Quatorzième dimanche du temps ordinaire; 9 juillet 1978; Lectures : Zacharie 9,9-10; Romains 8,9,11-13; Matthieu 11,25-30.
Tous les dimanches, le peuple chrétien se réunit pour s’alimenter de la Parole de Dieu et de la participation à l’Eucharistie. Ne venons pas seulement pour écouter la Parole, mais venons pour que cette Parole devienne Vie, qu’elle se fasse célébration, Parole qui se fait Pâques, qui se fait Corps et Sang du Christ qui nous rachètent. C’est pourquoi nous devons apporter à ce torrent de la Parole de Dieu, le concret de notre vie pour qu’ainsi, notre Eucharistie dominicale ne soit pas un acte parallèle à notre vie, mais qu’il en soit véritablement l’âme, la force et l’esprit de notre propre existence, de notre propre histoire.
C’est pourquoi je prends toujours soin de vous donner quelques exemples de la réalité historique que nous vivons. Cela n’est pas sortir du sujet de la Parole de Dieu. C’est une invitation à vous tous pour qu’ainsi, comme nous le faisons ici le dimanche, illuminant les réalités de la Patrie, les problèmes du pays, chacun essaie d’illuminer également les problèmes de sa propre famille et ses problèmes personnels. Si nous sommes chrétiens, nous devons le reconnaître, ces critères avec lesquels nous illuminons la réalité de notre vie ne sont pas ceux du monde qui sont des critères égoïstes, des critères matérialistes, des critères de haine, de vengeance. Les nôtres au contraire doivent être des critères d’amour inspirés par le Christ.
C’est pourquoi mes frères, les réalités que nous signalons ici apparaissent illuminées par cette Parole de Dieu, à l’autel de l’Eucharistie où toute vie de notre Patrie, de notre famille, de notre propre être individuel, au plus intime qui soit, devient sacrifice avec l’Hostie et le vin, fruit de la terre et du travail de toute la semaine que nous apportons comme une gerbe d’épis pour notre autel. Ce sont nos réalités, celles que nous voulons éclairer chaque semaine. La messe du dimanche est merveilleuse parce que je viens y apporter au Seigneur le fruit de mon travail : mes peines, mes espérances, mes échecs, mes joies, mes tristesses. Et tout cela est à Lui!
« Celui qui se sent écrasé, fatigué par ses soucis et ses peines, qu’il vienne et Je le soulagerai. » Et nous quittons la messe en savourant véritablement que nous ne marchions pas seuls dans la vie, qu’un pouvoir divin nous accompagne et qu’il donne sens à nos souffrances, à notre espérance et à nos projets. 09/07/78, p.51-52, V
« On ne peut faire des choses mauvaises pour obtenir des choses bonnes. »
On ne peut acheter aucune liberté ni aucune dignité innocente en foulant au pied celles des autres. On ne peut prétendre apporter une consolation aux familles des disparus en soumettant d’autres familles à cette même angoisse. Jamais on ne peut utiliser un mal comme moyen pour acquérir un bien. Lorsqu’on dit que l’Église est devenue communiste, on oublie ce principe qui importe peu aux communistes, que l’Église continue de proclamer : les fins ne justifient pas les moyens. Aussi noble que soit une fin, jamais on ne peut mettre en œuvre un moyen mauvais pour l’acquérir. 09/07/78, p.52, V.
Cela est si certain, mes frères, que là où se trouve un Évangile prêché en lien avec la promotion chrétienne de l’humain, là surgiront des conflits. Il suffit de poser notre regard sur le continent latino-américain où nous tentons de prêcher un Évangile qui réclame un Règne de Dieu plus juste, dès maintenant sur cette Terre, parmi les chrétiens, et là surgissent les conflits. Cela vient de se produire avec ce prêtre assassiné au Guatemala pour avoir refusé qu’on pille l’eau de son village pour pourvoir la capitale. Partout où il y a des efforts pour défendre le pauvre et promouvoir le peuple afin qu’il cesse d’être une masse et se convertisse en une conscience critique, l’Église dérange. Voilà pourquoi le problème du Salvador est le problème de plusieurs pays où l’on enseigne un Évangile qui provoque ces conflits. Naturellement, il n’y a pas de conflit, et tout va bien lorsque l’on ne prêche pas un Évangile engagé aux côtés du peuple, mais cela n’est pas l’Évangile ni ce Christ qui s’est fait homme pour vivre avec eux l’angoisse, et pour eux également, Il est monté jusqu’au calvaire. 09/07/78, p.54, V.
1) L’Initiative est de Dieu
La foi est un don gratuit. Bienheureux l’homme qui a la foi, ce n’est pas lui qui l’a mérité, c’est Dieu qui lui a donné. Toute foi est un cadeau de Dieu. Qu’ils sont pauvres, ceux à qui il n’arrive plus de regarder au ciel et de reconnaître l’œuvre du Créateur sous les traits de la création naturelle. Saint Paul (Rm 8,9,11-13) disait en parlant des Romains, que même sans que Dieu leur ait révélé le mystère profond de sa personnalité divine, ils pouvaient le reconnaître par la création et par la conservation du monde. Les humains sont responsables également d’avoir, à tout le moins, une foi naturelle : Dieu existe, du simple fait qu’existe le soleil, que chaque année, à la même période, apparaissent les fleurs, les fruits. Quel ordre merveilleux! Il existe un Être qui donne un ordre et une vie aux choses.
En plus de cela, comme le dit le Concile, Dieu a voulu parler comme d’ami à ami, et Il a dit aux hommes et aux femmes qu’il est possible d’entrer en contact avec Lui et de participer à sa félicité divine, de faire naître dans le cœur de l’être humain l’espérance d’une autre vie qui est déjà présente comme un Règne de Dieu où plus de justice et d’amour se manifesteront parmi les hommes.
