Ces paroles, c’est Simon, fils de Jonas, qui les a prononcées dans la région de Césarée de Philippe. Oui, il les a exprimées dans sa propre langue, avec une conviction profondément enracinée dans les sentiments et dans la vie, mais ce n’est pas en lui qu’elles trouvaient leur source, leur origine : « ... Car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang mais de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 16, 17.) Ces paroles étaient celles de la foi.
Elles marquent le commencement de la mission de Pierre dans l’histoire du salut, dans l’histoire du Peuple de Dieu. Depuis lors, à partir d’une telle profession de foi, l’histoire sainte du salut et du Peuple de Dieu devait acquérir une nouvelle dimension, s’exprimer dans la dimension historique de l’Église. Cette dimension ecclésiale de l’histoire du Peuple de Dieu tire en effet son origine de ces paroles de foi et est liée à l’homme qui les a prononcées : « Tu es Pierre — le roc, la pierre —, et sur toi, comme sur une pierre, je construirai mon Église. » (Mt 16, 18.)
2. Aujourd’hui et en ce lieu, il faut que de nouveau soient prononcées et écoutées les mêmes paroles : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Oui, frères et fils, ces paroles avant tout.
Leur contenu découvre à nos yeux le mystère du Dieu vivant, mystère que le Fils nous a rendu proche. Personne, en effet n’a rendu le Dieu vivant proche des hommes, personne ne l’a révélé comme lui-même l’a fait. Dans notre connaissance de Dieu, dans notre chemin vers Dieu, nous sommes totalement tributaires de la force de ces paroles : « Qui me voit voit également le Père. » (Jn 14, 9.) Celui qui est infini, impossible à scruter, impossible à exprimer, s’est fait proche de vous en Jésus-Christ le Fils unique né de la Vierge Marie dans l’étable de Bethléem.
Vous tous qui avez déjà la chance inestimable de croire, vous tous qui encore cherchez Dieu, et vous aussi qui êtes tourmentés par le doute, veuillez accueillir encore une fois, aujourd’hui et en ce lieu sacré, les paroles prononcées par Simon Pierre. Ces paroles contiennent la foi de l’Église. Elles contiennent la vérité nouvelle bien plus, la vérité ultime et définitive sur l’homme : le fils du Dieu vivant. « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »
3. Aujourd’hui, le nouvel évêque de Rome inaugure solennellement son ministère et la mission de Pierre. Dans cette ville, en effet, Pierre a accompli et mené à son terme la mission que lui avait confiée le Seigneur.
Le Seigneur s’adressa à lui en disant : « ... Quand tu étais plus jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais ; mais quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te mettra ta ceinture et te mènera où tu ne voudrais pas. » (Jn 21, 18.)
Et Pierre est venu à Rome !
Qu’est-ce qui l’a guidé et conduit vers cette ville, le cœur de l’Empire, sinon l’obéissance à l’inspiration reçue du Seigneur ? Peut-être ce pêcheur de Galilée n’a-t-il pas voulu venir jusque-là ? Peut-être aurait-il préféré rester sur les rives du lac de Génésareth, avec sa barque et ses filets ? Mais, conduit par le Seigneur et obéissant à son inspiration, il est venu jusqu’ici.
Selon une vieille tradition (qui a trouvé une belle expression littéraire dans un roman d’Henryk Sienkiewicz), pendant la persécution de Néron, Pierre aurait voulu quitter Rome. Mais le Seigneur est intervenu ; il est venu à sa rencontre. Pierre s’adressa à lui et lui demanda : « Quo vadis, Domine ? » (« Où vas-tu, Seigneur ? ») Et le Seigneur lui répondit aussitôt : « Je vais à Rome pour être crucifié une seconde fois. » Pierre retourna à Rome et il y est resté jusqu’à sa crucifixion.
Oui, frères et fils, Rome est le Siège de Pierre. Et sur ce Siège de nouveaux évêques lui ont toujours succédé. Aujourd’hui un nouvel évêque accède à la Chaire romaine de Pierre, un évêque rempli de crainte, conscient de son indignité. Et comment ne pas craindre en face de la grandeur d’un tel appel et en face de la mission universelle de ce Siège romain ? Mais sur le Siège de Pierre monte aujourd’hui un évêque qui n’est pas romain. Un évêque qui est fils de la Pologne. Mais dès cet instant, il devient lui aussi romain. Oui, romain ! Il l’est aussi parce qu’il est fils d’une nation dont l’histoire, depuis ses plus lointaines origines, dont les traditions millénaires sont marquées par un lien vivant avec le Siège de Pierre, fort, ininterrompu, profondément ancré dans les sentiments et dans la vie, une nation qui est demeurée toujours fidèle à ce Siège de Rome. Oh ! dessein inscrutable de la divine Providence !
4. Dans les siècles passés, lorsque le Successeur de Pierre prenait possession de son siège, on posait sur sa tête la triple couronne, la tiare. Le dernier Pape couronné fut Paul VI en 1963. Mais, une fois achevé le rite solennel de son couronnement, il n’a plus jamais usé de la tiare et a laissé à ses successeurs la liberté de prendre leur décision à ce sujet.
Le Pape Jean-Paul Ier, dont le souvenir est si vivant en nos cœurs, n’a pas voulu de la triple couronne, et aujourd’hui son successeur n’en veut pas davantage. En effet, ce n’est pas le moment de revenir à un rite qui (injustement) a été considéré comme symbole du pouvoir temporel des Papes.
L’époque actuelle nous invite, nous pousse, nous oblige à regarder le Seigneur et à nous plonger dans l’humble méditation du mystère du pouvoir suprême du Christ.
Celui qui est né de la Vierge Marie, le Fils du charpentier — comme on avait coutume de l’appeler —, le Fils du Dieu vivant, comme l’a confessé l’apôtre Pierre, est venu pour faire de nous tous « un royaume de prêtres » (Ap 1, 6).
