Messe de saint Pierre, apôtre - Mercredi 5 avril 2000 - basilique Saint-Pierre du Vatican, sur la tombe de Pierre
ÉLUS, CHOISIS, VOULUS PAR DIEU
Saint Pierre commence sa lettre par ces mots : « Pierre, apôtre du Christ Jésus ». Apôtre, c'est-à-dire « envoyé ». Il sait très bien qu'il est apôtre du Messie Jésus et que ce n'est pas un titre comme un autre : professeur, général ou docteur.
À qui s'adresse-t-il donc ? « Aux élus ». Il s'agit des chrétiens d'origine païenne ou juive : ils sont choisis par Dieu. Ils ne sont pas chrétiens automatiquement comme par la naissance ils ont telle nationalité, mais par le choix que Dieu a fait d'eux « qui vivent en étrangers dans la Dispersion, dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce ... ».
On n'est pas chrétien par hasard
Saint Pierre précise : « Élus selon le dessein de Dieu le Père », donc pas du tout choisis par hasard.
Comment ? « Par la sanctification de l'Esprit », c'est-à-dire par l'œuvre de l'Esprit Saint qui nous rend saints. Saints, nous, des pécheurs ? Il y a de quoi partager la réaction de Simon au bord du lac : « Aide-moi, Seigneur, je ne suis qu'un pauvre pécheur ! » Pourtant, nous sommes choisis selon la volonté du Père des cieux, par la puissance de sainteté de l'Esprit.
« Pour obéir à Jésus Christ », c'est-à-dire suivre son commandement « et avoir part à l'aspersion de son sang ». Ces mots peuvent nous surprendre aujourd'hui. Pierre, lui, pense au sacrifice du Temple ou au sacrifice d'une victime animale pour l'expiation des péchés. Le sang était ensuite répandu sur tous ceux qui devaient profiter de ce sacrifice. Cette image nous semble étrange deux millénaires plus tard, mais elle est très forte. Tout à l'heure, dans la Prière eucharistique avec tous les prêtres, je dirai sur le vin consacré, parlant du sang de Jésus : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance nouvelle et éternelle ». Jésus s'offre pour nous pardonner nos péchés et accomplir l' œuvre du salut.
Nous ne sommes pas chrétiens malgré nous, sans le faire exprès, par fatalité ou détermination de la naissance. Tous. quel que soit le chemin par lequel nous sommes arrivés à ce mystère de l'existence chrétienne par le baptême, tous, nous sommes élus, choisis, voulus par Dieu.
Deux raisons
« Mais alors pourquoi moi et pas les autres ? » À cela je vois deux sortes de raisons :
La première, je vous l'ai donnée à propos de Simon. Parce que Dieu nous aime. « Pourquoi moi ? » Parce que Dieu t'aime. Si Dieu t'aime toi qui ne le mérites pas, donc son amour est gratuit. Si l'amour dont il t'aime est gratuit, il n'est pas seulement pour toi, mais pour tout le monde. Dieu t'aime et tu voudrais qu'il n'aime pas les autres ? Ce n'est pas un privilège comme certains se vantent d'avoir un passeport de telle nationalité ! Si toi, tu es aimé gratuitement, tu es la preuve que Dieu aime tous les hommes. Et quand tu dis : « Moi, si Dieu m'aime, c'est que je suis vraiment bien, je suis digne de son amour », tu te trompes sur ce que Dieu attend de toi.
C'est l'amour que Dieu te porte qui, seul, te rend digne de lui.
La deuxième raison : parce que le Fils t'envoie pour témoigner avec Lui et annoncer son amour dans le monde.
La vocation de Pierre, lui qui est choisi, élu par le Christ, est la source, le modèle, les prémices de toute vocation chrétienne. En effet, il est le premier de tous ceux qui sont appelés à former ce Corps du Christ, cette assemblée que Dieu sanctifie afin qu'elle annonce les merveilles qu'il accomplit pour sauver et aimer les hommes.
Nous ne sommes pas maîtres de l'Église comme de quelque chose que nous posséderions et dont nous pourrions disposer. L'Église n'est faite que d'un choix gratuit de Dieu. Tous ceux que Dieu a appelés pourraient dire : « Moi, Seigneur ? Mais je n'en suis pas digne ! » et c'est la vérité. Et chacun devrait ajouter : « Moi, Seigneur ? Merci, car je n'osais pas espérer tant ! Moi, Seigneur, tu veux m'aimer et je peux t'aimer parce que tu m'aimes. Tu m'appelles pour jeter ton filet et tu m'aimes au point de m'unir à toi et de me faire marcher sur le chemin où tu marches. Tu donnes ta vie pour nous, pour moi et pour tous les hommes. Tu me demandes, avec toi, en toi, de donner, moi aussi, ma pauvre vie par amour pour que le monde vive. Et je sais qu'en donnant ainsi je recevrai beaucoup plus encore ; je découvrirai et connaîtrai Celui qui nous aime ».
