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Sainte Trinité; 05 juin 1977; Lectures : Proverbes 8,22-31; Romains 5,1-5; Jean 16,12-15.
L’Église, Communion des hommes avec Dieu
Qui est Dieu?

Peut-être croyons-nous en un Dieu loin de nous, un Dieu qui ne comprend pas nos angoisses et nos tribulations? Mais grâce à Dieu, le Christ et toute la littérature du Nouveau et de l’Ancien Testament nous présente en ces jours un Dieu qui vit avec nous, un Dieu vivant, un Dieu que nous appellerions fonctionnel. Un Dieu, tel que cité dans l’Ancien Testament, Dieu d’Abraham, Dieu de Jacob, Dieu d’Isaac, ou comme écrit saint Paul, le Dieu de Notre Seigneur Jésus-Christ.
C’est un Dieu qui marche avec notre histoire. C’est un Dieu qui se manifeste dans le buisson ardent que Moïse a vu : « Je suis Celui qui est. » Ce texte est difficile et c’est peut-être celui qui fut le plus étudié par les exégètes bibliques. « Je suis Celui qui est. » Cela peut être entendu dans un sens métaphysique, l’essence même de Dieu, son être qui ne peut cesser d’être. Mais il apparaît bien plus sympathique de nous le représenter comme le Dieu de la Révélation, un Dieu qui ne peut être le produit de nos pensées, le Dieu qui n’est pas comme le couronnement de nos efforts pour le découvrir, mais un Dieu qui vient à notre rencontre et se révèle. Ce Dieu me dit en Moïse : « Je suis Celui qui est. » Celui qui est avec toi, Celui qui est avec ton peuple. Celui qui est, en cette heure où l’on entend les plaintes d’un peuple tourmenté, esclave des contremaîtres de Pharaon. Celui qui entend ces gémissements et qui veut se prévaloir de Moïse pour les libérer. Un Dieu qui se préoccupe de l’esclavage des hommes pour les libérer. Un Dieu qui vit avec les peuples sous-développés pour qu’ils se développent libres selon la véritable image qu’Il voulut faire de chaque visage humain. Ce Dieu se préoccupe de nous. C’est ainsi qu’Il se présente et c’est là l’objet de notre réflexion de ce matin : depuis l’Église, nous sentir, nous précisément comme Église, en communion avec Dieu.

L’Église est une communion des hommes avec Dieu. C’est le premier niveau de cette communion, de là elle descend naturellement à un second niveau : L’Église est la communion de ces fils de Dieu marqués par le baptême, unis au Christ, le Fils de Dieu. Et en ce troisième niveau : l’Église en communion avec le monde entier, avec la création. C’est cela, la grandeur de notre peuple chrétien. […] Qu’il y ait ou pas persécution, nous construisons l’Église avec la conviction qu’elle est la communion de tous les hommes pour nous approcher de Dieu.
 
1) Dieu présent dans l’Église

Selon le Concile Vatican II : « L’Église est dans le monde du sacrement. » C'est-à-dire le signe et l’instrument pour unir intimement les hommes avec Dieu et unir tous les hommes entre eux. C’est à cette fin que l’Église existe, c’est là sa première raison d’être. Le Christ nous a révélé que Dieu est communion, que Dieu est trois Personnes avec cette capacité que devrait avoir toute personne créée à son image, une ouverture pour recevoir et pour se donner à l’autre. Le Père est comme « Je » initial. Le Fils est comme « Toi » avec qui s’établit un courant d’amour si intense que cette relation produit « Nous », la communauté dans un amour indestructible, l’Esprit d’amour : l’Esprit saint. Cette unité qui se prononce dans la Sainte Trinité nous rend capables de nous donner et de nous recevoir mutuellement en construisant sur la Terre cette communauté qu’est l’Église.

Mais en premier lieu, il s’agit d’un Dieu qui se donne à cette communauté qui l’a rencontré en Jésus-Christ. Le Christ est l’homme en qui Dieu s’est fait visible. Le Christ est comme le buisson ardent illuminé de Dieu que Moïse a vu. « Nous avons vu sa gloire de Premier-né du Père, » disaient les apôtres, « et nous vous révélons cette vie qu’Il nous apporta, pour que vous aussi entriez en communion avec nous, avec le Père, le Fils et l’Esprit saint. »
De Dieu dérive la vie de l’Église. De la vérité divine dérive sa prédication sur la Terre. De sa vie éternelle dérive le pardon qu’Il donne aux pécheurs repentis, la sainteté des âmes qui croissent jusqu’au sommet de la contemplation. De Dieu dérive toute la force, toute la raison d’être de l’Église. C’est là la relation la plus grande et la plus intime, une relation avec Dieu. C’est de là que dérivent toute sa mission et toute sa raison d’être. […]

Comprenons qu’il s’agit là de notre première obligation : notre relation avec Dieu. Il y a des moments où l’Esprit nous demande un effort plus grand pour rendre plus visible la Présence de Dieu en ce monde. Il se fera visible dans la mesure où : évêques, prêtres, religieux, laïcs, couples, étudiants, professionnels, tous se disent catholiques. Tentons d’intensifier cette communion avec Dieu pour la conversion, pour la sainteté. Le péché sous toutes ses formes, est comme le brouillard qui s’interpose. Éloignons de nous toutes espèces de péchés et alors le Peuple de Dieu, l’Église de Dieu, les catholiques unis en communion avec Dieu, rendront présente en ce monde la sainte figure de Dieu. Dieu est communion et l’Église participe de cette communion avec Lui. 05/06/77, p.79-81, I-II.
 
2) L’Église, communion des baptisés

Celui qui veut appartenir à ce Peuple de Dieu organisé par le Christ qui se nomme l’Église catholique doit accepter certaines conditions et s’il ne les accepte pas et les rejette volontairement, c’est un schismatique, un destructeur de l’Église, qui s’excommunie moralement par sa propre volonté.

