Homélie au Katholikenrag, Düsseldorf, 4 septembre 1982
Le sel de la terre
« Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde. »
Vous êtes le sel de la terre, comme le sel de l'Alliance, l'instrument de la réconciliation avec Dieu d'un monde perdu sans Dieu. Vous êtes appelés à participer à l'offrande et à l'œuvre du Fils qu'il opère souverainement et dont il nous a chargés dans le monde. Vous êtes la lumière du monde. Jésus dit : « Je suis la lumière du monde. » Vous êtes la lumière du monde dans la mesure où, dans le Christ et par le Christ, vos œuvres bonnes deviennent visibles pour manifester le Père des cieux. Quelle œuvre manifeste la bonté du Père des cieux ? Celle où Dieu lui-même se révèle en faisant de chacun des hommes ses enfants dans le Fils bien-aimé. Nous avons par vocation à entrer dans cette assimilation au Fils de Dieu ; nous sommes appelés à participer par la foi à la Passion du Christ qui sauve le monde. Telle est la Béatitude du disciple selon le Sermon sur la Montagne. Telle est la présence chrétienne, l'action chrétienne dans le monde.
Le champ socio-politique, comme les autres champs de la vie humaine, est un lieu de la Rédemption du Christ. Lieu où se dévoile le péché, mais aussi lieu de combat où s'accomplit le salut, dont l'œuvre ne se réduit pas à notre action sociale et politique. L'action de l'homme en société est elle-même l'objet d'un autre jugement, l'œuvre d'un autre combat, celui de la mort et de la vie. En tout homme qui cherche la justice, se trouve l'injustice ; en tout homme qui cherche le bien commun, il y a la recherche de son propre bien. Voilà pourquoi l'espérance de justice portée par les hommes ne produit pas son fruit ; elle doit être sauvée par d'autres moyens que ceux qui sont couramment donnés à l'homme pour agir en vue du bien commun.
Seule la miséricorde de Dieu, donnée dans le Christ crucifié, arrache l'homme à cette injustice et lui donne la liberté d'être et de devenir juste, d'œuvrer pour la justice et pour la paix. Cette mission du chrétien, votre mission, est partage de la mission du Christ.
Cette mission implique une affirmation : il existe un droit, il existe un bien. Il y a pour l'homme une détermination objective et absolue du bien et du mal, de ce qui est conforme à l'humanité de l'homme et de ce qui lui est contraire, de ce qui est obéissance à la volonté de Dieu et de ce qui la récuse. En dépit des évidentes relativités dues à l'histoire et aux cultures, la foi chrétienne maintient, introduit en ce monde l'affirmation d'un absolu : celui de la dignité de la personne humaine et du respect de ses droits. Cette éminente dignité de l'homme se fonde dans l'acte par lequel l'existence est donnée par Dieu à l'homme, en même temps que les conditions de cette existence libre : les dix commandements.
Mais, dans notre monde d'injustice et de violence, se faire le témoin d'une telle affirmation absolue, être sel de la terre et lumière du monde, c'est révéler cet absolu en devenant figure et frère du Fils venu dans la chair appeler tous les pécheurs. Car le Christ-Sauveur manifeste la gloire de Dieu et nous révèle la véritable dignité de l'homme, à savoir qu'il est image et ressemblance de Dieu comme créature, et révélation du Fils unique. Affirmer l'absolu de notre dignité personnelle, c'est révéler la gloire de Dieu « riche en miséricorde, Créateur et Rédempteur de l'homme ».
Le chrétien peut rendre ce témoignage en agissant dans le Christ et par le Christ, 'moyennant la foi et le sacrement de la foi, le baptême, qui nous donne part à la Passion du Serviteur. Qui accepte la mission d'être, dans l'histoire, la présence du droit absolu de l'homme, de sa dignité personnelle, du droit de Dieu, reçoit aujourd'hui une vocation semblable à celle du Crucifié. Il accepte de devenir l'instrument du pardon et de la re-création de l'homme. « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde » : recevez par la force du Ressuscité, qui est lumière, la capacité de vivre son offrande rédemptrice en devenant le sel de son sacrifice.
Telle est, dans l'histoire et dans le champ des sociétés humaines, l'œuvre de la foi. Croire, c'est laisser Dieu agir, et c'est devenir coopérateurs de Dieu. C'est, dans la patience de l'histoire, entrer dans la Passion et l'œuvre de Jésus-Christ. Sel de la terre, lumière du monde, le chrétien a pour mission d'attester l'Absolu de Dieu et de la dignité humaine ; il a aussi pour charge de délivrer l'homme de ses illusions sur une fausse justice.
La première illusion est de croire que l'homme peut concevoir la justice sans se tromper et l'accomplir sans faillir. Cela n'est pas au pouvoir de l'intelligence ni de la volonté de l'homme. Une autre illusion se propose comme un but historique immédiatement réalisable l'accomplissement de toute justice.
Le chrétien, par la foi au Christ, délivre l'homme de ces illusions.
