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Homélie aux Visitatrices des Filles de la Charité
Mes Amis,
"Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre".
Vous vous souvenez d'une phrase très proche de celle-ci dans le même Évangile, lorsque Jésus est poussé au désert par l'Esprit pour y être tenté.
Le Tentateur, lui montrant tous les royaumes de la terre, les lui propose si, se prosternant, Jésus l'adore.
Entre ces deux moments, entre ces deux phrases - la quasi première - dans la vie publique en tout cas, et la quasi dernière après la Résurrection, le mystère de la Rédemption nous est proposé en même temps que notre propre vocation et notre propre destinée.
Nous serions bien malheureux si notre ambition pour le Règne de Dieu était de même nature que celle décrite par le Tentateur. Si notre enthousiasme pour le Christ et pour l'universalité de la mission reposait sur une vision humaine des choses, heureux de nous retrouver peu à peu de toutes nations, de tous peuples, de toutes tribus et races de la terre.
Si notre joie de voir que l'Évangile ouvre des chemins nouveaux dans le cœur des hommes, était inspirée par le sentiment très humain d'être dans le camp des vainqueurs, de travailler au triomphe du christianisme tout comme des soldats ont donné leurs forces pour le triomphe de leur chef.
Le christianisme n'a pas à triompher. Le Christ est le Roi du monde dans le mystère même de sa Passion et de sa Résurrection. La toute-puissance divine qui lui est remise n'est pas la domination tyrannique d'un homme sur les peuples, mais le règne même de Dieu : "Tout pouvoir m'a été donné sur la terre comme au ciel". Cette toute-puissance divine sauve l'homme, le délivre et lui donne tous les dons de l'Esprit. Elle est remise au Christ crucifié et ressuscité.
Et nous, ses disciples, qui recevons l'ultime mission confiée aux Apôtres, nous participons à l'exultation du Seigneur qui dévoile à nos yeux le mystère des temps et de l'histoire. Nous ne connaissons pas l'attitude pénible et équivoque, fréquente de nos jours, de ceux qui tantôt sont enthousiastes car apparemment les empires pour lesquels ils militent sont en expansion, qui tantôt sont désemparés car les sociétés ou les courants de pensée auxquels ils appartiennent sont en récession. Nous nous refusons à faire des bilans, même si vous faites des statistiques, mes Sœurs ! Le seul bilan, c'est le Jugement dernier.
Notre seule attitude, une fois entendues les dernières phrases de l'évangéliste Matthieu, ne peut être qu'une immense et définitive joie, même si elle s'exprime dans les pleurs. Joie de ceux qui savent que désormais le Christ est avec nous tous les jours jusqu'à la fin des temps ; que se manifeste la toute puissance pleine de miséricorde de Dieu le Père qui fait de nous des témoins. de son Fils, membres du Corps dont il est la Tête.
Perpétuellement, tant que dure l'histoire, Dieu rend possible l'impossible aux yeux des hommes. Les obstacles insurmontables sont surmontés au prix même de la Passion. Un cœur endurci devient un cœur de chair. Un homme qui a peur se confie enfin à la bonté de Dieu. Celui qui a de la haine dans son cœur reçoit le pardon de Dieu et se met à pardonner. Le non-croyant découvre combien Dieu est grand et Père de toutes choses. Des personnes dont la vie est sans signification et la souffrance absurde deviennent membres du Christ, unissent cette souffrance à la Passion du Seigneur.
Des hommes et des femmes perdus et dispersés deviennent des frères et des sœurs dans le Christ. Sans cesse la puissance de Résurrection est à l'œuvre par le pardon des péchés. Sans cesse renaît la force de Dieu dans la faiblesse de l'homme qui découvre ainsi quelle est sa vraie beauté.
Sans cesse est tissée la trame de cette tunique indivise qui est le signe de l'Église. Voilà ce qu'est le règne de Dieu qui vient ! Voilà, à l'œuvre, la toute-puissance remise au Christ ressuscité !
Nous, pauvres disciples, nous devons et pouvons, en dépit de nos faiblesses et des épreuves, être sans cesse dans cette joie et cette espérance indéfectibles. Le Seigneur est avec nous jusqu'à la fin des temps. Osons franchir les barrières infranchissables pour aller par toutes les nations, leur apprenant à observer les commandements de Dieu, à croire à l'amour que Dieu porte à ses enfants bien-aimés et à en vivre. Frères et sœurs, et vous spécialement mes Sœurs, que cette assurance vous soit donnée comme une force et une grâce ; pour la joie de Dieu et pour la joie du monde.


Homélie à Vienne, 10 septembre 1983.
La mission des chrétiens
Mes amis,
Qu'attend de nous le Seigneur Jésus quand il nous dit ces paroles ? Veut-il ouvrir notre cœur égoïste à un peu plus d'équité ? Veut-il que nous partagions un peu de notre bonheur, de notre richesse, avec ceux qui sont blessés, malheureux, pauvres ? Ou bien encore veut-il nous faire sortir du cercle étroit de nos amis, de notre parenté, de ceux que nous considérons et qui nous considèrent comme des gens estimables, pour inviter à notre festin les exclus, les humiliés, les bannis, les marginaux ? Ou bien encore veut-il que nous compensions par un peu de tendresse les malheurs irrémédiables des hommes, la tristesse de ceux qui, pour le restant de leur vie, sont devenus des estropiés, des boiteux ou des aveugles ?
