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Messe de rentrée des Parlementaires, Ste Clotilde, jeudi 15 novembre 1990
Ce rendez-vous annuel est l'occasion, frères et sœurs, de vous dire ma prière fidèle et constante pour vous-mêmes. Vous portez des responsabilités qui, me semble-t-il, le temps s'écoulant, doivent parfois peser plus lourdement sur vos épaules. Je mesure aussi combien votre pouvoir est étendu et, tout à la fois, limité. Il existe une grande disproportion entre ce que la nation peut attendre de vous et nos compatriotes espérer des responsabilités qui sont les vôtres, et ce qu'il est effectivement au pouvoir de chacun de vous d'accomplir. Priant pour vous, je prie aussi - c'est mon devoir et ma mission - pour notre pays, pour la paix dans le monde et pour que les hommes trouvent un peu de bonheur et de vérité dans leur vie.
Notre rendez-vous d'automne, en cette fin d'année liturgique, nous conduit presque toujours dans la même région de l'Évangile selon saint Luc : les discours apocalyptiques. Peut-être est-ce bien ainsi.
En effet, vous qui êtes appelés à prendre des décisions importantes, il est bon que la Parole de Dieu qui vous est adressée, en quelque sorte au titre de votre fonction, en cette messe de rentrée des Parlementaires, vous invite à méditer le "secret" de l'histoire.
Hommes politiques, élus de la nation, responsables de vos concitoyens, vous êtes appelés non pas à faire l'histoire - ce serait trop de prétention - mais, en tout cas, à gérer le cours de la vie des hommes. À en répondre. Devant Dieu aussi.

1. "Le Règne de Dieu ne vient pas d'une manière visible".
Cette phrase de Jésus au chapitre 17 de saint Luc nous met à nouveau devant un paradoxe qui peut sembler insupportable. Notre vie s'écoule dans le visible ; mais le règne de Dieu n'est pas visible. Nous sommes constamment plongés dans l'instant et le contrôlable ; pourtant, ce qui fait la décision proprement humaine, c'est la liberté des cœurs, l'amour du bien et de Dieu. On peut régler techniquement des systèmes avec un pourcentage d'erreurs ou de casse prévisible, par exemple pour le chemin de fer ; mais, lorsque vous votez des lois, elles ne "marchent" qu'en raison d'un facteur impossible, lui, à évaluer et à codifier dans la loi : la liberté et la volonté de chacun de faire le bien.
Le paradoxe du gouvernement des hommes est de ne pouvoir agir sur le facteur décisif de la vie sociale, à savoir la liberté humaine. Je ne parle pas ici de la liberté civile, le fait de ne pas être contraint injustement dans sa propre décision. Je parle de la liberté en un autre sens : le pouvoir qu'a un sujet humain de se déterminer pour l'amour, pour le bien et non pour le mal. Car celui qui se détermine librement pour le mal, court vers sa perte et la perte de sa liberté, sinon au regard de la loi, du moins aux yeux de Dieu.
Il n'y a de société qui tienne et qui réponde aux espérances des hommes que si elle respecte cette valeur fondamentale de toute vie humaine - l'amour de la vérité, du bien, de la justice -, bref, quels que soient les mots : ce qui dans l'homme passe l'homme, la loi de Dieu inscrite dans le cœur de tout homme. Cette loi, pour le chrétien, c'est le Christ, Révélation du règne de Dieu.
Pourtant, nous ne pouvons jamais, au nom de l'Évangile, au nom du règne de Dieu, déterminer où est la parfaite justice, la parfaite équité. Nous sommes obligés et vous êtes obligés de travailler, de faire vos choix, de prendre vos déterminations dans la précarité et la fragilité du jour le jour.

2. "Voilà que le Règne de Dieu est au milieu de vous", nous dit encore Jésus.
Telle est la clé de notre condition. Il faut travailler au bien des hommes, comme le paysan laboure son champ, comme l'ouvrier fait son travail, comme le moine se met à la prière avec obstination et régularité, comme une mère de famille accomplit son devoir et élève ses enfants, comme un homme tient parole. Bref, en faisant ce qu'on a à faire du mieux que l'on peut, honnêtement, sérieusement, fidèlement. Mais, en sachant bien que l'essentiel de ce que l'on fait ne dépend pas de nous. De qui dépend-il ? De Dieu dont le règne arrive.
"Mais, faudrait-il alors prier Dieu comme jadis on conjurait le sort ?" Absolument pas. Ce facteur qui nous échappe est remis, précisément, à la liberté de chacun. Il faut donc compter sur Dieu pour qu'il change les cœurs de sorte que l'action engagée produise son fruit.
Tout en sachant que jamais l'action ne sera le règne de Dieu achevé.
"Des jours viendront, dit encore Jésus, où vous désirerez voir un seul des jours du. Fils de l'Homme et vous ne le verrez pas. On vous dira : "Le voilà, il est ici, il est là". N'y allez, n'y courez pas. Il viendra comme l'éclair qui jaillit, illumine l'horizon d'un bout à l'autre.".

