FETE de la NATIVITE - Messe de minuit radiodiffusée
Souvenir, nostalgie d'un événement passé, dépassé, d'une Bonne Nouvelle qui déjà a tant retenti et à laquelle, peut-être, nous n'osons plus croire ? Souvenir, nostalgie d'une enfance perdue, d'une paix impossible, d'une innocence introuvable ? Souvenir, nostalgie d'une Parole qui ne s'adresse à personne si elle ne s'adresse pas à tous ?
Ni souvenir, ni nostalgie, la Bonne Nouvelle qui a retenti il y a deux millénaires à Bethléem de Juda, je vous l'annonce aujourd'hui : un Sauveur vous est né, un Fils vous est donné. L'ange, l'envoyé de Dieu parle, et sa voix traverse les bruits de ce monde. La Parole de Dieu retentit dans le fracas des hommes.
Pour qui ? À qui parle-t-elle ? À ceux qui, semblables aux bergers de jadis sont disposés à accueillir la surprenante nouveauté de la Parole de Dieu. La Parole de Dieu ne fait acception de personne. La Parole qui vient se faire chair n'a pas d'égard particulier pour les puissants de ce monde, ni les sages, ni les savants ; elle s'adresse à ceux dont le cœur est assez pur, le dénuement assez profond pour qu'ils soient prêts, l'âme ouverte et le cœur à nu, à accueillir le don que Dieu veut leur faire.
Ne serez-vous pas vous aussi, semblables aux bergers dans la nuit ?
Peut-être, vous aussi, avez-vous la mémoire d'une promesse qui vient de loin ? L'espérance du Messie promis à David fait peut être encore battre votre cœur, l'espérance du salut que Dieu veut nous donner. Alors que cette nuit semble ne jamais devoir finir. Si au milieu du fracas du monde vous n'avez pas cessé de vouloir prêter l'oreille à la petite voix de l'espérance, si, malgré l'abattement et la lassitude des combats toujours incertains, vous croyez que Dieu peut donner davantage à l'homme que celui-ci n'ose lui demander, si, face au destin tragique de l'homme, vous ne désespérez pas de Dieu, alors, elle est pour vous cette Nouvelle, cette Bonne Nouvelle dans la nuit.
Et Dieu parait. "Gloire à Dieu au plus haut des cieux".
N'ayez pas peur, n'ayez pas peur de Dieu ; n'ayez pas peur de celui qui vient nous délivrer, qui est la source de notre vie, qui vient nous faire redresser la tête. N'ayez pas peur de celui qui est plus grand que nous et dont la clarté illumine nos ténèbres.
N'ayez pas honte de votre nuit. N'ayez pas honte devant nos faiblesses ni devant le péché ; n'ayez pas honte devant votre découragement. Car celui qui parait c'est le Saint et le Fort qui nous aime.
"Gloire à Dieu au plus haut des cieux". Clarté qui illumine le regard des croyants et qui traverse la nuit du monde ; Parole qui se fait entendre dans le fracas des hommes. "Et paix sur la terre aux hommes qu'il aime". Car, Dieu nous aime. Entendez-vous ?
Oui, mes frères, frères, Dieu nous aime. Dieu veut que nous vivions et que nous respections cette vie. Dieu veut que nous aimions et que nous aimions cette vie. Dieu veut que nous soyons ses fils et ses filles pour vivre dans la sainteté, et que nous soyons dans la joie de la vie des enfants de Dieu.
Oui, Dieu que nous ne voyons pas, Dieu qui semble absent de ce monde, nous aime et nous sauve. Il nous sauve en nous enfantant à la vie des enfants de Dieu, avec son Fils unique, né de la Vierge Marie. Le signe de notre salut, c'est cet Enfant qui est notre Sauveur.
Le salut continue d'opérer au long des siècles, le salut continue de s'accomplir à travers ce monde. Non, ce n'est pas un rêve. Ce monde peut et doit être sauvé.
Si nous avons entendu cette Parole, si nous avons assez de pauvreté pour accueillir cette richesse, nous ne pouvons plus désespérer des hommes ni d'aucun homme car le Fils éternel s'est fait homme ; nous savons que l'homme peut être sauvé, car Dieu nous donne le sauveur. Il n'y a plus d'homme perdu, car le Fils vient le chercher ; il n'y a plus d'homme abandonné à sa haine, car le Fils nous aime jusqu'au bout ; il n'y a plus d'homme enfermé dans sa folie homicide, car le Fils, pour desserrer le poing fermé qui va frapper, ouvre ses bras sur la croix il n'y a plus d'homme qui ne puisse donner, car le Christ donne sa vie pour chacun il n'y a pas d'homme dont nous puissions désespérer, pas même de nous-mêmes, car Dieu nous donne la preuve de son amour, son Fils en qui nous devenons fils de Dieu.
Mes amis, que chacun de nous mesure en cet instant la beauté de l'existence que nous recevons. Nos vies sont très diverses et souvent incompréhensibles à nos propres yeux.
Certains sont dans la souffrance, la peine, affligés par la mort de ceux qu'ils aiment. Certains sont révoltés ou dans une grande angoisse devant tant d'injustices, et de haine. Certains ont peur. Certains ont faim. Certains sont blessés dans leur dignité. Certains sont perdus aux yeux des hommes. Certains n'ont aucun espoir. Nous savons tout cela.
Mais il est en notre pouvoir, nous à qui cette annonce est faite, de vaincre cet ennemi intime qui habite le cœur de l'humanité car Dieu vient remporter cette victoire pour nous, en nous, pour nos frères. C'est "la" victoire de notre foi. N'ayons pas peur de Dieu dont la splendeur se dévoile sur la terre, pour que l'amour dont il nous aime produise en ce monde des fruits de paix.
