Saint Jean-Baptiste; 24 juin 1979; Lectures : Isaïe 49,1-6; Actes 13,22-26; Luc 1,57-66,80.
Paradigme veut dire « modèle », « symbole ». Jean Le Baptiste réalisa ce que tout homme engagé envers le Règne de Dieu devrait réaliser :
Plan de l’homélie :
1) L’Homme
2) Le Précurseur
3) Le Martyr
1) L’Homme
A) Nous célébrons la « naissance » de saint Jean comme celle de n’importe quel enfant, joie de sa naissance, recherche de l’homme, commentaire sur son avenir.
Les lectures d’aujourd’hui (Is 49,1-6; Ac 13,22-26; Lc 1,57-66,80) nous conduisent à la naissance d’un homme. Ce petit village d’Ain Karim dans les montagnes de Judée est fort pittoresque. C’est là qu’Élisabeth, déjà vieille et stérile, a reçu trois mois plus tôt la visite d’une jeune vierge, mais qui avait le privilège d’être vierge et mère en même temps. Parce que, tout comme Anne fut fécondée par un miracle de Dieu, alors qu’elle était stérile, Marie aussi est une autre mère féconde qui doit à Dieu cette fécondité qui a respecté sa virginité.
Deux mères vont donner naissance et partager leur grossesse durant trois mois. Elles durent se parler de ce que ce merveilleux chapitre de saint Luc (1,57-66,80) nous raconte, la conception de Jean dans le sein d’Élisabeth. Le prêtre Zacharie, époux d’Élisabeth, offrit de l’encens lorsqu’il eut la vision de l’ange Gabriel qui lui annonçait que ses prières, demandant un fils de son mariage stérile, avaient été entendues. Mais Zacharie douta et Dieu, qui veut que nous nous livrions entièrement dans la foi, châtie ce doute (Lc 1,20) : « Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps. » C’est ce moment que nous célébrons aujourd’hui, Jean est né et c’est le moment de lui donner un nom et comme vous l’avez entendu dans l’Évangile (Lc 1,59-63) : « On voulait l’appeler Zacharie, du nom de son père, mais, prenant la parole, sa mère dit : “Non, il s’appellera Jean.” Et on lui dit : “Il n’y a personne de ta parenté qui porte ce nom!” Et on demandait par signes au père comment il voulait qu’on l’appelât. Celui-ci demanda une tablette et écrivit : “Jean est son nom.” Ils en furent tous étonnés. » Il a été un enfant révélé par Dieu et conçu dans le miracle, et de là je veux tirer d’autres exemples qui apparaissent également dans la lecture d’aujourd’hui.
Prophétie du Serviteur de Yahvé
Aujourd’hui le prophète Isaïe (49,1-6) nous a dit que le Serviteur de Yahvé, mystérieuse prophétie de l’ère messianique, se présentera également ainsi (49,1) : « Yahvé m’a appelé dès le sein maternel, dès les entrailles de ma mère il a prononcé mon nom. »
Annonce du Christ à Marie
L’ange dit du Christ également, et ce, avant même qu’Il ne soit conçu dans les entrailles de Marie, les desseins que Dieu a sur lui. Il s’appellera Jésus parce qu’Il enlèvera les péchés du monde.
Saint Paul
Et saint Paul, une fois converti au christianisme, ferme la parenthèse en disant : « Moi aussi, j’ai été choisi dès le ventre de ma mère. »
B) Chacun, chacune, est un dessein de Dieu
Ceci nous conduit à une profonde réflexion : chacun, chacune est un dessein de Dieu. J’aime bien ce que Jean-Paul II a écrit dans sa première encyclique où il dit : « L’être humain tel qu’il a été voulu par Dieu, tel que Dieu l’a élu éternellement, est appelé, est destiné à la grâce et à la gloire, c’est ce qu’est précisément chacun, chacune.
L’être humain le plus concret et le plus réel, c’est cela, l’homme et la femme dans la plénitude du mystère, de celui qui s’est fait membre de Jésus-Christ, mystère auquel participent tous les êtres humains sur cette planète, dès le moment où ils ont été conçus dans le sein de leur mère. L’Église ne peut abandonner l’être humain dont le sort, c’est-à-dire l’élection, l’appel, la naissance et la mort, le Salut ou la perdition sont si étroitement et indissolublement unis au Christ. L’être humain dans sa réalité singulière (comme personne) possède une histoire de sa vie et surtout de son âme qui lui est propre. »
Parmi ceux qui sont ici, il n’y a personne d’anonyme. Chacun, jusqu’au plus humble, jusqu’au plus petit qui est venu, aussi jeune soit-il, à cette messe, ainsi que les autres au travers de la radio, jusqu’au pauvre malade de qui personne ne parlera jamais dans les livres d’histoire, chacun de nous possède sa propre histoire et Dieu a voulu nous connaître dans notre singularité. Dieu ne nous a pas fait dans des moules, Il nous a fait avec chacun une histoire très typique. Si nous avions le temps, nous pourrions raconter l’histoire de chacun d’entre nous et nous verrions combien elles diffèrent.
