Dernière homélie prononcée par le cardinal émérite le 17 septembre 2006, jour de ses quatre-vingts ans ...
L'œuvre du Messie
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Cette question est décisive. Saint Marc s'en tient sobrement à la réponse de Pierre : « Tu es le Christ », et à la consigne du secret : « Il leur enjoignit de ne parler de cela à personne ». Nous n'avons pas ici l'anticipation que rapporte saint Matthieu (16, 16-19), où Jésus annonce à Simon qu'il est Pierre et qu'il sera le chef de son Église. Mais, dans la version brève de saint Marc que nous venons d'entendre, la traduction est tout à fait juste. « Christ » est en effet la traduction grecque de « Messie », Et ce qui est au cœur de cet Évangile, c'est précisément l'œuvre du Messie, c'est-à-dire l'oint du Seigneur, celui qui a reçu l'onction royale, prophétique et sacerdotale, et qui accomplit tout ce que Dieu a promis à son peuple Israël pour le salut du monde. Ce Messie est porteur de toutes les espérances que peut déployer l'imaginaire humain quand il tente de se représenter le dessein de Dieu.
Mais la mission du Messie dépasse et même dément tout ce que peuvent concevoir les hommes. Saint Marc nous invite donc aujourd'hui à réfléchir sur ce qui fut difficile à comprendre pour les apôtres - et qui le demeure sans doute pour toutes les générations de chrétiens.
En effet, quand Simon-Pierre répond : « Tu es le Messie », au lieu de saluer, comme chez saint Matthieu, la révélation dont il bénéficie, Jésus le réprimande presque en lui ordonnant de ne répéter cela à personne. Et il ajoute aussitôt un enseignement qui va étonner et même scandaliser ses auditeurs : « Le Fils de l'homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les prêtres, les anciens et les scribes, être mis à mort et, après trois jours, se lever ». Nous avons dans les traductions : « ressusciter », parce que nous savons ce qui est arrivé. Mais, sur le moment, les apôtres ne comprennent pas.
D'ailleurs, les évangélistes qui sont leurs témoins - et Matthieu (16, 21) comme Marc - emploient une formule moins précise : « se lever d'entre les morts », qui suggère qu'ils ne saisissent pas bien de quoi il s'agit. Pour eux, c'était en effet tout aussi inimaginable que le Messie crucifié.
De telles perspectives sont tellement à l'opposé des idées qu'ils se font sur le Messie que Pierre, leur porte-parole, se révolte. Mais il le fait discrètement. Il prend Jésus à part et lui dit : « Voyons, ce n'est pas possible. » Alors le Christ se retourne vers les autres pour apostropher Pierre publiquement, avec une violence confondante : « Satan ! Passe derrière moi. » Le mot est terrible, car Jésus voit en Pierre, à cet instant, non pas son disciple, mais la figure de celui qu'il a affronté au désert : « Tu me détournes de ce que Dieu attend de moi. Tu voudrais que je te suive sur le chemin que tu conçois. Or tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.
C'est toi qui dois me suivre et rester derrière moi, car je suis le Seigneur et le Maître. »
Vous vous rappelez la suite. Le Christ convoque la foule autour des apôtres et à tous il annonce : « Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. Qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de la Bonne Nouvelle de l'Évangile la sauvera. »
Pourquoi avons-nous tant de mal à comprendre ces paroles ?
Parce que, dans notre expérience, la route que trace le Christ est celle qui mène tout droit à l'échec, à la souffrance, à la mort ... Nous oublions que le Messie a précisément reçu pour mission d'ouvrir le chemin inverse -le chemin d'amour qui mène à la vie. Il affronte sans la nier l'immensité du malheur des hommes. Mais il conteste la victoire des haines qui opposent entre eux les individus, les groupes, les nations, les cultures. Il défie l'implacable logique selon laquelle nos efforts pour sauver nos vies et construire la paix font des vaincus et engendrent frustrations et destructions. La fonction messianique de Jésus, c'est d'enrayer cette mécanique mortelle en l'empoignant à pleines mains - même si ses mains en saignent - afin de retourner ces souffrances en ouverture au pardon et à la restauration de la véritable dignité de l'homme. Sa mission est de répondre à l'espérance de bonheur que Dieu a suscitée dans nos cœurs, non pas en nous offrant le paradis dont nous rêvons, mais en nous donnant de vivre dès à présent de l'amour même de Dieu, plus fort que la mort.
C'est un combat, mais un combat gagné d'avance, parce que les armes employées sont l'exact opposé de celles qui servent dans le jeu des antagonismes de ce monde. Ce n'est plus l'insulte répondant à l'insulte, la haine en retour de la haine, l'argent contre l'argent, le surcroît de violence pour écraser la violence. C'est l'innocence désarmée d'un amour qui aime sans condition aucune. C'est la vie qui s'ouvre là où la mort ne triomphe plus qu'en apparence, puisqu'elle échoue à tuer l'amour, l'espérance et la foi, puisque le malheur n'a plus le dernier mot.
Le prophète Isaïe nous a fait entendre tout à l'heure la voix du Messie souffrant. Cette image paradoxale illustre le renversement de la logique du monde. Les pensées de Dieu ne sont décidément pas celles des hommes. Le Créateur et Rédempteur crée et donne la vie là où l'homme détruit et tue. Il donne le bonheur là où nous ne trouvons que le goût amer des larmes.
