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Homélie à la célébration diocésaine d'envoi au Congrès eucharistique de Lourdes, Notre-Dame de Paris, 18 juin 1981.
Les choses familières perdent leur saveur et leur goût. N'en va-t-il pas ainsi pour nous, chrétiens catholiques, au sujet de la messe ? Ce rite paraît à tous tellement typique et repérable qu'un catholique peut se définir comme celui qui va à la messe (ou qui se justifie de ne plus aller à la messe ...).
La messe tient une telle place dans notre tradition, que lorsque l'Église, avec l'intelligence du mystère du Christ que lui donne l'Esprit, modifie un usage liturgique, non pas en raison d'un attrait arbitraire pour le changement, mais pour que la célébration chrétienne en reçoive une plus grande profondeur, une plus grande vérité, voici qu'aussitôt des gens sont blessés, ne s'y reconnaissent plus. Les moindres signes et les moindres gestes sont revêtus d'une patine sacrée qui, parfois, l'engonce, paralyse la célébration, et en même temps la protège.
Oui, avec la messe, nous atteignons le point tout à fait central de la foi, mais aussi le point le plus méconnu dans la pratique. Nous savons que l'Eucharistie est le centre de notre vie chrétienne, de notre vie de foi, le centre de l'Église. Et pourtant quand nous nous rassemblons, beaucoup ne voient plus là que le rite. convenu des catholiques.
Et ils pensent que ce rite est ennuyeux. On dit : « Je vais à la messe, et je m'ennuie ; rien de vivant ne s'y passe ; rien ne change ensuite ... Alors, à quoi bon ? »
Et nous, prêtres, chargés de cette Eucharistie comme d'un devoir à l'égard du corps et du peuple entier, nous portons nous aussi ces mêmes questions et ces mêmes interrogations, la même usure et la même lassitude qui éprouvent le peuple chrétien. Nous les portons pour notre propre compte, et nous les portons pour vous. Nous nous interrogeons. Nous disons : « Que faire ? Que faut-il faire ? » Je vous dis tout haut, mes frères, les questions que les prêtres se posent à eux-mêmes. Il me faut vous les dire. Nous nous demandons parlant de vous : « Pourquoi sont-ils venus à la messe ? Qu'est-ce que cela va changer dans leur vie ? Sont-ils là en consommateurs seulement ? Qui sont ces gens qui viennent ici et que nous n'arrivons pas à connaître ?
Ils ne se voient même pas les uns les autres. Ils ne rencontrent personne.
Ils viennent jusqu'à nous pour obtenir seulement ce qu'ils attendent de nous. Le temps de la messe passé, ils font comme si de rien n'était.
Quelle espèce de chrétiens est-ce là ?
Et nous nous interrogeons sur ce que doit être cette célébration : « Comment faire ? Que faire ? » Vous ne savez pas le nombre d'heures que nous pouvons parfois passer à préparer, dans le détail, ces célébrations qui, à certains, paraissent si maladroites, si peu ajustées et dont l'intention est immédiatement mal comprise ou trahie. Vous ne savez pas non plus ce sentiment de lassitude que parfois des prêtres peuvent avoir. Quand vous, vous venez à la messe, la messe pour vous est neuve. Mais nous, les prêtres, après une journée de dimanche dans une église de Paris, quand nous avons vu entrer et sortir les fidèles et que nous nous sommes efforcés d'être disponibles et neufs à chaque instant, quand, si souvent, nous avons vu tant de fidèles en retard et distants, comme désengagés à l'égard de la célébration, eh bien, parfois, nous avons l'impression d'avoir le tournis, d'être usés à notre tour par une répétition inhumaine, spirituellement insupportable. Pour nous aussi, en effet, cet acte devrait être unique. Nous devrions, pour la messe, pouvoir prendre tour le temps qu'il faut. Nous ne devrions pas courir comme nous le faisons. Et voilà que pour nous aussi, ministres ordonnés de cette Eucharistie, elle devient un fardeau. Nous qui devrions être au cœur de ce sacrement, voici qu'il nous écrase.
Oui, frères, quelque chose ne va pas dans la manière dont nous vivons l'Eucharistie. Un temps de grâce nous est donné d'ici l'été, jusqu'au rassemblement de Lourdes. Il ne suffirait pas qu'il soit pour nous l'occasion d'un examen de conscience, comme s'il était en notre pouvoir de faire le changement de cœur appelé par cette usure. Mais ce temps nous est peut-être accordé pour nous laisser atteindre par le Christ et sa Parole.
Ce que nous venons d'entendre désigne le centre de ce mystère eucharistique. Ce sont des lectures courtes. Vous pourrez les relire. Tout y est, vous le verrez. Eh bien, si nous essayons d'entendre ces lectures comme une parole que le Christ nous adresse, comme une parole que Dieu le Père nous adresse, comme un langage que l'Esprit Saint lui-même veut faire entendre à nos cœurs, à nos intelligences. à nos libertés, voici que brusquement, quelque chose d'autre apparaît auquel nous ne faisions pas attention. Car nous sommes comme des gens mal sortis du sommeil et qui n'ont pas vu le soleil se lever. Car nous sommes comme des gens qui entrent dans une pièce et qui ne voient pas que déjà est présent celui qui nous aime et qui nous appelle. Voilà que nous pouvons nous réveiller et découvrir ce que nous sommes venus faire ici, et pourquoi nous y sommes.
En effet, la messe n'est pas célébration des catholiques dont nous serions les maîtres. On ne « dit » pas une messe comme on dirait une prière. L'Eucharistie nous constitue comme Église et comme Corps : elle est créatrice de l'Église. Pourquoi cela ? Parce que l'Eucharistie, c'est le Christ qui agit au milieu de nous, et qui, en ce temps, par la puissance de Dieu et de l'Esprit Saint, déploie une puissance d'amour inimaginable à nos cœurs ensommeillés, à nos libertés blessées, à notre foi vacillante. C'est Dieu qui agit.
Ne pensez pas que je souligne arbitrairement un point au détriment d'un autre. Mais c'est pour que nous comprenions bien où est la source et le centre de l'Église. Le Christ dit lui-même : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang aura la Vie : moi, je vivrai en lui et lui vivra en moi. » Il s'agit bien du don que Dieu fait, que Dieu nous fait, de partager l'existence de Jésus, au point que nous ne fassions qu'une seule chair avec lui, qu'un seul corps avec lui. Vous le savez, l'expression « corps du Christ » désigne d'abord l'Église, dans la tradition chrétienne.
