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Homélie de la Pentecôte à Notre-Dame de Paris, pour le rassemblement parisien des groupes charismatiques. 10 juin 1984
Le Corps et l'Esprit
Mes amis,
Dans l'Église et dans l'humanité, le don de l'Esprit n'est pas quelque chose de particulier à un groupe ou un mouvement : il est l'Évangile lui-même. Car voici la Bonne Nouvelle que Jésus vient annoncer : les temps sont accomplis où Dieu va répandre son Esprit Saint sur ceux qu'il a appelés. De la sorte, ils réaliseront l'œuvre que le Père des cieux confie à l'homme : vivre dans la sainteté dont la seule source est Dieu lui-même. Toute la promesse de l'Ancien Testament que Jésus vient accomplir concerne non seulement la venue du Messie, le Christ-Sauveur, mais aussi son œuvre : le don de l'Esprit Saint au peuple rassemblé par lui, au peuple nouveau ainsi créé. Car c'est l'Esprit qui ressuscite les morts, qui pardonne les péchés, qui crée le peuple nouveau - l'Église de Dieu, l'Église du Christ - pour le salut du monde entier. Jésus le dit à ses disciples quand arrive l'heure de sa Passion : « Il est bon pour vous que je m'en aille. »
Il nous faut bien comprendre le sens de l'événement dans lequel nous sommes plongés, cet unique et singulier événement, l'unique Pentecôte, à Jérusalem, au Cénacle. Alors, les Apôtres, les douze piliers du temple spirituel constitué par le Christ lui-même et figure du peuple nouveau à venir, promis au Christ et engendré dans le Christ, les Apôtres donc reçoivent la promesse du Père, accomplie par le Christ.
C'est précisément l'œuvre du salut, la Bonne Nouvelle.
La Bonne Nouvelle, la voici : Dieu vient sauver les hommes de leur perte. C'est-à-dire ultimement de la mort dont le visage le plus intime, le plus secret, dont la consistance réelle n'est pas le néant mais le péché. Dans la mort de l'homme et l'horreur qu'elle suscite se révèle ce qu'est le péché : négation de l'amour, négation de la vie. Et Dieu qui est la vie - le Vivant par qui nous vivons :- rend à l'homme, sa créature, et la sainteté et la vie, le délivrant du péché, l'arrachant à la mort, lui redonnant ainsi sa liberté d'enfant de Dieu.
Dieu fait ce don de sa propre vie dès son premier appel à l'homme pécheur, dans le jardin où il se cache, en la ténèbre, après son refus : « Adam, où es-tu ? » Il le fait, dès ce moment, par la promesse, en germe, d'une délivrance accordée à la descendance d'Adam et Ève, Il le fait en traçant ainsi à la fois le dur chemin de l'homme pécheur et l'espérance de l'homme aimé et délivré, Il le fait quand il appelle notre père Abraham et lui donne par miracle et surcroît d'amour le fils inespéré, gage de la promesse - encore plus inouïe - du face-à-face où Abraham lui-même est nommé « l'ami de Dieu », Il le fait quand il lui ouvre la perspective infinie d'un peuple à la mesure du cosmos, d'un peuple « plus nombreux que tous les sables des rivages et toutes les étoiles de l'univers », Et ce peuple, constitué dans l'Alliance et par amour, est destiné à être le peuple-prêtre, la part choisie de Dieu, grâce à qui l'univers entier est rendu en louange et en puissance de vie au Père, créateur de toutes choses, Et Dieu fait ce don de sa propre vie quand, déjà, il appelle ce peuple « mon fils, mon bien-aimé ». Il le fait quand il lui confie ses commandements, commandements de vie, par lesquels l'homme est appelé à agir comme Dieu agit, à vivre saintement, de la sainteté même de Dieu : « Soyez saints parce que je suis saint, »
Il trace ainsi de façon pratique quelle doit être la vie de l'homme totalement saisi par Dieu qui l'aime.