Jusqu'au bout du chemin
Saint Pierre poursuit : « Cet héritage vous est réservé dans les cieux, à vous que la puissance de Dieu garde par la foi en vue du salut qui est prêt à se manifester à la fin des temps et vous en tressaillez de joie, même s'il faut que vous soyez attristés pour un peu de temps encore par toutes sortes d'épreuves ...
Tout cela doit donner à Dieu louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ, lui que vous aimez sans l'avoir vu ».
Pierre, même ayant vu le Seigneur, l'aimait encore bien peu, jusqu'à l'ultime question du Christ ressuscité, au bord du lac : « Pierre, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? - Seigneur, tu sais tout, tu sais que je t'aime ».
« Jésus, en qui vous croyez, sans le voir encore vous tressaillez d'une joie inexprimable qui vous transfigure, car vous allez obtenir votre salut qui est l'aboutissement de votre foi. » Voilà ce que Pierre nous dit en nous accueillant ici.
Nous nous souviendrons qu'il est allé jusqu'au bout du chemin, « là où un autre le mènera » pour donner sa vie comme le Christ.
En priant pour l'Église, nous demanderons au Seigneur de bénir et protéger le successeur de Pierre que nous avons entendu ce matin. Qu'ainsi le salut annoncé pour tous les hommes se déploie dans notre monde.
Homélie pour la fête du très saint Rosaire à Saint Eugène - Dimanche 1er octobre
Réciter le Rosaire, c'est parcourir les mystères du Christ depuis l'Annonciation jusqu'à la glorification dans le ciel de sa Mère. Et parcourir tous ces mystères de la vie du Christ, cette action de Dieu lui-même par son Fils bien-aimé qui a pris chair dans le sein dé la Vierge, en priant avec Marie.
Nous devons nous poser la question : Comment Marie prie-t-elle ?
puisque c'est elle qui nous est donnée comme guide dans la méditation de ces mystères du Christ.
Il s'agit donc non seulement de prier Marie d'intercéder pour nous, mais de prier avec Marie, en contemplant ce que son Fils bien-aimé fait pour le salut des hommes, en accomplissant la volonté du Père.
Vous connaissez ce conseil donné par la piété chrétienne pour méditer le Rosaire : à chaque "Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes", après "et le fruit de vos entrailles est béni", ajouter une phrase qui rappelle le mystère dont il est question : " ... est béni, lui qui vous a été annoncé à Nazareth, lui qui est né à Bethléem", etc.
Pour essayer de répondre à la question que nous posons, nous nous attarderons, comme la lecture d'aujourd'hui nous y invite, sur la scène de l'Annonciation.
Comment Marie prie-t-elle ? Vous me direz : "Où voyez-vous que Marie prie dans ce récit ? Pas un mot du texte ne le dit !" Pardonnez-moi si je vous manque de respect, mais pensez-vous vraiment qu'être saisie par la venue de l'Ange de Dieu ne touche pas au plus profond de la prière ? Ce récit que nous rapporte l'évangéliste (et il n'a pu l'obtenir que de Marie), ce récit, en termes très sobres, très objectifs, avec des citations de l'Écriture à tout moment (car la prière de Marie se coule dans la Bible qu'elle connaît par cœur et garde dans son cœur) est un récit on ne peut plus pudique.
De même qu'il n'y a pas le mot "prière", de même il n'est pas mentionné si cet événement dure une minute et demie qu'il faut pour lire à haute voix ce récit, ou une heure, deux heures !
Comment nous représenter un moment aussi intense de contemplation, d'action de grâce, de prière ? Pouvons-nous entrer dans un pareil secret sans craindre de nous égarer par l'imagination ? Il suffit de nous laisser guider par les paroles mêmes que l'évangéliste nous transmet de la part de Dieu.
"L'Ange entre chez elle et lui dit". Ne cherchons pas ici à imaginer comme les peintres l'ont fait l'allure qu'il peut avoir ; nous n'en savons rien. La seule chose que nous savons, c'est que, quelle que soit la manière dont sensiblement Marie le perçoit, cet Ange est le messager de Dieu lui-même. Il ne s'agit pas d'une quelconque apparition comme dans la vie de tel ou tel saint. Ici il nous faut comprendre qu'il y a presque un face à face entre le mystère de Dieu et Marie.
Cette simple phrase exprime quelque chose qui est profondément troublant et qui nous dépasse. Car, aucun de nous quand il entre dans la prière ne peut s'imaginer face au mystère de Dieu immédiatement sensible. Et pourtant ! Quand nous nous mettons en prière, prenons notre chapelet et nous disons : "Je vais réciter un Je vous salue Marie", notre imagination est peut-être encore pleine de ce que nous avons fait dans les minutes précédentes, nous sommes peut-être dans la foule du métro ou bien sous le poids de la fatigue de la journée, nous luttons pour nous tenir éveillés. Pourtant, sans que notre imagination ou notre intelligence soit encore attentive, nous sommes déjà dans le mystère de Dieu, comme Marie -en cet instant.
Nous ne pouvons nous mettre en prière que par un acte de foi : "Seigneur, c'est devant toi que je me trouve et c'est vers toi seul que je veux tourner mon cœur, mon esprit, ma liberté, ma volonté".