Frères, le Sauveur nous est né, le Fils nous est donné. Acceptez que Dieu vous prenne par la main ; acceptez, dans le silence de regarder le don qui vous est fait. Osez croire à l'amour, et faites ce que cet amour vous inspirera. Pardonnez, aimez, donnez. N'ayez pas peur de Dieu, il nous donne la Vie. Amen.
FÊTE de la NATIVITÉ - Messe du jour
1. La question de Dieu continue d'habiter les consciences assoupies des peuples d'Occident. De temps à autre, elle semble s'estomper à l'horizon puis elle resurgit avec force. Mais, telle que nous l'entendons poser, telle que nous nous la posons, cette question semble faire partie des interrogations sans objet, flotter dans les brumes de l'imagination, ou exprimer les angoisses de ceux qui ne savent comment prendre en main leur vie.
La plupart des gens diront d'une façon très pratique : "Je me passe de cette question. Car je peux très bien vivre sans réponse". Constater en quels termes se pose pour nous "la question de Dieu"", "Le problème de Dieu", comme nous disons, constitue un indice qui ne trompe pas, de l'état de nos sociétés. Cet indice fait pressentir à quel point notre culture est malade, à quel point nous participons de cette maladie ; à quel point, peut-être, nous ne voyons plus ce que nous sommes, ce qu'est notre destin et ce qu'est l'homme.
Oui, il est vrai que l'homme a toujours rêvé d'un absolu, que l'homme a toujours été fasciné par le sacré dont l'acte de séparation traverse l'histoire ; il est vrai que l'homme a toujours rêvé de plus grand que lui dont il essaie de dessiner les traits en les imaginant à sa propre image ; il est vrai que l'homme a toujours été comme ébloui par les dieux qui surgissent des profondeurs de son cœur.
Mais en ces derniers temps qui sont les nôtres, en cette histoire où la Parole de Dieu a suscité un peuple afin qu'il soit constitué et appelé pour accueillir la Révélation de Dieu, en ces temps qui sont les nôtres, Dieu s'est livré à l'homme pour se faire connaître aux hommes ; Dieu s'est fait homme pour que les hommes connaissent Dieu.
2. Qui est Dieu, énigme et fascination ? Qui est Celui que nous ne savons pas nommer, Celui dont nous prétendons pouvoir nous passer ? Le mystère de Dieu qui dépasse toutes choses le voici : Il nous a aimés le premier d'un amour immense. Dieu fait sienne notre condition, se soumet à l'épreuve de notre indifférence, veut nous retrouver en notre perte, "Le Verbe de Dieu s'est fait chair et a habité parmi nous".
Semblable à nous, il est l'un des nôtres. Dieu parle la langue de l'homme. Dieu prend la chair de l'homme. Dieu répond à toutes nos questions sur Dieu en prenant sur lui toutes les questions de l'homme.
Pourquoi le mal ? Le Verbe de Dieu prend sur lui, en lui le mal des hommes. Pourquoi la mort ? Le Verbe de Dieu accepte en sa chair mortelle la mort que nous donnons. Pourquoi la souffrance ? Le Verbe éternel de Dieu prend sur lui nos souffrances qui deviennent ses souffrances.
Pourquoi la solitude, la perte et la mort ? Il est venu en notre solitude et est descendu dans les enfers de la mort. Dieu parle notre langue, prend notre chair. Et sa Parole faite chair supporte toutes nos questions, supporte la question.
"Tout près de toi est la Parole, dans ta bouche, dans ton cœur pour que tu la pratiques" (Deutéronome 30, 14), plus que proche, en nous, parmi nous, né de nous. Et c'est la forme suprême de l'amour de Dieu pour nous : far son Fils, il s'approche de nous et nous saisit en notre solitude fut-elle radicale à nos yeux. Il nous console en notre détresse fut-elle irrémédiable pour le désespoir de l'homme qui ne voit pas de chemin. La lumière vient dans les ténèbres et elle se laisse voir, elle veut se donner à voir.
3. Frères aimés, si le Verbe de Dieu se fait chair et vient habiter parmi nous, nous ne pouvons le recevoir et entendre ce langage de Dieu qu'à une condition : nous devons accepter de suivre celui qui s'est fait semblable à nous, le Verbe fait chair, le Fils de Dieu fait homme, le Messie, Jésus le Christ. Pour connaître Dieu, nous devons suivre cet homme, né de la Vierge Marie, né à Bethléem de Judée ; nous devons mettre nos pas dans ses pas, suivre le chemin qu'il suit, faire ce qu'il fait, entrer avec lui dans la route qu'il ouvre, aller avec lui jusqu'au bout de l'amour que Dieu nous porte pour que nous le lui rendions. On ne peut pas se débarrasser de Dieu comme d'un problème dont on pourrait dire "J'en ai la solution", ou bien "il n'y a pas de solution" et auquel on cesse de penser. Dieu nous aime, nous fait vivre, nous saisit. À notre tour, pour connaître Dieu, il faut accepter d'aimer, il faut accepter de vivre à la manière dont le Fils éternel vit la condition humaine.
Dieu connaît notre existence et, se livrant à nous, la fait sienne.
Nous connaîtrons Dieu en acceptant de suivre le Christ dans le chemin par lequel il nous ouvre l'amour de son Père, en étant uni au Christ, en ne faisant qu'un même être avec lui.
Résoudre le problème de Dieu, répondre au doute, c'est accepter de suivre le Christ.
Avoir la foi, ce n'est pas vouloir s'imposer à soi-même une certitude sur laquelle, ensuite, on peut s'appuyer. Avoir la foi, c'est accepter d'être saisi par Dieu lors de notre doute, et suivre le Christ en son amour pour recevoir de lui le don destiné au Fils bien-aimé partagé à ses frères.
