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Homélie le dimanche 2 janvier 2005 à Notre-Dame de Paris, fête de l'Épiphanie du Seigneur
En cette fête de l'adoration des mages, il nous faut aussi méditer le massacre des enfants de Bethléem ordonné par Hérode ; le récit en est omis par la lecture que nous avons entendue.
Car le mystère chrétien n'annonce pas aux hommes un bonheur rêvé et donc illusoire. Il révèle Dieu qui entre dans notre histoire.
Il prend à pleines mains les malheurs des hommes, les drames de l'humanité : non seulement ceux causés par les grands cataclysmes dont nous ne sommes pas maîtres, (encore que dans le cas présent on puisse se demander s'il n'y a pas eu des erreurs ou des fautes qui ont accru l'énormité du désastre), mais aussi ce malheur permanent auquel les hommes sont affrontés, le malheur causé par notre péché. Dieu fait sien le destin de l'homme, notre destin.

Portez-votre regard sur la statue de la Vierge, la Pietà située au fond de cette cathédrale depuis le XVIIème siècle. Elle présente un contraste saisissant :
- Marie porte sur ses genoux le corps mort de son Fils descendu de la croix. Elle lève les bras en un signe de prière, d'imploration. La douleur de Marie rejoint la douleur des mères des Saints Innocents. « C'est Rachel qui pleure ses enfants et qui ne veut pas être consolée Il nous dit saint Matthieu qui cite Isaïe (31, 15). Marie, cependant, dans cet abîme attend la consolation promise par le Seigneur « qui relève Israël son serviteur et se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères en faveur d'Abraham et de sa race à jamais Il (Lc l, 54-55).
- C'est pourquoi, au-dessus cette expression de la douleur de Marie, s'élève ce signe de la Croix que les artistes ont voulu recouverte d'or, de gloire, d'espérance de la vie.
Voilà le chemin que nous devons suivre à notre tour. Refusons de nous laisser envahir par l'effroi, l'indignation ou le dégoût. Il ne suffit pas non plus de manifester la solidarité que nous inspire l'émotion ; si grand soit le malheur, elle peut disparaître en quelques jours. Aimons en vérité, aimons d'un véritable amour de compassion. Il nous provoquera à savoir partager la responsabilité des biens matériels et spirituels que nous avons reçus. Par ce vrai partage, la souffrance des autres devient aussi notre souffrance ; de même que le Christ porte nos souffrances et que l'Esprit nous pousse à partager la souffrance du Christ. Bien sûr, nous pouvons nous payer de mots mais la vérité nous attend, non tellement pour mettre à l'épreuve notre sincérité que pour rendre plus courageuse notre charité.
Les mages viennent pour reconnaître et adorer l'Enfant-Roi d'Israël. Leur venue manifeste l'universalité du salut, mais aussi la solidarité universelle des hommes dans les tragédies de notre destin. Cette solidarité n'est pas créée par notre civilisation de communication.
Cette solidarité s'origine dans la profondeur de la condition humaine. Chaque homme est appelé à ouvrir son cœur à la dimension de tout homme. Ainsi chacun pressent que sa propre vie est portée par cet immense corps de l'humanité qui est « récapitulée dans le Christ Il comme le dit saint Paul (Ep l, 10). Dès lors, nous le voyons, chacun est de quelque façon responsable des autres, de tous ceux dont il doit s'approcher pour en devenir le prochain. Loin de nous écraser, cet amour, au contraire, nous donne la force de partager l'espérance.
Rappelez-vous aussi une parole du Christ lorsqu'on lui rapporte le massacre des Galiléens par Pilate (cf. Lc 13, 1-5). Pour répondre, Jésus évoque la chute d'une tour sur les habitants de Siloé. Les gens s'interrogent : est-ce une punition de Dieu ? Jésus ne répond pas à cette question, car nous n'avons pas le pouvoir de nous mettre à la place de Dieu pour juger les autres ni nous juger nous-mêmes Mais voilà l'enseignement qu'il en tire pour ceux qui l'écoutent : Voyez combien est fragile votre vie, combien soudainement elle peut être interrompue et s'achever ! Tournez-vous vers l'essentiel, retournez-vous vers Dieu, convertissez-vous.
La soudaineté du malheur nous fait mesurer dans la fragilité de notre vie sa grandeur. Réveillons- nous. Nous ne devons pas vivre, « en ne vivant pas », en oubliant l'enjeu véritable de notre vie.
Nous ne sommes pas en roue libre dans le temps de vie qui nous est donné, attendant qu'il s'écoule. Chaque instant de notre vie est un don immérité ; il nous appelle à donner le meilleur, à ouvrir notre cœur à plus grand que nous, à faire la vérité. Car aucun de nous n'est maître de son propre destin.
Ce rappel peut être cruel quand il prend la figure du malheur et un malheur aussi immense ! Pour faire face à ce tragique des événements, il faut que nous ayons en nous cette vigilance des "veilleurs" sans cesse attentifs à l'essentiel qui fait la dignité et la grandeur de l'existence humaine.