Car la foi révèle en l'homme justifié et pardonné le pécheur incapable de poursuivre sans Dieu l'œuvre de justice. Car la foi manifeste à l'homme toutes les dimensions de la justice. Il n'y a pas en ce monde d'état de justice achevée. L'homme ne s'y trouve pas accompli dans la justice et la sainteté : il reste en pèlerinage dans l'histoire. Si l'homme s'imagine réaliser ici-bas la justice, s'il veut parachever sur terre un idéal de justice, il le réduit à la mesure de ses désirs et de ses idées : c'est la source du totalitarisme. La justice ne se réalise en plénitude que par l'action de Dieu qui sans cesse guérit l'homme de son injustice et de son péché, le justifie et lui donne d' œuvrer dans la justice, et, jusqu'au jour de la résurrection, le sauve de l'Hadès et de la mort.
En dehors de la foi dans la justice et l'action salutaire de Dieu, l'idéal d'une civilisation de l'amour et de la justice est immanquablement bafoué par l'expérience et le cynisme de l'histoire. En luttant pour les droits de l'homme et contre les illusions de la justice, la foi maintient l'espérance d'une civilisation de l'amour, non comme d'une utopie sociale, mais comme d'un don de Dieu sans cesse accordé, toujours à nouveau recueilli dans l'Église, pour le monde. C'est le vrai réalisme : croire l'amour possible en raison de l'espérance. L'espérance chrétienne en Dieu permet d'œuvrer sans cesse, en dépit de sa négation par la haine, la guerre, les destructions, les injustices.
Certes, chaque génération découvre les limites de ce que la génération précédente s'imaginait être un idéal de justice. Tout le travail d'élucidation que font les sociétés sur leurs propres conditions n'apparaît-il pas souvent comme un travail de la désillusion ? Mais n'est-ce pas parfois pour proposer une illusion nouvelle, pire encore ? L'idéal pacifiste des lendemains de la Première Guerre mondiale apparaît comme une illusion après la Seconde. Ce jeu de la désillusion et de la réinterprétation suscite aujourd'hui doute et soupçon, déception et désespérance.
Mais la foi chrétienne n'est jamais déçue. L'espérance ne déçoit pas. Le péché n'empêche pas de croire à la miséricorde ; l'injustice des hommes n'empêche pas d'espérer dans la justice de Dieu ; et la haine n'interdit pas de croire encore et toujours en l'amour. Telle est la force de l'espérance : elle dure et se renouvelle dans la patience, en communion avec l'œuvre rédemptrice du Messie crucifié, dans l'attente et la reconnaissance de notre délivrance accomplie dans le Christ.
« Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde. »
Vous êtes dans le monde présence et sacrement du Christ, enfouis comme le sel, exposés comme la lumière, humiliés et exaltés comme le Crucifié. Vous êtes porteurs du paradoxe chrétien, espérant contre toute espérance, aimant vos ennemis, pardonnant à tous, vivant de miséricorde.
Luttez pour la justice en confessant dans la foi que votre action sociale et politique ne porte pas son fruit, sinon par l'œuvre de Dieu.
Croyez dans le Dieu de la miséricorde, qui fait grâce et qui vous rend justes, capables d'œuvrer avec Lui à la mesure de son espérance. Aimez la société des hommes dans ses réalisations terrestres, mais rappelez-vous qu'aucune ne trouve son accomplissement que dans les cieux et sur la terre renouvelée par la miséricorde, dans la Jérusalem d'en haut, de la fin des temps. C'est là que nous conduit, c'est là que nous attend, l'Agneau immolé dont nous célébrons maintenant le sacrifice.
Homélie à la messe commémorative de l'armistice de 1918, Saint-Louis des Invalides, Paris, Il novembre 1982.
Raisons de vivre et raisons de mourir
Comment les hommes peuvent-ils demander à d'autres hommes de mourir ? Comment un homme peut-il avoir droit sur la vie de ses frères ? Y a-t-il donc des raisons de vivre qui seraient assez fortes pour être aussi des raisons de mourir ?
La question paraît blasphématoire, tant la réponse paraît s'imposer.
Car depuis que notre espèce s'avance dans la nuit de l'histoire, sans cesse, des hommes et des femmes, dans leur jeunesse comme dans leur vieillesse, ont su, pour défendre les leurs, risquer leur vie, donner leur vie. Dans les conflits que nous avons traversés et qui ont fait parmi nous tant de victimes, c'est au sacrifice de beaucoup d'hommes et de femmes que nous devons notre survie comme nation. Notre honneur, notre dignité d'hommes libres ont été sauvés par la générosité et l'héroïsme de beaucoup parmi les générations qui nous ont précédés et parmi celles qui sont ici représentées.
Mais, les raisons de vivre mobilisées comme raisons de mourir peuvent être équivoques - ainsi que cela a été dit et écrit sur tous les tons, de la dérision à l'indignation - et souvent l'homme craint d'en être dupe. Qui, un jour, n'a pas pensé que de l'autre côté de la frontière, comme naguère de l'autre côté de la ligne de front, des hommes et des femmes habités par des sentiments semblables aux nôtres étaient persuadés, eux aussi, qu'ils avaient de leur côté le droit et la justice ?
