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Homélie de la veillée de Noël, Sainte Jeanne de Chantal, 24 décembre 1975.
PROMESSE
Nous avons chanté : « Un Enfant nous est né, un Fils nous est donné. » Si nous n'étions pas assez attentifs spirituellement, cette phrase d'Isaïe, avec la charge d'émotion qu'elle contient, pourrait évoquer seulement pour nous la grâce de l'enfance et son innocence.
Mais nous avons entendu aussi, comme en prélude, l'annonce faite à Marie. Nous ne pouvons pas oublier que ce don gratuit de l'Enfant, du Fils qui accomplit la Promesse, ne peut être accueilli que dans un peuple croyant et que par un peuple croyant.
L'Enfant donné au monde n'est pas une étincelle de joie incroyable jetée pour un instant dans la nuit de l'humanité qui, le moment passé, s'en détourne aussitôt. L'Enfant qui naît est un accomplissement.
Il ne peut être reçu que par celui qui croit à la Promesse. Pour celui qui ne sait pas qu'il y a une Promesse, aucun enfant n'est né ce soir. Il ne peut être reçu que là où il est attendu. Et là où il est reçu, il dépasse toute attente. Et il dépassera toute attente.
Cet Enfant est né pour le salut de toutes les nations, pour le salut de tous les peuples. Il accomplit le salut, il procure la paix en s'offrant lui-même comme juste, comme saint, comme innocent. Et le voici victime de la méchanceté de tous. Ainsi toute méchanceté, toute puissance du mal épuise sa force sur Celui qui se livre volontairement, librement à l'agression fratricide des hommes.
L'Enfant est donné parce que le Fils se livre. En ce sens, on peut dire que l'Enfant est donné à tous les hommes, comme lorsqu'un don est fait, y compris à ceux qui le gaspillent. Oui, l'Enfant est donné à tous les hommes parce qu'il doit être livré pour tous les hommes.
Une première attitude nous est donc suggérée ce soir : demander à Dieu qui nous voit et qui nous rassemble, quels que soient par ailleurs nos convictions ou nos doutes, demander à Dieu, devant qui nous nous plaçons, d'oser croire qu'une Promesse est faite et qu'elle nous concerne, et d'oser croire que cette Promesse puisse être accomplie.
Cet Enfant, ce Fils qui est donné, c'est aussi celui qui veut appeler de par le monde une multitude de frères venus de partout, de toutes les nations, de tous les peuples, de toutes les conditions. Venus de partout, cela veut dire non pas constituant maintenant le rassemblement unanime de tous les hommes, mais venus de n'importe où, sans que qui que ce soit au monde puisse préjuger de sa vocation. Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir qui est appelé à devenir frère du Christ parmi tous les hommes de la terre, parmi ceux qui paraissent « bien » et ceux qui ne paraissent « pas bien », parmi ceux qui paraissent instruits et ceux qui paraissent ignorants, parmi ceux qui paraissent moralement sains et ceux qui paraissent déchus, ceux qui sont éclairés et ceux qui doutent, ceux qui connaissent explicitement la foi chrétienne et les autres, ceux qui sont installés dans une certitude et ceux que, sans cesse, tenaille l'interrogation.
Nous ne savons pas qui, parmi nous et parmi la multitude, est appelé à devenir frère du Christ. Mais ce que nous savons, c'est que ces « élus » constituent le peuple que Dieu se choisit à travers l'histoire du monde. Et ce peuple est appelé à être pour le monde, aujourd'hui, cet Enfant qui naît. Nous sommes (nous le disions précédemment) ceux qui doivent espérer et attendre dans la foi l'Enfant promis et donné. Nous sommes aussi ceux qui, d'une certaine façon constituent l'Enfant donné au monde.
Je dis bien tous ceux que l'Esprit appelle à être frères du Christ, parce qu'ils partagent sa condition, parce qu'ils sont membres de son corps, parce qu'ils ont cette grâce et cette chance de communier à sa parole, de recevoir le pardon de leurs péchés, de croire que la vie est donnée par Dieu, de reconnaître qu'ils peuvent un peu aimer en dépit de leur peu d'amour, tous ceux qui osent accepter cette lumière venue de Dieu sont appelés à être, eux aussi, dans le Christ, fils livrés pour le salut des hommes.