Et l'expression « corps mystique du Christ » désigne d'abord l'Eucharistie. Vous le savez, l'Eucharistie, c'est l'acte que Jésus accomplit en nous rassemblant et en faisant de nous les membres les uns des autres.
Et c'est parce qu'il est au milieu de nous, nous créant comme corps, nous pardonnant nos péchés, nous donnant la vie des enfants de Dieu, faisant de nous des sœurs et des frères du Christ, faisant de nous un corps, que nous pouvons nous offrir avec lui et que lui s'offre avec nous. Son existence est vraiment notre nourriture. Sa chair est vraiment notre nourriture et son sang un breuvage quand il nous partage ainsi son existence de Messie crucifié, par la force de sa résurrection à laquelle nous avons part. Et l'Église est créée par cet acte du Christ. Elle commence d'exister. Elle continue d'exister. Elle anticipe son achèvement.
L'Église, c'est ce corps que le Christ, sans cesse, fait vivre. Et cette pulsation de l'action du Christ vient sans cesse, en nous, balayer les résistances de l'égoïsme, du péché, du refus, de l'obscurité, du manque de foi, du manque d'amour. Et seule cette action du Christ en nous peut nous rendre semblables à lui et nous rendre capables de faire la volonté du Père avec lui. Si nous écoutons sa Parole en dehors de lui, nous ne pouvons qu'être accablés par le poids insupportable de son exigence. L'Évangile est un défi impossible. Et devant les exigences de l'Évangile, nous ne pouvons, si nous sommes sincères, que nous considérer comme des hypocrites ou des menteurs. Elle est trop facile à faire, l'accusation que nous pouvons porter les uns contre les autres ou contre nous-mêmes. Nous prétendons aimer : n'y a-t-il vraiment pas de haine dans nos cœurs, pas de ressentiment ? Nous prétendons être disciples du Christ : accueillons-nous ses commandements avec amour, comme une parole de liberté ? Ou bien au contraire, pensons-nous qu'il nous blesse et qu'il nous heurte, souhaitons-nous qu'il s'en aille et qu'il arrête ?
Nous devrions nous aimer les uns les autres ; ne pas être attachés à l'argent ; donner aux plus pauvres. Nous ne devrions jamais désespérer.
Bref, vous savez bien ce que nous devrions faire, et nous ne le faisons jamais, ou jamais complètement, ou si mal. Alors ? Sommes-nous devant une exigence insupportable qui devrait nous plonger dans le désespoir ?
Oui, c'est une exigence insupportable et désespérante si elle nous est donnée comme une exigence devant laquelle nous serions seuls. Mais le mystère chrétien est le suivant : le Christ est ressuscité, et c'est lui qui sans cesse nous saisit et nous transforme en lui. Nous n'accédons à cette Eucharistie qu'au prix du pardon. Le pardon fait partie de l'Eucharistie, puisque l'Eucharistie nous change en Christ. Et par l'Esprit qui agit en nous nous rend capables de partager la condition du Christ.
Et ainsi, l'Église est comme un corps qui ne cesse de s'engendrer dans l'acte eucharistique où le Corps eucharistique est livré et donné.
Elle est bien cette nourriture de vie qui, déjà en nous, affronte la mort parce qu'elle affronte le péché et nous donne la force d'aller avec le Christ jusqu'au bout, là où nous ne serions pas allés par nous-mêmes.
Mes frères, il y aurait tant de choses que je voudrais vous dire ...
Je ne vous en confierai que deux ce soir.
Je ne vais pas ce soir vous proposer de prière universelle.
Pourquoi ? Pendant la prière eucharistique, il y a, après la consécration, des prières d'intercession : « Souviens-toi Seigneur ... » Cela nous semble faire double emploi avec les prières que nous avons faites à la fin de la liturgie de la Parole. Je voudrais aujourd'hui que toute notre prière d'intercession se concentre à ce moment-là. Je voudrais que nous comprenions bien pourquoi nous osons prier Dieu à ce moment-là avec mm d'assurance et tant de force pour la paix du monde, pour le pardon mutuel, pour l'amour, pour les vivants, pour les morts, pour tous.
Pourquoi osons-nous faire cela, à ce moment-là, avec tant d'assurance ?
Parce que nous le faisons avec le Christ, dans le Christ, au milieu de l'Eucharistie du Christ.
Et puis, je souligne une seconde chose. Nous nous donnerons la paix, tout à l'heure. J'aimerais bien que nous tous, prêtres, après que nous nous soyons donné la paix, nous allions dans l'assemblée tout entière pour aider tous. ceux qui sont là à se donner mutuellement ce signe de paix ; que nous allions, chacun, vers nos frères qui sont les plus loin, tout au fond de la cathédrale. Car la paix que nous nous donnerons à ce moment-là, ce n'est pas un signe de réconciliation, un signe de bonne entente que l'on pourrait faire à l'entrée de l'église : c'est l'œuvre du Christ que nous nous partageons. La paix qui nous est donnée à ce moment-là, c'est le don que le Christ nous fait de sa propre paix au moment où il nous donne son Corps, nous rendant ainsi semblables à lui et faisant de nous un seul corps.
Vous voyez donc, mes frères, que ce qui se passe maintenant, c'est que nous sommes, en ce moment précis, en train de devenir corps du Christ dans l'acte de Jésus. Cette messe tout ordinaire, elle est un événement extraordinaire, puisqu'elle est un acte du Christ qui inscrit l'amour dans l'histoire par nos vies ; qui livre son Corps par nos corps ; qui est livré au monde par le Père des cieux quand Dieu nous livre avec lui au monde ; quand il se fait pain rompu pour un monde nouveau et qu'il nous donne, nous aussi, pain rompu pour un monde nouveau. Nous devenons ce que nous recevons et ainsi, Dieu nous donne la force de faire ce que le Christ fait. Et sans cesse l'Église est ainsi rassemblée, les chrétiens pardonnés et sa vie répandue en surabondance.
Prions, frères, pour que ce mystère eucharistique soit la pulsation intime de l'Église et qu'ainsi, nous reconnaissions le Seigneur qui nous habite, qui fait sa demeure au milieu de nous ; que nous reconnaissions
Celui qui fait de nous son Église et qu'ainsi nous puissions attester que la vie est donnée au monde.


