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HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE PAUL VI, Mercredi 24 décembre 1963
Le mystère de cette sainte nuit, Excellences et chers Messieurs, invite surtout au recueillement, à la contemplation, au silence. La grandeur même de l’événement qui y est commémoré est impossible à décrire avec des mots humains, et il semble qu’on ne puisse en parler qu’à Dieu, dans le secret d’une prière silencieuse.
Et pourtant, selon l’heureuse formule d’un Père de l'Église, il est aussi difficile d’en parler dignement qu’il est impossible de n’en rien dire : inde oritur difficultas fandi, unde adest ratio non tacendi (S. Leo, Sermo IX de Nativitate). Comment ne pas communiquer aux autres, même de façon imparfaite, les joies et les émotions que l’on ressent soi-même ?
Vous Nous permettrez donc de vous exprimer bien simplement les pensées et les vœux qui remplissent Notre esprit et Notre cœur à votre intention, et que Nous élevons vers Dieu dans le langage sacré du rite religieux.
3 1) Noël, c’est d’abord l’annonce de la paix : Pax hominibus bonae voluntatis ! Certes, ce n’est ni le lieu ni le moment de vous commenter longuement la doctrine des Papes sur la paix, de vous décrire son origine, sa nature, la manière de la faire naître, vivre et durer. Nous en avons dit un mot dans Notre radiomessage au monde, et du reste ce sont des choses qui vous sont bien connues.
Mais Nous adressant à des diplomates, autant dire à des artisans, à des spécialistes de la paix du monde, il Nous faut souligner la grandeur de votre mission, telle qu’elle Nous apparaît dans la lumière de Noël.
Si cette fête est considérée à juste titre comme la fête de la paix par excellence, c’est d’abord parce que le Christ, en unissant dans sa Personne la divinité à l’humanité, réconcilie le Ciel et la terre, et pose par là même le fondement le plus profond et le plus solide à l’édifice de la paix du monde.
Il n’apporte pas seulement la paix par son enseignement, mais selon l’énergique expression de S. Paul, il est lui-même notre paix : ipse enim est pax nostra. Des deux mondes, poursuit l’Apôtre, - le monde juif et le monde païen - « il en a fait un seul, renversant le mur qui les séparait.. . Et il est venu vous annoncer la paix, à vous qui étiez loin, la paix aussi à ceux qui étaient proches » (Ep 2,14 et 17).
Votre mission n’est-elle pas, Messieurs, de travailler à renverser les murs qui séparent les peuples, n’est-elle pas d’annoncer la paix aux proches et aux lointains ? Les paroles ne suffisent pas pour cela, l’Enfant de la crèche nous le témoigne par son exemple, et l’expérience quotidienne, hélas ! le confirme : il faut engager toute sa personne ; il faut être des hommes de paix ; entièrement pénétrés, s’il était possible, des pensées et des sentiments qui sont ceux de Dieu, et qui ont poussé le Christ à s’incarner. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut efficacement annoncer la paix aux autres et la faire entrer dans les cœurs.
2) Ce mystère de Noël projette encore sur votre mission, Nous semble-t-il, une autre lumière. C’est un mystère d’abaissement et de patience, un mystère d’humilité. Le Christ accepte, pour réconcilier les hommes avec Dieu et entre eux, de franchir l’infinie distance du Ciel à la terre.
Pour faire régner la paix parmi les hommes, vous en savez quelque chose, il faut parfois savoir sacrifier une partie de son prestige ou de sa supériorité, accepter, pour un bien supérieur, de franchir des distances, d’engager et de poursuivre des dialogues qui peuvent paraître, à certains égards, humiliants : il faut traiter, traiter sans se lasser, pour éviter cette humiliation suprême, qui serait en même temps, dans les conditions présentes, la suprême catastrophe : le recours aux armes. Ici encore, quelle lumière projettent sur votre mission de pacificateurs, chers Messieurs, les abaissements de l’Enfant- Dieu !
3) Un mot encore, si vous le permettez. Il n’y a d’union entre les âmes que par l’amour. Si le mystère de Noël est un mystère de paix et d’humilité, c’est qu’il est avant tout un mystère d’amour. Aimer tout l’homme et aimer tous les hommes : c’est la grande leçon que nous donne le Dieu incarné ; et c’est en même temps la condition du succès de l’action des diplomates au service de la paix. Une diplomatie qui ne serait pas animée par l’estime et l’amour des hommes ne saurait créer dans le monde une paix stable. Votre mission n’a-t-elle pas pour fondement la conviction que l’amour est plus fort que la haine, qu’il doit à la fin triompher et imposer la paix ?
Ici dans la paisible Cité du Vatican, et dans une solennité sereine comme celle-ci, on touche du doigt, pourrait-on dire, cette victoire de l’amour et de la paix. Jamais ils ne s’effaceront de Notre souvenir, ces Noëls de guerre où, autour du Pape Pie XII, Notre grand et inoubliable Prédécesseur, venaient s’agenouiller et prier ensemble les représentants des Pays belligérants. Au dehors, les combats faisaient rage, les bombardements meurtriers accumulaient des destructions et des ruines effrayantes, le ressentiment montait dans les âmes. Ici, autour du Vicaire du « Prince de la Paix », les âmes se retrouvaient dans une prière commune, l’entente triomphait sur la discorde, l’amour sur la haine.