Ils étaient persuadés eux aussi que leurs raisons de vivre étaient des raisons de mourir. Et donc que leurs raisons de mourir étaient aussi des raisons de tuer.
Mourir. Tuer. Y a-t-il donc, en ce monde, aux yeux de la raison humaine, un motif suffisant, une raison suffisante pour qu'une telle immolation, une telle destruction de soi-même et de l'autre soient demandées ? La mise à mort du Christ a fait surgir sur des lèvres humaines deux phrases très proches l'une de l'autre. Elles se répondent l'une à l'autre et répondent à notre interrogation. Et pourtant un abîme les sépare.
La première est proférée par les responsables politiques du peuple au moment où ils délibèrent en secret sur les possibilités de faire mourir Jésus : « Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple. »
C'est le raisonnement de la raison d'Etat, car ils savent que cet homme est innocent. L'innocence pèse peu en contrepartie du calcul de ce qui leur semble être la raison. Mais la nation peut-elle survivre au mépris du droit qui pourtant la fonde, qui est sa raison d'être ? « Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple. » Les chefs d'une nation, pour qu'elle survive, peuvent-ils lui faire perdre ses raisons de vivre ?
Et pourtant l'évangéliste ajoute que celui qui a prononcé cette phrase était prophète sans le savoir.
La seconde phrase nous le fait comprendre, elle qui est dite par Jésus lui-même : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. » Et il ajoute : « Ma vie, personne ne la prend ; je la donne de moi-même, car j'ai le pouvoir de la déposer et de la reprendre. » Cette fois-ci, nous entendons parler la générosité suprême de l'amour, non l'amour de soi, ni l'amour encore égoïste des siens, mais l'amour de tout homme, y compris de l'ennemi. L'Amour trouve en lui-même la source inépuisable de la vie qui permet de donner la vie, mais aussi de donner sa vie pour que vivent ceux qu'il aime.
En vérité, c'est un étrange paradoxe qu'évoquent ces deux phrases au sujet de la mort de Jésus. En effet, aucun pouvoir en ce monde, ni celui de l'État, ni celui de la nation, ni celui des liens du sang ou d'une appartenance sociale, ne peuvent se substituer à l'absolu sans lequel ils perdraient leur fondement. L'Église elle-même cesserait d'exister si elle prétendait prendre la place de son Seigneur. Car la tyrannie du totalitarisme apparaît dès le moment où l'une de ces réalités veut, pour asseoir son autorité, s'emparer de l'absolu et s'identifie à lui. Au lieu d'être au service de l'homme en sa suprême dignité, au lieu de permettre la manifestation de l'humanité de l'homme, ce pouvoir le déshumanise. Quand bien même il prétend l'accomplir, en vérité, il l'achève, comme un bourreau sa victime. Il l'anéantit, au moment même où il prétend lui imposer ses raisons de vivre pour l'envoyer à la mort.
Et pourtant, même dans le dernier cercle où doit être abandonnée toute espérance, en tout homme demeure le secret enfoui de sa dignité.
Le moindre rayon du soleil de justice peut arracher ce secret aux ténèbres par lesquelles il semble avoir été englouti. Ce point de référence, sans lequel nous ne savons plus ce que c'est que d'être un homme, nous échappe et doit nous échapper. Il doit rester à jamais hors de nos prises, nous surplombant pour que nous puissions rester debout, nous dominant pour que nous puissions rester libres, nous donnant d'être pour que nous puissions exister. Je le nomme de son Nom, lui qui a créé l'homme à son image et à sa ressemblance. Nous l'appelons « notre Père des cieux », lui dont l'amour infini se révèle par son Fils et dans l'Esprit qui nous habite, hôte secret qui réunit l'humanité en un seul corps et lui donne de vivre en sa véritable dignité. Il n'est pas nécessaire de le nommer, ni même de le reconnaître pour se convaincre que cette suprême et haute et étrange dignité, l'humanité de l'homme, fondement de notre droit, ne tient son invincible survie que d'au-delà d'elle-même. La grandeur de l'homme, c'est qu'elle échappe au pouvoir des hommes.
Les raisons pour lesquelles l'État peut mobiliser la nation, et la nation toutes les ressources de la société civile, les raisons pour lesquelles un peuple doit vivre et, parfois, oser risquer de mourir, les raisons pour lesquelles il faut parfois savoir tout donner, sont précisément celles qui échappent à l'État, comme à la nation, comme à la société, et qu'ils doivent par-dessus tout respecter et défendre : l'humanité de l'homme sur laquelle personne n'a prise. Le pouvoir de l'État est d'autant plus fondé qu'il accepte de n'être pas à lui-même sa propre raison. Car seul l'Amour qui naît de la vérité peut conduire jusqu'au libre sacrifice ceux et celles qui ne seraient sans cela que poussés vers une destruction insensée.