Ordination au sacerdoce de deux religieux jésuites, 10 octobre 1981
"Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer durant la fête. Ils abordèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette requête : "Seigneur, nous voudrions voir Jésus." Philippe va le dire à
André ; André et Philippe vont le dire à Jésus. Jésus leur répondit : "La voici venue l'heure où le Fils de l'homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. Si quelqu'un me sert, qu'il me suive et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon père l'honorera. Maintenant mon âme est troublée. Et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ?
- Mais c'est pour cela que je suis arrivé à cette heure. Père, glorifie ton Nom !"
Une voix vint alors du ciel : "Je l'ai glorifié et je le glorifierai à nouveau."
La foule qui se tenait là et qui avait entendu disait que c'était un coup de tonnerre, d'autres disaient "C'est un ange qui lui a parié." Jésus reprit :
"Ce n'est pas pour moi que cette voix s'est fait entendre mais pour vous. C'est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde va être jeté bas ; et moi, élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi".
Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir. La foule lui répliqua : "La Loi nous a appris que le Christ demeurera toujours. Comment peux-tu dire : 'Il faut que le Fils de l'homme soit élevé ? Qui est ce Fils de l'homme ?" Jésus leur dit alors : "La lumière n'est plus avec vous que pour peu de temps. Marchez tant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous atteignent ; celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. Tant que vous avez la lumière, croyez en la lumière et vous deviendrez fils de lumière." Jésus leur dit cela puis il s'en alla et se déroba à leur vue. "
En ces paroles du Christ, c'est, étincelant comme un diamant noir, tout le mystère de sa mort et de sa vie qui nous est donné, incompréhensible, contradictoire, déroutant. Mystère d'anéantissement et de fécondité. Mystère de solitude, de déchirement auquel s'affrontent les forces fulgurantes de l'espérance. Immersion dans le présent, dans l'instant et dévoilement de l'avenir, de l'heure où les païens enfin accéderont à la connaissance du Père et de la Gloire de son Nom.
Oui, tout le mystère du Christ élevé de terre, exposé aux yeux de tous, proposé au cœur de ceux sur qui Dieu fait briller cette lumière secrète, maintenant,
Jean-Marc et Jean-Marie, vous y avez part, tout spécialement. Ce mystère du Christ, lumière que n'osent pas fixer nos yeux déconcertés, n'est pas seulement un message fascinant et déroutant sur lequel vient buter notre incompréhension de la Vérité. Il est aussi le Chemin même que le Père des Cieux vous appelle à suivre à votre tour. Dans ce que Jésus dit de lui, vous entendez ce que le Père dit de vous. C'est votre vie que vous recevez ainsi des paroles du Christ qui est la Vie.