Dieu se révèle par son Verbe fait chair, par son Fils éternel né de la Vierge Marie. Cet acte de révélation historiquement situé est indissolublement la Rédemption de l'homme en et par ce Fils fait chair.
Nous sommes à l'opposé de la gnose que l'on peut concevoir sur le registre unique de la connaissance spéculative : le savoir au sujet de Dieu, le savoir divin caché est rendu accessible aux intelligences créées.
Tout au contraire, dans la Révélation, c'est "l'engagement de Dieu qui s'accomplit". Cette révélation du père par le Fils fait homme trouve son achèvement dans l'accomplissement de la volonté paternelle par le Fils, jusqu'en sa Passion et le don de la Résurrection. Son terme ultime est le don de l'Esprit.
Pour accueillir cette révélation, ceux que l'Esprit appelle et sanctifie doivent être transformés et devenir semblables au Fils, ne faire qu'un avec le Fils, devenir un même être avec lui. Dans cette communion, ils reçoivent l'accès au Père éternel, à la connaissance de Dieu. Telle est la dimension christique de la foi qui est en même temps le salut du croyant et sa participation à l'œuvre du salut opéré dans le Christ.
Le Christ est donc celui en qui le Père se dit et celui en qui l'homme pécheur a accès au Père. Le déploiement de l'économie du salut est en même temps la révélation du père dans le Fils par l'Esprit ; et le chemin de la foi : l'Esprit change le cœur de l'élu, lui donne la foi au Christ auquel il l'unit ; dans le Christ le croyant a accès au Père invisible.
L'engagement de Dieu à l'égard de l'homme révèle la splendeur du Créateur et de sa créature dans la naissance du Fils pour que l'homme, irrévocablement s'engage auprès de Dieu. Car Dieu est sa vie, car le Fils lui donne sa paix. Et l'Esprit saint est la source intarissable de sa joie.
Homélie à Saint-Sulpice, Paris, à la nuit de prière et d'adoration pour les vocations sacerdotales et religieuses, 2 février 1984.
En cet événement que nous rapporte l'évangéliste Luc, nous voyons rassemblées dans le Temple, dans la demeure de Dieu, et d'avance prophétisées presque toutes les formes possibles de sainteté et d'appel de Dieu. Ceux qui sont discrètement dans l'ombre et dont le nom ne nous est pas dit : le vieillard Syméon ; et Anne, la veuve âgée, la femme prophète ; et Marie, et Joseph. Pour accueillir l'enfant Jésus, le Christ
Messie, ils sont là rassemblés, tous ceux que Dieu a appelés.
1. Jésus
Pour comprendre ce que sont ces vocations si diverses, il nous faut donc porter le regard de la foi sur l'enfant Jésus d'abord. Car c'est en lui que toute vocation possible trouve sa plénitude. C'est de lui que toute vocation possible reçoit son origine.
Jésus : pouvons-nous parler de sa vocation au sens où nous l'entendons communément aujourd'hui pour nous ? Dans notre langue et selon l'expérience commune, en dehors de la sphère de compréhension chrétienne des choses, que signifie ce mot ? Il désigne une impulsion intérieure qui nous pousse plus ou moins irrésistiblement à prendre telle profession, à suivre telle voie. Bref, il sert à exprimer le plus secret désir de quelqu'un, parfois caché et enfoui, sa volonté personnelle et profonde, et qui irrépressiblement finira par se révéler. Il faudra donc ne pas la confondre avec les entraînements et les enthousiasmes changeants de l'enfance ou de la jeunesse. Pour qu'il y ait vocation mûrie, il faut conscience, possession de soi afin de se déterminer soi-même selon ce que l'on veut pour soi.
Quelle est la vocation de Jésus, au sens le plus fort du mot ? Le verset du psaume nous le dit : « Tu es mon Fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré »; ou encore, à l'heure du Baptême et de la Transfiguration, par la voix paternelle, expression des prophéties multiples : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis tout mon amour. »
La vocation de Jésus, alors même qu'il n'a pas encore l'usage de la parole, lui la Parole faite chair, la vocation de Jésus dès l'instant où il est porté dans le sein de sa mère, est d'abord et fondamentalement le choix rempli d'amour que fait Dieu le Père et par lequel il donne chair à sa Parole éternelle. Jésus, fils de Marie, reçoit dans son engendrement même sa vocation. Comme le Prophète et bien plus encore, dès le sein de sa mère, il est appelé.
La vocation est cet acte fondamental du Père des cieux, par son Verbe éternel et par la puissance de l'Esprit. Le Père dispose de l'humanité sainte du Christ, Verbe fait chair, pour dévoiler au monde l'amour infini et sans mesure dont il nous aime. Prodigieux dessein de Dieu-Sauveur qui, pour étendre le salut à tous, appelle et choisit Jésus, l'Élu. Le vieillard Syméon dira qu'il est « la lumière pour l'illumination des nations païennes et pour la gloire d'Israël, son peuple ». Car la vocation de Jésus condense de façon fulgurante et inouïe ce que contenait déjà en promesse la vocation d'Israël. La gloire de Dieu qui vient habiter la condition humaine se manifeste dans le Christ.
La vocation, telle que nous la recevons de Jésus-enfant, la vocation au sens le plus fort du mot, n'est rien d'autre que l'immensité de l'amour de Dieu donné à la créature pour qu'elle vive et soit sauvée.
Geste de Dieu qui veut, par cet appel, livrer au monde le gage de l'amour, donner au monde la vie de l'amour.
