ressemble à une immense entreprise funèbre où l'humanité s'éteint au fur et à mesure qu'elle naît, un tas de cendres, une terre que l'on ne peut plus remuer sans trouver des fragments d'os humain. Un mouroir ... En vérité, le monde dont nous parle saint Jean, c'est ce que découvre le regard de l'homme qui n'est pas illuminé par la puissance de l'amour de Dieu.
C'est un monde qui ne sait pas l'amour, et, comme il ne sait pas l'amour, il ne voit pas la vie.
Saint Jean, lui, nous dit le secret de la vie : « Bien-aimés, dès main-
tenant nous sommes enfants de Dieu. » Vous m'entendez : dès maintenant, vous l'êtes, nous le sommes. « Mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. »Pourquoi ? Parce que l'homme, prisonnier de son péché, son égoïsme, sa volonté de possession du monde, sa volonté de puissance, est aveuglé et paralysé par la peur ; il ne voit pas le réel. Le monde ne peut pas voir ce que nous sommes et, encore moins, ce que nous serons. Saint Jean ajoute : « Nous le savons, lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est. »Alors, en le voyant, nous nous découvrirons nous-mêmes tels que nous sommes.
Nous verrons le Fils de Dieu tel qu'il est, ce Jésus que les passants insultent sur sa croix, dont n'importe qui peut dire n'importe quoi en le mettant au défi : Jésus, tel qu'il est, lui qui porte notre mort pour nous arracher à notre esclavage, lui qui nous fait entrer dans la vie, lui qui prend nos péchés pour nous pardonner, lui qui, dans sa Passion, nous fait découvrir le mystère de l'amour et de la vie. « Et tout homme qui fonde sur lui une telle espérance se rend pur comme Lui-même est pur. »
Alors, frères, voilà enfin le secret de notre espérance : ce sont les Béatitudes que nous avons entendu chanter il y a un instant et que la maîtrise va reprendre, ces Béatitudes que Jésus prononce en regardant ses disciples.
Il nous regarde et il prononce sur nous les paroles de notre vocation, de notre destinée, car nous sommes appelés à devenir des saints. Oh non pas des figures idéalisées, des héros ! Non, les saints, ce sont des pécheurs que Dieu transfigure par sa miséricorde, ce sont de pauvres gens, comme vous et moi, habités par l'amour, transfigurés par l'amour qui vient de Dieu. Mon pauvre amour, votre pauvre amour n'est rien à côté de l'amour que Dieu nous porte. À nous qui ne savons pas aimer, Dieu apprend à aimer en nous oubliant nous-mêmes.
Devenus pauvres de cœur, nous recevons la bénédiction de ceux à qui Jésus annonce que le Règne de Dieu est à eux.
Nous qu'habite la violence, voici que le Christ, doux et humble de cœur, nous apprend à devenir doux comme il est doux ; et il nous promet la Terre promise.
Nous qui pleurons parfois par égoïsme, un jour nous pleurerons avec le Christ qui pleure ceux qu'il aime ; et nous serons consolés.
Découvrez donc quelle grande espérance est ouverte à votre vie. Votre vie est belle parce que c'est Dieu qui vous la donne. Même si vous êtes souffrant, isolé, malade, même si vous avez peur, même si vous en avez assez de vivre, vous accomplissez votre tâche d'homme et de femme en vivant pour Dieu. Chaque instant qui vous est donné est un instant dans lequel vous réalisez en cette chair et en ce temps la Béatitude que le Seigneur vous promet. La vie de chacun est nécessaire à toute l'humanité. Le Christ, par la toute-puissance de l'amour, sauve et transfigure l'humanité en chemin.
Ce que nous sommes ne paraît pas encore : nous sommes en train d'être enfantés à la splendeur de Dieu.
Nous le verrons tel qu'il est : que cette espérance nous habite.
Homélie de la Messe du Dimanche 19 février 1995 à Notre-Dame de Paris, pour ATD-Quart Monde
La semaine dernière, nous avons entendu le début de ce discours de Jésus rapporté par saint Luc : les Béatitudes, "Heureux, vous les pauvres ...", et ces phrases dures à entendre : "Malheur à vous, riches ...". Vous vous souvenez de la suite.
La semaine prochaine, nous entendrons la fin de ces propos de Jésus tels que Saint Luc nous les rassemble. Je vous invite donc à ne pas séparer ces trois fragments qu'il faut lire à la suite et qui s'éclairent l'un l'autre, formant un tout cohérent, comme le condensé de la conduite chrétienne qui demeure cependant énigmatique si on le sépare de Celui qui nous le donne, Jésus Christ lui-même
En effet, ce que Jésus nous dit aujourd'hui, c'est l'appel à une miséricorde sans mesure. Ne la confondons pas avec l'apitoiement que l'on peut facilement susciter dans les foules indifférentes. Ne la comparons pas aux mouvements d'humeur ou de compassion soudaine aussi soudainement suivis de l'oubli ou de l'indifférence.
Certes, il est juste que les humeurs de l'opinion servent dans certains cas à la générosité, au rassemblement des ressources pour telle cause, ou bien puissent provoquer tel ou tel mouvement de compassion. Mais nous savons bien combien cela est fragile.
Beaucoup d'entre nous portent comme une douleur inguérissable le souvenir des souffrances célèbres hier, oubliées aujourd'hui.
Maintenant que les images en ont disparu, où sont les affamés et les massacrés du Rwanda ? Maintenant que l'oubli a fait son temps, où sont les désespérés de Sarajevo ? Tant que l'actualité n'a pas mis sur son pinacle dans son scintillement telle ou telle misère, que deviennent les pauvres sans-voix ? Ce que Jésus nous propose n'est pas une parole du moment faite d'affectivité facile. C'est au contraire la loi la plus profonde et la plus forte de l'amour qui ne peut être accomplie tout d'abord que dans la vérité.
Vérité du don de soi. Vérité de l'amour de Dieu. Vérité de l'exigence de cet amour. Puisqu'il va jusqu'à contredire ce que nous appelons l'amour. Dans le langage courant, on dit qu'un amour est brisé quand on constate qu'il n'y a plus réciprocité. Même celui qui continuerait d'aimer se sent comme blessé et inconsolable. Si l'un n'aime plus l'autre, il peut continuer de porter dans son cœur un certain sentiment, mais il manque quelque chose à cet amour. Et l'expérience montre que, tôt ou tard, eh bien, les sentiments s'estompent ou s'épuisent.
