Neuvième dimanche du temps ordinaire, 4 juin 1978; Lectures : Deutéronome 18,26-28; Romains 3,21-25b; Matthieu 7,21-27.
Le Mystère du Salut en Jésus-Christ
Mais avant de vous exposer ma pensée concrète sur ce sujet, je vous invite, très chers frères, à réfléchir au sens que peut avoir une parole désincarnée de la réalité. Il est très facile d’annoncer un Évangile, qui dirait la même chose au Guatemala, au Salvador ou en Afrique. C’est le même Évangile naturellement, comme c’est le même soleil qui illumine le monde entier. Mais comme la lumière du soleil se diversifie dans les fleurs, dans les fruits, selon les nécessités de la nature qui le reçoit, la Parole de Dieu doit également s’incarner dans les réalités et c’est là la difficulté de la prédication de l’Église. Prêcher un Évangile, sans engagement dans la réalité, ne cause pas de problèmes et il est très facile d’accomplir ainsi la mission du prédicateur. Mais éclairer de cette lumière universelle de l’Évangile nos propres misères salvadoriennes, nos propres joies et nos succès, c’est là le plus beau de la Parole de Dieu, parce qu’ainsi nous savons que le Christ est en train de nous parler, qu’Il s’adresse à nos communautés, à notre Archidiocèse réunit pour cette méditation de la Parole divine. 04/06/78, p.16-17, V.
Nous recommandons que l’éducation, la réforme de l’éducation, rejette dans ses fondements philosophiques, une conception ingénue de la société qui abandonne l’étudiant à la manipulation arbitraire des prétendues forces libres de la société où les secteurs nationaux et étrangers, minoritaires, dominent et imposent leurs intérêts.
Une éducation doit toujours promouvoir le sujet dans le changement vers le bien commun. Nous nous réjouissons également de voir dans les recommandations d’une action, de ce même gouvernement, du Ministère de l’Éducation, lorsqu’il dit : « Par conséquent, en ce qui concerne les droits humains qui doivent être enseignés par l’éducation, doivent être abolies toutes ces dispositions et pratiques qui rendent obligatoires ces dits concepts et postulats, et spécialement, devra être abrogée la Loi de Défense et de Garantie de l’Ordre Public, parce qu’elle porte grandement atteinte aux droits et libertés civiles ainsi qu’aux valeurs et aux fins d’un processus éducatif démocratique. Ce n’est pas seulement l’Église qui sonne l’alarme, sinon qu’il s’agit de ce même gouvernement qui perçoit, au travers de ces ministères, la nécessité d’avoir des lois qui soient véritablement promotrices d’une authentique démocratie. […]
Nous regrettons qu’un pseudo-christianisme auquel sont accordées toute la protection et toutes les facilités soit en train de réaliser exactement ce que dénonce le Ministère de l’Éducation. Je me réjouis qu’en ce même secteur de nos frères protestants, il y en ait plusieurs qui vivent et qui palpitent devant cette même inquiétude de l’Église catholique, d’annoncer un Évangile qui n’endort pas et qui ne soit pas opium du peuple, mais qui cherche au contraire à éveiller la conscience critique dont nous avons parlé ici au cours de ce séminaire sur l’Éducation. C’est là la gloire de notre Église, d’accomplir et de souffrir précisément parce qu’elle veut faire avancer cette consigne de pure philosophie éducative du peuple. 04/06/78, p.17-18, V.
« À San Antonio Abad s’est tenu une réunion qui avait comme motif d’éclairer une fois encore la relation qui existe entre l’Église et les organisations populaires. Nous y avons répété une fois encore que l’Église ne peut se laisser manipuler par des motifs politiques. Je prépare pour bientôt une déclaration pastorale dans laquelle je résumerai cette pensée, en disant qu’il doit demeurer bien clair que si l’Église défend le droit que possèdent le peuple et les paysans de s’organiser, puisqu’il s’agit là d’une façon de faire régner la justice en ce monde, et qu’il s’agit là d’un droit inaliénable : le droit d’organisation. Les chrétiens possèdent évidemment aussi ce droit, et ils ont en plus l’obligation de rechercher des mécanismes efficaces au niveau social et politique, pour que notre pays se configure toujours davantage selon l’idéal de la justice. Ce sont déjà là des options et des moyens, des instruments qu’ils doivent rechercher. L’Église accueillera toujours les nobles causes, qui proviennent de ce désir de justice et elle demeurera toujours du côté des paysans qui sont aujourd’hui les plus nécessiteux.
Par ailleurs, l’Église respecte l’autonomie des partis et des organisations en tant que tels comme elle demande également aux organisations, même à celles qui se disent d’inspiration chrétienne, de ne pas utiliser l’Église comme s’il s’agissait d’un instrument pour arriver à ses fins. C’est-à-dire que l’Église réclame aussi son autonomie, elle veut proclamer une fois encore qu’elle n’a pas de relations concrètes avec aucune organisation. C’est pourquoi aucune organisation ne peut invoquer ni même le nom de chrétiens, pour dire aux chrétiens qu’ils doivent s’organiser sous cette bannière. Nous pouvons pratiquer la justice en tant que chrétiens sous une forme très libre. Personne n’est obligé d’appartenir à une organisation, si ce n’est que par son libre choix. Et même ici le chrétien doit faire prévaloir son idéal chrétien, parce que si un chrétien, impliqué dans une organisation, veut soumettre son christianisme, son Église, aux idéaux terrestres d’une organisation, il trahit sa foi. 04/06/78, p.19-20, V.
