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LA SOUFFRANCE ET LA RÉDEMPTION, 17 juin 1976
L’homélie du Pape pour la fête du « Corpus Domini », célébrée le jeudi 17 d’une manière simple et émouvante. Paul VI s’est rendu à l’Institut Polyclinique « Agostino Gemetti ». Après l’Évangile, le Saint-Père prononça une homélie dont nous donnons ci-dessous la traduction.
Nous nous faisons un devoir de saluer notre auditoire tout particulier avant de lui adresser la parole religieuse que nous sommes venu annoncer et célébrer aujourd’hui dans cette citadelle d’études sanitaires, de soins propres à la science médicale, de souffrances humaines rassemblées ici dans l’expérience très commune de la douleur humaine et dans l’espoir d’y trouver, sens et remède. Oui, saluer cette communauté extrêmement significative qu’entouré une nombreuse et chère foule de parents et d’amis. Le cœur se dilate ; et nos intentions dépassent la mesure du temps accordé à notre expression. Mais nous ne saurions renoncer complètement à quelqu’accommodement de frères et de fils, de défunts et de vivants, de professeurs et d’étudiants, de personnel sanitaire et de malades, de ministres de cette maison et de tous ces hôtes qui nous entourent ; et nous ne pensons manquer ni au style ni à l’esprit de cette célébration si elle veut précisément évoquer le mystère de l’Eucharistie dont l’institution originelle eut pour cadre un repas rituel et fraternel. Nous adressons une respectueuse et reconnaissante pensée au toujours regretté Père Gemelli au génie duquel cette œuvre doit sa fondation et à la mémoire duquel elle est dédiée. Et de même nous garderons dans le cœur et dans la prière le souvenir de tous ceux qui ont consacré à l’œuvre elle-même leurs pensées, leur temps, leurs moyens, leurs laborieux efforts, qui lui ont donné sa structure et qui maintenant, sous le signe de la foi, dorment du sommeil de la paix.
Mais ce confiant hommage à la communion des saints passés à l’autre vie, nous convie d’autant plus à saluer ceux qui, réunis ici partagent notre vie actuelle, à commencer par le Recteur Magnifique de l’Université Catholique l’illustre, et à nous très cher, Professeur Lazzati, ici présent, et avec lui, le non moins illustre Président de la Faculté de Médecine, le Professeur Sanna, ainsi que le Directeur Sanitaire de la Polyclinique, le Professeur Ortona.
Nous saluons également tous les membres du Corps enseignant et du Corps médical et sanitaire qui apportent ici le concours de leur précieuse activité ; et de même, nous saluons tous ceux qui travaillent et tous ceux qui vivent dans cette complexe institution scientifique et sanitaire ; parmi eux nous rappellerons tout particulièrement les étudiants, à qui nous témoignons notre estime et notre affection, ainsi que cette amitié qui nous reste de cette époque où nous étions chargé de l’assistance spirituelle au monde estudiantin.
Mais à vous tous, les malades, les hôtes de la Polyclinique, nous adressons tout spécialement nos salutations, nos vœux, notre bénédiction un peu pour caractériser, avec cette mention spéciale, un aspect non secondaire de la liturgie que nous célébrons maintenant : c’est-à-dire la relation existant entre la Passion de Jésus et l’Eucharistie.
Puis encore, que soient bienvenus à cette rencontre diocésaine les Prélats de la Curie Romaine et du Vicariat de Rome qui se sont rassemblés ici et avec eux les très vénérés et très chers Curés et Vicaires du Clergé de Rome ainsi que tous les fervents fidèles et pèlerins dociles à l’invitation de notre fête Romaine du Corpus Domini, la Fête-Dieu qui cette année se célèbre ici.
Nous voulons également adresser un respectueux et reconnaissant salut aux Autorités civiles présentes à cette cérémonie : à M. le Préfet de Rome et au Représentant du Maire de la Ville et aux autres Personnalités dont la présence honore cette cérémonie, nous voulons assurer ces illustres personnes de notre reconnaissance et de notre satisfaction et, en même temps, confirmer le respect que l’Église réserve à leurs hautes fonctions que nous souhaitons fécondes pour l’ordre et la prospérité civile de la population ; en ce moment religieux, nous en ferons également l’objet de notre souvenir spirituel.
Nous sommes donc ici célébrant la Fête-Dieu, fête du « Corpus Domini ».