Puisse, Messieurs, cette évocation être un présage et le gage de la paix apportée au monde par le Christ en cette sainte nuit. Nous le demandons à Dieu, tandis que Nous Lui présentons les vœux de vraie et complète prospérité que Nous formons pour. vos personnes et pour vos patries, en invoquant sur vous et sur elles la paix promise aux hommes de bonne volonté.
*Insegnamenti di Paolo VI, I, p. 433-435.
4 La Documentation catholique 1964, n°1416, col.109-111.


HOMÉLIE DU PAPE PAUL VI, Noël 24 décembre 1965
Cette sainte nuit ramène devant nos esprits la méditation toujours nouvelle, toujours suggestive, et à vrai dire inépuisable, du mystère fondamental de tout le christianisme : Dieu s’est fait homme ! « Si quelqu’un, assure S. Thomas, d’Aquin, considère avec attention et piété le mystère de l’Incarnation, il y trouvera une profondeur de sagesse telle, qu’elle dépasse toute connaissance humaine » (« Si quis diligenter et pie incarnationis mysteria consideret, inveniet tantam sapientiae profunditatem quod omnem humanam cognitionem excedat » [Summa contra Gentiles, 4, 54]).
En effet, dire : Dieu, c’est dire la grandeur, la puissance, la sainteté infinie. Dire : l’homme, c’est dire la petitesse, la faiblesse, la misère. Entre ces deux termes, la distance semble impossible à franchir, le fossé impossible à combler. Et voici que dans le Christ ces deux ne font plus qu’un. La même personne vit à la fois dans la nature divine et dans la nature humaine du Christ. Le Père du Ciel peut dire : « Celui-ci est mon fils bien-aimé » (Mt 17,5), comme le peut dire à son tour la Vierge Mère, en s’adressant à l’Enfant de la crèche, qu’elle vient de mettre au monde.
Ineffable mystère d’union : ce qui était séparé est réuni, ce qui semblait incompatible se rapproche, les extrêmes se fondent en un : deux natures distinctes - l’humaine et la divine - en une seule personne, celle de l’Homme-Dieu. Voilà toute la théologie de l’incarnation, le fondement et la synthèse de tout le Christianisme.
Le prodige initial réalisé dans le Christ, a sa continuation mystérieuse dans ce qui est ici-bas, jusqu’à la fin des temps, le « Corps mystique » du Christ, la grande famille de tous ceux qui croient en lui. Car c’est chaque homme qui doit être uni à Dieu : « Dieu s’est fait homme, dit magnifiquement S. Augustin, afin que l’homme devînt Dieu ». Tel est bien le dessein divin, révélé dans le mystère de Noël. Et l’histoire de l’Église à travers les siècles, est l’histoire de la réalisation de ce dessein.
Dans l’Incarnation, Dieu s’est attaché l’homme par des liens si forts, qu’ils vont se révéler capables de dépasser tous les autres, même ceux qu’ont formés la chair et le sang, même ceux qui rattachent l’homme à ce qu’il a de plus précieux en ce monde : la vie. Tout ne nous parle-t-il pas, ici à Rome, du courage des martyrs chrétiens des premiers siècles ? Des hommes, des femmes, jusqu’à des enfants témoignent devant le bourreau que se séparer de Dieu par une abjuration serait pour eux un bien plus grand malheur que de perdre la vie. Ils la sacrifient, pour rester unis à Dieu.
Quand le glaive du persécuteur romain a cessé de sévir, c’est dans la solitude que de grandes âmes chrétiennes vont chercher Dieu. On quitte sa famille, on renonce à en fonder une, pour mieux s’unir à Dieu. L’auréole de la virginité est ambitionnée avec la même ferveur que l’était celle du martyre. L’offrande quotidienne de soi-même dans la vie monastique est venue prendre le relai du sacrifice sanglant offert en une fois. Et dans les mille formes de la vie consacrée, cette union de l’homme à Dieu, aimé par-dessus toute chose, continuera à se manifester à travers les siècles et jusqu’à nos jours. L’Église suscitera aussi des légions de saints dans le monde ; à côté de ses martyrs, de ses vierges, docteurs, pontifes et confesseurs, elle aura l’immense famille de ses saintes femmes, mères de famille et veuves ; à toutes les époques et dans tous les pays, elle suscitera nombre de fidèles exemplaires, et tant de foyers chrétiens qui tous témoigneront de ce que peut faire l’homme pour s’unir à Dieu, quand il a compris ce qu’a fait Dieu pour s’unir à l’homme.
Modèle sublime et principe de l’union de l’homme à Dieu, l’incarnation s’est révélée aussi un merveilleux facteur de civilisation. Qui plus que les apôtres du Dieu incarné, a contribué au cours des âges à élever les peuples, et à leur révéler, outre la grandeur de Dieu, leur propre dignité ?