L'Église, dans ses appréciations et ses jugements historiques, peut se tromper ; mais elle ne se trompe pas quand elle veut être le témoin et le garant de cet absolu, présent dans l'histoire, qui fait que l'homme est un homme digne de vivre et donc digne de risquer sa vie pour la vie. L'Église reçoit une infaillible assurance pour accomplir sa mission quand, marchant à la suite du Christ, elle atteste envers et contre tout ce à quoi elle doit la première se soumettre : l'Amour absolu qui donne à l'homme d'exister, Celui qui est plus grand que l'homme et dont l'homme reçoit sa grandeur.
Homélie de la veillée de Noël, NOTRE-DAME DE PARIS, 24 décembre 1982.
Je voudrais pouvoir prendre chacun de vous par la main et vous mener exactement à l'endroit, juste au moment. Je voudrais que vous effaciez tous les bruits, même ces chants que nous avons entendus. Je voudrais que nous fassions silence. Je voudrais que nous nous reposions un peu.
Et que nous regardions avec les yeux de la foi ce moment et cet instant.
Il n'est pas seulement présent dans notre mémoire comme un souvenir.
Aujourd'hui dans les rumeurs de la ville qui battent les portes de cette cathédrale, il surgit comme un événement nouveau qui nous sollicite, qui nous engage, qui nous saisit.
Oui, je voudrais vous prendre par la main et vous faire oublier que c'est la nuit de Noël. Ne vous donnez pas à vous-mêmes, d'avance, l'idée de ce qu'il faut savoir la nuit de Noël. Mais taisez-vous devant Dieu qui se tait. Acceptez qu'il vous dise quelque chose que vous n'avez jamais entendu. Fermez les yeux pour voir une autre lumière. Acceptez qu'elle vous révèle ce que vous n'avez jamais vu. Alors que vous pensez déjà savoir le secret de cette nuit, admettez que vous ne savez rien encore de ce qui peut vous advenir. Car votre vie est devant vous et Dieu est la vie. Et la vie vient jusqu'à vous. Acceptez la grâce d'être là en cet instant et en ce moment où l'amour se fait si proche, et pourtant se dérobe.
Après tout, ce lieu et ce moment, les rumeurs de la ville voudraient le saisir. Ce lieu et ce moment, les paroles des hommes prétendent pouvoir les décrire. Et quand la rumeur s'empare de la naissance du Christ, c'est les tournoiements et les contradictions. Et c'est aussi les doutes et les agressivités, la dérision et l'instinct de mort. Quand apparaît cet enfant, nous le savons, Hérode, le roi Hérode, prophète de toutes nos pulsions et de tous nos instincts, a peur et tue. Ce qui est visible, ce que tout le monde sait, ce que tout le monde voit, c'est le massacre des Innocents à Bethléem, quand Hérode a peur de ce Prince de la paix. Ce que tout le monde peut connaître, c'est les cris et les douleurs ; et c'est bien ce qui semble encore retentir en ce monde. Et nous serions tout à fait indécents de boucher nos oreilles un instant, car ce long cri de la nuit, ces sanglots de Rachel continuent de traverser le monde.
Il est inutile d'énumérer ce que nous avons entendu aujourd'hui, ni de penser à ce que nous entendrons demain. Nous le savons d'avance. Ce que l'homme voit, c'est ce qu'il fait. Ce que l'homme voit, c'est ce qu'il défait. Ce que l'homme peut voir, c'est précisément le malheur.
Mais le bonheur arrive comme un secret. Le bonheur arrive comme une grâce.
Le bonheur arrive comme par surprise. Le bonheur, c'est l'amour que Dieu nous porte.
Et la Nativité, ce don de l'amour, échappe à la rumeur. Il n'est connu que de ceux qui sont là auprès de la Vierge Marie, figure de l'Église, prophétie de l'Église. Tous ceux qui l'entourent et partagent son silence, son adoration, son action de grâce, sa prière, son espérance, sa foi. Tous ceux qui l'entourent et qui, eux, voient l'invisible, entendent ce que l'oreille n'a jamais entendu, s'approchent de ce lieu, de ce moment où Dieu se rend saisissable, caché et voilé dans la faiblesse de l'Enfant. Tous ceux qui l'entourent et qui participent à son accueil, à son amour, à son adoration.
Comprendre cela, c'est être mené par Dieu lui-même, pour arriver jusqu'à ce moment où l'on reçoit l'amour comme un don. Si votre vie vous a conduits jusqu'ici, en cet instant, c'est parce que ce secret vous concerne, que Dieu vous l'a destiné pour que vous acceptiez d'être aimés ; s'il le faut, d'être pardonnés. Nés à nouveau, vous deviendrez dans le Christ des hommes et des femmes qui témoignent de l'amour, qui témoignent du pardon. Au milieu de la rumeur et des bruits du monde, vous ferez couler ce petit ruisseau de silence et de paix sans lequel le monde est perdu. Vous partagez le secret de Dieu pour le transmettre.