Travaillez avec foi et non seulement pour revendiquer des libérations simplement humaines. Travaillez avec la conviction que tous ceux qui portent la foi dans leur cœur sont déjà libérés. C’est ce que l’on m’expliqua merveilleusement là-bas au Secrétariat de Justice et Paix à Rome où on nous disait qu’il faut semer cette foi dans le peuple même si nous n’arrivons pas à apercevoir une libération d’ordre social, politique ou économique. Ce n’est pas prêcher un conformisme, mais c’est dire à l’homme et à la femme qui ont la foi, qu’ils sont libres, que la Parole de Dieu n’est pas attachée à aucun esclavage lorsque l’on possède l’amour et le sens de l’espérance et de la liberté dans le cœur. Notre peuple salvadorien, malgré tant de souffrances et d’oppression, lorsque s’éveillent dans son cœur la foi et l’espérance, est déjà un peuple libre. […]
L’Église ne prêche aucun système concret. L’Église n’offre aucune méthode, mais elle offre les principes de la véritable liberté : croire dans le Dieu Libérateur. C’est de là que surgira, pour chacun, sa propre option libre. Tout homme est libre d’opter pour le chemin politique par lequel il désire aider sa Patrie, il a le droit de s’organiser avec d’autres qui pensent comme lui vers les chemins de la véritable libération. Ce que Dieu donne, c’est une foi profonde dans le cœur et Il fait sentir aux hommes et aux femmes qu’il n’existe pas de voie sans issue pour la Patrie. Aussi obscure que devienne l’histoire, si elle parvient à s’illuminer dans le cœur de l’homme, il continuera d’avoir des initiatives divines qui la sauveront. C’est pourquoi, la première chose que je demande au Seigneur et dont tous peuvent s’inspirer en ces jours du Sauveur du Monde, c’est que notre peuple ait la foi. La foi est un don de Dieu et, grâce au Seigneur, elle nous a été donnée depuis notre enfance, ne nous jouons pas de cela. 09/07/78, p.57-58, V.
2) En quoi consiste cette offre de Dieu?
Dans les lectures d’aujourd’hui (Zc 9,9-10; Rm 8,9,11-13; Mt 11,25-30), en plus de l’initiative divine, apparaît en quoi consiste cet Évangile. Selon le sens mentionné par saint Paul : Il est force de Dieu, mystère caché, qui se révèle, mystère du Salut offert aux hommes. En quoi cela consiste-t-il? C’est ce dont je voudrais vous parler avec toute la clarté du langage afin que, jusqu’aux plus humbles qui m’écoutent, puissent le comprendre.
En premier lieu, cela consiste en un savoir. (Mt 11,27) : « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » Avant tout, il s’agit d’un savoir, mais il ne s’agit pas d’un savoir découlant d’une théorie difficile. Naturellement, c’est si profond que cela donne des thèmes aux théologiens pour qu’ils creusent chaque fois davantage, mais c’est également si simple que le Christ vient nous dire maintenant (Mt 11,25) : « Tu l’as révélé aux humbles, aux gens les plus simples, et par contre Tu l’as caché aux orgueilleux. »
C’est un savoir, mes chers frères, et chacun d’entre nous, et jusqu’au plus humble peut connaître qu’existe le Christ, Fils de Dieu qui est venu me révéler que Dieu m’aime, qu’il existe une vie à laquelle Dieu me fait participer. Qu’il existe, au-delà de l’histoire présente, l’Histoire définitive où le Père m’attend les bras ouverts, dans mes moments d’angoisse je ne suis pas seul, à mes côtés il y a quelqu’un qui me dit : Si tu es triste, si tu es fatigué, viens, Je vais t’aider.
Sentir cette compagnie, connaître ce quelqu’un, même si je ne le vois pas, Il est si près de moi : c’est ce en quoi consiste sentir son contact. Sentir que le Christ n’est pas un être théorique, lointain. Il est un Être si présent qu’Il m’invite dans toutes les circonstances de ma vie avec cette marguerite qu’est l’Évangile que nous avons lu aujourd’hui et que grâce à Dieu, nous préservions toute notre vie (Mt 11,28) : « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et je vous donnerai le repos. » Faites l’essai d’entrer, comme le dit le Concile, dans ce sanctuaire intime de votre propre conscience où Dieu vous attend pour dialoguer avec vous. Racontez-lui toutes vos préoccupations et vos problèmes, et vous verrez comment Il vous aide en respectant votre liberté, à ce que vous soyez l’artisan de votre propre destin.
Sentir Dieu présent qui m’envoie au Père, qui a envoyé son Fils, Parole éternelle. J’ai rencontré, chers frères, dans les pages du Concile, cette plénitude de la Révélation qui dit : « Il envoya son Fils, Parole éternelle qui éclaire tout homme, pour qu’Il habite parmi les humains et leur fasse connaître l’intimité de Dieu : Jésus-Christ, Parole faite chair, Homme envoyé aux hommes, Il parle avec les mots de Dieu et Il réalise l’œuvre du Salut dont le Père l’a chargé.
Qui voit Jésus-Christ, voit le Père. Lui, par sa présence et par sa manifestation, par ses paroles et ses œuvres, ses signes et ses miracles; surtout, par sa mort et sa glorieuse résurrection, par l’envoi de l’Esprit de la Vérité qui amène à la plénitude toute la révélation et la confirme par le témoignage divin. » Quelle chose plus belle que de savoir que chaque fois que je viens à la messe dans le signe du pain et du vin où le Christ se rend présent, Il me raconte l’intimité de la Vie de Dieu et Il m’invite déjà en ce monde à être un citoyen de cette vie divine! Il n’est pas nécessaire d’attendre la mort pour connaître le bonheur de la félicité éternelle. Tous ceux qui vivent la sainteté de la vie chrétienne déjà sur cette Terre sont des bienheureux, ils vivent déjà dans le ciel. C’est pourquoi je vous disais que la véritable libération provient d’ici, du cœur de l’homme où la foi le rend déjà bénéficiaire de cette vie éternelle.
Et quoi d’autre encore? Dans la seconde lecture d’aujourd’hui (Rm, 8,9,11-13), je vous supplie de méditer ce qu’est la Rédemption. Ici, saint Paul arrive au centre d’une grande discussion lorsqu’il parle des origines des deux grands courants de l’humanité : le mal et le bien. Le mal tire son origine de la chair et le bien de l’esprit. Aujourd’hui, en toute clarté, saint Paul nous a dit (Rm 8,9) : « Vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais de l’Esprit; puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. » Il est nécessaire pour comprendre cela de se mettre en profondeur dans l’esprit de la théologie de saint Paul et de la Bible pour pouvoir dire ce que signifie, au sens biblique, ce mot : « chair ». La chair, c’est ce qui recouvre nos os, la chair peut avoir également un sens très élevé comme lorsque le Concile nous exhorte à honorer notre corps et dit : « L’homme ne doit pas déprécier la vie corporelle, mais au contraire, il doit la considérer comme un bien et honorer son propre corps comme étant une créature de Dieu qui va ressusciter aux derniers jours. Blessé par le péché, il expérimente cependant la rébellion du corps. » La propre dignité humaine vous demande de glorifier Dieu dans votre corps, et ne vous permet pas d’être esclaves des inclinaisons dépravées de votre cœur.
