Homélie prononcée le 28 décembre 1977, lors de la fête des Saints Innocents, à Saint Jeanne de Chantal
INNOCENCE
Les mages cherchent le roi des juifs. Dire que Jésus est roi, c'est susciter un conflit total, mortel, impitoyable avec un autre roi, Hérode. Un conflit sans pitié, sanglant.
Cette histoire est déconcertante. Hérode se présente comme roi du peuple consacré à Dieu, roi héritier de David. Il est celui qui reconstruit le Temple. Et c'est un usurpateur, c'est un païen, c'est un Iduméen. Il prétend récupérer les prophéties : « Dites-moi donc... Allez m'expliquer où il est né et ce que disent les Écritures pour que moi aussi j'aille l'adorer. » Et il ment. Il est hypocrite et c'est un tueur. Car son pouvoir usurpé sur le peuple de Dieu, il le maintient par le massacre et par le sang. Au regard de la chronique historique, ce massacre des Innocents n'est qu'une vétille.
Hérode était un personnage barbare et sanguinaire.
Le meurtre de quelques petits enfants à Bethléem n'est rien à côté des meurtres dont il a parsemé sa vie.
Mais l'évangéliste ne nous fait pas une biographie d'Hérode. Il nous présente, en une fresque très contrastée, deux règnes : le règne d'Hérode qui symbolise tous les règnes de ce monde, oui, tous les règnes de ce monde. Et le règne du Christ qui est livré dans l'innocence d'un Enfant.
Nous devons nous arrêter sur ce point, méditer sur la nature du conflit, réfléchir aux pouvoirs qui se heurtent et se combattent, pour découvrir quel royaume ils se disputent et à quel roi nous appartenons.
Que se passe-t-il quand apparaît le Berger promis, celui qui doit accomplir la promesse ? Dès le moment où seulement l'annonce est faite que Dieu vient parmi nous comme un roi pacifique, dès qu'apparaît cet Innocent qui est la promesse de Dieu, dès qu'apparaît la certitude, même encore obscure et cachée, même voilée dans le secret, que Dieu va accomplir sa Parole, que son règne va venir sur cette terre et, par conséquent, que la justice et le droit, la paix et la vérité, l'amour et le pardon vont exister en ce monde, la simple annonce qui en est faite par des hommes inconnus, eux-mêmes incertains de ce qu'ils cherchent, la simple annonce d'une telle possibilité en un petit Enfant impuissant déchaîne les forces de mort.
Car s'il est vrai que la Vérité surgit en ce monde, c'est une menace mortelle pour le mensonge. Et s'il est vrai que surgit en ce monde le pardon, alors les royaumes de ce monde sont obligés de dévoiler ce qu'ils sont : des assassins et des menteurs. Je dis bien assassins. J'exagère ? Souvenez-vous de cette phrase de saint Jean : « Tout homme qui hait son frère est un homicide. » Vous m'entendez ? C'est dans la première épître de saint Jean. De même que tout homme qui ne reconnaît pas son propre péché et qui ne reconnaît pas le pardon dont Dieu l'enveloppe est un menteur ...
Quand apparaît donc ce roi véritable, la réalité des règnes de ce monde apparaît dans sa cruauté nue, meurtrière, mensongère, diabolique. Car le Diable, c'est cela. Et les règnes de ce monde se défendent immédiatement en tuant. Jésus est un rescapé.
Rescapé temporaire, il appartient au groupe des Innocents massacrés par Hérode ; ce n'est que partie remise. Et l'écriteau « Roi des juifs » se trouvera au rendez-vous de la croix, écrit et cloué sur l'ordre du païen Pilate. Ce sera ce même Innocent qui prophétisera l'avènement du règne. Par son innocence même, il ouvrira l'accès de ce royaume à tous les hommes dans la plénitude de l'amour donné par Dieu.
Ces hommes inconnus, ces païens - ces mages - qui viennent pour adorer le roi des juifs représentent tous les païens qui, par la grâce de Dieu, ont droit « au même héritage » qu'Israël, entrent dans la même grâce - pour reprendre les expressions de saint Paul.
Ce conflit, dans lequel est jetée l'innocence venue de Dieu, sans cesse bafouée, sans cesse pourchassée, sans cesse démentie par les faits, c'est précisément le combat dans lequel nous sommes plongés, nous, en ce temps-ci. Ce n'est pas là avoir une vision pessimiste des choses. C'est, au contraire, une vision réaliste et sereine. Car le règne du Christ, ce n'est pas que l'Enfant-Jésus, un jour, succède à Hérode, comme Hérode le craint et comme nous, nous le voudrions bien.
Mais c'est que dans ce temps-ci, qui est le temps d'Hérode, il y ait la présence, parmi les massacrés, de l'Innocence sainte, filiale, divine, qui justifie le monde.
Nous n'avons pas à choisir ce rôle. Nous n'avons pas à dire théâtralement : « Nous allons être les innocents. » Les innocents de Bethléem n'ont rien choisi. Mais par cet Innocent qu'est Jésus, leur meurtre absurde devient une source de paix et de pardon.
Nous avons, nous en ce temps-ci, temps de la cruauté, à montrer, ne faisant qu'un avec le Christ, fût-ce au prix de notre vie, quel amour est donné aux hommes, avec quelle générosité Dieu ouvre toutes les prisons des hommes.
Nous avons à montrer que la mort est vaincue - la mort, c'est le pouvoir d'Hérode. Nous nous opposons à lui, non pas avec un courage stoïque, mais avec le tremblement de ceux qui, appelés à mourir avec le Christ, reçoivent le don de sa vie.
Homélie de la veillée de Noël, Sainte Jeanne de Chantal, 24 décembre 1979.