Le signe de croix par lequel nous commençons habituellement notre prière est la manière la plus simple de manifester avec notre corps cette décision de notre âme de nous mettre devant Dieu pour le reconnaître, l'écouter, le laisser faire...
Voilà que l'Ange dit à Marie : "Grâce sur toi" (je traduis littéralement le grec), grâce à toi. Et il lui donne un nom : "Comblée de grâce". Dans les autres apparitions, par exemple, quelques lignes plus haut, l'Ange envoyé à Zacharie dit : "Sois sans crainte, Zacharie"; il appelle par son nom l'homme à qui il s'adresse. Ici, au lieu de dire "Marie", il lui donne un nouveau nom, un nom propre : "Comblée de grâce". Ainsi fera Jésus pour Simon : "Tu es Pierre (désormais tu t'appelles 'Caillou'); sur cette Pierre, je bâtirai mon Église". Le nom donné par Dieu révèle quelque chose de celui qui le reçoit.
"Comblée de grâce": on comprend que Marie se trouble à cette appellation et puisse se demander ce que signifie cette salutation.
Et nous pouvons le penser, entre Marie - seule parmi toutes les femmes et les hommes du monde à être saisie par la puissance de la grâce de Dieu dès sa conception, délivrée de toute trace du péché, établie dans la beauté de la création sortie des mains de Dieu -, entre Marie et nous il n'y a pas de comparaison possible. La distance est telle que nous n'avons aucune leçon à tirer !
Cependant, quand on présente un enfant ou un adulte pour le baptême par lequel il va recevoir la plénitude de l'Esprit saint pour devenir enfant du Père dans le Christ, le prêtre commence par demander : "Quel nom avez-vous choisi ?" Quel que soit le nom de baptême, chacun peut répondre : "Il s'appelle : 'Choisi par Dieu'" - "Car, dit Dieu, je t'ai choisi ; si tu es là devant moi, c'est parce que moi, je t'ai appelé le premier". Rappelez-vous la parole de Jésus à ses disciples : "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi ; c'est moi qui vous ai choisis"; ils lui "sont donnés par son Père".
Entrer dans la prière, non seulement c'est se mettre comme Marie devant le mystère de Dieu qui déjà est présent et nous précède, mais c'est reconnaître dans quel état nous sommes constitués, nous pécheurs, par la grâce initiale du baptême ; rendus capables d'avancer vers ce mystère insondable avec l'assurance de la foi et non pas comme à tâtons. Nous sommes des fils qui nous tournons vers notre Père des cieux dans le Christ. Et nous savons que nous sommes de ceux à qui Jésus a dit : "Voici ta Mère" en désignant Marie.
Il se peut que nous soyons troublés par cette réflexion si nous la prenons au sérieux ; en fait, elle va nous conduire à reconnaître notre péché, nos infidélités et à en demander pardon à Dieu.
L'Ange dit à Marie : "Ne crains plus, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu". Nous pouvons écouter cette parole, nous aussi, pour nous-mêmes, en priant avec Marie, nous rappelant que le pardon de Dieu nous précède, qu'il est offert aux pécheurs que nous sommes.
Par conséquent, puisqu'il nous aime, nous pouvons l'aimer ; puisqu'il s'approche de nous, nous pouvons l'approcher ; puisqu'il nous a fait la grâce de faire de nous ses fils, nous pouvons nous adresser à lui comme des enfants, à lui qui est notre Père, et le prier ainsi que Jésus, le Fils unique, nous l'apprend : "Quand vous priez, dites : Notre Père".
Dans ce récit évangélique où surabondent les citations de l'Écriture, l'Ange annonce le mystère de la naissance du Fils de Dieu, Jésus le Sauveur, dont il révèle le nom ; il accomplit les prophéties, lui ; "le Fils de David, dont le Règne n'aura pas de fin".
Voici que, devant l'invraisemblance de l'annonce qui lui est faite eu égard à sa résolution et à sa condition, Marie pose une question : "Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d'homme ?"
À quoi répond la promesse divine : "L'Esprit saint viendra sur toi ; la puissance du Très Haut te couvrira de son ombre. Ainsi celui qui va naître de ton sein sera appelé 'Fils de Dieu'''. Et il conclut : "Car rien n'est impossible à Dieu".
Cette dernière phrase a déjà été dite par "l'Ange qui annonçait la naissance d'Isaac. Elle sera dite par Jésus aux disciples lors de la montée vers Jérusalem. Un homme riche se présente à Jésus : "Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" - "Observe les commandements" - "Je l'ai fait depuis ma jeunesse". - "Va, vends tout ce que tu as, puis viens, suis-moi". L'homme se retire, malheureux, parce qu'il avait de grands biens ; il était possédé par ses possessions et jésus avait touché le point sensible.
À ses disciples déconcertés par sa réflexion : "Qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux !", Jésus répète : "Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille". Le riche, entendez celui qui est possédé par sa richesse et n'en fait plus ce que Dieu lui demande. De plus en plus impressionnés, ils se disent entre eux : "Alors, qui peut être sauvé ?". Réponse-de Jésus : "Aux hommes, c'est impossible, mais pas à Dieu ; car tout est possible à Dieu".