Dans ce paragraphe du Concile, je rencontre toute la théologie biblique de la chair. La chair est créature de Dieu. Dieu a fait notre corps et il l’a fait merveilleusement, jusqu’au point où le Concile put dire que : « Le corps humain est comme la synthèse de tout le monde matériel où celui-ci rencontre l’expression libre pour louanger et remercier Dieu qui a fait les merveilles de la création. » Mais ce corps merveilleux, œuvre de Dieu, glorification de Dieu, par le péché s’est fait esclave des passions, alors nous avons la chair au sens péjoratif, chair dans le sens de provocation au mal, chair dans le sens de faiblesse, chair dans le sens d’amour aux drogues, à l’alcool, à la gloutonnerie. Tout ce qu’affectionne le corps sans tenir compte de l’esprit : chair, la faiblesse humaine qui amène l’homme au péché.
La chair soumise au péché est un instrument du mal, mais il faut la racheter! C’est cela l’effort de la Rédemption dont nous parle Paul maintenant : « La chair aussi se rachète! » Il ne faut plus simplement dire : « Le Salut de mon âme. » Il faut dire, comme dit le Concile : « C’est tout l’homme qu’il faut sauver : âme et corps, cœur et connaissance, intelligence et volonté. C’est l’homme tout entier avec ses relations sociales; c’est l’homme responsable et propriétaire de la nature; c’est l’homme qui doit administrer sous l’empire de la Loi de Dieu les biens que Dieu a créés pour tous. C’est l’homme, image de Dieu, qui s’étant rendu faible par le péché dans la chair, peut compter également sur la Rédemption de l’Esprit. Ce dernier qui ressuscite la chair de Dieu qui a fait d’une chair humaine, une chair éternellement jeune dans la gloire de la Résurrection.
Comme il serait utile en ce moment où la chair se rend maître des humains, surtout des jeunes, des couples, de ceux qui veulent user de leurs biens pour satisfaire leur chair, de placer celle-ci sous la domination de l’Esprit et devenir des humains véritablement rachetés dans leur âme et dans leur corps, rachetés par l’Esprit en tout être humain et en toutes ses relations avec la création. Parce que la création a été placée sous la domination de l’homme et celui-ci s’il est dominé par la chair, soumet la création au péché, il devient égoïste et idolâtre.
Par contre, l’homme qui se soumet à l’Esprit, élève avec lui la nature entière et fait de la possession des biens que Dieu a créés pour le bonheur de tous, une véritable harmonie et cette Terre devient alors une antichambre de ce ciel où, disaient les saints Pères, n’existe plus ni moi ni toi, mais où n’existe que l’unique volonté de mon Père qui rend heureux tous les fils de Dieu. 09/07/78, p.59-61, V.
3) Ceux qui reçoivent et ceux qui ne peuvent recevoir cette offre que Dieu nous apporte par sa propre initiative
La Parole de Dieu est aujourd’hui bien évidente. Cela devait être un événement lorsque le Christ regardait ces grandes multitudes qui le suivaient, mais parmi eux, que d’humbles gens : paysans, pêcheurs. Si parfois quelqu’un de savant s’approchait, on le voyait s’éloigner avec dédain, ridiculisant la doctrine qu’annonçait ce fou, et le Christ lorsqu’Il était seul, levait ses yeux vers son Père en Lui exprimant la tendresse, l’angoisse et l’affliction de son coeur : « Pourquoi, Père annonçant une doctrine aussi belle, ne veulent-ils pas croire, alors que d’autres, précisément les plus humbles, l’acceptent? Père, je te rends grâce parce que tu as caché ces choses aux savants et aux orgueilleux et que tu les as révélées aux gens simples. Oui, Père, c’est ainsi que Tu l’as voulu. » Il s’agit de l’initiative de Dieu, Jésus-Christ n’en est pas responsable, ni l’Église, ni le prêcheur. Et lorsqu’ils veulent rire parce que seulement les humbles gens nous suivent, c’est ici dans l’Évangile que se trouve l’explication.
Parce que, face à cette Parole de Dieu, aujourd’hui se présentent comme deux beaux défilés. Le défilé de la première lecture mentionne que le Christ entre sur un âne à Jérusalem. Semblable à un roi bouffon, c’est le roi qui sauve. Et devant ce Roi, monté sur un âne, le prophète s’exclame (Zc 9,10) : « Il retranchera d’Éphraïm la charrerie et de Jérusalem les chevaux, l’arc de la guerre sera retranché. » C’est ainsi que l’Évangile compare également à la multitude des humbles, les sages et les autosuffisants, les grands de ce monde. Ce n’est pas que Dieu rejette une classe d’hommes et en préfère une autre. C’est que nous-mêmes, nous nous sélectionnons ou nous nous excluons : L’homme s’élit lui-même en acceptant la Parole de Dieu; il appartient à ce reste glorieux d’Israël. Et l’homme s’exclut lorsque, par son orgueil, il pense que l’Église, que le Christ prêche des imbécillités ou qu’il emploie des qualificatifs plus répugnants encore contre cette doctrine, comme si tout se justifiait selon ce qui semble digne aux sages de ce monde. Les humbles sont les fils des béatitudes.
Comme je voudrais que tous ceux qui, avec moi, sont en train de faire cette réflexion de la Parole de Dieu, fassent le dessein de ne pas laisser régner dans leur cœur l’égoïsme, l’orgueil et l’autosuffisance, de sentir avec gratitude que le Salut vient de Dieu qui accepte seulement ceux qui, les bras tendus, comme les mendiants, sentent leur pauvreté. En ce sens, nous disons que c’est l’Église des pauvres, non pas celle de ceux qui n’ont pas de fortune, mais qui sont ambitieux, non pas celle de ceux qui ne possèdent pas de biens matériels, mais qui séquestrent pour voler de l’argent, non pas celle des criminels qui soulagent leurs ressentiments en haine contre ceux qui les renversent, non pas celle du terrorisme. La véritable pauvreté c’est celle des Écritures d’aujourd’hui : « Réjouis-toi fille de Jérusalem! » Qui ne sent pas ici le nom de Marie, la fille de Sion, l’incarnation de la véritable pauvreté, l’humble vierge, celle qui dit qu’elle n’est rien aux yeux de Dieu qui en posant les yeux sur elle l’a rendue grande et puissante, elle qui sera louangée par toutes les générations, elle par qui l’Église fera de grandes choses.