Tenons donc compte de cette élection éternelle : « Avant que tu naisses, je te connaissais. » Il n’y a qu’une femme qui puisse dire : « Je t’aimais déjà, avant que tu ne sois né. » En cela, Dieu voulut faire une image de la création : la femme féconde est l’image d’un Dieu qui conçoit dans son esprit le projet d’une vie, de plusieurs vies qui vont tisser l’Histoire, de sorte que nous pouvons dire : malgré mes péchés et ma petitesse, j’existais déjà dans l’Esprit de Dieu, j’ai été élu.
« L’appelle, dit le Pape, le premier appel de Dieu c’est la vie. » Ce ne furent pas mes parents qui me donnèrent l’être, ils ne furent rien d’autre que des instruments, desquels Dieu se prévalut pour m’amener à la vie, mais c’est Dieu qui m’a appelé à la vie.
« La naissance, dit le Pape, n’est pas le commencement de la vie. » Il y a neuf mois que je suis déjà une histoire, plus loin encore, bien avant ces mois de ma conception, j’existais déjà dans l’Esprit de Dieu comme un projet qui, s’il se réalise, fera de moi un saint, parce qu’un saint ce n’est rien d’autre que la réalisation d’une vie selon la volonté de Dieu.
« Et après, dit le Pape, la mort. » Comme nous passons rapidement de la naissance à la mort. Nous demeurons ici, les quarante, soixante, quatre-vingts ou cent ans que peuvent durer une vie. Mais qu’est-ce que cela, sinon une petite goutte dans la mer immense de l’Histoire. Comme nous sommes petits, mais comme nous sommes grands!
« Et par delà la mort, mon histoire se poursuit encore : salut ou perdition. » Mon être ne se termine pas là, je vivrai pour toujours, dans le ciel pour chanter la victoire de la réalité divine ou en enfer en pleurant pour toujours l’échec dont Dieu n’est pas responsable, sinon moi-même, par ma mauvaise tête, par le mauvais usage que j’aurai fait de ma liberté.
C’est cela, l’homme : Jean Baptiste, paradigme de tout homme qui naît. Je voudrais que chacun d’entre nous et que ceux qui écoutent, que ce soit par bonne ou par mauvaise volonté, réfléchissent à ceci : nous sommes tous des hommes et des femmes, mais je ne vis pas pour faire mes caprices. Il existe un dessein sur ma vie. Ce n’est pas le destin aveugle, comme plusieurs se l’imaginent. Personne n’est né pour être prédestiné au mal. Nous faisons le mal parce que nous usons mal de notre volonté, mais le dessein de Dieu est de faire une créature qui est bonne. « Dieu vit que tout ce qu’Il avait fait était bon. »
C) Déductions : base de la défense des droits humains
Nous pouvons déduire de cela la raison d’être de l’Église dans la défense des droits humains. Il ne s’agit pas d’une vision politique ou opportuniste, il s’agit de l’essence même de l’être humain qui réclame cela de l’Église dans sa foi en Dieu. Il faut respecter et faire respecter la personne humaine qui est sur Terre un dessein de Dieu. Il n’y a pas d’hommes de première et de seconde classe, nous sommes tous appelés à la vie, nous sommes tous appelés à la grâce, nous sommes tous appelés au bonheur, nous sommes tous un projet de Dieu. S’il existe des différences et des luttes, cela provient de la méchanceté des hommes.
C’est pourquoi l’outrage à la vie est une grave offense envers le Créateur!
Chez les adultes
Je me réfère à la vie chez l’homme ou la femme adulte et c’est pourquoi je ne me fatiguerai jamais de dénoncer les outrages commis dans les cas de détentions arbitraires, de disparitions, de tortures qui humilient davantage et rendent encore plus honteux le sort de celui qui les commet, de celui qui les subit.
À sa source
Nous pouvons remonter encore plus loin : l’Église se doit de dénoncer également l’assèchement irrationnel des sources de la vie, cette stérilisation massive comme s’il s’agissait d’animaux, des hommes et des femmes pour qu’ils n’aient plus d’enfants. Ce n’est pas ainsi que nous allons régler le problème démographique. Il faut éduquer. Dans toutes les relations entre les hommes et les femmes, il doit y avoir une paternité responsable qui sait faire usage de ses facultés génératives seulement lorsqu’il est capable de donner la vie à celui qui va venir comme produit de cette relation. « Il est nécessaire, disait Paul VI, de ne pas résoudre ce problème en supprimant la vie, sinon en préparant davantage de pain à la table où sont conviés les invités de la vie. » Cela signifie qu’il existe un problème social, économique et politique. Il doit y avoir une transformation de la vie pour que les dons que Dieu a donnés, en quantité suffisante pour alimenter la population du Salvador, ne soient pas concentrés dans les mains d’un petit nombre, pendant que les autres meurent de faim. Nous devons répartir comme Dieu le veut le pain des fils pour tous les invités à la vie.