Et de toutes façons, pour naître, pour exister, pour qu'un amour surgisse, il faut la réciprocité. Sinon l'amour n'arrive pas à son terme. Bien sûr, il y a le cas où quelqu'un aime celui ou celle avec qui il veut nouer sa vie ; mais il espère bien que son amour suscitera l'amour de l'autre. Sinon, c'est une folie, c'est une impasse.
Que nous dit Jésus ? 'Aimez vos ennemis'. Il ne nous dit pas : aimez vos ennemis et ils deviendront vos amis. Il dit : "Aimez vos ennemis". C'est donc un amour paradoxal qui va au-delà de toute limite humaine et dont nous savons bien qu'il est bien au-delà, au-dessus des forces humaines.
Et Jésus n'évite aucune précision puisqu'il va jusqu'à l'hypothèse du conflit ouvert. Dieu sait qu'on s'est moqué de ces consignes inapplicables et impossibles à vivre : "À qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre ; à qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique ; à quiconque te demande, donne ; à qui te prend ton bien, ne le réclame pas".
Paradoxe ? Utopie ? Gardons-nous de conclure.
Mais vous le voyez, on ne peut pas, avec ces phrases, faire la leçon à qui que ce soit. On ne peut pas reprocher à quelqu'un de ne pas agir selon l'Évangile. Parce 'que : "qui es-tu, toi qui juges ?"
Vous le voyez, la seule manière d'entendre ces paroles, c'est de les recevoir de Jésus lui-même qui fait ce qu'il nous demande de faire.
Il fait ce qu'il nous dit de faire, puisqu'il nous aime, lui, alors que nous étions et que nous sommes, d'une certaine façon, "ennemis"
de Dieu, lorsque nous nous dérobons à la loi vitale de l'amour et de la vérité. Puisqu'il nous aime alors que nous ne l'aimions pas : puisqu'il nous donne la vie, alors que nous allions vers la mort.
Et Jésus nous dit clairement l'enjeu : si nous agissons ainsi, si nous aimons comme il nous aime, nous serons les fils du Très Haut, les fils de Dieu "qui est bon, lui, pour les ingrats et les méchants"
Cet amour nous oblige à nous placer sous le regard du Christ pour recevoir cet amour comme un don et, humblement, nous mettre en marche derrière lui. Cet amour n'a de sens que dans l'ultime mystère du Christ qui donne sa vie pour nous donner la vie. Cet amour ne peut être vécu que dans la prière et la miséricorde. Cet amour ne peut être reçu qu'en se reconnaissant soi-même pécheur, sans cesse.
Cet amour ne peut être efficace, n'est possible qu'en acceptant d'être aimé et pardonné, sans cesse. Cet amour n'est vivable qu'en étant porté dans la vie par le Christ, sans cesse.
Mais, d'autre part, écoutez bien un autre commandement de Jésus.
Il nous invite à être "miséricordieux comme notre Père est miséricordieux". Et Jésus ajoute : "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés".
Qu'est-ce que cela veut dire ? "Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés".
Nous pourrions imaginer cette phrase comme une règle de complicité : "Je ne te dis rien, tu ne diras rien. Je ne te reproche rien, tu ne me reprocheras rien. Je me garde de te faire la leçon, tu ne me feras pas la leçon. Je t'accepte comme tu es, tu m'acceptes tel que je suis. C'est de l'amour ? ou c'est de la complicité ? À quelles conditions serait-ce de l'amour ?
Il n'y a d'amour que s'il y a la vérité. Car sinon, nous pouvons nous conduire mutuellement à l'abîme. En ne nous disant rien, il y a une compas ion apparente qui est un manque d'amour. C'est laisser l'autre à sa perte ou à sa chute. C'est laisser l'autre privé de ce à quoi il a droit.
Dans la langue de Jésus, cette manière de dire "Vous ne serez pas jugés" signifie (je vous prie de m'en croire sur parole, mais vous pourrez lire les notes des Nouveaux Testaments et les écrits un peu plus techniques qui commentent ces phrases), cette manière de s'exprimer : "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés", cette forme passive, très courante en hébreu, en araméen, la langue de Jésus, signifie : "Ne jugez pas et Dieu ne vous jugera pas". C'est-à-dire : ne vous mettez pas à la place de Dieu.
Si nous ne nous mettons pas à la place de Dieu, est-ce à dire que Dieu ne nous jugera pas ? Dieu nous jugera, mais avec sa miséricorde. Et Dieu, en même temps qu'il nous juge avec sa miséricorde, nous dit la vérité. Il éclaire notre regard pour nous faire reconnaître le bien et le mal, l'amour et la haine.
Le Christ, à l'instant, vient de nous présenter une exigence formidable. Et si, par complaisance pour ceux à qui je m'adresse, je la taisais, serais-je fidèle à la vérité, fidèle à Jésus ? Jésus vient de dire les Béatitudes : "Heureux vous qui pleurez maintenant, vous rirez ; heureux les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous". Mais il vient de prononcer aussi : "Malheureux, vous les riches ; malheureux vous qui riez maintenant, vous serez dans le deuil et vous pleurerez.
Heureux lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent, vous insultent et proscrivent votre nom comme infâme à cause du Fils de l'Homme ; malheureux lorsque les hommes disent du bien de vous".
En vérité, s'en remettre à la miséricorde du Père, commencer à aimer nos frères comme le Père nous aime, c'est en même temps leur dire la vérité à laquelle ils ont droit.
C'est ce qu'a fait le Père Joseph. Il n'a pas traité avec une vague compassion ses frères qui étaient tenus en marge de la société ; il n'a pas cherché à apitoyer les autres ; il n'a pas cherché à les inclure parce qu'ils auraient été exclus. Il leur a dit la vérité : qu'ils étaient des hommes créés par Dieu, aimés par le Christ ; que leur dignité était pleine et entière et qu'ils devaient vivre, eux aussi, selon cette dignité.