C’est cela la véritable pauvreté de l’Église. C’est ce que j’ai tenté de vous enseigner aujourd’hui mes chers frères. Pauvreté qui fait consister sa force dans sa propre faiblesse, dans son propre péché, s’appuyant sur la miséricorde du Christ, dans le pouvoir du Seigneur. Cette Église qui ne veut pas faire consister sa force dans l’appui des puissants ou de la politique, mais qui veut se détacher avec noblesse afin de marcher uniquement abritée par les bras du Crucifié qui est sa véritable force. Cette pauvreté de l’Église qui prêche à ceux qui ont et à ceux qui n’ont rien, seulement leur demande-t-on d’avoir une âme de pauvre, une âme détachée, une âme de bras tendus qui espère tout de Dieu et qui ne se confie pas dans les fausses idoles, dans les biens de ce monde.
Le message d’aujourd’hui est précieux et cela vaut la peine maintenant de nous rappeler tout ce vécu de la semaine (les pauvretés de notre vie, notre situation sans travail) non pas avec un conformisme qui endort, mais avec la force de lutter que donne la foi, avec une force qui s’appuie en Dieu. Nous approchons de l’autel du Seigneur, unis au sacrifice du Christ, le Pauvre par excellence, l’Unique qui souffrit étant riche, dénudé sur la croix et qui meurt dans la pauvreté absolue. La véritable pauvreté de celui qui rencontre en Dieu sa protection : « En Toi Seigneur, j’ai placé mon espérance et je ne demeurerai jamais confondu. » C’est cela l’Eucharistie que nous allons célébrer. L’Eucharistie des pauvres, l’Eucharistie de ceux qui attendent tout de Dieu, l’Eucharistie de ceux qui ne savent pas haïr, mais pardonner, l’Eucharistie de ceux qui savent que nous avons tous besoin de Dieu et qui prient les uns pour les autres, comme les pauvres du Seigneur pour attendre de Dieu la richesse qu’Il donne seulement aux simples et aux humbles, et qu’Il refuse aux orgueilleux et aux arrogants. 09/07/78, p.61-63, V.
Quinzième dimanche du temps ordinaire; 16 juillet 1978; lectures : Isaïe 55,10-11; Romains 8,18-32; Matthieu 13,1-23.
Plan de l’homélie :
1) La Parole du Règne est une Semence
2) La Proclamation de cette Parole est Semence
3) La Récolte de cette Semence est le Salut Intégral de l’Homme et du Monde
1) La Parole du Règne est une Semence
Isaïe dans la première lecture d’aujourd’hui (55,10-11), la compare à la pluie. Hier soir, alors que j’étudiais ce point, j’admirais la beauté de cette Parole d’Isaïe quand il sent tomber la pluie qui imbibe la terre doucement. C’est ainsi qu’est la Parole de Dieu, dit le prophète, pour la faire germer. Mais l’Évangile sait que la pluie ne sert à rien s’il n’y a pas une graine déjà présente dans la terre. Les deux choses, les trois sont nécessaires : la pluie, la semence et la terre sinon il n’y a pas de germination ni de récolte. Mais concentrons-nous sur cet élément : la semence.
Quand Paul VI disait que nous devions rénover l’Église et que cela était l’objectif du Concile Vatican II, il dit très clairement : « La rénovation ne signifie pas de s’accommoder aux modes modernes, parfois antichrétiennes du monde. Le Rénovation signifie, faire en sorte que l’Église soit cohérente avec la semence qui a été plantée. » Un arbre, tout autant qu’il pousse, ne peut être que cohérent avec sa semence. Ce qu’il nous faut retenir c’est que la Parole de Dieu est une semence qui ne peut être altérée. Nous voudrions une doctrine qui s’accommode de nos intérêts. Nous voudrions d’une prédication qui ne dérange pas tant, qui ne crée pas de conflits. Mais, quand le Christ planta cette graine, il y eut des conflits parce que cette semence qui est la Parole du Juste, du Saint, de Celui qui sait ce qu’Il voulait lorsqu’Il a créé l’être humain et la nature, oriente et heurte le péché, contre ceux qui ne veulent pas laisser croître cette semence. Déjà dans l’Ancien Testament, quand vous lisez la Genèse, Dieu dit une « Parole », mais non pas une parole mensongère comme plusieurs des paroles d’aujourd’hui, sinon une parole puissante, une parole qui identifie l’allocution, la volonté et l’action. Une Parole qui lorsqu’elle dit « que la lumière soit », elle fut.
C’est cela le sens de la Parole dans la Bible. Tant et si bien que quand on y mentionne un nom, « tu lui donneras ce nom », ce n’est pas comme aujourd’hui, ce nom représente la vocation future de cette personne.
Lorsque dans l’Exode, la Parole de Dieu qui a créé le monde, est celle qui oriente les pas de Moïse, une autre perspective s’ouvre alors à cette parole. La Parole de Dieu a fait la création, mais elle réalise également le Salut. C’est important, frères, que le Salut que le Christ apporta au monde eût déjà été annoncé par Dieu et sa Parole qui rachète se situe dans la même ligne que la Parole qui créa. La Création et la Rédemption sont l’œuvre de la Parole de Dieu. Vouloir une création, vouloir des champs, du bétail, des fermes, en oubliant la Rédemption du Christ, c’est une illusion, cela ne se peut pas. Le Dieu qui a créé le bétail, les terres et les plantations, est le Dieu qui en Jésus-Christ exige la justice, c’est le Dieu qui rachète, le Dieu qui veut plus de justice entre les hommes. C’est le Dieu qui châtie le Pharaon pour libérer les opprimés israélites, c’est la Parole de Dieu qui va créer et va racheter, qui fait l’histoire et qui à l’intérieur de celle-ci, fait le Salut. Quel consolateur est-ce cela, ce Dieu que nous prions en disant : « Notre Père »? Ce n’est pas un Dieu désincarné (étranger) de ma faim, de ma réalité, de ma création. C’est un Dieu qui se préoccupe de mon corps, de mon alimentation. C’est un Dieu qui me rachète spirituellement, mais également corporellement et socialement. Il est en train de faire l’histoire. Il est le Dieu de l’histoire du Salvador. Il est le Dieu de l’Église et celle-ci en parlant de l’histoire du Salvador ne se mêle pas de politique, elle ne fait que rappeler que le Dieu de notre histoire est le Dieu qui parle à l’intérieur de son Église et qu’Il réclame à la politique, à la sociologie, aux choses naturelles du Salvador, de vivre conformément à sa Parole qui a créé ces biens pour que tous soient heureux et non pour qu’il y ait ces luttes de classes.