« Croire en la puissance de l'Amour quand tout semble la nier »
En cette nuit de Bethléem, tous les peuples gisaient dans l'ombre de la mort. La grande lumière, qui éclate en cette nuit, n'est visible et n'est accueillie que par quelques regards innocents et purs. Ils en deviendront les témoins que Dieu depuis le commencement a préparés et appelés : Marie. les bergers et les mages. Ces prophètes choisis par Dieu voient la lumière, parce qu'ils croient en la Parole de Dieu.
En effet. le signe donné à leur foi. c'est un petit enfant emmailloté et couché dans la mangeoire. Le signe. de lui-même, ne dit rien. C'est Dieu qui parie. Il se fait entendre au cœur des croyants. Dans ce signe caché, ceux-ci accueillent le secret de Dieu : lui qui nous aime et qui aime tous les hommes vient tenir Parole. donner Parole. Lui qui nous aime et qui aime tous les hommes fait venir Je moment où commence te règne de l'amour. Tel est le secret dévoilé à ceux qui acceptent de se fier à la puissance de la Parole de Dieu, à. ceux qui acceptent de croire à la Bonne Nouvelle.
Ce secret est une force, qui désormais bouleverse et transfigure le monde. il vient selon une logique qui n'est pas celle de l'homme. Et son chemin est déconcertant. Ce secret va se heurter et se blesser en chacun de nous à tout ce qui refuse l'amour. Et pour se frayer un chemin. il doit ouvrir la porte des cœurs. Tel est Je secret que personne ne peut surprendre que nul ne peut voler. Il est enfoui dans le silence et la mémoire croyante de Marie, il est confié à la foi des bergers et des mages. Secret dont aucun pouvoir au monde ne pourra s'emparer. secret confié par Dieu à ceux qu'il appelle à partager la foi. l'amour et l'espérance donnés à son peuple.
Oui, en effet, ce secret traverse l'histoire, notre histoire. Aujourd'hui dans ce moment même, l'Église reçoit de Dieu, dans la foi, le don de sa Parole, le Sacrement de la chair du Christ, le dévoilement de sa puissance et de son amour. Mais l'Église reçoit ce don comme un secret. Secret presque insupportable qui nous bouleverse et parfois fait trébucher notre foi. Comment croire, en effet, que l'amour vient dans ce monde. que Dieu nous donne l'espérance qui ne déçoit pas. alors que la mort et le refus de l'amour semblent sans cesse triompher ?
Comment pouvons-nous accueillir. sans être nous-mêmes mensongers ou traîtres, l'annonce de l'Enfant qui apporte la paix, alors que, en nous et autour de nous, tant de choses semblent démentir une telle annonce ?
Comment pourrions-nous nous réjouir de ce secret confié alors que notre joie semble insulter à tant de douleurs !
Comment pourrions-nous goûter la paix. alors que, nous le savons. très loin ou très près de nous. règnent la désolation et le désespoir ?
Eh bien ! mes frères, il nous faut, cette nuit, pour être véridiques, accueillir. cette Parole dans la même solitude qui fut celle de la Vierge Marie quand elle accueillit, cette nuit-là, la joie secrète donnée au monde entier.
Croire à la puissance de l'amour alors que tout semble la nier, c'est à cela que Dieu nous appelle. Par notre foi, il veut soulever le poids de la mort qui semble s'abattre sur le monde et manifester la puissance de sa vie. Par la foi de l'Église. il veut qu'en ce monde peuplé d'idoles se déploie la puissance de sa Parole. Par la foi qu'il nous donne. il veut au milieu d'un univers sans pitié manifester la puissance de sa miséricorde, lui qui nous pardonne.
Ainsi nous devenons les porteurs de l'espérance. Nous savons que ce monde n'est pas perdu. Nous savons que la vie est un don de Dieu. Nous savons, parce que Dieu nous le dit, que la mort n'est pas le dernier mot de toutes choses. Nous savons que le pardon de Dieu est plus fort que tous les refus des hommes. Tout cela. nous le savons comme un secret lourd à porter, le secret de l'espérance. Dieu nous donne la force de le faire jusqu'au bout des temps. Telle est la victoire de notre foi.
Ainsi dans l'obscurité de ces temps, nous attestons la présence de la lumière à venir dont déjà nos yeux. en secret. sont touchés.
Nous attestons que cet amour peut et veut sauver tout homme. Et que le scandale du mal est pris dans la bonté de Dieu, dans les larmes que versera la Mère de Dieu et dans l'offrande de l'Enfant.
Oui, mes frères, nous avons le droit et le devoir de nous réjouir ce soir. si, pour nous, c'est la joie de l'amour et d'un amour qui coûte. Carcel amour vient de Dieu. Il nous mène à Dieu. Il fait de nous, en dépit de nous-mêmes, peut-être, et de nos faiblesses, le signe de ce que Dieu veut faire pour tous les hommes.
Notre joie nous est donnée pour être partagée. Notre joie, c'est le pardon de Dieu et l'espérance du monde. Que cette joie sache se faire, ce soir, par la prière, pleine de pudeur.
de délicatesse, de discrétion. Que cette joie sache, ce soir, porter en elle-même la compassion. Qu'elle sache, ce soir, se faire aussi prière. Devant tout ce qui nous laisse impuissants et démunis, qu'elle soit, ce soir, un cri vers Dieu pour qu'il enlève des yeux des hommes les larmes et qu'il fasse éclater en nous et en tous, la joie qu'il nous destine.
Extrait de l'homélie du Père Lustiger du 13 avril 1980
(...) Un homme qui voudrait avoir la foi par sa propre force sans s'arrêter au présent de Dieu, démontrerait par là qu'il n'est possédé que par une opinion idéologique on n'importe quelle opinion de la rue. Ce ne serait là que l'apparence de la foi.