Puisque vous avez été appelés par la grâce de Dieu à être compagnons de Jésus, vous vous êtes déjà avancés, tendant les mains pour le toucher, en ce chemin où vous avez vécu cette contradiction que Jésus prophétise pour nous. Vous avez découvert, dans l'expérience cruciale du Christ, ouvrant vos yeux sur lui, l'unique Vérité qui donne la délivrance et la liberté. Vous avez goûté à la Vie à laquelle Dieu vous appelle pour faire de vous les compagnons de Jésus qui veut que l'Amour reçu du père soit répandu sur les hommes. C'est pourquoi il vous confie, pour que vous en soyez les témoins, la splendeur de paix qu'il destine à tous.
Cette élection, "logique sacrifice" dans la grâce de vos vies, demeure cependant incompréhensible à nos yeux, incompréhensible par la gratuité du don, incompréhensible comme l'amour, incompréhensible comme Dieu lui-même. À notre ultime question devant notre élection : "Pourquoi m'aimes-tu ?" la seule réponse donnée par Dieu est la souveraine liberté de l'amour. Quiconque est ainsi appelé à découvrir de quel amour il est aimé dans le Christ demeure comme surpris et saisi qu'une telle gratuité lui ait été destinée.
Mais il lui a fallu parcourir pour cela tous les abîmes de la Création et toutes les profondeurs de l'Histoire pour découvrir sa propre servitude et son propre péché, pour entrevoir jusqu'où la miséricorde et le pardon pouvaient aller le chercher.
Il a dû faire face au mystère de la Croix et au choix décisif qu'elle propose pour que, dans la Passion et dans son ultime servitude, il reconnaisse le don de la liberté et la délivrance. Il a dû contempler le corps mort du Christ pour surgir, mort à lui-même, de la vie-même de Dieu qui ressuscite son Fils.
Oui, c'est un appel de Dieu qui fait de vous des compagnons de Jésus, des serviteurs du Règne de Justice et de Paix, des frères du Christ. Et Dieu veut qu'il en soit ainsi pour vous donner à vos frères.