La mission messianique de Jésus est aussi la nôtre. Il faudra que le Christ fasse le don de sa vie - et, par là, de l'Esprit qui l'unit à son Père - pour qu'enfin le cœur des apôtres s'ouvre à l'incompréhensible. Afin de comprendre à notre tour, il nous faut découvrir ce qui fait la joie du disciple : c'est le retournement du sens de la mort.
Elle apparaît comme l'aboutissement ultime et irréversible, voire l'échec de toute existence humaine. Elle est en fait le chiffre qui en scelle le mystère, en offrant au disciple de participer à l'œuvre du Messie.
Il vaut la peine d'ajouter à la lecture que nous avons entendue de l'Évangile de saint Marc les quelques versets qui suivent (36-38): « Que sert à un homme de gagner le monde entier et de laisser damner sa vie ? ». Cette phrase est extraordinaire. Quand Jésus l'a prononcée, que pouvait signifier : « gagner le monde entier » ? Nous pouvons aujourd'hui nous en faire une idée plus réaliste qu'il y a 2 000 ans, puisque telle est bien l'ambition des civilisations humaines. Mais à quel prix ? Le véritable enjeu n'est cependant pas la « mondialisation », nous le percevons bien, mais de savoir si la vie humaine sera damnée ou sauvée. Il s'agit bien de lui rendre sa dignité et de lui donner l'espérance. « Qu'offrira un homme en échange de sa vie ? » poursuit Jésus. Qu'avons-nous à offrir ? Rien.
Si ce n'est notre vie. Qu'est-ce qui vaut la vie, si ce n'est la vie ?
Frères et sœurs, il me semble que cette question de Jésus nous aide à comprendre quelle mission nous incombe en ce temps, de façon peut-être plus urgente que jamais. Il est providentiel que cette version si sobre de saint Marc ne nous berce pas d'illusions, et nous oblige à aller jusqu'au bout de notre mission de peuple messianique.
« Qui aura honte de moi et de mes paroles en cet âge adultère et pécheur - adultère veut dire idolâtre, comme vous le savez - le Fils de l'homme aura honte de lui quand il viendra dans la gloire de son Père avec les anges et les saints. » Et Jésus conclut : « Déjà certains parmi vous ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Royaume de Dieu venir avec puissance. ».
Il me semble, frères et sœurs, que c'est à cela que l'on reconnaît les chrétiens - ceux qui portent le nom de Christ, comme les ont appelés les premiers les païens d'Antioche (Actes 11, 26). Les chrétiens portent l'espérance christique, l'espérance messianique.
Nous avons vu et nous voyons quelque chose du Royaume de Dieu « venir avec puissance » avant que nous ne goûtions la mort, avant que notre mort soit prise dans celle du Christ pour entrer dans sa vie.
Dieu agit par nos pauvres mains. Son Église agit pour que la miséricorde, le pardon, l'espérance, la joie, la beauté de la vie jaillissent, étincellent et soient perceptibles par les âmes pures, par les pauvres, par ceux qui, humblement, remettent leur vie entre les mains de Dieu. L'éclat du règne du Seigneur n'est pas encore pleinement manifeste, mais il resplendit déjà dans notre Église, dont la beauté est bien de rassembler des pécheurs et de mettre dans leur cœur le pouvoir de donner leur vie pour recevoir des mains du Père le bonheur de la vie plus forte que la mort et ainsi attester l'avènement au milieu de nous du Royaume de Dieu.
J'atteste pour ma part avoir vu cela de mes yeux dans tout le temps où le Seigneur m'a donné la grâce d'être votre pasteur. Je l'ai vu de façon voilée. Ce n'est pas quelque chose qui peut être matériellement prouvé. Mais je l'ai reconnu dans telle vie donnée, dans tel acte de foi, dans tel témoignage, dans telle œuvre vraiment et courageusement chrétienne, accomplie chez les plus grands ou les plus riches comme chez les plus humbles ou les plus méconnus.
Il y a là une beauté insurpassable, qui empêche de désespérer de l'humanité et qui nous confère la force de continuer de nous battre, puisque c'est le Seigneur qui nous en donne l'ordre et la force en même temps qu'il nous en procure la joie.
Je prie Dieu qu'il continue dans les générations qui viennent ce qu'il a commencé parmi celles que j'ai pu servir. Que se lèvent au milieu vous des apôtres qui confesseront la gloire et la beauté du Messie crucifié, qui vivront les Béatitudes et qui permettront à ceux que Dieu appelle de reconnaître la voix de leur Seigneur. Je prierai pour que votre voix sonne clair et fort jusque là où apparaissent les moqueries, les critiques et les persécutions, puisque c'est le sort que Jésus prédit pour le Fils de l'homme et que la grâce faite aux disciples est de n'être pas plus épargnés que le Maître. Que, loin de nous désoler de ces épreuves, nous en ayons la joie : c'est bien la dernière Béatitude que nous rapporte saint Matthieu (5, 11-12).
Notre joie est d'abord de répondre à notre vocation en devenant prophètes à la suite de nos prédécesseurs.
Ainsi, peuple chrétien, peuple christique, peuple messianique, nous prophétisons le Seigneur qui se rend visible en ses serviteurs, amis et frères - ceux et celles qu'éprouve le mystère de la Passion et qui parviennent, avec l'aide de Dieu, à donner leur vie. Que le Seigneur vous en donne la grâce, la joie, la force. Et qu'il vous bénisse.