3. "Mais auparavant, poursuit Jésus, il faut que le Fils de l'Homme souffre et qu'il soit rejeté par cette génération".
Voilà la clé du temps de l'histoire : le mystère de la Croix.
Nous avons tous assez vécu pour savoir que ce n'est pas du dolorisme ni une option facultative. Nous le croyons, le mystère de la Croix est le mystère du salut des hommes. Le Messie crucifié et ressuscité nous appelle à témoigner dans la souffrance des hommes d'une espérance invincible. Le Messie crucifié nous donne, à l'intime de notre vie, la lumière de la foi qui nous procure la force de ne pas détourner le regard de l'insupportable vision de l'injustice humaine et de la méchanceté. Sans jamais nous décourager.
Le règne de Dieu présent au fond des cœurs, caché, est pourtant insaisissable. Voilà le champ où se déploie l'action politique comme toute action humaine. Il faut donc agir résolument, avec les ressources de la raison et de l'intelligence, de la loyauté et de la vérité ; tout en sachant que le fond de la réalité nous échappe : la liberté des hommes et la grâce de Dieu.
Votre premier devoir, dans la mesure où vous vous reconnaissez disciples du Christ, c'est de bien faire votre travail. Mais, alors que vous gérez le visible, c'est tout autant de prier l'Invisible, le Christ caché à la droite du Père.
C'est de viser l'éternité de Dieu et du Royaume, alors que vous êtes appelés au quotidien et aux échéances de l'opinion.
C'est de travailler sous le regard du Père, alors que vous êtes placés sous le regard des électeurs et les flash des sondages.
C'est d'aimer la vérité éternelle, alors que vous êtes secoués par ce que l'on dit de vous.
C'est d'être fidèles à la justice suprême jusqu'au mystère de la Croix - humainement, un échec -, alors que vous êtes jugés sur votre efficacité immédiate.
C'est accepter d'être des enfants et des artisans du règne de Dieu dans un état de ce monde où ce règne demeure caché.
Mais, "courage", vous dit aujourd'hui le Christ, comme il l'a dit à ses disciples à l'heure de les quitter pour monter vers le Père. "Je suis avec vous jusqu'à la fin des temps" (Mt 28, 20).


Noël 1990 - Messe de Minuit à Notre-Dame de Paris
"Gloire à Dieu au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux hommes qu'il aime".
Mes petits enfants, je ne veux pas vous faire de peine ; mais - je dois vous le dire - peut-être aurons-nous la guerre dans quelques semaines. En cette nuit de Noël, que signifie, alors, l'annonce de la paix sans limite, la paix dont le Christ, Messie et Seigneur, est le Prince, ainsi que le nomme Isaïe : "On proclame son nom : "Prince de la Paix"? Comment croire au Prince de la Paix et vivre avec cette menace de guerre ?
Rappelez-vous, Jésus nous a dit : "Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu". Être artisan de paix, c'est "faire la paix". Non pas à la manière des diplomates qui, après de longues tractations, au prix de bien des marchandages, aboutissent à un traité.
"L'artisan de paix" fait la paix comme Jésus lui-même la "fait". Saint Paul nous l'explique : Jésus "a fait la paix par le sang de sa croix, réconciliant ainsi tous les hommes avec Dieu" et donc entre eux (Coll, 20).
Le Prince de la Paix accomplit le mystère de notre réconciliation. Pourquoi, alors, Jésus nous demande-t-il d'être des "artisans de paix"?
N'a-t-il pas fait la paix une fois pour toutes, par sa Passion et sa Résurrection ?
Mais tant qu'il y aura des hommes comme vous et comme moi, tant que durera notre histoire, l'espèce humaine ne cessera pas d'être déchirée par la haine, le ressentiment, la jalousie. Toujours certains désireront s'emparer de ce que les autres possèdent, piétiner les plus faibles qu'eux. Toujours naîtra dans le cœur de certains la dureté qui pousse un homme à devenir le meurtrier de son frère. Tant que durera l'histoire, tant qu'il y aura des êtres humains comme vous et comme moi, il sera donc nécessaire de "faire la paix" à la manière de Jésus. De même qu'il "a fait la paix par le sang de sa croix", ainsi devons-nous accomplir l'œuvre de pardon, aimer chacun - ami ou ennemi - de l'amour crucifié de Jésus. Son amour est plus fort que le péché, plus fort que la haine, plus fort que la mort. Aussi, travaillant sans cesse avec Jésus, en Lui et par Lui à "faire la paix par le sang de sa croix", le Père nous appellera "ses fils".
Nous comprendrons alors ce que nous dit saint Paul dans la seconde lecture : il nous faut "vivre dans le monde présent en hommes raisonnables, justes et religieux, et pour attendre le bonheur que nous espérons avoir quand se manifestera la gloire de Jésus-Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur. Car il s'est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien".
Faire ce travail, c'est notre tâche "dans le monde présent". Voilà pourquoi nous ne devons avoir peur ni de la guerre, ni du mal, ni de la souffrance, ni de tout ce qui fait trembler les hommes. Le Seigneur nous a "mis à cette place", pour triompher, par l'amour du Christ, du mal qui sort du cœur de l'homme, pour rendre la force à l'humanité que les malheurs assaillent.
"Gloire à Dieu au plus haut des cieux. Paix sur la terre aux hommes qu'il aime". Nous pouvons accueillir ce cri d'espérance. Ce n'est pas un conte de fée. Ce n'est pas le rêve d'une nuit de Noël. Il ne va pas s'effacer au matin avec les brumes vite dissipées de la fête. Désormais le métier des hommes est changé : puisque Dieu les appelle à devenir des "artisans de paix" à la manière du Christ.