La Parole de Dieu apparaît surtout quand les prophètes s’adressent aux rois et aux peuples, en leur disant : « Voici ce que dit le Seigneur! » Ici, la Parole de Dieu devient une exigence, une dénonciation, elle se fait louange des vertus. Elle est un appel, une vocation, une transmission de la volonté divine. Et cette mission des prophètes est celle que le Christ confia à son Église, laquelle, à partir de sa chair de la cathédrale et des autres temples, se doit de dire : « Voici ce que dit le Seigneur! » Et le peuple doit obéir, non parce que c’est l’archevêque qui le dit, mais parce qu’il n’est que l’humble messager de ce que dit le Seigneur.
Puis nous arrivons au Nouveau Testament où la Parole de Dieu recouvre des théologies encore plus profondes. La Parole de Dieu, sur les lèvres du Christ, parvient à sa plus grande profondeur, c’est la Bonne Nouvelle, l’Évangile, l’annonce du Salut. Le Règne de Dieu est advenu et dans sa personne le Christ est lui-même la Parole de Dieu, Il ne fait pas que la dire. Il est le Verbe, Il se fit chair et Il habita parmi nous. Dans le Nouveau Testament, la Parole de Dieu n’est pas uniquement une puissance créatrice, qui préserve et dirige le monde. Dans le Nouveau Testament, la Parole de Dieu est Dieu fait homme, Dieu qui enseigne.
C’est pourquoi je vous disais comme m’apparaît pittoresque le caractère de l’homélie d’aujourd’hui (Mt 13,1-23). Celui qui est monté dans la barque à l’orée du lac, enseignant aux foules, c’est Dieu qui est en train de parler dans la langue araméenne pour être entendu de ceux qui l’écoutent. À la Pentecôte, Il se fit polyglotte, aujourd’hui, Il parle espagnol, Il continue de s’exprimer au travers de ses prêtres dans cette Église. Mais si ce Christ est la Parole de Dieu, saint Paul peut l’appeler d’une façon très originale : « Il est le Oui et l’Amen des promesses. » Comme pour nous dire que tout ce que Dieu a promis dans l’Ancien Testament est accompli dans le Christ, le Dieu fait homme. « Amen » veut dire « c’est ainsi ». C’est la consommation de ce que Dieu a dit. C’est un acte de foi, croire que tout ce que Dieu a promis comme Salut, comme bonheur, est incarné en Lui, Il est l’Amen, le Oui des promesses de Dieu. Il est la Puissance qui sauve le monde, Il est le Sauveur du monde, la Lumière. Celui qui le suit ne marchera pas dans les ténèbres. Il est la Vérité et il n’y pas de vérité au dehors de Lui. Il est la Vérité, le Chemin et la Vie. Il est Dieu au milieu de nous. Bienheureux celui qui embrasse la foi, qui m’aime et me suit. 16/07/78, p.67-70, V.
Comme il est merveilleux d’être chrétien, d’embrasser véritablement la Parole de Dieu incarné, de faire sienne la force du Salut. C’est avoir l’espérance même quand tout semble perdu. C’est pourquoi la meilleure satisfaction que me procurent mon travail et mon ministère épiscopal est quand j’entends le peuple, comme je l’ai entendu cette semaine en diverses manifestations, qui me dit que je lui transmets l’espérance. Éveillons leur foi et disons-leur, même lorsqu’il semble qu’il n’existe pas d’option politique, qu’ils ne se sentent pas appeler à participer dans ce domaine, rappelons-leur qu’ils sont déjà des travailleurs d’un monde meilleur lorsqu’ils portent en leur cœur cette foi et cette espérance en Jésus-Christ. Et si, à partir du Christ qu’ils embrassent avec une foi chrétienne, ils se sentent appeler à une vocation politique, ils ont le devoir d’aller y travailler, mais sous l’inspiration de cet Amen, de ce Oui, de ce chemin qui offre le Salut à notre peuple, parce qu’en dehors de cela il ne peut y avoir de Salut.
Ce Christ, puissance « salvatrice » de Dieu incarné, mort sur la croix et ressuscité pour ne plus mourir, a laissé une institution en ce monde qui se nomme l’Église. Frères, n’abandonnons pas cette figure de l’Église qui est en train d’accomplir la mission même de Jésus-Christ. Toute la puissance de Dieu incarné en Jésus-Christ, a été laissée à cette Église. Allez et prêchez au monde entier, celui qui croira se sauvera et celui qui ne croira pas se condamnera. Et les apôtres, lorsqu’ils écrivaient et prêchaient, savaient qu’ils n’étaient que d’humbles disciples inspirés par cette Révélation qui était venue pour sauver le monde. C’est à partir de cela que la Bible, garde dans ses pages, la Parole de Dieu. Mais la Bible seule ne suffit pas, il est nécessaire que la Bible soit reprise par l’Église pour qu’elle redevienne une Parole vivante. Non pas pour répéter au pied de la lettre les psaumes et les paraboles, sinon pour les appliquer à la vie concrète de l’heure où est prêchée cette Parole de Dieu. La Bible est comme la source où cette révélation, cette Parole de Dieu, est gardée. Mais à quoi sert la source, aussi limpide soit-elle, si nous ne la puisons pas dans nos jarres pour l’apporter afin de combler les besoins de nos foyers. Une Bible qui n’est employée que pour être lue, alors qu’elle n’est vécue matériellement qu’en lien avec les traditions des temps où ces pages furent écrites, est une Bible morte. Cela s’appelle du fondamentalisme, ce n’est pas la révélation de Dieu.
C’est pourquoi, quand nos frères protestants nous critiquent d’appliquer cette Parole de Dieu aux circonstances actuelles de notre temps, de notre pays, alors qu’ils se réfugient dans une prédication désincarnée, spiritualiste, parfois trompeuse et mensongère, comme les grandes campagnes de purification. Cela n’est pas la vraie Parole de Dieu, elle s’est déjà fait parole d’hommes, paroles de charlatans, paroles d’accommodements. C’est pour cela que le gouvernement encourage les campagnes protestantes. Naturellement, si cette prédication ne dérange pas, ce christianisme est béni des puissants parce qu’il ne remet pas en cause les fondements de notre société. Mais au contraire, une prédication qui dit de la Parole de Dieu : « Le Seigneur dit ceci », la Bible dit ceci aujourd’hui.
C’est cela la Parole de Dieu qui est une semence et qui fait germer la vie. C’est pourquoi l’Église, lorsqu’elle assume cette Parole, elle l’applique et la vit au travers de ses sacrements. Ceux-ci ne sont qu’un autre aspect de la Parole de Dieu. La distinction qu’il y avait autrefois entre évangélisation et diffusion des sacrements, a été surmontée. Par disgrâce, nous avons longtemps donné les sacrements sans la Parole de Dieu. Aujourd’hui, grâce à Dieu, nous exigeons une initiation pré-sacramentelle. Soyez dociles à assister à ces rencontres qui préparent le baptême, qui vous préparent à recevoir les sacrements, parce que c’est uniquement lorsqu’on arrive à comprendre un sacrement comme Parole de Dieu, expliquée dans la révélation de Dieu, qu’a un sens l’acte de verser de l’eau sur la tête d’un enfant dans les fonds baptismaux. S’il n’y a pas d’évangélisation, quel sens cela a-t-il?