Reprenant un verset de psaume - du moins est-ce ainsi que nous le présente le passage de l'Épître aux Hébreux lu la nuit de Noël-, en entrant dans le monde, le Verbe a dit : « Voici, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté. » La volonté de Dieu n'est pas un ordre arbitraire auquel il se soumettrait d'une façon passive, mais la révélation même du dessein de Dieu : son amour salvateur, manifesté dans la souveraine liberté du Christ filialement obéissant.
2. Marie
Arrêtons maintenant notre regard sur la vocation de la Vierge Marie. Elle aussi s'inscrit par son acte de foi dans cette élection, dans ce choix, dans cette vocation de son Fils. L'instinct catholique nous a fait reconnaître que sa vocation était constituée par la sainteté qui lui est donnée dès sa conception en vue du salut de tous. Dans le silence croyant de Marie s'accomplit ce pour quoi Dieu l'a choisie et appelée.
Cet enfant, né de Dieu, par la puissance de l'Esprit dans la faiblesse de la virginité, cet enfant, œuvre promise du Très-Haut, voici qu'elle le présente au Temple selon la Loi. Non pour le racheter ni en reprendre possession de quelque façon, mais pour le remettre entièrement, comme le peuple saint tout entier et comme elle-même, à Celui à qui il appartient et dont la Gloire réside en ce lieu.
Cette présentation de l'Enfant au Temple, comme Anne (dont la Vierge Marie reprendra le chant) l'avait fait jadis pour le petit Samuel son enfant (1 Samuel 1, 24 s.), anticipe la livraison du Fils offert en sa chair sur la croix et le don qu'ensuite Jésus lui-même fera du disciple à « la » Mère et de la Mère au disciple. Le caractère d'action de grâce, déjà sacrificiel, de cette remise ne doit pas nous échapper.
3. La vocation et les vocations
Que sont les vocations chrétiennes ? Elles consistent à participer à la vocation même du Christ, à partager l'appel qu'il a reçu et qu'il nous transmet, à collaborer à l'œuvre par laquelle il vient faire la volonté de son Père et sauver le monde. La vocation chrétienne n'est pas une manière de vivre ou d'être, ni un besoin inhérent aux sociétés humaines, ni même une nécessité pour le bien du peuple chrétien, ni quoi que ce soit que nous pourrions mesurer, préfigurer ou déterminer d'avance. Manifestation de la plénitude de l'amour de Dieu, elle s'inscrit entièrement dans cet acte de salut par lequel Dieu déploie son mystère à travers le temps pour sauver les hommes qu'il aime.
Tous les baptisés participent à cette vocation : devenir semblables au Christ, avoir part à l'offrande qu'il fait de lui-même et de nous à son Père, ainsi associés à l' œuvre messianique de délivrance et de salut, être nous-mêmes consolés par le Consolateur pour en devenir les témoins, recevoir la force de l'Esprit, partager cette gloire des enfants de Dieu qui apporte aux nations païennes, dans les ténèbres et l'ombre de la mort, la joie et la lumière de la vie et communiquer au monde la loi de sainteté donnée dans le Christ qui transfigure la condition humaine.
4. Vocation à la sainteté : les prophètes du Règne qui vient
Cette puissante exigence de sainteté se déploie dans la diversité des vocations. Chacune est un trésor précieux confié à l'Église pour sa joie, pour la joie du Père des cieux qui voit resplendir, dans le monde outragé par le péché et les pleurs des hommes, ces joyaux de la sainteté désormais déposés irrévocablement dans le secret de la condition humaine.
Perles précieuses perdues et retrouvées, splendeurs cachées - mais visibles aux yeux de Dieu -, désormais inscrites avec certitude dans l'histoire, scandant son déroulement, de sorte que le croyant sait que le monde n'est pas perdu puisqu'il est sans cesse sauvé par cette œuvre de sainteté qui s'y déploie.
La sainteté des baptisés est provoquée par ces vocations singulières que Dieu fait surgir parmi eux. Vocations d'hommes et de femmes qui répondent à l'appel du Christ au point d'anticiper dès à présent la gloire et la transfiguration futures qui seront les nôtres. Alors que nous sommes encore dans la condition d'hommes et de femmes, alors que nous sommes encore dans la succession du temps et des générations, ils vivent le renoncement à l'amour humain en sa fécondité et aussi en sa joie pour être, dès à présent, le signe de l'absolu de Dieu qui parcage à ceux qui l'aiment l'absolu de la Vie.
Dans cette mort apparente d'une dimension de l'existence humaine, ils deviennent des signes donnés par Dieu de la résurrection des morts ; ils acceptent cette mort apparente de leur puissance humaine pour que resplendissent la fécondité et la puissance de l'amour qui vient de Dieu.
En ce temps du relatif, ils sont les témoins de l'absolu. En ce temps de l'histoire, ils sont les témoins de l'achèvement de l'histoire. En ce temps de l'engendrement et de la mort, ils sont les témoins de la résurrection. Ils sont donnés à leurs frères pour être le signe de ce qu'ils sont appelés à vivre.
Le Christ met dans leur cœur un tel amour de Dieu qu'aucune richesse au monde ne peut les contenter, puisque Dieu est leur seule richesse et que tout est donné par Dieu. Dans leur pauvreté volontaire et choisie, ils attestent que, dans le Christ qui s'est fait pauvre pour nous, l'univers entier est donné à la charité des hommes et non à l'avidité injuste de leur instinct de possession. Ce don est fait pour que l'homme communie dans la fraternité et non pas se déchire par la volonté homicide.
Dans l'oubli de la disposition de leur propre vie, dans l'obéissance humble, pauvre et chaste, ils démontrent la souveraine liberté des enfants de Dieu qui, renonçant à la limite de leur propre volonté, communient souverainement à la volonté du Père des cieux qui veut sauver le monde. Ainsi, dans leur vie marquée par les limites, voire par le péché, ils anticipent et manifestent le mystère de la croix et du Ressuscité.