Plan de l’homélie :
1) La Loi
2) La foi et les œuvres
3) La Force de l’Évangile
1) La Loi
Par la loi de Moïse et par la raison naturelle, Juifs et Gentils peuvent connaître Dieu. Mais la triste réalité historique est que ni la loi des Juifs, ni la raison naturelle des Gentils, ne sont parvenues à atteindre une morale pour l’humanité. C’est sur cela que mon homélie désire se concentrer, en premier lieu sur le peuple juif, sur cette première lecture extraite du livre du Deutéronome. C’est un moment solennel où Moïse dit aux Israélites (Dt 11,26-28) : « Vois! Je vous offre aujourd’hui bénédictions et malédictions. Bénédictions si vous obéissez aux commandements de Yahvé votre Dieu que je vous prescris aujourd’hui, malédictions si vous désobéissez aux commandements de Yahvé votre Dieu, si vous vous écartez de la voie que je vous prescris aujourd’hui en suivant d’autres dieux que vous n’avez pas connus. » […]
Il est intéressant d’observer que ces deux chemins qui vont se terminer par la malédiction ou la bénédiction, ne sont pas une simple fantaisie. Les mots « bénédiction » et « malédiction », dans la Bible, représentent des sanctions définitives. « Va maudit au feu éternel ». Cela signifie qu’il nous faut prendre au sérieux l’obéissance à la Loi de Dieu, ainsi que la bénédiction qui n’est pas qu’un simple augure : « Que Dieu te bénisse ». Mais il s’agit d’une sanction définitive, c’est un fait, celui à qui Dieu dit « Béni », le Règne de Dieu lui est donné, cette parole le fait participant de sa Vie.
Frères : en deux images distinctes, le Christ nous fait la même proposition dans l’Évangile d’aujourd’hui (Mt 7,21-27) : la maison construite sur le sable et la maison construite sur le roc. Celui qui construit sa maison en creusant de profondes fondations, même si la tempête vient, elle ne la détruit pas parce que cette demeure est bien établie sur le roc. Mais l’insensé qui a construit sur le sable, lorsque vient l’eau, elle emporte le sable et détruit toute la maison. Et le Christ l’applique déjà. Et c’est ce qui nous intéresse : APPLIQUER. Tous ceux qui entendent la Parole de Dieu et la mettent en pratique, construisent sur le roc. Mais celui qui entend la Parole de Dieu seulement par curiosité, par littérature, par intérêt ou pire encore si c’est entendre ce que dit l’évêque, pour voir s’il ne se piège pas quelque part, ceux-ci construisent sur le sable. Et lorsqu’arrivera l’heure terrible du jugement de Dieu, ceux-là seront jugés. Et Il me jugera également sur ce que je dis, et c’est Lui que je crains. Je Le crains afin de dire seulement ce qu’Il désire que je dise, même si les hommes n’aiment pas ce que je suis en train de dire.
Construire sur le roc c’est faire la volonté de Dieu et œuvrer selon sa volonté. Comme est terrible la liberté de l’homme! « Devant vous se trouvent deux chemins », leur dit Moïse. Et le Christ dit : « On peut construire sa maison de deux façons. » S’il y a quelqu’un qui respecte la liberté, c’est Dieu. Dieu nous fit authentiquement libres et Il nous laisse libres, les uns vont vers la loi, les autres vont vers la malédiction, tu es libre de choisir.
La liberté ne consiste pas à faire tout ce qui nous fait envie : la liberté consiste à marcher vers où Dieu nous veut, librement. L’allégresse de Dieu, ce matin en cathédrale, c’est qu’aucun d’entrevous n’y soit venu de force, vous y êtes tous venus librement. C’est à cela que sert la liberté, à venir avec amour, avec liberté, non par la force. Les multitudes qu’on assemble par la force ne sont pas volontaires : personne ne viole autant la liberté de l’être humain que le fanatique des choses de la Terre. Mais si Dieu nous laisse authentiquement libres, Il veut connaître la joie du père, que le fils va visiter et saluer sans y être obligé et qui embrasse son père avec la tendresse de la liberté et de l’amour.
Comment se pourrait-il que la liberté humaine soit coupée par la Loi de Dieu? Saint Paul entre dans cette question avec son précieux message de l’Épître aux Romains (3,21-25) pour dire à ces mêmes juifs : « La Loi ne suffit pas. » La Loi te signale le bon et le mal, mais tu sens que, même si tu sais que tu dois faire le bien, tu fais le mal. Je crois que nous avons déjà tous fait cette expérience : nous sentons que nous ne devons pas faire le mal, mais nous le commettons. Parce qu’une passion, un goût, un caprice nous amènent à la désobéissance de Dieu. Nous savons ce qu’il en coûte d’accomplir la Loi de Dieu, combien de violence doit-on se faire à soi-même pour accomplir la volonté du Seigneur. La loi ne suffit pas, la raison non plus. Parce qu’en ce même livre du Deutéronome, et dans l’Épître aux Romains, nous rencontrons les sombres actions que les hommes commettent. 04/06/78, p.21-22, V.