Certes, nous devons répondre « oui » à chacune de ces questions, car le Christ nous demande tout cela, mais pas seulement cela. Il nous demande beaucoup plus encore. Et ce qu'il nous demande touche au centre vital de notre existence et de celle de toute l'humanité : ce centre, c'est l'Amour, tel qu'il vient de Dieu. Ce centre, c'est la générosité du Don que nous recevons du Christ. Oui, le Seigneur Jésus nous propose ici une incroyable exigence. Mais pour nous donner courage et espérance, il prononce une nouvelle béatitude à l'intention de ceux qu'il appelle à un tel amour : « Tu seras heureux parce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre. En effet, cela te sera rendu à la résurrection des justes » (Luc 14, 14). Cette bénédiction nous révèle ce qu'est réellement l'amour auquel nous sommes appelés : donner sans chercher de retour, aimer même au risque de n'être pas aimé.
Examinons l'hypothèse où la réciproque est possible. « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, nous dit le Seigneur, n'invite pas tes amis ni tes frères ni tes parents ni tes riches voisins, sinon eux aussi t'inviteront en retour et cela te sera rendu » (Luc 14, 12). Dans une telle invitation, nous échangeons quelque chose de mesurable. Nous sommes dans le domaine du contractuel, dans le régime normal de la vie sociale : toujours il y a un « doit » et un « avoir », toujours il y a des comptes que l'on peut solder, toujours il y a une balance entre le donné et le reçu, toujours il y a des débiteurs et des créditeurs. Ce n'est pas de l'amour, c'est du commerce. Et les hommes sont toujours tentés de faire de l'amour un commerce.
Examinons l'autre hypothèse : « Au contraire quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles » (Luc 14, 13). Celui qui donne ne donne pas seulement quelque chose qu'il pourra recevoir en retour : un repas, une part à sa fête, un peu d'honneur. En donnant sans espoir de réciprocité, il donne de lui-même, il se donne lui-même, mais non comme on donne un objet.
On imagine parfois que l'amour conduit à faire de soi-même un objet remis au bon plaisir de l'autre. Ce n'est pas cela se donner, ce n'est pas cela aimer : c'est se vendre sans faire payer. C'est réduire aussi l'amour à un commerce. Ici au contraire, nous sommes devant le mystère d'un amour qui surgit par le paradoxe vivifiant du don de la liberté, donnée et reçue. Essayons d'entrer dans la compréhension de ce paradoxe vivifiant.
Cet amour est exprimé ici par ses conséquences négatives : « Tu seras heureux parce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre » (Luc 14, 14a).
Qu'est-ce que cela signifie positivement ? Cela signifie que le don, l'amour, doit être inconditionnel, sans aucune espèce de recherche de réciprocité. Faut-il donc aimer sans aucun espoir de retour ? Est-ce humainement possible ? Si nous ne voulons pas nous bercer d'illusions, nous devons répondre sérieusement : « Non, cela n'est pas possible. »
Un amour sans réciprocité est un rêve, une chimère. Celui qui se risquerait à le vivre aboutirait à une expérience de mort. Aimer de la sorte, c'est aller jusqu'à sa propre destruction. L'amour est sortie de soi vers l'autre, et non vers le néant. Et cette difficulté-là n'échappe pas au
Seigneur Jésus-Christ, puisqu'en effet il ajoute : « Tu seras heureux ... car cela te sera rendu à la résurrection des justes » (Luc 14, 14b).
La bénédiction du Christ nous est donnée dans la résurrection.
Elle s'applique donc à ceux qui sont entrés dans l'épreuve de la mort.
Il s'agit donc bien d'un amour qui dépasse les forces et les limites de la raison humaine, un amour dont la générosité est absolue, un amour dont la logique va ici-bas jusqu'à l'épreuve de la Croix.
Je viens de dire que cet amour était humainement impossible.
Oui, car en vérité, c'est un amour qui est à la mesure non de la créature, mais du Créateur. C'est un amour auquel l'homme est appelé, mais qui appartient d'abord à Dieu. Car c'est bien de la sorte dont Dieu aime. Et c'est bien de la sorte dont il nous aime.
L'amour qui est Dieu nous est révélé en ce mystère inconcevable de la Sainte Trinité : le Père, le Fils et l'Esprit. Ce mystère est proposé à notre foi. Il nous découvre l'abîme sans mesure d'un amour qui est don sans réserve. Celui qui donne ne s'anéantit pas mais se manifeste éternellement dans son don, bien qu'il donne tout ce qu'il a. Celui qui reçoit se reçoit lui-même de cet amour qu'il rend en plénitude de la même générosité. De ce don mutuel jaillit l'Amour confondant et inconcevable qui est l'Esprit. Les paroles de Jésus que nous rapporte l'apôtre saint Jean nous font entrevoir la beauté de cet Amour, et nous le rendent familier au moment même où sa grandeur nous échappe.