Quel sens cela a-t-il d’apporter un enfant pour que l’évêque lui fasse une croix sur le front avec de l’huile si on ignore ce que l’Évangile dit de cet Esprit saint qui se donne dans la Confirmation. À quoi cela sert-il que ceux qui se désirent et se marient aillent à l’Église pour accomplir un acte social sans en comprendre le grand mystère que saint Paul explique dans la Bible, du Christ qui se marie avec l’Église et qui meurt pour elle et d’une Église qui Lui demeure fidèle?
Les sacrements sans l’Évangile, les sacrements sans la Parole de Dieu, se convertissent presque en magie, en une coutume, en une routine, en une tradition de famille. Ne baptisons pas parce que tout le monde est baptisé dans la famille. Ils sont peu nombreux ceux qui disent : Parce que nous voulons qu’il soit chrétien. Le sacrement est aussi un aspect de la Parole semence. La grâce de Dieu, dans cette Eucharistie par exemple, ne provient pas seulement du fait que vous ayez écouté mon sermon. Si j’ai prononcé l’homélie, je sais dans ma conscience que mon devoir pastoral est de conduire le peuple à l’autel où nous allons participer dans la foi à la présence de ce Christ, qui est la Parole que je prêche, préparant cette Parole qui parle, qui sanctifie, qui rachète, qui devient vie de celui qui communie ou qui l’adore. L’Eucharistie de chaque dimanche ne peut être séparée de la Parole de Dieu. Après l’homélie, nous allons à l’autel et dans le corps du Christ, nous adorons cette Parole qui s’est déjà fait silence parce qu’elle s’est introduite très profondément dans le cœur de tous ceux qui l’ont méditée, de tous ceux qui mettent dans le Christ toutes leurs espérances et qui Le rendent présent dans notre société.
Si l’Église prêche et dit : « Ceci est la Parole de Dieu. » Est-elle folle, ou en vertu de quel principe peut-elle dire cela? Frères, il est très intéressant que vous sachiez que cet Esprit qui inspira le Christ et qui le ressuscita d’entre les morts et lui donna la vie éternelle, l’Esprit de Dieu, est le même Esprit que le Christ ressuscité souffla sur son Église dans la nuit de Pâques. Il leur donna en disant : « Recevez l’Esprit saint. » Et qui dans la Pentecôte sous la forme d’un ouragan et de langues de feu, prit possession de cette Église qui grâce à cette vie du Christ dans l’Esprit saint continue de prêché la Parole de Dieu.
Quelle différence y a-t-il entre prêcher ici, en ce moment, que de parler comme des amis à chacun de vous? En cet instant, je sais que je suis un instrument de Dieu dans son Église pour orienter le peuple.
Et je peux dire comme le Christ : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, Il m’a envoyé pour évangéliser les pauvres. L’Esprit qui anima le Christ et qui donna la force à ce corps né de la Vierge, pour qu’Il soit la victime du Salut du monde, est le même Esprit qui donne force et inspiration à ma gorge, à ma langue et à mes faibles membres. Et à vous, Peuple de Dieu, ce même Esprit vous donne la capacité d’entendre comment doit être entendue la Parole de Dieu. Je sais que plusieurs ne m’entendent pas avec cet Esprit surnaturel, et nous pouvons dire d’eux comme ceux de la parabole, ils sont la graine qui tombe au bord du chemin et que le malin emporte. Mais je sais que plusieurs m’écoutent également comme ceux qui dans la parabole d’aujourd’hui sont de la bonne terre qui reçoit la semence. Que l’esprit de Dieu donne à cette terre qu’est votre cœur, la capacité d’entendre d’une manière surnaturelle, la grâce de pouvoir entendre.
Je vous disais que non seulement le prédicateur enseigne, il apprend, vous m’enseignez vous aussi. Votre attention est pour moi une inspiration de l’Esprit saint et votre rejet serait pour moi un rejet de Dieu. C’est pourquoi je vous disais que le peuple a un sens d’infaillibilité qui se nomme le sens de la foi. L’Esprit saint le donne aux plus humbles d’entre vous tous pour qu’ils écoutent un prêtre ou un évêque en sachant discerner ou tout au moins soupçonner que cette doctrine ne doit pas être de l’Évangile.
Frères, quand j’observe cette attention, cette foi, et surtout cette conversion, cette recherche de l’Église et de Dieu, je me dis avec joie : « Digitus Dei est hic » – ici est le doigt de Dieu. C’est également dans cette ambiance d’application que j’apporte les dénonciations qui doivent être faites et les joies que nous devons avoir. Le Concile dit que le Peuple de Dieu illuminé par la foi, doit tenir compte des aspirations, des exigences, et des idéaux du peuple. Et avec cette foi il sait discerner ce que Dieu veut au travers des signes des temps. Il est sûr cependant que tout ce que désirent les hommes n’est pas Parole de Dieu, mais dans les exigences de notre temps, il y a une bonne part de Dieu. C’est ici que nous devons user de discernement.
C’est pourquoi quand je dis, à la lumière de ces paroles, que je vous signale les événements de la semaine, vous découvrez vous-mêmes où est Dieu et ou est le diable. Où est le Seigneur qui conduit son peuple par des chemins de bonté et où se trouve le refus de Dieu qui ne veut pas le Salut dans le Christ. L’Église prêche à partir des circonstances concrètes, non seulement ici, mais dans toute l’Amérique latine.
Soixante-dix cardinaux, archevêques et évêques se sont réunis à Bogota pour partager les inquiétudes de tout le continent. Celles-ci ont été manifestées au cours de la consultation qui a été menée afin de préparer le document d’étude qui va être amené à Puebla au mois d’octobre prochain. Cette étude fait référence à l’injustice sociale disproportionnée qui se reflète particulièrement dans la concentration de la richesse entre quelques mains. En effet, 10 % de la population d’Amérique latine accapare l’ensemble des richesses, tandis que l’immense masse populaire souffre de toutes les carences. On va dire que ce sont des communistes, moi je dis qu’il s’agit là d’une réflexion de l’Église.