Ces vocations à la vie consacrée sont des trésors que Dieu donne à l'Église pour le salut du monde. Nous devons prier afin qu'il nous en donne, mais surtout pour ceux à qui il donne ces vocations. Ceux qui sont ainsi appelés à cette forme de sainteté le sont non pas pour eux-mêmes mais pour leurs frères ; ils ne peuvent qu'être portés par la sainteté de l'Église, qui doit les remercier et rendre grâce à Dieu pour le don précieux qui lui est ainsi fait.
5. Les vocations sacerdotales, évêques, prêtres, diacres : ministres du Christ serviteur.
Enfin, frères et sœurs, ce ministère qui est le mien, - ministère apostolique épiscopal partagé par les frères qui m'entourent, prêtres et diacres -, ce ministère reçu des Apôtres est, à votre service, le signe que celui qui parle dans le corps ecclésial est bien le Christ. Le signe que l'Église n'est pas veuve, mais Épouse comblée par l'Époux caché ; le signe que l'Église est bien le corps du Christ. Nous ne nous baptisons pas nous-mêmes, mais c'est le Christ qui nous baptise par le ministère de ceux qui ont à attester la puissance et la présence du Christ. Nous ne nous communions pas nous-mêmes, mais c'est le Christ qui se livre à nous quand il nous partage l'Eucharistie, le Pain et le Vin. Nous ne nous pardonnons pas nos péchés à nous-mêmes, nous en excusant ou nous en absolvant nous-mêmes, mais c'est le Christ qui, par notre ministère, accorde le pardon de son Père. Par notre ministère, il se fait serviteur de son corps, témoin de l'amour miséricordieux qui nous est sans cesse donné et livré.
Le Christ n'abandonne pas son Église ; il la fait vivre. Le Père n'abandonne pas les disciples qu'il a donnés à son Fils ; il leur donne son Fils. Que peut-il de plus ? C'est pourquoi j'ai toujours pensé que ce ministère sacerdotal ne manquerait jamais à son Église si les croyants répondent à l'appel de Dieu. Car Dieu, qui a envoyé le Christ dans le monde pour que le monde soit sauvé, ne peut pas manquer d'appeler et de choisir ceux par qui la présence de son Fils est manifestée au corps qu'il lui a donné en son Église.
Par conséquent, le plus fondamental est cet appel à la sainteté qui, adressé à tous, permet aux formes particulières de sainteté, à la diversité des vocations laïques, religieuses et sacerdotales, de surgir comme un fruit de ce corps du Christ auquel il nous a fait la grâce d'appartenir. Prier pour les vocations, ce n'est pas demander à Dieu, comme des suppliants déroutés, qu'il fasse la grâce d'envoyer une « bonne chose » que « Dieu nous refuserait » (Matthieu 7, 11). Nous ne prions pas pour les vocations comme nous supplions pour le pain en temps de famine.
Prier pour les vocations, c'est dire, chacun ici et tous : « Seigneur, voici, je viens pour faire ta volonté, pour répondre à l'appel de sainteté que tu m'adresses, à moi, que tu nous adresses, à nous tous. » Alors, et alors seulement, dans un corps ainsi sanctifié, Dieu fait surgir, fût-ce des pierres que voici, les hommes et les femmes nécessaires à l'Église pour y être le signe de la sainteté et de l'absolu de Dieu, serviteurs des serviteurs de Dieu, ministres par qui le Christ lui-même sera présent à son Corps.
Quand le Christ dit : « Priez le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson », il ne désigne pas une prière laissant supposer que Dieu est sourd, mais une prière concernant ceux que Dieu lui-même appelle.
Puissions-nous, frères et sœurs, en ce jour et en cet instant de secrète action de grâce pour le salut de tous les peuples, offrir à Dieu notre disponibilité, partager avec Marie la prophétie déchirante qui lui est faite : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en
Israël et pour être un signe contesté. Toi-même, un glaive te transpercera l'âme » (Luc 2, 34-35). Et, avec gratitude, remercier Dieu pour son Fils qu'il nous donne, « le salut qu'il a préparé face à tous les peuples, lumière pour la révélation aux païens et gloire d'Israël, son peuple » (Luc 2, 30-32)
Homélie à la Chapelle des Pères Eudistes, 24 mars 1984
Ces premiers chapitres de l'évangile selon saint Luc sont une lumière prophétique donnée par Dieu. Cette lumière brille en notre obscurité (2 Pierre 1, 19) et éclaire par la révélation de ces premiers moments tout le mystère du salut de l'humanité d'avance annoncé avec une richesse de sens confondante. Et le regard croyant en découvre à chaque instant une nouvelle profondeur.
I Cette parole est à plus d'un titre prophétique.
D'abord, à l'intérieur même de l'Évangile. En cet instant précis, le mystère de l'offrande du Christ est donné et prophétisé à Marie. Avec raison, la liturgie nous a fait entendre non seulement la prophétie d'Isaïe au roi Achaz sur le signe qu'il doit demander à Dieu et recevoir de lui, mais aussi ce passage de la lettre aux Hébreux (10, 5 sq) où Jésus, reprenant le psaume 40, annonce l'offrande sacrificielle qu'il fait de sa propre vie. Et dans la disponibilité de la Vierge se trouve prophétisée l'offrande du corps du Fils qui ne cesse aujourd'hui de nourrir notre propre offrande et de s'accomplir jusqu'à ce que soit achevée la croissance de son Corps spirituel. Ainsi est par avance dévoilée, à nos yeux encore plongés dans l'obscurité, la splendeur du Temple céleste.