En effet, une telle vocation n'est pas un privilège face à celui qui ne peut croire, ou qui doute, ou qui trébuche, ou que sa faiblesse déconcerte, ou qui désespère, ou qui se révolte. Une telle vocation n'est pas un privilège qui rendrait paradoxal et révoltant un amour de Dieu rendu prisonnier de son choix singulier et réduit d'être devenu particulier. Car la singularité de l'amour que Dieu vous porte fait de vous, en la particularité de votre vie, le sacrement de l'amour universel. De même l'unique Christ, en sa singularité et sa particularité, révèle l'amour que Dieu porte à tout homme et à tous les hommes. Votre vocation n'est pas un privilège : elle est, en vous, une grâce faite à tous.
Avec le Christ, vous êtes donnés au monde par la générosité de l'amour de Dieu. Et si, dans la profondeur de votre péché vous avez découvert le pardon, si dans la servitude de vos vies et l'obscurité de la Croix vous avez reçu, comme une lumière, votre liberté, si vous avez découvert quel règne de paix, de douceur et d'amour le Roi véritable vous propose, si vous avez découvert avec quelle certitude, quelle joie et quelle consolation Dieu vous appelle et vous permet d'être choisis pour Le choisir, c'est qu'il veut faire de vous les instruments de l'Amour par lequel il délivre l'homme qu'il aime.

Qu'un tel appel reçoive aujourd'hui une densité plus profonde et sa forme achevée par le Sacrement de l'Ordre n'est pas chose fortuite. Ce chemin que je décris a été donné, dans l'expérience fondatrice de Saint Ignace, comme une grâce sacerdotale pour l'Église à l'aube moderne des temps.
La participation la plus intériorisée et la plus personnelle à l'unique mystère du Christ s'accomplit dans votre appel à devenir compagnons de Jésus par cette ordination sacerdotale où la grâce de Dieu confirme votre élection et l'objective irrévocablement. Unis au Christ qui s'est fait le serviteur de son Église, vous êtes désormais plus forts parce que plus vulnérables, plus donnés parce que saisis au plus profond de votre cœur, plus libres parce que armés de la force de l'Esprit, plus disponibles parce que plus désarmés dans la pauvreté du Christ et la tendresse du Père.
Ce que vous avez reçu de la souveraine grandeur de Dieu, de la magnificence de l'Amour du Christ en une communion d'Esprit Saint, est déjà en vous la manifestation du ministère sacerdotal du Christ auquel l'Église vous consacre désormais pour en dispenser les richesses de grâce. Pour votre part, désormais, vous pourrez en remplir la charge et la mission.

Pour vous, Compagnons de Jésus, l'appel au plus secret du cœur, la vocation la plus spirituelle reçoivent désormais leur accomplissement par cette ordination au ministère le plus objectif de l'Église.
Et si pour vous le signe fondamental de l'obéissance marque cet appel, c'est l'obéissance de l'amour qui reconnaît dans notre Sainte Mère l'Église hiérarchique, l'Épouse que le Père donne à son Fils. L'obéissance est la souveraine liberté de l'amour qui se reçoit et qui se donne.
Frères, par la grâce de Dieu, il m'est donné de vous faire le don le plus haut pour que soit scellées votre intime offrande et votre vocation religieuse, dans le ministère sacerdotal auquel désormais vous êtes tout entiers consacrés.
Puissiez-vous, l'un et l'autre, dans les temps difficiles ouverts devant nous, mais riches d'une espérance sans cesse renouvelée, être donnés au monde pour la plus grande Gloire de Dieu et pour la plus haute fécondité du Salut.
Puissiez-vous recevoir ainsi, dans le secret, la joie de votre vie pour la joie de Dieu et pour la joie de vos frères. Amen.