Nous ne sommes pas des profiteurs de l'Enfant Jésus, nous sommes des frères du Christ. Et ce que nous avons à partager ce soir, ce n'est pas la chaleur de notre rassemblement, mais la solitude de Jésus.
Ce que nous avons à partager ce soir, c'est la joie intime, foudroyante, de ceux qui savent qu'une telle parole est possible, mais qui vont être obligés, dans la nuit du monde, de porter comme une flamme fragile cette espérance ; ceux qui savent que, sortis de ce lieu où la Parole est donnée et partagée, nous allons nous trouver dehors, non pas en communion, mais en dissonance profonde. Car ce message secret qui retentit dans notre nuit, qui l'entend et qui l'écoute ?... Et nous n'avons pas à nous en plaindre.
Nous avons à porter cette Parole et cette espérance avec la force que Dieu nous donne pour cela, car c'est notre mission. Et si Dieu nous donne d'être obligés de donner sans attendre aucun retour, il faut lui rendre grâce, car c'est ce que le Christ fait pour nous et pour tous. Et si Dieu nous donne de croire à cette espérance et de recevoir cette paix faite de persécutions, de pleurs et de pardon, il faut l'en remercier, car c'est ainsi que le Serviteur est traité et que sont inscrites dans l'histoire les Béatitudes.
Et si, livrés à cette Parole, nous nous dérobons parce que nous trouvons que c'est trop dur et si, cependant, nous nous retournons vers lui et recevons réconfort, pardon, espérance, il faut nous réjouir : car le peuple rassemblé, l'Église, n'est fait que de pécheurs pardonnés, de lâches réconciliés, de fuyards rassemblés, de gens de peu de foi qui reçoivent une force qui ne leur appartient pas.
Et si nous mesurons que nous n'avons rien - je ne parle pas des biens de ce monde, le meilleur usage que nous puissions en faire c'est de les remettre selon la générosité de Dieu ; mais je dis que nous ne sommes rien et que nous n'avons rien parce que nous sommes mortels -, il faut nous réjouir, car nous sommes porteurs de la richesse de Dieu, et notre vie prend tout son poids et tout son sens, que personne ne peut nous enlever, de cet amour dont nous sommes désormais les témoins.

Frères, dans le Christ, deux figures nous sont présentées, ce soir, qui sont la forme de notre propre existence : celle de la Vierge, la fille de Sion, qui reçoit la Promesse et qui l'attend et qui sait qu'elle s'accomplit ; et celle du Fils, du Serviteur en qui nous sommes frères et qui est livré au monde pour la paix du monde.
Que chacun, selon ce qu'il ose croire, accepte de se placer dans l'une ou l'autre de ces figures : celle de la Mère, celle de l'Enfant.
Et si quelqu'un n'ose pas encore faire ce pas, qu'au moins il soit comme le petit pauvre qui, dans la nuit, entend la grande nouvelle et voit les cieux ouverts. Et qu'il ose alors reprendre l'action de grâces, car à lui aussi la paix est donnée puisqu'il fait partie de ceux que Dieu aime.


Homélie du jour de Noël, Sainte Jeanne de Chantal, 25 décembre 1975.
PAROLES
Ces paroles de l'Évangile selon saint Jean sont d'une gravité extrême. Elles ne doivent pas être écoutées distraitement. Vous ne les entendrez que si vous vous laissez atteindre par elles.
Ces paroles sont d'une extraordinaire densité.
Elles nous disent la vie et la mort. Elles parlent de votre vie et peuvent vous arracher à votre mort.
Ces paroles sont brûlantes. Elles nous révèlent l'amour que Dieu porte à chaque être humain, l'amour que Dieu vous porte.

Ces paroles sont pour vous, qui que vous soyez.
Écoutez-les !
Même si vous êtes un être humain souffrant ; même un être humain pantelant.
Même si vous désespérez ; même si vous ne savez plus à quoi vous croyez.
Même si votre vie est vague, inconsistante, dispersée ; même si vous êtes méprisé par les autres, peut-être méprisé par vous-même.
Même si vous doutez de vos semblables et de vous-même ; même si vous ne savez plus qui vous êtes.

Ces paroles sont pour vous, qui que vous soyez.
Accueillez-les !
Vous deviendrez capable d'entendre Celui qui vous a façonné et qui vous appelle.
Vous reconnaîtrez comme une grâce que vous êtes aimé, parce que l'amour se manifeste et fait sa demeure parmi nous.
Vous apprendrez à ouvrir la main et à accueillir ce que Dieu vous offre, parce qu'un don sans mesure nous est fait, grâce sur grâce, en Jésus-Christ.
Vous ne serez plus paralysé par la honte de vos péchés, parce que le pardon de Dieu vous rend la vie, quand se révèle, dans le Fils qui nous aime, la majesté du Père que personne n'a jamais vu, Lui qui est la source de tout amour.
Vous relèverez la tête, parce que votre vie recevra tout son sens dans le secret de votre cœur et de votre liberté.
Vous posséderez la paix et la joie que rien au monde ne peut enlever, parce que Jésus, le Verbe de Vie, s'est fait chair, lui, le Fils unique, plein de grâce et de vérité.

Oui, c'est à vous que la grâce est proposée ce matin de dire à Dieu : « Seigneur, je peux donc être vivant puisque je me reconnais en ton Fils qui est la vie.
Seigneur, je peux donc aimer puisque je me reconnais en ton amour. Seigneur, la fraternité est donc possible puisque, en ton Fils, tu me donnes un frère. »
Puissent ces paroles fulgurantes de l'apôtre Jean nous réveiller de nos mauvaises hontes, de nos faux sommeils, de nos déceptions.
Puissent ces paroles nous donner un courage incomparable, non pas le courage de l'homme qui se fie en sa propre force, mais le courage qui est reçu de Dieu et qui est plus fort que tout. Comme l'amour plus fort que la mort.
Puissent ces paroles nous donner ce suprême courage d'aimer, d'aimer vraiment, sans retour, de façon désintéressée, ceux que Dieu nous donne, à tous et à chacun, et qui sont pour nous tous, peut-être, le visage jusque-là méconnu de Dieu parmi nous.