La vie, Dieu la donne. Peut-être connaissez-vous cette précieuse lettre, c’est l’œuvre d’un enfant qui n’est pas né et qui écrit en nous racontant ce qu’il serait devenu : « Aujourd’hui, je serais né, je serais déjà à l’école ou au collège, et un jour peut-être serai-je devenu un médecin ou un docteur. » Qui sait combien de vies utiles Dieu préparait-il avec de grands desseins comme Jean Baptiste, le Christ, saint Paul ou le Serviteur de Yahvé, et qui ne naquirent point. Des vies annoncées avant de venir au monde dans les pages de la Bible, révélation de Dieu, révélation de sa pensée. Combien de ces êtres aurions-nous ici dans notre pays si n’était pas demeuré que l’égoïsme de ceux qui croient qu’il n’y a plus d’espace pour les autres et qu’il faut interdire que les autres viennent pour que nous demeurions à notre aise.
Dignité et responsabilité de la femme
Devant ces deux femmes fécondes et saintes, Élisabeth l’ancienne et Marie la jeune vierge, je voudrais regarder maintenant toutes les femmes de ma patrie et leur dire avec le concile ces paroles : « Vous, femmes, avez toujours eu comme mission la garde du foyer, l’amour des sources de la vie, le sens du soin qu’on accorde aux autres, vous êtes présentes au mystère de la vie qui commence, vous consolez dans la mort. Notre technique court le danger de devenir inhumaine, réconciliez les hommes avec la vie et surtout veillez, nous vous en supplions, pour l’avenir de notre espèce, retenez la main de l’homme qui en un instant de folie peut détruire la civilisation humaine. » Très chères mères, fiancées, épouses, demoiselles, petites filles, voyez en ce dimanche de la naissance du Précurseur le modèle de ces mères qui demandèrent à Dieu un fils et Dieu les bénit avec des fils privilégiés qui furent la bénédiction de toute l’humanité. Ah, si la femme était sainte, combien d’hommes saints nous aurions dans le monde! 24/06/79, p.19-23, VII.
2) Le Précurseur
Chaque homme, chaque femme, est une vocation et Dieu nous rend capables de cela.
Que veut dire « précurseur »? C’est celui qui va en avant, celui qui dit : « Venez ici, venez me rejoindre. » C’est le héraut. Les rois, lorsqu’ils arrivaient dans une ville, envoyaient les hérauts au-devant d’eux. Quand le Pape sort pour assister aux grandes audiences, il y a toujours quelqu’un au-devant de lui qui l’annonce. « Le Pape va venir et nous allons procéder ainsi! » C’était le rôle de Jean Baptiste : « Déjà s’approche l’heure de l’audience avec Dieu, le Roi immortel des siècles s’en vient! » Nous avons dit que chacun est une vocation et Jean Baptiste avait une vocation très claire : annoncer la présence du Christ.
A) Jean le précurseur annonce la présence du Christ
Dans la seconde lecture (Ac 13,22-26) d’aujourd’hui apparaît clairement comment Jean est présenté par Paul dans un de ses discours d’Antioche (13,24-25) : « Jean, le précurseur, avait préparé son arrivée en proclamant à l’adresse de tout le peuple d’Israël un baptême de repentir. » Au moment de terminer sa course, Jean disait : « Celui que vous croyez que je suis, je ne le suis pas; mais voici venir après moi celui dont je ne suis pas digne de délier la sandale. » Il fut si éloquent, Jean Baptiste fut si efficace dans sa vocation qu’en annonçant le Christ, de nombreuses personnes le confondirent avec le Christ. Quel honneur plus immense pour un prédicateur! Serait-ce lui le Christ qui doit venir? Et Jean Baptiste devait détromper les gens en toute humilité. « Je ne suis pas celui que vous dites, je ne suis pas le Christ, ni même un prophète, je ne suis qu’une voix qui crie : “Préparez les chemins!” » C’est ce qui est grand chez Jean.
B) Importance dans l’Histoire du Salut
C’est pour cela qu’un jour le Christ dit en parlant de Jean (Lc 6,28) : « Je vous dis : “De plus grands que Jean parmi les enfants de femmes, il n’y en a pas; cependant, le plus petit dans le Royaume de Dieu est plus grand que lui.” » Que voulait dire le Christ? Il nous décrit ici la mission de Jean dans l’Histoire. Il est comme ces anneaux qui unissent deux morceaux de chaîne; d’un côté vers l’Ancien Testament avec ses patriarches, ses prophètes et ses promesses; vers l’autre côté, le Christ qui vient pour accomplir ces promesses, pour réaliser ces prophéties, pour continuer de les annoncer au monde.
« Je te ferai lumière des nations. »
En d’autres mots, ce que nous a dit la première lecture (Is 49,1-6) en nous annonçant précisément le rôle de ce précurseur. Le Seigneur dit au Serviteur de Yahvé (49,6) : « C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur pour relever les tributs de Jacob et ramener les survivants d’Israël. Je te fais lumière des nations pour que mon salut atteigne les extrémités de la Terre. »
Jean Baptiste embrasse toutes les richesses des vieilles promesses, pour dire au peuple : « Soyons dignes de la promesse que nous avons reçue. » Et il se lance vers le futur, dans des horizons universels, pour redire les promesses de l’Ancien Testament déjà réalisées dans le Christ. Il faut l’annoncer à tous. Ce que nous avons dit de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance, Jean est au centre, très près du Christ. (Jn 1,8) : « Celui-ci n’était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière. » Je ne suis pas le Christ, mais je suis la voix qui annonce le Christ.