Le Concile Vatican II nous a rappelé le mystère de ce pouvoir et le fait que la mission du Christ prêtre, prophète et roi, continue dans l’Église. Tout le Peuple de Dieu participe à cette triple mission. Et si, autrefois, on déposait sur la tête du Pape la triple couronne, c’était pour exprimer, à travers ce symbole, le dessein du Seigneur sur son Église, à savoir que toute la hiérarchie de l’Église du Christ, et tout le pouvoir sacré exercé par elle, ne sont qu’un service, le service qui tend à un unique but : la participation de tout le Peuple de Dieu à cette triple mission du Christ et sa constante fidélité à demeurer sous le pouvoir du Seigneur, lequel tire ses origines non des puissances de ce monde mais du mystère de la Croix et de la Résurrection.
Le pouvoir absolu et très doux du Seigneur répond à ce qu’il y a de plus profond en l’homme, aux aspirations les plus nobles de son intelligence, de sa volonté, de son cœur. Ce pouvoir ne s’exprime pas en langage de force, mais dans la charité et la vérité.
Le nouveau successeur de Pierre sur le siège de Rome élève aujourd’hui une prière fervente, humble et confiante : Ô Christ, fais que je puisse devenir et demeurer un serviteur de ton unique pouvoir ! Un serviteur de ton pouvoir tout imprégné de douceur ! Un serviteur de ton pouvoir qui ne connaît pas de déclin ! Fais que je puisse être un serviteur ! Ou mieux le serviteur de tes serviteurs !
5. Frères et sœurs, n’ayez pas peur d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir !
Aidez le Pape et tous ceux qui veulent servir le Christ et, avec la puissance du Christ servir l’homme et l’humanité entière ! N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait « ce qu’il y a dans l’homme » ! Et lui seul le sait !
Aujourd’hui, si souvent l’homme ignore ce qu’il porte au-dedans de lui, dans les profondeurs de son esprit et de son cœur. Si souvent il est incertain du sens de sa vie sur cette terre. Il est envahi par le doute qui se transforme en désespoir. Permettez donc — je vous prie, je vous implore avec humilité et confiance, — permettez au Christ de parler à l’homme. Lui seul a les paroles de vie, oui, de vie éternelle !
Aujourd‘hui, justement, l’Église entière célèbre sa Journée missionnaire mondiale c’est-à-dire qu’elle prie, qu’elle médite, qu’elle agit pour que les paroles de vie du Christ parviennent à tous les hommes, et qu’ils les écoutent comme un message d’espérance, de salut, de libération totale.
6. Je remercie tous ceux qui sont ici présents et ont voulu participer à cette solennelle inauguration du ministère du nouveau successeur de l’apôtre Pierre.
Je remercie cordialement les chefs d’État les représentants des autorités, les délégations des gouvernements pour leur présence qui m’honore tant.
Merci à vous, chers cardinaux de la sainte Église romaine !
Merci à vous, mes frères bien aimés dans l’Épiscopat !
Merci à vous, chers prêtres !
Merci, sœurs et frères, religieuses et religieux des Ordres et des Congrégations !
Merci à vous, Romains ! Merci à vous, pèlerins venus du monde entier ! Merci enfin à tous ceux qui se sont unis à cette cérémonie grâce à la radio et à la télévision !
En polonais :
7. Je me tourne maintenant vers vous, mes chers compatriotes, pèlerins de la Pologne, vers vous, les évêques, mes frères, avec à votre tête votre vénéré Primat, vers vous prêtres sœurs et frères des Congrégations religieuses polonaises, vers vous, représentants de la « Pologne » dans le monde entier.
Que puis-je vous dire à vous qui êtes venus de ma cité de Cracovie, du siège de saint Stanislas dont je suis l’indigne successeur depuis quatorze ans ? Que dire ? Tout ce que je pourrais dire serait bien pâle au regard de ce que ressent en ce moment mon cœur et de ce que vous éprouvez aussi dans vos cœurs.
Laissons donc tomber les paroles. Que reste seulement le grand silence devant Dieu, le silence qui se traduit en prière.
Je vous en prie, soyez avec moi ! À Jasna Gora et partout. Ne cessez pas d’être avec le Pape qui prie aujourd’hui avec les paroles du poète: « Mère de Dieu qui défends la claire Czestochowa et qui brilles sur la « Porta Accuta » ! Je vous adresse les mêmes paroles en ce moment si particulier.
8. Ces paroles ont été un appel et une invitation à prier pour le nouveau Pape appel exprimé en langue polonaise. J’adresse le même appel à tous les fils et toutes les filles de l‘Église catholique. Souvenez-vous de moi aujourd’hui et toujours dans votre prière.
En français :
Aux catholiques des pays de langue française, j’exprime toute mon affection et tout mon dévouement ! Et je me permets de compter sur votre soutien filial et sans réserve ! Puissiez-vous progresser dans la foi ! À ceux qui ne partagent pas cette foi, j’adresse aussi mon salut respectueux et cordial. J’espère que leurs sentiments de bienveillance faciliteront la mission spirituelle qui m’incombe et qui n’est pas sans retentissements sur le bonheur et la paix du monde !
En anglais :
Vous tous, qui parlez anglais, je vous salue de tout cœur au nom du Christ. Je compte sur l’aide de vos prières et de votre bonne volonté pour l’exercice de ma mission au service de l’Église et de l’humanité. Que Dieu vous donne sa grâce et sa paix, en surmontant les barrières des divisions et en rassemblant toutes choses en lui.
En allemand :
Je salue de tout cœur ceux ici présents, ainsi que tous les habitants des pays de langue allemande. À plusieurs reprises — et encore tout récemment lors de ma visite en République fédérale allemande — j’ai eu l’occasion de connaître et d’apprécier personnellement la belle activité de l’Église et de vos fidèles. Que votre généreux engagement au service du Christ soit de plus en plus fructueux pour les grandes tâches et les grands besoins de l’Église dans le monde entier ! C’est la demande que je vous adresse et je confie mon nouveau service apostolique à vos prières particulières.
