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Homélie prononcée aux obsèques du cardinal de Lubac, le mardi 10 septembre 1991 en la Cathédrale Notre-Dame de Paris.
L'OBÉISSANCE AU CHRIST DANS L'OBÉISSANCE DU CHRIST
La vie du disciple, la vie du compagnon de Jésus se résume en un seul mot : « Suis-moi ». Son avenir, dès lors, toujours obscur à lui-même, est entièrement contenu, comme en secret, dans la volonté du Christ. Le sens de son existence repose entièrement en cette parole prophétique, lumière qui luit dans l'obscurité et que Pierre, cependant, a pu contempler, faite chair, en sa gloire révélée sur la haute montagne.
Énigme de la vie toujours indéterminée au regard humain, énigme d'une vie sans cesse mourante et, cependant, rendue à l'existence pour accomplir le dessein de Dieu ; énigme d'une obéissance dont les fruits ne sont rendus visibles qu'au-delà de son achèvement terrestre.

• Père, non pas ce que je veux
Les deux disciples dont l'évangéliste saint Jean nous rapporte les ultimes mots échangés avec le Seigneur ressuscité : le premier, Simon, pierre de fondation, Simon-Pierre, celui sur lequel Jésus veut bâtir l'Église qu'il reçoit du Père, et le second, « le disciple que Jésus aimait », le premier et le second et tous deux ensemble doivent remettre leur destin qui n'est rien d'autre que leur vocation à la seule volonté de Jésus. Il est bouleversant d'entendre Jésus leur annoncer quel sera leur avenir par ces mots : « Ce que je veux ». C'est bien lui, Jésus, qui veut pour ses disciples le genre de mort par lequel ils sont appelés de toute éternité à le glorifier, achevant ainsi leur vocation qui est aussi leur mission.
Mais comment ne pas aussi entendre dans ce « Je veux » de Jésus l'écho des paroles prononcées à Gethsémani par le Seigneur lui-même en son ultime combat de la nuit obscure : « Père, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » ?
L'énigme de nos existences dévoile donc son secret dans l'obéissance au Christ, et dans l'obéissance du Christ. Le disciple, alors, « voit le Père » auquel Jésus obéit.
Obéissance non pas servile, à la manière humaine ; mais obéissance du serviteur qui se fait « esclave » de ses frères, serviteur du Christ dont la vérité nous délivre, ainsi que le monde entier, du péché et de la mort ; serviteur, vrai compagnon de Jésus. L'obéissance du disciple l'unit à son Seigneur qui obéit au Père.
Je veux et je dois, en cette circonstance, donner voix aux mots que je fais miens de celui qui, un jour, a été privé de sa voix, mais dont le cœur et l'esprit n'ont cessé de nous parler. Cette page (Henri de Lubac, Théologie dans l'Histoire I. La lumière du Christ, p. 212 sq - DDB 1990) est une précieuse contemplation qui se fait prière.
Prière rarement dévoilée tant la pudeur du disciple est à la mesure de sa fidélité :

• Une méditation du cardinal de Lubac
Depuis vingt siècles, le témoignage de la première génération de croyants se maintient intact parce qu'il reste toujours un témoignage vivant. À chaque génération, une expérience en suscite une autre : abyssus abyssum invocat. Pourquoi serions-nous rivés à l'histoire ? L'Esprit rend toujours témoignage à l'esprit. Le Royaume de Dieu est toujours au milieu de nous. « L'Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu », qui se fit entendre pour la première fois en Galilée sous Hérode, la quinzième année de Tibère César, au temps des grands prêtres Anne et Caïphe, retentit encore aujourd'hui, et si les formes de sa prédication sont différentes, c'est la même Voix qui l'annonce. Comme le Geste créateur, qui ne cesse d'entretenir partout l'être et la vie, le Geste de la charité se poursuit sur le monde. Seconde Genèse, désormais aussi permanente que la première, et, comme elle, infiniment féconde. L'Église, Épouse du Christ, continue l'œuvre de son Époux. Nous n'avons qu'à la contempler -non du dehors, dans sa seule organisation visible, avec ses traits humains, souvent trop humains, peut-être avec ses tares ; non même dans les ouvrages de ses docteurs, toujours inégaux à leur tâche et dont l'insuffisance peut être si douloureuse, - surtout lorsque eux-mêmes ne semblent pas la ressentir - mais dans sa vie intime, dans son idéal, dans sa croyance, dans sa fidélité secrète, dans la pureté de son zèle, dans les fruits merveilleux de sainte joie qu'elle fait mûrir au fond des cœurs humains. Dans tout ce que le « monde » n'aperçoit pas.
Alors la lumière brille, alors la Vérité se porte à elle-même témoignage : veritas index sui. Nul besoin de comparaisons laborieuses, ni d'érudit retour au passé.
La clairvoyance d'un regard limpide est ici préférable à toutes les perspicacités aiguës de la critique. C'est que le miracle se reproduit incessamment sous nos yeux.
Aujourd'hui comme jadis, par la vertu du christianisme, « toutes choses deviennent nouvelles ». Même - saint Augustin le remarquait déjà - plus le temps avance, plus notre situation de témoins se trouve privilégiée. Le Christ mystique, à mesure qu'il croît, révèle mieux sa puissance.
Aux signes qu'il en multiplie déjà, d'autres s'ajouteront encore lorsque son message sera vraiment parvenu jusqu'aux peuples les plus lointains. Aujourd'hui seulement nous commençons de voir toute l'ampleur du Geste qui renouvela le monde. La clarté subite des premiers jours est devenue un large sillon lumineux qui grandit avec les siècles.

• En Jésus Dieu s'est montré
Ce grand Geste d'amour, Jésus, c'est Vous-même. Sensible à l'homme, humble, mourant dans un coin de Judée, oh ! oui, vous êtes homme ! Fleur de Jessé, Vous êtes bien le fruit de notre terre. Né de la femme, vraiment formé de sa substance. Vous n'êtes pas je ne sais quel fantôme descendu des nuées du ciel. Vous êtes profondément enraciné dans notre sol. - Mais en Vous, Jésus, comme en nul autre enfant de notre race, Dieu s'est montré. Vous ne fûtes pas seulement son messager. Vous êtes son apparition vivante et substantielle. Par Vous, Il n'a pas seulement parlé. Ou plutôt son langage est un acte, sa parole est un geste : c'est Vous-même. Splendor, Verbum et Imago Patris. Vous, Jésus, sur votre Croix, trait d'union de la terre au ciel.
En Vous toujours Dieu se montre, et dans votre Église sainte. Dans vos meilleurs disciples, Il resplendit encore, si bien qu'on ne peut s'y tromper. Car c'est Vous qui vivez en eux.