La société où pénètre le ferment chrétien voit peu à peu s’élever son niveau moral, et son horizon s’élargir aux dimensions du monde : car ce qui semblait ne devoir concerner que les rapports de l’homme avec Dieu se révèle le plus puissant facteur d’union entre les hommes eux-mêmes. La vertu unifiante de la foi chrétienne agit au sein des familles, et des peuples. Elle abat les barrières de castes, de races, de nations. La foi qui unit l’homme à Dieu unit l’homme à l’homme dans un commun idéal, un commun effort, une commune espérance. La foi au Dieu incarné pénétrant, au long des siècles, les différentes cultures, les purifiant, les enrichissant, les transformant, quel sujet de méditations sans fin ! C’est l’intelligence humaine élevée au-dessus d’elle-même, c’est la philosophie humaine recevant le complément des lumières divines comme une plus vive lumière sur son chemin. Et n’est-ce pas la foi, elle aussi, qui a inspiré à Michel-Ange les chefs d’œuvre inscrits au plafond de cette chapelle, et qui font l’admiration des hommes, de génération en génération ?
4 Or cet enrichissement de la culture est en même temps un étonnant principe d’union : une civilisation chrétienne qui mûrit dans un pays, c’est l’entrée de ce pays dans la grande famille où une même foi fait communier les intelligences, les cœurs et les volontés. On n’en finirait pas si l’on voulait détailler ces merveilleux développements qui jalonnent l’histoire de la civilisation. Et qu’est-ce que tout cela, en définitive, sinon la conséquence de l’Incarnation ?
De ces vastes fresques que pourrait évoquer à l’esprit l’histoire de l’Église, il faut revenir à l’homme, qui en est le sujet et l’artisan. C’est au dedans de l’homme, dans son âme, dans sa psychologie, qu’il faut essayer de saisir les harmonies de la foi et de l’intelligence.
L’Incarnation peut sembler d’abord un poids trop lourd à porter pour l’intelligence humaine. Saint Thomas le dit sans ambages : de toutes les œuvres divines, c’est celle qui dépasse le plus la raison humaine : car on ne peut, dit-il, rien imaginer de plus admirable (« Incarnationis mysterium inter divina opera maxime rationem excedit : nihil enim mirabilius excogitari potest » [Summa contra Gentiles, 4, 27]). À qui en effet serait-il venu à l’idée, que Dieu pût un jour se faire homme ?
Mais cette vérité sublime n’éblouit pas l’esprit qui l’accueille humblement ; elle l’éclaire d’une lumière nouvelle et supérieure. Dans cette lumière, l’homme comprend son destin, il voit la raison de son existence, la possibilité de sortir de sa misère, d’atteindre le but de ses efforts. Il voit aussi la valeur des créatures, l’aide ou l’obstacle qu’elles peuvent constituer pour lui dans sa marche vers Dieu. Ici aussi, ici d’abord, le mystère de Noël exerce son action unifiante. Et, en le scrutant plus profondément, le croyant y trouve, non pas une explication entre d’autres du destin de l’homme, mais l’explication définitive : il n’y a qu’un Christ, il n’y a qu’un salut ! Et ce salut, loin d’être réservé à une nation privilégiée, est proposé à tous. L’âme du croyant se sent alors pénétrée par un sentiment de fraternité universelle ; elle comprend en quoi réside la véritable unité de destin de l’humanité, telle qu’elle est dans le dessein de Dieu que nous manifeste l’Incarnation. Elle saisit le principe fondamental d’union de l’homme avec Dieu et des hommes entre eux ; Noël est devenu pour elle ce qu’il est : plus que mystère d’union, mystère d’unité.
Et ce mystère, d’où procède-t-il, où a-t-il sa source ? Disons-le d’un mot qui explique tout : il est l’effet de l’amour. Ce moyen divin d’unifier l’homme en lui-même et d’unifier le genre humain autour du Dieu fait homme, ce n’est pas, ce ne peut pas être une détermination imposée par la force, à laquelle on ne pourrait se soustraire. Aussi la foi est-elle proposée, et non imposée. Dieu respecte trop sa créature, qu’il a faite libre, et non esclave. Si la foi et l’intelligence sont amies, combien plus la foi et la liberté ! Que pourrait valoir un amour qui serait de contrainte et non de choix ?
Ainsi l’Enfant de la crèche-nous révèle le dernier mot du mystère : Dieu s’est incarné parce qu’il a aimé l’homme et qu’il a voulu le sauver. On peut accepter ou refuser l’amour. Mais si on l’accepte, il apporte au cœur une paix et une joie indescriptibles : Pax hominibus bonae voluntatis ! Daigne le Dieu fait homme ouvrir en cette nuit nos esprits et nos cœurs, afin que « connaissant Dieu visiblement, nous soyons par lui entraînés à l’amour des choses invisibles » : ut dum visibiliter Deum cognoscimus, per hunc in invisibilium amorem rapiamur ! » (Missel Romain, Préface de Noël). Amen.
*AAS 58 (1966), p. 83-87.
Insegnamenti di Paolo VI, vol. III, p. 810-813.