En espagnol :
Ma pensée se tourne maintenant vers le monde de langue espagnole, qui constitue une portion si considérable de l’Église du Christ. Chers frères et fils, le nouveau Pape vous salue affectueusement en cet instant solennel. Unis par les liens d’une commune foi catholique, mais fidèles à votre tradition chrétienne, devenue vie en un climat toujours plus juste et solidaire, conservez votre attachement bien connu au Vicaire du Christ et cultivez intensément votre dévotion à notre Mère, la très sainte Vierge Marie.
En portugais :
Frères et fils de langue portugaise, je vous salue affectueusement dans le Seigneur en tant que « serviteur des serviteurs de Dieu ». En vous donnant ma bénédiction je fais confiance à la charité de vos prières et à votre fidélité pour vivre toujours le message de cette journée et de cette célébration : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. »
En russe :
Que le Seigneur soit avec nous tous par sa grâce et la philanthropie de sa miséricorde.
En tchèque :
De tout cœur je salue les Tchèques et les Slovaques qui sont si proches de moi.
En ukrainien :
D’un cœur large je salue et bénis tous les Ukrainiens, de la diaspora et du monde entier.
En lituanien :
Mon salut cordial à mes frères lituaniens. Soyez heureux et fidèles au Christ.
Conclusion (en italien) :
J’ouvre mon cœur à tous les frères des Églises et des communautés chrétiennes, en vous saluant d’une façon particulière vous qui êtes ici présents et en attendant de vous rencontrer personnellement tout prochainement. Mais, dès maintenant, je vous exprime ma vive satisfaction pour avoir voulu assister à cette cérémonie solennelle.
Et je m’adresse encore à tous les hommes, à chaque homme (et avec quelle vénération l’apôtre du Christ ne devait-il pas prononcer cette parole : homme !). Priez pour moi ! Aidez-moi, afin que je puisse vous servir !
Amen.
La joie que j’éprouve tient en particulier à ce que nous sommes réunis en la fête du Christ, roi de l’univers. Parmi tous les jours de l’année liturgique, peut-être est-ce le mieux indiqué pour assumer le devoir de notre collaboration, en raison également de certaines traditions.
Reprenons cette collaboration, chers frères et sœurs, dans la célébration du très saint sacrifice, pour revenir ainsi au Cénacle, qui est devenu, tant le Jeudi saint que le jour de la Pentecôte, le lieu particulier de « l’envoi des apôtres ».
2. La Parole de Dieu, que nous avons écoutée avec la plus grande attention, nous introduit aujourd’hui dans la profondeur du mystère du Christ-Roi. Toutes les lectures nous en parlent. Je voudrais, en particulier, attirer votre attention sur la lettre de saint Paul aux Corinthiens. Il fait une comparaison entre les deux dimensions de la vie humaine : celle que nous trouvons en Adam et celle que nous trouvons dans le Christ.
Celle que nous trouvons en Adam, c’est la désobéissance : « Non serviam », je ne servirai pas.
C’est précisément ce « non serviam », dans lequel l’homme semblait voir l’affirmation de sa liberté, le défi d’une grandeur à l’égal de celle de Dieu, qui est devenu la source du péché et de la mort. Et, nous en sommes encore témoin, ce vieux « non serviam » apporte à l’homme une dépendance et un esclavage multiple. Il y a la le sujet d’une profonde analyse qu’il est difficile de faire ici dans toute son ampleur. Nous devons nous contenter de l’évoquer simplement.
Le Christ, nouvel Adam, entre dans l’histoire de l’homme précisément « pour servir ». « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie. » (Mt 20, 28.) C’est là, en un sens, la définition fondamentale de son Royaume. Dans ce service, en suivant le modèle du Christ l’homme retrouve sa pleine dignité, sa merveilleuse vocation, sa royauté. Il vaut la peine de rappeler ici ce passage de la Constitution dogmatique Lumen gentium sur l’Église, dans le ch. IV consacré aux laïcs dans l’Église et à leur apostolat : « Voulant poursuivre également, par le moyen des laïcs, son témoignage et son service, le Christ Jésus, prêtre suprême et éternel, leur apporte la vie par son Esprit et les pousse inlassablement à réaliser tout bien et toute perfection. À ceux qu’il s’unit intimement dans sa vie et dans sa mission, il accorde, en outre, une part dans sa charge sacerdotale pour l’exercice du culte spirituel en vue de la glorification de Dieu et du salut des hommes… C’est ainsi que les laïcs consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu dans la sainteté de leur vie un culte d’adoration. » (Lumen gentium, 34.)
Servir Dieu c’est régner. Ce service, qui exprime l’attitude du Christ et de ses disciples, rompt l’héritage du péché et instaure « le règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix » (préface de la fête du Christ Roi).
3. La liturgie d’aujourd’hui nous montre deux étapes de ce service qui signifie régner. La première étape, c’est la vie de l’Église sur la terre, la seconde c’est le jugement. Le vrai sens de la première étape se comprend par celui de la seconde. Avant qu’il se présente devant chacun de nous et devant tous comme le juge qui séparera « les brebis des boucs », le Fils de l’homme est toujours avec nous comme le pasteur qui prend soin de ses brebis. Cette même sollicitude, il veut la partager avec nous, avec chacun de nous. Il veut que son service devienne notre service, au sens le plus large du terme. « Notre service », ce n’est pas seulement celui des évêques, des prêtres, des religieux mais, dans le sens le plus large, c’est aussi celui des laïcs, de tous. Aussi ce service-sollicitude requiert-il la participation de tous. « J’ai eu faim…, j’ai eu soif…, j’étais étranger…, nu…. malade…, en prison…, persécuté », opprimé, tourmenté, inconscient, dans le doute, abandonné, menacé (peut-être dès le sein maternel). Immenses sont les besoins et les devoirs que nous devons détecter et mettre devant nos yeux si nous voulons être « solidaires avec le Christ ». Parce que, en fin de compte, c’est bien de cela qu’il s’agit : « Chaque fois que vous avez fait cela à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 40.) Le Christ est avec l’homme, avec celui qui attend sollicitude, service, amour; et avec celui qui apporte sollicitude, service, amour.