Le propre de la foi, c'est un acte de puissance du Père qui nous donne son Fils, c'est l'Esprit Saint qui vit en nous et qui ouvre nos cœurs, nous délivre du refus du péché et nous fait entrer en communion avec le Christ ressuscité.
La foi n'est pas une condition préalable pour que l'Église se constitue, la foi c'est ce que le Christ donne à son Église quand il convertit ses disciples en leur donnant l'Esprit Saint.
L'Église devient belle quand les chrétiens laids et morts se laissent saisir par le Christ splendide et vivant.
L'Église devient sœur quand les hommes pécheurs se regardent même dégoûtés les uns des autres et sont pardonnés par la forte miséricorde de Dieu.
L'Église devient vivante quand les chrétiens, toutes portes ouvertes se laissent saisir par Celui qui se moque des portes et qui vient et qui les transfigure.
L'Église devient le Christ quand les chrétiens acceptent que ce soit Lui qui dise regardez mes plaies, touchez-les, Il leur ouvre l'intelligence pour qu'ils comprennent que l'Innocent crucifié, qui est Jésus, Dieu le relève, et que du coup vous devenez ses frères, fils de Dieu et que c'est l'Esprit de Dieu qui habite en nous.
Quand les chrétiens cessent de vouloir faire de la religion une propriété de leur esprit et la mesure de la foi, ils commencent à devenir fils de Dieu, habités par la puissance de l'Esprit, l'Église est vivante et nulle part ailleurs !
La preuve de la vie de l'Église c'est le Christ ressuscité, Il est assez puissant pour changer nos cœurs de pierre en cœur de chair et le reste n'a pas d'importance ; parce qu'à ce moment là seulement, Dieu pourra se servir de nous pour faire la preuve de son amour, fusse au prix de notre propre participation à l'amour du Christ. À ce moment là seulement l'Église commence d'exister. Je vous dis cela frères, parce que c'est la Parole de Dieu sur nous et vous voyez bien que la Parole de Dieu sur l'Église est une Parole prophétique qui sans cesse va faire relever les ossements desséchés et ressusciter les morts ; c'est une Parole de pardon qui délivre du péché et qui donne la vie, c'est une Parole d'espérance que Dieu lui-marne prononce. Elle ne peut pas être prononcée de l'extérieur elle ne peut-être prononcée que de l'intérieur quand l'homme accepte de se soumettre et de soumettre la vérité de sa vie à la lumière de Dieu, à la joie de Dieu.
Je dis qu'il nous donne cette joie des disciples car c'est cela aussi qui nous est dit, c'est que quand nous acceptons d'être ainsi saisis c'est le Seigneur lui-même qui nous donne la joie, vous avez chanté tout à l'heure une invitation à la joie.
Imaginons ici, et ce n'est pas une mauvaise supposition, qu'il y ait des gens qui sont dans la tristesse pour trente six raisons, n'importe laquelle. Qu'est-ce que vous croyez qu'ils vont penser en entendant ce chant ?
Ou qu'ils ne pensent rien, ou ils disent "ils ont de la chance", ils disent "comment voulez-vous que je fasse ?" Je peux me forcer à avoir de la joie ?
Eh bien, il en est de la joie comme du reste : elle est plongée dans l'intérieur, c'est Dieu lui-même qui peut faire ce miracle de faire surgir en nous la joie de Dieu même quand il y a encore la tristesse et c'est lui qui fait de nous des frères.
C'est donc un miracle permanent du Christ qui surgit de semaine en semaine dans le rassemblement de son Église pour la transfigurer, la faire naître et pour lui donner son nom comme signe de son propre don et de son alliance, c'est où est la source de la puissance de Dieu qui veut ainsi rendre au monde le témoignage qu'il veut se rendre à travers le Christ.
Voilà peut-être une méditation que vous pouvez poursuivre, car ce ne sont pas des pensées parmi d'autres, c'est une attitude qui nous situe comme Église par rapport au Christ, par rapport à l'Esprit.
L'Église c'est une clé pour ouvrir les portes, une fois qu'on a compris cela on peut avoir toutes sortes de questions, on peut-être rempli de doute, avoir toutes sortes de faiblesses, on peut avoir même des difficultés, on peut être partagés et divisés entre soi, mais tout cela peut être ressaisi par le Seigneur lui-même et du coup nous avons une langue commune qui est cette convergence dans le Christ, cette présence de l'Esprit qui nous permet de nous exprimer les uns aux autres la vérité de l'amour qui nous est donnée.
Nous allons maintenant prier aux intentions que nous avons préparées, et d'avance je vous remercie beaucoup, pour que Dieu veuille bien trouver en nous des témoins de sa résurrection dans un monde qui a besoin de la vie que nous donne le Christ ressuscité. Qu'Il veuille bien nous saisir pour trouver en nous des hommes de foi, d'amour, d'espérance dont le monde a besoin pour croire et pour reconnaître l'amour de Dieu.
Homélie prononcée lors d'une messe de funérailles. Commentaire de l'Évangile de saint Jean (12, 24-28)
« Si le grain de blé ne meurt ... »
Nous voici, par ces quelques phrases de saint Jean, témoins de ce moment où Jésus va au-devant de sa propre mort. Il ne la subit pas comme une fatalité, ce qui est notre cas à tous, mais il la prévient par une offrande. L'Évangile nous donne cependant à voir les deux faces de ce moment : la claire et l'obscure.
La première nous propose dans la sérénité la parabole du grain de blé tombé en terre, parabole qui projette un éclairement énigmatique sur ce que Jésus est en train d'accomplir. Car si la parabole parait simple, elle masque ce que Jésus veut dire plutôt qu'elle ne le dévoile. Elle l'enveloppe de plus de mystère qu'elle n'en apporte de clarté.