Cette parole de Dieu est aussi une prophétie sur le sort de toute l'humanité. En entendant la salutation angélique : Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi", comment ne pas penser à ce que Jean, le Voyant de l'Apocalypse, contemple à l'horizon des temps : "Je vis la Nouvelle Jérusalem descendre du ciel d'auprès de Dieu, belle comme une épouse parée pour son époux" (Ap. 21, 2)?
Marie est à la fois l'accomplissement de la vocation d'Israël et la prophétie de son achèvement. Elle est déjà ce que nous serons, donné en prémices. Ce que Dieu fait par elle et pour elle, c'est ce qu'il nous est donné d'espérer, comme destin commun. Car la figure de l'Épouse ainsi proposée à notre regard est celle d'une humanité rachetée, réconciliée, vivant déjà de la Résurrection, demeure de Dieu parmi les hommes.
À cet instant, en Marie est comme condensée toute l'histoire humaine, de la première Ève à l'espérance de la Nouvelle Jérusalem. Arrêtons-nous et redisons au fond de notre cœur ces mots auxquels nous sommes habitués : "Je vous salue, Marie, pleine de grâce. Le Seigneur est avec vous"; ou cette traduction qui redonne au texte fraîcheur et force : "Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi".
Adressons cette salutation non seulement à la Mère de Dieu, la Vierge Marie, mais aussi à la réalité qu'elle prophétise et rassemble en elle : l'Église. En effet, si l'on ne peut parler du Christ sans parler du corps du Christ, si l'on ne peut aimer le Christ sans aimer les frères du Christ, si l'on ne peut croire à l'Évangile sans croire à la puissance du Verbe de Dieu qui sauve les hommes par cet Évangile, de même il est impossible d'accueillir le corps du Christ sans vénérer cette humanité sanctifiée par la grâce de Dieu et destinée à sa sainteté. Marie en est les prémices et la prophétie. Le signe en est, maintenant et ici, l'Église elle-même, composée de pécheurs, née de la sainteté et de l'amour de Dieu, destinée à la sainteté à l'amour de Dieu.
"Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi": il faudrait que nous puissions le dire aussi à l'Église. Cette humanité encore marquée par les stigmates du péché, mais déjà marquée par le sceau de l'Esprit par qui elle est appelée à la sainteté. Cette humanité qui par grâce devient appelée, rassemblée, Église. Oui, "Réjouis-toi", oui, "comblée de grâce", oui, "le Seigneur est avec toi": cette parole est aussi adressée à l'Église. Le Christ lui-même ne nous a-t-il pas dit : "Je suis avec vous jusqu'à la fin des temps" (Mt 28, 20) ?
Par notre prière, avivons notre amour pour l'Église. Amour affectif, amour inconditionnel qui pardonne tout, excuse tout, supporte tout, non pas par servilité, docilité aveugle, obéissance machinale, mais par le pouvoir que possède l'amour de voir la réalité au-delà des apparences, de réconcilier au-delà des brisures.
Mes frères, en ce moment, avec instance, je vous demande de porter à cette humanité rachetée, à ce sacrement du rachat de l'humanité, le même amour que celui que Dieu lui-même nous porte quand son Ange adresse les paroles prophétiques de bénédiction à celle qui est choisie pour accueillir la Promesse et en recevoir le fruit.
II Si nous sommes habités par un tel amour pour l'Église en raison même de ce qu'elle représente, nous sommes désormais (il faut nous en souvenir en cette année sainte de la Rédemption) ceux qui savent - Dieu le leur dit - que l'homme est sauvé. Nous sommes donc les dépositaires de l'espérance.
"Sois sans crainte, tu as trouvé grâce auprès de Dieu". Cette parole dite à une femme parmi toutes les femmes, choisie et sanctifiée par Dieu, n'est pas un privilège singulier à elle seule destiné. Cette parole lui est dite pour le salut de l'humanité entière. "Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils. Tu lui donneras le nom de Jésus (Dieu-sauve accomplissant les prophéties et les promesses). Il sera grand. Il sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père. Il régnera pour toujours sur la maison de Jacob et son règne n'aura pas de fin".
Voilà l'espérance du salut historique, du salut dans l'histoire que Dieu donne au monde. Et nous serions tentés d'en faire un thème d'explication, de justification, de discussion : "Salut de quoi ? Salut pour quoi ?", alors que c'est avant tout pour nous un acte de foi et d'espérance !
Si vous osez demander de quoi l'humanité doit être sauvée, je vous dirai : "Ouvrez les yeux : de la mort, du péché, de l'absence et du silence de Dieu, de la haine homicide, du blasphème, du désespoir, de la dégradation de l'homme en son corps, en son âme, en son esprit". Si vous vous demandez de quoi nous devons être sauvés et pensez que ces mots n'ont pas de sens, le salut n'a pas encore atteint les profondeurs cachées de votre vie.
Qu'éclate dans le cœur des croyants, en une espérance inouïe et incommensurable, la certitude que Dieu transfigure la condition humaine et lui donne une noblesse incomparable. Car cet enfant, de la race de David, né du sein de la Vierge Marie par la puissance de l'Esprit Saint, est appelé "Fils du Très-Haut". Par la présence du Verbe de Dieu fait chair s'accomplit la promesse de la sainteté de l'humanité. Mystère de Dieu fait homme qui peut faire trébucher l'intelligence mais réjouit d'allégresse l'esprit qui se laisse combler par l'espérance de la proximité de Dieu.
Grandeur de l'homme puisque Dieu a voulu que son Fils soit notre frère !
Grandeur de l'homme puisque Dieu a voulu que son Esprit permette à ce Fils de prendre chair du sein de la Vierge Marie !
Grandeur de l'homme puisque Dieu a voulu que la sainteté qui nous est offerte brille en Jésus, le Fils de l'homme !