C) Dénonciation du péché
C’est cela, Jean Baptiste : « Non seulement je vais appeler le peuple à la repentance en mémoire des promesses anciennes et à se disposer pour ce temps où cette promesse de Dieu doit se réaliser, mais je vais prêcher la pénitence pour que ce peuple privilégié ne soit pas aveugle au moment où cette promesse va se réaliser. Mais cela est peu pour toi, annonce-moi, annonce le Rédempteur pour que cette Rédemption parvienne jusqu’aux confins du monde. »
C’est pour cela que nous célébrons aujourd’hui Jean Baptiste, même s’il ne s’agit que d’un homme, fils d’un mariage stérile; il est cependant le plus grand des fils nés d’une femme parce que Dieu lui a donné une vocation et qu’il a su accomplir. Frères, quelle belle leçon! Chaque homme, chaque femme, est une vocation. Chacun de ceux qui participent à cette réflexion possède une vocation qui lui est propre et grande est cette vérité. Nous avons une mission prophétique dans le monde, par notre baptême. Le Concile Vatican II dit : « Le Christ, l’Éternel Prophète, continue d’annoncer le Règne de Dieu sur la Terre, non seulement en se prévalant de la hiérarchie, des prêtres et des évêques qui ont l’obligation de prêcher, non seulement eux, mais aussi les laïcs qui par leur baptême ont reçu la grâce de la foi et de la parole. » Vous pouvez parler bien mieux que moi et rendre témoignage en menant une vie plus sainte que la mienne. Un mariage saint est un Jean Baptiste dans son foyer, un avocat saint, un professionnel saint, un médecin saint, un ingénieur saint, un journalier saint, une femme sainte, sont des Jean Baptiste, ils sont ceux dont Dieu se prévaut pour proclamer que son Règne approche.
Comme se sent vraiment la sainteté des personnes dignes. Combien de fois avons-nous pu observer que devant une personne digne les mauvaises langues se taisent, par respect envers celui qui arrive? De la même manière, la sainteté des personnes est un exemple pour nous, et ce, même après leur mort. C’est ce qui nous fait défaut actuellement, non seulement la démagogie qui réclame, mais surtout la sainteté de la vie qui est une réclamation plus grande que la démagogie parce que devant un saint les ténèbres fuient, l’injustice se fâche, il y a de la violence et on lui enlève la vie.
Rappelez-vous que nous faisons cette réflexion dans un contexte très concret, celui de la vie du père Raphael Palacios. Je ne vais pas dire qu’il était un saint, mais je vais dire que dans sa prédication et dans sa vie, il portait une rectitude de la vérité qui offensait ceux qui empruntaient les chemins tortueux. Et je dirais la même chose des quatre autres prêtres assassinés. Je me souviens bien de la droiture du Père Grande, de celle du Père Navarro et des autres aussi, de leur soif d’amour pour les pauvres, de leur insertion dans les besoins de ceux qui souffrent à cause de l’injustice institutionnalisée. Et ils réclamaient. Si maintenant nous nous demandons : pourquoi est-ce qu’on assassine des prêtres et des chrétiens engagés dans l’annonce du Règne de Dieu? Il ne demeure pas de doute, pour la même raison qu’ils tuèrent Jean Baptiste, parce qu’il dénonçait le péché.
Style et contenu de son annonce/dénonciation
Je voudrais, frères, et ayez la patience de m’écouter, dans ce même Évangile de saint Jean, voir comment était la prédication de saint Jean Baptiste et la comparer avec la prédication d’aujourd’hui pour voir qui est-ce qui a raison. Ceux qui crient contre les injustices et les outrages du monde ou ceux qui prêchent une doctrine si molle, sans griffe, sans exigence, qu’elle est très jolie à suivre et qu’il est facile de passer à ces religions qui possèdent un Évangile qui ne réclame rien.
Le chapitre 3 de saint Luc dit (3,4-6) : « Et il vint dans toute la région du Jourdain, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés, » comme il est écrit au livre des paroles d’Isaïe le prophète : « Voix de celui qui crie dans le désert : “Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers; tout ravin sera comblé et toute montagne ou colline sera abaissée; les passages tortueux deviendront droits et les chemins raboteux seront nivelés. Et toute chair verra le Salut de Dieu.” » Que dit-il en langage oriental? Il parle de la correction des péchés humains.
Il disait à la multitude qui venait se faire baptisée par lui – observez ce langage (Lc 3,7-17) : « Engeance de vipères, qui vous a suggéré d’échapper à la Colère prochaine? Produisez donc des fruits dignes de repentir, et n’allez pas dire en vous-mêmes : “Nous avons pour père Abraham.” Car je vous dis que Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham. Déjà même la cognée se trouve à la racine des arbres; tout arbre qui ne produit donc pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. » Et les foules l’interrogeaient en disant : « Que nous faut-il donc faire? » Il leur répondait – observez bien la résolution du Baptiste à des problèmes qui pourraient être ceux d’aujourd’hui : « Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même. »
Des publicains aussi vinrent se faire baptiser; les publicains étaient ceux qui prélevaient les impôts et ils commettaient de nombreux vols. Jean leur dit : « N’exigez rien au-delà de ce qui vous est prescrit. » La même chose que je répondrais aujourd’hui à de nombreux organismes, à plusieurs institutions où on réalise des projets de plusieurs millions et dont seulement le quart ou le cinquième sert véritablement au bien du peuple. Je dirais la même chose à ceux qui falsifient des documents. Il y a tant de pièges dans notre histoire, mais ici se trouve la dénonciation dans les paroles de Jean lui-même.