La seconde face nous surprend et nous déconcerte plus encore en raison de l'idée que nous nous faisions de Jésus. Nous le voyons en ce moment, oppressé par l'angoisse de la contradiction intérieure et vivant cependant l'obéissance de l'offrande qui lui fait reconnaître l'action de Dieu manifestée en cet instant.
Ainsi donc, ces quelques phrases de l'évangéliste Jean saisissent le moment crucial, celui où la croix se profile et où le Christ l'assume par sa foi au Père qui donne la Vie. En ces quelques phrases se cache le sens de ce que nous pouvons faire ici de plus vrai et de plus modestement loyal devant le mystère de la mort qui nous frappe en ceux que nous aimons.
En effet, chrétiens ou non, nous ne pouvons échapper à l'alternative du soupçon : ou bien la mort est le chemin du néant, destin nécessaire ou absurde, consenti ou récusé ; ou bien l'homme redouble sa propre vie par un autre monde, d'autant plus illusoire et aliénant qu'il est imaginaire.
Mais la parole du Christ ne laisse aucune prise à cette alternative. Jésus parle, en effet, de l'offrande qu'il fait de sa vie. Il ne parle pas de son entrée dans le séjour de la mort, terre inconnue ou abîme du néant.
À nous, l'acte de mourir apparaît négatif, absurde, inconcevable.
L'acte de mourir nous échappe. Nous ne pouvons pas le désirer sans être fourvoyés par sa fascination. Nous ne pouvons pas tenter de le repousser sans devenir la dupe de nos illusions. Mais Jésus, lui, fait de l'acte même de mourir le lieu et le champ privilégié de la liberté de l'homme, de sa sainteté et de son amour. Comme s'il était au pouvoir de l'homme de transgresser cette limite de sa vie ; comme s'il pouvait s'emparer de cette marche infranchissable pour en faire le cœur de la liberté, le lieu où se déploie la liberté, et donc l'amour, et donc la vie.
Ainsi, Jésus offre à l'homme ce pouvoir inconcevable d'offrir sa vie et, dans sa perte, de la trouver. Jésus ajoute même la paradoxale réciproque :
« Celui qui veut s'emparer de sa vie et la saisir la perd. » La perte et le gain ne sont plus asservis à la fatalité contre laquelle l'homme ne peut rien. À l'intérieur de la vie humaine se déploie, à ce moment, la possibilité de l'amour et du choix. La liberté est alors ouverte à l'homme de savoir s'il veut ou s'il ne veut pas mourir ... Les mots ici n'ont plus le même sens.
Le centre de gravité déplacé, la réalité elle-même voit son équilibre bouleversé.
Quand Jésus dit : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits... S'aimer soi-même, c'est se perdre ; se perdre soi-même en ce monde, c'est se garder pour la vie éternelle, quand il invite ses disciples à le suivre, nous ne pouvons pas comprendre ces paroles en référence à nos idées sur la mort, à l'autre monde ou l'au-delà au sens où les hommes l'imaginent. En ce temps-ci, Jésus change, subvertit ce que nous appelons vivre et mourir. Il en fait l'espace de l'amour et de la grâce, la voie de la liberté. L'échéance fatale de la mort telle que nous la vivons prend donc un autre poids et une autre situation relativement à la vie.
Le don que le Christ fait de lui-même aux croyants, l'Esprit que le Père donne aux disciples de son Fils nous assurent de la vérité de ces paroles.
Si nous osons nous confier à cette vérité, la logique de la liberté et l'exigence de l'amour nous contraignent à réévaluer la vie. Voilà pourquoi nous pouvons vivre la mort et user de notre vie comme Jésus le fait en ce moment. Oui, la mort frappe de précarité notre vie et prononce sur toute chose une faillite sans compromis, même si nous passons notre temps à l'oublier et à nous le cacher. Mais en même temps, nous savons que ce temps-ci, que cette vie-ci est le lieu d'une richesse incomparable : la liberté ainsi offerte par Dieu dans le Christ. Cette inappréciable richesse, invisible aux yeux des hommes qui ne peuvent ni l'estimer ni la comptabiliser, ne recouvre aucune grandeur humaine, échappe à jamais à toute ambition humaine. Elle est cependant la vérité de la vie.
Même si elle est cachée, nous savons qu'elle est vivante en ce monde et qu'aux yeux du croyant, elle est visible dès ce monde. Car ce monde-ci est le monde où le grain de blé meurt et germe, meurt et grandit, meurt et produit du fruit. Ce temps-ci, temps de la mort vue hors de Dieu, est le temps de la fécondité vue par le regard de Dieu.
Comment pouvons-nous porter la charge d'une telle affirmation ?
Comment pourrions-nous contredire ceux qui nous soupçonneraient d'être dans l'illusion ? Cette Vérité ne peut pas se défendre ou se prouver avec les armes des hommes. Pour la soutenir, il nous faut écouter ce que dit Jésus : « Si quelqu'un veut me servir, qu'il me suive ; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père le fera vivre ».
Nous ne pouvons présenter qu'une seule preuve : c'est la puissance de Vie que Dieu donne quand il permet à ses disciples, aussi pauvres et médiocres soient-ils, de suivre le Maître, d'éprouver la fécondité qui vient de Lui et, traversant la négation de la mort, d'ouvrir le champ de l'espérance et de la liberté.
Ces pensées peut-être, et celles surtout que Dieu inspirera à chacun, nous aideront à surmonter la tristesse, non pas par l'indifférence que l'homme peut se donner, mais par la sérénité que le Christ a promise.