En soi, cette fête a déjà été célébrée le Jeudi-Saint, avec une cérémonie d’intense piété, particulièrement émouvante ; mais la succession liturgique nous a remis tout aussitôt en mémoire le drame déchirant du Vendredi-Saint puis l’événement joyeux et glorieux de Pâques de la Résurrection. L’Église s’est rendue compte que le Jeudi-Saint nous a laissé une merveilleuse et mystérieuse réalité sacramentelle, en liaison avec notre vie dans le Temps, et de ce fait, en un certain sens, permanente, toujours présente, et jamais assez méditée, appréciée, célébrée. Aussi, l’Église a-t-elle institué cette fête, comme une manière de penser à nouveau au Jeudi-Saint, convaincue comme elle l’est qu’elle ne parviendra jamais à sonder à fond tout ce que contient de richesse incommensurable ce mystère eucharistique. C’est pour cela qu’elle le rappelle de nouveau ; c’est pour cela qu’elle l’honore avec une liturgie nouvelle, qu’elle l’explore avec une attention renouvelée.
Toutefois nous ne dirons rien de nouveau. Mais ce que nous choisissons aujourd’hui comme sujet de méditation sur l’Eucharistie non seulement peut suffire à animer notre pensée et notre dévotion, mais dépasse la mesure de nos capacités théologiques et de nos facultés cultuelles au point de remplir nos âmes de joyeux émerveillement et d’accroître son désir d’en savoir plus.
Parce que l’Eucharistie est un sacrifice. Voilà tout ! mais combien riche est la vérité que nous venons d’annoncer ! L’Eucharistie est le sacrifice du Christ sur la croix, réfléchi, reproduit, perpétué de manière non sanglante, mais dans sa réalité originelle, dans la Messe (cf. Denz-Schoen., 802, 1740-1741).
Les gens de notre époque n’ont pas souvent un esprit préparé à comprendre ce qu’il y a d’étonnant, de toujours vrai et vivant dans ce cosmos des réalités religieuses. Il faut être initié aux secrets de l’amour divin pour être capable de comprendre, au même titre que les saints, c’est-à-dire des chrétiens fidèles, quelle est l’ampleur, l’extension, la hauteur et la profondeur... (nous dirions dimension incommensurable) de l’amour du Christ qui est au-delà de toute connaissance, comme l’écrivait Saint Paul (Ep 3,17-19). Et cette charité, cet amour, quel est-il ? L’amour est ce Dieu lui-même dont nous, à cause de nos déficiences, spéculatives, allons même jusqu’à mettre en doute l’existence ; alors qu’il est le Principe de toute chose, et Principe tel qu’il est appelé Père ; un Père qui a tellement aimé le monde, l’humanité, chacun de nous qu’il nous a donné son Fils unique (Jn 3,16). Et c’est ce Fils unique, le Verbe éternel de Dieu, qui s’est fait homme pour notre salut... Mais aujourd’hui, qui croit encore sérieusement que l’homme a besoin d’être sauvé ? Or, il en est ainsi ; et le Fils de Dieu « précisément pour nous et pour notre salut » s’est fait chair comme le dit notre acte de foi, et le Christ Jésus, Fils de Dieu et Fils de l’homme, à son tour, comme nous le dit Saint Paul « m’a aimé et s’est sacrifié pour moi » (Ga 2,20). Il s’est sacrifié ? Mais peut-il encore exister une religion qui s’exprime en sacrifices ? Non, les sacrifices de la loi antique et des religions païennes n’ont plus de raison d’être ; mais un sacrifice, un sacrifice valable, unique et éternel, oui, le monde en a toujours besoin pour la Rédemption du péché humain (une autre vérité, si triste et si réelle que le monde moderne, incrédule, veut ignorer) ; c’est le sacrifice du Christ sur la Croix qui efface le péché du monde ; sacrifice que l’Eucharistie rend actuel en tout temps, et auquel elle permet la participation des hommes de cette terre : « Voici l’Agneau de Dieu, voici Celui qui efface les péchés du monde » (Jn 1,29), nous crie encore, du désert, le Prophète Précurseur, à l’arrivée de Jésus de Nazareth.
Répétons-le : c’est un cosmos de vérités religieuses, que seule la fenêtre de la foi ouvre au contemplatif le plus pénétrant et à l’enfant le plus simple et innocent (Mt 11,25). Mystère de la foi ! Jésus, se revêtant des apparences du pain et du vin, se rend présent comme corps et sang de Victime sacrificatoire ; victime crucifiée à mort, non seulement par nous, pécheurs, mais pour nous qui devenons les commensaux de son sacrifice devenu sacrement de vie.