Les évêques qui représentent l’Épiscopat latino-américain disent également que le manque d’emploi juste et bien rémunéré a permis une croissance dramatique de la délinquance. Oui,le terrorisme existe et il faut en finir avec cela, mais la manière, ce n’est pas par la répression. Il faut arranger les fondements désordonnés et injustes d’où proviennent les violences terroristes. Ils parlent aussi de l’injustice sociale qui existe dans l’hémisphère et qui peut provoquer un véritable cataclysme par l’insurrection des masses populaires contre les privilégiés. Ils parlent des entreprises multinationales qui n’ont pas apporté de bénéfices aux pays latino-américains, mais qui sont au contraire une source de corruption et d’immoralité même dans leur propre nation. L’Église exprime sa préoccupation pour la propagation des dictatures militaires en Amérique latine, mais elle signale comme facteurs propices à la propagation desdites dictatures, la corruption et l’incapacité des politiciens traditionnels d’établir une démocratie authentique. Dans les régimes militaires, disent les évêques en Colombie, les droits humains sont fragilisés, même si l’on reconnaît dans le document que l’Église a joui de certaines libertés. Grâce à Dieu, l’Église du Salvador peut encore parler, mais il ne s’agit pas d’éteindre cette voix. Si elle parle, elle se doit de dire la vérité, sinon, il serait meilleur qu’elle se taise. L’Église exprime sa préoccupation pour la détérioration du syndicalisme en Amérique latine et spécialement dans les pays gouvernés par les militaires. 16/07/78, p.70-73, V.
Je voudrais vous présenter ici la précieuse synthèse que Paul VI fit de l’évangélisation en recueillant les voix des épiscopats du monde entier réuni à l’occasion du Synode de 1974. Le Pape se demandait alors dans ce merveilleux document, qu’est-ce que l’évangélisation? Et il disait que c’était là une réalité très complexe et très dynamique à laquelle il fallait inclure tous ses éléments si on voulait avoir une idée complète de ce dont il s’agissait. Le Pape proposait ces trois éléments :
1) Apporter la Bonne Nouvelle au monde entier pour qu’il soit ferment de toutes les cultures, pour qu’il convertisse les consciences des êtres humains, individuellement et collectivement, pour que ceux-ci aient des critères non pas selon ce monde, mais selon l’Évangile. C’est cela en premier lieu, évangéliser, apporter les critères de l’Évangile du Christ à toute l’humanité pour la rénover dans ses propres engagements.
2) C’est un témoignage de vie. Évangéliser ce n’est pas seulement prononcer des paroles. Prêcher est relativement facile, mais vivre ce qu’on enseigne, comme je l’ai dit au Saint-Père à Rome : « Saint-Père observer les doctrines du Saint-Siège, du Magistère, en faire l’éloge, les vanter, les défendre théoriquement c’est très facile, mais lorsqu’il s’agit d’incarner cette doctrine et de la vivre dans un diocèse, dans une communauté, en signalant les faits concrets qui vont contre cette doctrine, c’est à ce moment que les conflits surgissent. » Et c’est cela, la vie de notre archidiocèse, c’est pourquoi tous ne sont pas disposés à vivre l’engagement du témoignage, que tous ne sont pas prêts à souffrir la persécution. Il est facile de dire qu’il n’y a pas de persécution lorsqu’on n’en est pas victime. Mais tous ces prêtres, ces religieuses ou fidèles qui veulent annoncer l’Évangile du Christ en vérité, doivent souffrir la persécution. Le témoignage de la vie est nécessaire, et ici je fais un appel pour que la vie de vous tous, ainsi que la mienne, soit vraiment une prédication silencieuse.
Le Saint-Père m’a dit au cours d’une conversation intime : « Il ne suffit pas de prêcher, il est nécessaire de vivre ce que nous prêchons. » Aidez-moi par vos prières pour que je puisse moi aussi donner le témoignage de ce que je prêche.
3) Le troisième élément de l’évangélisation ou de la semence, c’est l’annonce explicite. Il ne suffit pas de donner le bon exemple et de se taire alors qu’il faut parler. Il faut prêcher le contenu de cette révélation de Dieu. Que Dieu nous aime, que Dieu nous veut bons, que le Christ est mort sur la croix pour la vérité et pour la justice, que cette Rédemption du Christ nous amène à des conséquences libératrices. Ce document de l’Église contient ici une belle doctrine sur la véritable libération à laquelle l’Église ne peut tourner le dos.
Ainsi, l’adhésion vitale à l’Église et la manifestation de l’appartenance à une communauté qui, si elle est du Christ, n’a pas honte de l’Église et accepte comme signe d’appartenance à celle-ci, les Sacrements de l’Église.
Voyez comment le Pape rompt cette dichotomie entre l’évangélisation et les sacrements et en vient à dire que : « Les Sacrements deviennent comme le sceau de l’évangélisation. Quand un homme entend uniquement l’Évangile sans recevoir les sacrements, il n’est pas véritablement évangélisé. Mais quand dans la cathédrale nous voyons que la Parole de Dieu est méditée et qu’elle est aussitôt alimentée par l’Eucharistie par des consciences qui regrettent leurs péchés et qui se sont placées sous la grâce de Dieu, des consciences qui ont fait bénir leur union, qui s’efforcent de sortir de leur état d’ébriété, qui tentent de surmonter leur attrait pour les drogues, pour la prostitution, qui essayent de devenir le Peuple de Dieu et qui sont véritablement capables de recevoir la grâce de Dieu, nous avons alors une évangélisation qui parvient à faire converger les coutumes avec les lois du Seigneur.
Et finalement, mes frères, une impulsion nouvelle pour évangéliser. Celui qui a été évangélisé doit évangéliser. La communauté s’évangélise pour évangéliser. Une communauté de base doit être un groupe de réflexion de la Parole de Dieu pour apprendre à la vivre, mais aussi pour la transmettre, pour l’irradier. C’est ce que doit être le foyer, le couple, la communauté. Nous devons tous être des apôtres, des semeurs. Le semeur est sorti pour semer sa semence. De nous tous, nous devrions dire cette belle parole que nous sommes en train de méditer (Mt 13,1-23).
Je vais conclure ma troisième réflexion qui est la plus stimulante dans les lectures d’aujourd’hui. Il s’agit de la seconde lecture de saint Paul (Rm 8,18-23) qui nous parle de la récolte. Cette semence doit produire une récolte. Saint Paul nous parle de la glorification qui nous sera donnée un jour et qui est supérieure à toutes les douleurs et à toutes les souffrances qu’il peut y avoir sur cette terre. J’entends cette phrase de saint Paul, mais traduite dans la souffrance d’un torturé qui a été attaché par les doigts durant trois jours et tandis qu’il souffrait il disait : « Les espérances et la gloire que j’attends sont plus grandes que cette souffrance. » Courage, chers persécutés. Courage aux torturés ainsi qu’à tous ceux qui espèrent une patrie meilleure et qui ne voient pas d’horizon. Les souffrances sont des conditions de la Rédemption qui ne se gagne pas, mais qui nous est offerte par le Christ cloué sur la croix. Après vint la Résurrection et dans le cœur du Christ ne s’est jamais éteinte la certitude que le monde allait être racheté malgré ses échecs apparents. Les chrétiens n’échoueront pas parce qu’ils portent l’Esprit qui ressuscita le Christ.