Dans la paix, nous confierons à la miséricorde de Dieu celle pour qui nous prions, ses proches, tous ceux que l'amitié rassemble ici. Nous ne faisons que vivre ensemble ce mystère déconcertant de la fécondité que Dieu donne. Nous ne pleurons pas la vanité des jours, mais nous nous remettons les uns et les autres à la puissance de Dieu qui fait vivre.
Homélie à Notre Dame de Paris du 27 février 1981. Commentaire de Mt 16, 13-25
Voici l'Église
La voici donc l'Église, la voici telle que Jésus la prophétise : « Sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Ce futur de Jésus, c'est notre présent.
Comme nous le dit l'Apôtre, nous sommes cette construction qui « s'ajuste et s'élève pour former un temple saint dans le Seigneur » (Eph 2, 21). En ce moment, Jésus lui-même bâtit son Église. Et cette Église, la voici.
L'unité nous précède
Ces paroles du Seigneur nous font voir où est l'unité de notre église.
Cette unité n'est pas faite de notre consentement mutuel ; elle n'est pas faite de nos concessions, de nos accords ; elle n'est pas faite de notre compréhension les uns à l'égard des autres. L'unité de l'Église, c'est le Christ lui-même, lui qui se porte au-devant de nous. L'unité de l'Église ne se réalise que dans la mesure où nous acceptons de répondre à son appel et de le suivre en son chemin.
L'unité de l'Église s'accomplit quand chacun de nous écoute et entend cette parole : « Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il se renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive ». L'unité de l'Église nous est donnée comme un chemin.
Un chemin éprouvant qui nous arrache, pauvres disciples, à nos refus et à nos dérobades, pour suivre le Seigneur là où il veut nous mener.
La croix, forme de l'unité
L'unité de l'Église s'opère comme une œuvre de rédemption qui nous délivre de nos péchés. Pierre proteste et ce n'est pas là incompréhension passagère. Pierre s'oppose il la Passion du Seigneur et ce n'est pas là malentendu transitoire. Pierre exprime tout ce qui en nous se dérobe et se refuse, tout ce qui résiste et s'oppose au chemin du Christ, car l'unité est devant nous. Oui, frères, deux papes, Paul VI et Jean-Paul II, ont voulu que le bâton de pasteur de Pierre ait la forme d'une croix. À mon tour, j'ai voulu que la croix nous précède et nous guide. Entrant dans cette cathédrale, j'ai mis devant mes yeux et je vous ai montré en avant de moi ce bois vivant de la Croix, comme un signe du Seigneur qui est au-devant de nous. C'est lui qui nous crée comme un peuple purifié par le sang de sa croix. Il est vraiment le chemin, celui qui nous fait accéder au Père. Il nous demande d'entrer dans sa propre voie et nous rassemble dans l'unité quand li nous fait partager sa Passion. Le chemin de la Croix est le seul chemin de l'unité des chrétiens. Qui se dérobe à l'unité, fait obstacle au Christ. Qui ne consent pas à suivre le Christ, porte atteinte à l'unité.
La vérité a pouvoir sur l'Église
Si nous suivons le Christ dans son chemin, alors Jésus nous permet de reconnaître la Vérité, mais aussi d'être délivrés de notre mensonge.
En effet, voici dans la bouche de Pierre d'étonnantes paroles : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ».
Jésus reconnaît en elles la voix du Père des cieux. « Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » Et pourtant, cette révélation du Père nous demeure obscure, alors même que nos lèvres l'expriment avec Pierre. Quand le Christ nous annonce sa Passion, avec Pierre nous nous opposons et nous nous dérobons, nous nous divisons et nous nous déchirons. « Dieu t'en préserve, Seigneur ! Cela ne t'arrivera pas ! »
Jésus, dans ces paroles, identifie son épreuve et le Tentateur. « Arrière de moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, elles sont celles des hommes. »
Seul le Christ qui nous précède, notre Maître et notre Seigneur, peut savoir et reconnaître quel esprit ! nous habite et qui parle par notre bouche, le Père des Cieux ou le Tentateur. Seul le Christ peut se prononcer sur la vérité de notre parole à son sujet. Car il est non seulement le chemin, mais Il est notre vérité, la vérité de l'Église. Non pas la vérité dont l'Église serait maîtresse ou propriétaire. Car ce n'est pas l'Église, qui a pouvoir sur la vérité. Mais c'est la Vérité qui a pouvoir sur l'Église, Vérité concrète et historique, le Verbe éternel fait chair qui vient demeurer parmi nous et se donne à l'Église. Il est la Vérité qui était avant nous et qui marche au-devant de nous. Il veut nous faire la grâce de dire la Parole que le Père nous inspire en nous donnant son Esprit.
Il veut nous faire la grâce d'être délivrés de notre mensonge, de notre tentation, de sa tentation lorsqu'il nous invite à le suivre. Oui, la vérité en nous fait son œuvre. Qui se laisse saisir par la Vérité, vient il la lumière. Et il devient libre.
Et c'est pourquoi, Église du Christ, nous lui disons : « Tu es le Fils du Dieu vivant ! ».
Nous devons croire à la vie
Car le Christ est la vie. « Quiconque perd sa vie à cause de moi, l'assurera ». La tâche de l'Église nous est ainsi clairement désignée. L'ennemi est montré.
Qui est l'ennemi ? C'est la mort. Elle porte mille noms, la mort. Elle porte le nom de la haine. Elle porte le nom du meurtre fratricide. Elle porte le nom du refus de Dieu. Elle peut aussi s'appeler Hiroshima. La mort a mille noms. Elle est le visage grimaçant du diable et de Satan. Elle jaillit du cœur de l'homme quand l'homme n'ose pas aimer la vie.