MESSE DE RENTRÉE DE L'ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE DE PARIS, CRÉTEIL, NANTERRE ET SAINT-DENIS, Mercredi 14 octobre 1981
Il est rare, et là je m'adresse aux jeunes et aux enfants, il est rare que vous veniez à la messe dans de pareilles conditions, avec peut-être vos parents, peut-être vos maîtres et vos maîtresses, tous ceux qui vous aident dans le travail de l'école, et puis que vous vous trouviez réunis de nombreuses écoles de la région parisienne. Et je trouve que c'est une grande joie que Dieu me fait aujourd'hui et qu'il vous fait aussi, que nous puissions ainsi nous retrouver ensemble pour écouter ce que le Christ vient de nous dire, et essayer de le comprendre et d'en vivre.
Peut-être - et cela, vous ne vous en êtes peut-être pas encore rendu compte -, peut-être que cette messe, avec ce qu'elle a d'extraordinaire, d'unique dans l'année, peut-être n'est-elle pas si étonnante que cela, après tout ; parce que, ce que nous allons essayer de vivre ensemble, de découvrir ensemble, de comprendre ensemble, eh bien, c'est combien Dieu nous aime, quelle chance, quelle joie vous avez, vous les jeunes, d'être frères et sœurs du Christ, de pouvoir le connaître et l'aimer, et quelle grâce, quel amour Dieu vous porte au point qu'il veuille vous donner tout son Esprit pour que vous deveniez vraiment des enfants de Dieu, des fils et des filles de Dieu dans le Christ. Or cela, cette grande joie, dites-vous bien que si vos parents, vos maîtres, vos maîtresses, tous ceux qui s'occupent de vous dans les écoles, font tant d'efforts et de sacrifices, c'est, d'abord, pour vous donner cette joie, parce qu'ils savent combien Dieu vous aime et qu'ils veulent que vous découvriez combien vous êtes aimés, parce qu'ils savent que vous êtes capables d'aimer, vous les enfants, d'aimer Dieu, d'aimer vos frères. pourquoi le savent-ils ? Parce qu'ils vous connaissent bien ? Ce n'est pas sûr, ça. Parce que si l'on demande à des gens qui vous connaissent bien : "voyons, Un Tel, Une Telle, est-ce qu'il est sage ?", on dira : "Eh bien, c'est selon ; ça dépend des jours." "Un Tel, Une Telle, comment est-il à la maison ? Avec son frère, sa sœur, ses camarades d'école ?" Je suppose que ça ne doit pas être toujours parfait. Si donc, ils pensent, ils croient que vous êtes capables d'aimer, pourquoi pensent-ils cela : « votre avis ! Eh bien, parce qu'ils croient que Dieu lui-même veut vous donner, à vous les jeunes, la force, le courage d'aimer comme le Christ lui-même vous aime.
L'amour, c'est un trésor qui vient de Dieu et que vous devez prendre parce que c'est Dieu qui vous le présente, et qui vous le donne. L'amour, la force d'aimer, c'est Jésus lui-même qui se livre à nous, se faisant notre nourriture.
Certains parmi vous, et beaucoup, j'imagine, ont déjà communié, d'autres pas encore. Certains parmi vous ont déjà reçu le don de l'Esprit, d'autres pas encore. Certains parmi vous connaissent bien l'Évangile, d'autres pas encore.
Mais tous, et c'est cela que savent vos parents, vos maîtres, et c'est cela que je veux vous dire ce matin (ce soir), mes enfants.
Tous, nous savons combien l'amour que Dieu vous porte est puissant, et combien cet amour peut vous permettre de faire plus que vous ne pensez.
Alors, essayons, si vous le voulez, de voir jusqu'où cet amour-là peut nous mener. Eh bien, en quoi consiste-t-il, cet amour ? Il consiste en ceci : c'est que, que vous soyez un tout petit ou que vous soyez un très grand, que vous soyez très sages ou que l'on vous fasse des reproches parce que l'on dit "C'est un garçon insupportable ; c'est une fille vaniteuse, c'est un enfant turbulent ; il ne travaille pas en classe, ou bien, il fait des méchancetés à ses petits camarades", quoi qu'on dise de vous, Dieu vous aime d'un amour unique, il vous aime comme il aime son Fils unique. Et Dieu ne vous fait jamais de reproches ; vous m'entendez ? Dieu ne vous fait jamais de reproches.
Que fait Dieu pour vous ? Quand il vous voit vous éloignant de lui, parce que vous vous comportez, non pas comme des enfants de Dieu mais comme des gens qui ne savent pas vivre de l'amour, qui s'en refusent, qui font du mal aux autres, qui n'osent pas prier, bref, quand vous êtes pas comme Dieu voudrait que vous soyez, qu'est-ce que fait Dieu ? Dieu vous aime encore plus, et il dit « Mon amour, ça va être comme un torrent qui va l'emporter. Ce garçon, cette fille, le voilà qu'il s'est renfrogné dans son coin ; il est triste ; il a peur, il pense que personne ne l'aime ou que personne ne le comprend. Il a envie de se venger ; il dit du mal d'un camarade, il a peur : « Eh bien, dit Dieu, qu'est-ce que je vais faire ? Je vais lui montrer combien je l'aime, de façon à aller le chercher là où il s'est caché. » Car, quand vous avez peur, quand vous avez des sentiments de vengeance dans le cœur, quand vous êtes égoïstes, quand vous êtes odieux ou quand vous êtes paresseux ou que vous mentez, qu'est-ce que vous faites ? En fait, vous vous cachez. Et Dieu dit : "Je saurai le trouver, cet enfant-là, car c'est mon enfant et je l'aime. Où qu'il aille, j'irai le chercher." Et Jésus, le "Christ, le Fils unique de Dieu est allé nous chercher au plus profond, là où tout le monde nous a abandonnés.
L'endroit où tout le monde nous a abandonnés, c'est quoi ? Eh bien, c'est là où il n'y a plus rien, c'est la mort. Eh bien, même cela, ce n'est pas un endroit où Dieu ne peut pas nous prendre. Et ce que nous voudrions, c'est que cet amour qui nous habite et qui est la plus suprême richesse du monde, vous osiez le prendre et vous en servir. Et pour cela, c'est Dieu lui-même qui vous donne la joie de l'aimer.
Alors, je voudrais encore vous dire une chose : vous avez, vous les enfants, une mission à cet égard. Écoutez bien. Le Christ a dit que pour entrer dans le royaume de Dieu, on doit devenir comme un enfant. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça ne veut pas dire qu'il faut faire le bébé. Vous, vous avez envie de grandir, c'est normal ; mais ça veut dire quoi ? Cela veut dire qu'il faut se reconnaître comme enfants de Dieu. Et peut-être que vous, les enfants, vous êtes bien placés pour comprendre ce que ça veut dire. Et que nous, les grandes personnes, nous sommes comme des gens qui vous transmettons un trésor, mais ce trésor, on y est tellement habitués qu'on n'y fait plus attention. C'est un peu Comme si, une fois, votre maman a fait un gâteau admirable, et puis, vous, vous avez bien fait attention, vous trouvez que le gâteau est très très bon, puis arrive votre frère aîné ou votre papa ou votre grand-mère ou votre oncle, votre tante, il ne fait attention à rien ; il mange le gâteau, il ne s'aperçoit même pas de ce qu'il mange. Alors, vous pouvez dire : « Mais, regardez comme le gâteau est bon ; il est délicieux, ce gâteau. » Et celui qui arrivait et qui ne faisait pas attention ; il dira : « Mais il a raison, le petit : le gâteau est extraordinaire !"
Alors, nous vous offrons le trésor même de l'amour de Dieu, et vous, parce que vous avez des yeux grands ouverts et neufs, peut-être Dieu vous donnera de le voir. Alors, dites-nous, vous les jeunes, combien Dieu est bon.
Peut-être que vous, les jeunes, vous allez avoir le temps de prier.
Votre père, votre mère rentrent du travail fatigués, ils n'ont plus le temps de rien faire. Vous, priez, et dites-nous combien il est important de prendre ce temps pour Dieu, et que c'est notre liberté. Vous, les jeunes, peut-être parce que tout est neuf pour vous, vous allez découvrir que l'on peut pardonner.
Ah, il ne faut pas faire la leçon à vos parents : ça ne serait pas bien venus mais montrez-leur comme est beau ce trésor unique que Dieu nous confie en vous en servant et en nous le rendant. Et c'est ça la communauté d'amour qui existe entre nous. Quand le Christ nous dit que nous devons nous aimer les uns les autres comme il nous aime, ça ne consiste pas simplement à ne pas nous disputer, ça consiste en ceci : c'est que l'amour dont nous nous aimons, c'est comme un souffle qui nous habite, c'est Dieu lui-même qui nous habite et qui nous permet de partager l'amour, l'amour de Dieu, l'amour de Dieu pour nous, l'amour de
Dieu pour nos frères. Et alors, quelque chose d'extraordinaire peut se produire c'est que nous arrivions à aimer ceux que nous n'aimons pas. Nous arrivions à aimer ceux que nous n'aimions pas parce que nous découvrons combien ils sont aimés de Dieu, et que tout homme est aimé de Dieu. Et que Dieu nous donne tout homme pour être un frère, et que l'Esprit Saint est cette force intérieure qui nous habite.