Il existe donc un grand espace pour notre solidarité avec le Christ, un grand espace pour l’apostolat de tous, l’apostolat des laïcs en particulier. Malheureusement, encore une fois, il n’est pas possible, dans cette brève homélie, d’analyser cette question en détail. Cependant, les textes de la liturgie d’aujourd’hui nous incitent à relire, à méditer et à mettre en pratique tout ce qui, dans de si vastes dimensions, a fait l’objet de l’enseignement du Concile sur l’apostolat des laïcs. Dans le passé, la notion d’apostolat semblait pour ainsi dire réservée aux successeurs des apôtres qui expriment et garantissent l’apostolicité de l’Église. Le IIe Concile du Vatican a montré quels vastes champs d’apostolat sont toujours accessibles aux laïcs. Il a en même temps appelé de nouveau à cet apostolat. Il suffit de rappeler une seule phrase du décret Apostolicam actuositatem qui, en un certain sens, contient et résume tout le reste : « La vocation chrétienne… est, de sa nature, également vocation à l’apostolat. » (n° 2.)
4. Chers frères et sœurs, je veux vous dire combien je suis heureux de cette rencontre avec vous qui, ici à Rome, avez fait de la vérité sur la vocation chrétienne, entendue comme appel à l’apostolat des laïcs, le programme de votre vie. J’en suis heureux et j’espère que vous me tiendrez au courant de vos problèmes et que vous m’introduirez dans les différents domaines de votre activité. Je me réjouis de pouvoir m’engager sur cette voie sur laquelle vous marchez déjà, de pouvoir vous y accompagner et vous guider en tant que votre évêque.
C’est précisément pour cela que je désirais tant que nous puissions nous rencontrer en la fête du Christ, roi de l’univers. Je désire que lui-même nous reçoive. Peut-être faut-il qu’il nous entende lui adresser cette question que de toutes parts on lui a posée tant de fois : « Que faut-il que je fasse ? » (Lc 18,18.)
Que faut-il que nous fassions, nous ?
Je rappellerai encore ce que sa Mère a dit aux serviteurs de Cana en Galilée : « Faites ce qu’il vous dira. » (Jn 2, 5.) Tournons notre regard vers cette Mère ; l’espérance revient en nous et nous répondons : nous sommes prêts.
Je veux avant tout vous saluer tous, vous qui êtes venus ici, Romains ou non, pour célébrer religieusement la fin de l’année 1978. Je salue cordialement le Cardinal-vicaire, mes frères évêques, les représentants des autorités civiles, les prêtres, les religieuses, les religieux, particulièrement ceux de la Compagnie de Jésus, avec leur Père général.
1. Ce dimanche dans l’octave de Noël unit dans la célébration liturgique la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph. La naissance d’un enfant marque toujours le début d’une famille. La naissance de Jésus à Bethléem a marqué le début de cette famille unique et exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité. Dans cette famille est venu au monde, a grandi et a été formé le Fils de Dieu, conçu et né de la Vierge-Mère, et qui en même temps a été dès le début confié aux soins authentiquement paternels de Joseph, le charpentier de Nazareth. Devant la loi juive, celui-ci était l’époux de Marie, et devant l’Esprit-Saint il fut son digne époux et — vraiment et paternellement — le protecteur du mystère maternel de son épouse.
La famille de Nazareth, que l’Église met devant les yeux de toutes les familles, surtout dans la liturgie d’aujourd’hui, constitue effectivement le point de référence culminant pour la sainteté de toute famille humaine. L’histoire de cette famille est rapportée d’une façon très concise dans l’Évangile. Nous en connaissons tout juste quelques événements. Mais ce que nous en savons nous suffit pour pouvoir en insérer les moments fondamentaux dans la vie de toute famille et pour faire apparaître la dimension à laquelle sont appelés tous ceux qui vivent la vie de famille : pères, mères, enfants. L’Évangile montre avec beaucoup de clarté l’aspect éducatif de la famille : « ll revint à Nazareth et il leur était soumis. » (Lc 2, 51.) Pour les jeunes générations, cette « soumission » est nécessaire, dans l’obéissance, la disposition à accepter les exemples mûris de la famille et de son comportement humain. C’est ainsi qu’était « soumis » Jésus lui-même. Et c’est cette « soumission », cette disposition de l’enfant à accepter les exemples du comportement humain qui doivent servir de mesure aux parents dans toute leur conduite. C’est le point particulièrement délicat de leur responsabilité de parents, de leur responsabilité devant l’homme, devant ce petit homme appelé à grandir qui leur est confié par Dieu. Ils doivent aussi avoir présent à l’esprit tout ce qui s’est passé dans la vie de la famille de Nazareth lorsque Jésus avait douze ans. C’est-à-dire qu’ils doivent éduquer leur enfant non seulement pour eux, mais pour lui, pour les tâches qu’il devra assumer par la suite. Lorsqu’il avait douze ans, Jésus a répondu à Marie et à Joseph : « Ne saviez-vous pas que je dois m’occuper des choses de mon Père ? » (Lc 2, 49.)