III Enfin, quand l'Envoyé de Dieu conclut : "Rien n'est impossible à Dieu" et que Marie répond : "Voici la servante du Seigneur ; que tout se fasse pour moi selon ta parole !", mesurons bien l'acte de foi ainsi dévoilé à nos yeux dans toute sa beauté crucifiante.
Dire : "Rien n'est impossible à Dieu", c'est affirmer une réalité qui outrepasse notre impuissance. C'est nous mettre au pied du mur, au pied de la Croix, nous acculer au paradoxe de l'impossible victoire, de l'impossible promesse. Vous vous rappelez d'où viennent ces paroles : elles ont été dites pour la première fois à Abraham par l'Envoyé de Dieu qui lui annonce la naissance d'Isaac, le fils de la Promesse (Gen. 18, 14).
Elles tracent la continuité et la fécondité de l'histoire du salut.
La Vierge Marie qui les reconnaît peut pressentir que le Fils qui lui est ainsi promis est destiné au même destin et à la même offrande qu'Isaac.
Dès ces paroles, le mystère de la Croix est anticipé. Dans la docilité paisible de cette annonciation, jaillit des lèvres de la Vierge Marie l'acte de foi en sa splendeur et sa puissance.
Que cet acte de foi soit celui de l'Église et le nôtre. Chacun pour notre vie et tous ensemble, puissions-nous dire : "Voici la servante du
Seigneur. Que tout se fasse pour moi selon ta parole".
Homélie prononcée le 13 avril 1984 à Rome pour le jubilé des jeunes
St Jean au chapitre 8 (31-35):
"Si vous demeurez fidèles à ma Parole. vous êtes vraiment mes disciples.
Alors vous connaîtrez la Vérité et la Vérité vous rendra libres". Ils répliquèrent : "Nous sommes les descendants d'Abraham et jamais nous n'avons été esclaves de personne". Jésus leur répondit : "Amen. amen, je vous le dis. tout homme qui commet le péché est esclave de ce péché.
L'esclave ne 'demeure pas toujours dans la maison ; le Fils. Lui y demeure pour toujours".
Si c'est le Fils qui vous rend libres. vous serez vraiment libres. Or, mes amis, ce mot de 'liberté' évoque dans bien des pays du monde des espoirs d'une résonance d'autant plus forte. suscite une nostalgie d'autant plus vive que peu nombreux sont sur notre terre les peuples, les personnes qui jouissent de ces droits les plus fondamentaux dont le nom est aussi 'liberté'.
Droits fondamentaux qui. nous le savons. se rattachent au don que Dieu fait à l'homme d'être sa créature. son enfant créé à son image et à sa ressemblance. Ces droits et cette liberté à nous donnés. c'est d'abord notre vocation : la possibilité, pour nous. de répondre à l'appel de Dieu.
Quand Jésus. nous dit : "Si vous demeurez fidèles à ma Parole. alors vous connaîtrez la Vérité et la Vérité vous rendra libres", ces trois phrases résument notre vocation. Non seulement dans son secret le plus personnel, quand vous vous demandez : "Que vais-je devenir ? Que vais-je faire de ma vie ?
Où vais-je aller ? Quelle décision vais-je prendre ? Quelle orientation vais-je donner à mon existence ?". Mais aussi dans l'appel commun reçu du Christ, qui nous rend responsables nous-mêmes. ensemble. pour Dieu, à l'égard de tous nos frères les hommes.
Je n'oppose pas ici le personnel et le collectif qui ne s'appliquent guère à la réalité spirituelle que nous avons à vivre comme disciples de Jésus, ni à la manière dont nous pouvons et devons lire l'histoire de l'humanité. Rappelez-vous l'image que nous méditions tout à l'heure de la brebis et du troupeau, de l'individuel et du grégaire. Ce serait oublier le sens profond de notre existence.
Dieu donne la vie à chacun de nous et il appelle chacun de nous personnellement par son nom. Chacun de nous est un visage irremplaçable, un don unique que Dieu fait à l'humanité et à l'Église. Chacun de nous est aimé de Dieu par un amour singulier comme personne au monde n'est aimé. Cet amour que Dieu porte à chaque être humain est son droit le plus inaliénable et en même temps le garant de sa liberté : de sa vocation.
Mais chacun de nous ne devient lui-même en sa singularité la plus précieuse et la plus fragile qu'en restant uni au Christ, le Fils unique, en qui, par qui, pour qui nous avons été appelés à l'existence, dès le commencement du monde, dans l'amour prévenant de Dieu. En Jésus-Christ, en son unique personne, nous sommes tous dans une communion d'amour et de vie, membres d'un seul corps, tous ensemble son corps. Il nous rassemble pour faire de nous la vigne, c'est-à-dire la totalité de cette humanité filiale et obéissante née de la Vierge Marie. Dans le Christ, chacun de nous trouve sa singularité et tous les hommes reçoivent leur liberté. En lui, chacune de nos vies pèse sur le destin du monde entier ; chacune de nos décisions, chacune de nos actions, chacun de nos choix influent la force de l'amour pour le salut de tous les hommes. Ce n'est pas l'individuel opposé au collectif. C'est le mystère personnel de chacun de nous par qui se joue, dans le Christ Fils unique, le salut de tous les hommes réunis dans la communion de l'amour. Communion de personnes non pas en un quelconque rassemblement grégaire, mais dans le troupeau de ceux qui suivent le Christ et qui, par lui, permettent au monde entier de recevoir les dons que Dieu le Père destine aux hommes.
"Si vous êtes vraiment mes disciples, dit Jésus, alors vous connaîtrez la Vérité (Dieu lui-même qui se révèle dans le Fils et aussi la vérité de vos vies et celle du monde) et la Vérité vous rendra libres".
"Amen, amen, je vous le dis, tout homme qui commet le péché est esclave du péché. L'esclave ne demeure pas pour toujours dans la maison. Le Fils, lui, y demeure pour toujours".