La plénitude de cet amour qui est Dieu se manifeste aussi dans la générosité de notre Créateur. Le Père nous fait exister, nous les hommes et l'univers entier, à l'image de son Fils par la puissance de l'Esprit. En nous donnant d'exister, il nous donne le pouvoir d'aimer.
Oui, nous n'étions pas, nous n'étions rien. Et l'amour souverain nous aime au point de nous créer pour L'aimer et nous aimer les uns les autres comme Il nous aime. Notre vie a un sens plein et entier, que nous découvrons dans le miroir du mystère révélé de l'amour de Dieu.
Ce miroir nous est tendu quand nous regardons la face glorieuse du Christ, notre Rédempteur. L'expérience humaine de l'homme blessé et perdu est appelée à être transfigurée en l'expérience divine des enfants de Dieu qui doivent aimer comme aime le Fils. Ils doivent aimer divinement en la condition humaine. Là est le salut des hommes.
Le Christ prononce sur nous une béatitude, si nous aimons nos frères comme lui les aime, de la même puissance divine d'aimer. Cette béatitude nous permet d'abord de faire face à la grandeur, tragique pour nous, d'un tel appel à l'amour de tous les hommes, au défi de notre propre perte, de notre propre mort. Cette béatitude nous invite à suivre Jésus-Christ en sa Passion.
Mais la bénédiction de Jésus nous invite à un acte de foi plus grand encore dans l'espérance de la résurrection. Oui, il nous est demandé à nous, hommes perdus et blessés, pécheurs au cœur étroit et dur, de partager le sort du Christ et de participer par grâce à sa divinité. La bénédiction de Jésus nous promet que l'amour ainsi donné nous sera rendu à la résurrection des justes. Nous recevons la grâce de communier à la joie des justes, à la communion des saints, de ceux et de celles qui sont réunis en Dieu parce que Dieu les réunit en Lui.
Nous recevons la mission historique d'aimer divinement parce que, dans l'histoire, nous est donnée comme une bénédiction l'espérance d'être pris et transfigurés dans le mystère de Dieu. Nous devenons ainsi la preuve permanente de la grandeur divine de l'homme dans sa vocation. Nous devenons ainsi le gage de l'espérance divine qui doit guider l'action de l'homme.
La force divine d'aimer en donnant tout, sans réciprocité, sans attendre de retour et qui transfigure l'expérience humaine de l'amour, atteste la présence en nous du Ressuscité et nourrit notre espérance de la résurrection. C'est l'expérience eucharistique de l'Église. En communiant au Corps du Christ, elle communie à cette puissance d'amour.
Le Christ lui-même se fait notre nourriture sur ce chemin abrupt et déconcertant pour notre peur et notre étroitesse. Le Christ se donne à nous et en même temps nous donne l'Esprit qui est l'Amour et nous permet d'affronter une telle épreuve.
Vous le voyez, il faut que vous fassiez beaucoup plus que de partager. Il faut que vous fassiez beaucoup plus que de donner un peu de votre superflu ou même de votre nécessaire. Il faut que vous fassiez beaucoup plus que de donner pour compenser les injustices de ce monde. Tout cela fait partie du désir et de l'ambition de tous les hommes et c'est notre noblesse commune. Mais dans le baptême, nous avons reçu, nous chrétiens, de la part de Dieu, un appel, une mission, un devoir plus grands encore : être en ce monde signe et sacrement de l'amour même du Christ et de sa démesure, être les porteurs en ce monde du dessein de Dieu qui dépasse tous les rêves de l'humanité.
Tout réconcilier dans le Christ et faire de chaque homme un enfant de Dieu et le temple de l'Esprit : tel est le dessein de Dieu ; il n'est pas donné au monde comme un surcroît dont on pourrait se passer. Il faut, pour que l'homme soit sauvé de sa perte personnelle aussi bien que collective, que la puissance de l'amour du Christ le saisisse et le transfigure.
Nous sommes chargés de la béatitude du festin eucharistique. Là, le Corps du Christ est donné aux hommes perdus, aux pauvres, aux estropiés, aux boiteux, aux aveugles. Ils y reçoivent la richesse de Dieu pour qu'ils courent dans le chemin des commandements, pour qu'ils se redressent comme des ressuscités, pour que leurs yeux voient la lumière. Ce festin du Corps eucharistique ne peut être partagé en ce monde que par le Corps ecclésial du Christ : vous en êtes tous, mes amis. Invitez au festin « ceux qui n'ont pas de quoi rendre ». Donnez avec la générosité de Dieu. Aimez de l'amour du Christ (2 Corinthiens 9, 7-8). Alors vous saurez combien vous êtes aimés et vous connaîtrez la joie, puisque « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2 Corinthiens 9, 7)


Homélie à Saint-Léon. Paris. pour une ordination au diaconat. 18 septembre 1983
Serviteurs
Mes amis,
Celui que je vais consacrer pour le service de l'Église et qui sera bientôt ordonné prêtre a voulu que cette ordination au diaconat nous rappelle la fête de la sainte Croix, célébrée il y a quelques jours, le 14 septembre. C'est pourquoi la première lecture, passage de la Lettre de saint Paul aux Philippiens qui nous décrit l'œuvre du Christ serviteur, a été empruntée à la liturgie de la Croix.