Observez bien cette question : Celui qui n’est pas dans cette Église ne se sauvera pas? Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que : celui qui connaît les conditions pour appartenir à ce Peuple de Dieu et, volontairement, les rejette il est alors hors du Salut, mais si quelqu’un qui n’est pas catholique, par conviction de conscience, croit qu’il est dans la vérité, qu’il soit protestant, juif, musulman ou païen, et qu’à partir de ces convictions il s’efforce d’accomplir les lois de Dieu comme il les conçoit, celui-là est dans la vérité. Il appartient au cœur du Christ, au cœur de l’Église même s’il ne fait pas partie de son corps. Ainsi, comme par ailleurs, il existe de nombreux baptisés qui sont dans le corps de l’Église, mais qui par leurs attitudes, par leur rejet de ces conditions, n’appartiennent pas au cœur de l’Église. Ils se nomment catholiques, mais ils ne le sont pas, ils sont en dehors du Salut. Ceux qui sont au-dehors de l’Église, mais qui de bonne foi vivent leur religion, leur congrégation, ceux-là sont sur le chemin du Salut, ils sont dans le cœur de l’Église. Ils ne sont pas hors du Christ parce que ce dernier déborde l’Église. Il est une présence de Salut également chez le protestant, chez le musulman, chez le juif, chez celui qui possède une bonne volonté. C’est le Christ qui nous sauve. 05/06/77, p.83, I-II.
 
3) Communion avec le monde

L’Église ne s’identifie pas avec le monde. Le Christ l’a dit : vous n’êtes pas de ce monde, mais vous êtes dans le monde, parce que l’Église se compose d’hommes de ce monde, comme nous le sommes tous. Et l’Église veut apprendre le langage, la culture des peuples du monde pour pouvoir traduire dans leur langage, dans leur manière d’être, son message divin qui ne s’identifie avec aucune culture ni avec aucun parti politique, ni avec aucun système social. Son message est une lumière qui doit éclairer tous les systèmes sociaux, tous les systèmes politiques et la vie des hommes. Elle est une lumière en ce monde qui apporte à la condition humaine sa véritable dimension. L’Église, enseignée par le Créateur, dit que l’homme a été fait à l’image et à la ressemblance de Dieu et enseigne par le Christ que tout ce qu’on fait à un être humain, c’est à Lui qu’on le fait. C’est elle qui est la mieux formée en humanité, pour s’approcher du monde et sentir comme siennes les aspirations, les nobles désirs des hommes, et qui, à partir du cœur également, rejette la violence et tout le mal de ce monde. C’est elle qui console et donne l’espérance à la mère qui souffre, à l’épouse qui devient veuve, à tous ceux qui souffrent dans les circonstances actuelles.

L’Église demeure en dialogue continu avec le monde. L’Église souffre avec les peuples qui souffrent. Elle ressent comme les siens les tortures et les mauvais traitements que subissent les peuples et les gens. L’Église aspire au véritable progrès des peuples, elle vit la réalité humaine. Sans compétence en politique ou en sociologie, parce que là n’est pas sa compétence, L’Église, à partir de sa science humaine, de sa révélation de Dieu, veut rendre présent la Lumière divine en ce monde. Elle est également en dialogue intime avec le monde. Rien d’humain ne lui est étranger. […]

La Sainte Trinité n’est pas autre chose que le Dieu en communauté de personnes, expression d’amour et de vérité, de lumière et de bonheur, qui a voulu s’associer dans une famille à tous les hommes. Elle réalise cela dans ce circuit de lumière qu’est l’Église en faisant appel à tous les catholiques pour qu’ils intensifient la sainteté et l’unité de leur relation avec Dieu et, qu’à partir de là, ils sachent illuminer le monde avec la lumière de Dieu. J’aimerais ici faire un appel spécial aux laïcs. C’est avec une joie intense que je manifeste ma gratitude à Dieu d’éveiller chez les laïcs une conscience de vivre leur rôle d’Église en ce monde. Vous êtes dans le monde, pères et mères de famille, enseignants, professionnels, ouvriers, journaliers, employés, vendeuses du marché, laïcs en général. Comme se transformerait le monde si vous apportiez tous cette Présence de Dieu que vous portez dans votre cœur! Ce serait comme un flambeau qui illuminerait votre atmosphère de travail. […]

Notre service personnel et professionnel que le Seigneur a le droit de nous demander parce qu’Il nous a faits, nous a rachetés, nous espère dans son Ciel. Dieu veut que nous n’y parvenions pas seuls, mais que chacun amène avec lui une constellation d’âmes gagnées pour avoir été Lumière de Dieu au milieu des hommes et des femmes au cours de sa vie. 05/06/77, p.84-85, I-II.


12 juin 1977; Lectures : Genèse 14,18-20; 1 Corinthiens 11,23-26; Luc 9,11b-17.
Réparation au Christ, Corpus Christi
C’est l’heure de la réparation et pour cela je voudrais attirer votre attention sur l’aspect réparateur de cette cérémonie expiatoire que l’Eucharistie même contient. C’est ce qui est le plus merveilleux, pour demander pardon au Christ outragé, nous n’avons pas d’autres paroles que l’Eucharistie. Nous sommes capables de l’outrager, mais aucun être humain ne peut dire les mots adéquats pour l’expiation si le Christ Lui-même ne les met pas sur nos lèvres, dans notre cœur et dans nos mains. Comme le Seigneur est bon! Offensé, Il nous indique la manière de nous faire pardonner. Offensé – et incapable de réparation –, Il nous offre son propre corps et son propre sang parce que c’est l’unique chose qui puisse donner satisfaction à l’outrage brutal que les humains ont pu Lui faire, mais qu’aucun ne peut réparer.