L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française, n. 53 p.2.
La Documentation catholique, 1966 n. 1463 col. 161-164.


HOMÉLIE DU PAPE PAUL VI, NOËL 24 décembre 1967
Excellences, chers Fils, Frères et amis,
Nous voici à nouveau réunis, dans l’intimité si suggestive de cette liturgie nocturne, pour fêter ensemble le plus grand événement de l’histoire du monde, aux yeux des chrétiens : celui que l’Évangéliste a résumé en une formule qui a traversé les siècles et nourri la méditation d’innombrables générations : « Verbum caro factum est et habitavit in nobis : Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1,14).
La vie et la mission du Christ, ses sublimes enseignements, le salut qu’il apporte au monde : tout commence dans une étable, au cœur d’une nuit d’hiver, dans un obscur village de Palestine.
Quand l’esprit de l’homme moderne, embrassant d’un regard les développements du christianisme au cours de ces vingt siècles, s’arrête à considérer l’exiguïté, la faiblesse, l’insignifiance de ces débuts, il est saisi par le prodigieux contraste qui s’offre à ses yeux. À vues humaines, quoi de plus déraisonnable que d’avoir entrepris la grande œuvre du salut du monde à partir de moyens apparemment aussi faibles, aussi disproportionnés avec le but à atteindre : un enfant pauvre, dans une pauvre crèche, dans un pauvre village, à l’écart de toutes les grandeurs de ce monde, un enfant apparemment sans force, sans prestige, sans autorité . . .
Mais, comme le dit énergiquement Saint Paul, « la folie de Dieu est encore plus sage que la sagesse des hommes, et la faiblesse de Dieu, plus forte que la force des hommes » (1Co 1,25). Ce qui entre dans le monde avec le Christ, en la nuit de Noël, c’est une semence destinée à devenir un grand arbre, c’est un levain capable de soulever toute la pâte humaine. L’extraordinaire mouvement spirituel qui naît en ce jour et qui traversera les âges et les continents, cette immense entreprise de salut, dont l’Église sera l’instrument, comment l’expliquer, en effet, sinon précisément comme la croissance continue d’une semence initiale, comme le développement progressif d’un ferment prodigieusement puissant ?
5 Et pourtant, s’il détache son regard du passé pour le porter sur l’univers qui l’entoure, l’homme de notre temps ne peut pas ne pas apercevoir d’immenses zones de la carte du monde où cette semence du christianisme semble avoir été étouffée ou n’avoir pas réussi à pénétrer et à s’enraciner. Un doute peut alors se présenter à son esprit : ce ferment est-il réellement capable de soulever toute la pâte humaine ? Concerne-t-il vraiment l’humanité entière ? Est-ce bien la lumière et le salut pour tous ? Ou ne serait-ce pas plutôt un vaste courant de pensée et d’action, admirable, certes, et indubitablement puissant, mais destiné, malgré tout, à rester l’apanage de quelques nations privilégiées, de quelques formes de civilisations, où il a trouvé dans le passé un terrain favorable à son développement ?
L’objection, pour celui qui croit, s’évanouit à la clarté qui jaillit aujourd’hui de la grotte de Bethléem. N’ayons crainte : le message de salut qu’apporte cet enfant est bien universel. Ces lèvres, qui ne peuvent pas encore parler, diront un jour les paroles décisives, qu’aucunes lèvres humaines n’auront jamais pu ni osé dire : « Je suis la lumière du monde (Jn 8,12). Allez, enseignez toutes les nations » ! (Mt 28,19).
Toutes, et non pas quelques-unes. Et s’il en est, sur le nombre, qui, en certains points du temps et de l’espace, opposent des obstacles à la pénétration ou à l’enracinement du message de vérité et de vie, celui-ci est-il, pour autant, moins valable et moins efficace ?
L’Église l’a dit bien souvent par la voix de ses pontifes, et récemment encore avec éclat, par la voix de ses évêques réunis en Concile : le message chrétien accueille toutes les valeurs humaines et religieuses, où qu’elles se trouvent, et il les porte à leur plénitude. Il se présente, non en ennemi ou en concurrent, mais en ami de tout ce que l’esprit humain a produit de grand, de beau et de vrai, en tous temps et en tous pays. Et sa richesse est telle, qu’il est capable de donner à chaque homme, à chaque nation, à chaque civilisation, ce qui manque à sa perfection. La rencontre avec le Christ, ce n’est pas une diminution ou un appauvrissement, c’est un enrichissement de la qualité la plus haute, c’est l’accès à la pleine maturité, la promotion à la plénitude de l’âge adulte offerte aux hommes et aux peuples. Ce que l’Enfant de Bethléem apporte au monde, c’est en effet quelque chose que le monde n’était pas capable de se donner à lui-même, quelque chose d’entièrement nouveau.
L’histoire morale et religieuse de l’humanité a connu, certes, en Orient comme en Occident, de ces vastes mouvements spirituels qui ont marqué les âmes, entraîné les foules, mis leur marque sur de vastes secteurs de la géographie humaine. Efforts - parfois admirables - de l’homme cherchant à s’élever à une sagesse supérieure, à se libérer des faiblesses et des entraves de sa condition terrestre. Mais efforts purement humains.