Homélie de la veillée de Noël, Sainte Jeanne de Chantal, 24 décembre 1976.
NAISSANCE
Que s'est-il passé depuis un an ? Quelle différence entre ce Noël-ci et celui de l'année dernière ?
Sommes-nous ramenés, d'année en année, de façon implacable, au même point immobile ? Cette fête et cette nuit annulent-elles le temps ? Devons-nous faire comme si rien ne s'était passé puisque nous revenons à l'origine, à cet instant même où tout est encore possible, où nous retrouverions pour un moment notre innocence ? Pouvons-nous réellement jouer comme si la vie ne s'était pas écoulée ? Depuis un an, ne s'est-il donc rien passé qui ne puisse être mesuré grâce à ce repère du temps et de l'histoire qu'est la nativité du Sauveur, l'apparition de cet Enfant muet dans le silence des hommes ?

Eh bien ! il s'est passé ce que nous ont montré ces images qui nous assaillent et nous assourdissent, ce que nous voyons tous les jours à travers les moyens qui nous informent, ce que nous lisons, ce que nous entendons dire et qui parfois nous obsède ou nous sature, dont nous ne savons pas bien que penser. Mais ce qui s'est passé dans le secret et l'intime de la vie des hommes, qui pourrait le dire et en faire la somme ? Qui saurait dire ce qu'a été cette année pour nous, son poids de bonheurs ou de malheurs, de vérités ou de mensonges, de lâchetés et de courage ? Qui saurait dire si nous avons vraiment vécu ou si nous avons été comme un dormeur ou un rêveur ?

Or, essayant cette nuit de mesurer ce temps qui s'écoule, notre vie qui se perd et s'échappe, voici que nous sommes ramenés par cette nuit de Noël à l'image d'une naissance à nouveau en train d'advenir.
Quelle est donc la réalité qui nous est signifiée ainsi ?
La voici. Dieu, lui que l'homme ne peut pas voir, lui dont le visage demeure caché et échappe au regard de l'homme, Dieu se livre vraiment lui-même dans cette figure muette d'un enfant qui nous est livré. Nous pouvons alors espérer que, nous aussi, avec cet enfant, nous sommes en train de naître. Ce que la mémoire de la naissance du fils de David nous permet de mesurer depuis un an, c'est notre propre naissance et notre propre engendrement. Non pas retourner à cet instant originel, non pas résorber notre propre vie dans la sécurité maternelle, chimère et faiblesse, fuite du réel. Mais pouvoir considérer notre existence dans sa réalité, comme l'engendrement que Dieu fait de notre vie par la puissance de l'Esprit Saint.

Nous sommes donc confrontés à deux regards sur notre existence pour savoir ce qui s'est passé depuis un an.
Tant de vies gaspillées, de temps perdu, d'horreurs accumulées dont personne ne peut faire la somme, tant de bonté et d'amour dispensés en vain.
Tant d'irréparable et d'incompréhensible pour nous.
Tant de vies qui coulent vers la mort...
Mais dans le secret où nous sommes introduits par cet Évangile, dans ce moment où aucune parole humaine n'est prononcée si ce n'est les paroles des envoyés de Dieu, les anges, il nous est donné de voir que ce temps-ci a été, a été vraiment le temps où Dieu nous a fait naître. Comme il fait naître sa Parole dans la chair.
Nous sommes confrontés au Fils qui nous est donné, à la Parole faite chair, à cette vie livrée dans une mangeoire, à ce mystère de Dieu qui devient aussi fragile et énigmatique qu'est le petit Enfant, à ce mystère incompréhensible qui se fait reconnaître dans cet événement insignifiant - insignifiant sauf pour ceux qui écoutent la Parole et qui la gardent dans leur cœur, sauf pour ceux qui savent que Dieu appelle, choisit et aime, sauf pour ceux qui croient que Dieu pardonne et veut sauver tous les hommes ...
Voici que cette Parole muette nous est donnée comme une fragilité et en même temps comme une espérance. C'est notre propre naissance dans l'Esprit qui nous est signifiée ainsi. Et que nous sommes, ainsi que le dit Paul, un corps pour cette Parole, un corps pour le Christ, une chair pour cet Esprit.
Que s'est-il passé depuis un an ? Nous avons été saisis par le Christ qui a fait de notre chair pécheresse sa chair transfigurée. Nous pouvons en témoigner : en dépit d'une époque dont nous avons peut-être honte, en dépit d'une vie qui ne nous rend pas fiers, en dépit de servitudes ou de contraintes qui nous semblent impossibles à faire bouger, cependant, là-même, une Parole puissante jaillie dans la nuit nous a donné de vivre de sa joie. Cela, nous devons l'attester.
Accueillons sans remords cette joie. Notre joie.
Nous ne l'opposons pas à la tristesse des autres ni même à la nôtre. Nous acceptons le don que Dieu fait de lui-même dans la fragilité de cet enfant. Nous acceptons de le recevoir comme tout à l'heure nous recevrons le corps eucharistique, livré pour être mangé, corps fragile dans la mangeoire. Parole muette qui doit nous faire parler. Parole vivante qui vient nous purifier, et qui fait de nous un peuple saint, ardent à faire le bien, à rendre grâce et à bénir.