Sa compassion, son amour pour ses frères, selon l'expérience humaine de la misère, mais aussi selon l'expérience chrétienne de l'amour de Dieu étaient pleins de respect et d'exigence. Et c'est pour cela que les pauvres l'ont aimé, l'ont suivi et entendu.
Il les a donc aidés et il les aide encore, invisiblement, à trouver leur dignité. Et ils sont nos frères. Et c'est pourquoi nous leur devons avec l'amour la vérité. C'est la règle d'or que Jésus a prononcée : "Ce que vous voulez et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux".
Vous le voyez, nous avons là des phrases tout à fait étonnantes qui condensent l'enseignement du Christ. Il est impossible d'en épuiser toute la richesse et toutes les implications. Mais je voulais ce soir que nous découvrions combien cet idéal de l'amour n'est pas quelque chose d'inconsistant, de sentimental, qu'on peut oublier un matin parce qu'on en a entendu parler la veille au soir.
Elle est le règle de vie qui peut sauver les hommes. Et le Christ est celui qui nous donne de la vivre.
Et pour autant, elle est sans cesse vécue dans la miséricorde, le pardon reçu et partagé, dans l'espérance.
Puisse le Seigneur mettre en nous cette bénédiction du Christ à l'égard de ses disciples qui écoutent sa parole et la mettent en pratique.
Homélie de la Messe chrismale, mercredi 12 avril 1995
C'est une heure de joie et d'action de grâce qui nous est donnée. Joie que « le monde - pour parler comme St Jean (16, 22)- ne comprend pas, mais ne peut nous enlever ».
Joie du Père « qui voit dans le secret » (Mt 6, 4) ce que nous accomplissons sous son regard.
Joie de Jésus. fi exulte en contemplant la réalité, cachée aux yeux des hommes, qui se déploie dans le cœur de ses disciples : « Je te bénis, Père du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux savants et de l'avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir - ta joie. Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père et celui à qui il veut se révéler » (Mt 11, 25-27).
Tournons notre regard les uns vers les autres, non pas en nous dévisageant de nos yeux de chair, mais par les yeux de la foi Demandons à l'Esprit de nous faire, un instant partager le regard que le Père porte sur l'Église de son Fils - cette Église de Paris ici rassemblée en ses prêtres et ses fidèles ; le regard que Jésus porte sur nous, ses disciples, dans le secret de nos cœurs et de nos vies.
Demandons à l'Esprit d'avoir part à la joie promise.
I
C'est alors la beauté de l'Église qui nous apparaît.
a) En ses membres.
Quelle grâce, quelle splendeur nous découvrons parmi nous, en notre Église de Paris : des frères venus non seulement d'Europe, mais des cinq continents (certains dans des conditions pauvres et humiliés). fis célèbrent l'Eucharistie dans leur langue maternelle, parfois selon les rites antiques des Patriarcats d'Orient. fis partagent la foi commune de l'Église indivise, « une, sainte, catholique et apostolique » que nous professons dans le Credo de Nicée-Constantinople. Ils communient à la même Eucharistie. En nous proposant leurs richesses spirituelles, ils nous font la grâce de les accueillir comme des frères reconnus et aimés.
Cette diversité extraordinaire de l'Église de Paris lui donne la joie d'une expérience tangible de la catholicité, de l'universalité du salut. La présence des étrangers parmi les nations de la vieille Europe est souvent cause de conflits et de ressentiments. Elle nous apporte, dans le Christ, la grâce et l'émerveillement de la Pentecôte.
Réfléchissez-y et ensemble rendons grâce à Dieu qui « ouvre à toutes les nations la porte de la foi ».
Beauté de l'Église, le peuple fidèle, le peuple des fidèles renés de la foi par le baptême : les laïcs, les diacres et les prêtres, les religieux et les religieuses, sans cesse éprouvés et identifiés au Christ. Alors que certains s'égarent ou méconnaissent la richesse qu'ils ont reçue, il nous faut aujourd'hui rendre grâce pour les baptisés qui découvrent à nouveau la grâce qui leur est donnée pour l'Église entière. Prions pour que l'Esprit les fortifie dans le combat de la foi.
Pensons aux 260 catéchumènes qui, dans trois jours, à Pâques, recevront par le baptême la nouvelle naissance dans la foi. Leur nombre augmente d'année en année.
Notre Église découvre la joie de sa fécondité en ces adultes d'origines si variées qui deviennent « concitoyens des saints ». Désormais « ils ne sont plus des étrangers ni des hôtes ». fis sont « de la Maison de Dieu » (Ep 2, 19). Vous le savez, vous tous qui, de toutes les paroisses, les accompagnez, témoins de leur chemin. Pour eux, d'avance, il faut rendre grâce de cette joie que Dieu nous donne.
Encore rendons grâce pour les quelque 115 séminaristes du diocèse de Paris rassemblés avec nous, ce mercredi-saint. J'ordonnerai prêtres seize d'entre eux, ici même, le 24 juin prochain. Je bénis Dieu pour cette jeunesse, ces vocations que Dieu nous donne en vue de la mission à accomplir.
Je bénis Dieu pour vous tous, mes frères dans le sacerdoce. Si, aujourd'hui, des jeunes à leur tour répondent « Me voici » à l'appel du Seigneur, comme nous l'avons fait naguère, c'est parce que nous avons à nouveau laissé venir à nos lèvres la parole qui appelle. Cette parole permet à des jeunes de savoir quel est Celui qui les convoque à son service, quel amour leur demande de donner leur vie pour recevoir la vie.
Je bénis Dieu car, dans notre diversité, il a conforté en nous le courage de la foi pour transmettre ce que nous avons reçu, pour appeler des jeunes au nom du Christ. Je bénis Dieu pour la gratuité et la fécondité de la grâce de notre vocation, ce trésor caché de nos histoires et de nos cœurs éprouvés par tant de contradictions.
Beauté de l'Église en ses membres.
b) Beauté de l'Église dans le service qu'elle accomplit.