C’est pourquoi Il pensa avec l’amour qu’Il nous porte, un amour fou, sachant comme nous allions Le traiter et L’abandonner, Il prépara l’hommage qui puisse réparer l’offense subie. C’est pour cela que saint Paul dit, s’inspirant de la tradition, et figurez-vous que ce dernier écrivit vingt ans après que le Christ eut institué l’Eucharistie, pour ceux qui doutaient de la Présence réelle du Christ ou de la valeur de la messe, observez bien ce détail historique, seulement vingt ans après le Christ dit (cf I Cor 11,23-26) : « J’ai reçu cette tradition et je la transmets à la postérité. »

Et vingt siècles plus tard, nous sommes certains, grâce à ces témoignages de la foi, que le Christ est présent dans l’hostie et que ce que nous allons dire dans un instant avec tous ces prêtres réunis, comme responsables de cette charge du Christ : « Buvez et mangez, ceci est mon Corps qui a été livré pour vous; ceci est le calice de mon Sang, le Sang de l’Alliance Nouvelle et éternelle qui a été versé pour vous, pour la rémission des péchés », n’est pas une invention humaine. C’est une invention qui trouve son origine dans le Christ, en cette sainte nuit de la dernière Cène. Anticipant son sacrifice sur le Calvaire, le Vendredi saint, Il nous a laissé ce souvenir vivant : « Faites ceci en mémoire de moi. » C’est pourquoi saint Paul vient de nous dire que, chaque fois que nous célébrons la messe, nous annonçons la mort du Seigneur et nous proclamons sa Résurrection.
 
Un peuple qui s’alimente de cette mystique, un peuple chrétien, le catholique qui vit cette foi ne peut pas désespérer tout autant qu’il souffre les outrages à sa dignité, à sa foi, à sa croyance. Cette croix du Vendredi saint est également une promesse de Résurrection.
L’Eucharistie nous garantit la présence du Christ qui continue de sauver l’humanité, mais l’aspect du sacrifice expiatoire du Christ se trouve dans ces mots : le Corps qui a été livré pour nous, le Sang qui a été versé pour le pardon des péchés. Dans le symbole de l’hostie piétinée à Aguilares, nous voyions le visage du Christ sur la croix. Ce merveilleux poème du Christ brisé nous décrit l’heure épouvantable où, sur le visage du Christ crucifié, passaient les péchés de tous les hommes, les blasphèmes, les adultères, les vols, ceux qui piétinent la dignité humaine, tous les pécheurs. En cette heure de la patrie, combien sont nombreux ceux qui haïssent, qui calomnient et qui pèchent souvent. Nous sommes tous pécheurs. Reconnaissons dans ce visage le visage de chacun d’entre nous, le visage de ceux qui nous persécutent et nous calomnient, comme une projection cinématographique sur le visage du Christ qui meurt, qui agonise et qui nous dit : « Ici vous attend mon corps et mon sang qui ont été livrés pour le pardon de tous ces péchés. » Et nous recueillons dans cette hostie consacrée toute la douleur de ce Christ, tout l’amour pour les pécheurs, tous ces sentiments qui sont si distincts de ceux qui L’offensent. « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font? »

Et Celui-ci voit dans l’angoisse agonisante de son Fils, la dépravation de tous les pécheurs qui piétinent ses hosties, de ceux qui communient d’une manière sacrilège, de tous ceux qui offensent le Seigneur. Cet après-midi, nous nous sentons tous pécheurs, pour dire au Seigneur, en invoquant sa force réparatrice de l’Eucharistie : Seigneur, maintenant nous allons t’adorer, en une procession à la fin de la messe. Et cette messe, hommage de ton Église, regarde la Seigneur comme pécheresse et nécessiteuse de ton pardon.
Les pages noires qu’ils ont publiées sur notre compte, comme pour se glorifier de nos fautes, ne représentent même pas l’ombre des nombreuses fautes que nous avons comme Église. Nous l’avons reconnu, dans les actes du Concile lui-même, plusieurs pages reconnaissent, avec humilité, et proclament les péchés de l’Église. Ces persécuteurs dépravés ne nous apprennent rien de nouveau, ils nous font simplement nous rappeler, que nous avons besoin de nous frapper la poitrine, comme nous l’avons fait au début de la messe : « Par ma faute, parce que j’ai péché, en pensée, en paroles et en actes. »

Et ceux qui s’érigent en jugent pour indiquer les péchés de l’Église, sont semblables à ce pharisien hypocrite qui disait : « Je ne suis pas comme les autres hommes. » Qui est sans péché pour jeter la première pierre? Nous avons tous besoin, en cette heure de sacrifice expiatoire, de demander pardon au Seigneur. Et la sainte volonté du Christ qui vit dans l’Église n’est pas de rancœur, de vengeance, de désirer du mal à autrui, sinon celle du Christ sur la croix : « Père, pardonne-leur. » La réparation c’est l’amour, l’expiation c’est de regarder le pécheur pour qu’il se convertisse et de se regarder soi-même pour se convertir. Frères et sœurs, en cette heure de conversion, combien plus humbles sommes-nous et lorsque nous appuyons notre incapacité d’être pardonnés dans le Christ qui est mort pour nous et qui est demeuré présent avec son pardon dans l’Eucharistie, nous sommes en train de construire l’Église.

Je remercie les communautés paroissiales qui ont porté attention à cet appel. Que Dieu vous le rende. C’est une belle communauté que celle qui remplit cette Cathédrale. Elle est le symbole de tout l’archidiocèse enflammé par l’amour, pour aimer davantage lorsqu’on la persécute, pour être au milieu du monde la réponse comme la voix de Jésus : « Père, pardonne-leur, pardonne-leur. » C’est ainsi que le Seigneur va nous bénir. Continuons de construire notre Église, poursuivons notre Eucharistie en ce sens de réparation, unis au Christ, parce qu’Il sera pour les pécheurs, que nous sommes tous, le pardon et pour les âmes généreuses qui savent pardonner, une source de plus grandes bénédictions.