Des soldats aussi l’interrogeaient, en disant : « Et nous, que nous faut-il faire? » Il leur dit : « Ne molestez personne, n’extorquez rien, et contentez-vous de votre solde. »
Comme le peuple était dans l’attente et que tous se demandaient en leur cœur au sujet de Jean, s’il n’était pas le Christ, Jean prit la parole et leur dit à tous : « Pour moi, je vous baptise avec de l’eau, mais il vient le plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales; lui vous baptisera dans l’Esprit saint et dans le feu. Il tient en sa main la pelle à vanner pour nettoyer son aire et recueillir le blé dans son grenier; quant aux balles, il les consumera au feu qui ne s’éteint pas. » Il présente un Christ qui fait comme ceux qui vannent le café ou le blé lorsqu’ils séparent l’écorce du grain; ils les tirent en l’air et le souffle produit emporte les déchets et seul le blé demeure. C’est cela la figure que Jean nous présente. Le Christ est déjà avec l’instrument qui sert à vanner la récolte, alors seul demeurera le blé lourd, seuls ceux qui ont pratiqué la justice et accompli de bonnes œuvres, tout le reste n’est que déchet qui sera emporté par le vent pour être brûlé. 24/06/79, p.23-26, VII.
3) Le Martyr
Le récit de saint Luc se termine ainsi (3,18) : « Et par bien d’autres exhortations encore il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle. » Il était infatigable dans sa prédication de pénitence, pour signaler le péché, pour démasquer le désordre.
(Lc 3,19-20) : « Cependant Hérode le tétrarque, qu’il reprenait au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et pour tous les méfaits qu’il avait commis, ajouta encore celui-ci à tous les autres : il fit enfermer Jean en prison. » Jamais un péché n’est seul, il y a toujours des injustices, des crimes et d’autres choses. Si notre peuple respire le péché, c’est précisément à cause de toutes les méchancetés que dénonce Jean Baptiste. Hérode ajouta à toutes ces méchancetés celle-ci : il fit arrêter Jean et le fit exécuter. Nous connaissons déjà cette triste histoire, comment le pouvoir s’est allié au libertinage du monde et à ses péchés pour couper la tête au prophète.
La femme d’Hérode qui haïssait le précurseur (Mt 14,6-7) : « Or, comme Hérode célébrait son anniversaire de naissance, la fille d’Hérodiade dansa en public et plut à Hérode au point qu’il s’engagea par serment à lui donner ce qu’elle demanderait. » « Je te le donnerai même s’il s’agit de la moitié de mon royaume. » La fille alla voir sa mère pour lui demander : « Que vais-je lui demander? » Et c’est évident que de l’abondance du cœur parle la bouche : « Demande-lui la tête de Jean Baptiste, elle vaut davantage que la moitié du royaume d’Hérode. » C’est clair qu’elle vaut plus! Elle vaut davantage que le monde entier! Elle vaut plus que tous les pouvoirs, que tous les bals, toutes les richesses et tous les luxes! Cela vaut plus que tout. Hérode descend dans son ignominie dans l’histoire et Jean Baptiste est exalté, le martyr, celui qui donna sa vie pour le Seigneur. « Les disciples allèrent recueillir sa dépouille et ils l’enterrèrent. » 24/06/79, p.26-27, VII.
Pensée qui nous conduit à l’autel
La préoccupation de Jean était la suivante : ne pas être confondu avec le Christ, mais orienter les humains vers le Christ. Frères, c’est la même préoccupation qu’a l’Église, que vous ne demeuriez pas dans les seules revendications de la Terre, que vous ne vous confiez pas dans des prophètes de chair qui meurent, ni même un prêtre qui défend sa foi jusqu’à la mort ne doit être la motivation de notre engagement dans le travail de revendication et de justice. Par-dessus tout nous devons nous confier dans le grand Libérateur, seul le Christ peut nous rendre libres. Jean Baptiste malgré le fait qu’il avait réussi à monopoliser toute l’attention d’Israël qui espérait en lui une libération politique, lui aussi sut dire : « Ce n’est pas moi, attention! Moi aussi je ne suis qu’un homme fragile qui ne peut faire plus que baisser la tête pour qu’on me la coupe. Regardez-le, Lui, moi je dois diminuer. Il doit croître. Je ne suis pas digne de délier les courroies de ses sandales, c’est Lui qu’il faut suivre. 24/06/79, p.31, VII.