L'évangile de ce dimanche nous a semblé parfaitement convenir à une ordination au diaconat. Le Christ, en effet, nous propose une parabole pour nous expliquer ce que doit être, ce qu'est celui qui sert
Dieu, quel est le vrai et bon serviteur. Or, vous le savez, « diacre » veut dire serviteur. L'ordination diaconale est le sacrement par lequel des hommes sont ordonnés pour être, au milieu de la communauté chrétienne, le signe et la présence du Christ-Serviteur, de même que le prêtre est ordonné pour être le signe du Christ-Tête de Son Corps. Le sacrement de l'Ordre permet de la sorte au Corps tout entier d'accomplir son adoration et son service sacerdotal.
Que veut dire être serviteur comme le Christ est serviteur ? Il n'est pas inutile cl' expliquer cet évangile un peu compliqué et souvent mal compris.
Dans la parabole de Jésus, l'intendant chargé de toute la gestion des biens de son maître n'a pas la conscience à l'aise à la pensée que le maître va lui demander des comptes. Il fait une opération étrange.
Il remet aux débiteurs une partie de leurs dettes. Habituellement, on comprend que, ce faisant, le gérant commet une malhonnêteté. Or, nous interprétons mal ce que le Christ veut nous dire. Pourquoi ? Parce que nous oublions que la Loi de Dieu interdisait le prêt usuraire. Le gérant, en l'absence de son maître, a bafoué l'honneur du maître en pratiquant le prêt à intérêt pour son profit personnel. Il a utilisé contrairement à la Loi les biens confiés. À l'approche de son retour, vite, il sacrifie son intérêt personnel, l'argent qu'il aime, pour gérer conformément à la volonté du maître, c'est-à-dire conformément à la Loi de Dieu, les biens qui appartiennent à celui-ci. Sur-le-champ, « vite », il renonce à son bénéfice, à son infidélité, pour être trouvé conforme à la volonté du maître qui est d'observer la volonté de Dieu.
Le vrai sens de la parabole révèle que l'honneur du maître est sauf. Le maître est justifié aux yeux de ceux qui ont souscrit des dettes. Dans la possession de ses biens, il est un maître généreux, bon, droit et juste.
L'intendant, lui, était devenu injuste, abusant du pouvoir que le maître lui avait donné sur ses biens. En diminuant les dettes, il rétablit la justice qu'il devait à son maître et à ceux dont il avait la responsabilité.
L'honneur du maître étant sauvegardé, lui-même retrouve pour amis ceux dont son amour des biens de ce monde avait fait des ennemis ou des esclaves.
Comprenons bien l'enjeu de la parabole. Le maître, c'est Dieu ; et les biens confiés, c'est tout ce que Dieu donne à l'homme en sa création et aussi en la grâce qu'il nous prodigue dans le Christ : joie de le connaître, de l'aimer, de le servir. Alors, comment pouvons-nous être les intendants fidèles de tout ce que Dieu nous donne ? Peuple de Dieu, nous avons reçu en dépôt la richesse même de Dieu dans un monde où Dieu semble absent, et nous sommes obligés, de par notre vocation, d'être en ce monde les gérants de Dieu, d'agir en ce monde comme Dieu veut agir. Agir pour Dieu : tel est bien le sens de la création confiée à l'homme, et telle est bien la vocation du peuple appelé, la vocation du Christ qui s'est fait serviteur, la vocation de l'Église. Agir pour Dieu, selon sa volonté, être en ce monde le signe, la manière dont Dieu veut agir et agit pour tous les hommes.
Je ne ferai qu'une allusion au précepte que Jésus, dans cette parabole, nous donne sur le Mammon impur, le Mammon d'iniquité : l'argent. Il s'agit de l'argent qui est dû à Dieu, au Temple, au culte et qui est mesuré, non usé selon la volonté de Dieu. Entendons à la fin du récit : « Nul ne peut servir deux maîtres. Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et Mammon. » À travers cette parole, nous avons, de prime abord, l'impression que Dieu est pour nous comme un homme jaloux qui nous dirait : « Je ne tolère pas le partage ; c'est l'un ou c'est l'autre. » En un sens, ce n'est pas faux. Vu du côté de l'homme et de notre faiblesse, il semblerait possible de mettre les choses sur le même plan. Mais peut-on réellement mettre sur le même plan Dieu et Mammon ? Le choix est-il à égalité ? La question se pose-t-elle vraiment en ces termes ? À nous qui sommes aveuglés, esclaves, pas totalement libres au fond, Dieu apparaît souvent comme quelqu'un de dangereux qui va nous arracher à l'argent.