Le cœur de Jésus demandait ce geste de réparation. Et si nous demandons maintenant : quel est le besoin le plus grand de notre mère l’Église? Je vous dirais ceci : Ce dont elle a le plus besoin c’est la réparation. Réparer parce qu’on a tant craché sur elle. Nous devons laver son visage, la rendre plus belle, et nous devons tous collaborer pour qu’elle soit la plus belle épouse de Notre Seigneur Jésus-Christ, l’embellir, c’est cela, la tâche.

De sorte que cette cérémonie ne soit pas un acte sporadique. Je vous dirai mes frères et sœurs : initions une campagne de réparation, c’est-à-dire, donnons à notre souffrance, à notre pauvreté, à notre douleur, à notre travail en faveur de la dignité humaine, à l’accomplissement de notre devoir, à notre lutte pour construire une Église plus belle, à notre aspiration légitime pour une patrie plus digne, un sens de réparation… tout pour Toi, Très Sacré Cœur de Jésus. 12/06/77, p.87-88, I-II.


Douzième dimanche du temps ordinaire; 19 juin 1977; Lectures : Zacharie 12,10-11; Galates 3,23-29; Luc 9,18-24.
Le Mystère du Christ
C’est comme si chaque année l’Église montait un cours de spiritualité intense. Nous développons, tout au long de l’année, le Mystère du Christ, en qui nous devons croître. Ce cycle de 1 977 devrait signifier pour nous, comme lorsqu’à l’école, un étudiant entreprend un cours supérieur, le commencement d’une nouvelle année. Il s’agit toujours du Mystère du Christ, mais comme dans une spirale ascendante, chaque année liturgique devrait signifier pour nous une amélioration dans notre volonté de suivre et de connaître notre divin maître et rédempteur : Jésus-Christ.

C’est pourquoi il est intéressant de porter attention au message de chaque dimanche. Ceux qui disent qu’ils ne viennent plus à la messe parce qu’ils sont fatigués d’entendre toujours la même chose n’ont pas saisi la profondeur de l’année liturgique. Chaque dimanche est différent et ainsi comme l’élève souhaite profiter au maximum de son cours, il ne manque aucune classe parce que dans chacune d’elle il apprend quelque chose de nouveau, de même le bon chrétien croît également chaque dimanche dans la contemplation, dans la réflexion du Mystère sauveur.
 
Plan de l’homélie :
1) Le Christ Notre Seigneur
2) L’Œuvre libératrice du Christ
3) Appel du Christ à la conversion. 19/06/77, p.90-91, I-II.
 
1) Le Christ Notre Seigneur

Ce qui ressort de prime abord, dirions-nous, du message de l’Évangile d’aujourd’hui, c’est ce dialogue du Christ avec ses disciples (Lc 9, 18) : « Qui suis-je au dire des foules? » Et cette question se fait actuelle pour ceux qui sont ici en cathédrale et pour ceux qui nous écoutent à la radio. Si le Christ nous demandait, s’Il me fixait et me disait : « Qui est-ce que les gens disent que je suis aujourd’hui? Et toi, que dis-tu de moi? Tu te nommes chrétien, que penses-tu du Christ, de Celui dont tu tires ton nom de chrétien? » Et combien trembleraient en répondant comme les apôtres (Lc 9,19)? Ils répondirent : « Jean le Baptiste; pour d’autres Élie; pour d’autres, un des anciens prophètes est ressuscité. Mais pour vous, leur dit-il, qui suis-je? » Et Pierre répondit, inspiré par le Père éternel, parce que personne ne connaît le Fils sinon le Père, et celui à qui Dieu veut se révéler. C’est une grâce de connaître le Christ. Par une simple grâce, Pierre le définit en cette brève parole : « Tu es le Messie de Dieu. »

Tu es l’attendu, le promis dans les promesses faites à Abraham et par les prophètes. Tu es le centre de la Bible. Tu es le cœur des promesses de Dieu. Sur Toi reposent les angoisses de tous les hommes et sans même le comprendre tous les peuples t’espèrent. Tu es le Messie. Tu es le nom que Dieu a donné à tout homme pour être sauvé et hors de Toi il n’existe pas de Salut.

C’est cela, l’essence du christianisme. C’est de cela que vit l’Église. C’est pour cela qu’on persécute l’Église. Parce que lorsque le Christ confesse qu’Il est le Fils de Dieu, Il fut considéré comme blasphémateur et ils le condamnèrent à mort. Et l’Église continue de confesser que le Christ est le Seigneur, qu’il n’y a pas d’autre Dieu.

Et lorsque les hommes sont agenouillés devant d’autres dieux, cela dérange que l’Église prêche ce Dieu unique. C’est pourquoi l’Église s’insurge devant les idoles du pouvoir, devant les idolâtres de l’argent, devant ceux qui se fabriquent une idole, ceux qui font de la chair une idole, devant ceux qui pensent que Dieu est de trop, que le Christ ne nous manque pas, devant ceux qui se satisfont des choses de la Terre en s’en faisant des idoles. Et l’Église a le droit et le devoir de renverser toutes les idoles et de proclamer que seul le Christ est Seigneur.

Combien de sang cela a-t-il coûté à l’Église? Combien de persécution et d’humiliation a coûté cette fidélité à son unique Seigneur! Imaginez ce que signifie proclamer comme Seigneur le Christ au milieu de l’Empire Romain, lorsque César se proclamait Dieu. C’est de ces mêmes difficultés dont souffrent l’Église devant les idoles et les césars qui s’érigent en divinité, parce que nous n’avons qu’un seul Dieu : le Christ Notre Seigneur. C’est là le premier message. Je vous supplie de prendre cela à cœur afin d’apporter ce message au monde, après la messe, avec la conviction sincère que le Christ est l’unique Seigneur et qu’Il est le seul que nous devons adorer en Lui donnant tout notre cœur. 19/06/77, p.91-92, I-II.
 