Homélie de la fin de la neuvaine en l’honneur du père Rafael Palacios - 30 juin 1979
Plan de l’homélie :
1) La valeur divine de l’eucharistie
2) La grandeur divine du sacerdoce
3) L’éloquence humaine et divine du Peuple de Dieu
1) La valeur divine de l’eucharistie
Ce que nous proclamons avant tout c’est la grandeur divine de l’Eucharistie. Le Très Saint Sacrement est nommé par le Concile « de but et de source de toute la vie chrétienne. » Il dit en toute confiance que l’Église se constitue dans l’Eucharistie. Celle-ci, lorsqu’elle est concélébrée, comme actuellement par plusieurs prêtres, exprime merveilleusement l’unité de l’unique sacrifice que chaque messe représente. Nous ne multiplions pas le sacrifice du Christ lorsque nous célébrons la messe, mais nous le rendons présent dans les circonstances où est célébrée cette messe. Quand tous les prêtres convergent vers un seul autel, devient plus éloquent le signe que la messe n’est rien d’autre qu’un seul sacrifice, celui du Christ Notre-Seigneur. C’est la présence de l’amour de Dieu qui en Jésus-Christ devient Rédemption, miséricorde, pardon, force libératrice des peuples.
C’est pourquoi nous voulons féliciter ces chers prêtres qui ont fait un effort pastoral pour donner à la messe sa véritable valeur divine. Nous savons qu’il y a des paroisses où l’on enlève cette multiplication des messes à des fins particulières et qu’on n’y célèbre plus, par exemple, qu’une seule messe pour les défunts de ce jour ou de cette neuvaine. Parce que je crois que cette concélébration donne vie à cette idée grandiose que le Christ nous laissa comme mémorial de sa passion et de sa mort, l’Eucharistie, pour que nous la vénérions, pour que nous mettions en elle toute notre confiance. La messe unique rend sa valeur à la messe que nous avons tant dépréciée.
Il existe de nombreux péchés contre la messe et contre l’Eucharistie. Le Premier de ceux-ci, c’est l’absence du Christ. Si l’Eucharistie est la présence de l’amour miséricordieux qui en Jésus-Christ racheta le monde, le péché – et quand je dis pécher, je fais référence à toutes ces situations de crimes, de violences, d’assassinats, d’injustices, etc. – est l’absence de Dieu. Nous n’arriverons pas à l’extrême de dire qu’on ne doit pas célébrer l’Eucharistie tant que le péché est intronisé en ce monde, parce que grâce à Dieu, même dans cette ambiance de paganisme et de profanation, la petite communauté chrétienne est le germe de l’espérance et de la Rédemption. La messe doit être célébrée comme une présence de lumière qui commence à dissiper la densité de tant de ténèbres. Je crois donc qu’un peuple qui se nomme chrétien et qui a intronisé le péché ne mérite plus que la messe soit célébrée. Si la messe doit être lumière de Rédemption chez les peuples, elle doit chasser le péché. Le signe d’aujourd’hui, la messe absente de nombreux endroits de notre archidiocèse veut signifier ceci : une dénonciation contre l’absence que les hommes provoquent à ce Dieu d’amour qui veut être avec nous et que nous rejetons par nos attitudes violentes et injustes.
La présence de l’Eucharistie dans le monde se veut également une lumière de cette Rédemption dont nous parle saint Paul, de cette nature qui gémit sous le poids du péché. L’injustice, le désordre, l’outrage, ont fait que la création de Dieu (si belle qu’Il vit que cela était bon), nous l’avons mise sous les chaînes du péché. Elle gémit dans les douleurs d’enfantement, en espérant l’heure d’un monde nouveau, d’une création qui redeviendra la merveilleuse résidence de Dieu avec l’humanité. L’absence de messe dans le diocèse se veut également cela. La présence de la messe dans la Cathédrale veut être comme la torche qui illumine les communautés chrétiennes pour qu’elles sachent reconnaître plus consciemment la beauté de ses messes, bien célébrées et bien senties comme une impulsion de sainteté et de Rédemption pour nous et pour les autres.
Un autre péché contre l’Eucharistie c’est l’usage que nous en faisons. Cette présence unique de la messe dans la Cathédrale dénonce les nombreux abus que, même au sein de notre Église, nous commettons envers la Sainte Eucharistie. Que ce soit par égoïsme, lorsqu’on tente de la soumettre aux commodités des gens : ma messe qui correspond à mes convenances, la messe qui est recherchée d’une manière égoïste comme si Dieu était un garçon de la famille ou du quartier où l’on veut célébrer une messe très appropriée aux convenances de ces caprices égoïstes. C’est aussi la messe qui est soumise à l’idolâtrie de l’argent et du pouvoir, lorsqu’on l’utilise pour justifier des situations pécheresses, quand on emploie la messe pour s’attirer les faveurs du peuple et qu’il n’y a pas de différence avec l’Église, que ce qui importe le moins c’est la messe et que le plus important c’est de paraître dans les journaux, de faire prévaloir des convenances simplement politiques. Comme nous avons profané la messe en l’utilisant à ces fins! La messe ne doit pas être utilisée. La messe est la lumière qui éclaire toutes les activités humaines et les êtres humains sont ceux qui se soumettent avec amour et gratitude, avec adoration et humilité au geste divin du Christ qui veut multiplier la présence de son sacrifice au milieu de nous.