Cette espérance soutient le choc de toute contradiction. Mais il peut nous être difficile d'y entrer parce qu'il y a en nous trop d'obstacles, trop de refus ou d'incompréhension, trop d'objections multiples, trop d'impossibilités à oser croire à un tel don.
Il faut nous souvenir alors que le silence de cette nuit est un silence favorable. Car le silence auquel nous sommes conviés est le silence humble et secret de l'Église, un silence qui n'a pas grand-chose à voir avec le tumulte qui traverse nos rues et le bruit qui emplit nos fêtes. Ce silence est celui de ces hommes pauvres, de ceux qui ont cru et reçu cet Enfant, le silence de Marie, de Joseph, fils de David, des bergers convoqués, de ceux qui se trouvent là, de ceux qui se contentent d'accueillir et de recevoir. Ce silence est celui de l'Enfant lui-même...
Ce silence est propice, favorable, bénéfique. Car il ne nous est rien demandé de dire, même au fond de nous-mêmes. Il nous est permis de nous taire et d'espérer que dans le silence de l'homme et le silence de Dieu, le pardon jaillit cette nuit. La paix, c'est cela. C'est une bénédiction de Dieu qui vient jusqu'à nous, qui déborde l'homme de toutes parts et devant laquelle l'homme ne peut rien dire. Dans cette absence de notre parole, alors, vraiment, humblement, nous pouvons rendre grâce pour la Parole faite chair, encore muette.


Homélie du jour de Noël, Sainte Jeanne de Chantal, 25 décembre 1976.
CROIRE
Ce dont nous avons besoin, c'est de sécurité. Si cette fête de Noël porte en elle-même une nostalgie et tant de tendresse, tant de sentiments qui nous émeuvent, c'est qu'elle nous remet devant les yeux la figure de l'enfance la plus fragile. En elle, nous voyons tout à la fois la beauté, l'innocence, la faiblesse de l'existence, la protection qu'elle réclame et l'amour qu'elle demande de nous tous.
En vérité, nous nous identifions à cette enfance et c'est sur nous-mêmes que nous nous apitoyons quand une telle figure de l'innocence nous est présentée. Comme si, secrètement, nous était rendue la sécurité de l'enfant enveloppé par l'amour du père et de la mère. Comme si nous pouvions nous donner un instant l'illusion d'être à nouveau des petits enfants dans la sécurité de l'amour originel.
Et si nous trouvons souvent que le monde est dur, c'est parce qu'il y a un trop grand contraste entre cette nostalgie qui nous habite et la réalité. Nous voudrions bien que le monde soit comme l'amour d'une mère pour un petit bébé. Nous voudrions bien être assurés que Dieu nous entoure, ainsi que le dit l'Écriture, comme un nourrisson est porté par ses parents. Voilà ce que nous voudrions.
Et nous nous étonnons que le monde ne soit pas cela. Et si une petite larme vient au jour de Noël, c'est d'avoir rêvé, l'espace d'une nuit ou d'une heure, que cela pourrait être ainsi. Alors qu'en fait le monde demeure dur, impitoyable, et que nous ne sommes plus des bébés. Et même les bébés cessent un jour de l'être, car, dans la vie, il faut bien un jour grandir ...
Devenir un grand ou une grande, cela veut dire accepter sa solitude, accepter que le monde ne soit pas bien fait et que nos rêves ne soient pas le réel de chaque jour. Et malgré cela vivre, vivre bien, vivre en sachant pour quoi l'on vit.