2) L’Œuvre libératrice du Christ

Le second message d’aujourd’hui est que ce Christ se présente avec sa grande œuvre libératrice. Je voudrais expliquer le sens de cette parole : Libération. Plusieurs ont peur de cette Parole. Plusieurs également, abusent de cette Parole. Sans peur, ni abus, la vérité est que la libération est une parole biblique qui exprime toute l’œuvre salvatrice du Seigneur à partir du péché. La première libération que le Christ annonça et que dans la seconde lecture d’aujourd’hui, saint Paul (Ga 3,23-29) nous décrit merveilleusement. C’est que le Christ est venu pour renverser le péché. Par le baptême qui lave le péché des hommes et par la pénitence qui les convertit de nouveau s’ils se sont éloignés de Lui, quelqu’un peut s’incorporer au Christ et devenir un homme nouveau.

Un homme nouveau, C’est cela, l’œuvre libératrice. Faire des hommes nouveaux, des hommes qui libèrent du péché, des hommes qui rejettent leur égoïsme, leurs idolâtries, leurs vanités, leur orgueil et qui se font d’humbles disciples du Christ le Seigneur. Tous sont fils de Dieu par la foi en Jésus-Christ.

C’est cela, l’œuvre du Christ, appeler tous les êtres humains sans discrimination. Et saint Paul a dit que cette discrimination ne compte plus dans le christianisme (Ga 3, 28) : « Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. »

Il n’existe pas de classes sociales pour le christianisme. Il n’y a pas de discrimination de race. C’est pour cela aussi qu’il choque, parce qu’il se doit d’annoncer cette œuvre libératrice, de proclamer à tous les êtres humains leur égalité en Jésus-Christ. Rénovation intérieure du cœur, c’est ce qui nous rend tous égaux. Renouvelons-nous. Tant qu’il n’y aura pas d’hommes nouveaux, il y a de l’orgueil, il existe de la discrimination.

Riches et pauvres, lorsqu’ils se convertissent en vérité et qu’ils se nettoient intérieurement par leur baptême en Jésus-Christ et qu’ils croient vraiment au Seigneur, il n’y a plus alors de riches ou de pauvres parce qu’il n’existe plus alors qu’un sentiment de fraternité en Jésus-Christ. Il n’y a plus de supérieur et d’inférieur parce que l’un et l’autre savent qu’ils ne sont rien dans l’ordre de la grâce sans le Christ, le Rédempteur. Il n’existe qu’un seul grand, le Christ qui nous rachète. Il n’y a qu’un Libérateur.

C’est pourquoi nous devons faire cette distinction très prudente entre les fausses et les vraies libérations. Comme on a persécuté l’Église en confondant son message avec celui de la subversion, avec quelque chose qui nuit en ce pays. L’Église prêche cette Libération en Jésus-Christ. L’Église promeut la dignité du paysan et celle de l’ouvrier. Elle fait la promotion de l’homme humilié dans la situation que le pays vit actuellement. Parce qu’il y existe, mes frères, des conditions de vie vraiment inhumaines. Et l’Église enseigne la libération de ces gens, précisément à partir de cette situation d’exil qu’est le péché, elle dénonce l’injustice, l’abus, l’outrage et elle dit à tous que nous sommes les fils et les filles de Dieu, parce que nous avons été baptisés par le Christ.

Une libération qui met dans le cœur de l’homme l’espérance : l’espérance d’un paradis qui ne sera pas sur cette Terre. C’est pour cela que l’Église ne peut pas être communiste. L’Église ne peut rechercher des libérations à caractères temporelles. Elle ne veut pas libérer le pauvre en faisant qu’il ait, mais faisant en sorte qu’il soit, qu’il soit plus, qu’il grandisse. L’Église s’intéresse peu pour avoir plus ou moins. Ce qui l’intéresse c’est que celui qui possède ou ne possède pas fasse sa promotion pour qu’il soit véritablement un enfant de Dieu. Qu’il vaille, non pour ce qu’il a, mais pour ce qu’il est. C’est cela, la dignité que l’Église prêche.

Une espérance dans le cœur de l’être humain qui lui dit : Lorsque se terminera ta vie, tu auras une participation dans le Règne des cieux. Ici, n’espérez pas un paradis parfait, mais il existera dans la mesure où tu travailleras pour un monde plus juste, où tu t’efforceras d’être plus fraternel avec tes frères, ainsi sera également ta récompense dans l’éternité, mais sur cette Terre il n’existe pas de paradis. C’est ici qu’est la différence entre le communisme, qui ne croit pas en ce Ciel ni en ce Dieu, et l’Église, qui fait la promotion, avec espérance, de ce Ciel et de ce Dieu. 19/06/77, p.92-93, I-II.
 
3) Appel du Christ à la conversion

Et finalement, très chers frères, le Christ Notre Seigneur, en ce dimanche, se présente en nous faisant cet appel à la conversion. Comme est dure cette parole du Christ lorsqu’Il accepte la définition que la Révélation de Dieu a inspirée à Pierre : « Tu es le Messie de Dieu. » Le Christ l’accepte, mais Il la complète avec une définition de sa passion et de sa mort. Parce que tout de suite après cette affirmation de Pierre le Christ ajoute (Lc 9, 22-24) : « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter. » Et en se dirigeant à tous, Il leur dit : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour, et qu’il me suit. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi, celui-là la sauvera. »

Quelle parole mystérieuse, quelle parole dure. Nous voulons tous sauver notre vie, mais il existe un salut immédiat et un Salut définitif, « médiat », après toute cette vie. Celui qui veut sauver sa vie présente, celui qui ne veut pas se désinstaller de ses commodités, celui qui veut être bien sans s’importer des autres, celui-là perdra sa vie. Celui qui veut la sauver, qu’il la perde pour le Christ. Que peut bien vouloir dire perdre sa vie pour le Christ? C’est ce qui est difficile en ce moment.