Mais l'homme appelé par Dieu ne cesse de mesurer l'abîme de son impuissance, l'absurdité de son refus, l'inconséquence de sa dérobade, Sans cesse l'homme, tenté de s'approprier Dieu pour se faire « Dieu », mesure par là même son péché, Il devrait céder à la grâce et se laisser faire par Dieu, se laisser saisir par Dieu plutôt que de vouloir saisir Dieu, se laisser agir par Dieu plutôt que de vouloir utiliser Dieu, reconnaître qu'il est le peuple que Dieu rassemble plutôt que le peuple qui se prévaut de la grâce qui lui est faite. Peuple dont la sainteté exigée par Dieu ne peut être que le fruit d'une grâce donnée par Dieu.
Peuple dont l'amour peut être la règle de vie s'il se laisse toucher par Celui qui est amour et qui donne la vie.
Ainsi, mes amis, dans le don même que Dieu fait de sa propre vie par ses commandements, le peuple éprouve que seul Dieu, venant habiter le cœur de l'homme, peut permettre à l'homme de répondre à l'appel de Dieu : « J'inscrirai ma loi dans leur cœur. Je répandrai sur eux mon esprit. J'enlèverai votre cœur de pierre et je mettrai à la place un cœur de chair, un cœur vivant qui sache comprendre et accomplir mes volontés et ma loi » (Ézéchiel 36, 26), Vous n'aurez plus à vous enseigner les uns les autres, mais c'est l'Esprit lui-même qui, habitant dans vos cœurs (Jérémie 31, 33-34), vous donnera ((la connaissance de Dieu qui remplit le monde comme la mer remplit l'abîme » (Isaïe II, 9). Et la paix qui vient de Dieu couvrira toute la surface de la terre.
Le monde réconcilié, c'est le monde divinisé par le cœur de l'homme qu'habite l'Esprit Saint. Et voici quelle est la promesse de Dieu : Il donnera son Esprit Saint pour que l'homme vive de la puissance même de la vie divine. Comment cela peut-il se faire ? (Je reprends, vous le voyez, la question de la Vierge Marie à l'ange). Par le don du Fils, du Fils unique de Dieu, de celui en qui la plénitude de l'Esprit réside, Verbe éternel fait chair en qui notre nature appartient pleinement à Dieu, saisie par le Fils qui l'unit à sa nature divine. Et la nature divine - ainsi conjointe et unie à la nature humaine en la personne du Fils - reçoit et donne, du Père au Fils, le don d'amour de l'Esprit qui comble l'humanité de Jésus. Lui, il accomplit parfaitement tous les commandements du Père, il réalise parfaitement la promesse, car il est celui par qui et en qui la perfection de la sainteté et de l'amour, la perfection de la vocation de l'homme réconcilié avec Dieu le Père et vivant dans la communion à la volonté sainte de Dieu le Père, accomplit la rédemption de l'homme, l'œuvre sacerdotale pour laquelle l'homme a été appelé.
Jésus est non pas le rêve qui nous habite d'un homme parfait, mais l'homme selon la volonté de Dieu, le nouvel homme, l'homme né à nouveau d'une nouvelle naissance, l'homme non plus seulement créature, mais Fils qui vit de la vie du Fils éternel de Dieu et sur qui repose en plénitude le don de l'Esprit. S'il est entré dans sa Passion et dans sa mort pour racheter nos péchés, si, par la force de l'Esprit Saint, le Dieu tout-puissant, Père des cieux, l'a ressuscité d'entre les morts, c'est afin que, par le don qu'il nous en fait, l'Esprit soit répandu sur les frères et les sœurs du Christ.

Jésus ressuscité, en sa condition visible, s'est donné à toucher aux Douze. Monté aux Cieux, il est désormais caché dans la gloire de Dieu, dans le secret de Dieu, jusqu'à ce que les temps soient accomplis. Alors survient l'événement de la Pentecôte, accomplissement de la Promesse.
L'événement de la Pentecôte, qui marque ce temps de l'histoire, est aussi unique, singulier que le moment où l'ange annonce à Marie la Bonne Nouvelle du Royaume, que la naissance de Jésus à Bethléem de Juda. Aussi unique et singulier que l'acte de la Rédemption, que la mort du Christ et sa résurrection. Et cet événement unique et singulier de la Pentecôte est accompli une fois pour toutes et définitivement. Car il est l'œuvre du Père des cieux constituant ainsi son Église : l'Église de Dieu le Père, qui est en même temps l'Église de Jésus-Christ par le don de l'Esprit aux Apôtres. La Pentecôte 'et l'Église sont une même chose. Comme il n'y a qu'une Pentecôte, il n'y a qu'une Église.
Il y a des chrétiens divisés, des chrétiens pécheurs, des chrétiens séparés, des chrétiens infidèles. Mais il y a une Église parce qu'il y a un Christ, parce qu'il y a un Esprit, parce qu'il y a un Père des cieux.
Un corps - le Corps du Christ - que Dieu constitue et non pas nous.
Il y a division à partir du moment où nous prétendons nous emparer du don de Dieu pour le faire nôtre. Chaque fois que nous arrachons quelque chose à Dieu, nous divisons le don qu'il nous fait ; chaque fois que nous consentons à Dieu, nous sommes rassemblés par lui et rétablis dans l'unité et l'amour de son Corps. Chaque fois que nous péchons, nous nous séparons, nous nous divisons ; chaque fois que nous sommes pardonnés, nous sommes réconciliés et ramenés à cette communion. Chaque fois que nous faisons miséricorde, nous travaillons à cette unité.
Ainsi, par le même acte, le Seigneur va répandre son Esprit comme il l'a promis, et constituer l'Église de son Fils en appelant des hommes et des femmes, de toutes races, de toutes langues, à partager la condition du Christ. L'Esprit Saint saisit et rassemble dans un seul Corps qui est le Corps du Christ ceux et celles qui constituent l'Église. De sorte qu'il n'y a pas d'Esprit sans le Corps et pas de Corps sans l'Esprit. Il n'y a d'Esprit que dans le Corps et il n'y a de Corps que dans l'Esprit. C'est un mystère d'unité, de rédemption, de miséricorde, de compassion, de souffrance et de pardon ; c'est un mystère de foi et de résurrection qui nous fait vivre.