Mais, parce que la Vie a surgi au-dedans de nous et parmi nous, parce que la Vie nous ouvre le chemin, parce que la Vie se donne comme la vérité qui nous juge et qui nous fait parler, alors nous pouvons croire à la vie et accueillir la vie. Et nous pouvons oser affronter notre ennemi, la mort, non pas comme une fatalité devant laquelle l'homme devrait plier, mais comme un adversaire que l'homme peut vaincre. Oui, la mort n'est pas le dernier mot, le sens ultime de l'existence humaine. Nous croyons au Seigneur de la Vie. C'est pourquoi nous aimons la Vie. C'est pourquoi nous donnons la Vie.
« Que sert à l'homme ... ? »
« Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre sa propre vie ? » Cette question du Seigneur, nous la recevons et nous l'entendons, non pas comme un reproche, mais comme une espérance. L'homme aujourd'hui achève de gagner l'univers. À quoi bon, si c'est pour la mort du monde ? À quoi bon, si c'est au prix de la mort des hommes ?
C'est pourquoi nous devons oser poser cette question à ce monde, au nom du Christ, et en notre propre nom.
Et nous devons aussi accueillir et entendre la seconde question de Jésus : « Qu'est-ce que l'homme donnera en échange de sa propre vie ? »
Et nous devons oser la dire aux homo mes. Car nous avons accueilli le Seigneur de la vie. C'est pourquoi nous pouvons, en ce monde vertigineusement beau, mais fascinant par sa cruauté, oser affronter toute menace de la mort et ouvrir la porte à toute espérance. Car, selon la promesse du Christ, la puissance de la mort n'a pas de force contre son Église.
Et ainsi, nous voici précédés par notre Seigneur, notre Maître, notre Christ, lui qui nous rassemble dans l'unité en nous faisant partager sa Passion, lui qui se révèle notre Vérité et la Vérité de l'homme en se livrant pour nous et en nous délivrant du mensonge, lui qui est la Vie donnée pour que le monde ait la vie en surabondance. Oui, nous voici avec le Christ. Oui, voici l'Église que construit le Christ. Voici l'Église.
Les enfants prophètes
Frères aimés et très chers, nous voici en ce point de communion où le Seigneur se livre à nous dans ce mystère ecclésial qui rassemble des hommes et des femmes, multiples par leurs origines, divers par leurs appartenances. Nous ne sommes pas tous dans la même communion, et pourtant déjà se réalisent, par la foi, cette unité et cet amour que le Seigneur veut rendre présents aux hommes.
Maintenant, Je vous invite à lui répondre, à lui, notre Seigneur. Car, lorsque nous professons la fol de l'Église, nous reconnaissons ainsi qui nous habite et à qui nous remettons notre existence.
Mais, je voudrais que vous tolériez de ma part un écart, et presque une fantaisie. Pour que vous me la permettiez, il me faut d'abord vous raconter une histoire. Elle est dans l'Évangile. Jésus et ses disciples se rendent à Capharnaüm. Arrivés à la maison, Jésus les interroge et leur dit : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Les disciples se taisent, car ils s'étaient disputés en route pour savoir qui était le plus grand. Alors, Jésus leur dit : « Celui qui veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous ». Puis, il prend un petit enfant, il le fait venir au milieu d'eux, il l'embrasse et il dit : « Qui accueille en mon nom un petit comme cet enfant, c'est moi qu'il accueille. Et qui m'accueille, ce n'est pas moi qu'il accueille, mais Celui qui m'a envoyé, mon Père des Cieux ".
Je voudrais que les enfants qui sont ici se fraient un chemin et viennent m'entourer. Pour moi comme pour vous, ils rappellent quelle mission nous est confiée. Ils sont l'image du Christ, lui qui est « le plus grand » de l'Église et qui s'est fait le serviteur de tous. Ils sont la figure de notre avenir. Ils sont ceux en qui nous reconnaissons le Seigneur de la Vie.
Venez, les enfants.
Homélie prononcée à Notre-Dame des Miracles le 31 décembre 1980
"La paix est possible comme est possible votre sainteté, de la même façon. Dieu nous sanctifie pour faire la paix en ce monda. Nous sommes appelés à être l'as artisans de paix. Être des artisans de paix, c'est ne pas être des marchands d'illusions, ce n'est pas dire aux gens :
"Nous avons la recette dans notre poche. Si vous nous suivez, demain ça sera le paradis sur terre" [...]
Nous savons que la paix est un combat permanent. Mais un combat contre quoi ?
- Contre la haine. Avec quoi peut-on tuer la haine ? Avec de la haine ?
- Non ! Avec de l'amour. Et quand l'amour se bat contre la haine. que se passe-t-il ?
C'est l'amour qui s'est blessé, la haine paraît triompher.
Mais comment l'amour triomphe-t-H dans le Christ ?
- Au moment où il se laisse attaquer, blesser, mourir, et où la force de Dieu lui donne la force de donner la vie dans cette mort. La paix se gagne, non pas en faisant la guerre à la guerre, mais en offrant la paix du Christ avec la force de Dieu à ceux-là mêmes qui nous attaquent.
Rappelez-vous les paroles de Jésus : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, donnez sans espoir de retour ». Il dit : « Bienheureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu ».
Mais il ajoute aussitôt : « Bienheureux lorsqu'on vous persécutera et que, l'on dira toute sorte de mal de vous à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, car alors votre récompense est grande dans les cieux ". Nous sommes chargés du réalisme de Dieu. En nos faibles existences, Dieu veut manifester sa puissance de paix et d'amour.
La paix est à faire comme le Christ l'a faite, par le sang de la Croix. Il n'y a pas d'autre moyen.