Après avoir professé la foi, comme nous le faisons chaque dimanche, je vous inviterai, frères, à vous unir au chant du De profundis chanté sur le ton antique de Paris. Je vous en rappelle les paroles :
« Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur,
Seigneur, écoute mon appel !
Que ton oreille se fasse attentive au cri de ma prière !
Si tu retiens les fautes, Seigneur,
Seigneur, qui subsistera ?
Mais près de toi se trouve le pardon pour que l'homme te craigne.
J'espère le Seigneur de toute mon âme ;
Je l'espère, j'attends sa parole.
Mon âme attend le Seigneur plus qu'un veilleur ne guette l'aurore.
Oui, près du Seigneur est l'amour ; près de lui abonde le rachat.
C'est lui qui rachètera Israël de toutes ses fautes. »
Pendant ce chant, nous prierons pour les morts, pour les vivants, pour nous-mêmes.


Conférence de Carême 2005 le jeudi 10 février 2005 à Notre Dame de Pentecôte.
"Tentations du Christ, combats de l'homme."
L'office des lectures du 1er dimanche de Carême nous propose une page de saint Augustin commentant le psaume 60. L'évêque d'Hippone cite le récit de la tentation du Christ et dit : « Le Christ a voulu nous préfigurer, nous qui sommes son corps dans lequel il est mort, il est ressuscité et monté au ciel... Il nous a donc transfigurés en lui, quand il a voulu être tenté par Satan ...
Dans le Christ, c'est toi qui étais tenté ...
Si c'est en lui que nous sommes tentés continue saint Augustin, c'est en lui que nous dominons le Diable. Tu remarques que le Christ a été tenté, et tu ne remarques par qu'il a vaincu ?
Reconnais que c'est toi qui es tenté en Lui et alors, reconnais que c'est toi qui es vainqueur en Lui ».
Une meilleure connaissance de la Bible nous a fait découvrir le rapport entre les quarante années du Peuple de Dieu au désert et les quarante jours de la tentation du Christ. Jésus remporte la victoire là où la faiblesse des hommes a cédé devant la tentation et l'épreuve.
En revanche, nous sommes beaucoup moins familiers avec ce que nous rappelle saint Augustin : dans les tentations du Christ, ou plutôt la tentation du Christ, nous découvrons aussi ce qu'est la tentation des chrétiens, les tentations des chrétiens.
Pour comprendre aussi notre propre vie, arrêtons notre regard spirituel sur ce moment initial de la mission de Jésus qui vient proclamer le Royaume de Dieu et accomplir le salut des hommes.

I- Qu'est donc la tentation de Jésus qui est aussi la nôtre ou la nôtre qui est aussi la tentation de Jésus ?
Le Christ est tenté, mis à l'épreuve pendant quarante jours par le démon. Cette tentation est un combat. La tentation n'est pas seulement la séduction, l'attrait, l'attirance d'une réalité qui serait interdite ou mauvaise ; elle est le combat contre le Tentateur. C'est bien ainsi que, d'un bout à l'autre de l'Évangile, Jésus démasque - pour le vaincre - celui qui tient l'homme prisonnier, esclave de la mort et du péché. Combat spirituel qui se poursuit à Gethsémani dans « l'agonie » de Jésus. Vous savez que ce mot signifie « combat ». Qui se poursuit par les défis adressés à Jésus crucifié, reprenant les tentations du désert : « Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi toi-même ... » Combat spirituel, donc.
Comment Jésus peut-il être tenté ? Ceci nous paraît étrange. Nous le croyons, sa condition humaine est parfaite, divine ; puisque sa nature humaine est assumée par la personne même du Fils éternel de Dieu. Comment pourrait-il donc être tenté à la manière dont nous le sommes ?
Son épreuve porte sur les dons reçus de Dieu. Il nous faut ici redoubler d'attention.
En effet, le Diable, tentant Jésus, lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu ». Voilà le point décisif.
Nous devons comprendre et même traduire : « puisque tu es le Fils de Dieu ... , dis à ces pierres de se transformer en pains ». La tentation, l'épreuve, le combat portent non pas sur la séduction du mal - ce qui n'a aucun sens pour Jésus - , mais sur ce que Dieu lui-même a donné. Cette tentation va au plus intime de la grâce et de la liberté, là où l'être même de Jésus, mystérieusement, est comme pressenti par l'Adversaire, là où notre foi trébuche à le reconnaître, jusqu'à ce qu'il nous en donne la grâce par le don de l'Esprit.
Pour nous aussi, la tentation va au plus intime de la grâce et de la liberté, au plus secret du meilleur de chaque existence. Où nous avons le plus reçu, là nous sommes le plus tentés.
Dès lors, nous voyons comment la tentation est possible. Elle consiste non pas à être séduit par le mal pour lui-même, mais à être fasciné par la splendeur du don reçu au point d'en oublier le Donateur. Céder au tentateur, c'est s'emparer du don de Dieu en oubliant Dieu qui le donne ? Dès lors, nous comprenons que la tentation est à la mesure des dons reçus. Jésus nous le laisse entendre dans le Sermon sur la Montagne (Mt 7, 2) : « C'est à la mesure dont vous vous servez que vous serez mesurés ». Il y a une logique de la surabondance de l'épreuve : plus les dons sont élevés, plus l'épreuve est décisive.
Ainsi, saint Paul au début de l'Épître aux Romains déploie, en les distinguant soigneusement, les tentations des païens et les tentations des juifs. Les péchés des uns et les péchés des autres sont à la mesure du don reçu. Les païens ont adoré la création plutôt que le Créateur qui s'y fait connaître. Leur idolâtrie les mène à l'esclavage et à la mort. Le peuple de Dieu est tenté, lui, sur le don qui lui est fait : la Révélation de la Loi et de la grâce.
Il nous faut découvrir dans le Christ ce qu'est la tentation de ses disciples. La tentation sur les dons reçus de Dieu, tentation par laquelle le Diable éprouve le Christ en lui demandant d'oublier celui qui les lui donne, est aussi la tentation des chrétiens.
Comprenons-le bien : la tentation qui est un combat est aussi, pour nous, dans le Christ, un combat victorieux : le Christ a vaincu pour que nous vainquions en lui. Si la tentation conduit l'homme blessé et perdu à l'esclavage et à la mort, pour nous la lutte et le combat nous conduisent, dans le Christ, à la liberté et à la vie.
Ce combat nous révèle la mission que Jésus va confier à ses apôtres. « La Tête a pénétré la première là où les membres sont certains de pouvoir le suivre » dit encore saint Augustin.
Dans le Christ, son Église entière est déjà présente. Chacun de nous est déjà dans l'épreuve et invité à vaincre. Ainsi le Christ, par son Église, accomplit sa mission de salut pour l'humanité entière.
Les apôtres seront tentés, eux aussi, sur les dons reçus, sur leur fidélité même au Christ. Mais, jusqu'au bout, ils sont portés par la prière de leur Seigneur et Maître. « Simon, Simon, dit Jésus à Pierre, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais moi, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas » (Le 22, 32). Au-delà de l'épreuve, au-delà de la croix, ils sont envoyés en mission précisément pour remporter cette victoire et permettre à tous ceux que Dieu appelle, d'y avoir part.
Aujourd'hui encore, tous ceux qui participent à ce ministère apostolique, les évêques successeurs des apôtres, et en premier lieu le Successeur de Pierre, éprouvent dans leur existence ce combat qu'ils ont à poursuivre, eux pécheurs. Ils reçoivent la grâce de dévoiler la tentation et d'ouvrir le chemin de la vie pour les fidèles du Christ que le Père confie à leur mission.