Une lettre qui m’est parvenue résumait la situation que nous vivons au Salvador comme ceci : « Se sont éloignés de l’Église ceux qui devaient s’en éloigner, mais y sont demeurés ceux qui devaient y demeurer. » C’est ainsi que m’apparaît la situation qui est décrite dans l’Évangile d’aujourd’hui où le Christ nous dit (cf. Lc 8,23) : « Que celui qui veut se sauver en vérité, qu’il me suive, qu’il prenne sa croix, qu’il ne s’attache pas aux avantages de la Terre, qu’il se détache, qu’il vive pauvrement dans son cœur, qu’il travaille avec moi à la libération du peuple, mais celui qui désire être bien… »; et quelle chose plus triste lorsqu’il y a des gens qui s’approchent de moi pour me dire : « Monseigneur, je suis avec vous, mais comprenez ma situation. » C’est un employeur, quelqu’un qui s’est acquis des biens de valeurs et qui naturellement a de la difficulté à se livrer corps et âme au Christ, même au prix de perdre sa vie. Bienheureux celui qui en cette heure, heure de discernement, heure de savoir qui est qui, heure de comparaître devant le Christ, qui dit : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi », bienheureux celui qui répond au Seigneur : « Même si je perds la vie, je vais avec toi Seigneur. » C’est cela, la conversion. […]

Ne nous distinguons pas entre riches ou pauvres, mais plutôt entre convertis au Christ, même s’il faut pour cela perdre la vie et perdre des commodités, mais en ayant la satisfaction de suivre dans l’amour le Rédempteur, qui étant riche se fit pauvre pour nous enrichir de la véritable richesse du Ciel. Qu’on ne vous trompe pas avec les illusions des avantages de la Terre. N’allons pas perdre le Ciel pour les choses de la Terre. Attachons-nous à la véritable Libération, celle qui se sent déjà dans l’âme de celui qui ne dépend pas des éloges, de l’argent, des avantages politiques ou sociales, mais qui a le cœur libre pour suivre le Christ et lui dire : Seigneur, je te dévoue mon existence même si je dois pour cela la perdre parmi les hommes. C’est cela, la conversion que nous demande le Christ.

Terminons maintenant par cette belle prophétie de la première lecture (Za 12,10-11), où le prophète Zacharie nous présente un personnage mystérieux, prophétique. Saint Jean, lorsqu’il nous raconte la crucifixion du Christ, le côté transpercé par la lance du soldat, nous rappelle cette prophétie. (Za 12,10) : « Ils regarderont vers moi. Celui qu’ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique; ils le pleureront comme on pleure un premier-né. »

Que veut dire le prophète? Il fait cette description après une catastrophe qu’a vécue le peuple d’Israël, Jérusalem apparaît désolée, mais avec l’espoir que Dieu se souviendra d’elle et la relèvera. Un personnage mystérieux, c’est le Christ qui se pressent déjà comme le prix de la Rédemption. Les peuples ont été humiliés, les hommes ont été tourmentés, mais il existe quelqu’un que les hommes eux-mêmes ont transpercé, c’est le Christ en croix. Mais ils Le regardèrent, et de ce côté ouvert par l’ingratitude des hommes, jaillira l’espérance. Lui seul, et les peuples le regarderont. C’est ce regard que je voudrais que tous les Salvadoriens aient en regardant Celui que nous avons tous transpercé, parce que nous sommes tous pécheurs.

En cette heure où l’Église défend la dignité de l’homme et les droits de Dieu, elle doit dire que nous offensons tous le Seigneur et que nous devons tous regarder vers Celui que nos péchés ont transpercé, le Christ Notre Seigneur. Pour qu’Il ait miséricorde de nous afin que cessent ces inquiétudes, ces angoisses, ces outrages à la dignité humaine. Il existe aussi des espoirs humains qui sont sans doute inspirés de Dieu, Créateur des hommes. […] La libération du Christ nous oriente vers l’éternité. […] L’Église travaille pour l’éternité. L’Église apporte une libération qui est du péché, pour promouvoir l’homme nouveau qui en Jésus-Christ vivra pour toujours. 19/06/77, p.93-95, I-II.


Douzième dimanche du temps ordinaire; 19 juin 1977; Lectures : Zacharie 12,10-11; Galates 3,26-29; Luc 9,18-24.
Un Flambeau qu’on élève, messe de restauration pour Aguilares
C’est à moi que revient la pénible tâche d’aller recueillir les cadavres, les outragés et tout ce que produit la persécution de l’Église. Aujourd’hui, je viens recueillir cette église et ce couvent profanés, un tabernacle détruit et surtout un peuple humilié, sacrifié indignement.
 
Plan de l’homélie :
1) Parole de solidarité
2) Paroles d’encouragement
3) Paroles d’orientation
4) Parole de conversion
 
1) Parole de solidarité

Dieu nous commande de dire qu’Il rejette toujours la violence. Dieu ne peut pas être avec celui qui tue, avec celui qui persécute, avec celui qui frappe. Il y a cette parole sévère du Seigneur qui dit : « Celui qui vécut par le glaive, périra par le glaive. » Il s’agit là d’une terrible promesse si cela se produit avant une conversion sincère du pécheur. Votre douleur est celle de l’Église. […]

Vous êtes l’image du Divin Transpercé, dont nous parle la première lecture (Za 12,10-11) dans un langage prophétique, mystérieux, mais qui représente le Christ cloué sur la croix et transpercé par une lance. C’est l’image de tous les villages qui comme Aguilares, seront transpercés, seront outragés, mais qui souffrent avec foi en sachant donner à cela un sens rédempteur. Aguilares chante la strophe précieuse de la Libération parce qu’en regardant celui qu’ils ont transpercé ils se repentiront et ils verront l’héroïsme et l’allégresse de celui dont le Seigneur a béni la douleur […]