Mais est-ce bien un tel rêve enfantin qui nous est proposé par l'image de cet Enfant livré aux hommes ?
Est-ce d'un rêve enfantin et d'une sécurité illusoire que Jean nous parle dans cet Évangile que nous venons d'entendre ?
Dire qu'en cet Enfant nous reconnaissons la Parole de Dieu qui vient habiter parmi nous, est-ce reconnaître en lui un instant de rêve et de fragilité ou est-ce, au contraire, être heurtés, affrontés à ce qui est le plus proprement incroyable : Dieu, que personne n'a jamais vu ?
Dieu dont nous devons accepter qu'il nous soit inconnaissable, dont nous ne pouvons rien dire qui soit digne de ce qu'il est. Au sujet duquel l'homme qui dit : « Je n'arrive pas à me faire une idée de Dieu, je n'arrive pas à en être sûr comme je suis sûr d'un théorème mathématique ou d'une vérité prouvée », dit vrai. Parce que Dieu, ce n'est pas le résultat d'une conviction intime et forte. Dieu ne se vérifie pas tous les matins comme on regarde sa montre ou comme on tourne le bouton de sa radio.
Dieu n'est pas là quand on le siffle, Dieu ne se voit pas comme un bout de bois sculpté dans une église ou la photo de son grand-père sur la cheminée. Dieu, nous ne savons pas qui il est. Si nous le savions, il ne serait pas Dieu.
Car Dieu est plus grand que nous et plus grand que tout ce que nous pouvons concevoir, et nous ne pouvons parler de son existence comme de celle d'un être de ce monde. Dieu est comme un gouffre et un abîme au-delà de nous-mêmes. Et celui qui veut regarder ce mystère de Dieu frôle parfois des abîmes où l'incroyance et la foi, le doute le plus profond et la foi la plus livrée se côtoient et oscillent de l'un à l'autre.
Et cette épreuve d'être devant un gouffre où l'immensité de Dieu nous apparaît comme fascinante et inconcevable, ce n'est pas l'athéisme de celui qui refuse, de celui qui s'enferme, de celui qui prend pour Dieu sa propre force - celui-là est idolâtre et athée.
Mais l'homme qui, devant le mystère de Dieu, s'effraie et est dérouté, c'est peut-être lui qui commence à croire. L'homme qui, devant le mystère de Dieu, immense, ne sait pas comment penser, recule, tremble peut-être et n'ose pas regarder de ses yeux, concevoir dans son propre cœur que l'Inconcevable puisse s'intéresser à lui et l'aimer, cet homme, peut-être, fait les premiers pas du croyant que l'Esprit de Dieu attire et pousse.

Or, celui qui est plus grand que nous, plus grand que toutes nos négations, plus grand que nos doutes, plus grand que nos espérances, plus grand que nos cris et nos blasphèmes, plus grand que toute idée que nous pouvons nous en faire, celui à qui nous pourrions reprocher d'exister parce que nos existences, après tout, ne nous apparaissent pas toujours comme un cadeau ni comme un beau cadeau, celui à qui nous pourrions dire : « Tu es loin et tu nous laisses seuls. Que fais-tu de l'homme que tu as créé ? », celui-là, Dieu, se livre à nous en prenant sur lui notre propre fragilité. Dieu se livre en devenant nous-mêmes. Mystère et don incompréhensible qui nous est accordé dans le secret, à nous les disciples du Christ.
Dire que Dieu devient accessible dans le mystère d'un petit enfant, c'est dire que Dieu devient combien plus invisible, combien plus incroyable, combien plus inconcevable. Car, vous qui avez tenu un petit bébé dans vos bras, vous savez que ce n'est encore presque rien. Dire que ce petit bébé - et on ne peut concevoir Jésus comme bébé que pareil à tout autre bébé dans le monde -, oser croire que Dieu lui-même se livre dans cette figure humaine, dans cette existence fragile, c'est presque moins croyable, moins visible que toute autre idée de Dieu.
C'est au moment même où Dieu se donne à nous qu'il nous paraît encore plus incompréhensible qu'un tel don nous soit fait. C'est quand l'amour nous atteint que l'amour devient inconcevable. C'est quand il se fait proche, que nous aurions envie de reculer en disant : « Ce n'est pas vrai. »
Cela veut peut-être dire que nous ne pouvons approcher un tel mystère qui déroute notre esprit et bouleverse notre existence, qu'à condition d'être nous-mêmes changés. Si Dieu se livre ainsi entre nos mains, tel un enfant passif entre les bras de ses parents - et cette phrase n'est pas blasphématoire-, cela veut dire que Dieu, l'Inconcevable, non seulement est pour nous comme un vis-à-vis, mais que Celui qui est au-dessus de nous se livre à nous dans la figure du frère. Et notre frère, nous ne pouvons le découvrir qu'en devenant, nous, son frère. Nous ne découvrons que quelqu'un nous aime que lorsque nous consentons à l'aimer. Nous ne pouvons reconnaître le mystère de Dieu qui se cache dans cet Enfant livré que si nous, nous acceptons de nous livrer à lui.
Nous sommes ici devant la question la plus fondamentale de notre vie, devant le secret le plus difficile et le plus simple, la joie la plus grande et la plus profonde, mais qui demeure comme fragile, cachée au centre de notre existence et qui, sans cesse, nous appelle à naître et à nous ouvrir à lui.
Ce n'est donc pas l'instant de rêve où nous redevenons comme un bébé, mais c'est au contraire l'instant le plus profond et le plus réel de toute vie.
De même que l'Enfant naît de Marie, de même nous aussi il nous faut naître d'En-Haut, être mis au monde par l'amour de Dieu, nous recevoir de lui et le recevoir, lui. Être comme engendrés, reçus et nés de la puissance d'En-Haut.
« Le Verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son Nom, il leur a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ils ne sont pas nés de la chair ni du sang, ni d'une volonté charnelle, ni d'une volonté d'homme, ils sont nés de Dieu. Et le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, la gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique plein de grâce et de vérité. »