II- Comment comprendre ces tentations dans l'existence qui est la nôtre aujourd'hui ?
Sans doute avez-vous fait attention à la remarque de l'évangéliste : « Ayant épuisé toutes les formes de tentation, le démon s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé » c'est-à-dire le moment de la Passion, cet instant où l'Esprit mauvais entre en Judas (Le 22, 3 et Jn 13, 27).
« Ayant épuisé toutes les formes de tentation » : ainsi dans les tentations du Christ sont contenues toutes les tentations possibles au sens où je l'entendais plus haut. Nous ne sommes pas habitués à une telle perspective. Nous aurions plutôt tendance à faire défiler toutes les tentations en un nouveau récit de la « tentation de saint Antoine » à la Flaubert, où l'imaginaire sulfureux essaierait de cataloguer la multiplicité des formes du mal et de leurs séductions.
Ce n'est ni comprendre la tentation ni nous éclairer sur la manière d'en remporter la victoire.
« Toutes les formes de tentation », qu'est-ce à dire ? Reprenons brièvement chacune des trois tentations. À chaque fois, le Christ en triomphe par la puissance de la Parole de Dieu qu'il cite.

• « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Sur quoi porte cette tentation ? Qu'englobe-t-elle ?
Essentiellement, la vie. « Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre » répond ici Jésus, saint Luc écourtant la citation du Deutéronome (8, 3) déployée en st Matthieu (4, 4) : « mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». La vie est le premier don de la créature, et de la créature graciée. Vie en plénitude qui est un don de Dieu, non seulement la vie au sens biologique, mais la vie de l'être humain créé à l'image et ressemblance de Dieu.
Vie qui nous fait entrer dans l'intimité même du mystère trinitaire et nous rend participants de la vie divine dans le Fils par le don de l'Esprit.
C'est donc sur la vie, et a contrario sur la séduction de la mort, que porte l'épreuve.
« Ordonne à cette pierre de devenir du pain », autrement dit : donne-toi à toi-même la vie ; sois maître et créateur de ta vie.
Si l'humanité, au long de son histoire, progresse en conscience de son destin, on peut dire qu'elle est tentée à la mesure de ce qu'elle considère des progrès. Peut-être cette tentation sur la vie est-elle, sous toutes ses formes, l'épreuve majeure de notre temps, l'époque moderne, la modernité, disons-nous.
L'humanité - singulière espèce ! - divine quand elle sort de la main du Créateur, divine par vocation, est tentée sur cela même qui la fait humaine. Inutile ici de voir à quel point cette tentation se déploie dans les méandres, les ressauts, les ambitions de notre siècle : puissance de construction et de destruction, maîtrise de la vie et de la mort, pouvoir de nourrir et d'affamer ...
Mais il serait utile de revoir à la lumière de cette parole du Christ le cours des événements de ce siècle, de ce millénaire qui s'achève pour les comprendre chrétiennement, comme le Pape vient de nous y inviter. Ainsi par la lucidité de la foi et de la prière, nous pourrons être délivrés de l'aveuglement dans lequel nous retombons sans cesse. Tentés d'oublier la source et l'auteur de la vie pour nous emparer de la vie, nous sommes conduits à mourir plutôt qu'à vivre.
Rappeler aujourd'hui à tous les hommes - et d'abord aux disciples du Christ » ensevelis dans sa mort par le baptême et ressuscités avec lui pour une vie nouvelle » (Rm 6, 4) - cette grâce inouïe qui nous confond d'action de grâce d'être hommes, vivants, cette grâce de reconnaître en tout être, enfant d'Ève, mère des vivants, la même grâce, le même don de Dieu, demande aux apôtres et à leurs successeurs le courage de la foi.