L'argent : est-ce seulement un problème monétaire ? Dans l'Évangile, l'argent symbolise beaucoup plus : l'univers entier que l'homme s'approprie. L'argent est un signe monétaire, le signe de la possession du monde par l'homme. L'argent, je le mets dans ma poche, j'en fais ce que je veux : je le donne, je le place, j'achète, je vends. L'argent ne résiste pas. Si je suis artisan ou sculpteur et que je m'attaque à un morceau de bois, le bois résiste ; il a une forme, une logique ; si je le maltraite, il peut se briser. Si je suis un homme et que je m'adresse à un frère ou à une sœur en voulant son amitié, il me la donnera ou il ne me la donnera pas. Sa liberté n'est pas en mon pouvoir. La création, telle qu'elle est, les hommes, la société, la vie, la mort, tout cela résiste à l'homme, signe de l'acte créateur de Dieu. La création porte, cachée au fond d'elle-même et lui donnant existence, sa condition divine de créature. Elle résiste parce que Dieu la fait exister : elle est dans la main de Dieu et non livrée à l'arbitraire de l'homme, créature au milieu de la création. Or, l'argent est la création de l'homme, signe abstrait que l'homme fait circuler entre les mains des peuples ou des individus pour s'approprier les choses, prendre possession du monde et dire : « C'est à moi. » Malheureux ! Qu'est-ce qui est à toi ? Ton corps est-il à toi ? Ta vie est-elle à toi ? L'air que tu respires est-il à toi ?
L'arbre que tu vois est-il à toi ? Le ciel est-il à toi ? Qu'est-ce qui est à toi ? Tes propres pensées t'appartiennent-elles ? Effroyable illusion !
Quand l'homme pense être propriétaire de lui-même, du monde et des choses, il fait une substitution qui est une idolâtrie. Il remplace le Dieu vivant et vrai, de qui il tient l'existence, l'être et la vie, par une image dérisoire, illusoire de ce qu'il pense être son propre pouvoir. Il se met à la place de Dieu ; il se donne un Dieu. Il croit posséder et il est possédé, dans tous les sens du mot. Alors qu'il s'imaginait avoir le moyen de posséder le monde, par ce moyen il perd sa liberté. L'argent ne peut rien pour l'amour, pour la vie, pour la mort. On n'achète pas ce qui vient de Dieu ; on n'achète pas l'homme. On ne peut acheter que des réalités fallacieuses. On détourne le monde de son sens ; on risque de devenir idolâtre.
Découvrir cela, ce n'est pas décrire une société bucolique, rétrécie, ni vouloir retourner à la civilisation agraire et se contenter de garder les moutons. Ce n'est pas dénier les progrès de la société, de l'économie. Mais c'est remettre entre nos mains, à nous-mêmes chrétiens, le sens véritable de la liberté de l'homme, avec - pour tout chrétien et pour l'Église entière - l'exigence d'un choix véritable et fondamental. Quand le Christ rappelle : « Nul ne peut servir deux maîtres ; vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (cette figure idolâtrique de la possession du monde), il est bien signifié que vous êtes appelés, vous, à être des serviteurs de Dieu.
En étant serviteurs de Dieu, vous existez, vous devenez libres ; et dans le Christ-Serviteur qui offre sa vie pour nous, vous travaillez à la délivrance, à la rédemption du monde. Si vous voulez être les serviteurs de Dieu, vous ne pouvez pas être serviteurs de l'idole. Choisissez : en devenant serviteurs de Dieu, vous devenez fils ; en vous faisant esclaves avec le Christ, vous devenez libres ; ou bien, en devenant serviteurs de votre désir, vous devenez esclaves du néant.
Votre vocation est de travailler à cette liberté des fils de Dieu en suivant le Christ et en acceptant de vous faire serviteurs avec lui. Par conséquent, pour l'homme ligoté par son propre désir et son propre péché, le choix peut apparaître dramatique : « Dois-je abandonner tout cela ? » Le choix de la liberté peut paraître un esclavage et celui de la vie une mort. Le choix de l'amour peut paraître un déchirement et la recherche de la joie peut entraîner les pleurs. Recevoir le monde comme une grâce de Dieu peut d'abord apparaître et être vécu comme un arrachement à ce monde auquel nous nous agrippons, incapables de le recevoir puisque nos mains demeurent fermées alors que Dieu les voulait ouvertes pour nous les remplir.
La croix, par laquelle le Christ se fait serviteur de Dieu et accomplit ainsi son service de ses frères, est le mystère même de la rédemption de l'homme. Dans cette crucifiante démarche d'amour et de réconciliation du Fils de Dieu, l'homme reçoit d'abord sa pleine et totale liberté avant de pouvoir l'accomplir en partageant le service du Christ.
Par l'ordination diaconale, dans le célibat, nous avons accueilli cet appel à suivre le Christ en renonçant à tout pour lui devenir semblables dans les bénédictions des Béatitudes. Nous avons renoncé à l'amour conjugal pour être le signe de l'amour généreux et absolu de Dieu pour tout être humain. Nous avons laissé la conquête des richesses pour être en ce monde le signe du Christ pauvre. Nous avons remis notre vie à l'Église afin qu'elle en dispose pour le service des frères. Ceux qui, ainsi, reçoivent le diaconat en vue de la prêtrise, doivent se souvenir que, jusqu'aux plus extrêmes moments de leur vie, fussent-ils empêchés de toute action, de tout service, ils demeurent le signe du Christ-Serviteur qui, en sa Passion, accomplit le combat libérateur et permet à l'Église elle-même d'être servante. Quand nous professons que l'Église est servante, nous ne désignons pas une espèce de modestie opposée à la domination des maîtres. Nous voulons dire que l'Église tout entière devient elle-même semblable au Christ dans son service.