Alors, que pouvons-nous faire ?
1. Faire comme Marie. Elle a déposé son Enfant dans la crèche.
Elle l'a d'avance offert. Et l'évangéliste ajoute qu'"elle gardait tout cela dans son cœur". Elle priait. Comme elle, il nous faut prier, oui, prier pour la paix. Ce soir, nous le faisons. Continuons sans relâche.
Qu'est-ce que cela va changer ? me direz-vous.
Prier pour la paix, c'est prier Dieu que son amour touche le cœur des hommes, qu'il les empêche de perdre la raison, de devenir fous : fous de mépriser la vie, fous d'agresser autrui, fous d'injurier, fous de mentir, fous de trahir. Et qui nous empêchera de céder à cette folie ?
Seule la puissance de l'amour de Dieu peut toucher les cœurs et rendre la lumière de l'intelligence. Prier, c'est donner prise à l'amour de Dieu et repousser la folie meurtrière de la haine. En nous d'abord.
Mais aussi, par nous, en nos frères.
Et d'avance, comme Marie avec son Fils, prier pour tous ceux qui auront à supporter les conséquences de nos folies.

Prier.
2. Que pouvons-nous faire d'autre ? Nous ne pouvons rien à ce qui se passe en Arabie saoudite et en tant de pays du monde. Nous ne pouvons pas grand'chose car nous sommes des gens ordinaires ; nous n'avons pas en main les clés des décisions. Pourtant, je vous le dis, chacun de nous peut faire quelque chose. Et quoi donc ? Eh bien, pardonner.
Oui, pardonner. Quelqu'un vous a - sans doute - fait du mal ; et vous gardez dans votre cœur une amertume que vous êtes incapables de chasser. Pardonnez, comme le Christ nous a pardonné. Et si vous n'y arrivez pas, priez l'Enfant de la crèche ; dites-lui : "Petit Enfant, toi qui ne parles pas, toi qui un jour vas être livré à l'injustice des hommes, toi qui te livreras librement par amour pour nous, toi qui diras sur la croix : 'Père, pardonne-leur, il ne savent pas ce qu'ils font', je t'en prie, apprends-moi à pardonner". Si vous lui faites cette prière, il vous entendra et vous montrera comment faire.

Pardonner.
3. Et puis, aimer. C'est facile à dire, penserez-vous, pour ceux qui sont aimés. Mais si personne ne vous aime ? Eh bien, nous devons aimer comme Jésus. Comment aime-t-il ? Il nous le dit : "Aimez vos ennemis".
- C'est trop dur ? C'est impossible ?- Mais s'il nous l'ordonne, c'est parce qu'il l'a fait, lui, le premier. Qui sont ses "ennemis"? Ceux qui n'acceptent pas plus d'aimer que d'être aimés. Nous devenons ces ennemis-là quand nous disons non à Dieu, quand nous nous détournons de lui, quand nous le fuyons. Mais son Fils, en nous aimant au prix de sa croix, fait de nous ses amis.
Si nous sommes unis au Christ, nous saurons aimer non seulement celui qui nous aime, mais aussi notre ennemi. Car le Christ l'aime autant qu'il nous aime.

Pardonner, aimer nos ennemis : c'est faire triompher l'amour.
4. Restons un instant encore devant la crèche ; observons ce qui s'y passe. Des bergers arrivent. Une grande joie leur a été annoncée.
Ils ne savent pas encore ce qu'elle sera. Pourtant, ils donnent ce qu'ils ont. Alors, nous aussi, donnons. Donnons à l'Enfant ; donnons à ses frères, les hommes. Il ne suffit pas de donner à la quête. Non, non.
Donnez plus qu'un peu d'argent. Donnez votre temps ; donnez votre amour ; donnez votre vie. Puisque Dieu nous donne la vie de son Fils. Dieu vous aime, il aime aussi vos frères. Pourquoi ne les aimerions-nous pas ?
Donner, donner tout ce que nous avons puisque nous recevons tout de Dieu. Et du coup, nous découvrirons que Dieu aime ceux qui acceptent de tout donner. Dieu les appelle "des pauvres". Et Jésus les bénit : "Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des ceux est à eux".