Et nous, dans la prière avec Marie, comment vivre ces mots ? En priant : "Seigneur, tu me connais, tu sais mon péché, ma faiblesse.
Comment pourrai-je faire cela ? Ce m'est impossible !" - "Oui, dit Jésus. Impossible aux hommes ... Mais à Dieu, tout est possible. Il faut donc que tu t'appuies sur la force de Dieu pour faire ce que Dieu te demande. Cette force de Dieu, c'est l'Esprit que je répandrai sur toi".
Pour ne pas prolonger, mes chers amis, je vous invite, en méditant chacun des mystères du Rosaire, à vous demander comment Marie prie pour que vous puissiez l'apprendre d'elle. Car l'ultime leçon, Marie nous la donne. Nous pouvons la retenir de sa prière pour en faire notre prière : "Voici la Servante du Seigneur. Qu'il m'advienne selon ta Parole". En disant cela, souvent nous pensons au pire, à ce que nous redoutons, comme si c'était là une parole fataliste !
Non ! "Qu'il m'advienne selon ta Parole", c'est-à-dire que je devienne saint, que j'apprenne à t'aimer et à aimer mes frères. Voilà l'appel que tu me lances, voilà ta volonté.
Reprenez ce qui est dit à Marie sur la naissance du Sauveur, sur ce qu'il sera, fera. Ce que Dieu veut faire par Jésus, le fils de Marie, il veut l'accomplir par nous, par vous. Il veut que nous partagions la vie de son Fils dont nous recevons le Corps et le Sang. Nous sommes unis à son Sacrifice ; l'Église le présente à Dieu, elle lui offre en même temps les fils et les filles que le Père a donnés à Jésus.
Cette offrande spirituelle résume nos vies, notre mission, le sens de notre existence, notre joie. "Qu'il me soit fait selon ta Parole ; donne-moi la plénitude que tu promets alors même que je constate ce qui est impossible et que, pourtant, ta grâce surabondante rend possible pour mon salut et pour ma joie".
Amen.
Homélie du 15 août 2000, fête de l'Assomption, à Lourdes
"CETTE FÊTE OUVRE SUR L'INVISIBLE"
Tout le monde connaît la statue de Notre-Dame de Lourdes ; en arrivant à la Grotte, c'est vers cette statue que se dirige notre regard.
Mais Dieu seul connaît les innombrables supplications des hommes et des femmes de tous pays, de tous âges et de toutes conditions, qui lèvent leurs yeux vers elle.
Dieu seul connaît les prières silencieuses de reconnaissance, de confiance et d'espérance confiées à Notre-Dame de Lourdes pour être présentées à son Fils et au Père des cieux.
Et pourtant, sainte Bernadette n'était pas satisfaite de cette statue. Sainte Bernadette pensait que la Dame qui lui était apparue était beaucoup plus belle, infiniment plus belle.
Bernadette ne priait pas vers la statue, elle tournait son cœur vers la Dame qui lui était apparue, qui lui avait parlé et qui l'invitait à écouter son Fils. Laissons-nous guider par Bernadette pour tourner, nous aussi, notre cœur vers Marie, en ce 15 août, en cette fête de son Assomption.
Le sculpteur n'avait pas vu la Dame, Bernadette a tenté de la lui décrire, mais il n'a pas pu représenter ce que lui ne voyait pas de ses yeux.
Qui a-t-il représenté ? Une femme semblable aux autres, une femme qui prie, comme beaucoup d'entre vous ; une femme et non la Dame de Bernadette.
La statue nous ressemble, nous découvrons en elle notre visage embelli. Mais elle ne peut rendre visibles cette lumière, cette beauté, cette bonté de l'Immaculée à qui Bernadette obéit et qui la ravit.
UNE FEMME COMME LES AUTRES
Et pourtant, la statue de Notre-Dame de Lourdes touche notre cœur. Car elle évoque pour nous Marie, telle que nous aurions pu la voir dans sa vie terrestre, où la plénitude de grâce que saluait l'ange Gabriel demeurait cachée. Ses voisins de Nazareth ne pouvaient la découvrir. Pas davantage saint Joseph, avant que l'Ange ne lui dise quel don de Dieu Marie portait en son sein. Pas davantage Élisabeth, avant que son petit enfant qui sera appelé Jean le Baptiste ne saute de joie dans ses entrailles. Pas davantage les passants, qui pouvaient apercevoir cette femme debout au pied de la Croix de Jésus au Golgotha.
Une femme comme les autres, une femme comme toutes les femmes, et pourtant "bénie entre toutes les femmes".
Une femme comme toutes les autres, hormis la blessure du péché.
Une femme comme toutes les autres, mais d'avance habitée par la grâce de l'Esprit Saint.
Une mère comme toutes les mères, elle, la Vierge, en qui le Verbe s'est fait chair, elle que Jésus, l'unique, a donnée pour Mère à la multitude innombrable des enfants de Dieu.