Que les prêtres, dans la mesure où ils sont d'abord, fondamentalement, premièrement - disons chronologiquement -, des diacres, se rappellent qu'ils doivent être eux-mêmes le signe du Christ-Serviteur pour toute l'Église afin qu'elle soit servante.
Toi que je vais consacrer pour le service de l'Église, que cette ordination reçue pour un diaconat que tu exerceras quelques mois à peine t'apparaisse non pas comme un moment vite passé et dépassé de ton existence, mais comme la marque profonde et ineffaçable qui te rend semblable au Christ-Serviteur. Ce passage de l'Épître aux Philippiens que tu as choisi, garde-le et médite-le en ton cœur tout au long de ta vie. Puisses-tu être habité par l'amour du Christ pour l'Église, son Épouse. Puisses-tu être toute ta vie serviteur au sens où le Christ est serviteur, selon les dons que le Seigneur te donne dans le pardon de tes péchés. Puisses-tu trouver la joie à son service et entendre un jour ses paroles : « Viens, bon et fidèle serviteur. Tu as été fidèle en toutes choses ; entre dans la joie de ton Maître. »
Rappelle-coi que le ministère que tu exerceras sera un ministère où le Seigneur lui-même qui s'est fait ton serviteur veut, par toi, se faire le serviteur de tes frères.


Homélie à Notre-Darne de Paris à la messe célébrée en souvenir des combattants et victimes de la guerre de 1914-1918, 11 novembre 1983
La responsabilité de chacun
Ces deux lectures n'ont pas été choisies pour la circonstance. Elles nous sont proposées en ce jour par la liturgie catholique. Elles font partie de ces paroles, fulgurantes dans leur obscurité, qu'il nous est donné de méditer et avec lesquelles toue disciple du Christ avance dans la vie. De ces paroles il reçoit la lumière pour comprendre l'énigme de la condition des hommes. Il y trouve la force pour tracer son chemin.
En ce jour, nous commémorons la fin de deux cataclysmes, de deux guerres mondiales. Nous prions pour toutes les victimes et tous les morts. Les évêques de France viennent de faire appel à la conscience de notre pays et ont voulu aider nos concitoyens à réfléchir à leur responsabilité sous la lumière de la foi. Nous devons en ce jour recevoir les paroles du Livre de la Sagesse et les paroles du Christ comme un appel à entrer plus avant dans cette question fondamentale. Elle est non pas seulement celle de notre pays et de notre société mais celle de toute l'humanité : la paix et la guerre, qui est responsable ?
Ces phrases de Jésus nous décrivent le jugement irrévocable du monde comme un cataclysme qui saisira chacun à sa place. L'achèvement ultime de l'histoire des hommes nous est présenté sous la figure des cataclysmes naturels dont la Bible a gardé la mémoire. Quand nous lisons et nous entendons ces paroles, en ce jour tout particulièrement, nous ne pouvons pas ne pas penser aux guerres et à leur absurde arbitraire. Nous ne pouvons pas ne pas penser au déluge de feu et de sang qui s'est abattu sur l'humanité et demeure comme une menace.
Mais je proteste contre cette assimilation de la guerre au cataclysme et du cataclysme au jugement de Dieu. Une telle assimilation repose sur une association d'idées qu'il nous faut tirer au clair. Nous parlons en effet des guerres, voire de la paix, comme d'une réalité qui échapperait au pouvoir de l'homme : un fléau impitoyable qui s'impose du dehors aux consciences humaines et contraint les libertés des peuples. Nous parlons des guerres comme si elles étaient une fatalité. C'est bien ainsi qu'elles sont subies. Le croyant, qui considère le monde comme nous y invite le Livre de la Sagesse, ne peut plus être ensorcelé par les puissances cosmiques. Il ne peut plus se résigner à demeurer esclave d'une fatalité de l'histoire.
Nous devons donc ici considérer en premier lieu ce que Jésus nous dit de cet ultime jour où la vérité des choses apparaîtra. Le Christ nous dit qu'un moment vient dans l'histoire humaine où les apparences et les mensonges sont dissipés, où la Vérité apparaît comme un éblouissement auquel nul ne peut échapper. Jésus annonce le jugement du monde qui est aussi son achèvement. Nous vivons nos vies dans l'indifférence et parfois le scepticisme, avec le sentiment que tout se vaut et que n'importe quoi peut se justifier. Après tout, que chacun fasse ce qu'il veut ou ce qu'il peut à son idée. À chacun sa vérité. Jésus nous rappelle avec une force impitoyable que le véritable cataclysme, c'est la Vérité.
La Vérité qui éprouve les hommes et les consciences, bouleverse les apparences et fait apparaître ce qui est caché. La Vérité qui juge tous les hommes et qui met chacun devant sa responsabilité. La Vérité démasque l'anonymat et l'irresponsabilité des entraînements collectifs.
Chacun mesure devant elle la part qu'il a prise dans le sort de tous et dans celui de sa propre vie. Chacun mesure devant elle les comptes qu'il doit rendre de sa propre liberté et de son amour reçu et donné.
Cet ultime cataclysme, c'est le dévoilement de toutes choses dans la Vérité de Dieu. Car nous le croyons : la Vérité suprême est vivante et elle fait ultimement la Vérité dans le cœur de tous les hommes.