2. Les problèmes humains les plus profonds sont liés à la famille. Elle constitue pour l’homme la communauté première, fondamentale et irremplaçable. « Cette mission d’être la cellule première et vitale de la société, la famille l’a reçue de Dieu », dit le IIe Concile du Vatican (Décr. Apostolicam actuositatem, 11). De cela aussi l’Église veut donner un témoignage particulier pendant l’octave de Noël avec la fête de la Sainte Famille. Elle veut rappeler qu’à la famille sont liées des valeurs fondamentales qu’on ne peut violer sans dommages incalculables de nature morale. Les considérations matérielles et le point de vue « économique et social » l’emportent souvent sur les principes de la morale chrétienne et même humaine. Il ne suffit pas alors d’exprimer seulement des regrets. ll faut défendre ces valeurs fondamentales avec ténacité et fermeté, parce que leur violation apporte des maux incalculables à la société et, en dernière analyse, à l’homme. L’expérience des différentes nations dans l’histoire de l’humanité, comme notre expérience contemporaine, peuvent servir d’arguments pour réaffirmer cette douloureuse vérité que, dans la sphère fondamentale de la vie humaine où le rôle de la famille est décisif, il est facile de détruire les valeurs essentielles, mais il est très difficile de les reconstruire.
De quelles valeurs s’agit-il ? Pour donner une réponse satisfaisante à cette question il faudrait indiquer la hiérarchie et tout un ensemble de valeurs qui se définissent et se conditionnent réciproquement. Mais, voulant nous exprimer d’une façon concise, nous dirons qu’il s’agit ici de deux valeurs fondamentales qui entrent rigoureusement dans le contexte de ce que nous appelons « l’amour conjugal ». La première, c’est la valeur de la personne, qui s’exprime dans l’absolue fidélité réciproque, jusqu’à la mort : fidélité du mari à sa femme et fidélité de la femme à son mari. La conséquence de cette affirmation de la valeur de la personne, qui s’exprime dans la relation réciproque entre mari et femme, doit aussi être le respect de la valeur personnelle de la nouvelle vie, c’est-à-dire de l’enfant, depuis le premier instant de sa conception.
L’Église ne peut jamais se dispenser de l’obligation de sauvegarder ces deux valeurs fondamentales, liées à la vocation de la famille. Leur sauvegarde a été confiée à l’Église par le Christ d’une façon qui ne laisse subsister aucun doute. En même temps, l’évidence de ces valeurs — humainement parlant — fait que l’Église, en les défendant, se fait porte-parole de l’authentique dignité de l’homme, du bien de la personne, de la famille, des nations. Tout en gardant notre respect pour tous ceux qui pensent autrement, il est difficile de reconnaître, d’un point de vue objectif et impartial, que correspond à la vraie dignité humaine le comportement de quiconque trahit la fidélité conjugale ou permet que soit anéantie, détruite, la vie conçue dans le sein maternel. En conséquence, on ne peut considérer que les programmes qui suggèrent, facilitent, admettent un tel comportement, servent le bien objectif de l’homme, le bien moral, qu’ils contribuent à rendre la vie humaine vraiment plus humaine, vraiment plus digne de l’homme, qu’ils servent à construire une société meilleure.
3. Ce dimanche est aussi le dernier jour de l’année 1978. Nous sommes réunis ici, en cette liturgie, pour remercier Dieu de tout le bien qu’il nous a donné et de celui qu’il nous a permis de faire pendant cette année qui s’achève, et pour lui demander pardon de tout ce qui, étant contraire au bien, est aussi contraire à sa sainte volonté.
Permettez que dans cette action de grâce et cette demande de pardon je prenne encore pour critère la famille, mais cette fois-ci dans un sens plus large. Dieu étant Père, le critère de la famille a aussi cette dimension : il se réfère à toutes les communautés humaines, aux sociétés, aux nations, aux pays ; il se réfère à l’Église et à l’humanité.
Au terme de cette année, remercions Dieu de tout ce par quoi — dans les différents domaines de la vie terrestre — les hommes, qui ont un même père, deviennent encore plus « famille », c’est-à-dire plus frères et sœurs. En même temps, demandons pardon de tout ce qui est étranger à cette fraternité humaine, de ce qui détruit l’unité de la famille humaine, la menace, l’entrave.
C’est pourquoi, ayant toujours devant les yeux mon grand prédécesseur Paul VI et le très cher Pape Jean-Paul Ier, moi leur successeur en l’année de la mort de l’un et de l’autre, je dis aujourd’hui : « Notre Père qui es aux cieux, accepte-nous en ce dernier jour de l’année 1978 dans le Christ-Jésus, ton Fils éternel, et en lui, guide-nous en avant, vers l’avenir. Vers l’avenir que toi-même désires, Dieu de l’amour, Dieu de la vérité, Dieu de la vie. »
C’est avec cette prière sur les lèvres que moi, successeur des deux Papes morts cette année, je franchis avec vous la frontière qui, dans quelques heures, séparera l’année 1978 de l’année 1979.
Nous nous trouvons dans la Basilique Saint-Pierre à cette heure inhabituelle. Nous avons pour toile de fond l'architecture dans laquelle des générations entières au cours des siècles, ont exprimé leur foi dans le Dieu incarné, suivant le message porté ici, à Rome, par les Apôtres Pierre et Paul. Tout ce qui nous entoure nous fait entendre la voix des deux millénaires qui nous séparent de la naissance du Christ.
Le second millénaire avance rapidement vers son terme. Permettez que, tels que nous sommes, dans ces circonstances de temps et de lieu, j'aille avec vous vers cette grotte des environs de Bethléem, au sud de Jérusalem. Faisons en sorte d'être tous ensemble plutôt là-bas qu'ici: là où "dans le silence de la nuit", se sont fait entendre les vagissements du nouveau-né, expression perpétuelle des fils de la terre. Et, en même temps, s'est fait entendre le ciel "monde" de Dieu qui habite dans le tabernacle inaccessible de la Gloire. Entre la majesté du Dieu éternel et la terre-mère, qui s'annonce, avec le cri de l'Enfant nouveau-né, s'entrevoit la perspective d'une nouvelle Paix, de la Réconciliation, de l'Alliance: "Voici que le Sauveur du monde est né pour nous". "Les extrémités de la terre ont vu le salut de notre Dieu".