Un autre fruit de cette récolte est de voir comme est merveilleuse la création entière qui est soumise à l’être humain et que saint Paul, dans une phrase tragique, arrive à nous dire dans cette lecture d’aujourd’hui (Rm 8,19-21) : « Car la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu : si elle fut assujettie à la vanité – non qu’elle l’eut voulu, mais à cause de celui qui l’y a soumise –, c’est avec l’espérance d’être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. » Voyez que cette libération que les chrétiens espèrent n’est pas seulement pour les êtres humains. Ce n’est pas une libération où ceux qui sont opprimés aujourd’hui vont se mettre demain à opprimer les autres parce que la création gémit elle aussi sous le poids du péché. Cela se produit souvent, lorsque des mouvements libérateurs accèdent au pouvoir, ils se mettent à opprimer plus grossièrement encore que ceux dont ils prétendaient nous racheter. Au contraire, la libération que le Christ nous offre et que saint Paul amène jusqu’aux limites cosmiques de la création alors que celle-ci est maintenant soumise à l’égoïsme, à l’orgueil, à l’envie, à la corruption. La création n’est pas mauvaise, l’argent n’est pas mauvais, les plantations ou les fermes ne sont pas mauvaises en soi. Dieu vit ce qu’Il avait fait et Il vit que cela était bon, nous dit la Bible. Qui l’a soumise à la méchanceté? L’être humain par le péché, l’homme qui veut s’approprier du bonheur des autres. L’homme égoïste qui veut tout posséder pour lui-même et pour qui les autres sont de trop. Aussitôt, le marginal devient violent et il se met à haïr, ainsi il soumet son corps et sa vie au péché sous lequel il gémit maintenant.
Quelle belle comparaison que celle-ci : Elle gémit dans les douleurs de l’enfantement. Comme la femme qui est parvenue à son heure, mais avec la certitude qu’elle va donner naissance à un nouvel être humain. La nature et l’humanité gémissent. Nous souffrons l’heure de l’accouchement au Salvador, mais cela est très douloureux! Et cela fait mal parce que l’homme est contre l’homme, le paysan contre le paysan, le citoyen contre son concitoyen. C’est l’heure où un monde nouveau doit naître, mais la Rédemption viendra, nous dit saint Paul, dans la mesure où nous faisons nôtre cette semence de l’Évangile. C’est pour cela que le Christ compare les différentes catégories de champs où tombe la semence.
Il semble que cette réflexion n’en soit pas une qui provienne directement du Christ, mais qu’elle soit le fruit d’une réflexion de la communauté chrétienne primitive. Lorsque les premiers chrétiens commencèrent à ressentir l’heure que nous aussi vivons actuellement, à savoir que ce ne sont pas tous qui reçoivent la Parole du Christ avec le même enthousiasme. Certains la recevaient avec enthousiasme, mais aussitôt après, devant la persécution, ils étaient effrayés et fuyaient comme des lâches. Ou bien encore, ceux qui voulaient recevoir une parole qui grandirait dans leur cœur, en même temps qu’ils continueraient d’adorer leurs richesses. C’est à ceux-ci que se dirige la catégorie de terre dans cette parabole, lorsqu’une graine tombe dans une terre rocailleuse, au bord du chemin, parmi les épines. Frères quel merveilleux examen de conscience pour chacun d’entre nous. Quelle sorte de cœur est le mien? Quel type de chrétiens suis-je? Terre bonne ou terre inconstante, lâche ou préférant les avantages de la terre.
Que croissent les charlatans, les épines des plaisirs de ce monde, je ne veux pas les laisser, mais je veux aussi être chrétien. Je vais à la messe, mais je voudrais entendre une parole qui soit douce à mes oreilles et qui ne me remet pas en cause. Maintenant je ne peux plus aller à la messe parce que partout on nous importune. C’est certain! Celui qui voudrait que grandissent ensemble, dans son cœur, la Parole de Dieu et les vices, avec son égoïsme. Cela ne peut être! On ne peut servir deux maîtres. Et l’Église authentique doit prêcher le véritable et l’unique Seigneur, la véritable et l’unique Parole. La seule qui sauve, celle qui germe, celle que le Christ a plantée, non pas celle que le démon et les convenances des hommes voulurent planter. C’est pourquoi je termine en évoquant la créature qui se rendit plus féconde de la Parole de Dieu.
En ce jour de la Vierge du Carmel, comment ne pas penser à Elle, alors que tout notre peuple la regarde avec espoir, mais non pas en s’attendant à un Salut facile? Marie est la première qui nous dit comme aux serviteurs lors des noces de Cana : « Faites ce qu’Il vous dit. » Marie nous dit : « Je ne peux pas sauver personne si ce n’est en obéissant à la Parole de Dieu. Moi-même, lorsqu’une femme dans la foule félicita le Christ pour la mère qu’Il eut, le Christ dit que je n’étais pas seulement heureuse parce que j’étais sa mère, cela n’importe quelle femme aurait pu l’être, je suis grande parce que j’ai entendu la Parole de Dieu et que je l’ai mise en pratique. » C’est ce qui est admirable chez Marie. Sa sainteté, la fécondité de la Parole de Dieu, par exemple, lorsqu’elle retrouva l’enfant Jésus perdu dans le temple, l’Évangile nous rapporte cette phrase magnifique qui pourrait être la devise de tout chrétien : « Elle gardait et méditait toutes ces choses dans son cœur. » De même quand les bergers vinrent adorer l’enfant à Bethléem et qu’ils lui racontèrent ce qu’ils avaient entendu, Marie méditait la Parole de Dieu dans son cœur. C’est cela la sainteté du chrétien, que la Parole de Dieu tombe dans une bonne terre. Puisse Dieu que moi qui tente de la semer ce matin, je ne sois pas seulement semeur, mais que je sois aussi une terre féconde pour cette Parole. Aidons-nous mutuellement, faisons une communauté Église où la Parole du Seigneur produise non seulement trente et soixante fois plus, mais cent pour un. Levons-nous pour professer notre foi. 16/07/78, p.76-78, V.