HOMÉLIE PRONONCÉE LE DIMANCHE 27 OCTOBRE 1991
Jésus sort de Jéricho et monte vers Jérusalem. Il se passe alors un événement extraordinaire, plein d'une joie contenue. Cette joie fait écho à celle qui saisit le prophète Jérémie que nous avons entendu dans la première lecture. Il prophétise le retour du Peuple, enfin consolé, dans la ville que Dieu lui a donné. Il prophétise le jour où Dieu sera tout en tous.
Jésus, montant à Jérusalem, inaugure cette marche décisive pour toute l'histoire de l'humanité. Devant lui apparaissent le plus souvent les obstacles, les incompréhensions, les dérobades. Et les siens, ses disciples, ses apôtres ont peur, disent les Évangiles. Parce qu'il a annoncé où il allait et ce qui allait advenir : le Messie doit souffrir avant d'entrer dans sa gloire.
Et voilà, sur sa route le mendiant aveugle. La rumeur précède Jésus et l'aveugle l'entend. L'Évangile n'est-ce pas déjà cette rumeur à propos de Jésus ? Bartimée est aveugle, il est mendiant ; il est sur le bord de la route, à la marge, « marginalisé », comme l'on dit. Donc, il entend dire que c'est Jésus qui approche. Alors il se met à crier : « Jésus, Fils de David, prends pitié de moi ». À la rumeur, il répond par un cri.
Vous, mes frères, où que vous soyez, si votre vie est blessée par la souffrance, les échecs, les peines, les péchés, si votre vie en est obscurcie, quelle que soit la manière dont vous mendiez auprès de Dieu, criez avec Bartimée : « Jésus, Fils de David, prends pitié de moi. »
Les disciples qui entourent Jésus trouvent que, vraiment, Il est gênant, cet homme. Alors, Ils interviennent : « Faites-le taire, faites-le taire. »
La marche de Jésus vers Jérusalem provoque deux réactions, deux initiatives contraires : celle de l'aveugle qui voit clair ; du fond de son cœur il se met à crier : « Jésus, Fils de David, prends pitié de moi » ; celle de la foule et des disciples qui veulent ouvrir la route à Jésus : « Laissez donc la place au Christ, au Messie, à Jésus qui va passer. »
Mais Jésus a entendu l'aveugle. Jésus devance toutes nos initiatives.
C'est lui qui a décidé de monter à Jérusalem. C'est lui qui suscite la rumeur qui le précède. Et nous savons maintenant ce qu'est l'Évangile et sa « Marche ». L'Évangile, c'est Jésus lui-même. Jésus qui s'arrête. Jésus qui décide entre ces deux initiatives : « Faites-le venir. »
Alors, la foule, les disciples, tous transmettent l'appel de Jésus. Ils se tournent vers l'aveugle : « Courage, lève-toi, il t'appelle. »
Et voilà Bartimée qui se lève d'un bond, jette son manteau, se précipite vers Jésus.
Vous chrétiens, mes Frères, vous qui connaissez le Christ, ne dites pas à ceux qui crient vers Jésus : « Faites-le taire ». Entendez dans leur parole, leur détresse ou leur indignation, leur peine ou leur nostalgie. Ils crient vers Jésus, dites-leur : « Courage, lève-toi, il rappelle. »
Car, dans leur appel à Jésus est caché l'appel de Jésus. Invitez-les à recevoir son message : « Courage, lève-toi, il t'appelle". Vous aurez la surprise de voir des hommes et des femmes qui ressemblent à l'aveugle, au mendiant, tout lâcher et aller vers lui, le Seigneur.
Alors Jésus pose cette étonnante question : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? " La réponse est simple : « Seigneur, que je voie. " Et la réponse de Jésus ? Jésus, lui, voit ce que les hommes ne voient pas ; il voit dans le cœur de l'aveugle. Il ne lui dit pas : « Recouvre la vue. » Il lui dit : « Va, ta foi t'a sauvé. » Jésus voit ce qui est invisible aux yeux des hommes, il voit le secret de chacun de nous.
Vous, Frères, lorsque Jésus vous demande : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? », répondez du mieux que vous pouvez et laissez le Seigneur vous dire, s'il le veut : « Va, ta foi t'a sauvé. »
La suite est plus prodigieuse encore. Aussitôt, Bartimée, lui qui était le dernier, le marginal, sur le bord de la route, lui qu'on voulait faire taire, voilà qu'il se met à suivre Jésus sur sa route. Et il se joint en tête à la marche de Jésus qui monte vers Jérusalem, la Marche de l'Évangile.
Ainsi commence à s'accomplir la prophétie que nous avons entendue, « les boiteux, les aveugles se joignent au peuple en marche vers la ville sainte », vers la réalisation de la Promesse de Dieu.
Dans cette paroisse, dans ce diocèse, la Marche de l'Évangile nous entraîne avec Bartimée à la suite de Jésus. Et elle appelle tous les Bartimée de notre ville à se joindre à nous.
Et vous tous, Frères et Sœurs - qui êtes au loin - à votre manière, faites comme Bartimée, suivez le Christ dans le secret de votre vie. Même si les hommes ne voient rien, Jésus, lui, sait ce qu'il y a au fond de votre cœur. Et ce qu'il veut pour vous, c'est le pardon, c'est l'amour, c'est la vie.
Alors, vous le suivez ?