2) La foi et les œuvres
Il existe des œuvres sans la foi et sans amour, ainsi comme existe la foi sans les œuvres, il y a des œuvres sans foi. De nombreux activistes, beaucoup de va-et-vient, mais on n’agit pas par amour, ni par foi. Et saint Paul nous dit : « Si je donne mes biens aux autres, si je parle la langue des anges et des hommes, si je fais des merveilles pour que tout le monde m’applaudisse, mais que je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. » L’œuvre sans amour, les œuvres sans foi sont mortes. Ainsi comme à l’inverse, la foi sans les œuvres est morte, nous dit saint Jacques.
Saint Jacques, déjà à son époque, prévoyait ces exagérations que Luther au XVI
e siècle nous propos, à savoir que la foi suffit. Le mal de Luther fut qu’il ajouta ce simple mot dans sa traduction « la foi seule suffit », pour lui c’est la foi seule sans les œuvres qui sauve. Et cela est très dangereux. L’Épître aux Romains a causé de nombreux problèmes à la théologie précisément sur ce point que nous étudions aujourd’hui. Lorsque Paul dit que c’est la foi qui sauve sans les œuvres, il se réfère aux œuvres de la Loi ancienne : qu’il n’est plus nécessaire d’être circoncis, qu’il n’est plus nécessaire d’observer le sabbat, mais le dimanche, qu’il n’est plus nécessaire de vivre comme les juifs de l’Ancien Testament puisque nous avons inauguré l’ère chrétienne. C’est à cela que fait allusion l’apôtre lorsqu’il dit : « La foi sauve, non les œuvres de la Loi ». Par contre, le Christ nous dit : « Ce n’est pas celui qui dit “Seigneur! Seigneur!” qui entrera au Règne des Cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père ». Et saint Jacques dit également en réfutant les chrétiens de son temps : « Montre-moi ta foi sans œuvre, mais moi je te montrerai par mes œuvres ma foi. »
Cet équilibre est nécessaire, très chers frères, pas seulement la foi. Dieu n’a pas besoin qu’on lui dise « Seigneur Seigneur », puisqu’Il est le Seigneur de toujours. Saint Jacques dit une phrase terrible : « Les démons de l’enfer connaissent Dieu également et le craignent, mais ils ne peuvent se sauver. » La foi ne suffit pas. La foi sans les œuvres est morte.
Comme me réjouit ce desideratum du Séminaire sur la Réforme éducative qui demande aux sectes chrétiennes de ne pas prêcher un christianisme aliénant, de ne pas prêcher une religion sans engagement dans l’Histoire. C’est pourquoi je me réjouis de ce que nous prêchons cet engagement historique, que nous réclamons à partir de l’Évangile, Salvadoriens de cette heure : « Vous ne vous sauverez pas si vous ne travaillez pas intensément pour construire un monde meilleur, en débutant par vos propres foyers, par vos propres fonctions professionnelles, mais si elles sont des plus humbles, faire le pain, travailler du lever au couchant avec une machette, mais avec amour, en montrant là l’œuvre de son honnêteté et de sa foi qui aime Dieu en vérité. » Qui peut nous donner cet équilibre? Et c’est là la troisième réflexion de cette homélie : la force de l’Évangile. 04/06/78, p.22-23, V.
3) La Force de l’Évangile
Lorsque saint Paul s’adresse aux Romains, c’est déjà là sa grande thèse : je vais aller vous enseigner la force de l’Évangile. La raison naturelle ne suffit pas, ni la vôtre, les grands romains qui ont conquis le monde, ni celle de la Grèce, à Athènes dont j’ai visité aussi les grands sages; leur intelligence est très grande, mais ils ne sont pas parvenus à connaître le Dieu véritable avec toutes ses implications. Ni vous, les juifs, de ceux dont Dieu me sépara pour aller prêcher au monde païen. La Loi ne suffit pas, ni les œuvres de cette Loi. Ce que le Christ demande maintenant, c’est la foi dans le grand événement salvateur, c’est-à-dire de croire que le Christ est mort et qu’Il est ressuscité pour moi. C’est à cela que saint Paul appelle, dans son épître – une phrase que nous devons graver ici comme sur une épitaphe – La Justice de Dieu manifestée en Jésus-Christ. Aujourd’hui, on parle beaucoup de justice et peut-être l’interprétons-nous mal. La justice selon la Parole biblique d’aujourd’hui signifie l’action, l’intervention miséricordieuse de Dieu, manifestée en Jésus-Christ pour effacer de l’homme son péché et pour lui donner la capacité d’œuvrer comme un fils de Dieu. C’est cela la véritable libération.
Il existe dans notre environnement de nombreuses préoccupations concernant la libération. Béni soit Dieu. Mais il est dommage que nombre de ces libérations ne demeurent qu’au niveau des choses terrestres : libération économique, libération politique, libération sociale. C’est bien, tout cela viendra en surcroît. Mais le Pape Paul VI lorsqu’il décrit l’évangélisation du monde actuel, dit que le libérateur chrétien, le chrétien qui ressent vraiment cette angoisse de libérer son peuple devra comprendre toutes ces manifestations libératrices afin de les incorporer à la grande libération chrétienne qui débute précisément de cette justice que nous révèle aujourd’hui saint Paul : la justice de Dieu est libération de l’homme. De son péché, en premier lieu, pour qu’il soit capable d’accomplir la loi de Dieu. Seul l’homme qui s’est libéré du péché et qui s’efforce de se sanctifier par l’accomplissement de la loi de Dieu, lui seul a le droit de parler d’une libération authentique, et même des libérations de la terre. Mais si un chrétien oublie cette perspective éternelle, de la libération du péché et de la grâce en Jésus-Christ, il a déjà perdu sa force et sa mystique, c’est souvent ce qui se produit. C’est pour cela que je vous ai demandé de ne pas impliquer l’Église avec sa grande prédication de la libération intégrale en Jésus-Christ, avec les petites libérations de la terre. N’identifiez pas l’Église qui prêche cette liberté du péché et de la mort, dans cette justice de Dieu, qui nous a donné son Fils, avec ces libérations terrestres qui souvent ne se souviennent même pas de demander pardon à Dieu et qui commettent davantage d’injustices, de violences et de désordres que ceux qu’elles prétendent combattre.