Homélie de la veillée de Noël, Sainte Jeanne de Chantal, 24 décembre 1977.
SIGNE
En cet instant, nous voudrions que le monde entier s'accorde avec nous pour reconnaître la grandeur de l'événement qui nous rassemble.
À certains moments, nous avons eu l'illusion que c'était chose faite. Il y a eu des époques - peut-être privilégiées, pensons-nous après coup ou de loin - où une assemblée de chrétiens pouvait dans la nuit de Noël s'imaginer en toute sérénité que le monde entier était à son unisson. Mais aujourd'hui, en dépit de la communion chaleureuse de notre assemblée si nombreuse, en dépit de notre bonne volonté, disponible un instant en cette nuit, nous savons bien que confesser le Christ comme le Messie, le Sauveur, le fils de David qui accomplit la Promesse, c'est s'exposer avec lui, même dans nos pays de tradition chrétienne et peut -être surtout en ce temps et en nos pays, à une épreuve. Épreuve de la dérision et de la moquerie. Ou, plus éprouvante encore, épreuve de la méconnaissance et de l'ignorance. Comment donc reconnaître avec foi dans la Nativité l'événement central de l'histoire du monde, qui apporte la paix et la plénitude de la vie de Dieu ? Comment ensemble le reconnaître, aller au-devant de lui, nous soumettre à sa lumière, accepter que nos vies soient remises en cause, si cet événement central est sujet à caution au point d'être soumis à dérision ou à négation ?

Mais peut-être avons-nous commis une première erreur : nous estimions que ce serait partager une opinion amplement reconnue et admise de tous que de donner notre foi à cet enfant. L'évangile que je viens de lire nous décrit d'une manière bien différente la situation promise à l'Église. Tandis que se déploie la puissance de Rome, tandis que la volonté de César Auguste mobilise toute la terre pour la recenser, tandis que se déroule cette histoire universelle et sa logique impériale, c'est une autre histoire, secrète et inconnue des foules, qui est dévoilée à un petit nombre. Car l'empereur Auguste, à ce moment-là, ne connaîtra pas qu'un Sauveur, le Messie Seigneur, est né en Israël. Le signe en est donné alors à ces seuls bergers. Ils sont appelés à en devenir les témoins. Ils sont la préfiguration anonyme de ce qui sera l'Église. Et le signe qui leur est donné, c'est un enfant dans la mangeoire ; le signe le plus inexplicable et le moins spectaculaire ; un signe qui cache beaucoup plus qu'il ne montre.
Ce texte marque très fortement l'attitude à laquelle sont appelés ceux qui accueillent cette annonce : ils doivent s'enfoncer dans le secret et dans la nuit du monde pour accueillir une lumière de Dieu, débordante, confondante. Ils ne peuvent l'accueillir qu'en acceptant de croire au signe que Dieu leur accorde.
Alors que se déroule l'implacable logique des empires et des siècles, ils acceptent, dans le secret de la nuit de Judée, d'aller voir le signe infime que Dieu donne : le nouveau-né dans la mangeoire.
Le groupe des croyants est appelé en ce monde et sa nuit à porter et recevoir dans un acte de foi la puissance d'une lumière qui vient de Dieu. Et cet enfant qui leur est remis comme signe, signe d'une autre naissance, enfant d'une autre nativité, don de Dieu surgi dans la faiblesse de l'homme et l'impuissance de l'homme, ce don, ils doivent l'accueillir comme une grâce, une délivrance dont ils ne voient pas l'accomplissement. Ils sont eux-mêmes pris dans ce secret qui leur est confié. Cette nativité qui est un accomplissement n'est encore qu'un commencement.
D'emblée, ils vont être obligés d'accueillir ce salut comme un risque. Nous savons bien que cet enfant donné comme Sauveur sera un enfant perdu pour sauver les perdus. Nous savons bien que celui que nous reconnaissons comme le Prince de la paix sera foudroyé par la guerre et le glaive. Nous savons bien que celui qui est la source du pardon sera soumis à l'épreuve de la haine et du reniement et de la trahison. Et nous ne pouvons pas, au moment où nous accueillons la nativité du Christ, oublier pour un instant la suite de l'histoire.