Prier.
Pardonner.
Aimer - aussi nos ennemis.
Donner.
5. Eh bien, il nous faut rendre grâce comme Marie rend grâce en recevant le petit Enfant. Rendre grâce parce que nous existons ; rendre grâce pour la vie ; rendre grâce pour les êtres humains si multiples et si divers. Déjà, ce soir, dans cette cathédrale, nous pouvons le constater. Hommes et femmes de tous pays, jeunes et vieux, riches et pauvres, c'est si beau que nous soyons rassemblés par cet Enfant ! Nous sommes appelés à devenir ses frères. Un seul amour nous réunit. Quelle joie ! Quelle responsabilité ! Quelle espérance !
Rendre grâce à Dieu qui nous aime. Rendre grâce pour la vie qu'il nous donne. Rendre grâce pour l'amour qu'il éveille dans nos cœurs.
Rendre grâce pour l'Enfant de Bethléem par qui nous devenons enfants de Dieu.

Et, ainsi, nous serons artisans de paix. Car la paix est contagieuse. Lorsqu'avec le Christ nous faisons la paix, lorsque nous partageons son pardon, l'humanité devient moins dure, la haine fond comme la glace sous le feu du soleil. Et même si le malheur de la guerre survient, il faudra encore dans ce malheur que se lèvent des artisans de paix pour en sortir, pour réparer, pour réconcilier, pour rendre l'espérance, au-delà des souffrances et des destructions, si grandes soient-elles.
Alors, prions pour la paix. Recevons dans l'espérance l'annonce qui retentit dans la nuit de Noël : "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu'il aime".


Sermon à la messe de rentrée des Parlementaires, Sainte-Clotilde, Paris, 20 octobre 1988
Ce qui est sacré en l'homme
Voici quelque sept ans, le calendrier liturgique nous avait proposé ce même passage d'Évangile ; je vous avais, alors, invités à lire le chapitre douze de saint Luc en entier pour découvrir le contexte de ces phrases énigmatiques et déconcertantes. Je me permets de vous renvoyer à cette méditation puisque, grâce à vous, le texte en a été publié (Six sermons aux élus de la Nation, Cerf, Paris, 1987).
Aujourd'hui, je m'arrêterai sur l'aspect provocateur des propos de Jésus, qu'il nous faut exactement comprendre. À la veille de sa Passion, le Messie annonce un bouleversement de toutes les relations humaines. La « division » introduite par Jésus ne relève pas de la polémique ; elle ne renie pas, par défi, les solidarités humaines les plus familières et les plus légitimes. Elle est provoquée par l'apparition de la vérité que Jésus apporte sur la terre ; tel un feu purificateur, elle consume toutes les complicités.
Nous connaissons les complicités familiales, ethniques, nationales, celles des dans et des groupes ; elles ne servent la vérité ni de l'homme, ni de la société. La complicité n'est pas la solidarité. Et tout consensus n'a pas nécessairement pour fondement l'amour de la vérité. Car, pour un chrétien, il n'existe de solidarité, au sens le plus fort du mot, que là où les hommes s'acceptent mutuellement non seulement avec une tolérance de pure complaisance, mais dans l'obéissance à une vérité qui dépasse chacun et exige de tous une véritable conversion du cœur. La vérité que le Christ apporte est une vérité bouleversante. Elle oblige chaque homme à faire la vérité en soi-même. Même les liens de la famille - cette cellule sociale la plus cohérente et apparemment la plus solide - ne résistent pas à l'épreuve de cette vérité. À la suite de Jésus, nous sommes déroutés de nos habitudes, délogés de nos conformismes, pour accepter une vérité qui soit non ce que nous consentons à admettre ensemble, mais ce que Dieu nous révèle, la seule vérité digne de l'homme.
Réfléchissez à ce que signifient ces deux mots : complicité et solidarité ; leur portée est différente. La complicité peut concerner des hommes et des femmes qui, assidus dans un même travail, finissent par s'entendre à demi-mots et à avoir un véritable esprit commun ; mais elle peut aussi être le fait d'un gang de malfaiteurs. La solidarité n'est réelle que si chacun est prêt à se sacrifier pour le bien d'autrui, dès lors que la dignité de l'homme est en jeu. La solidarité est inconciliable avec la concession partisane aux demi-vérités. Un mensonge est toujours un mensonge ; la vérité est toujours la vérité. Il n'existe pas des vérités opportunes et des vérités inopportunes. Si tel est le dessein de Dieu sur l'homme, il vaut mieux risquer sa vie plutôt que d'y manquer.