Puisions-nous comprendre que l’Église possède la clé de la véritable libération. C’est pourquoi je termine par où j’ai commencé en vous disant que nous venons à la messe pour réfléchir sur ce grand mystère du Salut, non pas à partir de nos faibles forces humaines : personne ne peut se sauver soi-même, ni même accomplir la loi naturelle. La Théologie dit qu’une personne, pour aussi intelligente qu’elle soit, possède de nombreuses lacunes au plan moral. Mais lorsque nous accueillons la Grâce de Dieu, la force de la Justice de Dieu manifestée en Jésus-Christ, avec humilité et que nous disons : « Seigneur, je suis un pauvre, libère-moi de mes péchés, je sens en moi la misère et les passions qui me contraignent, libère-moi de ce corps de mort. » Lorsqu’un homme s’abandonne ainsi entre les mains de Dieu, il s’agit d’un esprit fort. Comme dit saint Paul : « Dans ma faiblesse se manifeste la puissance de Dieu. »
Vivons, frères, cette belle espérance de notre foi. C’est la foi qui sauve, non pas par les œuvres de la Loi de l’Ancien Testament, sinon par celles du Nouveau Testament, celles de notre peuple, les œuvres concrètes qu’Il nous demande ici : l’honnêteté des avocats, la justice des juges qui ne se vendent pas. La justice qui réclame après tant d’outrages. L’honnêteté de ceux qui vendent aux marchés. L’honnêteté de celui qui gagne un salaire et qui accomplit fidèlement sa tâche. L’honnêteté de celui qui paie ses employés sans les extorquer, sans les exploiter. C’est tout cela que réaliserait en notre patrie la véritable libération. Remplissons-nous de cette espérance en commençant par nous-mêmes, en étant véritablement justes, avec cette justice divine que Dieu nous manifeste en Jésus-Christ Notre Seigneur. 04/06/78, p.23-25, V.
Dixième dimanche du temps ordinaire; 11 juin 1978; Lectures : Osée : 6,3b-6; Romains 1,18-25; Matthieu 9,9-13.
La Justification et la Foi
Plan de l’homélie :
1) La Justification que Dieu offre aux humains
2) La Disposition que les humains doivent avoir pour recevoir cette justification de Dieu
3) La Mission de l’Église et des prophètes : disposer les humains à recevoir la justification de Dieu
1) La Justification que Dieu offre aux humains
Pour comprendre ce Dieu que le Christ reflète, nous devons remonter jusqu’à l’Ancien Testament, à toute la Bible. La ligne de Dieu est ici (Mt 9,13) : « C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice. » Nous devons remonter jusqu’au temps d’Osée (6,3b-6), le prophète qui vécut l’effondrement d’Israël. Cette partie de la Palestine qui était séparée de la Judée. Le Royaume du Nord eut un grand roi, Jéroboam II, lorsque commença la prédication d’Osée. Mais, en ce temps glorieux de l’Empire du nord d’Israël, comme toujours lorsqu’advient la prospérité chez un peuple, il y avait beaucoup d’injustices sociales et d’abus de l’autorité. C’est ce que dénonce Osée. Lisez le livre d’Osée et observez comment les sermons de la cathédrale demeurent prudents en comparaison de l’éloquence de ce prophète face aux rois, aux grands et aux puissants, pour leur jeter au visage leurs abus et leurs injustices. Lorsque tomba Jéroboam II, il advint une série de rois lâches qui tentèrent de se soumettre ou de faire alliance avec les autres peuples. Osée dénonça ces rois lâches d’avoir oublié leur Alliance avec Dieu, de rechercher davantage l’appui des hommes que celui de Dieu. Osée critiqua la politique de son royaume. Le prophète peut prêcher contre la politique de son temps lorsque cette politique est contre la loi du Seigneur. C’est ce que défendit Osée. À partir de sa mission prophétique, il dénonça les erreurs, les idolâtries, les fausses certitudes des politiciens de son temps. C’est le Dieu qu’annonça Osée pendant cette période aussi difficile que la nôtre. Israël était tombé dans l’idolâtrie d’adorer les
baals
(les
baals étaient des dieux de la fécondité). Ils croyaient que les récoltes, la pluie, le soleil dépendaient du dieu Baal. Ils mélangeaient l’idolâtrie de ces fausses divinités avec le Dieu de la Bible. Osée était là pour défendre la pureté de la Bible, de la Révélation de Dieu, contre les idoles qui se sont introduites dans la véritable religion. La dénonciation de l’idolâtrie a toujours été la mission des prophètes et de l’Église.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus du dieu Baal, mais il existe d’autres idoles tout aussi terribles en notre temps : le dieu de l’argent, le dieu du pouvoir, le dieu du luxe, le dieu de la luxure. Combien de dieux ont été intronisés dans notre culture! Et la voix d’Osée demeure actuelle maintenant aussi, pour dire aux chrétiens : « Ne mélangez pas ces idolâtries à l’adoration du Dieu véritable. » On ne peut servir deux maîtres : le Dieu véritable et l’argent. On ne doit en suivre qu’un seul. Comme Matthieu qui s’est converti de l’idolâtrie de l’argent pour suivre son unique Seigneur Jésus-Christ, nous devons désirer nous convertir pour purifier la véritable religion. Le Dieu qu’annonce Osée – observez à quel point il s’est incarné dans son époque –, emprunte au langage des rituels idolâtriques de Baal, qui chantent à l’aurore, qui chantent à la pluie, qui chantent au soleil, pour orienter ce langage idolâtrique vers le Dieu véritable. Il leur parle d’un Dieu qui tombe comme la pluie matinale pour féconder la terre; d’un Dieu qui détrempe la terre pour la rendre féconde. C’est le Dieu véritable. Ce n’est pas Baal. Et Il leur parle d’un Dieu qui est fidèle, comme l’aurore qui fidèlement se lève tous les matins, de ce Dieu qui est clair et lucide comme le soleil qui éclaire tous les jours. Avec ce langage, que les idolâtres convertissaient en offense à Dieu, le prophète annonce le véritable Dieu et il leur parle en échange, avec ce même langage, de la fausseté de leurs cultes. 11/06/78, p.30, V.