Mes frères, puissiez-vous, dans cette tâche magnifique de l'éducation où l'enfant est reçu comme un don de Dieu, comme un signe de la grâce, comme un dévoilement de la fécondité de l'amour de Dieu, puissiez-vous, dans cet acte de foi où vous accueillez l'enfant comme un don, lui transmettre le don suprême de l'amour, y trouver vous-mêmes votre propre joie et votre récompense. Amen.


Homélie du jour de Noël, Notre-Dame de Paris, 25 décembre 1981.
1. "Dieu, personne ne l'a jamais vu". Si l'esprit humain veut vraiment faire face à Dieu, il ne peut le concevoir que comme l'inconcevable. Car Dieu surpasse absolument toute pensée humaine dont il est la source. Dieu est insaisissable puisque l'homme vient de lui. Nous ne pouvons prétendre voir Dieu, voulant de la sorte nous emparer de l'origine de notre existence, sans que soit menacée notre condition de créature.
Souvenez-vous de ce que Dieu dit à Moïse : "Tu ne peux voir ma Face, car l'homme ne peut me voir et vivre !" (Ex 33, 20). Et l'esprit humain oscille entre le doute et l'adoration, fasciné par la plénitude divine qu'il ne peut découvrir que lorsqu'il se reçoit d'elle. Et pourtant, la foi chrétienne, en ce jour de Noël, propose au croyant la plus paradoxale affirmation : Dieu, mystère insondable devant lequel l'esprit humain trébuche, Dieu, que l'homme ne peut concevoir qu'en se délivrant de toutes ses idoles, qu'en récusant toutes les images et toutes les figures de l'absolu, Dieu se livre en son Fils unique fait homme, en cet enfant né à Bethléem de Juda, né de la Vierge Marie, fils de David, fils d'Abraham, fils d'Adam, né en une nuit de notre histoire, cet homme parmi les milliards d'hommes.

2. Ce paradoxe nous mène jusqu'au bout du mystère. Car l'amour n'est jamais vague. L'amour qui vient de Dieu s'exprime, se dit, se donne en cet homme. Dieu n'aime pas l'humanité mais chaque homme. Dieu se livre en Jésus, unissant la nature divine à la nature humaine dans la personne même du Fils unique. L'amour de Dieu se fait ainsi concret, singulier.
En cet homme, Jésus, né à Bethléem de Juda, il y a deux millénaires, l'amour de Dieu épouse la fragilité et le tragique de la condition humaine.
L'humanité, comme idée générale échappe à l'Histoire. Il est facile de parler de l'humanité. Il est tragique de parler de cet enfant, le Messie espéré et attendu, né de la Vierge, celui qui prononce par des lèvres de chair la Parole de Dieu, celui qui offre son corps de chair aux blessures de la haine et du péché des hommes, celui qui livre son corps aux meurtrissures des soldats, celui qui livre sa vie à l'obscurité de la mort, celui sur qui se referme le tombeau scellé, celui que la puissance du Père et le don de l'Esprit ressuscitent des morts.

3. En se livrant ainsi en Jésus cet enfant, l'amour de Dieu nous prend dans la singularité de notre existence, l'amour de Dieu devient crédible.
Car ainsi, dans la singularité de ce Fils, un homme parmi des milliards d'hommes, nous est révélé comme Dieu nous aime chacun. Dans ce Fils unique, unique parce qu'éternel en sa divinité, unique parce qu'il n'y a qu'un seul Jésus né à Bethléem de Juda en un temps déterminé de notre histoire, unique comme Fils éternel, unique comme fils de Marie, singulier et fragile comme chaque homme, comme n'importe quel homme, Dieu révèle de quelle façon il nous aime chacun en notre singularité unique et fragile. Le visage de l'amour, la nature de notre relation à Dieu sont ainsi dévoilés pour que chacun, dans la singularité de sa vie, devienne à son tour enfant de Dieu.

4. Comme Jean nous le dit : "Le Verbe éternel s'est fait chair". Il naît de la naissance d'un homme. Il ouvre ainsi la possibilité à chaque homme de devenir son frère et sa sœur, de naître à nouveau, d'En-Haut (Jean 3, 3) et d'être à son tour aimé du même amour dont le Père aime son Fils unique. C'est cela, le mystère de Noël. Avec le tragique et les faiblesses de nos vies, avec nos péchés et nos misères, nous sommes, chacun, aimés d'une manière inouïe, incomparable, par l'amour unique du Père.
Et si nous sommes rassemblés en un seul corps qui est le corps du Christ, ce n'est pas en une foule anonyme, sans visage, où se fondrait l'humanité de chacun pour ne devenir qu'un tout insaisissable. C'est un mystère de communion où ne faisant qu'un avec lui, nous sommes aimés chacun du même amour singulier par lequel le Père aime son Fils. Chacun de nous dans le Christ est un vis-à-vis du Père. Chacun de nous dans le
Christ est aimé du Père et reçoit l'Esprit. C'est parce que, chacun, nous avons cette relation singulière avec le Fils que nous sommes ainsi rassemblés en un seul corps.
c'est pourquoi aussi nous formons dans l'histoire des hommes le gage et le signe du rassemblement et de la communion de la nouvelle humanité.
Nous croyons à l'amour parce que l'amour se livre dans le Fils unique et que l'amour nous atteint chacun et nous rassemble tous.

5. Frères, ce matin, nous sommes sensibles au tragique des événements qui atteignent une Église sœur. Cela n'ajoute ni n'enlève rien au tragique coutumier de l'Histoire. La mort n'est ni pire ni plus clémente aujourd'hui qu'elle ne l'est à travers les siècles. Les hommes ne sont ni pires ni meilleurs ici qu'ils ne le sont ailleurs. Sans cesse surgissent dans l'humanité le refus d'aimer, la peur de donner. Sans cesse l'homme se masque devant l'invisible splendeur pour laquelle il est fait. Sans cesse l'homme recule devant la vie et préfère la mort. En ce temps de Noël, il nous est rappelé à quelle vie nous sommes nés la vie éternelle, la vie divine plus forte que la mort par la puissance du Christ, notre frère en qui nous sommes aimés et par qui nous devenons les témoins de l'amour.
Nous devons être les témoins de la joie. Non pas parce qu'elle viendrait de nous car peut-être notre cœur est-il rempli de tristesse.
Nous devons être les témoins de la joie parce que c'est Dieu qui nous la donne. Quand nous osons affirmer la joie, en ce monde et maintenant, c'est parce que nous acceptons ce que Dieu veut nous donner.
Acceptez d'être aimés dans le Fils : ainsi, vous deviendrez des fils.
N'ayez pas peur de la mort. N'ayez pas peur de l'amour. N'ayez pas peur de la vie. Osez vivre selon Dieu, aimer selon Dieu, vous, que le Père veut comme enfants, fils et filles de Dieu.