Homélie pour la fête de saint Rémi - Vendredi 15 janvier 1993
Après la dernière Cène, le Seigneur dit à ses apôtres : "Celui qui croit en moi accomplira les mêmes œuvres que moi. Il en accomplira même de plus grandes".
Cette promesse de Jésus nous parait totalement hors de notre portée, incompréhensible et invraisemblable. Aucun de nous n'oserait penser un seul instant que cette parole s'applique à lui-même.
L'expérience de la vie - la nôtre, la vôtre - peut nous amener à être, sinon pessimistes, du moins sans illusions, sensibles aux moindres souffrances, aux misères souvent inguérissables. Devant elles, beaucoup désespèrent et préfèrent se boucher les yeux. Nous, cependant, nous ne sommes pas désespérés.
Parce que, pendant ce temps de l'histoire des hommes, la nôtre aujourd'hui, c'est bien nous qui accomplissons l'œuvre "plus grande" que nous annonce Jésus. Ou plutôt, c'est lui qui l'accomplit en nous par le don de l'Esprit Saint.
Il s'agit bien de nous, tous ensemble, qui sommes membres de l'Église, liés les uns aux autres. L'Esprit Saint nous transforme, nous pécheurs, de sorte que, devenus membres du Christ, nous participions à sa vie, à sa sainteté. Voilà pourquoi Jésus nous annonce que nous ferons des œuvres plus grandes que les siennes.
L'expérience vérifie-t-elle cette prophétie ? Eh bien, oui !

En effet, les promesses de Jésus sont en train de s'accomplir dans ce temps de l'histoire, le nôtre. Nous en sommes les témoins et les bénéficiaires, mais aussi ceux par qui elles se réalisent.
Ainsi, Jésus n'a vu qu'en prophétie et anticipation les païens entrer dans la grâce de l'Alliance. Il a salué la femme cananéenne : (elle n'appartient pas au peuple élu) en disant :' "Je n'ai jamais vu une telle foi en Israël (Matthieu 15, 22). De même, à la demande du centurion romain, un païen, : "Viens guérir mon serviteur", Jésus annonce prophétiquement l'universalité du salut : "Beaucoup viendront du Levant et du Couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux" (Mt 8, 5 sq).
Et lorsque Philippe l'avertit que des grecs veulent le "voir" (Jean 12, 21 sq), Jésus annonce aux disciples sa Passion : "Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes".
Saint Paul, lui, revendique hautement la mission d'être "l'apôtre des Nations", réalisant ce que Jésus a prophétisé : "En vertu de la grâce que Dieu m'a donnée, cette grâce, c'est d'être ministre de Jésus pour que les nations païennes deviennent une offrande acceptée par Dieu, sanctifiée par l'Esprit Saint (Romains 15, 13 sq). Et il poursuit : "En Jésus Christ, j'ai donc de quoi m'enorgueillir pour ce qui est du service de Dieu. Car je n'oserais pas parler s'il ne s'agissait pas de ce que le Seigneur a mis en œuvre par moi pour amener les païens à l'obéissance de la foi : la parole et les actes, la puissance des signes et des prodiges, la puissance de l'Esprit Saint".
Saint Paul a une forte conscience que, par lui, Dieu agit : l'action de l'Esprit, l'action du Christ se déploie avec splendeur en son apôtre Paul, accomplissant "l'œuvre plus grande" annoncée par Jésus.
Si Dieu vous a donné cette grâce d'être proches de ceux qui sont en prison, c'est pour que vous soyez vous-mêmes "christ. Non pas Christ-Jésus, mais "christ-chrétien" pour tous ces hommes et toutes ces femmes. Voilà la tâche de chacun, votre mission : les voir comme Jésus les voit, leur parler comme Jésus leur parle. Ce n'est pas se demander : qu'est-ce que Jésus leur dirait. Ce serait absurde. La parole qu'il prononce dans leur cœur ne nous regarde pas, c'est le secret de Dieu. Nous ne savons pas quelle parole il peut faire entendre dans l'esprit, dans l'âme, dans la liberté d'hommes et de femmes apparemment les plus incapables d'articuler une parole de vérité et de pardon, de compassion et d'espérance.
Bien plus, c'est Jésus qui, pour eux, parle par nos bouches et agit par nos mains. C'est Jésus qui, par nos pas, va les visiter et qui, par nos yeux, les regarde ; dans la mesure où nous sommes membres de son corps.
Dès lors, il est normal que vous alliez vers eux, non tellement parce qu'il y aurait des degrés dans la détresse, mais parce qu'ils ont une égale dignité. Ils sont nos frères également aimés de Dieu, notre Père. Même si, selon les considérations humaines, ils sont dans une position de relégation, de châtiment, de peine, juridiquement équitable. La question n'est pas là. En ceux que les hommes méprisent, le Christ reconnaît ses frères, créés par le même amour de Dieu, "à son image et ressemblance" et avec la même capacité d'aimer le père des cieux et de vivre en enfants de Dieu, quelle que soit leur situation.
Vous êtes ceux et celles par qui s'accomplit une œuvre "plus grande". Car Jésus n'a pas visité les prisonniers que vous visitez, si ce n'est lorsque vous les visitez en son Nom. Jésus n'a pas vu les faces défigurées que vous voyez sur ces hommes perdus, si ce n'est lorsque vous les voyez en son Nom. Jésus a prié pour eux. Mais qui prononcera leur nom dans une langue humaine, si ce n'est vous dans votre prière ?
Ainsi, nous mesurons la grandeur de notre vocation chrétienne et la force de notre espérance. Car cette tâche est, évidemment, à contre-pied de toutes les évidences humaines !

Vous comprenez donc comment Jésus peut ajouter : "Tout ce que vous demanderez en invoquant mon Nom, je le ferai".
Invoquer le Nom de Jésus, ce n'est pas profiter d'un mot de passe. Prier au Nom de Jésus, c'est prier comme Jésus, c'est laisser Jésus prier en nous. C'est donc demander au Père ce que Jésus lui-même demande pour nous et pour nos frères.
Dès le moment que nous avons découvert le secret de la prière chrétienne, nous comprenons qu'elle est toute puissante.
Alors même que nous n'en voyons pas l'exaucement, si nous prions avec Jésus, comme Jésus sur la Croix, nous savons que cette prière, même dans la nuit et les ténèbres, est exaucée par Dieu.
Car elle coïncide avec l'amour du Père et la promesse du Christ : "Tout ce que vous demanderez en invoquant mon Nom, je le ferai".

"Afin que le Père soit glorifié dans le Fils". Pour que, en Jésus et ses disciples, soit manifestée la gloire du Père. C'est-à-dire l'amour qui vient du Père. Cet amour nous est donné. Nous en sommes le signe et les témoins pour tous les hommes. "Si vous me demandez quelque chose en invoquant mon Nom, moi je le ferai". C'est Jésus lui-même qui agit.