Il ne s’agit pas d’une justification d’apparence. Luther s’est trompé à ce sujet et plusieurs de nos frères séparés suivent cette doctrine, non pas tous, grâce à Dieu. Plusieurs comprennent la justification comme si Dieu couvrait la méchanceté de l’être humain, peu importe si ce dernier continue d’être mauvais. Non, la doctrine dont saint Paul nous parle aujourd’hui (Rm 1,18-25) est celle de la « justification ». C’est-à-dire qu’elle donne à l’homme non seulement une apparence, mais qu’elle efface aussi véritablement son péché. Elle fait disparaître tout son passé, elle le lave de toutes les souillures qu’il a contractées. Et, ici nous avons l’exemple de Matthieu face au Christ, ce n’est plus un pécheur, le Christ l’a appelé et il Lui a répondu. Dieu l’a justifié; il est déjà un saint.
Lorsque Marie-Madeleine, célèbre prostituée repentie, arrive au banquet pour oindre le Seigneur, les convives continuent de la décrier comme une femme de mauvaise vie. Mais le Christ dit : « Cela suffit, aujourd’hui elle a trouvé grâce devant Dieu (elle est justifiée), parce qu’elle a aimé jusqu’au repentir et qu’aujourd’hui elle s’est repentie de ses fautes. » C’est cela, la justification de Dieu, cette justice, la Loi ne l’atteint pas. L’effort humain ne l’atteint pas, il doit l’arracher à Dieu, c’est un don gratuit, c’est un présent inestimable du Seigneur. C’est ce que les pharisiens ne pouvaient pas comprendre. Ils se croyaient très supérieurs à Matthieu et aux publicains parce qu’ils étaient les gardiens de la Loi. Mais Saint Paul leur dit : « Cela n’est rien. C’est une apparence qui peut valoir beaucoup aux yeux des hommes, mais devant Dieu qui veut la miséricorde, sens profond de notre abandon à Lui, ce qui intéresse Dieu, c’est cette justice qu’Il nous donne et que nous recevons de Lui. » La justification que Dieu nous offre nous fait participer à sa Vie Divine, elle fait de nous les frères de son Fils unique, Jésus-Christ, elle fait de nous les héritiers et les participants de sa gloire éternelle, c’est la satisfaction intime que sent le pécheur lorsqu’on lui pardonne ses péchés. C’est cette parole que j’ai eu la joie de connaître à Hébron, là où l’on dit qu’est la tombe d’Abraham. Sur celle-ci il n’y a qu’un seul mot, « El Kalil », qui signifie « l’Ami ». Abraham est l’ami de Dieu parce que Dieu le justifia. Et tout homme que Dieu justifie peut être appelé « El Kalil », l’ami de Dieu. Même s’il a été un pécheur, Dieu l’a déjà justifié. C’est cela la justification que Dieu nous offre. Si ce n’est pas l’effort humain, si ce n’est pas la Loi, si c’est un don, l’initiative gratuite de Dieu, de justifier celui qu’Il veut, non pas quelqu’un qui voudrait pour satisfaire son propre orgueil monter jusqu’à Dieu. Impossible! Seulement Dieu appelle à cette justification, mais ce Dieu n’est pas un Dieu que nous ne pouvons pas rencontrer. C’est cela le plus beau : Dieu s’est fait homme et Il est venu sur les chemins des hommes et des femmes pour les rencontrer. Dans le Christ se trouve la justification de Dieu, le Christ est le Dieu qui pardonne, le Dieu qui justifie, le Christ est le Dieu qui est venu non pas pour condamner, mais pour pardonner, le Christ est le pasteur qui marche à la rencontre des brebis égarées pour qu’elles viennent partager la joie de son troupeau, celui des justifiés. Il n’exclut personne, et avec quelle tristesse Il disait : « J’ai des brebis qui ne sont pas au bercail, il est nécessaire de les y conduire. »
C’est cela, le cœur du Christ, cœur de Dieu qui palpite dans un cœur humain. Amour infini du Seigneur qui, par tous les chemins de la vie de chacun d’entre nous, nous suit, nous recherche, et lorsque plus égarés nous marchons, lorsque nous sommes plus éloignés de la foi, lorsque nous sommes plus orgueilleux et idolâtres des choses vaines, c’est là, tout près, que se trouve le Seigneur, nous offrant la justification en nous disant : « Rien ne sert d’avoir beaucoup d’argent, d’avoir beaucoup de pouvoir, d’avoir beaucoup de luxe, si tu ne t’es pas converti à Dieu, si Dieu ne te donne pas la justification, tu es l’homme le plus pauvre, le plus misérable. Sans la justification de Dieu, tout n’est qu’apparence. C’est cette justice intime, celle que Dieu t’offre. Ou encore, dans un langage plus moderne : La Grâce, le pardon, la réconciliation avec Dieu, pour qui il n’existe pas d’impossibilité à cette réconciliation. 11/06/78, p.31-32, V.