Ici, ce n’est plus l’homme qui cherche à s’élever vers Dieu, c’est Dieu qui descend vers l’homme, pour le faire monter vers lui, le libérer et le sauver. C’est Dieu qui prend l’initiative, Dieu qui fait irruption dans le tissu de l’histoire humaine. Telle est la « bonne nouvelle » - (c’est le sens du mot grec e ?a ? ? ? ? ? ? ?)- qui est annoncée aujourd’hui à toute la terre. L’Évangile est « la nouvelle » par excellence, peut-on dire, l’unique nouveauté véritable qui se soit jamais vérifiée dans la longue et laborieuse histoire spirituelle de l’humanité. À la lassitude, au vieillissement du monde païen, le Christ apporte quelque chose d’entièrement neuf : la libération et le salut venus d’en haut. Il libère l’homme de lui-même, de sa misère fondamentale, de ses mauvais penchants, de ses péchés et de ses vices, et en fait un homme nouveau, associé à sa vie divine.
Saint Paul, le chantre incomparable de cette libération de l’homme par le Christ, s’écriera dans un transport de reconnaissance et d’amour : « il m’a aimé et il s’est livré pour moi ! » (Ga 2,20). C’est que chacun est ici concerné personnellement. Ce n’est pas à une humanité générique et abstraite que le salut est offert, c’est à chaque personne en particulier ; ce sont mes nécessités, mes désirs, mes aspirations les plus profondes que le Christ vient combler. Et les énergies nouvelles qu’il place au cœur de l’homme vont exercer leur, bienfaisante influence sur la société tout entière. Notre monde moderne tourmenté par tant d’angoissants problèmes, ce monde où l’on travaille, où l’on souffre, où l’on soupire après la paix : qu’il se tourne vers l’Enfant de la crèche, qu’il accueille son message ! C’est pour lui la voie du salut, du bonheur et de la vraie paix. C’est une nouvelle espérance qui se lève sur le monde, c’est l’annonce d’une plénitude et d’une joie sans déclin !
Telles sont, Excellences, chers Fils et Frères, les quelques brèves réflexions que peut suggérer le mystère de Noël médité par un homme du vingtième siècle. Et devant vous - qui venez de « toutes les extrémités de la terre » (cf. Act Ac 1,8), puisque vous représentez ici les nations et les peuples - et dans ce cadre de la Chapelle Sixtine, où le génie de Michel-Ange a inscrit en raccourci toute l’histoire du monde, cette méditation prend des dimensions qui s’élargissent et s’étendent jusqu’à l’infini . . . Mais n’est-ce pas justement l’infini qu’embrasse le regard du nouveau-né qui apporte, en cette nuit de Noël, le salut au monde ? Accueillons ce salut, car sous les traits de celui qui a voulu être appelé le « Fils de l’Homme » se cache la splendeur de la divinité : il est le Fils du Dieu vivant, la Lumière du monde, le Maître des nations, le « Verbe qui s’est fait chair et qui a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité ».


HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE PAUL VI, SOLENNITÉ DE SAINT JOSEPH, Mercredi 19 mars 1969
Saint Joseph exemple et modèle de notre vie chrétienne
La fête de ce jour nous invite à la méditation sur saint Joseph, père légal et putatif de Jésus Notre-Seigneur. En raison de sa fonction près du Verbe Incarné pendant son enfance et sa jeunesse, il fut aussi déclaré protecteur de l'Église, qui continue dans le temps et reflète dans l'histoire l'image et la mission du Christ.
Pour cette méditation, de prime abord la matière semble faire défaut : que savons-nous de saint Joseph, outre son nom et quelques rares épisodes de la période de l'enfance du Seigneur ? L'Évangile ne rapporte de lui aucune parole. Son langage, c'est le silence ; c'est l'écoute de voix angéliques qui lui parlent pendant le sommeil ; c'est l'obéissance prompte et généreuse qui lui est demandée ; c'est le travail manuel sous ses formes les plus modestes et les plus rudes, celles qui valurent à Jésus le qualificatif de « fils du charpentier » (Mt 13, 55). Et rien d'autre : on dirait que sa vie n'est qu'une vie obscure, celle d'un simple artisan, dépourvu de tout signe de grandeur personnelle.
Cependant cette humble figure, si proche de Jésus et de Marie, si bien insérée dans leur vie, si profondément rattachée à la généalogie messianique qu'elle représente le rejeton terminal de la descendance promise à la maison de David (Mt 1, 20), cette figure, si on l'observe avec attention, se révèle riche d'aspects et de significations. L'Église dans son culte et les fidèles dans leur dévotion traduisent ces aspects multiples sous forme de litanies. Et un célèbre et moderne sanctuaire érigé en l'honneur du Saint par l'initiative d'un simple religieux laïc, Frère André, de la Congrégation de Sainte-Croix de Montréal, au Canada, met ces titres en évidence dans une série de chapelles situées derrière le maître-autel, toutes dédiées à saint Joseph sous les vocables de protecteur de l'enfance, protecteur des époux, protecteur de la famille, protecteur des travailleurs, protecteur des vierges, protecteur des réfugiés, protecteur des mourants.