• Deuxième tentation : « Les royaumes de la terre : ils m'appartiennent. Si tu te prosternes devant moi ... » Nommons cela d'un mot : l'idolâtrie.
Nous connaissons bien « la gloire de ces royaumes » où se déploie l'agir humain, individuel et social : le pouvoir, l'accumulation des biens, la connaissance, le savoir, et sans doute la renommée publique, l'opinion si vous voulez. Dieu sait ce que nous sommes capables d'idolâtrer !
Toutes ces idoles qu'il faudrait accepter de nommer ainsi, ne deviennent idoles en vérité qu'à partir du moment où nous nous laissons fasciner par ces richesses en nous détournant de Dieu, où nous nous en emparons en les coupant de Dieu qui nous les donne.
Or, c'est Dieu qui confie le monde à l'homme pour qu'il y exerce sa souveraineté propre d'intendant de Dieu, de lieu-tenant de Dieu ; chacun des biens nous est confié pour que nous servions notre Créateur et Père et que nous ayons part à la condition filiale du Christ.
À nouveau, nous sommes tentés de nous contenter du don en oubliant le Donateur, bien plus, de substituer le don au Donateur. C'est-à-dire finalement, d'en faire notre propre idole. Et l'homme devient ce qu'il adore : il devient sa richesse, son pouvoir, sa renommée. Il est dévoré par son idole. L'homme, dévoré par l'ambition, n'est plus que cette ambition et il en meurt. L'homme, accaparé par son image, est dévoré par son image et il en meurt. L'homme, possédé par sa richesse, est dévoré par sa richesse et il en meurt. Alors qu'il est fait pour vivre de Dieu.
Méfions-nous des fausses évidences. Nous décrivons l'indifférence, le matérialisme dans lesquels vit notre société séculière comme le résultat d'une évolution inéluctable des sociétés qui passeraient de l'état sacral à la sécularité. Cette analyse trop pauvre nous prive de la lumière que le Christ nous donne pour identifier l'idolâtrie de notre temps.
Nous nous souvenons de ce qu'on été les idoles des païens : elles sont faciles à voir et nous les désignons aisément, telle la paille dans l'œil du voisin. Nous remplissons nos musées des statues de pierre, d'or ou d'argent dont déjà se moque le psalmiste. Mais nous ne voyons pas la poutre qui est dans notre œil.
Quelle est donc l'idolâtrie des chrétiens ? Jésus nous avertit sans précaution dans le discours sur la fin des temps : « Tenez-vous sur vos gardes de crainte que vos cœurs ne s'alourdissent dans l'ivresse, les beuveries et les soucis de la vie » (Le 21, 34). Je me suis souvent demandé pourquoi le Seigneur nous mettait en garde contre des tentations aussi peu raffinées. En vérité, une fois détruites les idoles des païens pour faire place à l'adoration de Dieu, l'Unique et le Seul, voilà l'idolâtrie grossière dans laquelle nous risquons de tomber, si nous oublions Dieu.
La grâce de Dieu nous a appelés à entrer dans le chemin de la vie que le Christ ressuscité nous ouvre par sa Passion. En lui nous recevons plus encore que tous les royaumes de l'univers, leur puissance et leur gloire. Car, comme nous le dit saint Paul, « Tout est à vous, vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 23).