2) La Disposition que les humains doivent avoir pour recevoir cette justification de Dieu
Dans mon second point, la difficulté se trouve dans la disposition de la personne humaine. Si Dieu est disposé à donner, lamentablement, les humains ne sont pas disposés à recevoir. Et dans les lectures d’aujourd’hui (Osée 6,3b-6; Rom 1,18-25; Mt 9,9-13) apparaissent les trois dispositions indispensables. Sans elles, Dieu ne peut justifier personne, parce que l’homme est libre. Dimanche dernier (04/06/78), nous disions : « Face à toi, il existe deux chemins : celui qui conduit à la bénédiction, à la justification, à la fidélité à ton Dieu et, celui qui conduit à la malédiction, à l’infidélité, à l’idolâtrie, à la répudiation de Dieu, le rejet de sa foi. » 11/06/78, p.32, V.
« Abraham croit. Qu’est-ce que croire? Croire, c’est lorsque Dieu dit jusqu’à l’impossible et l’homme accepte cette parole. Il se convainc qu’il s’agit de la vérité, et il vit de cette parole. La foi, c’est se livrer à Celui qui lui dit quelque chose. Croire, c’est ne pas douter. L’acte d’Abraham est héroïque, je dirais divin. Il comprend que tout provient de l’initiative de Dieu. Les conditions humaines n’importent pas : vieux et stérile, il paraît mort, mais Dieu qui fait ressusciter les morts et donne vie aux déserts, sera capable de faire aussi de sa stérilité et de sa vieillesse, de sa mort, un peuple nombreux; et pour le comble, un peuple d’où proviendront la Rédemption et la vie éternelle. » […]
Mes frères, cette foi est nécessaire. Ce n’est pas la loi; ce n’est pas l’effort humain; c’est croire en ce Dieu. La première disponibilité de l’homme pour que Dieu le justifie, c’est de croire : mais cela ne suffit pas. Le prophète Osée nous parle, et le Christ également face aux pharisiens, de la nécessité d’une autre condition : la conversion. Se convertir, cela veut dire, abandonner la mauvaise vie et devenir bons. Se convertir cela veut dire « changer de mentalité ». Pourquoi se scandalise-t-on du changement d’esprit lorsque ce changement est nécessaire pour le mieux? On peut s’être trompé; on peut avoir adoré de fausses passions; on peut s’être installé dans les commodités; on peut avoir aimé les avantages de ce monde; on peut avoir été de ceux, et le Christ le dit dans son Évangile, qui ne voulurent pas perdre leur vie, parce que les avantages, les occasions de la Terre les attirent davantage. Mais si ce Dieu appelle à une conversion, à penser d’une autre manière, il est nécessaire de se convertir. C’est ici que nous comprenons pourquoi le Christ dit que les pharisiens sont hypocrites : non parce qu’ils s’efforcèrent d’accomplir la Loi, mais parce que, pour eux, tout consiste en un système humain, comme si là était toute la perfection que Dieu veut.
Dieu est la vie; Dieu est évolution, Dieu est nouveauté, Dieu marche avec l’Histoire du peuple. Et le peuple croyant en Dieu ne doit pas s’affairer à des coutumes, à des traditions, surtout lorsque ces coutumes, ces traditions voilent le véritable Évangile de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Vous devez demeurer toujours attentif à la voix de l’Esprit : convertissez-vous, allez dans la paix de l’Évangile, de cet appel du Seigneur! […]
Dieu a devant Lui l’éternité. La sécurité provient seulement de Dieu. Nous n’avons qu’à suivre humblement où Dieu désire nous conduire, et bienheureux celui qui se sait fidèle aux chemins que Dieu lui inspire; non pas pour plaire aux autres, demeurant la conscience inquiète, là où les autres croient qu’ils sont en sécurité. Quitte ta parenté, dépossède-toi de tes fausses sécurités, convertis-toi au Seigneur, c’est cela le chemin interminable du pèlerinage de notre foi.
Nous avons également besoin d’autre chose afin de recevoir la grâce que le Seigneur nous offre. La fameuse phrase : « Je ne veux pas des sacrifices, mais de la Miséricorde. » Quelle parole merveilleuse! Ce n’est pas que Dieu rejette le sacrifice de notre messe, mais Il nous dit : cette messe, ce sacrifice ne sert à rien si ceux qui viennent me l’offrir n’ont pas de miséricorde dans leur cœur. Je préfère la miséricorde. » 11/06/78, p.32-34, V.