2. Et pourtant, en ce moment à cette heure insolite, les extrémités de la terre demeurent à distance. Elles sont en proie à un temps d'attente, loin de la paix. La fatigue remplit plutôt les cœurs des hommes qui se sont endormis, comme s'étaient endormis, non loin de là, les bergers dans les vallées de Bethléem. Ce qui se passe dans la crèche, dans la grotte rocheuse, a une dimension de profonde intimité: c'est quelque chose qui se produit "entre" la Mère et celui qui va naître. Personne d'étranger n'y a accès. Même Joseph le charpentier de Nazareth, n'est qu'un témoin silencieux. Elle seule est pleinement consciente de sa Maternité. Elle seule comprend ce que signifie au juste le cri de l'enfant. La naissance du Christ est avant tout son mystère, son grand Jour. C'est la fête de la Mère.
C'est une étrange fête: sans aucun signe de la liturgie de la Synagogue, sans lecture des prophètes et sans chant de psaumes. "Tu n'as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m'as préparé un corps" (Hb 10, 5) semble dire, par ses vagissements, celui qui, tout en étant le Fils Eternel, Verbe consubstantiel au Père, "Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière", s'est fait "chair" (cf. Jn 1, 14). Il se révèle dans ce corps comme l'un d'entre nous, petit enfant, dans toute sa fragilité et sa vulnérabilité. Soumis à la sollicitude des hommes, confié à leur amour, sans défense. Il vagit, et le monde ne l'entend pas, il ne peut pas l'entendre. Le cri de l'enfant nouveau-né ne peut se percevoir qu'à la distance de quelques pas.
3. Je vous en prie donc, frères et sœurs qui remplissez cette basilique: efforçons-nous d'êtres présents là-bas plutôt qu'ici. Voici quelques jours, j'exprimais mon grand désir de me trouver dans la grotte de la Nativité, pour célébrer précisément à cet endroit le début de mon Pontificat. Etant donné que les circonstances ne me le permettent pas, et que je suis ici avec vous tous, je cherche avec vous tous à être très présent en esprit là-bas, pour vivre cette Liturgie avec la profondeur, l'ardeur et l'authenticité d'un sentiment intérieur intense. La liturgie de la nuit de Noël est riche d'un réalisme particulier: réalisme de ce moment que nous renouvelons, et aussi réalisme des cœurs qui revivent ce moment. Tous en effet, nous tînmes profondément émus et bouleversés, bien que ce que nous célébrons soit advenu voici bientôt deux mille ans. Pour avoir un tableau complet de la réalité de cet événement, pour entrer davantage encore dans le réalisme de ce moment et des cœurs humains, rappelons-nous ce qui s'est passé et comment cela s'est passé: dans l'abandon, dans l'extrême pauvreté, dans cette grotte qui servait d'étable, en dehors de la ville parce que les habitants de cette ville n'avaient pas voulu accueillir la Mère et Joseph dans aucune de leurs maisons. Il n'y avait de place nulle part. Dès le point de départ, le monde s'est révélé inhospitalier envers Dieu qui devait naître comme Homme.
4. Réfléchissons maintenant brièvement sur la signification constante de ce refus par 1'homme de l'hospitalité à Dieu. Nous tous, ici présents, nous voulons que tout ce qui est en nous, hommes d'aujourd'hui, soit ouvert à Dieu qui naît comme homme. C'est bien avec ce désir que nous sommes venus ici !
Il nous faut donc penser, cette nuit, à tous les hommes qui tombent victimes de situations infra-humaines créées par les hommes, de la cruauté, du manque de respect, du mépris des droits objectifs de toute personne humaine. Pensons à ceux qui sont seuls, âgés, malades, à ceux qui n'ont pas de logement, qui souffrent de la faim, et dont la misère est une conséquence de l'exploitation et de l'injustice des systèmes économiques. Pensons enfin à ceux qui, en cette nuit, n'ont pas la liberté de participer à la liturgie de la Nativité du Seigneur, et qui n'ont pas de prêtre pour célébrer l'Eucharistie. Et que notre pensée arrive jusqu'à ceux dont les âmes, les consciences sont tourmentées autant que leur propre foi.
L'étable de Bethléem est le premier Heu de la solidarité avec l'homme: d'un homme avec l'autre et de tous les hommes avec tous les autres hommes, surtout avec ceux pour qui "il n'y a pas de place à l'hôtellerie" (cf. Lc 2, 7) et auxquels on n'accorde plus la reconnaissance de leurs propres droits.
5. L'Enfant nouveau-né pousse de petits cris. Qui comprend les cris du tout petit enfant ? A travers lui, c'est pourtant le Ciel qui parle, et c'est le Ciel qui révèle l'enseignement particulier de cette naissance. C'est le Ciel qui en donne l'explication par ces paroles: "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu'il aime" (Lc 2, 14).
Nous devons, nous autres qui sommes atteints par le fait de la naissance de Jésus, comprendre ce cri du Ciel.
Il faut que ce cri atteigne les confins de la terre, que tous les hommes l'entendent de manière nouvelle !
Un Fils nous a été donné.
Le Christ est né pour nous. Amen !
L’Eglise se réjouit de cette merveilleuse richesse des dons spirituels, si splendides et si variés, comme le sont toutes les œuvres de Dieu dans l’univers visible et invisible. Chacun d’eux reflète à la fois le mystère intérieur de l’homme, et il correspond aux besoins des temps dans l’histoire de l’Eglise et de l’humanité. Il faut le dire de sainte Thérèse de Lisieux qui, jusqu’à une époque récente, fut en effet notre sainte « contemporaine ». C’est ainsi que je la vois personnellement, dans le cadre de ma vie. Mais est-elle toujours la sainte « contemporaine »? N’a-t-elle pas cessé de l’être pour la génération qui arrive actuellement à maturité dans l’Eglise? Il faudrait le demander aux hommes de cette génération. Qu’il me soit toutefois permis de noter que les saints ne vieillissent pratiquement jamais, qu’ils ne tombent jamais dans la « prescription ». Ils restent continuellement les témoins de la jeunesse de l’Eglise. Ils ne deviennent jamais des personnages du passé, des hommes et des femmes d’« hier ». Au contraire: ils sont toujours les hommes et les femmes du « lendemain », les hommes de l’avenir évangélique de l’homme et de l’Eglise, les témoins « du monde futur ».