La richesse et la plénitude de cet évènement de la Pentecôte se déploient dans le mystère de l'Église. Le premier événement rapporté par Luc dans les Acres des Apôtres est cette scène symétrique de Babel qui signifie que, désormais, l'unique Parole de Dieu est prononcée dans la particularité de l'histoire. Les Apôtres sont galiléens, comme Jésus, et cette particularité demeure unique, à jamais. Pourtant, par le don de l'Esprit, devient universel ce langage particulier, le témoignage de ces Douze, galiléens comme Pierre est galiléen, reconnu dans la cour du grand-prêtre par la servante : « Toi aussi, tu es galiléen comme Jésus. Je te reconnais, tu as son accent. » Pourtant leur parole est entendue au-delà des frontières nées de l'ambition des hommes et qui les ont divisés quand ils ont voulu s'emparer de la puissance divine et se substituer à Dieu par le défi blasphématoire de la tour de Babel.
Leur langage est compris car c'est l'Esprit lui-même qui, lorsqu'ils parlent, se fait entendre par leur bouche. Lorsqu'ils parlent au nom de Jésus et que Jésus parle par leur bouche, c'est l'Esprit lui-même qui touche le cœur de tous les hommes, quels qu'ils soient. Le miracle n'est pas un phénomène de traduction simultanée ; le miracle est que Dieu parle à tout homme, même quand les hommes ne s'entendent pas. La langue de Dieu se fait entendre à chaque homme en dépit de toutes les différences, de toutes les divergences, de toutes les oppositions.
La langue de Dieu est capable d'atteindre le cœur de l'homme qui se refuse à son appel, capable de faire qu'un pécheur, un homme devenu sourd puisse entendre la Nouvelle du salut, qu'un homme devenu muet en raison de son refus puisse chanter la louange de Dieu.
Désormais, la force de l'Évangile, la force de cette Bonne Nouvelle qui constitue un corps, ne peut plus être arrêtée par aucune des barrières que le péché de l'homme a mises en ce monde. Les barrières véritables ne sont pas celles du pouvoir, de l'argent, de la renommée, des moyens humains. Depuis longtemps, le peuple de Dieu sait que de telles apparences sont néant, misérables idoles devant la grandeur de Dieu.
Les vrais obstacles à l'Évangile sont le péché qui tient l'homme en prison, son refus, sa déchéance, son cœur endurci.
La Bonne Nouvelle, la voici : l'Esprit Saint se joint à notre esprit pour nous faire reconnaître la bonté de Dieu qui vient faire sa demeure en nous. Et l'humanité est désormais appelée par l'Église à devenir, en l'Église, le temple de Dieu, la demeure de Dieu. Ce peuple reçoit le désir, le vouloir et le pouvoir d'agir selon la puissance divine qui désormais l'habite, la puissance de l'Esprit Saint. « Soyez parfaits comme votre Père des Cieux est parfait. » Ce peuple peut vivre la plénitude des commandements en ne faisant qu'un avec Jésus. Quand nous aimons, c'est Jésus qui aime en nous et nous qui aimons en Jésus, par le don de l'Esprit. Quand notre péché est pardonné, c'est le Christ qui nous prend en sa Passion et nous qui, dans notre contrition, participons à la Passion du Christ, par le don de l'Esprit. Quand nous croyons, c'est le Christ qui nous donne la force d'exorciser le doute en nous faisant remettre notre vie unie à la sienne entre les mains de notre Père des cieux, par le don de l'Esprit. Quand nous donnons notre vie, c'est le Christ qui partage notre mort, comme en sa Passion, et nous partageons la mort du Christ sur la Croix, par le don de l'Esprit.
Quand, dès à présent, nous anticipons un univers réconcilié, déjà nous goûtons la gloire cachée de Jésus ressuscité et déjà Jésus fait briller en nous la gloire qu'il donnera à tous les hommes, à l'accomplissement du monde, par le don de l'Esprit. Quand nous annonçons la Bonne Nouvelle, c'est Jésus qui parle par notre bouche et nous qui laissons l'Esprit « parler » le Christ lui-même.

Ainsi ce Corps - l'unique Corps - est-il le lieu où l'Esprit se manifeste. L'Esprit jamais ne divise, toujours il rassemble puisqu'il constitue le Corps du Christ. L'Esprit toujours manifeste l'Église en sa réalité et révèle sa beauté, beauté même de l'Épouse « parée pour son
Époux », préparée pour le Christ. L'Esprit fait que nous acceptons les frères chrétiens tels qu'ils sont et là où ils sont, en dépit des sentiments qu'ils nous inspirent. Tel chrétien, telle communauté, telle portion de l'Église peuvent nous apparaître à l'opposé de ce que nous sommes, à l'opposé de nos convictions, de nos opinions, de notre idéal de sainteté.
Pourtant, ils sont aimés de Dieu et ils sont l'Église, la même, l'unique Église. Il n'y a pas deux Églises, il n'y a pas plusieurs Églises. Il y a une Église, unique Corps du Christ, et nulle autre. C'est celle-là que Dieu aime, celle-là que Dieu nous donne à aimer. Même si mon frère me fait du mal, c'est mon frère donné par Dieu. Ce n'est pas moi qui ai choisi ce frère, c'est Dieu qui l'a choisi comme il m'a choisi. Et je lui suis donné, moi aussi. Il n'y a pas deux Églises : il n'y a pas une Église présente et une Église à venir, une Église rassemblée et une Église espérée. Il n'y a pas une Église idéale et chimérique conforme à nos rêves et une Église réelle et méprisable parce qu'elle n'est composée que de nous, pécheurs. Il n'y a qu'une Église.
L'Église de Dieu est le fruit de la grâce que Dieu nous fait de nous prendre, nous pécheurs, pour constituer ce corps sanctifié. Ce don de sainteté coïncide avec l'Église en sa diversité. Ce don de sainteté, fait aux pécheurs ainsi rassemblés, est une force sans cesse neuve et jaillissante, qui sans cesse produit des fruits nouveaux.