Qu’est-ce que la miséricorde? La miséricorde est l’expression la plus complète de l’amour. L’amour qui se donne, qui est compassion, qui est pardon, qui est compréhension, qui est justice, qui est de s’entendre avec tous. Miséricorde signifie non pas l’orgueil des pharisiens qui déprécient les marginaux, mais l’accueil du Dieu qui, de riche qu’Il était, est venu chercher les pauvres, ceux qui ne peuvent s’asseoir à leur table et manger avec eux (les pharisiens). La miséricorde, c’est la bonté exprimée par des actes, non en paroles. Miséricorde, chacun d’entre vous le comprend mieux que je ne peux l’exprimer parce que tous, je crois, nous avons déjà posé un petit geste de miséricorde pour quelqu’un d’autre, et surtout, nous avons nous-mêmes été objets de la miséricorde. Si Dieu n’avait pas eu miséricorde alors que nous étions tombés dans tant de fautes, où serions-nous? Si Dieu n’avait pas eu la miséricorde de nous pardonner avant de mourir, où irions-nous?
Peut-être que dans nos relations humaines nous avons eu beaucoup de gestes de miséricorde posés par nous ou encore reçus par nous. Bienheureux celui qui peut compter dans sa vie plusieurs actes de miséricorde. C’est ce que veut Dieu!
C’est pour cela que l’Église enseigne la justice sociale, l’amour chrétien, de nous comprendre comme des frères; qu’elle rejette la violence comme chemin pour régler les choses, qu’elle n’accepte pas la corruption, qu’elle n’accepte pas les séquestrations ni aucune de ces choses qui sont à la mode et auxquelles nous nous accoutumons lamentablement. L’Église ne peut être d’accord avec cela parce que c’est un refus de la miséricorde. « C’est la miséricorde que Je veux, non des sacrifices. Tes prières qui proviennent d’un cœur rempli de rancœur ne me sont pas agréables; ne me prie pas, ne m’offre pas de messes si tu viens avec tes injustices, les mains tachées de sang, de haine, de violence. C’est d’abord la miséricorde que Je veux. » Quelle belle réclamation de notre Seigneur, et comme elle apparaît opportune pour notre temps! Le Christ et l’Église continuent de dire que les choses de la patrie vont s’arranger, non pas par la répression, non par la force, ni par les lois injustes et arbitraires, mais lorsque dans le cœur de tous les hommes et de toutes les femmes surgira ce que Dieu veut : « La miséricorde est ce que Je veux », non pas autre chose. Ce qui restaure, ce qui justifie l’homme, c’est précisément ce chemin du Seigneur. 11/06/78, p. 34-35, V.
3) La Mission de l’Église et des prophètes : disposer les humains à recevoir la justification de Dieu
Quelle est la mission de l’Église? Quelle est la mission des prophètes?
Nous avons la réponse chez Osée (6, 3b-6) et du Christ Lui-même (Mt 9,9-13), au milieu des pécheurs et nous l’avons aussi chez saint Paul (Rm 1,18-25) annonçant l’exemple d’Abraham. La mission de l’Église est de proclamer les merveilles de la miséricorde de Dieu. C’est sa première mission, mais avec celle-ci en vient une autre : appeler les humains à la foi, à la conversion et à la miséricorde. Et en troisième lieu, dénoncer tout péché qui va contre cette relation avec Dieu, contre cette foi, contre cette vérité, contre cette miséricorde, contre tout ce qui nous empêche d’être disposés à recevoir Dieu. La mission de l’Église est celle de Jean Baptiste : aller préparer les chemins par lesquels Dieu veut arriver à justifier les humains. Et dans cette cathédrale, nous dénonçons le péché de la société, le péché de l’autorité, le péché de la famille, non pas pour faire de la démagogie facile. À personne, il n’en coûte autant de dire les méchancetés de son propre peuple, comme à moi, mes frères, qui ai le devoir pastoral de signaler (par mandat de l’Évangile et de Jésus-Christ qui enlève les péchés du monde) ce qu’est le péché afin qu’il ne puisse régner et d’indiquer vers où nous devons marcher. La conversion, la foi, la miséricorde sont ce que j’ai toujours prêché. Seule l’indigne et vile calomnie peut rencontrer autre chose dans mes paroles. Mais la parole d’Osée, la parole de Paul, la parole du Christ, la parole de l’Église est celle dont je veux me faire l’écho pour annoncer à mon peuple bien-aimé, à tous sans exception (aux pécheurs également), comme le Christ le faisait lui-même lorsque celui-ci reprenait ces contemporains. Il ne les haïssait pas, Il les aimait, Il voulait les délivrer des liens de l’idolâtrie, de fausses positions, pour leur indiquer le véritable chemin par où ils rencontreraient la miséricorde que Dieu leur offre pour les pardonner et les justifier. 11/06/78, p.35, V.
Après avoir médité avec vous la Parole de Dieu, et illuminé avec elle quelques événements de notre réalité, je vous demande à nouveau : Qui est-ce qui dispose sa vie pour que Dieu le justifie et le sauve? Qui, dans le tourbillon de notre patrie, est à l’envers et tourne le dos à Dieu en désobéissant à ses lois et en violentant son image qu’est l’être humain? Alors, sachant où Dieu veut nous conduire pour nous justifier, mon homélie se termine en nous orientant vers l’Eucharistie. Nous sommes venus à la messe pour participer au Sacrifice du Christ. N’oublions pas son langage de feu : « Je ne veux pas de sacrifices lorsqu’il n’y a pas de miséricorde. » Et puissent tous ceux qui vont participer à ce sacrifice sur cet autel du Divin Sauveur du Monde connaître la valeur suprême que possèdent par-dessus tout la charité, l’amour et la miséricorde. Amen. 11/06/78, p.39, V.