Je voudrais vous faire part ce matin, sous le regard de la foi, d'une inquiétude que je porte en moi depuis bien des années. Si je vous la confie aujourd'hui, à vous qui êtes chargés de la conduite des affaires publiques et qui veillez sur l'état des lois, c'est parce qu'il vous appartient, me semble-t-il, d'en mesurer l'ampleur. En effet, une société comme la nôtre est d'autant plus fragile qu'elle est plus civilisée, d'autant plus dépendante que de multiples facteurs de plus en plus sophistiqués en constituent la structure et la trame, lui laissant de moins en moins de freins et de repères, comparativement à la société rurale de jadis, soumise au rythme des saisons et des contraintes matérielles.
Or nos sociétés riches ne peuvent se développer dans la vérité, au mieux des dons reçus dont elles auront à rendre compte devant Dieu, que dans un respect accru de ce qui est sacré pour l'homme. Je vous le dis en m'efforçant d'être, pour chacun de vous, fidèle à ma mission de successeur des Apôtres. Et en pesant mes mots. Il me semble que, pendant des dizaines d'années, nous avons trop légèrement accepté que ce qui est sacré puisse être bafoué. Mais une logique implacable s'exerce dans la vie des sociétés comme dans la vie des hommes. Dès le moment où une société considère que les transgressions sont légitimes au nom, prétend-on, du respect de la liberté des transgresseurs, cette société laisse le champ libre aux agresseurs, provoque une violence aux effets inéluctables dans les générations qui viennent et déclenche une désorganisation interne des sécurités dont tout être humain a besoin. Les sociétés qui se voulaient permissives sont aussi celles dont la jeunesse a inventé et pratiqué le terrorisme.
La loi de Dieu, qui est l'expression la plus haute de la loi morale et dont nous, chrétiens, héritiers de la Bible, nous sommes les témoins, s'exprime dans l'Exode en préceptes négatifs et en préceptes positifs : « Tu ne tueras pas », « Tu n'useras pas en vain du Nom de ton Seigneur », « Tu honoreras ton père et ta mère » ... Ces dix commandements de Dieu, le Christ lui-même nous enseigne à les garder ; il les résume en : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toutes tes forces, de toute ton âme et par-dessus toutes choses, et ton prochain comme toi-même ».
Ces commandements, en peu de mots d'une extrême richesse, ne sont pas un code abstrait, arbitraire, des préceptes qu'il appartiendrait au législateur de modifier, ni un recueil d'interdits qu'il serait libérateur de transgresser. Ils expriment une exigence vitale, liée à la nature même de l'homme. L'Alliance avec Dieu dévoile qu'ils sont le chemin de la divinisation de l'homme voulue par son Créateur.
Aussi, toucher à ces commandements en prétendant qu'ils limitent la liberté, c'est détruire l'homme lui-même et sa liberté ; c'est lui enlever ce qui structure sa dignité d'homme et sa vocation à la sainteté. Et, je le dis à nouveau, dès le moment où l'on engendre l'irrespect de ce qui, ainsi, est sacré dans l'homme, on déclenche fatalement un processus pervers : non seulement l'avilissement de l'homme, mais aussi la violence aveugle, aux conséquences incalculables et aux effets sans cesse rebondissants.
C'est pourquoi (j'ai souvent eu l'occasion de vous le dire), l'attitude la plus hautement rigoureuse du point de vue moral et spirituel est l'attitude la plus responsable politiquement. Un peuple a besoin de représentants, de dirigeants qui lui restituent la certitude de sa dignité et lui assurent les exigences qui sauvegardent la dignité de l'homme.
De la sorte, un peuple a le droit non seulement de vivre, mais d'être fier de vivre pour ce qu'il est. De la sorte, une nation est non seulement respectable aux yeux d'autrui, mais elle trouve elle-même la ressource pour exister avec une identité particulière, digne de l'humanité entière.
Le reste n'est qu'affirmation sauvage et finit par se changer en catastrophe, à court ou à long terme. L'histoire du dernier siècle, dans nos pays occidentaux et même dans la plupart des pays du monde, nous en offre, si nous en avions besoin, une démonstration éclatante. Notre pays, qui a eu la grâce de tant de richesses culturelles et de si nobles exigences spirituelles et morales, se doit de communiquer au monde ce respect de l'homme, et d'abord à ses propres citoyens, et de donner l'exemple que le respect de telles exigences vaut plus que toutes les complicités.

Le feu que le Christ est venu apporter sur la terre ne doit pas être éteint par les marchandages, les complaisances, les calculs. Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes. Lorsque le Christ nous dit : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre mais la division », il parle de la division des complicités du péché. Le prix à payer pour en être délivré, il le donne : le baptême qu'il doit recevoir et que nous recevrons nous aussi, le baptême de la Croix, mystère d'amour et de rédemption.
Vous le savez, chaque année je célèbre cette messe pour vous-mêmes, pour tous vos collègues chargés d'une si rude tâche. Je prie Dieu de vous accorder, à tous et chacun, lucidité, paix du cœur, courage, foi, sens de l'équité et du pardon, afin que vous sachiez accomplir en vérité cette mission si ardue, la plus haute peut-être qu'une nation puisse confier à certains de ses citoyens.
Que le Seigneur vous en donne la grâce. Amen.