Vous partagez un dangereux secret au risque de votre vie. Et vous recevrez pour récompense la Vie.
Frères, que le Seigneur lui-même fasse retentir en vous cette secrète et silencieuse parole. Que le Seigneur lui-même vous donne la joie qui ne s'éteint pas.
Homélie à Notre-Dame de Paris, retour de Rome après le cardinalat, 13 février 1983.
L'Unique veut parler par notre bouche
« En ces jours-là, Jésus s'en alla dans la montagne pour prier et il passa la nuit à prier Dieu ; puis, le jour venu, il appela ses disciples et en choisit douze, auxquels il donna le nom d'apôtres : Simon, auquel il donna le nom de Pierre, André son frère, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d'Alphée, Simon qu'on appelait le zélote, Jude fils de Jacques et Judas Iscarioth qui devint traître.
Descendant avec eux, il s'arrêta sur un endroit plat avec une grande foule de ses disciples et une grande multitude du peuple de toute la Judée, de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon ; ils étaient venus pour l'entendre et se faire guérir de leurs maladies ; ceux qui étaient affligés d'esprits impurs étaient guéris ; et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu'une force sortait de lui et les guérissait tous.
Alors, levant les yeux sur ses disciples, Jésus dit :
Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous.
Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez.
Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent, et qu'ils vous insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme. Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ; c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes.
Mais malheureux, vous les riches : vous tenez votre consolation.
Malheureux, vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim.
Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez.
Malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous : c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes. »
Nous sommes portés par la prière de Jésus. Cette Église, édifiée de nos vies assemblées, trouve sa forme dans cette nuit solitaire où Jésus s'en va sur la montagne pour prier, jusqu'à ce qu'enfin, le jour venu, il choisisse les Douze, leur donnant, comme nous dit saint Luc, le nom d'apôtres.
Leurs noms qu'à nouveau j'ai énumérés en proclamant l'Évangile ne sont pas ceux des fondateurs d'une nouvelle généalogie.
J'ai conscience, en cette cathédrale Notre-Dame de Paris, d'être, avec beaucoup d'entre vous, comme légataire des archevêques auxquels je succède et que j'ai connus, directement ou indirectement : le cardinal Verdier, le cardinal Suhard, le cardinal Feltin, le cardinal Veuillot, le cardinal Marty. Mais si nos vies sont ainsi liées aux leurs par les fonctions qu'ils ont remplies, cependant la succession épiscopale ne peut se comprendre comme une généalogie familiale ou une lignée politique.
Tous et chacun, évêques et prêtres, nous sommes institués par l'acte même du Christ qui choisit et nomme les apôtres. L'Église ne naît pas d'elle-même, comme un engendrement humain ou une succession historique. L'Église ne cesse de naître de l'acte du Christ qui la constitue.
Et si, dans la tradition de l'Église, la succession apostolique a toujours été considérée comme une condition nécessaire de l'authenticité du ministère épiscopal, c'est précisément parce qu'elle atteste la fidélité à l'acte fondateur du Christ ; cet acte fondateur n'est pas une origine qui s'éloigne peu à peu dans le passé, mais l'acte même du Christ qui donne aujourd'hui à l'Église d'exister.
Nous devons donc nous recevoir comme appelés aujourd'hui par le Christ, rassemblés aujourd'hui par le Christ. Alors seulement nous comprenons que notre existence dans l'Église est une mission, que l'unique but de notre vie est une vocation. Car, nous l'avons découvert, nous sommes parmi ces gens que Jésus appelle, qu'il rassemble, qui viennent lui présenter leurs maladies, leurs langueurs, leurs tristesses, leurs combats, leurs espérances.
Le ministère qui m'est confié et que je partage avec tant d'autres ici, évêques et prêtres (j'en ai une conscience aiguë), fait de nous des envoyés, des porte-parole de l'Unique qui veut parler par notre bouche.
C'est le Père des cieux qui nous donne de connaître son Verbe fait chair qui, désormais, retentit dans le monde et de croire en lui. C'est l'Esprit qui nous rassemble et nous permet de proférer cette Parole vivante que nous avons eu la grâce d'accueillir. Oui, vraiment, frères, l'Évangile que nous venons d'entendre décrit la vérité de ce que Dieu aujourd'hui veut faire de nous.
Et du coup, nous pouvons comprendre le sens des bénédictions que Jésus prononce sur nous. Car ces béatitudes « Heureux, vous ... », tout comme ces cris de tristesse « Malheureux, vous ... », font partie de la prière de Jésus pour nous : ce ne sont pas des phrases à inscrire sur un mur, des mots transformables en slogans, des affirmations dont on pourrait faire un programme. Ce sont des bénédictions ou, au contraire, des cris de tristesse de Jésus. Le Fils tourne son regard vers les disciples que le Père lui donne, le peuple messianique dont nous faisons partie.