Treizième dimanche du temps ordinaire; 2 juillet 1978; Lectures : II Rois 4,8-11.14-16a; Romains 6,3-4.8-11; Matthieu 10,37-42.
Le Pape, cœur de l’Église
Il est facile de prêcher théoriquement ces enseignements, de suivre fidèlement le magistère du Pape en théorie. C’est très facile! Mais lorsqu’il s’agit de vivre, d’incarner, de confronter la réalité dans l’histoire d’un peuple souffrant comme le nôtre, avec ces enseignements salvateurs, c’est alors que surgissent les conflits. Ce n’est pas que je sois devenu infidèle… Jamais! Au contraire, je me sens aujourd’hui plus fidèle parce que je vis l’épreuve, la souffrance et la joie intime de proclamer une doctrine que j’ai toujours crue et aimée, non seulement avec des paroles et avec des professions des lèvres, mais parce que je tente de la rendre vivante dans cette communauté que le Seigneur m’a confiée. Je vous supplie tous, mes frères, si nous sommes véritablement des catholiques, fidèles à l’Évangile authentique, si véritablement nous voulons faire honneur à cette parole des disciples du Christ, n’ayons pas peur d’incarner cette doctrine dans notre histoire. 02/07/78, p.42, V.
Paul VI a dit : « Ne prêchons pas uniquement par la parole, que notre prédication soit également le témoignage de notre vie. » Je me souviens d’une phrase qu’il avait dite une fois : « Le monde d’aujourd’hui a besoin d’autant de maîtres que de témoins, témoins de l’amour, témoins de la sainteté. » Et il s’est proposé d’être le témoin de la sainteté. Il est véritablement saint! En regardant Paul VI, chaque catholique se sent comme devant cet aigle des Psaumes, qu’un aigle plus grand nous invite à prendre notre envol vers les hauteurs de la sainteté. Sa fidélité au Christ en a scandalisé plusieurs, de même que son amour au peuple. Il a su incarner la perfection d’une personne qui ne vit plus pour elle-même, mais pour être un exemple et un but pour tous ceux qui désirent suivre Notre Seigneur Jésus-Christ. Il est le véritable disciple. Il disait : « Chacun doit suivre sa propre vocation : les prêtres par leur sainteté sacerdotale, les religieux et les religieuses par leur sainteté de vie consacrée, les couples par la sainte fidélité à leur mariage, les célibataires par la chasteté de ceux qui doivent rendre à Dieu l’hommage de l’holocauste de leur propre chair, les jeunes, les enfants. » 02/07/78, p.44-45, V.
De cette sainteté sacramentelle, saint Paul nous a dit aujourd’hui (Rm 6,3-4;8-11) qu’un chrétien n’est pas autre chose, ni rien de moins, qu’un homme incorporé à la mort et à la résurrection du Christ. C’est en cela que se trouve la véritable Rédemption. C’est pourquoi l’Église ne peut confondre sa prédication, sa mission avec d’autres libérations simplement terrestres. La libération que l’Église annonce est celle-ci : celle du Pape, celle du baptême, celle des sacrements, celle de la confession. Celle qu’on annonce au pécheur : Je t’absous de tes péchés. Je romps les chaînes qui sont la cause de tous les esclavages du monde. Parce que le monde ne serait pas si mal si les humains étaient pardonnés de leurs péchés. Le mal existe parce que les hommes et les femmes sont prisonniers de leur égoïsme, de l’orgueil, de l’ambition, de l’envie, du pouvoir abusif. C’est pourquoi le péché existe, c’est pourquoi il y a tant de disgrâce, qu’il existe des iniquités dans cette humanité qui devrait être la famille des enfants de Dieu.
Qu’il est merveilleux de penser, en terminant cette homélie, que saint Paul nous dit que cette incorporation du chrétien au Christ est définitive. Tous ceux qui furent baptisés, s’ils désirent demeurer véritablement fidèles au Christ, ne mourront plus, sauf s’ils trahissent leur foi et leur conviction religieuse en tournant le dos au Christ et qu’ils deviennent des pécheurs. C’est ainsi que nous connaissons la disgrâce de nombreux pécheurs baptisés, de nombreux païens baptisés, de nombreux idolâtres baptisés. Ils n’accomplissent pas la mission de leur baptême. Le Pape est le grand sacrement parce qu’en lui se reflète l’Église. De lui dérive la juridiction, la capacité d’un sacerdoce qui baptise les humains dans le monde entier et qui incorpore ces êtres humains pour en faire de nouveaux membres de l’humanité nouvelle.
Chers frères, que cet hommage au Saint-Père culmine dans notre promesse de fidélité à notre baptême, par une proposition de sainteté. N’allons pas lutter pour des libérations simplement temporelles, mais travaillons pour la véritable liberté des enfants de Dieu, pour rompre les chaînes qui attachent notre cœur et notre âme pour faire de chacun de nous un instrument habile à créer un monde nouveau. Les structures nouvelles, les nouvelles lois ne serviront à rien s’il n’y a pas des hommes nouveaux qui, avec un cœur rénové en Jésus-Christ, sachent faire de cette patrie une véritable société nouvelle. 02/07/78, p.50, V.