2. « En effet, tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier: Abba! Père! » [1].
Il serait peut-être difficile de trouver paroles plus synthétiques, et en même temps plus saisissantes, pour caractériser le charisme particulier de Thérèse Martin, c’est-à-dire ce qui constitue le don tout à fait spécial de son cœur, et qui est devenu, par son cœur, un don particulier pour l’Eglise. Le don merveilleux dans sa simplicité, universel et en même temps unique. De Thérèse de Lisieux, on peut dire avec conviction que l’Esprit de Dieu a permis à son cœur de révéler directement, aux hommes de notre temps, le mystère fondamental, la réalité de l’Evangile: le fait d’avoir reçu réellement « un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier: Abba! Père! ». La « petite voie » est la voie de la « sainte enfance ». Dans cette voie, il y a quelque chose d’unique, un génie de sainte Thérèse de Lisieux. Il y a en même temps la confirmation et le renouvellement de la vérité la plus fondamentale et la plus universelle. Quelle vérité du message évangélique est en effet plus fondamentale et plus universelle que celle-ci: Dieu est notre Père et nous sommes ses enfants?
Cette vérité la plus universelle qui soit, cette réalité, a été également « relue » de nouveau avec la foi, l’espérance et l’amour de Thérèse de Lisieux. Elle a été en certain sens redécouverte avec l’expérience intérieure de son cœur et la forme prise par toute sa vie, seulement vingt-quatre années de sa vie. Lorsqu’elle mourut ici, au Carmel, victime de la tuberculose dont elle portait depuis longtemps les bacilles, c’était presque un enfant. Elle a laissé le souvenir de l’enfant: de la sainte enfance. Et toute sa spiritualité a confirmé encore une fois la vérité de ces paroles de l’Apôtre: « Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs... ». Oui. Thérèse fut l’enfant. Elle fut l’enfant « confiant » jusqu’à l’héroïsme, et par conséquent « libre » jusqu’à l’héroïsme. Mais c’est justement parce que ce fut jusqu’à l’héroïsme, qu’elle seule connut la saveur intérieure et aussi le prix intérieur de cette confiance qui empêche de « retomber dans la crainte »; de cette confiance qui, jusque dans les obscurités et les souffrances les plus profondes de l’âme, permet de s’écrier: « Abba! Père! ».
Oui, elle a connu cette saveur et ce prix. Pour qui lit attentivement son Histoire d’une âme, il est évident que cette saveur de la confiance filiale provient, comme le parfum des roses, de la tige qui porte aussi des épines. Si en effet « nous sommes enfants, nous sommes donc héritiers; héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec Lui pour être aussi glorifiés avec Lui » [2]. C’est pour cela, précisément, que la confiance filiale de la petite Thérèse, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus mais aussi « de la Sainte-Face », est si « héroïque », parce qu'elle provient de la fervente communion aux souffrances du Christ.
Et quand je vois devant moi tous ces malades et infirmes, je pense qu’ils sont associés eux aussi, comme Thérèse de Lisieux, à la passion du Christ, et que, grâce à leur foi en l’amour de Dieu, grâce a leur propre amour, leur offrande spirituelle obtient mystérieusement pour l’Eglise, pour tous les autres membres du Corps mystique du Christ, un surcroît de vigueur. Qu’ils n’oublient jamais cette belle phrase de sainte Thérèse: « Dans le cœur de l’Eglise ma Mère je serai l’amour ». Je prie Dieu de donner à chacun de ces amis souffrants, que j’aime avec une affection toute spéciale, le réconfort et l’espérance.
3. Avoir confiance en Dieu comme Thérèse de Lisieux veut dire suivre la « petite voie » où nous guide l’Esprit de Dieu: il guide toujours vers la grandeur à laquelle participent les fils et les filles de l’adoption divine. Déjà comme enfant, comme enfant de douze ans, le Fils de Dieu a déclaré que sa vocation était de s’occuper des choses de son Père [3]. Etre enfant, devenir comme un enfant, veut dire entrer au centre même de la plus grande mission à laquelle l’homme ait été appelé par le Christ, une mission qui traverse le cœur même de l'homme. Elle le savait parfaitement, Thérèse.
Cette mission tire son origine de l’amour éternel du Père. Le Fils de Dieu comme homme, d’une manière visible et « historique », et l’Esprit Saint, de façon invisible et « charismatique », l’accomplissent dans l’histoire de l’humanité.
Lorsque, au moment de quitter le monde, le Christ dit aux Apôtres: « Allez dans le monde entier, et enseignez l’Evangile à toute créature » [4], il les insère, par la force de son mystère pascal, dans le grand courant de la Mission éternelle. A partir du moment où il les a laissés pour aller vers le Père, il commence en même temps à venir « de nouveau dans la puissance de l’Esprit Saint » que le Père envoie en son nom. Plus profondément que toutes les vérités sur l’Eglise, cette vérité a été mise en relief dans la conscience de notre génération par le Concile Vatican II. Grâce à cela, nous avons tous beaucoup mieux compris que l’Eglise est constamment « en état de mission », ce que veut dire le fait que toute l’Eglise est missionnaire. Et nous avons également mieux compris ce mystère particulier du cœur de la petite Thérèse de Lisieux, laquelle, à travers sa « petite voie », a été appelée à participer aussi pleinement et aussi fructueusement à la mission la plus élevée. C’est justement cette « petitesse » qu’elle aimait tant, la petitesse de l’enfant, qui lui a ouvert largement toute la grandeur de la Mission divine du salut, qui est la mission incessante de l’Eglise.