Nous en avons fait l'expérience au cours du synode dont j'ai conclu la première session, ici même, à Notre-Dame, le 9 octobre en la fête de St Denys et de ses compagnons. Oui, dans la diversité des services que nous accomplissons, nous avons reconnu les dons de Dieu, en nous reconnaissant les uns les autres. Nous ne nous sommes pas résignés mollement à faire coexister des opinions divergentes ou des choix incompatibles ; nous ne nous sommes pas contentés d'une neutralité faite d'indifférence. Bien au contraire, dans la foi nous avons reçu la vision purifiée et claire des appels et des dons que Dieu fait en la diversité des membres de l'Église de son Fils. Chacun a accepté de s'exposer à tous et d'être ainsi assumé et réorienté par le grâce commune partagée dans la fidélité de la foi et de l'amour de l'Église du Christ.
Cet échange des dons authentifie les dons. Non par la reconnaissance sociale qui en résulterait. La communion qui nous crée comme Église donne à chacun la grâce de reconnaître la part que Dieu lui fait prendre à ce mystère et à sa beauté.
Cette expérience dont certains ont eu le privilège doit gagner et gagne déjà, telle « une onde qui se propage », l'ensemble des baptisés. Ils auront part, alors, à la joie de la nouvelle naissance, eux qui reçoivent de l'Église 'le don de Dieu » (Jn 4, 10).
Joie de la fécondité ; joie de la charité et de la vérité dans une reconnaissance mutuelle. Beauté de l'Église dans la générosité de la mission commune à laquelle nous nous découvrons appelés. La Déclaration synodale a exprimé avec clarté et résolution l'urgence missionnaire que la charité du Christ a réveillée en beaucoup. C'est l'un des fruits des années de la Marche de l'Évangile et du travail synodal.
II
Et nous, prêtres ? Le Christ qui nous voit, nous appelle à recevoir la joie : la joie du Père, la joie du Fils, la joie de l'Esprit. Joie de l'appel que nous avons reçu, de notre vocation, de ce que Dieu a fait et fera de nous. Cette joie - joie de la charité pastorale -, nous la tenons de Jésus lui-même lorsqu'il nous promet « sa » joie et « sa » paix.
a) Joie d'avoir reçu dans nos cœurs l'amour de « son » Église. Ce n'est pas un amour qui naît et meurt à la manière humaine, qui se nourrit de nos réactions ou de nos satisfactions, qui se détruit de nos déceptions ou de nos infidélités, qui fluctue selon le regard de l'autre.
Quel est donc cet amour que Dieu a mis dans nos cœurs et qui fait la joie du Christ ?
Jésus nous a appelés à partager le ministère des apôtres. n'a mis dans nos cœurs l'amour que lui, l'Époux, porte à son Épouse, l'Église. Nous aimons l'Église parce que Jésus l'aime et nous fait la grâce d'avoir part à « son » amour pour « son » Église.
Et pourtant, nous découvrons en nous et en nos frères les blessures du péché ; nous mesurons la distance que nous avons prise par rapport au Seigneur, comme déjà les premiers disciples et les apôtres, ainsi que l'atteste l'Évangile. Comment pouvons-nous porter et supporter de tels abandons, de telles trahisons ? Comme Jésus les porte et les supporte. C'est-à-dire en aimant jusqu'au mystère de sa Passion.
Ainsi, l'amour dont nous vivons, la charité pastorale qui nous constitue comme prêtres est un amour purifié. Il est plus fort que les soubresauts de l'affectivité et les contradictions de l'opinion. Il nous fait entrer dans le mystère de la Rédemption. Un amour « fort comme la mort » dit le Cantique des Cantiques (8, 6), plus fort que la mort, devons-nous dire avec St Paul qui s'exclame : « Mort, où est-elle ta victoire ? » (1 Co 15, 55). L'amour véritable qui est don, selon la parole du Seigneur : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » (Jn 15, 13).
Cet amour nous constitue « témoins fidèles » comme le Christ lui-même (Ap 1, 5). C'est la source de notre joie. Car l'amour dont Jésus aime son Église, son Épouse, est pour lui la source de sa joie.
Joie de partager, nous, prêtres, l'amour de l'Époux pour l'Épouse.
b) Joie d'avoir part au ministère du Messie que Jésus a donné à ses apôtres. C'est le ministère de la Tête pour son Corps, le service du Maître pour ses disciples, de Celui qui est saint, le Saint de Dieu, pour les pécheurs qu'il vient sanctifier.
Ce ministère de Jésus auquel nous avons part, nous les successeurs des apôtres, auquel le Seigneur vous a appelés, vous mes frères dans le sacerdoce, est un ministère d'espérance, de compassion, de guérison.
- L'huile des malades que je vais bénir et qui sera remise à chaque paroisse est le signe de ce pouvoir de guérison que le Christ nous donne avec celui de pardonner les péchés. Guérison des épreuves du corps qui est le temple de notre âme ; guérison des blessures de l'âme et de leurs causes cachées : trahisons, mensonges, fascination de la mort et du péché. Guérison des maladies spirituelles : mépris de l'autre qui est l'offense suprême faite à Dieu lorsqu'elle s'adresse à ceux que Dieu aime, ses créatures humaines ; mépris de soi-même qui est l'extrême pointe du mépris de l'autre ; hélas ! ils ne sont pas rares aujourd'hui ceux qu'aspire l'abîme le plus profond, par le mépris de soi-même, la haine de soi-même jusqu'à se détruire ; souvent, qui cède à cette fascination en vient à désespérer des autres et à oublier l'Autre qui l'aime.
Envoyés par le Christ, nous portons la guérison par la parole de grâce. Nous voici habités par la joie de ce que notre ministère nous permet de constater, quelles qu'en soient les formes. Tous, nous recevons cette grâce, imperceptiblement ou en éblouissement, dans l'austérité d'un ministère difficile ou dans la joie d'un ministère où les signes de fécondité sont visibles, Tous, nous sommes les serviteurs de cette guérison qui est sortie de nos mains, que nous avons vue de nos yeux et entendue de nos oreilles.
Quelle plus grande joie que ce secret où Dieu nous rend témoins de la venue du Règne dans la liberté des hommes auxquels il nous envoie !
- Joie de la conversion, du chemin vers Dieu de tant d'hommes et de femmes que j'évoquais tout à l'heure. L'huile des catéchumènes est là pour nous le rappeler, ainsi que le combat spirituel de ceux et celles qu'elle peut conforter.