Et nous devons croire que notre naïve impuissance est plus forte que taures les violences du monde.· Mais nous savons que nous n'en verrons pas le résultat parce que 'la vérité ne triomphe pas comme le mensonge. Parce que la paix qui pardonne ne triomphe pas comme la violence qui installe sa victoire. Parce que la victoire du Christ n'est visible que par les yeux de la Foi, dans la communion ultime, qui nous sera donnée à la fin des temps [...].
Nous avons donc reçu, comme tâche urgente, de « faire" ainsi la paix. Nous avons reçu la seule espérance solide et réaliste qui puisse être proposée aux hommes. Car chaque jour, il faut ainsi « faire la paix ». Chaque instant, il faut la faire. En tous pays, il faut la faire.
À tout moment, il faut la faire. Et non pas avec un cœur chargé de haine, mais dans le réalisme fort, serein de ceux qui s'appuient sur Dieu et sur rien d'autre au monde ».
Homélie à Notre-Dame de Paris, pour la célébration du 4ème centenaire de la naissance de saint Vincent de Paul, le 3 mai 1981
Le secret de Monsieur Vincent
Je suis partagé, mes frères, entre deux désirs : le premier, reprendre avec vous ces paroles de l'Évangile et la splendeur qu'elles tracent ; le second, faire mémoire plus précisément de saint Vincent de Paul.
J'opte pour cette dernière solution parce que aujourd'hui, parmi nous si nombreux, sont rassemblés des hommes et des femmes qui Ont suivi ce saint prodigieux qui a marqué l'histoire de son temps. Si Dieu veut, nous nous retrouverons pour faire ensemble, un jour, ce chemin des pèlerins d'Emmaüs et demander à Dieu d'ouvrir nos cœurs et nous donner ainsi la joie promise à tous ceux qui sont fidèles à sa Parole, la joie promise à tous ceux dont Il ouvre le cœur pour qu'enfin ils sachent aimer, servir, vivre dans la fidélité des enfants de Dieu.
Essayons donc de nous retourner vers cet homme dont je ne vais pas vous décrire la vie. Une confidence : quand j'étais jeune - et certains ici Ont peut-être connu la même expérience -, la figure de saint Vincent nous a été découverte par un film (les plus anciens s'en souviennent) :
« Monsieur Vincent. ». Dans cet homme, ce qui frappe le plus, ce qui est le plus populaire, c'est l'inventivité et la bonté inouïes qui ont bouleversé son époque. Et avant cette célébration Mg, Ménager a déployé devant nous les exigences passées, présentes et à venir de la charité, de l'amour.
Maintenant, en cette Eucharistie, je voudrais que nous percions le secret de M. Vincent. Que se cache-t-il derrière ce sourire si extraordinaire, derrière ce visage séduisant et mystérieux ? Ce qu'il a fait, c'est du passé ; ce qu'il ferait aujourd'hui, personne ne peut l'imaginer. Par contre, son secret, c'est ce qui l'a fait vivre et qu'il veut nous transmettre, pour qu'à notre tour nous entrions dans ce même mouvement, cette même logique de l'amour transfiguré. Car, ne l'oublions pas, il a vécu une époque difficile où l'Église connaissait des moments très durs et notre pays, une pauvreté et une misère spirituelle incroyables.
Cet homme est arrivé avec son talent de Gascon et il a été l'un de ceux qui ont marqué ce siècle. Quand on essaye de comprendre pourquoi, on est tout d'abord étonné, car on ne trouve qu'un bonhomme plein de bon sens et parfois plein de ruse. Il se méfie des intellectuels : « Non, monsieur, écrit-il à l'un de ses fils, ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n'opèrent dans les âmes. Il faut que Jésus-Christ s'en mêle, avec nous, ou nous avec lui. » Il se méfie même de la mystique et il n'est pas pour les extases.
Mais lui qui dit avec beaucoup de bonhomie qu'il faut se conformer à Jésus-Christ, et non pas aux grands prédicateurs, et qui semble en défiance devant ce que nous appellerions des mots ou des grandes idées, au cours de sa vie nous le voyons autant homme de parole qu'homme d'action. Par exemple, semaine après semaine, Vincent de
Paul avait plusieurs entretiens - et pas de cinq minutes - avec des prêtres de Paris, des frères, des religieuses ; et il a réussi, dans la partie active de sa vie, à écrire trente mille lettres - et pas des lettres expédiées comme des cartes postales, mais des lettres profondes, répondant aux problèmes que ses correspondants posaient sur leur vie, leur action, leur fidélité à Dieu. Cet homme qui savait mêler des considérations pratiques d'organisation avec les réalités spirituelles les plus hautes et les plus fortes, cet homme qui, prodigieusement, a témoigné de la force et de la puissance de Dieu, quel est donc son secret ? « Apprendre de Dieu, immédiatement, ce que vous aurez à enseigner, à l'imitation de Moïse. »
Lui qui se défie de la mystique, lui qui se défie des discours, lui qui se défie de la théologie, voilà la consigne qu'il donne à ses compagnons, à ses compagnes, qui sont parfois des gens très savants, d'autres fois des gens tout simples et sans instruction : « C'est Dieu qui va vous instruire, vous dire ce que vous aurez à dire. » Mais comment Dieu peut-il nous parler, être immédiatement celui qui nous enseigne ?
Comment Vincent de Paul, lui qui est si peu mystique, peut-il oser comparer ces humbles personnes, ces frères et ces sœurs, à celui qui a vu Dieu face à face ? Il nous lance dans la prodigieuse aventure de la prière et du face à face avec Dieu sans qui rien de ce qu'il a fait n'eût été possible. Car il est d'abord celui qui a osé prier, qui a osé penser que l'homme en sa faiblesse, l'homme à la sensibilité parfois si déroutée et déroutante, l'homme à l'intelligence si limitée pouvait faire face à l'Invisible et, ainsi, entrer dans une communion au Seigneur de toutes choses.