• Enfin, Jésus placé sur le pinacle du Temple. Le démon lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : il donnera pour toi à ses anges l'ordre de te garder ; et encore : ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte une pierre ». Tentation de soumettre Dieu à notre volonté, à la volonté de l'homme au lieu de nous soumettre à la volonté de Dieu, en s'emparant de la puissance de sa Parole. La phrase de saint Paul, si difficile à traduire, vient ici à la mémoire : « Le Christ qui est de condition divine n'a pas considéré comme proie à saisir d'être à égalité avec Dieu ... » (Ph 2, 6).
Toute l'aventure spirituelle de l'humanité est concentrée en cette tentation ; s'il y cède, l'homme, à nouveau, se détruit.
Il nous faut ici nous interroger sur ce que nous pourrions appeler l'apostasie chrétienne : ce sont les cultures chrétiennes qui ont inventé le véritable athéisme, c'est-à-dire la négation de Dieu, l'Unique, transcendant et vrai. Oui, notre athéisme « postchrétien » est l'inversion de la transcendance révélée. Il est aux antipodes de ce que nous désignons, avec une grosse équivoque, comme un athéisme dans les civilisations asiatiques marquées par le bouddhisme.
Il nous faut le comprendre : nous sommes ici au cœur du combat spirituel de notre siècle et au cœur de notre mission. Nous sommes appelés, pour notre salut et pour celui du monde, à suivre le Christ dans le chemin de la vie en déjouant cette tentation majeure qui porte à nouveau sur le plus haut don reçu : Dieu lui-même. « Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu » : cette parole divine du Deutéronome que Jésus oppose à Satan est aussi l'arme qu'il remet entre nos mains.
Là encore, nous mesurons le courage du successeur de Pierre qui nous appelle à nommer les choses, à identifier la nature de ce combat à nous réveiller alors que nous nous assoupissons, à entrer dans le chemin de la vérité qui rend l'homme à sa liberté, à nous arracher aux « filets de la mort » comme le disent les psaumes. Le pape Jean Paul II nous invite au courage parce que le Christ a vaincu le Malin et qu'il veut vaincre en nous.
Oui nous sommes capables de mener ce combat parce que le Seigneur lui-même combat en nous. Rappelez-vous la phrase de saint Augustin : « Tu remarques que le Christ a été tenté et tu ne remarques pas qu'il a vaincu ? Reconnais que c'est toi qui es tenté en lui, et alors reconnais que c'est toi qui es vainqueur en lui ».
La victoire que nous annonçons reste souvent secrète et solitaire. Mais elle est l'enjeu décisif du millénaire qui vient, comme le Pape nous l'a redit. Car c'est un temps de grande épreuve pour l'humanité et, plus encore, pour les chrétiens. Épreuve à la mesure des dons reçus et de l'espérance qu'ils ont éveillée dans le cœur des hommes.

Frères et sœurs, avec reconnaissance, demandons à Dieu de nous ouvrir les yeux, de nous ouvrir le cœur pour que, généreusement, sans craindre d'être conduits au désert avec le Christ, sans craindre d'affronter le combat et l'épreuve, nous acceptions ce chemin du plus grand et véritable amour, le seul chemin de salut pour l'humanité.
Sinon, elle sombrera sous les coups de sa propre violence ; elle sombrera dans la mortelle illusion de pouvoir se donner à elle-même la vie ; elle sombrera dans l'avidité du désir et de la possession au détriment des frères ; elle sombrera dans les errances spirituelles où l'homme lui-même abîme le plus haut don reçu.
Laissons jaillir pour nous-mêmes et pour nos frères la vraie source de la vie : la connaissance de notre Père des cieux dans le Fils et la grâce de l'Esprit Saint qui nous donne la force et le courage d'aimer comme il nous aime.
Amen !


Conférence de Carême 2005 le jeudi 10 février 2005 à Notre Dame de Pentecôte.
"Tentations du Christ, combats de l'homme."
L'office des lectures du 1er dimanche de Carême nous propose une page de saint Augustin commentant le psaume 60. L'évêque d'Hippone cite le récit de la tentation du Christ et dit : « Le Christ a voulu nous préfigurer, nous qui sommes son corps dans lequel il est mort, il est ressuscité et monté au ciel... Il nous a donc transfigurés en lui, quand il a voulu être tenté par Satan ...
Dans le Christ, c'est toi qui étais tenté ...
Si c'est en lui que nous sommes tentés continue saint Augustin, c'est en lui que nous dominons le Diable. Tu remarques que le Christ a été tenté, et tu ne remarques par qu'il a vaincu ?
Reconnais que c'est toi qui es tenté en Lui et alors, reconnais que c'est toi qui es vainqueur en Lui ».
Une meilleure connaissance de la Bible nous a fait découvrir le rapport entre les quarante années du Peuple de Dieu au désert et les quarante jours de la tentation du Christ. Jésus remporte la victoire là où la faiblesse des hommes a cédé devant la tentation et l'épreuve.
En revanche, nous sommes beaucoup moins familiers avec ce que nous rappelle saint Augustin : dans les tentations du Christ, ou plutôt la tentation du Christ, nous découvrons aussi ce qu'est la tentation des chrétiens, les tentations des chrétiens.
Pour comprendre aussi notre propre vie, arrêtons notre regard spirituel sur ce moment initial de la mission de Jésus qui vient proclamer le Royaume de Dieu et accomplir le salut des hommes.