Cette huile des catéchumènes nous rappelle que nous aussi, nous sommes engagés en toute notre existence dans ce combat pour l'amour, pour la vérité, pour la vie. Le Christ s'y engage le premier : il en sort vainqueur. Combat qui nous arrache à nous-mêmes, qui nous arrache à la haine, au mensonge, à la mort, au péché pour tout dire.
Ce combat, nous le menons dans notre propre chair.
Nous devons aider les fidèles à vivre ce triomphe paradoxal des Béatitudes qui fait d'eux le peuple prophète. Il est prophète lorsqu'il vit les Béatitudes et à nul autre moment. Jésus lui-même nous le dit : « Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, que l'on vous persécute et que l'on dit toute sorte de mal de vous à cause de moi ; réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse. Car votre récompense est grande dans les cieux. C'est ainsi qu'ils ont persécuté vos prédécesseurs, les prophètes » (Mt 5, 11-12).
Ne l'oublions jamais : l'Église accomplit sa mission prophétique lorsqu'elle vit les Béatitudes et mérite ces bénédictions. En nul autre passage du Nouveau Testament le mot « prophète » ne nous est appliqué à nous autres, pauvres disciples ! Gardons-nous de vouloir exercer l'ultime jugement à la place de Dieu. Ne confondons pas le témoignage que nous devons rendre à la Vérité, avec l'invective vengeresse impuissante à partager la miséricorde.
- Par l'onction du Saint Chrême, enfin, les baptisés, confirmés dans l'Esprit Saint, auront part à l'unique sacerdoce du Christ, et les ministres ordonnés seront consacrés à son service poursuivant la mission donnée par Jésus à ses Apôtres.
c) Enfin, joie d'être entraînés par l'Esprit dans la Passion du Sauveur.
Mes frères, en ce moment nous sommes à nouveau humiliés et méprisés, sans défense possible, en la personne du Pape. Vous avez vu ce mot étonnant « d'assassin » porté sur la figure du Saint Père et répandu par tromperie entre les mains de passants de bonne foi Le mensonge est la signature de cette entreprise, la signature du Menteur.
Tout comme la misérable ruse commerciale qui, en cette veille du Jeudi saint, met un seul mot sur les affiches de cinéma : « Le prêtre ». Cette bassesse n'aura même pas, j'en suis certain, sa récompense escomptée : l'argent.
Mais d'autres faits du même ordre sans cesse nous blessent et nous humilient ; ils ébranlent la confiance simple de bien des gens qui ignorent ce que sont nos vies et notre réponse à l'appel de Jésus. Cette humiliation blesse tout autant la mémoire chrétienne de l'homme de la rue que celle des pratiquants.
En cet instant, je veux seulement vous répéter la Béatitude de notre Maître : « Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte ... Réjouissez-vous ..., votre récompense est grande dans les cieux ... » (Mt 5, 11-12).
Chacun de nous a médité cette page des Fioretti où St François montre ce qu'est la joie parfaite. Eh bien ! nous vivons l'une de ces heures où il faut nous réjouir de participer à l'humiliation du Christ humilié, à la Passion du Christ souffrant. Non en nous méprisant nous-mêmes, mais en partageant l'amour du Christ pour le peuple à qui nous sommes envoyés et pour ceux-là mêmes qui nous calomnient. En disant comme Jésus : « Père, pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu'ils font ». En répondant au mensonge et à la haine avec les armes du pardon et de la vérité. En étant témoins de l'amour véritable. Et comme Jésus nous le demande encore, nous ne le claironnerons pas sur les places publiques ... Tant pis si l'on nous accuse de ne pas savoir communiquer. En sa Passion, Jésus se taisait.
Je vous le dis gravement, mais je voudrais pouvoir vous le dire avec allégresse. Car Dieu nous donne le réconfort et le courage d'être trouvés dignes de partager un peu l'humiliation de notre Maître. Ainsi avec sérénité et avec audace nous dévoilerons le mensonge et nous rendrons droit à la vérité.
III
Enfin, j'évoquais, en citant la Déclaration synodale, le renouvellement de l'appel à la mission. Cela aussi doit être pour nous une source de joie.
Lors de la messe chrismale de 1990, je vous ai annoncé ma décision que des prêtres de Paris puissent partager le ministère des prêtres des diocèses de la région d'Ile de France, avec la fondation de la Fraternité Missionnaire des Prêtres pour la Ville.
Puis la création successive de quatre équipes dont l'une a reçu mission à Franconville (pontoise), une autre à Lagny (Meaux). Dès la rentrée prochaine, une nouvelle équipe de la FMPV, composée cette fois-ci de quatre prêtres, recevra une mission de l'évêque de Créteil pour la ville de Fontenay sous Bois.
Comme vous vous en doutez, cela exige à nouveau des sacrifices et plus d'efforts encore pour chacun de nous et pour les fidèles de Paris. Car s'il y a des ordinations et des prêtres jeunes, ils ne sont pas en nombre suffisant.
Cette générosité résolue, décidée, volontaire de notre part est une manière de répondre au don de Dieu par une générosité qui ne saurait être à la mesure de la sienne. Elle est une nécessité pour l'évangélisation de la Région parisienne. Au service des autres diocèses d'Ile de France j'ai envoyé depuis 1992 plus de dix prêtres parisiens en pleine activité ; soit, en quatre ans, un quart environ des prêtres nouvellement ordonnés.
Je souhaite que dans l'avenir nous poursuivions cet effort en raison de la requête renouvelée d'autres diocèses. De cela, je bénis Dieu.
Je bénis Dieu, enfin, car les circonstances agitées, polémiques qui secouent en ce moment notre pays et qui se répercutent sur notre Église, nous permettent de voir clairement la nécessité et l'urgence de la mission, c'est-à-dire de l'annonce missionnaire de l'Évangile et du Christ.