C'est cette femme, cette mère que Bernadette a contemplée. Mais non pas telle qu'on pouvait la voir à Nazareth. Bernadette l'a contemplée telle qu'elle demeure invisiblement dans le Christ, habitée en son corps et en son âme par la plénitude de la vie divine, partageant déjà le resplendissement de la Résurrection de son Fils bien-aimé.
Bernadette a entrevu "Marie, pleine de grâce".
Bernadette a vu l'Invisible.
Vous me direz : "Pourquoi Bernadette, et pas nous ?". Mais c'est précisément pour nous que cette lumière a été proposée à Bernadette.
C'est pour nous encourager avec Marie vers l'Invisible, vers le Seigneur ressuscité en qui déjà Marie a tout reçu.
Regarder avec Marie, c'est aussi agir avec elle, les yeux fixés sur son Fils.
C'est, avec elle, le suivre jusqu'au bout, en acceptant même ce qui nous semble incompréhensible. Souvenez-vous, lorsque Jésus fut perdu au Temple et que Marie et Joseph l'ont retrouvé, l'évangéliste nous rapporte qu'ils ne comprennent pas ce qu'il leur disait. Mais Marie "garde tous ces événements dans son cœur".
Souvenez-vous aussi, quand Jésus a quitté Nazareth pour annoncer le Royaume de Dieu, tous les habitants du village, scandalisés, veulent s'emparer de lui pour le ramener à la raison ; et Marie est parmi eux.
Pourtant, à Cana, elle ordonne : "Faites tout ce qu'il vous dira". Et pourtant, au pied de la Croix, elle est là, comme elle le sera au Cénacle, avec les Apôtres, avant que l'Esprit Saint nous soit donné.
Dans l'Assomption de Marie, la foi de l'Église nous appelle à ouvrir les yeux pour l'Invisible, à découvrir l'accomplissement de la plénitude de grâce donnée à Marie en son Immaculée Conception.
UN TRÉSOR DE GRÂCE ...
Ce que le Père accomplit en Marie, il veut l'accomplir en nous. Il le fait en nous donnant le pardon de nos péchés. Vous le savez, nous le recevons dans le baptême, notre vraie naissance à la vie des enfants de Dieu. Nous avons été unis au Christ mort pour nos péchés, ainsi nous sommes délivrés de nos péchés et, déjà, nous sommes ressuscités avec lui pour vivre de la vie des enfants de Dieu.
Sur l'invitation de Marie, Bernadette fait couler la source, l'eau jaillit, où beaucoup parmi vous viendront se plonger. Alors, dans cette démarche de pénitence et de guérison, la grâce première de notre naissance dans le Christ nous est rappelée, la grâce du baptême qui nous saisit tout entiers jusqu'au plus intime de notre être.
Et tous ceux, innombrables, qui, ici même portés par la prière de Marie, vont devant le prêtre, serviteur de la Miséricorde, confesser à Dieu leurs péchés et en reçoivent le Pardon par la grâce du Christ, tous ceux-là connaissent à nouveau la joie de leur nouvelle naissance, la joie de leur baptême, la joie annoncée à Marie, "pleine de grâce", par l'ange Gabriel.
Alors, notre existence, banale comme celle de Marie à Nazareth, éprouvée comme celle de Marie au pied de la Croix, porte en elle un trésor de grâce caché aux yeux des hommes.
Ce trésor, un jour, fera resplendir toute notre existence, comme il le fait en Marie par son Assomption. Il transfigurera même l'épreuve de notre mort que le Christ a voulu faire sienne.
Cette fête de l'Assomption, ici à Lourdes, en cette année du Grand Jubilé de la naissance du Christ, nous ouvre les yeux sur l'Invisible qui, déjà, transfigure notre existence. La grâce du pardon, la grâce de l'amour dans le Christ sont déjà les fruits de l'Esprit qui, d'avance, nous unissent à ce que Dieu donne à Marie.
Amen.
Homélie à la Cathédrale Notre-Dame de Paris, le Dimanche 29 octobre 2000, 30ème dimanche ordinaire, année B
BARTIMÉE, GUIDE SPIRITUEL
Frères et sœurs,
Bartimée est un guide spirituel. Pourquoi ? Précisément parce qu'il nous ressemble ou, si vous préférez, parce que nous lui ressemblons. Cet homme est aveugle, mendiant, au bord de la route. Que sait-il ? Que croit-il ? Qu'a-t-il dans le cœur ? Qu'a-t-il en tête ? Quel est son espoir dans la vie ? Nous n'en savons rien, mais probablement autant qu'un aveugle mendiant au bord d'une route à la sortie de Jéricho : guère d'espoir !
À qui rassemble-t-il ? À vous, à moi et à des milliers d'autres personnes. Ou bien à un incroyant ? Oui, à celui qui ne croit pas en Jésus ; qui ne l'a jamais vu ; comme Bartimée, il n'a pas pu le voir, il ne l'a jamais entendu. Ou bien à un croyant ? Oui, à celui qui est enfoncé dans ses difficultés, ses misères, ses échecs.
Ce peut être un vieux ou un jeune, quelqu'un d'instruit ou quelqu'un qui ne sait rien de la vie. N'importe qui, tout le monde, vous, moi.