Si vous observez avec attention cette vie si modeste, vous la découvrirez plus grande, plus heureuse, plus audacieuse que ne le paraît à notre vue hâtive le profil ténu de sa figure biblique. L'Évangile définit saint Joseph comme « juste » (Mt 1, 19). On ne saurait louer de plus solides vertus ni des mérites plus élevés en un homme d'humble condition, qui n'a évidemment pas à accomplir d'actions éclatantes. Un homme pauvre, honnête, laborieux, timide peut-être, mais qui a une insondable vie intérieure, d'où lui viennent des ordres et des encouragements uniques, et, pareillement, comme il sied aux âmes simples et limpides, la logique et la force de grandes décision, par exemple, celle de mettre sans délai à la disposition des desseins divins sa liberté, sa légitime vocation humaine, son bonheur conjugal. De la famille il a accepté la condition, la responsabilité et le poids, mais en renonçant à l'amour naturel conjugal qui la constitue et l'alimente, en échange d'un amour virginal incomparable. Il a ainsi offert en sacrifice toute son existence aux exigences impondérables de la surprenante venue du Messie, auquel il imposera le nom à jamais béni de Jésus (Mt 1, 21) ; il Le reconnaîtra comme le fruit de l'Esprit-Saint et, quant aux effets juridiques et domestiques seulement, comme son fils. S. Joseph est donc un homme engagé. Engagé — et combien ! — : envers Marie, l'élue entre toutes les femmes de la terre et de l'histoire, son épouse non au sens physique, mais une épouse toujours virginale ; envers Jésus, son enfant non au sens naturel, mais en vertu de sa descendance légale. À lui le poids, les responsabilités, les risques, les soucis de la petite et singulière Sainte Famille. À lui le service, à lui le travail, à lui le sacrifice, dans la pénombre du tableau évangélique, où il nous plaît de le contempler et, maintenant que nous savons tout, de le proclamer heureux, bienheureux.
C'est cela, l'Évangile, dans lequel les valeurs de l'existence humaine assument une tout autre mesure que celle avec laquelle nous avons coutume de les apprécier : ici, ce qui est petit devient grand (souvenons-nous des effusions de Jésus, au chapitre XI de saint Matthieu : « Je vous bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux simples ») ; ici, ce qui est misérable devient digne de la condition sociale du Fils de Dieu fait fils de l'homme ; ici, ce qui est le résultat élémentaire d'un travail artisanal rudimentaire et pénible sert à initier à l'œuvre humaine l'Auteur du cosmos et du monde (cf. Jn 1, 3 ; 5, 17) et à fournir d'humble pain la table de celui qui se définira lui-même « le pain de vie » (Jn 6, 48) ; ici ce que l'on a perdu par amour du Christ est retrouvé (cf. Mt 10, 39), et celui qui sacrifie pour Lui sa vie en ce monde la conserve pour la vie éternelle (cf. Jn 12, 25). Saint Joseph est le type évangélique que Jésus, après avoir quitté l'atelier de Nazareth pour entreprendre sa mission de prophète et de maître, annoncera comme programme pour la rédemption de l'humanité. Saint Joseph est le modèle des humbles que le christianisme élève à de grands destins. Saint Joseph est la preuve que pour être bon et vrai disciple du Christ, il n'est pas nécessaire d'accomplir de grandes choses ; qu'il suffit de vertus communes, humaines, simples, mais authentiques.
Et ici la méditation porte son regard de l'humble Saint au tableau de notre humaine condition personnelle, comme il advient d'habitude dans l'exercice de l'oraison mentale. Elle établit un rapprochement, une comparaison entre lui et nous : une comparaison dont nous n'avons assurément pas à nous glorifier, mais où nous pouvons puiser quelque bonne réflexion. Nous serons portés à imiter saint Joseph suivant les possibilités de nos conditions respectives ; nous serons entraînés à le suivre dans l'esprit et la pratique concrète des vertus que nous trouvons en lui si vigoureusement affirmées, de la pauvreté, spécialement, dont on parle tant aujourd'hui. Et nous ne nous laisserons pas troubler par les difficultés qu'elle présente, dans un monde tourné vers la conquête de la richesse économique, comme si elle était la contradiction du progrès, comme si elle était paradoxale et irréelle dans notre société de consommation et de bien-être. Mais, avec saint Joseph pauvre et laborieux, occupé comme nous à gagner quelque chose pour vivre, nous penserons que les biens économiques aussi sont dignes de notre intérêt de chrétiens, à condition de n'être pas considérés comme fin en soi, mais comme moyens de sustenter la vie orientée vers les biens supérieurs ; à condition de n'être pas l'objet d'un égoïsme avare, mais le stimulant et la source d'une charité prévoyante ; à condition encore de n'être pas destinés à nous exonérer d'un travail personnel et à favoriser une facile et molle jouissance des prétendus plaisirs de la vie, mais d'être au contraire honnêtement et largement dispensés au profit de tous. La pauvreté laborieuse et digne de ce saint évangélique nous est encore aujourd'hui un guide excellent pour retrouver dans notre monde moderne la trace des pas du Christ. Elle est en même temps une maîtresse éloquente de bien-être décent qui, au sein d'une économie compliquée et vertigineuse, nous garde dans ce droit sentier, aussi loin de la poursuite ambitieuse de richesses tentatrices que de l'abus idéologique de la pauvreté comme force de haine sociale et de subversion systématique.