Et pourtant ce signe de l'Enfant nous est donné à nous aussi. Nous sommes appelés nous aussi à le reconnaître, dans le silence de l'histoire, au milieu des contradictions dans lesquelles les hommes sont enfermés. Nous devons nous aussi, maintenant, aller reconnaître le seul signe qui nous soit accessible, l'Enfant livré dans la mangeoire.
L'Enfant livré dans la mangeoire, c'est aujourd'hui aussi le corps que l'Esprit donne au Christ, c'est le corps en train de naître dans l'humiliation, ce corps qui est son Église. L'Enfant dans la mangeoire, c'est aujourd'hui ce corps que nous devenons et qu'il nous donne de devenir. L'Enfant dans la mangeoire, c'est aujourd'hui la naissance d'un corps livré à qui la puissance de l'Esprit Saint veut associer des frères pour qu'ils soient, eux aussi en ce monde, corps livrés de l'amour de Dieu. Et par conséquent, la seule manière d'avoir accès à ce mystère, au signe de l'Enfant dans la mangeoire, c'est d'accepter d'y être inclus, d'y être incorporé.
Nous voici donc amenés au seuil, mes frères, où nous n'avons plus besoin d'un public qui nous approuve ; où il importe peu de nous interroger sur le visage bafoué, infidèle ou glorieux que peut présenter l'Église du Christ en ce temps-ci ; où il importe peu de savoir s'il y aura en ce monde des millions d'hommes qui vont, en cette nuit, être d'accord avec nous ou si les croyants, peu nombreux, auront du mal à se reconnaître. Il importe peu de savoir quelle unanimité rassemble ou quelles contradictions traversent en ce moment notre monde au sujet du Christ. Mais il importe de savoir si, en ce moment et pour nous, nous qui sommes ici, nous acceptons d'être ceux qui accueillent la venue en eux de celui qui se livre pour être donné. Il importe que nous reconnaissions Dieu qui nous fait grâce. Il importe qu'à notre tour, participant de l'existence de l'Enfant qui nous est né, du Fils qui nous est donné, nous aussi nous soyons livrés, donnés, offerts dans la grâce et la puissance de Dieu pour le salut des hommes. De la sorte, la maternité de Marie s'accomplit dans la maternité de l'Église.
C'est donc le mystère d'une nativité qui est un événement, notre propre nativité dans la nativité du Christ. Ni le Christ ni l'Église ne se dévoilent dans ces spectacles fournis par la vanité et la sottise, mais dans la réalité secrète et humble où notre propre faiblesse et notre propre péché sont découverts et pardonnés.
L'événement de la nativité n'est pas placé sous nos yeux comme une image ou fixé dans nos esprits comme une nostalgie. Il apparaît dans nos existences comme une puissance de vie. C'est Dieu qui nous fait surgir, naître et vivre d'une vie inespérée, la vie de ceux qui savent que Dieu aime, la vie de ceux que Dieu appelle à porter ainsi, en dépit de leurs péchés, la réalité éblouissante de l'amour dont il nous aime, à être dans les ténèbres la lumière du monde.
Nous voudrions bien en cette nuit que les promesses d'Isaïe que nous avons lues puissent devenir tangibles et réelles. Nous savons bien que des hommes religieux et croyants, croyant en la Parole de Dieu, dans quelques heures tenteront peut-être, au nom des paroles mêmes que nous avons lues, une réconciliation. Nous savons que mille signes obscurs traversent notre histoire, tantôt signes d'espérance, tantôt signes de confusion et de honte.
Mais tout cela n'est pas ce vers quoi nous devons diriger notre regard. Tout cela ne relève pas de notre mission.
Notre mission grâce à laquelle Dieu peut accomplir son œuvre, c'est de reconnaître le signe qui nous est donné et de l'accueillir dans la paix pour que la paix soit donnée.


Homélie du jour de Noël, Sainte Jeanne de Chantal, 25 décembre 1977.
LUMIÈRE
Saint Jean ne nous entraîne-t-il pas en un point où il est impossible à l'homme de se placer ? Pour nous annoncer la Bonne Nouvelle, il écrit à nouveau la première page de la Bible, le récit de la création du monde et nous montre toutes choses du point de vue de Dieu, inaccessible à l'homme.
Quel homme pourrait concevoir ce qu'est ce « commencement où était le Verbe », la Parole de Dieu ? Comment dire : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu » sans nous placer avant le commencement et en dehors de ce Verbe pour décrire le monde et Dieu et son amour et sa plénitude ? Dieu serait-il devant nos yeux, tel un être de ce monde qui tombe sous notre regard et dont nous pourrions décrire et la genèse et l'aboutissement ?
C'est bien ainsi pourtant que, le plus souvent, nous tentons de trouver dans ces paroles une explication du monde. Nous voudrions tenir en nos mains la vérité qui nous est donnée aujourd'hui. Puisqu'elle se dit vérité universelle, « lumière pour tout homme venant en ce monde », grâce, paix, réconciliation pour tout homme venant en ce monde, chaque homme doit pouvoir s'en emparer. Nous voudrions posséder cette vérité comme l'homme possède un outil dont il maîtrise le mécanisme. Nous voudrions avoir Dieu à notre main depuis le commencement.
Or, nous savons bien que c'est impossible. Ce commencement nous est inaccessible. Dieu nous échappe. C'est ce même évangéliste qui nous le dit lui-même en achevant sa contemplation par la phrase suivante : « Dieu, personne ne l'a jamais vu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, c'est lui qui a conduit à le connaître. »