Nous souffrons avec ceux qui sont perdus, avec ceux dont on ne sait où ils sont parce qu’ils ont dû fuir sans savoir ce qui adviendra de leur famille. Nous sommes témoins de cette douleur, de cette séparation. Nous la vivons de très près comme pasteur, nous sentons cette douloureuse inquiétude de ceux qui cherchent à travers l’Église un contact avec ceux que la cruauté a dispersés. Mais sachez, très chers frères, qu’aux yeux de Dieu ils ne sont pas perdus. Ils apparaissent plus près du cœur du Seigneur. Combien davantage souffrent leurs familles qui ne peuvent les trouver? Pour Dieu il n’y a pas de disparus, il n’existe rien d’autre que le mystère de la douleur qui, si elle est acceptée dans un sens de sanctification et de Rédemption, sera comme celle du Christ Notre Seigneur, une douleur rédemptrice.

Nous sommes avec ceux qui souffrent les tortures. Nous savons que plusieurs dans leurs foyers ont souffert ces douleurs, ces humiliations. Le Seigneur leur donne leur valeur, sachez pardonner. Sachez, frères, que la violence est reprochée par Dieu Notre Seigneur, qu’Il ne peut la bénir, d’où elle provienne, surtout lorsqu’elle provient de ces forces armées qui au lieu de défendre le peuple, l’outrage. Sachez que la douleur et toutes les souffrances que vous avez endurées, sont bien comprises et que l’Église l’interprète, dans cette première lecture comme une douleur rédemptrice, comme une douleur d’où proviendra pour Aguilares, de nouvelles sources de bénédiction. 19/06/77, p.97-99, I-II.
 
2) Paroles d’encouragement

Jésus-Christ dans son Évangile d’aujourd’hui (Lc 9,18-24), nous a dit : que celui qui veut venir à sa suite doit se renier lui-même, prendre sa croix et Le suivre. Et celui qui désire sauver sa vie, celui qui veut mettre sa vie à l’abri, souvent au moyen d’intrigues, hypocritement, en livrant son frère pour rester bien – il y a eu de nombreuses trahisons – celui-là se perdra. Celui qui veut sauver son âme doit perdre sa vie, il doit la livrer sincèrement au Seigneur. Et ici littéralement, il y a eu des prêtres et des laïcs qui ont offert leur âme au Seigneur sans s’importer du martyr et des souffrances. Ceux-là donnent le témoignage que nous avons recueilli à Aguilares pour l’offrir à toutes les paroisses […]
Cet exemple d’Aguilares est merveilleux. Il s’agit d’une avant-garde de l’Église, d’un compromis de ces hommes et de ces femmes qui acceptent d’assumer le plus dangereux de sa doctrine, mais cela est nécessaire.

Nous avons beaucoup mutilé l’Évangile. Nous avons tenté de vivre un Évangile très commode, sans y livrer notre vie. Uniquement un Évangile de piété qui nous satisfaisait nous-mêmes, mais c’est ici à Aguilares qu’a été initié un mouvement audacieux d’un Évangile plus engagé. […]

Se renier soi-même, renier ses commodités, renier ses opinions personnelles et suivre uniquement la pensée du Christ qui peut nous conduire à la mort, mais qui certainement nous conduira également à la résurrection. Tous ces héros : prêtres et catéchistes d’Aguilares, morts au nom du Seigneur, participent déjà sans doute à la gloire immarcescible de la Résurrection. 19/06/77, p.99, I-II.
 
3) Paroles d’orientation

Ne confondez pas la Libération du Christ avec les fausses libérations, uniquement temporelles. Vous, comme chrétiens formés dans l’Évangile, avez le droit de vous organiser, de prendre des décisions concrètes, inspirées de l’Évangile. Mais faites bien attention de trahir ces convictions évangéliques, chrétiennes, surnaturelles, en fréquentant d’autres libérations qui peuvent être simplement économiques, temporelles ou politiques. Le chrétien, même en collaborant aux libérations qui possèdent d’autres idéologies, se doit de conserver le sens de sa libération originelle, à partir du Christ, inséparable du Christ.

Le baptême m’a incorporé au Christ et en Jésus-Christ je suis une seule chose avec Lui et je ne peux trahir ce qui dérive de cette condition d’homme nouveau. Cette condition d’homme nouveau purifie le cœur de tout péché. Cet homme nouveau ne peut pas parler avec le ressentiment au cœur. Cet homme nouveau ne peut jamais proposer la violence, la haine, le ressentiment. Comme le cœur du Christ, il aime, même lorsqu’il défend ses droits, il le fait par amour. Qu’est-ce que la prétendue force des autres libérations qui ne mènent en fait à aucune libération?

Le Concile a dit qu’il s’agit d’une sorte d’athéisme moderne, attendre des efforts humains, un règne futur, dans lequel les humains eux-mêmes seront plus heureux. Frères : Si on ne tient pas compte de Jésus-Christ et de son Église, ce règne futur n’adviendra jamais. Il n’y aura rien d’autre que des larmes. Il n’y aura rien d’autre que des outrages. On n’entendra plus que la voix des mitraillettes et la réponse violente de ceux qui se font massacrer. Cela ne nous conduit pas à la construction. Mais mourir avec la foi en Jésus-Christ, et avoir travaillé à la lumière du Christ, C’est cela, la libération authentique.

Tous ceux qui, déjà illuminés par la lumière de l’Évangile et du magistère de l’Église, ont pris conscience de la manière indigne dont est souvent traité l’être humain, image de Dieu sur Terre, ceux qui ont découvert ces droits qu’ils se doivent de défendre à la lumière du Christ, doivent continuer cette lutte. Soyez fidèles à cette illumination de la foi, demeurez toujours fidèles au magistère de l’Église et vous ne vous tromperez pas. Cela vous conduira à la véritable Libération.