Je voudrais qu'en terminant notre méditation, nous nous rappelions les lieux où l'Église elle-même accueille ce jaillissement du don de Dieu, l'Esprit Saint. L'Église reçoit le jaillissement de l'Esprit Saint quand elle baptise, identifiant un homme ou une femme - créé à la ressemblance de Dieu -, enfant ou adulte, au Christ mort et ressuscité.
L'Église reçoit le jaillissement de l'Esprit Saint quand, par la confirmation, elle permet au baptisé de prendre part au don de la Pentecôte.
L'Église reçoit le jaillissement de l'Esprit Saint quand - et je vais le faire maintenant, associant à mon ministère tous les prêtres ici rassemblés - nous célébrons l'Eucharistie du Christ.
En effet, nous dirons les paroles de Jésus : « Prenez et mangez-en tous, ceci est mon Corps livré pour vous. Prenez et buvez-en tous, ceci est mon Sang, le sang de l'Alliance nouvelle et éternelle. » Mais, auparavant, ayant étendu nos mains sur les oblats, sur le pain et le vin présentés pour le sacrifice, nous demandons au nom de l'Église le don de l'Esprit pour que l'Esprit, dans cette Eucharistie, fasse de ce pain et de ce vin le Corps et le Sang du Christ, l'unique Corps où se manifeste la réalité vivante de l'Église et le breuvage qui lui est donné. En cet instant et en ce moment, en cet acte, parlant par la bouche de ceux qui ont été ordonnés et qui agissent en la personne du Christ-Tête de son Corps, le Christ lui-même donne son Corps et son Sang en nourriture et boisson à ce peuple assemblé, afin que ce peuple, vivant de la vie divine du Ressuscité, soit habité par la sainteté qui vient de Dieu. Telle est la première invocation de l'Esprit.
Et la deuxième, après la consécration : quand le célébrant, parlant en la personne du Christ-Tête de son Corps, demande à Dieu le Père de faire que ce Corps ecclésial qui recevra le Corps eucharistique du Christ soit habité par l'Esprit Saint pour devenir ainsi un seul Corps et un seul Esprit dans le Christ. L'envoi de l'Esprit est ordonné à la manifestation du Christ et à la constitution de son Corps. Le don suprême, l'unique don nous est donné dans l'Eucharistie, qui ne se réalise jamais autrement que par le ministère des apôtres et de leurs successeurs. Car là - et là seulement - apparaît la plénitude du Corps du Christ : le Christ lui-même se rend présent par le ministère du prêtre qui agit « in persona Christi Capitis », au nom du Christ-Tête, pour que l'Église entière se reconnaisse comme Corps du Christ et ne faisant qu'un avec lui.
C'est donc une splendeur inouïe de grâce, c'est donc une espérance sans mesure qui nous sont ainsi offertes. Car, par là même, nous est accordée la joie d'agir unis au Christ, pour que toute la sainteté, toute la puissance de salut qui existent en Jésus soient désormais accomplies par la foule innombrable des hommes et des femmes pardonnés et sauvés qui constituent ce Corps. Jusqu'à ce qu'advienne la plénitude des temps où l'humanité entière rassemblée, bénie, réconciliée découvrira à travers nos visages, enfin vus à découvert, le visage de leur unique Sauveur ; où les larmes seront essuyées des yeux ; où éclatera l'ultime victoire du Ressuscité sur la mort et le péché de tout homme ; où, enfin, apparaîtra en sa beauté l'Épouse immaculée du Christ, l'Église de Dieu, la Jérusalem d'en-haut, là où il n'y a pas d'autre temple que cette ville où Dieu fait sa demeure.


Sermon prononcé le l7 juin 1984 à Notre Dame de Paris lors de la messe dominicale pour la fête de la Sainte Trinité.
La portée prophétique de l'adoration du mystère trinitaire'
Quand, à la fin du temps pascal, après la Pentecôte, l'Église se penche encore, en des fêtes successives, sur le mystère donné à Pâques", elle agit comme d'une manière prophétique.
Ainsi, aujourd'hui nous célébrons la fête de la très Sainte Trinité. Nous sommes là mis devant le mystère de Dieu dans ce qu'il a de plus profond, de plus insondable, de plus inconnaissable. Nous serions tentés ou bien de reculer devant un mystère qui nous dépasse, ou bien au contraire de puiser, dans la sagesse des théologiens, dans l'expérience des mystiques, des propos, des pensées, des explications qui raviraient notre curiosité.
En vérité, quand l'Église se donne de la sorte comme terme de son adoration le mystère de Dieu lui-même, elle anticipe ce que l'humanité entière, un jour, pourra contempler à visage découvert. Car le mystère de la Trinité, le mystère de Dieu lui-même, nous échappe complètement, comme nous échappe notre origine de créature et comme nous échappe notre destin à l'achèvement de l'Histoire. Quand apparaîtra le Fils dans sa gloire et que la vie éternelle sera communiquée dans la résurrection des morts en la plénitude d'un monde sauvé, d'un monde où le Corps du Christ aura atteint sa plénitude, en ce terme nous contemplerons le mystère insondable de la Trinité qui nous aura pris en son sein. Entre l'homme créé comme un vis-à-vis face à Dieu et l'homme sauvé, pris en Dieu comme fils dans le Fils, entre ces deux termes, entre notre création et l'achèvement de notre salut se déploie tout le mystère de Dieu, qui est aussi l'énigme de l'homme.