En effet, plus que jamais, elle marque la conscience de notre Église en cette fin de millénaire, comme elle l'a déjà marquée il y a plus d'un demi-siècle, et même bien avant. Elle a suscité des initiatives apostoliques sans cesse renouvelées dont nous avons pu voir la fécondité. Aujourd'hui, l'urgence - l'urgence de la charité, l'urgence de l'annonce - est si pressante qu'elle doit mobiliser toutes nos forces, inspirer toutes nos entreprises, quelles que soient les épreuves et les contradictions que nous rencontrons. Comme déjà le dit St Paul, ce trésor de la manifestation de Dieu dans le Christ, « nous le portons dans des vases d'argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous. Nous sommes pressés de toute part, mais non pas écrasés ; ne sachant qu'espérer, mais non désespérés ; persécutés, mais non abandonnés ; terrassées, mais non annihilés. Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. Quoique vivants en effet, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre chair mortelle. Ainsi donc, la mort fait son œuvre en nous, et la vie en nous.
Mais, possédant ce même esprit de foi, selon ce qui est écrit : 'J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé " nous aussi, nous croyons, et c'est pourquoi nous parlons » (2 Co 4, 7-13).
Je vous en souhaite la joie à vous, mes frères dans le sacerdoce au moment où, à nouveau, devant le peuple soit rassemblé représentant toutes les communautés du diocèse, nous allons dire notre fidélité à la grâce que nous avons reçue.
Homélie du cardinal J.-M. LUSTIGER à l'occasion de la prise de possession de son titre cardinalice de Saint-Louis-des-Français.
Vaincre dans le Christ
Si vous avez eu la grâce de célébrer l'Office des Lectures de ce premier dimanche de Carême, vous avez prêté attention à ces phrases de saint Augustin commentant le psaume 60. L'Évêque d'Hippone cite le récit de la tentation du Christ et dit : « Le Christ a voulu nous préfigurer, nous qui sommes son corps dans lequel il est mort, il est ressuscité et monté au ciel... Il nous a donc transfigurés en Lui, quand il a voulu être tenté par Satan ...
Dans le Christ, c'est toi qui étais tenté ... Si c'est en Lui que nous sommes tentés, continue saint Augustin, c'est en Lui que nous dominons le Diable. Tu remarques que le Christ a été tenté, et tu ne remarques pas qu'il a vaincu ?
Reconnais que c'est toi qui es tenté en Lui et alors, reconnais que c'est toi qui es vainqueur en Lui ».
Une meilleure connaissance de la Bible nous a fait découvrir le rapport entre les quarante années du peuple de Dieu au désert et les quarante jours de la tentation du Christ. Jésus remporte la victoire là où la faiblesse des hommes a cédé devant la tentation et l'épreuve.
En revanche, nous sommes beaucoup moins familiers avec ce que nous rappelle saint Augustin : dans les tentations du Christ, ou plutôt la tentation du Christ, nous découvrons aussi ce qu'est la tentation des chrétiens, les tentations des chrétiens.
Pour comprendre aussi notre propre vie, arrêtons notre regard spirituel sur ce moment initial de la mission de Jésus qui vient proclamer le
Royaume de Dieu et accomplir le salut des hommes.
1. Qu'est donc la tentation de Jésus qui est aussi la nôtre ou la nôtre qui est aussi la tentation de Jésus ?
Le Christ est tenté, mis à l'épreuve pendant quarante jours par le démon. Cette tentation est un combat. La tentation n'est pas seulement la séduction, l'attrait, l'attirance d'une réalité qui serait interdite ou mauvaise ; elle est le combat contre le tentateur. C'est bien ainsi que, d'un bout à l'autre de l'Évangile, Jésus démasque - pour le vaincre - celui qui tient l'homme prisonnier, esclave de la mort et du péché. Combat spirituel qui se poursuit à Gethsémani dans l' « agonie » de Jésus. Vous savez que ce mot signifie « combat ». Qui se poursuit par les défis adressés à Jésus crucifié, reprenant les tentations du désert : « Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi toi-même ... », Combat spirituel, donc.
Comment Jésus peut-il être tenté ? Ceci nous paraît étrange. Nous le croyons, sa condition humaine est parfaite, divine ; puisque sa nature humaine est assumée par la personne même du Fils éternel de Dieu. Comment pourrait-il donc être tenté à la manière dont nous le sommes ?
Son épreuve porte sur les dons reçus de Dieu. Il nous faut ici redoubler d'attention.
En effet, le Diable, tentant Jésus, lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu ».
Voilà le point décisif. Nous devons comprendre et même traduire : « Puisque tu es le Fils de Dieu ..., dis à ces pierres de se transformer en pains ». La tentation, l'épreuve, le combat portent non pas sur la séduction du mal - ce qui n'a aucun sens pour Jésus -, mais sur ce que Dieu lui-même a donné. Cette tentation va au plus intime de la grâce et de la liberté, là où l'être même de Jésus, mystérieusement, est comme pressenti par l'adversaire, là où notre foi trébuche à le reconnaître, jusqu'à ce qu'il nous en donne la grâce par le don de l'Esprit.
Pour nous aussi, la tentation va au plus intime de la grâce et de la liberté, au plus secret du meilleur de chaque existence. Où nous avons le plus reçu, là nous sommes le plus tentés.
Dès lors, nous voyons comment la tentation est possible. Elle consiste non pas à être séduit par le mal pour lui-même, mais à être fasciné par la splendeur du don reçu au point d'en oublier le Donateur. Céder au tentateur, c'est s'emparer du don de Dieu en oubliant Dieu qui le donne ? Dès lors, nous comprenons que la tentation est à la mesure des dons reçus.
Jésus nous le laisse entendre dans le Sermon sur la Montagne (Mt 7, 2): « C'est à la mesure dont vous vous servez que vous serez mesurés. » Il y a une logique de la surabondance de l'épreuve : plus les dons sont élevés, plus l'épreuve est décisive.
Ainsi, saint Paul au début de l'Épître aux Romains déploie, en les distinguant soigneusement, les tentations des païens et les tentations des Juifs. Les péchés des uns et les péchés des autres sont à la mesure du don reçu. Les païens ont adoré la création plutôt que le Créateur qui s'y fait connaître. Leur idolâtrie les mène à l'esclavage et à la mort. Le peuple de Dieu est tenté, lui, sur le don qui lui est fait : la Révélation de la Loi et de la grâce. Il nous faut découvrir dans le Christ ce qu'est la tentation de ses disciples.