Alors, mes chers amis, à la lumière de ces paroles de Jésus, l'annonce de l'Évangile, l'appel à la conversion - notre propre conversion, notre propre retournement vers lui, le Saint et le Juste - la sainteté répandue dans un monde de péchés et de souffrances, l'espérance plus forte que tout, apparaissent dans l'histoire de l'humanité, comme un miracle permanent. La splendeur de Dieu se manifeste dans ce qui pourrait sembler un abîme de perdition ou un gouffre de mort.
En pensant ici aux œuvres "plus grandes" que Dieu permet d'accomplir, je pense particulièrement à vous, sans vous auréoler ni dire que ce que vous faites est héroïque. Le Seigneur vous a conduits, d'une manière ou d'une autre, dans des vocations différentes : vous, mes Sœurs, vous les aumôniers qui êtes plus totalement donnés à cette mission ; vous qui êtes visiteurs, visiteuses de prison.
Vous tous que le Seigneur a appelés à être signe de son amour auprès de ces hommes et de ces femmes que la société, quoi qu'on en dise, considère comme perdus. Non par désespoir, mais par résignation à un constat inexorable. Certes, combien de blessures sont inguérissables alors même que Dieu permet la transfiguration extraordinaire de certaines vies, fût-ce à leur ultime moment !
Je serais le plus heureux des archevêques de Paris si je pouvais, avant de mourir, voir Jacques Fesch vénéré comme un saint. Que l'Église le reconnaisse comme bienheureux montrerait la grandeur de Dieu qui, en des vies perdues aux yeux des hommes, nous donne le signe de l'amour, du pardon, de la sainteté.

Je prie pour vous. Vous savez quelle importance j'attache à votre mission. Je vous le dis non seulement en mon nom personnel, mais au nom de l'Église. Au nom de la responsabilité qui est la mienne, je tiens à vous le redire et à vous conforter, vous encourager.
Ce que vous faites peut paraître accompli à fonds perdu. Il faut plutôt dire gratuitement et de façon désintéressée, comme tout vrai geste d'amour. Vous devez le faire puisque c'est Jésus qui vous le demande. Et, puisqu'il vous le demande, il vous en donne la force, la joie et la récompense.
C'est ma prière pour vous. C'est la prière que nous devons adresser à Dieu les uns pour les autres.
Amen.


Homélie à la Chapelle de la Médaille miraculeuse - 1ère journée mondiale du malade
Mes chers amis,
Nous gardons présente au cœur la manière dont Marie intercède auprès de son Fils (je ne dis pas "le rappelle à l'ordre"): "Ils n'ont plus de vin". Écoutons aussi ce qu'elle déclare aux serviteurs : "Faites tout ce qu'il vous dira", ou, si vous préférez, obéissez à mon Fils, suivez-le.
Elle obtient la grâce d'un miracle aussi grand que celui de l'eau changée en vin : l'obéissance des serviteurs. Cela vous surprend ?
Pourtant, lorsque Marie nous répète à notre tour : "Faites tout ce qu'il vous dira", avouez que nous ne sommes pas prêts à le faire sans condition ! La grâce que la Vierge Marie peut nous obtenir, c'est d'être capable d'accomplir tout ce que Jésus nous demande, de le suivre jusqu'au bout pour goûter "le bon vin".
Le maître du repas qui ne sait pas, lui, d'où vient ce vin, dit à l'époux : "Tout le monde sert le bon vin en premier, et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon ; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant", jusqu'au dernier moment de la noce. Saint Jean désigne par là, dans l'histoire du salut, les derniers temps qui sont les nôtres : le bon vin coule à flot ; Jésus, l'Époux de la Noce, l'Époux de l'Église, est présent au milieu des hommes qu'il aime.
Nous devons aussi appliquer ces mots à notre propre vie. Les malades, pour qui et avec qui nous prions aujourd'hui, au fur et à mesure que se dégradent leur corps, leur santé, leur goût de vivre et que s'accroissent leurs souffrances, peuvent penser que le bon temps, c'était jadis, avant la maladie, l'épreuve, la souffrance ; et de regretter peut-être le temps d'une jeunesse heureuse. Si vous êtes dans ce cas, permettez-moi de vous confier ceci : peut-être le Seigneur vous réserve-t-il, nous réserve-t-il toujours le bon vin pour après. Le bon vin de jadis n'était rien à côté de celui qu'il veut nous verser maintenant, demain, et jusqu'au terme de notre vie.
Mais enfin, me direz-vous, que peut-il se passer ? Quel peut être ce bon vin encore jamais goûté et que le Seigneur tient pour nous en réserve ?

• En priant ici, ce soir, comme à Lourdes, nous pouvons demander, bien sûr, la guérison du corps ; il arrive que le Seigneur l'accorde en des miracles éclatants. Mais, bien plus souvent, il fait les "petits" miracles, innombrables et invisibles pour tous ceux et celles qui trouvent dans la prière d'intercession et dans la communion des saints un soulagement, y compris pour leur corps.
Alors, ils goûtent un vin inattendu que Dieu leur a préparé : le vin des urnes de pierre, l'eau de la pénitence changée en vin de noce.

• Dieu peut aussi faire d'autres changements que nous n'avons pas demandés. Le Christ, à la prière de sa Mère, parfois guérit la blessure d'une âme plus difficile à guérir qu'une plaie du corps ou une maladie. Des amertumes, des hontes, des sentiments de vengeance, presque impossibles à confier à autrui, provoquent parfois une douleur secrète, maladie presque la plus éprouvante qui pèse sur la vie d'un être humain.
Lorsque la Vierge Marie, avec tendresse, nous dit : "Faites tout ce qu'il vous dira", elle nous invite à suivre le Seigneur qui porte nos souffrances et nos péchés et à lui remettre cette blessure, ce poids pour que notre âme, notre esprit, notre cœur soient guéris ; que nous sachions à nouveau pardonner, espérer, recevoir un peu de joie, donner un peu de paix ...