Homélie à la messe pour le P. André Jarlan, tué au Chili, Notre-Dame de Paris, 9 septembre 1984
Où conduit l'amour
Les lectures de la liturgie de ce jour, vingt-troisième dimanche pendant l'année, nous obligent à voir clairement où nous conduit le commandement de l'amour.
Saint Paul nous le rappelle (Romains 13, 8-10), les commandements de Dieu à l'égard du prochain - parmi lesquels celui-ci : « Tu ne tueras pas » -, se résument dans cette phrase du Deutéronome : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », Et il ajoute : « L'amour ne fait rien de mal au prochain. L'accomplissement parfait de la loi - de la volonté de Dieu -, c'est l'amour ».
Les paroles de Jésus que je viens de proclamer (saint Matthieu 18, 15-20) répondent à une difficulté pratique de ce commandement de l'amour qui est la loi de son Église, composée des petits qui croient en lui, le Temple vivant où Jésus est présent.
Comment nous conduire les uns à l'égard des autres quand nous sommes séparés par le péché ? Car la seule chose qui puisse séparer les disciples de Jésus, c'est le péché. Vous me direz : « Mais nous pouvons être séparés par bien d'autres choses », Oui, selon la logique des hommes.
Mais les autres choses ne doivent pas compter pour ceux qui, par grâce de Dieu, sont devenus frères et sœurs du Christ. L'amour qui unit les petits entre eux est tel, la force de l'Esprit Saint qui les rassemble est telle que rien ne peut les séparer, hormis le péché. Ni les différences de langue, de culture, de nation, de couleur de peau, de sexe, d'âge, ni les inégalités de richesse, de savoir, de notoriété, de puissance, rien de tout cela ne compte, ne peut, ne doit compter. Car tout cela apparaît idolâtrique et vide de sens humain, s'il devient un obstacle au commandement de l'amour mutuel, s'il devient une cause de haine ou de combat entre les chrétiens.
Si donc nous sommes divisés, nous devons porter la lumière de Dieu sur la seule cause véritable qui puisse nous diviser : le péché. La force de l'amour qui doit nous réunir et qui nous réunit, c'est le Seigneur lui-même, présent au milieu de nous. Si nous sommes divisés, c'est que, quelque part, nous avons interposé autre chose : notre propre obscurité, qui fait obstacle entre nous et entre nous et le Christ.

Alors, quand je vois qu'un de mes frères se laisse prendre par le péché, que dois-je faire ? Le Christ nous donne des consignes très précises : si ton frère se sépare, se coupe de la communion de l'amour, va le lui dire en tête à tête. Dis-le lui avec amour. Et s'il t'écoute, tu l'auras ramené à cette communion de l'amour.
S'il ne t'écoute pas, que vas-tu faire ? Eh bien, prends un ou deux autres compagnons pour que, selon le Deutéronome, tout se fasse sur la parole de deux ou trois témoins. Va lui expliquer. Patiemment. Peut-être t'écoutera-t-il, toi et les deux autres.
Et s'il ne t'écoute pas, dis-le à l'Église, à ceux qui sont rassemblés.
Et s'il n'écoute pas l'Église, qu'il soit pour toi comme un publicain ou un païen. Voilà ce que nous dit Jésus.
La dernière phrase peut nous choquer. Traiter le frère pécheur comme un publicain ou un païen, cela ne revient-il pas à l'exclure, à l'excommunier, à le rejeter ? Y a-t-il donc une ligne de front qui traverse l'Église, légitimant un combat sans merci ? Eh bien, vous n'y êtes pas du tout.
Pourquoi ? C'est ce qu'il nous faut maintenant comprendre en ayant sous les yeux le témoignage du P. André Jarlan.