Ici, dans son Carmel, dans la clôture du couvent de Lisieux, Thérèse s’est sentie spécialement unie à toutes le missions et aux missionnaires de l’Eglise dans le monde entier. Elle s’est sentie elle-même « missionnaire », présente par la force et la grâce particulières de l’Esprit d’amour à tous le postes missionnaires, proche de tous les missionnaires, hommes et femmes, dans le monde. Elle a été proclamée par l’Eglise la patronne des missions, comme saint François Xavier, qui voyagea inlassablement en Extrême-Orient: oui, elle, la petite Thérèse de Lisieux, enfermée dans la clôture carmélitaine, apparemment détachée du monde.
Je suis heureux de pouvoir venir ici peu de temps après ma visite dans le continent africain, et, face à cette admirable « missionnaire », de rendre au Père de la vérité et de l’amour éternels tout ce qui, dans la puissance du Fils et de l’Esprit Saint, est déjà le fruit du travail missionnaire de l’Eglise parmi les hommes et les peuples du continent noir. Je voudrais en même temps, si je puis m’exprimer ainsi, me faire prêter par Thérèse de Lisieux, le regard perspicace de sa foi, sa simplicité et sa confiance, en un mot la « petitesse » juvénile de son cœur, pour proclamer devant toute l’Eglise combien la moisson est abondante, et pour demander comme elle, pour demander au Maître de la moisson d’envoyer, avec une générosité plus grande encore, des ouvriers dans sa moisson [5]. Qu’Il les envoie malgré tous les obstacles et toutes le difficultés qu’Il rencontre dans le cœur de l’homme, dans l’histoire de l’homme.
En Afrique, j’ai bien souvent pensé: quelle foi, quelle énergie spirituelle avaient donc ces missionnaires du siècle dernier ou de la première moitié de ce siècle, et tous ces Instituts missionnaires qui se sont fondés, pour partir sans hésiter dans ces pays alors inconnus, dans le seul but de faire connaître l’Evangile, de faire naître l’Eglise! Ils y voyaient avec raison une œuvre indispensable au salut. Sans leur audace, sans leur sainteté, les Eglises locales dont nous venons de célébrer le centenaire, et qui sont désormais guidées surtout par des évêques africains, n'auraient jamais existé. Chers Frères et Sœurs, ne perdons pas cet élan!
En fait, je sais que vous ne voulez pas vous y résoudre. Je salue parmi vous les anciens évêques missionnaires, témoins du zèle dont je parlais. La France a encore beaucoup de missionnaires de par le monde, prêtres, religieux, religieuses et laïcs, et certains Instituts se sont ouverts à la mission.
Je vois ici les membres du chapitre des Missions Etrangères de Paris, et j’évoque le bienheureux Théophane Vénard dont le martyre en Extrême-Orient fut une lumière et un appel pour Thérèse. Je pense aussi à tous les prêtres français qui consacrent au moins quelques années au service des jeunes Eglises, dans le cadre de Fidei donum. Aujourd’hui, on comprend d’ailleurs mieux la nécessité d’un échange fraternel entre les jeunes et les vieilles Eglises, au bénéfice des deux. Je sais par exemple que les Œuvres pontificales missionnaires, en liaison avec la Commission épiscopale des Missions à l’extérieur, ne visent pas seulement à susciter l’entraide matérielle, mais à former l’esprit missionnaire des chrétiens de France, et je m’en réjouis. Cet élan missionnaire ne peut surgir et porter des fruits qu’à partir d’une plus grande vitalité spirituelle, du rayonnement de la sainteté.
4. « Le beau existe afin qu’il nous enchante pour le travail », a écrit Cyprian Norwid, l’un des plus grands poètes et penseurs qu'ait donné la terre polonaise, et qu’a reçu ― et conservé au cimetière de Montmorency ― la terre française...
Rendons grâces au Père, au Fils et au Saint-Esprit pour les saints. Rendons grâces pour sainte Thérèse de Lisieux. Rendons grâces pour la beauté profonde, simple et pure, qui s’est manifestée en elle à l’Eglise et au monde. Cette beauté enchante. Et Thérèse de Lisieux a un don particulier pour enchanter par la beauté de son âme. Même si nous savons tous que cette beauté fut difficile et qu’elle a grandi dans la souffrance, elle ne cesse de réjouir de son charme particulier les yeux de nos âmes.
Elle enchante, donc, cette beauté, cette fleur de la sainteté qui a grandi sur ce sol; et son charme ne cesse de stimuler nos cœurs à travailler: « Le beau existe afin qu’il nous enchante pour le travail ». Pour le travail le plus important, dans lequel l’homme apprend à fond le mystère de son humanité. Il découvre en lui-même ce que signifie avoir reçu « un esprit de fils adopti », radicalement différent d’« un esprit d’esclave », et il commence à s’écrier de tout son être: « Abba! Père! » [6].
Par les fruits de ce magnifique travail intérieur se construit l’Eglise, le Règne de Dieu sur la terre, dans sa substance la plus profonde et la plus fondamentale. Et le cri « Abba! Père! », qui résonne largement dans tous les continents de notre planète, revient aussi par son écho dans la clôture carmélitaine silencieuse, à Lisieux, vivifiant toujours de nouveau le souvenir de la petite Thérèse, laquelle, par sa vie brève et cachée mais si riche, a prononcé avec une force particulière: « Abba! Père! ». Grâce à elle, l’Eglise entière a retrouvé toute la simplicité et toute la fraîcheur de ce cri, qui a son origine et sa source dans le cœur du Christ lui-même.
[1] Rom. 8, 14-15.
[2] Rom. 8, 17.
[3] Cfr. Luc. 2, 49.
[4] Marc. 16, 15.
[5] Cfr. Matth. 9, 37-38.
[6] Rom. 8, 15.