Saint Joseph est donc pour nous un exemple que nous chercherons à imiter ; et, en tant que protecteur, nous l'invoquerons. C'est ce que l'Église, ces derniers temps, a coutume de faire, pour une réflexion théologique spontanée sur la coopération de l'action divine et de l'action humaine dans la grande économie de la Rédemption. Car, bien que l'action divine se suffise, l'action humaine, pour impuissante qu'elle soit en elle-même (cf. Jn 15, 5), n'est jamais dispensée d'une humble mais conditionnelle et ennoblissante collaboration. Comme protecteur encore, l'Église l'invoque dans un profond et très actuel désir de faire reverdir son existence séculaire par des vertus véritablement évangéliques, telles qu'elles ont resplendi en saint Joseph. Enfin l'Église le veut comme protecteur, dans la confiance inébranlable que celui à qui le Christ voulut confier sa fragile enfance humaine voudra continuer du ciel sa mission tutélaire de guide et de défenseur du Corps mystique du même Christ, toujours faible, toujours menacé, toujours dramatiquement en danger. Et puis nous invoquerons saint Joseph pour le monde, sûrs que dans ce cœur maintenant comblé d'une sagesse et d'une puissance incommensurables réside encore et pour toujours une particulière et précieuse sympathie pour l'humanité entière. Ainsi soit-il.


HOMÉLIE DU PAPE PAUL VI, Noël, 25 décembre 1969
Noël : la rencontre avec le Christ.
Cette célébration nocturne revêt un caractère symbolique. Elle est le symbole de l’homme qui marche dans la nuit et qui cherche. Il cherche une lumière, il cherche sa propre direction, il cherche la rencontre avec un Homme qui lui est nécessaire, un Homme qu’il lui faut absolument trouver.
Cela signifie que le sens profond de cette cérémonie inaccoutumée est, avant tout autre, une prise de conscience de nous-mêmes. Qui sommes-nous ? Nous sommes des êtres humains qui marchons dans les ténèbres. Oui, si notre vie, sous tant d’aspects, est pleine de lumière : lumière de la pensée, de la science, de l’histoire et de l’expérience, lumière du progrès moderne, à un autre point de vue plus important et décisif, et qui nous concerne nous-mêmes, comme notre existence personnelle et notre destin -, cette même vie est dans l’obscurité. C’est l’obscurité du doute, qui semble tout envahir comme une nuit totale, l’obscurité de notre solitude intérieure, l’obscurité qui règne jusque sur le monde dans lequel nous vivons,. et que nous connaissons bien, mais qui devient toujours plus mystérieux à mesure qu’il se manifeste : qu’est-il réellement ? Que signifie-t-il, au fond ? Que vaut-il, en fine de compte ? Voilà quelles sont nos ténèbres. Il y aurait de quoi gémir et désespérer si nous n’étions soutenus par une prodigieuse énergie intérieure qui nous pousse à poursuivre notre recherche, et par une joyeuse espérance qui, cette nuit, envahit et exalte nos esprits : l’espoir de trouver ce que nous cherchons, de trouver, disions-nous, l’Homme nécessaire, l’Homme qui sait tout sur nous-mêmes (cfr. Io. 2, 25), l’Homme qui peut nous sauver.
Dans notre recherche, nous ne sommes d’ailleurs pas dépourvus d’une certaine lumière qui éclaire nos pas et qui, cette nuit, nous a guidés jusqu’ici. C’est la lumière de la raison naturelle ; c’est la lumière des traditions religieuses dans ce qu’elles ont de vrai et d’honnête ; c’est surtout la lumière de notre tradition chrétienne, la lumière de notre éducation religieuse, la lumière de notre expérience spirituelle. Nous connaissons l’histoire de l’Évangile. Nous avons foi dans le Christ, sur le témoignage de cette voix prophétique séculaire qui s’appelle l’Église. Cette nuit est celle de la foi. Et qu’est-ce que la foi ? La foi, c’est la rencontre avec le Christ, la foi, c’est l’accueil du Christ. Nous entendons résonner dans notre mémoire une parole fatidique inscrite au frontispice du récit messianique, l’Évangile de saint Jean : « II est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu » (Io. 1, 11). Ce fut une rencontre manquée. Et il est important de noter que lui aussi, le Christ, est à la recherche, à la recherche de l’humanité. Qu’il est long, le chemin qu’il a dû parcourir pour arriver jusqu’à nous ! D’où vient-il ? Il a dû franchir des abîmes démesurés, des dis tances infinies : « il descendit du ciel, et il a pris chair ». Verbe ineffable de Dieu et Dieu lui-même, il s’est fait homme, pour se mettre à notre portée et rendre possible cette rencontre. Seul un amour sans limite, un amour divin, a pu imaginer et réaliser un tel plan. Et tel est le plan de notre religion : oui, c’est une rencontre, une communion. Mais il nous faut encore nous demander : comment se réalise cette venue du Christ jusqu’à nous, cet accueil que nous lui réservons ? La réponse est toujours la même : cela se réalise dans la foi. Lui, Dieu, vient à nous revêtu de la nature humaine ; et il viendra pour nous, longtemps après le moment historique de l’Évangile, caché sous le signe, à la fois révélateur et mystérieux, du sacrement. L’acceptons-nous ? Croyons-nous ?