Examinons les deux classes d'hommes que le Christ définit, et la signification de ce qui les sépare au regard du commandement de l'amour.
Et d'abord le premier groupe : les petits qui forment l'assemblée du Christ, son Église. Ce qui les réunit, c'est le partage de ce que le Christ fait jusqu'en sa Passion. Il arrive aux petits, aux disciples ce qui arrive à Jésus. Cela nous explique ce qui arrive à ce prêtre, André Jarlan. Il a offert sa vie pour suivre le Christ. Il lui est devenu semblable. En effet, disciples du Christ, nous avons reçu de Dieu un travail à faire en ce monde : avec le Christ sauver le monde, rendre témoignage à l'amour, apporter à tous les hommes la force de l'amour, de la liberté, de la vérité qui vient de Dieu. Jésus nous associe à son œuvre de délivrance de l'homme. Jésus nous arrache aux puissances de la mort pour donner la vie au monde, la vie éternelle, plus forte que toute mort et que tout péché. L'Esprit-Saint que nous avons reçu nous associe, nous unit au travail du Christ venu dans ce monde pour que le monde ait la vie.
Voici le premier groupe d'hommes : l'Église.
Et le second groupe, celui que l'on doit traiter comme le païen et le publicain, comment devons-nous le considérer ? Et d'abord, qui sont-ils, ces hommes du second groupe, selon le Christ et son Évangile ?
Ceux qui, perdus ou égarés, ne savent pas que Dieu va les trouver.
Ceux qui ont oublié ce qu'est l'amour de Dieu ou que l'amour n'a pas encore touchés. Ceux dont le cœur est habité par les ténèbres, la haine, le ressentiment et la volonté d'homicide. Le païen et le publicain, c'est celui qui tue le Christ, le centurion et les soldats qui le clouent sur la croix. Et aussi, solidaire avec eux, la foule qui crie : « À mort, à mort, tuez-le ». Que répond Jésus sur la croix ? « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font », C'est une parole de miséricorde, pour que la foule et les païens et les publicains soient eux aussi touchés par la puissance de l'amour au moment même où les hommes, par leur péché, se montrent les ennemis mortels de l'amour. Le Christ triomphe des ennemis qui le mettent à mort en les aimant, en leur donnant, par sa prière, le pardon de son Père céleste et son amour. Traiter quelqu'un comme un païen et un publicain, cela veut dire, selon l'enseignement de Jésus-Christ, donner sa vie pour lui. Même l'homme qui se déclare mon ennemi et mon adversaire, je dois l'aimer.
« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent » (saint Luc 6, 27-29). Ces commandements de Jésus tracent la ligne de front que les bras de sa Croix inscrivent dans l'histoire des hommes.
Le sang versé des victimes a souvent servi de drapeau pour provoquer d'autres victimes. Les cadavres ont souvent été traînés dans les rues pour rassembler les énergies et provoquer des victoires aussi sanglantes que les défaites. Les justes perdus ont pu servir d'étendard pour que de nouveaux tyrans fassent d'autres victimes. Les pauvres et les méprisés de ce monde ont la mémoire de cette violence, inscrite dans leur chair depuis le meurtre d'Abel.
Le Christ et ses disciples, au moment où ils affrontent l'inéluctable violence du péché et de la mort, veulent délivrer tout homme, y compris l'ennemi, de cette violence du péché, de la haine et de la mort. Seule la toute-puissance de la miséricorde, du pardon qui vient de Dieu, peut affronter la violence meurtrière du péché. Car, dans le Christ, la mort ne fait plus peur. Car, en cette épreuve même, celui qui ne fait qu'un avec le Christ remet son âme entre les mains de Dieu qui sauve tout homme, l'homme qui meurt et l'homme qui tue ; l'homme qui aime et l'homme qui refuse d'aimer, à condition qu'il se laisse toucher par l'amour.
Mes frères, nous avons une fois de plus reçu la preuve, par la vie offerte et prise de notre frère André Jarlan, que ces paroles de Jésus peuvent prendre chair dans une existence d'homme. Mais il y a au Chili, ici et ailleurs, partout de par le monde, des millions et des millions d'hommes et de femmes dont personne ne parle et qui font de même.
Ce sont nos frères, nos sœurs, ce sont ceux avec qui nous sommes actuellement dans la joie d'une vraie communion. C'est en eux que nous pouvons prier pour qu'advienne la paix, pour que les pauvres aient à manger, pour que l'amour triomphe, pour que la justice existe entre les hommes, puisque Dieu veut les délivrer de leurs errements, de leurs violences, de leurs péchés afin que les hommes connaissent et aiment le Père qui nous aime par le Fils qui nous sauve, dans l'Esprit-Saint qui ressuscite les morts.


Homélie du Cardinal J.M. LUSTIGER en la chapelle de la Médaille Miraculeuse, 15 mars 1991
Le secret de la vraie charité
Le dialogue de Jésus avec le docteur de la Loi et la parabole du Bon Samaritain (Luc 10, 25-37) nous permettent de mieux comprendre l'intuition centrale de la vie de sainte Louise de Marillac et l'exigence requise de ceux et celles qui veulent parcourir le chemin ainsi ouvert pour le service des pauvres, par amour du Christ, par amour de Dieu.
À première vue, la parabole semble se suffire à elle-même ; elle décrit concrètement un fait divers : un blessé au bord d'une route et des passants indifférents ; enfin quelqu'un s'arrête, ce n'est pas celui qu'on attendait.
• À quelle occasion Jésus raconte-t-il cette parabole ? Un légiste pour mettre Jésus dans l'embarras lui demande : « Que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ? » Pour entrer dans le Royaume, il n'y a pas d'autre voie que d'accomplir la volonté sainte de Dieu. Jésus l'invite donc à répondre de lui-même : "Dans la Loi, qu'est-il écrit ?" La Loi, dans la bouche même de Jésus, c'est ce que le Père nous a révélé de la conduite de l'homme fidèle qui veut agir divinement, comme Dieu agit.
Le légiste donne le résumé de la Loi enseigné par les rabbins au temps de Jésus : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et ton prochain comme toi- même" - citation du Deutéronome (6, 5) et du Lévitique (19, 18). Ce double commandement ne se substitue pas à l'ensemble des commandements de Dieu, mais les résume d'un mot : l'amour de Dieu, et par conséquent l'amour du prochain. Jésus approuve : "Tu as bien répondu. Fais-le et tu auras la vie éternelle."
Mais l'homme, sans doute embarrassé et voulant justifier sa question, demande à Jésus : "Et qui est mon prochain ?" Alors, Jésus raconte la parabole bien connue. Mais attention aux détails.
• "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho."
Il était probablement allé au Temple pour manifester son amour de Dieu présent dans sa demeure. Donc, il observait la première partie des commandements. Il se fait attaquer et est laissé pour mort.