I- Qu'est donc la tentation de Jésus qui est aussi la nôtre ou la nôtre qui est aussi la tentation de Jésus ?
Le Christ est tenté, mis à l'épreuve pendant quarante jours par le démon. Cette tentation est un combat. La tentation n'est pas seulement la séduction, l'attrait, l'attirance d'une réalité qui serait interdite ou mauvaise ; elle est le combat contre le Tentateur. C'est bien ainsi que, d'un bout à l'autre de l'Évangile, Jésus démasque - pour le vaincre - celui qui tient l'homme prisonnier, esclave de la mort et du péché. Combat spirituel qui se poursuit à Gethsémani dans « l'agonie » de Jésus. Vous savez que ce mot signifie « combat ». Qui se poursuit par les défis adressés à Jésus crucifié, reprenant les tentations du désert : « Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi toi-même ... » Combat spirituel, donc.
Comment Jésus peut-il être tenté ? Ceci nous paraît étrange. Nous le croyons, sa condition humaine est parfaite, divine ; puisque sa nature humaine est assumée par la personne même du Fils éternel de Dieu. Comment pourrait-il donc être tenté à la manière dont nous le sommes ?
Son épreuve porte sur les dons reçus de Dieu. Il nous faut ici redoubler d'attention.
En effet, le Diable, tentant Jésus, lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu ». Voilà le point décisif.
Nous devons comprendre et même traduire : « puisque tu es le Fils de Dieu ... , dis à ces pierres de se transformer en pains ». La tentation, l'épreuve, le combat portent non pas sur la séduction du mal - ce qui n'a aucun sens pour Jésus - , mais sur ce que Dieu lui-même a donné. Cette tentation va au plus intime de la grâce et de la liberté, là où l'être même de Jésus, mystérieusement, est comme pressenti par l'Adversaire, là où notre foi trébuche à le reconnaître, jusqu'à ce qu'il nous en donne la grâce par le don de l'Esprit.
Pour nous aussi, la tentation va au plus intime de la grâce et de la liberté, au plus secret du meilleur de chaque existence. Où nous avons le plus reçu, là nous sommes le plus tentés.
Dès lors, nous voyons comment la tentation est possible. Elle consiste non pas à être séduit par le mal pour lui-même, mais à être fasciné par la splendeur du don reçu au point d'en oublier le Donateur. Céder au tentateur, c'est s'emparer du don de Dieu en oubliant Dieu qui le donne ? Dès lors, nous comprenons que la tentation est à la mesure des dons reçus. Jésus nous le laisse entendre dans le Sermon sur la Montagne (Mt 7, 2) : « C'est à la mesure dont vous vous servez que vous serez mesurés ». Il y a une logique de la surabondance de l'épreuve : plus les dons sont élevés, plus l'épreuve est décisive.
Ainsi, saint Paul au début de l'Épître aux Romains déploie, en les distinguant soigneusement, les tentations des païens et les tentations des juifs. Les péchés des uns et les péchés des autres sont à la mesure du don reçu. Les païens ont adoré la création plutôt que le Créateur qui s'y fait connaître. Leur idolâtrie les mène à l'esclavage et à la mort. Le peuple de Dieu est tenté, lui, sur le don qui lui est fait : la Révélation de la Loi et de la grâce.
Il nous faut découvrir dans le Christ ce qu'est la tentation de ses disciples. La tentation sur les dons reçus de Dieu, tentation par laquelle le Diable éprouve le Christ en lui demandant d'oublier celui qui les lui donne, est aussi la tentation des chrétiens.
Comprenons-le bien : la tentation qui est un combat est aussi, pour nous, dans le Christ, un combat victorieux : le Christ a vaincu pour que nous vainquions en lui. Si la tentation conduit l'homme blessé et perdu à l'esclavage et à la mort, pour nous la lutte et le combat nous conduisent, dans le Christ, à la liberté et à la vie.
Ce combat nous révèle la mission que Jésus va confier à ses apôtres. « La Tête a pénétré la première là où les membres sont certains de pouvoir le suivre » dit encore saint Augustin.
Dans le Christ, son Église entière est déjà présente. Chacun de nous est déjà dans l'épreuve et invité à vaincre. Ainsi le Christ, par son Église, accomplit sa mission de salut pour l'humanité entière.
Les apôtres seront tentés, eux aussi, sur les dons reçus, sur leur fidélité même au Christ. Mais, jusqu'au bout, ils sont portés par la prière de leur Seigneur et Maître. « Simon, Simon, dit Jésus à Pierre, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais moi, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas » (Le 22, 32). Au-delà de l'épreuve, au-delà de la croix, ils sont envoyés en mission précisément pour remporter cette victoire et permettre à tous ceux que Dieu appelle, d'y avoir part.
Aujourd'hui encore, tous ceux qui participent à ce ministère apostolique, les évêques successeurs des apôtres, et en premier lieu le Successeur de Pierre, éprouvent dans leur existence ce combat qu'ils ont à poursuivre, eux pécheurs. Ils reçoivent la grâce de dévoiler la tentation et d'ouvrir le chemin de la vie pour les fidèles du Christ que le Père confie à leur mission.