Notre prière, en cette heure décisive, est celle-là même, psychologiquement si exacte, des disciples du Seigneur dans l’Évangile : « Augmente en nous la foi » (Luc. 17, 5). Nous remarquons en effet que la foi, cette adhésion vitale au Dieu incarné dans le Christ Jésus, comporte des degrés : elle peut être inerte et passive, elle peut être douteuse et intermittente, elle peut être laborieuse et en recherche (cfr. Matth. 11, 3), elle peut ‘être engagée dans cet effort dialectique bien connu : l’intelligence à la recherche de la foi ; ou la foi à la recherche de l’intelligence. Elle peut connaître le drame de ce personnage de l’Évangile qui nous représente tous : « Je crois, Seigneur ; mais viens en aide à mon incrédulité » (Marc. 9, 23). Pour être authentique, pour être efficace, la foi doit être entière, vivante, personnelle. La rencontre avec le Christ doit s’achever dans un « oui », qui nous le révèle comme le Maître, comme le Sauveur, comme Lui-même s’est défini, et comme nous voulons le reconnaître en ce jour de Noël et, dans une certaine mesure, en faire l’expérience : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » (Io. 14, 6).
À cet instant notre méditation s’interrompt et cesse d’être absorbée dans cette vision où nous a conduits la recherche de cette nuit : nous nous souvenons alors de la réalité, de l’autre réalité, extérieure et sensible, de la réalité concrète et expérimentale, dans laquelle se déroule effectivement notre vie naturelle. Il ne faudrait pas que cette méditation nous eût distrait, comme dans un songe, des conditions qui nous qualifient comme hommes de ce monde. Non, Messieurs. La foi, la vie chrétienne ne nous éloignent pas du contact normal avec l’expérience humaine qui nous est propre. Une telle affirmation mériterait un long discours : comment la vie surnaturelle du monde de la foi peut s’associer à la vie naturelle de notre milieu et de nos droits et devoirs personnels. Rien ne change apparemment. Mais c’est comme si la nuit était terminée et comme si la lumière du jour avait commencé à poindre, éclairant tout le cadre de notre cheminement dans le temps : toute chose, à la lumière de la foi, prend son vrai visage. « Tout ce qu’il y a de vrai, de digne, de juste, de beau, d’aimable, tout ce qui mérite l’estime . . . (cf. Philip., 4, 8) vient au grand jour. Tous les secteurs de la vie se définissent selon leur valeur propre ; et au milieu de la scène - étonnante et dramatique, parfois douloureuse et mauvaise - du monde qui nous entoure et nous possède, l’homme, la personne humaine, se dresse et se découvre, souveraine et libre, dans une vérité nouvelle (cfr. Io. 8, 32). Ainsi s’exprime l’Évangile de l’Incarnation. « À tous ceux qui l’ont reçu (le Christ), il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Io. 1, 12).
Voilà le miracle de Noël : la Naissance du Christ devient notre naissance. Le mystère de la Vie divine, jaillie du Christ, l’Homme-Dieu, se communique par voie de participation, non plus seulement par la foi, mais également par la grâce, à tous ceux qui l’auront accueilli, Lui le premier-né parmi nous tous, hommes devenus frères (cfr. Rom. 8, 29).
Et vous, Laïcs, qui vivez dans le siècle, qui revendiquez pour la sphère temporelle son autonomie ; vous spécialement, Messieurs les Diplomates, qui représentez une puissance absolue dans son ordre, indépendante de toute autre autorité terrestre, fût-elle même celle de l’Église qui, elle, est au service de l’ordre surnaturel, ne craignez point pour votre souveraineté temporelle, car « non eripit mortalia, qui regna dat caelestia », il ne prend pas les royaumes de la terre, Celui qui donne le royaume du Ciel (Hymne de l’Épiphanie). Il n’est pas venu pour prendre, mais pour donner. Craignons et exultons en même temps : il est venu apporter un feu sur la terre, le feu de la charité. Et que désire-t-il, sinon que ce feu s’allume dans le monde (Luc. 12, 49) : le feu de l’amour et de la paix.
*Insegnamenti di Paolo VI, vol. VII, p.813-816.
L’Osservatore Romano, 27-28.12.1969, p.3.
L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française, 1970, n.1 p.12.
La Documentation catholique, 1970, n.1555 p. 53-54.
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