Et d'avance, il prononce sur lui ces paroles de béatitude. Ces bénédictions sont pour nous, si nous agissons par la force de l'Esprit Saint, conformément aux commandements du Père que le Christ nous donne. Oui, la Parole qui nous habite est une Parole puissante, capable de nous faire agir conformément à la volonté sainte du Père, de nous faire agir en frères du Christ, de nous faire agir en manifestant l'amour dont nous sommes aimés. Le commandement du Christ nous habite, et aussi la possibilité de l'accomplir et la force d'y être fidèles. Et la bénédiction du Christ est prononcée sur nous, tout autant que la tristesse par laquelle il nous accompagnera si, par malheur, nous nous en éloignons.
Heureux les pauvres, et malheureux, vous, les riches. Cette bénédiction nous constitue comme peuple messianique appelé à ne trouver, dans aucune richesse de ce monde, sa consolation. Car, le Consolateur, c'est l'un des noms du Messie, des noms du Christ. Dieu nous demande de ne mettre notre espérance dans aucune richesse de ce monde, notre force dans aucune richesse de ce monde, mais dans la seule richesse et la seule force de Dieu. Le Père nous appelle dans le Christ à nous faire pauvres pour que le Règne de Dieu nous soit manifesté et qu'il nous soit donné.
Alors, si nous acceptons que le Christ prononce cette bénédiction sur nous, heureux sommes-nous ! Heureux êtes-vous, vous, mes frères et mes sœurs dont la seule richesse est Dieu : alors, pauvres selon Dieu, vous saurez partager à ceux qui ont faim les richesses de ce monde qui ne vous appartiennent pas ; alors vous saurez vivre selon la justice et la vérité que Dieu révèle comme la loi fondamentale de son amour ; alors vous saurez qu'en ce monde, Dieu seul est vivant et veut que tout homme vive, puisqu'il est le créateur et le rédempteur de tout homme.
Heureux, disciples du Christ, dont Dieu est la seule richesse.
Heureux, disciples du Christ, qui avez faim maintenant. Malheur à vous si vous êtes repus maintenant, Car vous êtes ceux en qui Dieu a fait naître la faim nouvelle pour le banquet du règne des cieux. Malheur à vous si vous avez étouffé cette faim. Heureux êtes-vous si elle vous habite, car alors, vous pourrez être dans ce monde les témoins de l'espérance que donne l'Esprit, que donne le Christ, espérance plus grande que la somme des malheurs de ce monde. Mais vous, mes disciples, malheur, si vous êtes déjà repus, car vous aurez faim au jour où sera ouverte la table du banquet des cieux.
Heureux, vous mes disciples, qui pleurez maintenant, mais malheureux si vous riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez. Maintenant, si vous êtes mes disciples, vos pleurs sont bénis.
Bénis vos pleurs quand vous afflige le malheur de l'homme, quand vous affligent l'injustice et le péché, quand vous affligent les cris du refus de Dieu, quand vous afflige la tristesse de la Passion du Fils de l'homme. Heureux êtes-vous et heureux en vos pleurs, si vous ne vous résignez pas à ce que Dieu ne soit pas manifesté en ce monde. Heureux êtes-vous si vous ne pouvez pas admettre que Dieu semble sourd aux cris de l'homme, silencieux quand l'homme sombre dans le mutisme de la mort. Heureux êtes-vous si vous pleurez parce que vous savez que la consolation est donnée. Alors, vous rirez du rire même de Dieu qui ressuscite les morts. Mais malheureux si vous riez maintenant, insouciants du poids de l'épreuve dans laquelle les hommes sont plongés, ignorants de la joie que Dieu veut leur réserver.
Enfin heureux si les hommes vous haïssent... Vous mes disciples, vous ne pourrez pas ne pas connaître le sort du Maître en sa Passion, puisque vous êtes, vous, frères et sœurs du Christ, appelés à être, en ce temps et dans l'histoire, le Christ, le Christ manifesté en vos corps mortels, le Christ manifesté en vos faiblesses qu'il a prises sur lui, le Christ manifesté en son corps qui est l'Église. Alors, quand vous subirez la Passion que le Fils de l'homme a voulu subir le premier, quand vous éprouverez la solitude et le rejet au nom du Christ, à cause du Christ, réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse, sautez de joie, car votre récompense est grande auprès de Dieu. C'est ainsi que sont traités les prophètes. Vous, disciples bien-aimés du Christ, vous êtes appelés à être les témoins de l'unique prophète, le Christ : vous êtes ceux par qui Dieu parle en ce temps. Mais malheur à vous si, en vous, le Christ ne se dit plus. Malheur à vous si, fuyant la Passion du Fils de l'homme, vous n'êtes plus que complaisance. Malheur à vous si l'on vous loue pour vous-mêmes, car c'est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes.
Mes frères, mes amis, ces bénédictions que Jésus prononce sur son Église doivent être pour nous une force et une source permanente de courage, Ces paroles de Jésus, à chaque pas, en ces temps, nous aident à avancer avec plus de fidélité. Ces paroles, qui chantent dans le secret de nos cœurs, et la compassion du Christ sur nos défaillances sont autant d'encouragements auxquels répond sa joie dans notre fidélité.