Bartimée entend dire seulement que c'est Jésus de Nazareth qui va passer. Que sait-il de Jésus ? Ce qu'en dit la rumeur. Les gens disent n'importe quoi - comme aujourd'hui ! Vous n'avez qu'à lire des articles de journaux ou suivre des émissions de télévision pour vous rendre compte que n'importe qui dit n'importe quoi au sujet de Jésus !
On lui dit : « C'est Jésus. » Que fait-il alors ? Il se met à crier : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » Qu'en attend-il ? Après tout, il n'a rien à perdre. Il crie. Il supplie. Qu'a-t-il en tête ? Lui-même ne le sait peut-être pas !
Son cri, répété, obsédant, devient gênant. Les gens qui précèdent Jésus, toute la troupe de ses disciples le rabrouent :« Tais-toi, le maître va arriver, tu nous casses les oreilles. » Et lui crie de plus belle.
Alors, Jésus s'arrête. Le dialogue devient étonnant. Comme si Jésus entendait ce que les autres n'entendent pas, car Bartimée ne l'a pas dit ; comme si Jésus savait ce que Bartimée ne sait même pas qu'il demande par son cri. « Faites-le venir. » Tous les obstacles fondent. La foule, brusquement, se retourne ; les disciples disent à Bartimée : « Vas-y, lève-toi, il t'appelle, courage ! » Il ne se le fait pas dire deux fois ; il lâche son manteau et toutes ses affaires sans chercher à savoir si on rie va pas les lui voler entre temps. Et il se précipite vers Jésus.
La question de Jésus, écoutons-la bien : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Cette question s'adresse aussi à tout homme qui crie. Ton cri dans le noir au hasard, ton cri de désespoir et de supplication, ton cri d'un homme de peu de foi, ton cri dans le malheur ; que veux-tu en vérité par ce cri ?
Ce n'est pas un psychologue qui vous demande cela, ni quelqu'un qui veut forcer votre secret. C'est le Christ lui-même, le Messie : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »
Bartimée répond : « Seigneur, que je voie ! » Cela a l'air simple : il est aveugle, il veut voir. Mais Jésus entend dans cette réponse plus que Bartimée n'y met. Car, en réalité, comme vous et moi, il désire plus que ce qu'il peut exprimer. Jésus lui dit non pas : « Je le veux, sois guéri », mais : « Va, ta foi t'a sauvé. »
Si le récit s'arrêtait là, nous pourrions penser que Bartimée n'est pas exaucé. Il demande à voir - voir avec ses yeux - et Jésus lui répond :« Ta foi t'a sauvé. » Que veulent dire ces mots ? Ils sont très lourds, très graves, ils touchent au plus intime de la liberté de l'homme, au fond de sa destinée.
Ta foi - en qui ? En Dieu, en moi, Jésus. Ta foi - ce qui donne le sens profond et nouveau de ta vie - t'a sauvé.
Sauvé - de quoi ? Sauvé de tout ce dont il faut te sauver : ton péché, ta misère, ton échec.
« Aussitôt l'homme se mit à voir ». Que voit-il ? Nous le savons.
S'il ouvre les yeux, il voit Jésus. Voilà la réponse à la demande qu'il n'a même pas faite.
La suite est magnifique, mes frères. « Et il suivait Jésus sur la route. » Il ne quitte plus celui qu'il voit enfin, car il reconnaît en lui le Sauveur et le Maître. Vous savez où va Jésus à ce moment-là : il monte à Jérusalem pour accomplir le mystère de la rédemption, pour aller jusqu'au bout du mystère de l'amour par le don de sa vie qui sauve tous les hommes.
Alors, ce que la foule dit à Bartimée : « Courage, lève-toi, il t'appelle », au nom de Jésus, je vous le dis à tous. Ce cri de la foule, il faut aussi que nous nous le répétions les uns aux autres : « Courage, lève-toi, Il t'appelle. »
Et si vous n'avez pas encore reçu ce courage, écoutez de nouveau la question que Jésus vous pose :« Que veux-tu que je fasse pour toi ? »
Et que Bartimée vous aide à répondre : « Seigneur, que je voie ! »
La suite, c'est votre secret. Si vous n'y arrivez pas, si vous avez le sentiment que vous n'en êtes pas encore là, il vous faut commencer par le commencement et, comme Bartimée, dire inlassablement : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! »Jusqu'à ce qu'enfin Jésus vous entende. Ou, plutôt, jusqu'à ce que vous ayez le courage de vous lever et d'aller vers lui, d'abandonner tout ce qui vous entrave, de pouvoir dire un jour : « Seigneur, fais que je voie » et enfin vous entendre dire : « Va, ta foi t'a sauvé. »
Homélie pour les Semaines sociales de France "D'un siècle à l'autre"
Dimanche dernier, pour la fête du Christ-Roi, nous entendions en saint Matthieu (25, 31-46) un fragment du discours de Jésus sur la fin des temps, auquel répond aujourd'hui, pour le premier dimanche de l'Avent, un passage de l'évangile de saint Marc (13, 33-37).