• Il est encore une autre guérison que nous pouvons demander et que Dieu nous accorde : la guérison des maladies dont nous souffrons tout en les ignorant. Peut-être ne voulons-nous même pas les connaître. c'est le péché, mes frères. Il y a ceux que l'on se reproche ; on dit à Dieu : "Je te demande pardon, je ne recommencerai plus" et puis, on recommence ! Mais il y a surtout ceux que l'on ne se reproche pas. Pourquoi ? Parce que nous sommes aveugles sur nous-mêmes, sur ce qui nous fait refuser d'aimer Dieu et notre prochain.
Le Christ, par l'intercession de sa Mère, veut avec une infinie tendresse nous ouvrir les yeux et nous faire découvrir notre péché, non pour nous accuser mais pour nous guérir, non pour nous condamner mais pour nous sauver. Comme s'il nous disait : "Écoute-moi. Tu marches de travers, tu n'arrives pas à aimer, à vivre comme je le veux pour toi. Regarde ce qui t'en empêche ; je te le montre non pour t'accabler, mais pour te délivrer". Cette grâce de lumière sur nous-mêmes que Dieu nous donne avec son pardon, c'est la grâce de miséricorde que bien des pèlerins de Lourdes ont reçue, alors même qu'ils ne la demandaient pas.
Guérison inouïe, plus grande que les miracles demandés en arrivant. Il n'est pas rare que les malades, même les plus gravement atteints, fassent ce chemin. Ils sont placés dans une plus grande vérité, une plus rude exigence, une plus pure lumière, même s'ils ne peuvent le dire à leurs proches et s'ils hésitent à en parler.

Enfin, frères et sœurs, pour transformer l'eau de la pénitence en vin des noces, le Seigneur veut nous donner une grâce suprême : celle d'une plus totale guérison. Laquelle ? Être unis au Christ en offrant nos souffrances parce qu'il en fait ses souffrances. Lorsque nous crions : "Seigneur, j'ai trop mal !", Jésus nous dit : "C'est moi qui ai mal à ta place, c'est moi qui ai mal de ta douleur, c'est moi qui ai mal de ta souffrance. Et toi, à ton tour, porte la mienne".
Alors, le disciple voit, comprend et croit : le Seigneur prend sur lui notre souffrance pour que nous, nous prenions sur nous la croix de Jésus.
En cet instant, nous recevons de lui la force d'aimer qui sauve le monde. En cet instant, unis à Jésus, nous accomplissons l'acte d'amour qui transforme toute existence et l'existence de tout être. C'est bien ce que le Seigneur nous propose lorsqu'il nous donne son Corps et son Sang et nous fait participer à son offrande et à son sacrifice.
À tous, mes frères, qui que nous soyons, venus peut-être pour présenter à la tendresse de Marie, maladies, souffrances, peines, péchés, le Seigneur peut donner infiniment plus que nous n'osons demander : la grâce de faire tout ce que déjà il nous a dit, tout ce qu'il nous dira. Ainsi, nous serons avec lui et avec Marie au centre du mystère pascal de pardon et d'amour pour que le monde ait la Vie.
En offrant cette Eucharistie avec les prêtres ici présents et avec tous les fidèles qui sont unis à cette journée, nous prierons pour les membres souffrants de l'Église, pour tous les hommes atteints dans leur corps, dans leur âme, dans leur vie, pour tous ceux qui les soignent, les assistent, les consolent.
Prions le Seigneur d'exaucer leur prière et de leur donner plus encore : le vin des noces, le meilleur, gardé pour la fin.


Homélie pour la Fête de l'Ascension - Jeudi 20 Mai 1993
Un enfant, ce matin, m'a demandé ce qu'était la fête de l'Ascension.
Jésus ressuscité, qui s'est montré vivant à ses disciples pendant quarante jours, entre dans la gloire du Père des cieux, avec son humanité, avec notre humanité. Saint Marc nous dit que « le Seigneur Jésus fut enlevé au ciel et s'assit à la droite de Dieu » ; saint Luc, à la fin de son Évangile, « qu'il fut séparé d'eux et qu'il a été emporté au ciel » et dans les Actes des Apôtres« qu'il fut enlevé et qu'une nuée vint le soustraire à leurs yeux ». Voilà ce que veut dire le mot Ascension. Mais, aujourd'hui, pour les enfants, ce mot désigne plutôt le départ d'une fusée ! C'était l'idée de Gagarine, le cosmonaute soviétique qui, dans la première capsule habitée, avait fait un bond de quelques kilomètres au-dessus de la terre : « Dieu n'existe pas : je suis monté aux cieux et il n'y était pas ! » Il avait moins d'intelligence spirituelle que les Apôtres ou même notre père Abraham !
Car l'expression « cieux » désigne dans la Bible la condition divine, hors de toutes limites, au-dessus de toute création, échappant au regard de l'homme : bref, le mystère même de Dieu.
Nous qui sommes des terriens, des habitants de la terre, notre vie se déroule à la surface. Et un jour vient où on nous met en terre.
Notre corps mortel participe à cette fragilité de tout être qui respire et qui, un jour, expire. La première question de notre vie, c'est la mort !
Pourquoi vous dire cela un jour de fête ? Parce que ce matin, je recevais l'archevêque de Zagreb, le cardinal Kuharic qui, dimanche prochain, dans cette cathédrale, vous parlera et concélébrera. J'ai encore dans l'oreille et dans le cœur ses paroles. Il a dit les centaines de milliers de morts, les blessés, les femmes violées, les destructions.
Même un jour de fête, je ne peux pas faire comme si cela n'existait pas ! Qu'est donc la condition de l'homme terrestre ?
Non seulement de se promener sur la terre comme dans un jardin de paradis, mais aussi d'être complice de la mort qui enfouit l'homme dans la poussière de la terre. Pourrions-nous l'oublier lorsque des hommes massacrent des hommes ?