La messe se prostitue également dans notre Église lorsqu’elle est célébrée par cupidité et quand nous faisons de la messe un commerce. Cela semble un mensonge de dire que se multiplient les messes dans le seul but de faire de l’argent. Cela ressemble au geste de Judas qui vendit le Seigneur. Ces prêtres mériteraient que le Christ prenne à nouveau le fouet du temple pour leur dire : « Ma maison est une maison de prières et vous en avez fait une caverne de voleur. » Cette messe unique veut récupérer toute sa grandeur et dire au Seigneur : pardonne-nous Seigneur, parce qu’on nous a enlevé un prêtre qui pouvait célébrer et multiplier ta présence d’amour sur la Terre! » Nous ressentons la valeur de ce bien lorsqu’il vient à manquer. Ne jouons pas avec l’Eucharistie. Donnons à notre messe paroissiale, à la messe de notre communauté, de notre secteur, toute l’importance d’aller partager l’amour avec le Seigneur et avec nos frères. Allons à la messe pour faire l’Église, pour créer la communauté comme le désirait le père Palacios qui célébra toujours l’Eucharistie dans un sens communautaire et qui n’accepta jamais que la messe soit profanée à des fins inavouables que je viens de dénoncer. 30/06/79, p.34-35, VII.
2) La grandeur divine du sacerdoce
Par cette messe unique, nous proclamons la grandeur divine du sacerdoce. Je tiens à remercier ces chers prêtres qui sont ici présents pour le grand bien qu’ils font en célébrant la messe dans leurs paroisses, avec le sacrement qu’ils apportent de l’autel pour animer notre peuple dans les situations difficiles que nous vivons. Très chers prêtres, notre vocation, oint de l’ordination sacerdotale, nous a fait sacrement jumeau de l’Eucharistie, sacrement d’amour. Comme l’Eucharistie, le sacerdoce prêche dans le monde par sa seule présence, la miséricorde du Seigneur, la force rédemptrice de Dieu. En multipliant par ces gestes consacrés, la messe sur les autels de notre diocèse, le prêtre nous signifie à quel point le Christ nous aime et comment Il veut partager avec nous son amour. Le prêtre donne à la communauté le sens eucharistique. Dans le signe du pain et du vin, les mains sacerdotales offrent le fruit du travail, les espoirs et les angoisses, les joies et les tristesses de l’humanité. Une communauté est comme décapitée lorsqu’elle n’a plus de prêtre qui célèbre la messe et divinise tout ce que produit le génie humain par ses mains et sa force créatrice. C’est pourquoi le prêtre est nécessaire dans chaque communauté.
Le Pape Jean-Paul II parlant du Jeudi saint, disait que dans son pays, il y a des endroits où il n’y a pas de prêtre. On met une étole sur l’autel et on lit pendant toute la messe, mais quand arrive le moment de prononcer les paroles de la consécration, il y a un silence parmi l’assemblée, personne ne peut dire ces mots, il manque un prêtre. Et il se produit, dit le Pape, que ces silences soient interrompus par des pleurs, par des sanglots qui rappellent avec nostalgie l’absence d’un prêtre. Je crois que c’est aujourd’hui également le vide de nos églises sans messe et sans prêtre. Nous voulons par ce geste rappeler le manque que nous fait ressentir l’absence du père Rafael Palacios ainsi que celle des quatre autres prêtres assassinés et le besoin que nous avons de prêtres. De telles sortes que cette absence du père Palacios dans son presbytère nous affecte tous.
Cela a été un crime de le tuer, non seulement un homicide, mais également un sacrilège parce qu’on s’en est pris à la personne du Christ que le prêtre représente. Non seulement un crime et un sacrilège, mais aussi un attentat contre le peuple. Le peuple demeure sans prêtre, même les criminels en ont besoin et la peine d’excommunication que l’Église applique à ceux qui tuent ou posent leurs mains violentes sur un prêtre n’est pas un geste vain, c’est l’expression d’un peuple qui répudie ceux qui ont levé leur main pour enlever la vie de l’un de ses prêtres.
Cet outrage à la communauté est la raison de votre présence, très chers frères et sœurs. Votre présence ici proclame la foi que vous avez dans ce sacrement qui dépose dans l’homme la capacité du Christ pour pardonner, pour donner son corps divin et son sang, pour accompagner les pèlerins de la vie dans leur ultime voyage vers l’éternité, pour prêcher la Parole divine, pour enseigner la paix et l’amour aux peuples. C’est pourquoi est injuste, en cette heure de vengeances irrationnelles, la mort violente d’un prédicateur de la paix. En ce tourbillon de vengeance, la mort d’un prêtre apparaît extrêmement significative. Cinq prêtres déjà viennent de nous le rappeler le manifeste qui a été lu au commencement de la messe.