Le vrai problème auquel nous sommes affrontés en ce siècle est celui de la véritable dignité de l'homme et de son fondement. Cette question n'est pas étrangère aux réponses que lui donne notre temps en niant Dieu ou en le recevant. Nier Dieu et nier l'homme, ou bien adorer Dieu et découvrir l'homme : il n'y a pas là deux positions contradictoires et antithétiques, exclusives l'une de l'autre, car ce sont deux réalités interdépendantes. Les trois derniers siècles, en pays de chrétienté, ont vécu cette corrélation comme un dilemme : beaucoup ont imaginé que, pour s'accomplir, l'homme devait tuer en lui l'idée même de Dieu ; on a pensé que Dieu ne pouvait s'affirmer qu'en réduisant l'homme à la servitude ; on a cru et espéré que l'homme se délivrerait en se délivrant de Dieu.
Or l'expérience du Peuple de Dieu et l'expérience immémoriale de l'humanité nous donnent de comprendre qu'en prétendant tuer Dieu, l'homme s'est lui-même mis à mort. En s'affranchissant de Dieu, l'homme ne s'est pas libéré ; il est tombé dans un esclavage pire que la dépendance qu'il jugeait frustrante.
Notre mission de disciples de Jésus, notre devoir, à nous qui avons reçu la révélation du Dieu trois fois saint, et la fidélité de notre adoration sont, comme en retour, de montrer à l'homme que son énigme s'inscrit dans le mystère même de Dieu. Car adorer Dieu qui se donne et se révèle, c'est découvrir l'homme en sa vraie dignité. Et récuser Dieu qui s'offre et se livre, c'est enfermer l'homme dans la pire des solitudes : celle de la mort.
Dieu, notre Père, est notre Créateur. Nous ne le découvrons pas seulement comme le principe de toutes choses, comme l'idée suprême que l'esprit humain a pu concevoir dans la diversité des siècles et des cultures pour donner une cohérence et un sens au monde et à la vie.
Car lorsque Dieu se dit à Moïse, il se révèle comme Celui qui est auprès de nous, pour nous. Il se révèle comme notre Créateur et nous ne le découvrons qu'en nous découvrant nous-mêmes créatures. Nous prenons conscience de sa souveraineté en mesurant que nous n'existons que par lui et pour lui. En nous recevant de lui, nous le recevons lui-même.
Dans cette formule prodigieuse du début de la Bible : « Dieu créé l'homme à son image et à sa ressemblance.' », nous découvrons que cette image et cette ressemblance, c'est la création tout entière, créée filiale dans le Fils, rendue vivante par l'Esprit Saint, source unique de la vie, par qui le Père a créé toutes choses à l'image de son Fils. Et l'homme apparaît en ce monde comme le miroir de Dieu, comme son image et sa ressemblance, donnant au monde sa véritable signification. L'homme est chargé d'être en ce monde le signe de la royauté de Dieu.
Le pouvoir de l'homme, c'est précisément qu'en lui s'exerce la puissance de Dieu. La beauté de l'homme, c'est qu'en lui habite la sainteté éblouissante de notre Créateur et Père.
L'homme se perd en perdant Dieu. L'homme perdu se coupe de Dieu et perd sa vie dans une perte sans nom.

Lorsque vient la plénitude des temps, notre Créateur et Père nous pose devant lui, comme vis-à-vis face à l'image de son Fils, pour que nous l'aimions et parce qu'il nous aime. Si nous existons, c'est parce que l'amour nous fait exister, l'amour qui est Dieu - non pas l'amour qui veut nous saisir et nous ravir, mais l'amour qui nous rend libres ; l'amour qui nous donne d'autant plus notre liberté que celle-ci se tourne vers lui ; l'amour qui nous donne d'autant plus de voir qu'il nous donne le pouvoir d'aimer en retour.
Quand l'homme refuse cette souveraine et libre initiative divine, quand il rejette cette dépendance vitale en n'y reconnaissant qu'un assujettissement alors qu'elle fonde sa liberté et lui donne de s'épanouir, le monde s'obscurcit à son regard et lui-même devient à ses propres yeux une énigme insoluble. Ennemi de Dieu, l'homme devient l'ennemi de l'homme, et le monde devient l'ennemi de l'homme appelé à régner sur lui. Le monde serait sans Dieu, l'homme serait sans Dieu ? Mais Dieu est là ! Il est là en la très miséricordieuse présence du Fils éternel qui se rend semblable à tous les pécheurs - Dieu saisissant, pour la faire sienne, la condition de l'homme perdu, la nature humaine qu'il unit à sa divinité en la personne de son Verbe. Homme sans Dieu, monde sans Dieu ? Homme que le Verbe est devenu, monde dans lequel le Fils de Dieu fait homme s'est enfoui, comme la semence dans la terre", comme le levain dans la pâte" Monde où la présence de Dieu nous est donnée dans la compassion du Christ.
Désormais, le Fils humilié, que Dieu a ressuscité des morts et caché dans sa gloire, est présent dans la compassion des chrétiens unis au sacrifice du Christ. Il est présent en ce mystère de l'Église au sein de laquelle l'Esprit Saint, l'Esprit même de Dieu, suscite cette nouvelle création et fait lever un peuple nouveau par la puissance qui pardonne les péchés et rassemble les vivants et les morts promis à la résurrection. Le mystère de Dieu-Père nous et révélé dans l'humiliation du Fils-Sauveur qu'il ressuscite des morts, dans notre union au Fils par l'Esprit qui nous sanctifie, nous sauve et nous permet de travailler dès maintenant au salut de nos frères, au salut du monde. Car tel est bien le dessein de Dieu. L'homme n'est plus un simple vis-à-vis de Dieu ; il est image et ressemblance que Dieu aime pour qu'il l'aime.
L'homme est le fils bien-aimé, divinisé, en qui le Père vient faire sa demeure avec le Fils, en qui l'Esprit Saint habite.

Frères et sœurs, nous sommes le temple obscur où est enfouie la gloire. Nous sommes l'humanité en qui réside la divinité. Nous sommes, avec le Christ, les prémices de l'humanité sauvée et unie à Dieu. Nous connaissons le mystère unique de la divinité en son unique nature, présente en la Trinité des personnes - non pas parce que l'homme se diviniserait pour se faire Dieu, mais parce que Dieu, devenu homme en son Fils, veut nous diviniser et rassembler tous les hommes dans cette condition divine. Telle est la vocation où se dévoile la folie de l'amour aux yeux de notre pauvre raison, la grandeur immense de l'amour auquel nous sommes appelés.
Prions Dieu pour que, porteurs du salut, nous sachions rendre grâce à Celui qui nous a « appelés des ténèbres à son admirable lumière ».