À la charnière des deux années liturgiques, nous sommes renvoyés à ces pages que, selon les oscillations de l'histoire ou selon notre sensibilité, nous écoutons avec plus ou moins d'attention. Les plus anciens parmi vous se souviennent combien, voilà plus d'un demi-siècle, alors que nous étions en guerre, ces textes retentissaient dans nos cœurs et nos esprits ! Ils semblaient nous décrire des malheurs dont nous connaissions la réalité. En d'autres temps, l'ambition chrétienne qu'ils nous proposent paraît donner une vue trop tragique du destin des disciples du Christ.
C'est pourquoi nous ne prêtons guère attention à ces pages qui précèdent le récit de la Passion. Elles nous parlent, cependant, de l'avenir, l'avenir de la société et du monde. Lorsque Jésus annonce sans ménagement à ses disciples la destruction du Temple, les seules questions qui leur viennent à l'esprit sont : « Quand ? Comment ? »
Jésus répond par deux affirmations. La première est une vision apocalyptique au sens strict, car « apocalypse » désigne non pas la catastrophe absolue dans laquelle sombre le Titanic du monde, mais la révélation de ce qui est caché au regard de l'homme. Dans cette phase tragique sont inscrits la persécution des disciples et leur appel à témoigner, parfois dans une totale solitude. La seconde nous montre la venue du Fils de l'homme. Il ne s'agit pas d'un retour de Jésus à l'identique, mais, à la plénitude des temps, de la venue du Fils de l'homme dans la gloire pour inaugurer le Règne de Dieu.
Alors l'humanité connaîtra une tout autre situation, inimaginable.
« On verra le Fils de l'Homme venir sur les nuées du ciel et, des quatre vents, de l'extrémité de la terre à l'extrémité du ciel, il rassemblera tous les élus. »
Ces deux visions nous invitent à penser l'histoire, où se mêlent la destruction du périssable et l'avènement de l'impérissable, même si cela défie notre entendement. Elles s'articulent autour d'un événement : le Jugement, dont la conclusion nous a été donnée par saint Matthieu dans le passage d'Évangile que nous avons entendu dimanche dernier : « J'avais faim et vous m'avez donné à manger, j'avais soif et vous m'avez donné à boire ... »
Il s'agit du jugement de toutes les nations, de tous les peuples de la terre, de l'humanité entière. Laissons de côté la prodigieuse perspective que Jésus ouvre ainsi sur l'histoire de l'humanité.
Arrêtons-nous à ce que Newman nomme loss and gain, « la perte et le gain », - une considération sur l'enfer et le ciel, sur la damnation ou le salut. Jésus y fait souvent allusion. Rappelez-vous le filet jeté dans la mer (Mt 13, 47sq.); ce n'est pas la pêche qui est le centre de la parabole, mais le jugement symbolisé par les anges ; les poissons triés, les bons gardés et les mauvais rejetés à la mer. De même la parabole du bon grain et de l'ivraie.
Que nous révèle Jésus par cette insistance ? La valeur inestimable, divine, de la liberté de l'homme, alors que l'histoire nous semble une fatalité à laquelle nous ne pouvons rien. Comment imaginer un avenir dans des périodes incertaines ? Où trouver des repères assez forts pour exercer notre responsabilité ? Et pourtant, le Christ enseigne que tous et chacun devra répondre de l'usage de sa liberté.
Vous y avez réfléchi pendant toute cette semaine et vous avez pu partager à la fois ce désir et les questions posées en raison de l'incertitude de l'action à mener. Nous le savons maintenant, les anticipations qui nous ont peut-être bercés pendant la première moitié du XXè siècle sont fragiles ; rarement les plans se déroulent selon les prévisions, ils sont essentiellement des outils permettant d'agir et d'ajuster l'action au fur et à mesure que survient l'événement, l'inattendu.
Nous sommes dans un monde plein d'écueils où l'on navigue à vue.
Et les hommes ont peur parce que la pensée n'est plus ancrée dans un univers solide dont le christianisme définissait les contours.
Mais, pour nous, Occidentaux peut-être, pour nous, chrétiens sans doute, pour nous, héritiers de la Bible certainement, dans nos mains, à cause de la Parole divine, le monde s'est mis en mouvement, ou, plutôt, nous nous sommes mis en mouvement et nous avons vu la précarité du monde. Loin de nous en désespérer, nous y avons découvert l'immense champ libre que la création offre à l'homme, à ses risques et périls.
Face à cela, quelle consigne nous donne Jésus ? Quelle attitude nous commande-t-il ? De façon insistante, il répète : « Veillez. »
Qu'est-ce à dire ? Dans les prévisions humaines, on anticipe pour pouvoir agir, tout en étant incertain de ce qui va arriver ; on fait des projets qu'on valide le plus possible. Par exemple, les grandes réalisations - un barrage, un pont, un tunnel, un tracé d'autoroute - nécessitent des investissements économiques et humains considérables, et parfois des dizaines d'années de travaux qu'une erreur de quelques centimètres dans les calculs peut compromettre ; ensuite, les prévisions de rentabilité sont susceptibles de se révéler fausses.