La tentation sur les dons reçus de Dieu, tentation par laquelle le Diable éprouve le Christ en lui demandant d'oublier celui qui les lui donne, est aussi la tentation des chrétiens.
Comprenons-le bien : la tentation qui est un combat est aussi, pour nous, dans le Christ, un combat victorieux : le Christ a vaincu pour que nous vainquions en lui. Si la tentation conduit l'homme blessé et perdu à l'esclavage et à la mort, pour nous la lutte et le combat nous conduisent, dans le Christ, à la liberté et à la vie.
Ce combat nous révèle la mission que Jésus va confier à ses apôtres.
« La Tête a pénétré la première là où les membres sont certains de pouvoir la suivre », dit encore saint Augustin. Dans le Christ, son Église entière est déjà présente. Chacun de nous est déjà dans l'épreuve et invité à vaincre. Ainsi le Christ, par son Église, accomplit sa mission de salut pour l'humanité entière.
Les apôtres seront tentés, eux aussi, sur les dons reçus, sur leur fidélité même au Christ. Mais, jusqu'au bout, ils sont portés par la prière de leur Seigneur et Maître. « Simon, Simon, dit Jésus à Pierre, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais moi, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas » (Lc 22, 32). Au-delà de l'épreuve, au-delà de la croix, ils sont envoyés en mission précisément pour remporter cette victoire et permettre à tous ceux que Dieu appelle d'y avoir part.
Aujourd'hui encore, tous ceux qui participent à ce ministère apostolique, les évêques successeurs des apôtres, et en premier lieu le Successeur de Pierre, éprouvent dans leur existence ce combat qu'ils ont à poursuivre, eux pécheurs. Ils reçoivent la grâce de dévoiler la tentation et d'ouvrir le chemin de la vie pour les fidèles du Christ que le Père confie à leur mission.
2. Comment comprendre ces tentations dans l'existence qui est la nôtre aujourd'hui ?
Sans doute avez-vous fait attention à la remarque de l'évangéliste : « Ayant épuisé toutes les formes de tentation, le démon s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé », c'est-à-dire le moment de la Passion, cet instant où l'Esprit mauvais entre en Judas (Lc 22, 3 et Jn 13, 27).
« Ayant épuisé toutes les formes de tentation »: ainsi dans les tentations du Christ sont contenues toutes les tentations possibles au sens où je l'entendais plus haut. Nous ne sommes pas habitués à une telle perspective.
Nous aurions plutôt tendance à faire défiler toutes les tentations en un nouveau récit de la « tentation de saint Antoine » à la Flaubert, où l'imaginaire sulfureux essaierait de cataloguer la multiplicité des formes du mal et de leurs séductions.
Ce n'est ni comprendre la tentation ni nous éclairer sur la manière d'en remporter la victoire. « Toutes les formes de tentation », qu'est-ce à dire ? Reprenons brièvement chacune des trois tentations. À chaque fois, le Christ en triomphe par la puissance de la Parole de Dieu qu'il cite.
« Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. »
Sur quoi porte cette tentation ? Qu'englobe-t-elle ? Essentiellement, la vie. « Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre », répond ici Jésus, saint Luc écourtant la citation du Deutéronome (8, 3) déployée en saint Matthieu (4, 4): « mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». La vie est le premier don de la créature, et de la créature graciée. Vie en plénitude qui est un don de Dieu, non seulement la vie au sens biologique, mais la vie de l'être humain créé à l'image et ressemblance de Dieu. Vie qui nous fait entrer dans l'intimité même du mystère trinitaire et nous rend participants de la vie divine dans le Fils par le don de l'Esprit.
C'est donc sur la vie, et a contrario sur la séduction de la mort, que porte l'épreuve. « Ordonne à cette pierre de devenir du pain », autrement dit : donne-toi à toi-même la vie ; sois maître et créateur de ta vie.
Si l'humanité, au long de son histoire, progresse en conscience de son destin, on peut dire qu'elle est tentée à la mesure de ce qu'elle considère des progrès. Peut-être cette tentation sur la vie est-elle, sous toutes ses formes, l'épreuve majeure de notre temps, l'époque moderne, la modernité, disons-nous.
L'humanité - singulière espèce ! -, divine quand elle sort de la main du Créateur, divine par vocation, est tentée sur cela même qui la fait humaine. Inutile ici de voir à quel point cette tentation se déploie dans les méandres, les ressauts, les ambitions de notre siècle : puissance de construction et de destruction, maîtrise de la vie et de la mort, pouvoir de nourrir et d'affamer ...
Mais il serait utile de revoir à la lumière de cette parole du Christ le cours des événements de ce siècle, de ce millénaire qui s'achève pour les comprendre chrétiennement, comme le Pape vient de nous y inviter.
Ainsi, par la lucidité de la foi et de la prière, nous pourrons être délivrés de l'aveuglement dans lequel nous retombons sans cesse. Tentés d'oublier la source et l'auteur de la vie pour nous emparer de la vie, nous sommes conduits à mourir plutôt qu'à vivre.
Rappeler aujourd'hui à tous les hommes - et d'abord aux disciples du Christ « ensevelis dans sa mort par le baptême et ressuscités avec lui pour une vie nouvelle » (Rm 6, 4) - cette grâce inouïe qui nous confond d'action de grâce d'être hommes, vivants, cette grâce de reconnaître en tout être, enfant d'Eve, mère des vivants, la même grâce, le même don de Dieu, demande aux apôtres et à leurs successeurs le courage de la foi.
Deuxième tentation : « Les royaumes de la terre ; ils m'appartiennent.
Si tu te prosternes devant moi... ». Nommons cela d'un mot : l'idolâtrie.
Nous connaissons bien « la gloire de ces royaumes » où se déploie l'agir humain, individuel et social : le pouvoir, l'accumulation des biens, la connaissance, le savoir, et sans doute la renommée publique, l'opinion si volis voulez. Dieu sait ce que nous sommes capables d'idolâtrer ! Toutes ces idoles qu'il faudrait accepter de nommer ainsi ne deviennent idoles en vérité qu'à partir du moment où nous nous laissons fasciner par ces richesses en nous détournant de Dieu, où nous nous en emparons en les coupant de Dieu qui nous les donne. Or, c'est Dieu qui confie le monde à l'homme pour qu'il y exerce sa souveraineté propre d'intendant de Dieu, de lieu-tenant de Dieu ; chacun des biens nous est confié pour que nous servions notre Créateur et Père et que nous ayons part à la condition filiale du Christ.