Frères et sœurs, vous le voyez, le mystère de l'Église n'est comparable à aucune réalité que l'on puisse nommer en ce monde. Elle n'est ni une puissance, ni un groupe, ni une histoire comme les hommes l'inscrivent dans leur généalogie. Elle est le Christ qui se rend présent dans l'acte même par lequel il fait de nous son Église. Dans son festin partagé, dans cette Eucharistie où le Corps est livré et le Sang versé, où nous devenons nous-mêmes ce que nous recevons, puissions-nous être habités par la joie et l'allégresse de ceux qui savent que, désormais, le règne de Dieu est au milieu de nous. Puissions-nous recevoir la joie que le Christ nous destine.
Homélie à la messe pour l'Année Sainte. concélébrée avec les évêques de France, Notre-Dame de Paris. 5 mai 1983.
Quand l'Église dit « Je »
Mes amis,
Nous voici en notre splendeur apparente et notre plus cruelle pauvreté. Voici l'Église telle qu'elle se rend visible aux yeux des hommes. Voici représentés en cette cathédrale les fidèles du Christ : prêtres, laïcs, religieux, religieuses de notre Église de France. Voici les évêques de notre pays.
Le " Je " du Christ proféré en son Église
" Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimes. Demeurez dans mon amour." Qui parle ici ? Qui nous parle ? C'est lui, notre Seigneur, notre Maître, notre Rédempteur. C'est lui qui dit : « Moi. »
C'est lui qui dit : « Je. » C'est lui qui, dans son Église. s'exprime et parle.
Et c'est lui, invisible, qui veut, à travers nous, se rendre visible. Ce n'est pas nous qui le révélons, c'est lui qui se révèle par nous. Il se révèle en nous donnant pan à l'amour dont le Père l'aime, à l'amour dont il nous aime et qui est le même amour. L'Amour qui parle, c'est celui de Jésus, lui qui, sans cesse, nous purifie de nos péchés et nous réconcilie avec son Père. Lui qui, sans cesse, nous rassemble dans la communion de son Corps, alors que nos péchés nous divisent et nous dispersent. Lui qui, sans cesse, nous enfance et nous donne la vie, alors que nous courons vers la mon. Lui qui, sans cesse, nous fait surgir par la jeunesse de l'Esprit, alors que s'épuisent nos forces. Il est là avec nous puisque nous demeurons en lui, en son Amour. Nous n'avons pas plus à le défendre que Pierre n'a eu à tirer son épée du fourreau.
Il est là, puissance d'amour qui nous constitue et qui est d'abord exprimée par le pardon donné à Pierre. Il est là, lui qui, en son Église, dit : « Comme moi je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. Demeurez en mon amour. »
L'institution ne peut pas s'opposer au Christ, car c'est le Christ qui institue l'Église. Il n'y a pas d'un côté l'Évangile et de l'autre l'Église, car l'Évangile, la Bonne Nouvelle, c'est que le Christ fait de nous son Église. Il institue le pauvre et le pécheur comme signe et témoin de sa puissance et de son amour. C'est qu'il fait de nous son Corps. Et si notre esprit se refuse à reconnaître qu'il agit, c'est que nous refusons son amour. C'est que nous nous dérobons à lui.
Il agit aujourd'hui, d'abord, en changeant nos cœurs de pierre en cœurs de chair, en nous donnant la foi, en nous transfigurant par l'espérance, en nous rassemblant dans l'amour, en nous pardonnant. Il agit aujourd'hui en nous rachetant par son Sang versé. Il nous délivre par son Corps livré. Le témoignage que nous devons lui rendre, c'est celui-là même qui jaillit dans le cantique de la Vierge Marie : « Le Seigneur fait pour moi des merveilles ; saint est son Nom. » C'est la reconnaissance de ce qu'il accomplit aujourd'hui pour nous. La foi qui jaillit aujourd'hui de l'amour nous rend capables de voir et de vouloir ce qu'il veut faire pour nous, de le suivre plus loin, demain. Celui qui parle ici, c'est le Christ dans le silence des hommes. Celui qui parle dans l'Église, c'est le Seigneur de l'Église.
La tâche de l'Église : produire du fruit
« Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme en observant les commandements de mon Père, je demeure en son amour. » Il nous aime. Il fait de nous ses frères et ses sœurs.
Pour que nous portions du fruit. Pour que, pardonnés, nous soyons les instruments du pardon. Pour que, délivrés, nous soyons les instruments de la délivrance ; aimés, nous soyons les ministres et les serviteurs de l'amour ; arrachés à la mort, nous soyons les serviteurs de la vie.
S'il nous institue, nous, les évêques, s'il nous rassemble, nous, peuple de Dieu, c'est précisément pour que ce fruit soit donné, et que ce fruit demeure. En observant les commandements du Christ, nous observons avec lui et en lui les commandements de son Père, notre Père. Il nous choisit, alors que nous ne l'avons pas choisi, afin que notre fruit témoigne de l'amour de Dieu et de sa puissance.