Messe du 1er Dimanche de Carême (Année B) célébrée en l'église Saint-Louis d'Antin à Paris. 28 février 1982
LA TENTATION AU DÉSERT
Est-il possible d'y croire ?
Est-il possible de croire que Dieu aime le monde, et que le monde peut être réconcilié avec Dieu ?
Est-il possible de croire à cette parole antique que nous avons entendue au début de notre prière, où Dieu dans sa patience et son amour, blessé par l'infidélité des hommes et leur péché qui est leur propre mort, Dieu cependant suspend sa justice et veut désormais, à jamais, que l'homme vive et que l'homme soit sauvé.
Dieu s'engage irrévocablement, autant que ce monde peut durer dans la patience de Dieu et dans l'amour que Dieu lui porte, Dieu s'engage à ce que la vie triomphe.
Un monde réconcilié, un monde fondé sur l'amour, l'amour que Dieu nous porte, un monde porté dans l'amour, enfanté dans l'amour plus grand que l'homme, l'amour de Dieu. Est-ce croyable ?
Car en nous proteste sans cesse l'expérience quotidienne du mal ; de la guerre, de la méchanceté, de la haine, du péché. Sous nos yeux nous voyons que ce monde qui est fait pour l'homme et que Dieu nous donne comme une surabondance de vie et de sa grâce, voici qu'au lieu d'être capable de l'accueillir et de nous accueillir les uns les autres comme des frères, voici que ce monde nous prétendons nous en emparer, l'accaparer. Voici que ce monde au lieu d'être au service de notre liberté, nous en devenons esclaves. Voici que l'univers au lieu de chanter la gloire de Dieu, devient dans nos mains un objet de scandale. Voici que pour beaucoup d'hommes et de femmes dans le monde qui ne croient pas, l'idée vient « si Dieu existait vraiment est-ce que ce mal existerait, et d'où sort le mal ? ».
Or, la porte d'entrée de l'amour de Dieu dans le monde, elle est en vous.
La porte d'entrée de l'amour de Dieu dans le monde, elle est dans nos libertés. Et la manière dont Dieu se fraye un chemin dans le monde, c'est en vous rendant libres ; libres pour que vous puissiez croire et comprendre et attester ce que Dieu fait, libres afin qu'en aimant, vous soyez la preuve que Dieu aime le monde.
Croire que le monde est bon parce qu'il est créé par Dieu, croire que le monde est bon parce que l'amour de Dieu s'est engagé envers nous irrévocablement, Dieu veut en donner la preuve, et la preuve elle ne se démontre que par l'amour, et l'amour c'est celui qu'il vous porte et celui que vous devez lui porter.
Et ainsi c'est l'amour que nous devons nous porter les uns aux autres.
Dure preuve, dure épreuve, dure tentation. Il est dur d'aimer, il est impossible d'aimer ; je veux dire aimer comme Dieu aime. Aimer au point d'accueillir la beauté de toute chose, dans la générosité de Dieu, au point d'accepter d'être délivré des fascinations de toute chose, des objets de nos peurs, de nos haines, de tout ce qui habite notre cœur et nous assaille.
Il est dur d'aimer parce qu'il est dur d'être libre.
Et voici que nous, chrétiens, nous tournons notre regard en ce début de carême vers celui, le Christ, qui a été baptisé, qui s'est plongé dans l'abîme des eaux, sur qui l'Esprit-Saint repose en plénitude, et qui va au-devant de nous pour frayer, pour tracer ce chemin de liberté.
L'impossible preuve de l'amour, il nous la donne pour nous rendre capable de la donner. Il entre dans ce combat, car c'est un combat que d'aimer, il faut se battre contre tout ce qui nous asservit, il faut se battre contre toutes nos volontés de possession, et contre nos peurs, il faut se battre contre la haine, il faut se battre contre le mal, il faut se battre contre le désespoir ; et la vraie bataille, elle est où ? dans le secret de chacun de nos cœurs. En ce sens il prend notre responsabilité pour nous rendre responsables, il triomphe pour nous rendre capables de triompher avec Lui, il triomphe parce que l'amour est plus fort que la mort.

Et alors, écoutons cette parole, dite par le Christ :
« le Règne de Dieu est là, retournez-vous, convertissez-vous, retournez-vous vers Dieu, devenez libres, croyez en cette Bonne Nouvelle ».
Ne pensez pas qu'il s'agisse là d'une parole ancienne et usée, car c'est maintenant le temps où nous, où vous, nous avons à répondre, dans ce temps de l'histoire avec son poids de drames et d'épreuves, à cet appel et à cette tâche.
C'est notre tâche, notre mission, c'est aussi notre joie.
Que le Seigneur vous accorde la grâce d'entendre que l'amour est possible et qu'il vous est donné.
Que le Seigneur accorde au monde, en vous, les signes de la paix, de la réconciliation et de la vie.
AMEN

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