II- Comment comprendre ces tentations dans l'existence qui est la nôtre aujourd'hui ?
Sans doute avez-vous fait attention à la remarque de l'évangéliste : « Ayant épuisé toutes les formes de tentation, le démon s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé » c'est-à-dire le moment de la Passion, cet instant où l'Esprit mauvais entre en Judas (Le 22, 3 et Jn 13, 27).
« Ayant épuisé toutes les formes de tentation » : ainsi dans les tentations du Christ sont contenues toutes les tentations possibles au sens où je l'entendais plus haut. Nous ne sommes pas habitués à une telle perspective. Nous aurions plutôt tendance à faire défiler toutes les tentations en un nouveau récit de la « tentation de saint Antoine » à la Flaubert, où l'imaginaire sulfureux essaierait de cataloguer la multiplicité des formes du mal et de leurs séductions.
Ce n'est ni comprendre la tentation ni nous éclairer sur la manière d'en remporter la victoire.
« Toutes les formes de tentation », qu'est-ce à dire ? Reprenons brièvement chacune des trois tentations. À chaque fois, le Christ en triomphe par la puissance de la Parole de Dieu qu'il cite.

• « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Sur quoi porte cette tentation ? Qu'englobe-t-elle ?
Essentiellement, la vie. « Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre » répond ici Jésus, saint Luc écourtant la citation du Deutéronome (8, 3) déployée en st Matthieu (4, 4) : « mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». La vie est le premier don de la créature, et de la créature graciée. Vie en plénitude qui est un don de Dieu, non seulement la vie au sens biologique, mais la vie de l'être humain créé à l'image et ressemblance de Dieu.
Vie qui nous fait entrer dans l'intimité même du mystère trinitaire et nous rend participants de la vie divine dans le Fils par le don de l'Esprit.
C'est donc sur la vie, et a contrario sur la séduction de la mort, que porte l'épreuve.
« Ordonne à cette pierre de devenir du pain », autrement dit : donne-toi à toi-même la vie ; sois maître et créateur de ta vie.
Si l'humanité, au long de son histoire, progresse en conscience de son destin, on peut dire qu'elle est tentée à la mesure de ce qu'elle considère des progrès. Peut-être cette tentation sur la vie est-elle, sous toutes ses formes, l'épreuve majeure de notre temps, l'époque moderne, la modernité, disons-nous.
L'humanité - singulière espèce ! - divine quand elle sort de la main du Créateur, divine par vocation, est tentée sur cela même qui la fait humaine. Inutile ici de voir à quel point cette tentation se déploie dans les méandres, les ressauts, les ambitions de notre siècle : puissance de construction et de destruction, maîtrise de la vie et de la mort, pouvoir de nourrir et d'affamer ...
Mais il serait utile de revoir à la lumière de cette parole du Christ le cours des événements de ce siècle, de ce millénaire qui s'achève pour les comprendre chrétiennement, comme le Pape vient de nous y inviter. Ainsi par la lucidité de la foi et de la prière, nous pourrons être délivrés de l'aveuglement dans lequel nous retombons sans cesse. Tentés d'oublier la source et l'auteur de la vie pour nous emparer de la vie, nous sommes conduits à mourir plutôt qu'à vivre.
Rappeler aujourd'hui à tous les hommes - et d'abord aux disciples du Christ » ensevelis dans sa mort par le baptême et ressuscités avec lui pour une vie nouvelle » (Rm 6, 4) - cette grâce inouïe qui nous confond d'action de grâce d'être hommes, vivants, cette grâce de reconnaître en tout être, enfant d'Ève, mère des vivants, la même grâce, le même don de Dieu, demande aux apôtres et à leurs successeurs le courage de la foi.

• Deuxième tentation : « Les royaumes de la terre : ils m'appartiennent. Si tu te prosternes devant moi ... » Nommons cela d'un mot : l'idolâtrie.
Nous connaissons bien « la gloire de ces royaumes » où se déploie l'agir humain, individuel et social : le pouvoir, l'accumulation des biens, la connaissance, le savoir, et sans doute la renommée publique, l'opinion si vous voulez. Dieu sait ce que nous sommes capables d'idolâtrer !
Toutes ces idoles qu'il faudrait accepter de nommer ainsi, ne deviennent idoles en vérité qu'à partir du moment où nous nous laissons fasciner par ces richesses en nous détournant de Dieu, où nous nous en emparons en les coupant de Dieu qui nous les donne.
Or, c'est Dieu qui confie le monde à l'homme pour qu'il y exerce sa souveraineté propre d'intendant de Dieu, de lieu-tenant de Dieu ; chacun des biens nous est confié pour que nous servions notre Créateur et Père et que nous ayons part à la condition filiale du Christ.
À nouveau, nous sommes tentés de nous contenter du don en oubliant le Donateur, bien plus, de substituer le don au Donateur. C'est-à-dire finalement, d'en faire notre propre idole. Et l'homme devient ce qu'il adore : il devient sa richesse, son pouvoir, sa renommée. Il est dévoré par son idole. L'homme, dévoré par l'ambition, n'est plus que cette ambition et il en meurt. L'homme, accaparé par son image, est dévoré par son image et il en meurt. L'homme, possédé par sa richesse, est dévoré par sa richesse et il en meurt. Alors qu'il est fait pour vivre de Dieu.
Méfions-nous des fausses évidences. Nous décrivons l'indifférence, le matérialisme dans lesquels vit notre société séculière comme le résultat d'une évolution inéluctable des sociétés qui passeraient de l'état sacral à la sécularité. Cette analyse trop pauvre nous prive de la lumière que le Christ nous donne pour identifier l'idolâtrie de notre temps.
Nous nous souvenons de ce qu'on été les idoles des païens : elles sont faciles à voir et nous les désignons aisément, telle la paille dans l'œil du voisin. Nous remplissons nos musées des statues de pierre, d'or ou d'argent dont déjà se moque le psalmiste. Mais nous ne voyons pas la poutre qui est dans notre œil.
Quelle est donc l'idolâtrie des chrétiens ? Jésus nous avertit sans précaution dans le discours sur la fin des temps : « Tenez-vous sur vos gardes de crainte que vos cœurs ne s'alourdissent dans l'ivresse, les beuveries et les soucis de la vie » (Le 21, 34). Je me suis souvent demandé pourquoi le Seigneur nous mettait en garde contre des tentations aussi peu raffinées. En vérité, une fois détruites les idoles des païens pour faire place à l'adoration de Dieu, l'Unique et le Seul, voilà l'idolâtrie grossière dans laquelle nous risquons de tomber, si nous oublions Dieu.
La grâce de Dieu nous a appelés à entrer dans le chemin de la vie que le Christ ressuscité nous ouvre par sa Passion. En lui nous recevons plus encore que tous les royaumes de l'univers, leur puissance et leur gloire. Car, comme nous le dit saint Paul, « Tout est à vous, vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 23).