Homélie à Notre-Dame de Paris, pour l'ordination de neuf prêtres, 23 juin 1984.
Union et altérité
Mes amis,
Nous célébrons cette ordination en anticipant la fête du Corps et du Sang du Christ. Et de fait, l'Eucharistie est peut-être le moment dans notre existence où nous pouvons le plus clairement voir et comprendre le rapport que le Christ veut avoir avec nous, le lien que le Père, le Fils et l'Esprit établissent entre toutes celles et tous ceux qu'il appelle à ne faire qu'un avec Jésus, son Fils. Grâce à cette fête, nous pourrons peut-être voir plus clairement encore, en ce moment et en ce sacrement, ce que signifie le ministère sacerdotal des baptisés qui reçoivent le sacrement de l'Ordre pour le service du Corps du Christ.
En effet, dans l'Eucharistie, nous le sentons intuitivement, quelque chose s'accomplit qui dépasse la fête de famille. Car ce sont les limites mêmes de la famille qui donnent à ses membres la joie de se retrouver entre eux autour de la table : ils sont liés les uns aux autres par leurs alliances et leurs parentés, riches de leur mémoire familiale où s'enfouissent leurs souvenirs ; habités de la joie qu'ils peuvent recevoir de leur rencontre en cet instant où ils sont réunis par le rendez-vous qu'ils se sont donné ; joyeux des mets qu'ils ont préparés et prêts à se confier ce que le moment leur donnera envie de dire.
Quand nous sommes rassemblés pour l'Eucharistie, tous ces éléments de la fête de famille se retrouvent, mais ils sont, comme d'un coup, balayés, bouleversés par beaucoup plus qui nous dépasse de toutes parts. Car la table que nous avons préparée n'est pas la nôtre, c'est celle du Christ. Car l'assemblée que nous constituons n'est pas close par nous, mais chacun est un invité indigne. Appelé gratuitement, chacun sait que d'autres attendent au-delà du cercle. Nous ne connaissons ni la forme de leur visage, ni le son de leur voix, ni la couleur de leur peau. Et nous ne comprendrons peut-être pas leur langue. Mais ils sont invités, eux aussi.
Nous savons que cette table est ouverte à la dimension des bras de Dieu qui aime tous les hommes créés à son image et à la ressemblance de son Fils. Et sur cette table, nous le savons aussi, il n'y a pas seulement ce que nous avons, nous, apporté ou préparé. Souvent, nous nous contenterions d'y présenter notre vie, mais, en l'Eucharistie, il y a plus que notre vie, dont pourtant déjà nous mesurons mal la profondeur et l'épaisseur et les contours tant qu'elle n'a pas reçu du Christ délivrance, achèvement et transfiguration : « Ce que nous sommes n'apparaît pas encore » (1 Jean 3, 2). Nous le voyons bien : nous offrons plus que vos vies. Nous offrons la vie du Christ en son Corps et en son Sang.
Et dans le Christ que nous offrons, dans le Christ qui s'offre lui-même, tous les hommes unis au Christ deviennent une même offrande au Père des cieux. Par l'amour du Christ, le lien sacramentel rassemble en lui tous ceux qui partagent visiblement sa mission. La puissance de sa Résurrection va chercher même dans la profondeur de la mort ceux qui, à nos yeux, Ont à jamais disparu. La puissance du pardon qui vient de lui va trouver ceux qui étaient perdus, donner la vie à ceux qui étaient prisonniers de la mort du péché. Tous participent invisiblement à cette célébration visible de l'Eucharistie.
La mémoire qui nous rassemble autour de cette Eucharistie est beaucoup plus vaste que ce dont chacun se souvient. C'est la mémoire rendue vivante en nous par l'Esprit. Jésus nous confie en saint Jean (14, 26) que son Esprit nous fera nous souvenir de tout ce qu'il a dit.
Notre mémoire ainsi rendue en l'Eucharistie, c'est la mémoire du peuple de Dieu. Non seulement la mémoire de l'Église en la diversité des réalisations de la sainteté. Non seulement la mémoire du peuple d'Israël d'où naît Jésus, le Messie. Mais la mémoire de l'humanité entière qui se reçoit, dans cette révélation, comme enfant de Dieu : humanité créée par Dieu et aimée de Dieu qui veut le salut de tous, humanité appelée par Dieu à la communion et à la paix, à la vie et à l'espérance, au bonheur et à la sainteté.
Quand nous célébrons ce Festin, nous sommes saisis par un plus grand amour. Cet amour déborde d'avance les limites que, sans le vouloir, nous aurions pu instaurer. Cet amour plus grand que notre cœur (1 Jean 3, 20) élargit les étroitesses que nous aurions pu lui imposer sans même nous en rendre compte. Car la mesure de l'Eucharistie, c'est le Christ, lui qui s'y rend sans cesse présent à son Église selon sa promesse : « Et moi, je suis avec vous, pour toujours, jusqu'à la fin du monde » (Matthieu 28, 20).