Qui descend ensuite de Jérusalem ? Un prêtre ; il a célébré le culte, il a aidé le peuple - et cet homme - à rendre gloire à Dieu ; mais il passe à côté. Un lévite (un diacre si vous préférez) arrive alors ; lui aussi passe à côté. Autrement dit, l'un et l'autre dissocient le double commandement. Ils ont prétendu honorer Dieu, mais ils laissent à son sort cet homme qu'ils n'ont pas reconnu comme leur prochain.
Jésus poursuit la parabole jusqu'à l'invraisemblance.
Voilà que passe un troisième homme : un Samaritain.
Que pouvait-il faire sur la route de Jérusalem à Jéricho ? Il n'est pas allé au Temple de Jérusalem puisque les Samaritains avaient leur propre Temple en Samarie. Cet homme qui n'a pas accompli le premier commandement, accomplit le second. Il est pris de compassion. La compassion n'est pas une pitié émue ; elle exprime la manière dont Dieu nous aime dans sa miséricorde infinie. Cet étranger s'approche du blessé, il panse ses plaies, le charge sur sa monture jusqu'à l'auberge, s'occupe de lui pour la nuit et recommande à l'aubergiste de prendre soin de lui ; il le remboursera, si besoin est, quand il repassera !
"Lequel des trois, à ton avis - demande Jésus - a été le prochain de l'homme tombé aux mains des brigands ?" Le légiste, conscient de la portée de sa réponse, réplique : "C'est celui qui a fait preuve de bonté envers lui." "Va, lui dit Jésus, et fais de même." En effet, ce Samaritain a agi à la manière dont Dieu agit ; il a manifesté le paradoxe du lien entre ces deux commandements. Le Christ ne demande pas de nous montrer secourables aux détresses, de faire une œuvre d'assistance. Le Christ parle des commandements révélés par Dieu, du don de la Loi de Vie et de Sainteté.
La question spirituelle qui nous est posée comme disciples de Jésus, est bien celle-ci : quel lien existe-t-il dans notre vie entre l'amour de Dieu et l'amour du prochain ? Comment lier les deux ? La réponse, nous la découvrons dans le mystère de la Croix du Christ : un amour qui va jusqu'au don de sa vie pour nous délivrer.
L'amour qui nous est demandé pour nos frères, c'est l'amour même que Dieu nous manifeste. Si nous prétendons aimer Dieu, nous devons aimer, comme Dieu nous aime, tous les hommes que Dieu aime. Et la mesure de l'amour, Dieu nous l'a montrée en nous donnant son Fils jusqu'à la mort de la croix.
Si sainte Louise de Marillac a aimé les pauvres, c'est parce qu'elle a voulu imiter Jésus qui s'est fait pauvre pour nous. Aimer les pauvres ne veut rien dire si nous ne nous faisons pas pauvres pour Jésus, si nous ne reconnaissons pas dans un pauvre celui que Jésus aime et donc un frère pour qui Jésus a livré sa vie, en qui Jésus est présent. Nous pouvons l'aimer d'une certaine manière comme "un sacrement" de Jésus. Ainsi, le lien intime entre les deux commandements, rompu par le prêtre et le lévite, distendu par le samaritain qui n'a pu aller au Temple, est accompli par le Christ.
Le secret de sainte Louise de Marillac, c'est la charité du Christ qui la brûle et qui la rend capable de donner jusqu'au bout sa vie et de témoigner de l'amour des plus pauvres par amour de Jésus, dans l'amour de Jésus plus fort que tout. En ce quatrième centenaire de sa naissance, recueillons précieusement ce secret de la charité qui ne cesse d'être fécond.
Si vous vous posez la question : "Que ferait sainte Louise de Marillac aujourd'hui si elle était parmi nous ?", vous ressemblez au légiste de la parabole.
Car votre question porte sur les moyens, alors que la réponse de Jésus, elle, porte sur l'amour : "Comme le Père vous aime jusqu'à vous donner son Fils, aimez les frères que Dieu vous donne." Avancez sur la route, vous verrez l'homme blessé. Si vous n'aimez pas Dieu en vérité, vous ne verrez pas l'homme blessé, vous détournerez la tête en disant : "Nous avons nos pauvres, nous avons nos œuvres."
Pour aimer ceux que le Christ aime, il n'est qu'un moyen : aimer le Christ et accepter que le Seigneur touche notre cœur, le prenne dans sa main pour le rendre souple et disponible. Alors, nous serons libres pour reconnaître les vrais pauvres que personne ne voit et que Dieu aime. Nous aurons le désir et la joie de devenir semblable

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