Rappelez-vous, mes amis, dans les paraboles méditées tout à l'heure, nous avons laissé le fils aîné qui, lui, est tout le temps dans la maison.
Le père lui dit cette parole étonnante : "Tout ce qui est à moi est à toi".
Rappelez-vous aussi ces phrases singulières du Seigneur : "Il y a plus de joie dans le ciel, c'est-à-dire en Dieu pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt dix neuf justes qui n'ont pas besoin de repentance". Et comment l'Église appelle tous les anges de Dieu et tous les élus à s'associer à sa joie du trésor d'une vie retrouvée.
Chacun de nous, à un moment ou à un autre, a la réaction du fils aîné qui oublie pourquoi le père l'a gardé et lui a donné cette communion à son propre mystère. Vous avez la chance de connaître le Christ, d'être ses disciples, d'avoir reçu en cadeau de naissance la grâce de la liberté, le don de la vérité qui est le Christ lui-même. Vous avez cette grâce et cette chance d'avoir reçu, sans vous en rendre bien compte, le trésor le plus précieux qui soit.
Dans un monde obscur, vous avez la Lumière : ne repoussez pas la Lumière.
Dans un monde sans pitié, vous avez reçu le don de l'Amour : ne fermez pas votre cœur à l'Amour. Dans un monde qui ne sait plus ce qu'il est, la figure du Christ, notre Vérité, celle que nous recevons de Dieu, vous a été présentée : ne la fuyez pas. Dans un monde qui ne sait vers quel but il doit tendre - le meilleur et le pire, vous avez été pris par la main, portés sur les épaules par celui qui est le Chemin, qui se fait votre Chemin.
Dans un monde de mépris, vous savez l'honneur véritable de l'homme d'être aimé et connu de Dieu. Dans un monde de dureté, vous savez quelle tendresse maternelle entoure l'homme, fils de Dieu, frère du Christ, pris dans la maternité de la Vierge Marie. Dans un monde fasciné par la mort, vous avez reçu le don de la vie (vie de votre corps, vie des enfants de Dieu) et une force plus puissante que toute mort, que tout instinct de mort suicidaire ou homicide. Dans un monde d'avidité, vous avez reçu, dès le début, l'appel à la générosité du Christ qui se dépouille de tout pour tout donner et partager. 'Dans un monde de haine, vous avez reçu dès le début, le signe de la Croix, le signe de l'Agneau immolé qui ne répond pas aux injures et accepte l'énigme de l'injustice pour en délivrer l'homme et le remettre dans la justice, qui accepte d'être la proie du mensonge pour en délivrer l'homme et le remettre dans la vérité. Dans un monde de violence, vous avez reçu, dès le début, le mystère de la Croix, de l'homme humilié, outragé "dont nous pensions qu'il était méprisé ; et pourtant, c'était nos péchés qu'il portait, nos douleurs dont il était affligé. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui et il nous délivre de nos fautes ; il nous donne la vie" (cf. Is. 53, 3-5)
Mes amis, peut-être êtes-vous les fils aînés ! Quand le pape Jean-Paul II au Bourget a lancé : "France, qu'as-tu fait de ton baptême ?", certains ont rapproché cette question de l'expression peut-être méritée, mais employée avec suffisance parfois avec inconscience, qui nommait la France "la fille aînée de l'Église". Orgueil durement payé ? Mais, après tout, ne convient-il pas que nous nous appliquions aussi la parabole de Jésus sur le fils aîné ?
Quelle est donc notre vocation ? Quelle est donc notre mission ?
Pourquoi avons-nous été appelés avant les autres, avant telle ou telle Église représentée parmi nous aujourd'hui et que l'Évangile a atteinte après nous, en Afrique, en Asie, voire en Europe ? Pourquoi certains parmi nous ont-ils reçu le baptême dès leur enfance alors que d'autres ont tâtonné et cherché avant de rencontrer le Christ ?" Pourquoi, dans notre histoire personnelle, familiale, nationale, avons-nous, avant d'autres, connu cette grâce de l'amour, du pardon, de la liberté, de la vérité, cette grâce par laquelle les hommes sont appelés à être les fils de Dieu ? Pourquoi ?
Pour partager l'amour de notre père à nos frères qui attendent.
Ces grâces ne sont pas des privilèges : elles sont une mission. Ces grâces ne se veulent pas la revendication d'un droit : elles tracent un chemin par lequel nous devons suivre le Christ et avec lui travailler à l'œuvre du Père. Ces grâces ouvrent la voie de notre vocation personnelle et commune : être des fils témoins de l'amour de Dieu auprès de tous les fils qu'il vaut encore rassembler.
Vous avez reçu ces grâces non seulement pour vous-mêmes qui, chacun, êtes infiniment aimés de Dieu, mais pour annoncer à tout homme qu'il est aimé lui aussi d'un Amour unique. Cette liberté des enfants de Dieu si forte, plus forte que votre faiblesse et dont vous êtes les garants, Dieu veut la donner à tout homme et délivrer tous les hommes prisonniers de la haine, de l'envie de posséder, du besoin de vengeance, de l'impuissance à pardonner, de l'esprit de mort.
Dieu veut que par ses fils et ses filles que voici tous les enfants perdus soient trouvés, que tous les fils morts reviennent à la vie, que tous les fils pécheurs découvrent la joie de la sainteté.
Dieu veut que par ses fils et ses filles aînés les cadets trouvent place à la table du Festin. Dieu nous a appelés et choisis pour participer à l'œuvre du Christ, notre Maître, Sauveur de tous les hommes. Puisse le
Seigneur vous donner cette force intérieure et cette joie qu'il nous a promises. Amen !