Mais dans l'Eucharistie, nous voyons aussi quelle distance nous sépare du Christ et qu'en un sens nous, Église, nous ne sommes pas le Christ. Nous ne pouvons pas prétendre que nous sommes le Christ : nous lui appartenons, il nous rassemble, il nous réunit, il se donne à nous. Et, en même temps, nous le comprenons bien, il est si distant que nous ne pouvons pas le faire nôtre. Nous ne pouvons pas l'agripper et lui dire, comme les pèlerins d'Emmaüs : « Reste avec nous, Seigneur, il se fait tard » (Luc 24, 29). Nous ne pouvons pas, comme Marie-Madeleine, nous accrocher à lui : « Ne me retiens pas » (Jean 20, 17), répond Jésus. Et aux disciples : « Il est bon pour vous que je m'en aille » (Jean 16, 7). « Là où je vais, vous ne pouvez aller » (Jean 13, 33). Lui qui nous rend semblables à lui, il est autre et distant, alors qu'il se fait proche et présent en cette Eucharistie.
C'est le même Jésus dont nous mesurons ainsi et la proximité et l'éloignement. Nous ne le voyons pas de nos yeux de chair, nous ne le touchons pas avec nos mains, nous ne l'entendons pas avec nos oreilles.
Et pourtant, la foi nous le montre, l'expérience l'atteste : en cette Eucharistie, quand nous mangeons son Corps, nous devenons son Corps.
Il nous rend présents à lui et il se rend présent à nous, ne faisant qu'un même être avec nous, nous unissant à lui, nous donnant tout, nous partageant tout, nous rendant en tout semblables à lui.
Que signifie cette union ? Une solitaire aventure mystique où un disciple pourrait voir sa vie comme singulièrement unie au Christ ? Oui, en un sens. Car dans le Christ nous est donné le chiffre personnel de notre existence jusqu'au bout inconnu de nous. Mais il nous unit par là même tous ensemble comme corps, au-delà des limites visibles. Il nous unit à tous ceux que nous pouvons identifier et compter, les vivants et les morts. Il nous unit aussi à tous ceux, innombrables, qui appartiennent au Christ et qui sont réunis dans la communion des saints, l'autre nom dont il faut appeler l'Église.
Donc, dans l'Eucharistie, le Christ qui se rend proche nous fait mesurer combien notre vie est encore inachevée et nous échappe, à la mesure de la distance qui nous sépare de lui. Dans l'Eucharistie, le Christ par sa présence nous unit personnellement à lui ; il nous fait en même temps entrer dans la communion d'un amour tellement vaste et inconcevable que nous le vivons affectivement comme une absence.
Dans l'Eucharistie enfin, célébrée en mémoire de lui, nous recevons la nourriture des voyageurs en marche vers l'achèvement jusqu'à ce que vienne dans sa gloire le Christ aujourd'hui caché dans le secret du Père.
Il est la Tête, nous devenons son Corps. Il est l'Époux, nous appartenons à l'Épouse. Il est le Berger, nous sommes le troupeau.
Ainsi, dans le sacrement de l'Eucharistie, nous voyons à la fois la distance et l'absence du Christ, sa proximité et sa présence.

Alors, la vocation chrétienne nous apparaît avec plus d'évidence si nous regardons le visage du Christ que nous découvrons dans l'Eucharistie. Au baptême déjà, la vocation chrétienne est signifiée par l'onction sur le front du baptisé et la parole du prêtre qui l'unit au Christ, Prêtre, Prophète et Roi. Chaque baptisé et tous les baptisés ensemble, l'Église entière est unie au sacerdoce du Christ-Prêtre. Elle est unie à la mission du Christ-Prophète : annoncer la parole de Dieu, être le porte-parole de Dieu. Chaque baptisé et tous les baptisés ensemble sont unis à la mission du Christ-Roi : rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés, manifester la puissance de la sainteté de Dieu qui peut et doit transfigurer ce monde en toutes ses dimensions, des profondeurs de la terre jusqu'aux hauteurs du ciel, transfigurer la vie humaine en toutes ses dimensions pour que par la sainteté de Dieu la vie de l'homme soit guérie, sauvée, délivrée, pardonnée et que le péché qui défigure le visage de l'homme, qui défigure la vie des hommes, en leurs rassemblements comme en leurs solitudes, soit dominé par la puissance de l'amour qui habite dans le Christ.
Chaque baptisé et tous les baptisés ensemble, l'Église entière reçoit la mission de partager la royauté sacerdotale et prophétique de Jésus qui accomplit, dans la délivrance et la Rédemption, cette mission confiée à l'homme lors du face à face d'Adam avec son Créateur lui demandant de soumettre toutes choses.
Cette triple mission est remise à l'Église entière qui exerce le sacerdoce du Christ, Prêtre de la nouvelle création. Sacerdoce auquel tous ensemble nous sommes appelés. Telle est notre mission comme Église. C'est pourquoi l'enfantement à ce Corps - le baptême - peut, en cas d'urgence ou de nécessité, être célébré par tout baptisé, tout chrétien, tout homme ayant l'intention de faire ce que fait l'Église.
Cependant, donner la confirmation - lien avec les Apôtres - est réservé à l'évêque et à ses prêtres, rappel de l'unité et de la cohérence de ce Corps.

Mais, alors que dans l'Eucharistie le Christ est offert par nous tous au Père et que nous sommes offerts par le Christ à son Père, alors que dans l'Eucharistie son sacrifice devient le nôtre et que notre vie devient son sacrifice, alors que dans l'Eucharistie son amour devient le nôtre et que notre amour devient le sien, alors que nous formons un Corps, le ministre ordonné, le prêtre qui partage le sacerdoce de l'évêque, est au milieu de l'Église le signe du Christ-Tête, autre et absent, qui s'identifie et se rend présent à son Corps qui est l'Église.
Parmi les baptisés qui participent ensemble à la mission du Christ, Prêtre, Prophète et Roi, par ce sacrement de l'Ordre, par la consécration sacerdotale et la continuité du ministère apostolique, certains reçoivent le don du Christ à son Église de sa présence et de sa proximité, tout en maintenant par ce ministère même sa distance et son altérité. L'Église ne peut pas se prendre pour le Christ ; elle est toujours transformée dans le Christ qui lui fait grâce et nous sommes toujours témoins de la gratuité de son amour. Nous n'avons pas, nous, à nous targuer de nous-mêmes, mais du Christ qui nous habite (Galates 6, 14; Philippiens 3, 3). Par le sacrement de l'Ordre, le Christ qui se manifeste comme irréductible à son Église peut par là même s'unir son Église et lui devenir présent.