Jésus « ressuscité d'entre les morts », Jésus qui partage notre condition mortelle, Jésus dont le corps a été enseveli dans l'obscurité du tombeau, Jésus, Fils éternel du Père, Jésus ressuscité - non pas revenu à la vie, mais surgi de la mort en une vie nouvelle -, lui notre frère, lui le Fils de Dieu fait homme, lui notre semblable, lui par qui et en qui nous avons été créés, Jésus entre dans la gloire du Père.
Saint Paul avec raison dit que « Dieu le plaçant plus haut que tous, a fait de lui la Tête » du corps que nous formons, l'Église.
Donc, si nos pieds sont encore sur la terre, déjà notre tête est dans les cieux. Si nos pieds sont encore embourbés, englués dans cette terre de mort, déjà notre tête est dans la source de toute vie.
Sommes-nous écartelés ? Cherchons-nous à nous évader comme certains sont tentés de le faire par le vide de l'oubli, par la drogue, par une ivresse qui parfois peut se prétendre mystique ?
Entrer dans les cieux avec le Christ, serait-ce donc semblablement l'oubli de la terre ? Non. Jésus dit à ses disciples : « De toutes les nations, faites des disciples ; baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». Et il ajoute : « Je suis avec vous chaque jour jusqu'à la fin du monde ». Quelle est donc la signification non seulement de cette fête de l'Ascension, mais de cet ordre de Jésus ? Désormais, dans ce monde, dans notre monde, il y a une manière céleste d'être terrestre, une manière qui vient du Créateur de vivre la condition de créature, une manière divine de vivre la condition humaine. Jésus entre dans la gloire du Père : avec lui, nous sommes en Dieu puisque, avec lui, Dieu est avec nous.
Vous me direz peut-être : « Mais, ce sont de belles paroles ! Empêcheront-elles les massacres que vous évoquiez ? Feront-elles disparaître la haine, la vengeance, la souffrance, le malheur ? »
Mes frères, Jésus nous donne la réalité même du pardon plus fort que le péché et que la haine, la réalité même de l'amour capable de vaincre le refus d'aimer. Oui, en lui, la vie plus puissante que la mort nous est déjà donnée.
Pouvons-nous y avoir part ? Oui. C'est pour cela que nous sommes les disciples du Christ Jésus, baptisés, plongés dans sa mort et sa résurrection. Pour quoi faire ? Pour faire ce qu'il fait ; vivre ce qu'il vit ; poursuivre l'œuvre qu'il a entreprise -la sienne par nous, la nôtre en lui.
Alors, la terre serait-elle à nouveau un jardin de paradis ? Mes frères, mes amis, en chacun de nous s'affrontent les puissances des ténèbres et de la terre ; en chacun de nous se cache la complicité avec la haine et avec la mort. Mais, en chacun de nous qui sommes du Christ, qui appartenons au Christ, travaille la force du pardon et de la vie. Et nous, par le Christ, avec le Christ, dans le Christ, nous ouvrons le chemin de la vraie vie. Voilà notre combat.
Sommes-nous vainqueurs ? C'est le Christ qui est vainqueur. Quelles armes avons-nous ? Ses armes : le pardon, l'amour, la puissance de l'Esprit Saint. Nous recevons le pouvoir de transformer l'horreur de notre souffrance en une participation au mystère de la délivrance et du salut des hommes.
On croit nous tuer et nous anéantir, mais, par lui Jésus Christ, nous faisons entrer dans notre monde la vie, le pardon, la délivrance.
On veut nous asservir, mais Dieu nous donne la liberté plus forte que toute chaîne et que toute oppression.
Et nous travaillons à la réconciliation des ennemis, nous qui étions ennemis de Dieu. Nous travaillons au pardon des péchés, nous qui sommes des pécheurs. Nous travaillons à la paix, nous en qui tant d'agressivité ne cesse de surgir.
Le Christ est avec nous, au milieu de nous jusqu'à la fin des temps ; il nous rend semblables à lui. Avec lui, nous sommes cachés en Dieu. Avec lui, nous arrachons ce monde à l'enfouissement de la mort et du péché ; avec lui, nous élevons ce monde vers sa plus grande dignité et la plénitude de Dieu. Le Christ monté aux cieux, c'est lui notre espérance. Lorsque nous vivons de lui et pour lui, nous vivons pour nos frères. Nous sommes la preuve de l'amour de notre Père des cieux pour les hommes de notre terre.


Homélie à Denver - 17 août 1993
La pécheresse pardonnée et aimante. Un Pharisien invita Jésus à sa table ; il entra dans la maison du Pharisien et prît place.
Survint une femme, une pécheresse de la ville. Ayant appris qu'il était à table chez le Pharisien, elle avait apporté un vase de parfum. Se plaçant alors par-derrière. tout en pleurs, à ses pieds, elle se mit à lui arroser les pieds de ses larmes ; puis elle les essuyait avec ses cheveux. les couvrait de baisers, les oignait de parfum.
À cette vue, le Pharisien qui l'avait invité se dit en lui-même : « Si cet homme était prophète. il saurait qui est cette femme qui le touche et ce qu'elle est : une pécheresse ! » Mais Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon. j'ai quelque chose à te dire. »
- « Parle, maître », répondit-il.
- « Un créancier avait deux débiteurs ; l'un devait cinq cents deniers, l'autre cinquante.
- Comme ils n'avaient pas de quoi rembourser. il fit grâce à tous deux. Lequel des deux l'en aimera le plus ? » Répondant, Simon dit : « Celui-là, je pense, auquel il a fait grâce de plus. »
Jésus lui dit : « Tu as bien jugé. »
Et, se tournant vers la femme : « Tu vois cette femme ? dit-il à Simon. Je suis entré chez toi. et tu ne m'as pas versé d'eau sur les pieds : elle, au contraire. m'a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as pas donné de baiser ; elle, au contraire, depuis que je suis entré, n'a cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu ne m'as pas oint la tête d'huile : elle, au contraire, a oint mes pieds de parfum. C'est parce que ses péchés, ses nombreux péchés lui ont été pardonnées qu'elle a montré beaucoup d'amour.
Mais celui à qui on remet peu montre peu d'amour. » Puis il dit à la femme : « Tes péchés sont remis. » Et ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : « Quel est-il, cet homme qui va jusqu'à remettre les péchés ? » 'Mais il dit à la femme : « Ta foi t'a sauvée ; va en paix. »
Cette page de l'évangile selon St Luc (7, 36-49) contient : une phrase si surprenante que les traducteurs trébuchent toujours sur elle : "Tu vois cette femme, dit Jésus à Simon le pharisien, c'est parce que ses péchés, ses nombreux péchés lui ont été pardonnés qu'elle a montré beaucoup d'amour".
Cette femme s'écroule aux pieds de Jésus, non par désespoir de sa vie désordonnée, mais parce qu'elle prend conscience de ce qu'elle est. Non plus seulement au regard des autres, tout le monde dit : "C'est une prostituée", on lui a collé l'étiquette au front. Non, ce n'est pas ce jugement-là qui cause la peine de son cœur. Elle tombe en larmes parce qu'elle vient : de se rendre compte de ce qu'est sa vie face à la vérité de Dieu. Pour la première fois, elle se voit, non pas comme les hommes la voient ni comme elle se voit elle-même, mais comme le Christ la voit.
Si vous voulez juger votre vie en vous fiant au regard des autres, vous serez prisonniers de leur opinion : "C'est un type bien ; c'est : que quelqu'un de pas intéressant ... ». Vous chercherez à plaire, à avoir un certain visage ; à quoi cela rime-t-il ? Et si vous vous jugez vous-mêmes, ce n'est pas mieux : peu de gens s'aiment vraiment ! Chacun de nous est prisonnier de ce qui l'habite, tantôt la vanité et l'orgueil, tantôt le désespoir : et le dégoût de soi. Parce que nous ne sommes pas capables de faire la vérité en nous et de nous aimer comme Dieu nous aime, nous sommes prêts ou à nous détruire, ou à nous aveugler.
Cette femme, pour la première fois, voit clair sur elle-même parce qu'elle s'est vue dans le regard du Christ ; elle s'est vue en Jésus, le Sauveur qui est l'amour même de Dieu donné aux hommes.
Elle s'est vu vivre dans ce regard du Christ ; sa vie ne lui est pas apparue méprisable mais bénie. Alors, elle s'écroule devant Jésus non pas comme quelqu'un qui ne sait plus ce qu'il est, mais comme quelqu'un qui, rempli de reconnaissance et d'amour de Dieu, découvre enfin qui il est.
Contrairement à ce que pense Simon, Jésus sait qui est cette femme ; il connaît ses péchés. Et elle, elle sait qu'elle a déjà reçu le pardon. D'où les gestes qu'elle pose. Jésus l'explique à Simon qui ne comprenait pas. Ce sont les gestes de l'adoration, de l'amour de la créature pour son Créateur, de l'action de grâce envers Celui qui est le Sauveur du monde et la source du pardon.