Aucun autre diocèse d’Amérique latine ne peut offrir au Seigneur cinq hosties de son presbytère. Serait-ce là notre gloire ou la honte d’un peuple qui ne sait pas apprécier les prêtres? Ce qui est certain c’est que votre présence ici dans la cathédrale et l’absence de célébration eucharistique dans le reste du diocèse, apparaissent comme une réclamation de ceux qui forment les communautés chrétiennes envers ceux qui nous haïssent et nous persécutent pour que nous apprenions à reconnaître la valeur d’un prêtre. Vous l’aimez ou vous le haïssez, il est le ministre de l’amour et du pardon. Vous l’aimez ou vous nuancez son message, vous le calomniez, vous le diffamez et l’assassinez, mais le prêtre flottera toujours comme une présence du Christ qui fut également assassiné.
La prêtrise dans notre archidiocèse peut mener jusqu’à recevoir ce sceau de Jésus : « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront également. » Je crois que nous sommes devant un aspect typique de l’authenticité de la prédication de notre Église. De Rafael Palacios, je peux vous certifier, de même que les communautés qui le connurent de près, qu’il était bien loin de provoquer la violence, de semer la haine et il ne méritait pas la mort qu’on lui donna. Il enseigna l’amour et il s’agissait d’un homme d’une profonde réflexion qui crut toujours davantage en la force de l’amour qu’en la force de la violence. Il s’efforça de créer des communautés. C’était son idéal : créer des communautés inspirées de l’amour de Jésus-Christ. 30/06/79, p.36-37, VII.
3) L’éloquence humaine et divine du Peuple de Dieu
Finalement, mes frères, je voudrais que ces morts de prêtres, des prêtres solidaires du peuple, s’unissent aux nombreuses morts d’autres catégories humaines. De sorte que nous pouvons présenter, avec le sang des enseignants, des ouvriers, des paysans, le sang de nos prêtres. C’est cela la communion de l’amour. Il serait triste que dans un pays où l’on assassine si horriblement, nous ne pouvions compter aussi des prêtres parmi les victimes. Ils sont le témoignage d’une Église incarnée dans les problèmes de son peuple. Nous pouvons dire que cette messe unique n’est pas seulement célébrée en l’honneur du père Rafael Palacios, nous nous rappelons également ces cinq prêtres assassinés. Cette célébration veut être la réclamation d’un peuple pour le sang de tous ses frères chrétiens et non chrétiens. La vie est toujours sacrée. Le commandement du Seigneur, tu ne tueras pas, rend toute vie sacrée, même celle d’un pécheur. Le sang versé clame toujours vers Dieu et ceux qui assassinent sont toujours des tueurs.
Pour terminer, je voudrais interpréter le langage humain et divin de ce peuple. Je voudrais interpréter votre présence en cette messe unique comme une voix de prière. Le peuple prie, l’Église ne crie pas vengeance, elle s’élève en prière et ce qui l’intéresse d’abord et avant tout c’est le nouvel émigrant qui est parti pour l’éternité. Le père Palacios a besoin de la prière du peuple qui dit au Seigneur : « Celui-ci est notre prêtre, donne-lui, Seigneur, le pardon pour les péchés qu’il pourrait avoir commis, donne-lui la lumière qui brille dans cette recherche de la vérité qui l’a toujours guidée. » Une vie avide d’études caractérisait le père Palacios. Donne-lui le repos pour son travail et pour les incompréhensions qu’il a dû souffrir.
C’est notre prière posthume qui accompagne le prêtre mort, mais d’où dérive aussi une prière de paix pour notre peuple qui en a tant besoin. C’est une voix de dénonciation comme nous l’avons déjà exprimée. C’est une voix qui fait appel à la conversion de tous ceux qui célèbrent cette eucharistie et de tous ceux qui ne comprennent pas l’Église dans son message.
« Nous écrivons ces choses, disait saint Clément de Rome, non seulement pour vous admonester, mais également pour nous exhorter puisque nous sommes dans la même arène. »
Frères, nous luttons dans le même stade, nous vivons la même histoire, nous courrons les mêmes risques, le même défi s’impose à nous. Le même défi que Dieu posa au père Palacios et auquel il sut répondre si héroïquement. Ce même défi se pose à nous : évêques et prêtres, fidèles et religieuses, communautés ici présentes, nous vivons dans la même arène et nous courrons sous le même empire du même défi du Seigneur. L’heure est rigoureuse pour tous, pour ceux qui abandonnent les préoccupations vaines et superficielles pour revenir à la glorieuse et vénérée règle de notre tradition. Voyons combien beau et agréable apparaît ce sang, comme il est accepté aux yeux du Créateur parce que ce sang versé se joint à celui de Jésus-Christ. Reconnaissons alors combien est précieux pour Dieu ce sang qui obtint pour le monde la grâce de la pénitence parce qu’il fut versé pour notre libération.
Passons maintenant à l’Eucharistie où le Corps et le Sang du Seigneur recueillent le sens de tant de sang versé, où ils le divinisent, l’anoblissent et le purifient de toute souillure qu’il put avoir. Et, avec le Sang du Seigneur dans cette Eucharistie, nous offrons non seulement notre prière pour le père Palacios et pour tous les défunts pour qui nous désirons prier, mais nous recueillons aussi le défi de cet esprit martyr dont nous parle le Concile et disons-lui comme cet apôtre au Seigneur : « Allons-y et si cela est nécessaire nous mourrons avec Lui. » Ainsi soit-il. 30/06/79, p.37-38, VII.