• Enfin, Jésus placé sur le pinacle du Temple. Le démon lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : il donnera pour toi à ses anges l'ordre de te garder ; et encore : ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte une pierre ». Tentation de soumettre Dieu à notre volonté, à la volonté de l'homme au lieu de nous soumettre à la volonté de Dieu, en s'emparant de la puissance de sa Parole. La phrase de saint Paul, si difficile à traduire, vient ici à la mémoire : « Le Christ qui est de condition divine n'a pas considéré comme proie à saisir d'être à égalité avec Dieu ... » (Ph 2, 6).
Toute l'aventure spirituelle de l'humanité est concentrée en cette tentation ; s'il y cède, l'homme, à nouveau, se détruit.
Il nous faut ici nous interroger sur ce que nous pourrions appeler l'apostasie chrétienne : ce sont les cultures chrétiennes qui ont inventé le véritable athéisme, c'est-à-dire la négation de Dieu, l'Unique, transcendant et vrai. Oui, notre athéisme « postchrétien » est l'inversion de la transcendance révélée. Il est aux antipodes de ce que nous désignons, avec une grosse équivoque, comme un athéisme dans les civilisations asiatiques marquées par le bouddhisme.
Il nous faut le comprendre : nous sommes ici au cœur du combat spirituel de notre siècle et au cœur de notre mission. Nous sommes appelés, pour notre salut et pour celui du monde, à suivre le Christ dans le chemin de la vie en déjouant cette tentation majeure qui porte à nouveau sur le plus haut don reçu : Dieu lui-même. « Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu » : cette parole divine du Deutéronome que Jésus oppose à Satan est aussi l'arme qu'il remet entre nos mains.
Là encore, nous mesurons le courage du successeur de Pierre qui nous appelle à nommer les choses, à identifier la nature de ce combat à nous réveiller alors que nous nous assoupissons, à entrer dans le chemin de la vérité qui rend l'homme à sa liberté, à nous arracher aux « filets de la mort » comme le disent les psaumes. Le pape Jean Paul II nous invite au courage parce que le Christ a vaincu le Malin et qu'il veut vaincre en nous.
Oui nous sommes capables de mener ce combat parce que le Seigneur lui-même combat en nous. Rappelez-vous la phrase de saint Augustin : « Tu remarques que le Christ a été tenté et tu ne remarques pas qu'il a vaincu ? Reconnais que c'est toi qui es tenté en lui, et alors reconnais que c'est toi qui es vainqueur en lui ».
La victoire que nous annonçons reste souvent secrète et solitaire. Mais elle est l'enjeu décisif du millénaire qui vient, comme le Pape nous l'a redit. Car c'est un temps de grande épreuve pour l'humanité et, plus encore, pour les chrétiens. Épreuve à la mesure des dons reçus et de l'espérance qu'ils ont éveillée dans le cœur des hommes.

Frères et sœurs, avec reconnaissance, demandons à Dieu de nous ouvrir les yeux, de nous ouvrir le cœur pour que, généreusement, sans craindre d'être conduits au désert avec le Christ, sans craindre d'affronter le combat et l'épreuve, nous acceptions ce chemin du plus grand et véritable amour, le seul chemin de salut pour l'humanité.
Sinon, elle sombrera sous les coups de sa propre violence ; elle sombrera dans la mortelle illusion de pouvoir se donner à elle-même la vie ; elle sombrera dans l'avidité du désir et de la possession au détriment des frères ; elle sombrera dans les errances spirituelles où l'homme lui-même abîme le plus haut don reçu.
Laissons jaillir pour nous-mêmes et pour nos frères la vraie source de la vie : la connaissance de notre Père des cieux dans le Fils et la grâce de l'Esprit Saint qui nous donne la force et le courage d'aimer comme il nous aime.
Amen !

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