Le risque à courir est grand !
Dans la conduite des sociétés, le risque est tout aussi important.
Et s'il augmente par rapport aux certitudes de ceux qui entreprennent, la crainte, le désespoir ou la peur s'emparent des populations ; et peut jaillir le meilleur comme le pire !
Alors, si nous, nous devons veiller dans la foi, est-ce en raison des aléas des prévisions, comme doivent le faire les ingénieurs et les chercheurs ? Non, car le Christ nous avertit de ce qui va ultimement et certainement advenir : le périssable périra et l'éternel arrivera. En d'autres termes, saint Paul le dit : « C'est l'Amour, la charité, qui ne passera pas » (1 Co 13, 8). Nous savons que la condition mortelle et fragile de l'homme n'exclut pas l'impérissable, c'est-à-dire sa liberté qui habite cette fragilité. Nous savons que tout acte humain, même le plus infime, a une valeur infinie, comme saint Matthieu (10, 42) l'a noté : « Le verre d'eau donné à l'un de ces petits qui sont mes frères », dit Jésus.
Oui, nous habitons le périssable, le fragile, l'éphémère, le mortel.
J'ai pu voir de très près (comme on ne les verra que dans des dizaines d'années lorsqu'on remontera un grand échafaudage) les sculptures des parties élevées de la façade de Notre-Dame enfin nettoyée. Ce monument qui paraît éternel est d'une fragilité extrême. Il a été abîmé, remanié, restauré sans cesse. Tout s'use, même les pyramides ; et tout est finalement détruit, même les tombes des pharaons.
« Veillez. » Cela ne veut pas dire faire face à l'incertitude avec une confiance aveugle, mais, connaissant la fin de notre histoire, supporter l'incertitude du chemin. Nous le savons, chaque acte met en jeu une force divine qui est en l'homme, sa capacité de choisir ce qui ne périt pas : l'Amour. Chaque être humain a reçu le don de l'Amour, quelle que soit sa faiblesse ; il est donc digne du même respect, du même amour et de la même attention que celui qui paraît le plus beau, le plus grand, le plus savant, le plus utile. Nous savons que le plus méprisé ici-bas nous précédera peut-être au Royaume des cieux. Nous savons que la liberté humaine a un prix infini. Nous savons que chacun de nos actes, chacune de nos respirations s'inscrit dans l'impérissable qui lui donne sa valeur.
Jésus a dit : « Cette heure, personne ne la connaît, pas même le Fils (en son humanité)) (Mc 13, 32). Phrase étonnante ! L'heure où cela va arriver...
Nous sommes dans l'incertitude absolue du temps et du moment, mais nous sommes certains de la réalité de ce qui se passe et dé son issue. Nous ne travaillons pas en vain. Nous savons où nous allons, mais nous ne savons pas combien de temps va durer le chemin ! Le Seigneur nous dit : « Veillez. » Cela veut dire travailler selon la volonté de Dieu, donc selon l'Amour. Veiller, cela veut dire prier, puisque nous en avons reçu la grâce, nous qui sommes enfants de Dieu dans le Christ ; donc faire que notre liberté choisisse ce qui ne périt pas pour que tout ce qui périt trouve sa juste place.
Les temps et les moments de l'accomplissement sont indiqués dans cet évangile de saint Marc : « Vous ne savez pas quand le Seigneur de la maison viendra, le soir, à midi, à minuit au chant du coq ou au matin. Veillez pour que, venant soudainement, il ne vous trouve pas en train de dormir. À vous tous, je le dis aussi : veillez. »
Ces temps et ces moments, ce peut être les matins et les soirs de la création que nous sommes chargés de gérer. Ce peut être aussi le temps de la Passion où s'accomplit le salut de tous les hommes : la nuit où Jésus est arrêté après que le coq eut chanté trois fois : le midi où il meurt ... Nous devons assumer ce temps, y travailler, en vivre.
Ce sera aussi le temps du mystère du Fils de l'homme qui vient dans la gloire au soir du monde, au matin impérissable où il se manifestera, Lumière éternelle au milieu de nos ténèbres.
Ainsi, ce temps qui nous paraît indéfini est structuré par le mystère même de notre vocation. Créés à l'image et à la ressemblance de Dieu, rachetés par le Fils, nous participons dès à présent à sa gloire, car nous avons reçu le don de l'Esprit. Nous œuvrons dans le périssable pour l'impérissable par ce que nous faisons, par nos actes de liberté. En effet, l'humanité, portée par le dessein de Dieu, est appelée à s'y rassembler.
Voilà ce qui peut nourrir notre prière et fonder notre espérance, simple et humble, de chrétien. Nous le savons, chaque jour nous pouvons nous lever, non pas avec la lassitude d'un travail qui ne finit pas et d'une tâche qui sans cesse se défait, mais avec l'assurance d'un matin qui est, chaque fois, un jour nouveau donné par
Dieu pour participer, communier au Seigneur ressuscité ; nous pouvons aller jusqu'au bout du chemin, à sa rencontre, Lui qui viendra dans la Gloire.