Croire cela, c'est comprendre que nous sommes toujours responsables en quelque façon de nos vies et, par là, responsables du sort de toutes les vies humaines. Croire cela, croire qu'il y a ainsi un ultime jugement qui est la révélation de la Vérité et qui fait la Vérité pour la vie, c'est croire que l'homme est fondamentalement capable de responsabilité et de liberté.
Au contraire, quand nous pensons que la guerre est une fatalité, quand nous la comparons à un cataclysme naturel, c'est bien l'inverse qui nous apparaît. Devant cet ultime recours, les peuples et les individus éprouvent un sentiment d'impuissance. Ils sont entraînés par une logique qui, leur semble-t-il, échappe aux prises de quiconque et dont le prix, effroyable, ne peut être payé par personne.
La guerre comme cataclysme, comme fin d'un monde, n'est donc pas le dévoilement de la Vérité qui rend les hommes responsables. Elle est l'ultime conséquence terrestre de la faute de l'homme qui se détruit lui-même en détruisant son frère ; l'ultime aboutissement terrestre de la perversion mutuelle des hommes qui ne trouvent plus comme moyen de résolution de leurs conflits que l'extermination mutuelle ; l'ultime et détestable recours terrestre qui fait que, pour sauver sa vie, on ne peut que prendre la vie de l'autre ; l'ultime et détestable issue terrestre qui fait que, pour vivre, on ne peut que tuer ; l'ultime et paradoxale négation terrestre de l'homme qui se met en contradiction avec sa propre vocation.
Sommes-nous acculés à subir ainsi, tout au long de l'histoire, l'implacable loi d'une destruction mutuelle ? Cela fait-il partie de la condition humaine ? Nous gardons, comme tout homme raisonnable, l'espoir qu'il n'en est rien ; qu'il y a toujours un chemin par où la raison que l'homme a reçue des mains de Dieu est capable de substituer le droit, la justice, l'arbitrage reconnu et le respect de l'autre, à la résolution mortelle des conflits par la force. Nous croyons qu'il est possible à l'humanité de vivre humainement. Nous le croyons parce que notre acte de foi se fonde sur cette perception, dont le Livre de la
Sagesse nous rappelait la splendeur : ce monde est plein de beauté. Ce monde est le resplendissement de la beauté divine. Et l'homme lui-même irradie de la beauté de Dieu. Cette beauté du monde et cette beauté des hommes, nous en sommes responsables dans la Vérité.
Que peut faire l'homme en sa solitude quand il est pris dans le tourbillon des décisions qui lui échappent ? Que peut le pauvre et humble citoyen, l'anonyme fantassin ? Que peut celui qui se sent irresponsable devant ces événements cataclysmiques ? Ne peut-il seulement que dégager sa responsabilité ? Non, car ce serait se cacher devant Dieu comme le premier Adam après sa faute. Non, car ce serait tenter de se boucher les oreilles devant la question divine adressée à Caïn après le meurtre d'Abel : « Qu'as-tu fait de ton frère ? » Chaque homme peut, à tout moment, faire quelque chose. Chaque homme, s'il sert la Vérité, fait resplendir la beauté du monde en lui-même et aux yeux des autres, même dans le tourbillon anonyme de la mort.
La Vérité de l'histoire des hommes est faite du courage de chaque homme, parce que, en chaque homme, se joue le destin de tous les hommes. Vous devez, au nom de cette vocation divine, plaider pour la responsabilité effective et réelle de chacun à la mesure de ce qui lui est donné. Et si petite soit cette mesure, si dérisoire puisse-t-elle paraître face aux déterminismes collectifs de l'histoire, elle pèse de son poids propre, incommensurable, sur la totalité de l'histoire de l'humanité.
Souvenez-nous de la discussion d'Abraham avec Dieu face à Sodome et Gomorrhe : quelques justes peuvent sauver la cité perdue. Souvenez-vous de ce qui nous est dit du sacrifice du Christ : par un seul le salut est offert à tous (Romains 5, 15).
Et si nous reculons, effarés, devant les menaces du temps présent, devant l'ampleur des désastres possibles, perte de nos libertés, destruction de l'humanité, il reste au croyant cette prière toute-puissante, qui déjà transforme les cœurs. Cette prière par laquelle il peut demander à Dieu de donner à l'homme la sagesse qui lui manque, de détruire les instruments de mort que l'homme a lui-même fabriqués. Le croyant peut oser demander à Dieu : « Seigneur, fais que les hommes soient assez sages pour ne pas utiliser leur force à fabriquer la mort. Donne-leur d'aimer la vie au point de rechercher la Vie. Seigneur, fais que les hommes soient assez sages pour renoncer à vouloir mutuellement s'asservir, assez sages pour vouloir mutuellement s'accorder leur liberté. »
Si cette espérance et cet acte de foi n'existaient pas, je ne sais comment nous pourrions penser, sans une amertume indicible, à tous les morts dont nous faisons aujourd'hui la mémoire. Leur souvenir et leur sacrifice attestent que les raisons de vivre sont plus fortes que celles qui poussent l'homme à ôter la vie à ses frères. Leur sacrifice a été consenti pour la Vie et non pour la mort. Ils sont morts pour que nous puissions vivre et transmettre les raisons de vivre, pour que nous recevions l'honneur de vivre.