Nous avons là le modèle et le signe du chemin qu'il nous faut parcourir à notre tour, chers amis.
Je ne sais pas quel est votre itinéraire aux uns et aux autres, - sans doute très varié -, ni quelle est votre vie ; personne au monde ne le sait vraiment. Mais, tous, nous sommes placés devant ce mystère de pardon et de miséricorde que Dieu nous destine.

Devant le Christ, faire la vérité
La première chose à faire, c'est de nous mettre dans la situation secrète de cette femme par rapport à Jésus, avant ce récit de l'Évangile.
Il faut d'abord que vous ne vous jugiez pas vous-mêmes, vous risqueriez de vous détruire. Il ne faut pas non plus vous fier au jugement d'autrui parce qu'il se trompe probablement ou parce qu'il est trompeur. Il faut que vous regardiez votre propre image dans le regard de Jésus. Comment ?
Fermez vos paupières. Ouvrez les yeux de votre cœur. Mettez-vous devant le Seigneur crucifié. Là, écoutez-le vous dire les commandements de l'amour. Écoutez-le vous dire ce qu'est la vie et la manière dont lui, qui vous aime, vous appelle à vivre : aimer Dieu par-dessus toutes choses et votre prochain comme vous-même, aimer la vie et la respecter. Vous pouvez laisser retentir en vous les mots de ces chemins de vie, - les commandements de Dieu que le Christ reprend dans le "Sermon sur la Montagne", si vous les connaissez. Entendez-les non comme des paroles dures de condamnation, mais comme des paroles de vie que le Seigneur compatissant prononce en vous regardant.
Et si vous commencez à vous justifier : "Oui, Seigneur, je sais ; je n'ai pas fait ceci, j'ai fait cela qui est si mal...", le Seigneur vous dira : "Arrête, je sais. Je sais ; regarde : je les porte sur moi tes fautes ; tu as blessé tes frères, regarde mes mains transpercées.
Je ne dis pas cela pour te faire des reproches. Mais, tes péchés, tu ne peux pas les supporter, moi je les porte. Tu ne peux pas te pardonner, moi je te pardonne. Tu ne t'aimes pas, moi je t'aime".
Laissez donc le Seigneur faire la vérité en vous par son Esprit Saint, Demandez-lui de "changer votre cœur de pierre en cœur de chair" (Ez 36, 26). C'est la première attitude à avoir.

2) Parler
Dans un moment, peut-être vous adresserez-vous à un prêtre, lui-même pécheur, pauvre serviteur, instrument au nom du Christ du pardon du Père des cieux. Le plus important n'est pas qu'il entende, mais que vous parliez. Cette femme a parlé au Christ dans le silence de sa prière et Jésus, lui, a entendu parce qu'il lit dans le secret des cœurs.
Quand vous parlez ainsi au prêtre, c'est au Seigneur qu'il vous faut parler. La parole qui permet d'énoncer la vérité sur nous-mêmes est une parole de délivrance que Dieu fait naître en nous par son Esprit Saint.
Même dans la pauvreté des mots, dans la maladresse et le balbutiement, même dans l'incapacité d'exprimer clairement les circonstances ou les duretés de la vie, dans un simple aveu, même trébuchant et maladroit, la parole délivre et est le signe qu'encore vous respirez, qu'à nouveau vous respirez, qu'à nouveau vous êtes vivants ; puisque la parole est l'expression de notre dignité d'homme et l'instrument de notre liberté d'enfant de Dieu.
Donc, vous placer d'abord devant le Christ et son amour ; vous redécouvrir en lui, lui laisser vous dire qui vous êtes et ce que vous lui avez refusé. Puis, le prier de vous donner la parole pour le dire.