Quelle est donc cette volonté sainte de Dieu qui manifeste l'Amour ?
Elle n'est ni énigmatique ni problématique. Elle s'est déjà accomplie une fois pour toutes. « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique afin que le monde soit sauvé. » La volonté de Dieu, c'est la vie du monde. Comment pouvons-nous observer ce commandement ?
Que pouvons-nous faire ? Voici que se presse à nos esprits la foule accablante des devoirs qui nous incombent. Voici, comme un pesant reproche, le poids des misères innombrables. Voici qu'arrivent les raisons et les déraisons de notre temps. Voici, pressées, agressives, les ambitions et les forces contradictoires de la vie sociale, les idées et les prétentions de notre culture. Alors que le Seigneur se saisissait de nous par l'appel de son amour, nous reculons effrayés et de cette situation et de notre faiblesse. Qui croira à la Parole du Christ ? Nous sommes tentés de rougir de notre Maître. Nous sommes tentés de douter de la puissance de celui qui se fait le Rédempteur de l'homme.
Mais, si nous, les disciples, nous doutons du Rédempteur de l'homme, alors, sachons-le bien, rien n'empêchera tout homme de douter de l'homme désormais sans droit. L'opinion craint les menaces de guerre. Mais il y a pire qu'une menace : il y a une certitude. Nous savons que, dans les années qui nous séparent de la fin du millénaire, les deux tiers de l'humanité mourront de faim. Nous le savons. Les observateurs et les experts nous ont tous avertis. Non pas parce que la terre ne produit pas assez de nourriture, mais parce que celle-ci n'est pas partagée. Cela révolte l'esprit. Cela paraît d'un illogisme et d'une inconséquence incroyables. Comment se fait-il que la raison humaine ne suffise pas à assurer un minimum d'équité et de justice et à permettre aux hommes de se traiter en êtres humains ? Et pourtant cette mort actuellement inéluctable d'enfants, d'hommes et de femmes menace l'humanité entière, puisque ceux qui se rassasient meurent de la mort de ceux qui ont faim. Aveuglement ? L'obstacle dépasse les prises de la raison qui tourne à la folie. Notre époque dont le savoir semble triomphant est obligée de faire un constat d'impuissance.
Je vous le dis à vous, chrétiens : ce monde a besoin d'être délivré.
L'homme a besoin d'être sauvé. Pour que la justice soit possible, il faut d'abord le sacrifice de l'amour. Car, seul le sacrifice de l'amour délivre la raison de l'homme, rend à la raison humaine sa dignité et sa puissance. Qui apprendra aux riches à renoncer à leurs richesses, sinon celui qui s'est fait pauvre pour nous et dénonce dans la possession abusive une idole qui insulte à Dieu ? Qui rendra à l'homme sa liberté, quand l'homme est esclave de ses désirs, de sa cupidité, de sa volonté de puissance, sinon celui qui a pris la condition d'esclave et a donné sa vie en rançon pour la multitude ? Qui rendra l'homme à lui-même, sinon Dieu, son créateur, dont le Fils éternel s'est fait homme ? Qui délivrera l'homme des ténèbres, sinon celui qui est la lumière du monde ?
Le « Je » de l'Église habitée par son Seigneur
« Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ! » Il nous désigne, cette fois-ci. Et quand l'Église dit : « Je », quand l'Église dit : « Moi », elle le dit, recevant en elle, recevant en nous, la joie que le Christ nous donne et nous promet ; c'est la joie issue de la Croix. Le « Je » de l'Église, le « Moi » de l'Église, c'est celui qu'elle prononce recevant en elle-même le Christ. Invitée à observer son commandement, elle est amenée à son tour dans la Passion du Seigneur. Mais elle sait qu'elle ne doit pas avoir peur, qu'elle ne peut pas avoir peur puisqu'en ces larmes de la Passion, c'est la joie de l'Esprit qui nous habite. Et celui qui est le Paraclet, le Consolateur des disciples de Jésus, se rend témoignage jusque dans le point le plus extrême où les disciples apparaissent dans la figure du Crucifié. Car l'Esprit est déjà résurrection, feu inextinguible.
Observer les commandements du Christ, c'est accepter d'aller avec lui dans le mystère de sa Passion qui délivre et rachète l'homme afin que l'homme puisse vivre et vive pour toujours. Mystère intime que le disciple partage avec son Seigneur. Mystère de fécondité de la toute-puissance du Christ qui nous sauve et nous transfigure en lui.
Chrétiens, nous devons faire la tâche que le Maître nous a laissée entre les mains, lui qui nous a remis les richesses de son Royaume.
Chrétiens, nous devons faire notre travail comme de bons ouvriers et de bons travailleurs, et travailler là où le Seigneur nous a mis pour faire fructifier la richesse de l'amour qu'il nous a confié.
Frères, puissions-nous reconnaître avec le Seigneur que notre joie est parfaite, puisque c'est sa joie, l'Esprit Saint, qui nous rassemble et nous habite.