C’est pourquoi j’admire et je veux remercier, d’une manière spéciale, la compagnie de Jésus qui illumina ces chemins d’Aguilares. Plusieurs peut-être ne le comprirent pas dès le départ, ceux qui ont persécuté d’un même coup la subversion et l’Évangile n’ont rien compris. L’Évangile des Jésuites est l’Évangile de Jésus-Christ, celui de l’Église, et il n’y a pas de raison de le confondre avec d’autres choses. Je voudrais remercier les pères jésuites d’avoir éclairé autant de paysans, d’avoir organisé autant de communautés, avec l’esprit chrétien, avec ce cœur généreux dont nous gardons un souvenir affectueux : le père Grande et ses collaborateurs. Ils surent propager dans de nombreux cœurs la lumière de l’Évangile qui ne s’éteint pas.

C’est pourquoi je prononce cette parole d’encouragement, parce que la lumière du Seigneur continuera toujours d’illuminer ces chemins. De nouveaux pasteurs viendront, mais ce sera toujours le même Évangile. Nous demandons que les pasteurs qui vont venir continuer ce travail aient cette même illumination et cette valeur pour savoir orienter les hommes par le véritable chemin de la libération chrétienne, comme le veut l’Église actuelle, spécialement en ce continent latino-américain avec ses documents lumineux de Medellín, qui sont la doctrine authentique de l’Église et que nous ne devons pas craindre, sinon les comprendre, les vivre et les traduire dans la pratique, parce qu’ils nous donnent les lumières qui apporteront le Salut aux peuples d’Amérique latine.

Aguilares, en ce sens, est une lampe placée en hauteur. Nous voulons vous féliciter sincèrement, malgré vos souffrances, vous avez su porter bien haut ce flambeau de lumière et puisse Dieu ne le laisser pas confondre avec ces autres feux factices. Soyez plutôt la lumière authentique du Christ qui brille au milieu de la confusion et des ténèbres. 19/06/77, p.100-101, I-II.
 
4) Parole de conversion

Et finalement mes frères, une parole de conversion. Lorsque Jésus-Christ nous invite à perdre la vie pour la gagner, en nous livrant à Lui, Il nous appelle à la conversion. Lorsque la première lecture (Za 12,10-11) nous parle des regards posés sur Celui qu’ils ont transpercé, repentis de leurs péchés et espérant de là la miséricorde, cela nous dit quelle doit être notre attitude. Je voudrais vous inviter, très chers frères, à pardonner. Je comprends qu’il est difficile de pardonner, après autant d’outrages, et cependant c’est la parole de l’Évangile (cf. Mt 5,43-46) : « Aimez vos ennemis, faites le bien à ceux qui vous haïssent et persécutent, soyez parfaits comme votre Père Céleste qui fait tomber sa pluie et éclaire de son soleil les champs des bons et des mauvais. »

Ne gardez pas de ressentiments dans votre cœur. Que cette eucharistie soit un appel à la réconciliation avec Dieu et avec vos frères, qu’elle laisse dans tous les cœurs la satisfaction d’être chrétiens et qu’il ne demeure aucune trace de haine et de rancœur dans nos âmes. Demeurons fermes dans la défense de nos droits, mais avec un grand amour dans le cœur, parce qu’en nous défendant ainsi, avec amour, nous recherchons également la conversion des pécheurs.

C’est cela, la vengeance du chrétien. Nous demandons la conversion de ceux qui nous frappèrent. Nous demandons la conversion de ceux qui ont eu l’audace sacrilège de profaner le Corps du Christ. Nous demandons au Seigneur le pardon et de nouveau les repentirs de réparation de ceux qui ont converti cette ville en une prison et en un lieu de torture. Nous demandons que le Seigneur touche leur cœur. Avant que ne s’accomplisse cette sentence terrible : « Celui qui tue par l’épée sera tué par l’épée, » qu’ils se repentent en vérité et qu’ils aient le courage de regarder Celui qu’ils ont transpercé. Et qu’il jaillisse de là un torrent de miséricorde et de bonté, pour que nous nous sentions frères.

Bienheureux sera le jour où disparaîtra du Salvador cette terrible tragédie qui fait que tous ont peur de tous, et où cesseront d’exister ces lieux de tortures, que le Seigneur fasse disparaître par une pluie de miséricorde et de bonté, par un torrent de grâce pour convertir tant de cœurs. Un paradis, une si belle patrie dont nous a fait cadeau le Créateur que le Divin Sauveur lui a donné son Nom. Qu’il se convertisse vraiment en un pays où nous nous sentirions tous frères et sœurs. Comme dit saint Paul aujourd’hui (cf. Gal 3,26-29) : « sans différence parce que nous sommes dorénavant une seule chose en Jésus-Christ Notre Seigneur. »

Nous allons porter cette parole faite chair, faite hostie qui se livre pour nous : l’Eucharistie. Nous allons la célébrer, nous, les prêtres, qui possédons ce pouvoir mystérieux que Dieu nous a donné. Nous allons convertir le pain et le vin en corps et en sang du Seigneur. Nous allons replacer l’Eucharistie dans le Tabernacle d’où l’ont retiré les mains sacrilèges et nous allons le faire passer sur tous les cœurs d’Aguilares et de tous ceux qui y sont venus par solidarité. Dans l’amour de cette hostie consacrée, nous voulons aimer. Nous sentons notre cœur si petit, mais le Christ nous passe le sien pour qu’ainsi nous soyons un seul cœur sur l’autel, unissons, tous, notre cœur pour rendre gloire à Dieu, reconnaissant parce que nous vivons le pardon envers nos ennemis et nous supplions pour le pardon de nos péchés et les péchés de notre peuple. 19/06/77, p.101-102, I-II.

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