Vous réfléchirez à ces pensées, mes frères, afin de comprendre pourquoi vous, peuple chrétien, instinctivement vous sentez bien que le ministère sacerdotal ne pose pas seulement un problème d'organisation d'une société qui doit se pourvoir de permanents ou de spécialistes. Vous le sentez bien : il ne s'agit pas seulement de tâches à remplir, de compétences à acquérir. Vous le sentez bien : il ne s'agit pas non plus et bien moins encore de systèmes de fonctionnement social, de partage du pouvoir et de l'autorité. Vous le sentez bien : il y a plus et autre chose. Pour saisir ce qui est en jeu, il faut aller au cœur du mystère qui nous rassemble tous, le Christ et nous, nous et le Christ ; le Christ et son Église, l'Église et le Christ. Sinon, nous ne comprenons rien.
Et vous, mes frères prêtres et évêques, une longue mémoire d'un corps sacerdotal nous rassemble grâce à vous, mes amis, qui allez recevoir le sacrement de l'Ordre. Vous aurez, parce que baptisés, à vivre cette union au Christ dans l'offrande qu'il fait de votre vie à son Père. Vous aurez à vivre, pauvrement et humblement comme tout frère baptisé, la fidélité sans cesse rénovée par l'humble aveu de nos fautes et le pardon reçu, l'espérance sans cesse jaillissante de notre salut, la joie d'un amour accueilli et partagé, la foi sans cesse confirmée en son combat et sa ténacité. Vous aurez à vivre l'héroïsme impossible de la fidélité au Christ que Dieu rend possible. Vous aurez à vivre cette obéissance aux commandements de l'Alliance que rappelait la lecture du Deutéronome. Vous aurez à recevoir, comme tous les chrétiens, la bénédiction du Christ dans les Béatitudes.
Mais, en même temps, vous aurez à faire plus que vous ne pensez pouvoir faire et dire. Vous aurez à accomplir le ministère du Christ auprès de son Corps ecclésial. Vous qui n'êtes que de pauvres baptisés pécheurs, par vos lèvres, Jésus dira dans quelques instants : « Ceci est mon Corps livré pour vous. » En cet acte qui n'est à la hauteur d'aucune expérience psychologique, ceux qui sont ordonnés parlent à la première personne, au nom de Jésus, Tête du corps.
Vous aurez donc à être les témoins d'une unité dont la mesure ne sera ni vos goûts, ni vos passions, ni vos idées, mais celle que le Christ veut pour vos frères. Vous aurez à prononcer des paroles de Dieu au nom du Christ, plus que vous ne pouvez comprendre et expliquer, plus peut-être que vous ne croyez. Car c'est le Christ lui-même qui s'adresse à ses frères par votre bouche. C'est une mission, un ministère.
Vous aurez à exposer une Parole qui dépasse vos propres convictions, votre propre compréhension, voire votre subjective sincérité du moment. De la fidélité à cette Parole, vous êtes dépositaires comme des ouvriers, des intendants, des gens à qui l'on demande des comptes.
Le Seigneur emploie ces paraboles à l'égard de ceux qu'il embauche pour sa vigne.
Vous aurez - et nous avons - à être pour tous nos frères le signe de la compassion miséricordieuse de Dieu : ministres, serviteurs du pardon, de la réconciliation, de la paix, de l'amour universel. Nous qui sommes habités des mêmes fautes et des mêmes passions que tout homme, nous aurons à donner ce que nous devons nous-mêmes recevoir, à donner plus que nous n'avons, nous, en propre ; à donner ce que Dieu le Père attend que nous donnions de la part de son Fils, par la puissance de l'Esprit : le pardon pour les péchés.
Vous aurez à être en ce monde ceux par qui la mission d'annoncer l'Évangile, confiée à tout le peuple de Dieu, lui sera sans cesse rappelée, de la mesure même du Christ qui envoie, parce que son Père l'envoie et qu'il nous fait partager sa propre mission. Vous aurez donc, vous qui êtes d'un peuple, d'un lieu, d'un temps, à ouvrir votre cœur à tous les hommes de tous les lieux, de toutes les cultures, de tous les temps.
Vous qui vous situez dans votre enracinement, vous aurez à accepter d'être déracinés pour l'amour du Christ quand cet amour vous portera là où vous ne voulez pas aller. Et vous aurez, dans le mystère de la Passion et de la Résurrection, à être vous-mêmes signes de ce que vous accomplissez.

Mes amis, tous ceux qui sont ici peuvent en témoigner, chacun à sa façon, y compris dans ses échecs et ses médiocrités. Ce que je viens de rappeler n'est pas un idéal abstrait ; c'est une réalité vécue souvent humblement, dans l'humiliation, la pauvreté, la lutte, parfois dans la souffrance et l'incompréhension. Mais souvenez-vous des phrases que vous avez dû entendre assez souvent dans les vagues de critiques qui ont déferlé sur nous. Des prêtres ont dit avec un rien d'agressivité : « Moi, je suis un prêtre heureux ! » Pardonnez l'agressivité, mais sachez que c'est vrai. Car ce bonheur-là, promis par le Christ, passe même au milieu de la désolation et du malheur, lot commun des hommes.
Sachez que la fidélité de Dieu est le garant de notre fidélité, que l'Église, dont vous serez les serviteurs en même temps que les serviteurs du Christ, est digne d'être aimée, elle qui est le sacrement de l'Amour.

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