Quel est le résultat de ce face à face avec Dieu, de cette « oraison », comme il dit en son langage, de cette prière ? C'est de faire la volonté de Dieu. « La perfection, précise M. Vincent, ne consiste pas dans les extases, mais à bien faire la volonté de Dieu. »
Ce n'est pas mystique, pensez-vous, car faire la volonté de Dieu, c'est faire son devoir, faire ce qu'on a à faire, alors que la prière ou l'extase dont saint Vincent se méfie semble être une évasion de ces tâches quotidiennes. Comprenons-le bien : faire la volonté de Dieu signifie qu'un homme n'ait pas d'autre volonté que la volonté de Dieu ; que sa volonté soit unie à celle de Dieu et ne fasse qu'un avec elle.
Ou encore que l'amour qui l'habite ne fasse qu'un avec l'amour dont Dieu nous aime et aime les hommes. Faire la volonté de Dieu, c'est être habité par la puissance de l'amour de Dieu au point que ce que
Dieu aime et veut pour le monde et les hommes qu'il aime, ce soit ce que nous, nous aimons, en un seul et unique amour avec lui. Saint Vincent dira en une formule extraordinaire, bien de son siècle : « Rien de plus saint ni de plus grande perfection que cet abandon, cette résignation, lorsqu'elle porte un entier dépouillement de soi-même et une véritable indifférence. » Il s'agit ici de la liberté, la vraie liberté qui fait que le cœur de l'homme est désormais libre, parce qu'il est habité par l'unique amour qu'est l'amour de Dieu. De ce fait, il agira avec une souveraine liberté à l'égard de toute chose, de tout être. Ainsi uni à Dieu, le plus pauvre comme le plus riche, le plus puissant comme le plus faible, le blessé comme celui qui est en bonne santé, il l'aime de l'amour même qui est Dieu, sans peur aucune, si ce n'est celle de ne pas assez aimer. Cette « indifférence », pour employer le mot, ce n'est pas le cœur sec ni l'indifférence de quelqu'un qui se moque de tout ; c'est au contraire la souveraine liberté de quelqu'un qui est donné, complètement, et qui, du coup, est libre pour servir et être serviteur de Dieu.
Je ne résiste pas à la tentation de vous raconter une admirable histoire que saint Vincent rapporte : celle d'un chevalier, M. de Rougemont, un duelliste qui passait son temps à se venger de ses adversaires en les passant au fil de l'épée, selon la mode en usage. M. Vincent le persuade que c'est contraire à la volonté de Dieu et voilà que cet homme, qui vivait pour la vanité et la gloriole, veut servir Dieu. Saint
Vincent de Paul poursuit : « Un jour, en voyage, comme pour l'ordinaire, il s'occupait de Dieu. Et il s'examina pour voir si, depuis le temps qu'il avait renoncé à tout, il lui était resté ou survenu quelque attache.
Il parcourut ses affaires, ses biens, ses alliances, sa réputation, les grandeurs, les menus amusements du cœur humain. Il tourne, vire ; il tombe ... sur quoi ? Il tombe sur son épée. « Pourquoi la portes-tu ? pense-t-il. Comment souffrirai-je la privation ? Quoi ? Quitter cette chère épée qui m'a si bien servi en tant d'occasions et qui, après Dieu, m'a ure de mille dangers ? Si on m'attaquait encore, je serais perdu sans elle. Mais aussi, il peut t'arriver quelque querelle où tu n'auras pas la force, portant une épée, de ne pas t'en servir, en attaquant quelqu'un. Et du coup, tu offenseras Dieu à nouveau. Que ferai-je, ô mon Dieu, dit-il ? Oh ! je ne serai plus si lâche que de la porter. » Et en ce moment, continue saint Vincent de Paul, se trouvant vis-à-vis d'une grosse pierre, et tic et tac, enfin, il la rompt et la met en pièces et il s'en va. Il me dit que cet acte de détachement, en brisant son épée, brisant cette chaîne de fer qui le tenait captif, prisonnier, lui donna une liberté si grande que, bien que ce fût contre l'inclination de son cœur qui aimait cette épée, jamais plus il n'avait eu d'amour pour une chose périssable : il ne tenait plus qu'à Dieu seul. »
Voilà les leçons de là plus haute mystique, mystique qui devient forte de la puissance d'agir.
Je voudrai faire un pas de plus avec vous. Au-delà encore de cette capacité, par la prière, de se conformer à la volonté de Dieu et de trouver la liberté, saint Vincent nous fait découvrir ce qu'est vraiment la vie chrétienne comme union au Christ, au Messie. Écoutez bien ces lignes adressées à l'un de ses correspondants : « Ressouvenez-vous, monsieur, que nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus-Christ, et que nous devons mourir en Jésus-Christ par la vie en Jésus-Christ. Et que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus-Christ.
Et que pour mourir comme Jésus-Christ, il faut vivre comme Jésus-Christ. »
Formules d'une mystique foudroyante et pourtant simple ! Tout le mystère de notre union au Messie sauveur, au Christ, est exprimé dans ces quelques mots et résumé dans le conseil qu'il donne à ses fils :
« Vous attacher inséparablement à Notre Seigneur. »
Voici, frères, quelques-uns des enseignements de celui qui, comme nous, est sur la route du Père et à qui le Seigneur se révèle. Nous nous joignons à sa prière et à celle de toute l'Église pour supplier Dieu, maintenant, pour tous ceux qui peinent et qui souffrent, et pour rendre grâce de la puissance d'aimer qu'il met en nos cœurs.