Recevoir le pardon
Ensuite, vous laisser toucher, au fond de Vous-mêmes ; parce que vous n'êtes pas devant un juge humain qui vous condamne, mais, par le Christ, devant le Père des cieux qui vous donne la vie.
Le pardon, c'est le relèvement ; le pardon, c'est la vie rendue ; le pardon, c'est l'amour communiqué Comme au premier jour. Le pardon de Dieu, c'est la plénitude qui n'est pas indulgence, complice et finalement méprisante, à l'égard de coupables, mais au contraire plongée nouvelle dans le bain de la première naissance. C'est entrer à nouveau dans la plénitude de la vie ; c'est échapper une fois de plus aux pièges de la mort ; c'est recouvrer une liberté qui s'était laissé asservir, aliéner. C'est être revêtu de notre dignité d'enfants de Dieu, de frères et de sœurs du Christ. Un pardon sans condition parce qu'il est sans mesure avec ce que nous pouvons nous-mêmes donner ou imaginer. Un pardon que nous ne méritons pas. Pourquoi ? Parce que l'amour est toujours gratuit.
Mais, il faut ne pas faire le fier. Il faut accepter d'être pardonnés alors que nous ne méritons pas ce pardon et que nous ne nous donnons pas le pardon à nous-mêmes. Il faut accepter d'être consolés alors que nous sommes peut-être désespérés de nous-mêmes. Jésus ne nomme-t-il pas l'Esprit Saint "Le Consolateur" (Jn 14, 26)? Il faut accepter de recevoir ce don, alors que nous ne sommes pas fiers de nous. Il faut accepter de vivre, alors que nous avons envie de mourir.
Le prêtre vous dira quelques mots d'encouragement, il cherchera à vous aider à ce que cette parole de vérité monte de votre cœur sur vos lèvres. Mais il n'est qu'un témoin indigne ; il n'en sait pas plus que vous, il est comme vous devant la grandeur d'un mystère d'amour et de pardon qui nous dépasse tous.
Il est le serviteur du Christ qui vous parle ; il est celui par qui l'Esprit de sainteté vous est donné aujourd'hui.

Ne plus y revenir
Enfin, j'ai encore une autre chose à vous dire. Si le Seigneur vous fait cette grâce de la reconnaissance de Votre vie dans la vérité, s'il vous donne cette joie de la parole retrouvée pour vous dire et le dire, s'il vous accorde cette grâce de recevoir Son pardon, alors écoutez-moi bien. Peut-être portez-vous en vous-même le souvenir d'événements passés dont vous avez honte ou qui vous désespèrent, le souvenir de votre inconscience, de votre légèreté de vos sottises, de vos ignorances, de vos lâchetés, bref tout ce qui tisse l'existence humaine en sa faiblesse, Surtout, dites-vous bien que le pardon ainsi reçu est un pardon de Dieu.
Ce n'est pas une remise de peine conditionnelle, c'est un vrai pardon. Si vous avez reçu ce pardon dans la vérité d'un cœur qui s'ouvre à Dieu, il ne faut plus y revenir. Vous pouvez encore porter les cicatrices des blessures reçues. Peut-être aurez-vous encore la mémoire, la sensibilité, l'affectivité marquées par ce que vous avez vécu et qu'aujourd'hui vous pouvez enfin reconnaître comme péché. Mais, dans le Christ, vous avez été ressuscité et le pardon est irrévocable. Vous retrouvez la plénitude de vie qui vous a été donnée, avec l'Esprit Saint, au jour de votre baptême. Vous êtes établi de nouveau dans la plénitude de votre dignité d'enfant de Dieu.

4 Ce qui a été une fois confessé ainsi dans la miséricorde divine, est remis dans le mystère de la Passion et de la compassion du Christ. Il ne doit plus peser sur la conscience du disciple de Jésus comme un poids de servitude qui l'enchaînerait à jamais.
Nous avons jeté dans les mains de Dieu notre vie et c'est lui qui, nous prenant dans ses bras, nous rend à nous-mêmes et nous rend à son Fils.
Le pardon de Dieu ne ressemble pas au pardon des hommes. Il n'est fait ni d'oubli ni de complaisance, ni de commisération, ni de remise de peine. Le pardon de Dieu est une résurrection. Il est la Vie en plénitude. Voilà pourquoi ce pardon nous donne accès à ce mystère d'amour qu'est la célébration du sacrifice du Christ, l'offrande de son Corps et de son Sang, le Festin auquel ce soir nous serons conviés.

Souvenez-vous de cette femme : elle est l'une d'entre nous. Simon, le pharisien, doit prendre exemple sur elle. Car lui, bien qu'il ait le sentiment de devoir peu, bien qu'il soit dans la catégorie de ceux qui ont des petites dettes selon la comparaison de Jésus, lui, il doit encore reconnaître qu'il a une grande dette à l'égard de Dieu. La femme a été pardonnée. Simon, en ce moment-là, Simon le pharisien, ne l'a pas été. Celle qui aux yeux des hommes avait la vie la plus blessée et la plus détruite est celle qui a reçu la plus grande mesure d'amour parce qu'elle a accepté de recevoir sa vie de Dieu. Simon a encore à faire ce même chemin.
Que le Seigneur vous aide et vous garde, vous tous, frères aimés. Que vous soyez à la suite de cette femme ou que vous soyez à la suite de Simon : dans les deux cas, le Seigneur vous appelle et veut vous donner la vie.

Prêtres, mes amis,
Reconnaissons la grandeur de l'amour dont nous sommes les ministres.
Le pardon ne nous appartient pas. C'est Dieu qui pardonne. Et devant toute conscience humaine qui se présente à notre ministère, nous éprouvons un infini respect.
Je sais qu'il est souvent difficile pour le chrétien de ne pas percevoir humainement seulement ce face à face. Nous aussi, nous devons le vivre dans la foi.
C'est pourquoi, au nom de mes frères dans le sacerdoce, qui vont maintenant être les ministres de ce pardon, je vais prononcer cette prière. antique du confesseur que vous avez dans vos livrets.
Je demande aux prêtres qui m'entourent - et à eux seuls - de s'associer aux paroles que je prononcerai en leur nom, en disant "Amen" après chacune des demandes de cette prière.

Seigneur Dieu tout-puissant, sois miséricordieux pour moi qui ne suis qu'un pécheur afin que je puisse te remercier comme il convient. Amen.

Te remercier car tu m'as établi, moi humble et misérable, comme ministre de ton service sacerdotal et tu m'as constitué malgré mon indignité comme médiateur pour prier et pour intercéder auprès de Notre Seigneur le Christ Jésus, pour les pécheurs qui se repentent. Amen.

Seigneur, Maître, toi qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la Vérité, toi qui ne veux pas la mort du pécheur mais qu'il se convertisse et qu'il vive, accueille la prière que je t'adresse pour tes serviteurs et tes servantes qui sont venus à la pénitence. Amen.

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