Méditation à Notre-Dame de Paris, pour la célébration œcuménique de l'ACAT, 10 décembre 1983.
Le combat spirituel
Mes amis, frères et sœurs,
C'est l'honneur des chrétiens que nous soyons réunis, orthodoxes, protestants, catholiques, non seulement pour dénoncer la torture, mais pour mettre en œuvre sur notre terre le moyen spécifique de lutte qui est le nôtre : la force de la foi, cette foi que le Fils de l'homme cherchera sur la terre au jour de son retour. C'est l'honneur du nom chrétien que la foi, source du salut, nous rassemble pour la prière, source de l'action.

Dans une parabole, Jésus décrit notre situation ; il prend au pied de la lettre notre scandale devant l'injustice du monde, notre impuissance à résoudre le problème du mal. Le juge inique, sans crainte de Dieu et sans respect des hommes dont il parle avec humour, c'est Dieu selon l'idée que nous nous en faisons : un Dieu qui ne respecterait pas lui-même ce qu'il est et qui n'aimerait pas sa créature qu'il a créée par amour. Devant le scandale d'un monde où la vérité semble submergée par le mensonge, où la justice semble déniée par la force, où le respect et la dignité de l'homme semblent sans cesse bafoués par la violence, où l'amour semble balayé par les puissances de haine, où l'humble et pauvre vie donnée par Dieu est sans cesse menacée par la volonté de mort logée dans le cœur des hommes, le croyant lui-même ne peut pas ne pas se dire : « Seigneur, où es-tu ? Que fais-tu, Seigneur ? Pourquoi te tais-tu, Seigneur ? » Le mal du monde peut ainsi engendrer un surcroît de mal : il éprouve le croyant par le doute devant le silence de Dieu.
La pauvre veuve de la parabole, c'est l'Église : sans moyen, sans droit, sans défense, sans avenir, figure du peuple privé de son Dieu.
Or, elle implore, crie, insiste, prie à temps et à contretemps. Jésus nous dit : « Ce juge sans justice finira par céder devant l'insistance de cette femme qui l'importune. Mais à combien plus forte raison Dieu, le Dieu de la justice, n'écoutera-t-il pas ses élus qui crient vers lui jour et nuit ! » Nous sommes chargés de cette insistante imploration et de cet incessant combat de la foi, jour et nuit.

Dans la lutte qui nous rassemble contre la torture et pour le respect de la dignité de l'homme, gardons présents à l'esprit et au cœur deux points d'attention qui découlent de la foi que Dieu attend de nous, et de la prière incessante dont il nous a confié la mission.
Le premier point : où trouver un fondement absolu au respect de l'homme ?
L'homme réclame son droit, mais il n'est pas capable de respecter celui d'autrui. Ce droit de l'homme, qui paraît la réalité la plus évidente du monde, est aussi la plus fragile, tributaire de l'arbitraire des hommes, à la merci des puissants qui soutiendront que le droit n'est pas le droit.
En fait, le fondement absolu du droit de l'homme, c'est Dieu qui le crée à sa ressemblance et à son image. Croyants, nous avons, nous, le devoir impérieux d'être ce roc qui, par la foi, ancre d'une façon absolue le droit de l'homme et le respect qui lui est dû sur le droit de Dieu et le respect dû à Dieu. Notre foi est cette ancre fondamentale sans laquelle le respect de l'homme part à la dérive. Notre foi est nécessaire à l'équilibre du monde.
Le second point : où trouver la force qui sauve tous les hommes, victimes et bourreaux ?
Nous sommes les disciples du Crucifié. Devant l'énigme de cruauté qui rend possible la torture, rappelons-nous que ce Crucifié, le Fils en qui et par qui tout a été créé, prend sur lui, par compassion et amour, l'homme avili. Contemplons dans le Crucifié à la fois le torturé qu'il est en sa propre chair et le tortionnaire dont il a subi les coups et dont il porte ainsi la marque. Des lèvres de cet homme, Jésus, Fils de Dieu, qui se fait victime et par qui se démasque le bourreau, jaillit la parole divine qui pardonne, change le cœur et rend la vie aux victimes et aux bourreaux, aux responsables et à ceux qui ne savent prendre leur responsabilité.
Nous sommes chargés de nous unir, par la prière, à la Passion du Christ pour que ce mystère de rédemption, de pardon et d'amour continue à ouvrir les portes des prisons du monde. La victime est toujours pitoyable pour les hommes droits. Mais le bourreau est lui aussi un homme perdu à sauver. Au nom du Christ mon et ressuscité, nous sommes chargés d'apporter le salut au torturé et à son bourreau, au faible et à celui qui se croit fort, au méprisé et à celui qui méprise.
C'est le prix de la Croix. Notre prière incessante, notre intercession dans le Christ est nécessaire au salut du monde.

Frères et sœurs qui vous engagez dans ce combat spirituel, courage !
Quelle beauté, quelle sainteté il est donné d'entrevoir dans l'inspiration qui nous a rassemblés dans le mystère de la Croix, pour le respect de l'homme et le salut du monde !

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