À nouveau, nous sommes tentés de nous contenter du don en oubliant le Donateur, bien plus, de substituer le don au Donateur. C'est-à-dire, finalement, d'en faire notre propre idole. Et l'homme devient ce qu'il adore ; il devient sa richesse, son pouvoir, sa renommée. Il est dévoré par son idole. L'homme, dévoré par l'ambition, n'est plus que cette ambition et il en meurt. L'homme, accaparé par son image, est dévoré par son image et il en meurt. L'homme, possédé par sa richesse, est dévoré par sa richesse et il en meurt. Alors qu'il est fait pour vivre de Dieu.
Méfions-nous des fausses évidences. Nous décrivons l'indifférence, le matérialisme dans lesquels vit notre société séculière comme le résultat d'une évolution inéluctable des sociétés qui passeraient de l'état sacral à la sécularité. Cette analyse trop pauvre nous prive de la lumière que le Christ nous donne pour identifier l'idolâtrie de notre temps.
Nous nous souvenons de ce qu'ont été les idoles des païens : elle sont faciles à voir et nous les désignons aisément, telle la paille dans l' œil du voisin. Nous remplissons nos musées des statues de pierre, d'or ou d'argent dont déjà se moque le psalmiste. Mais nous ne voyons pas la poutre qui est dans notre œil.
Quelle est donc l'idolâtrie des chrétiens ? Jésus nous avertit sans précaution dans le discours sur la fin des temps : « Tenez-vous sur vos gardes de crainte que vos cœurs ne s'alourdissent dans l'ivresse, les beuveries et les soucis de la vie » (Lc 21, 34). Je me suis souvent demandé pourquoi le Seigneur nous mettait en garde contre des tentations aussi peu raffinées.
En vérité, une fois détruites les idoles des païens pour faire place à l'adoration de Dieu, l'Unique et le Seul, voilà l'idolâtrie grossière dans laquelle nous risquons de tomber, si nous oublions Dieu.
La grâce de Dieu nous a appelés à entrer dans le chemin de la vie que le Christ ressuscité nous ouvre par sa Passion. En lui, nous recevons plus encore que tous les royaumes de l'univers, leur puissance et leur gloire.
Car, comme nous le dit saint Paul : « Tout est à vous, vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 23).
Enfin, Jésus placé sur le pinacle du Temple. Le démon lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi à ses anges l'ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Tentation de soumettre Dieu à notre volonté, à la volonté de l'homme au lieu de nous soumettre à la volonté de Dieu, en s'emparant de la puissance de sa Parole. La phrase de saint Paul, si difficile à traduire, vient ici à la mémoire : « Le Christ qui est de condition divine n'a pas considéré comme une proie à saisir d'être à égalité avec Dieu ... » (Ph 2, 6).
Toute l'aventure spirituelle de l'humanité est concentrée en cette tentation ; s'il y cède, l'homme, à nouveau, se détruit.
Il nous faut ici nous interroger sur ce que nous pourrions appeler l'apostasie chrétienne : ce sont les cultures chrétiennes qui ont inventé le véritable athéisme, c'est-à-dire la négation de Dieu, l'Unique, transcendant et vrai. Oui, notre athéisme « post-chrétien » est l'inversion de la transcendance révélée. Il est aux antipodes de ce que nous désignons, avec une grosse équivoque, comme un athéisme dans les civilisations asiatiques marquées par le bouddhisme.
Il nous faut le comprendre : nous sommes ici au cœur du combat spirituel de notre siècle et au cœur de notre mission. Nous sommes appelés, pour notre salut et pour celui du monde, à suivre le Christ dans le chemin de la vie en déjouant cette tentation majeure qui porte à nouveau sur le plus haut don reçu : Dieu lui-même. « Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu »: cette parole divine du Deutéronome que Jésus oppose à Satan est aussi l'arme qu'il remet entre nos mains.
Là encore, nous mesurons le courage du Successeur de Pierre qui nous appelle à nommer les choses, à identifier la nature de ce combat, à nous réveiller alors que nous nous assoupissons, à entrer dans le chemin de la vérité qui rend l'homme à sa liberté, à nous arracher aux « filets de la mort » comme le disent les psaumes. Le Pape Jean-Paul Il nous invite au courage parce que le Christ a vaincu le malin et qu'il veut vaincre en nous.
Oui, nous sommes capables de mener ce combat parce que le Seigneur lui-même combat en nous. Rappelez-vous la phrase de saint Augustin : « Tu remarques que le Christ a été tenté et tu ne remarques pas qu'il a vaincu ? Reconnais que c'est toi qui es tenté en lui, et alors reconnais que c'est toi qui es vainqueur en lui. »
La victoire que nous annonçons reste souvent secrète et solitaire. Mais elle est l'enjeu décisif du millénaire qui vient, comme le Pape nous l'a redit. Car c'est un temps de grande épreuve pour l'humanité, et plus encore, pour les chrétiens. Épreuve à la mesure des dons reçus et de l'espérance qu'ils ont éveillée dans le cœur des hommes.
Frères et sœurs, avec reconnaissance, demandons à Dieu de nous ouvrir les yeux, de nous ouvrir le cœur pour que, généreusement, sans craindre d'être conduits au désert avec le Christ, sans craindre d'affronter le combat et l'épreuve, nous acceptions ce chemin du plus grand et véritable amour, le seul chemin de salut pour l'humanité.
Sinon, elle sombrera sous les coups de sa propre violence ; elle sombrera dans la mortelle illusion de pouvoir se donner à elle-même la vie ; elle sombrera dans l'avidité du désir et de la possession au détriment des frères ; elle sombrera dans les errances spirituelles où l'homme lui-même abîme le plus haut don reçu.
Laissons jaillir pour nous-mêmes et pour nos frères la vraie source de la vie ; la connaissance de notre Père des Cieux dans le Fils et la grâce de l'Esprit Saint qui nous donne la force et le courage d'aimer comme il nous aime.