Saint Jean ne nous livre donc pas une histoire de Dieu et du monde qu'il nous suffirait de comprendre pour nous en emparer. Il ne démonte pas devant nous la mécanique du monde. Dieu n'est pas là, dépecé, entre nos mains. La grâce et la vérité données par Jésus-Christ ne sont pas accessibles de cette façon. Comment nous sont-elles données, cette grâce et cette vérité ? Comment entendre cette parole prononcée par un croyant qui médite sur l'origine de toutes choses ?
Il nous le dit lui-même. S'il peut ainsi remonter à cette origine des origines, à ce surplomb où l'évangéliste semble se placer comme au-dessus de Dieu, c'est qu'en réalité, saint Jean, disciple de Jésus, a d'abord accepté de reconnaître que Dieu s'était placé au-dessous de l'homme. Il a suivi jusqu'à la croix Jésus, Verbe éternel de Dieu fait chair, que Jean-Baptiste lui a désigné en le nommant l'agneau de Dieu, Celui dont parle le prophète Isaïe : « Or il portait nos maladies, il était chargé du fardeau de nos douleurs... Il était écrasé à cause de nos fautes » (Isaïe 53, 4-5). Le Verbe de Dieu, le Fils de Dieu a pris sur lui le poids de la chair de l'homme, le poids du péché de l'homme, le poids de tous les hommes pour les arracher de leur abîme. Dieu lui-même se livre, non pas comme un spectacle projeté à notre horizon, mais comme un amour inimaginable pour nous, qui vient nous saisir là où nous n'irions jamais chercher Dieu.
Car il y a un endroit d'où l'homme veut exclure Dieu. Cet endroit, c'est celui de la mort, celui du blasphème, celui de la honte, celui du mépris, celui du péché. Cet endroit nous est familier. De cet endroit Dieu nous semble absent. Et, de là, nous ne cessons de lui lancer nos défis : « Dieu ne peut pas exister ici. S'il tolère l'horreur du mal, c'est qu'il n'est pas tout-puissant. Si Dieu est amour, pourquoi tant de haine en ce monde ? Dieu ne peut-il pas la supprimer ? » Le lieu du mépris de l'homme, le lieu de la souffrance de l'homme, le lieu de la défaite de l'homme, c'est le lieu où nous nous installons pour dénier Dieu, pour défier Dieu en le niant. Quand le Verbe se fait chair et vient dans le monde, il se met sous le poids de cette objection de l'homme, objection mortelle puisqu'elle fera mourir le Verbe fait chair, puisqu'elle est ces ténèbres « dans lesquelles s'enfonce la lumière ». Ténèbres qui ne l'ont pas « comprises ».
Car la Lumière qui est la Vie et la plénitude de l'amour de Dieu se manifeste en ce monde au point précis du refus de l'homme, de son blasphème, de son désespoir, comme une naissance. Douloureuse naissance. Contradictoire naissance, remplie de toutes les espérances et de tous les rêves, mais marquée déjà de toutes les cruautés. « Il est venu chez les siens et les siens ne l'ont pas reçu. » Les siens, nous en sommes. Cela nous est dit non pas pour nous accabler et nous culpabiliser, mais pour que de notre refus même sorte l'épreuve de la lumière et de la vie.

Et si la lumière et la vie sont données à l'homme sous la forme d'une naissance, c'est celle de la naissance en ce monde de la vie de Dieu offerte aux hommes, et c'est aussi celle de notre propre naissance. « À tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ils ne sont pas nés de la chair et du sang, ni d'une volonté charnelle, ni d'une volonté d'homme : ils sont nés de Dieu. »
C'est donc en remontant à l'origine de notre propre naissance qu'il nous est donné de pouvoir atteindre, comme une grâce, cette naissance de la Lumière et, dans ce don qui nous est ainsi fait du Fils, de pouvoir découvrir en lui ce point de vue inaccessible qui est celui même de l'amour de Dieu.
Nous ne pouvons pas nous placer au-dessus de Dieu pour le contempler ; nous ne pouvons que naître de lui, par grâce, pour recevoir du Fils la révélation de son Père.
Nous ne pouvons pas communiquer Dieu aux hommes comme un objet marchand, comme une vérité soumise à l'homme et à ses transactions ; nous ne pouvons que témoigner de notre propre enfantement où se manifeste la puissance de l'Esprit Saint, et reconnaître en ce monde la puissance de Dieu notre Père, qui fait surgir d'autres fils à l'amour en nous donnant son Fils unique.
Nous ne pouvons que reconnaître comme la grâce et la vérité celui qui nous est donné en ce jour, le Verbe de Dieu fait chair, Jésus-Christ. Et, dans le Christ, nous pouvons contempler la création tout entière, souveraine initiative de Dieu où se dévoile la plénitude donnée dans le Commencement.
Nous sommes donc, disciples de Jésus, appelés à être sans cesse en ce monde, témoins de l'origine et prophètes de l'achèvement. Sans cesse nous devons accueillir, recevoir la Lumière. Elle n'est pas donnée pour n'être, en ce monde, que ce qui souligne les ténèbres. Elle éclaire bien plus qu'un signe qui n'est perçu qu'au moment même où il semble être récusé.
C'est pourquoi nous n'aurons pas en ce temps-ci la satisfaction d'avoir raison. Il nous suffit de recevoir la grâce du pardon et de la vie et de porter comme un témoignage ce qui nous est donné comme une grâce.

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