Mystère de foi, aveuglant certes, mais qui illumine les profonds et essentiels destins de notre vie. Et ici s’ouvre une nouvelle révélation. Elle s’ouvre particulièrement pour tous ceux qui en présence ou sous la pression de la souffrance physique sont tourmentés de la souffrance spirituelle d’un atroce pessimisme ; souffrance spirituelle qui redouble la douleur du penseur, du malade, du blessé : pourquoi souffre-t-on ? À quoi sert-il de souffrir ? La douleur est absurde, a-t-on envie de crier ; la douleur est inutile, la douleur est insupportable. Et voilà, chers frères, que s’ouvre une nouvelle révélation pour nous faire entrevoir dans le Christ la transfiguration de la souffrance, quand elle prend la valeur du sacrifice ; cette intention de sacrifice que le Christ a conféré à sa Passion en a fait une source de salut, une apothéose d’amour.
Ne peut-on pas attendre quelque chose de semblable de nos souffrances ? et cela ne se réalise-t-il pas quand la foi et l’amour les soutiennent et les subliment ? Nous-mêmes, ne pouvons-nous donner à la douleur un sens, un but, une utilité et, enfin, un amour qui en adoucit l’acuité et lui confère une valeur imprévue ? une valeur d’expiation de rédemption, comme celle qu’eut la croix du Christ ? Saint Paul nous donne cette célèbre réponse : « En ce moment, écrit-il aux Colossiens, je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église » (Col 1,24). Et le fait de savoir que l’Eucharistie est le Sacrement de la Passion du Christ ne réussit-il pas peut-être à en faire le meilleur réconfort suggestif et la plus grande valeur objective de nos douleurs ? Et cela n’établit-il pas une communion entre nos souffrances humaines et celles, humano-divines, du Christ ? Cela n’infuse-t-il pas dans notre douleur quelque chose de sublime, de divin ? une utilité transmissible à la propre communion des hommes et des saints ? La douleur acquiert ainsi une signification et un mérite qui pour nous, associés au Christ-Eucharistie, annule la sentence que Saint Augustin lançait aux païens : « perdidistis utilitatem calamitatis, et miserrimi factis estis » (De Civ. Dei, 1, 33) ; vous avez méconnu l’utilité de souffrir et êtes devenus misérables.
Notre discours se termine ici, Frères, non sans vous laisser à tous ce message eucharistique : la possible utilité rédemptrice de la douleur dans la communion intentionnelle et sacramentelle avec la Passion du Christ, jusqu’à présent réfléchie pour nous par le Christ glorieux dans le Christ sacrifié de l’Eucharistie, comme enseignement, comme exemple, comme réconfort, comme aliment, comme gage de vie éternelle « Je suis le pain de vie... je suis le pain vivant descendu du ciel... Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6,49-51) ; c’est ce que promet le Seigneur.
Amen, amen, pour nous tous ! Amen !


LE TÉMOIGNAGE APOSTOLIQUE, 29 juin
Homélie du Saint-Père
La Messe que le Saint-Père a célébrée l’après-midi du 29 juin en la Basilique Saint-Pierre pour la fête des Princes des Apôtres et en commémoration de ses treize années de Pontificat a été le digne et solennel couronnement d’une série de manifestations traditionnelles qui ont pour centre la Tombe du pêcheur de Galilée, Pierre sur qui Jésus a bâti son Église.
Nous célébrons aujourd’hui la fête des Saints Apôtres Pierre et Paul.
Quel immense sujet de méditation ! quel joyeux motif de célébration spirituelle ! quelle classique raison de confiance ecclésiale ! Pour nous, Romains, la fête s’enrichit de deux autres titres : Pierre et Paul furent nos concitoyens, Romains d’adoption et de ministère, eux aussi ; c’est à Rome qu’ils couronnèrent leur vie du martyre au nom de Jésus-Christ. Et voilà que ce souvenir suprême fait renaître un flot d’anciennes et grandes interrogations : Quand un tel martyre fut-il consommé ? où ? et comment ? quels avatars et quel sort connurent leurs reliques et leurs tombes ? Questions historiques, archéologiques, littéraires, religieuses de grand intérêt, ne manquant pas de documentation ; assez discutées, mais leurs aspects différents et parfois contestés n’infirment pas le culte rendu à Rome et dans l’Église tout entière à ces héros suprêmes de la foi ; au contraire ils le confirment et le ravivent.
De plus, notre époque a eu la bonne fortune, en ce qui concerne Saint Pierre, d’arriver à une certitude — ce dont notre Prédécesseur le Pape Pie XII, de vénérée mémoire s’était fait le héraut (cf. Discours et Radio-messages XII, 380) — au sujet de l’emplacement de la Tombe de l’Apôtre Pierre dans ce vénérable lieu où s’élève cette solennelle basilique à lui dédiée et où nous nous trouvons maintenant en prière ; voilà une preuve incontestable du séjour de l’Apôtre à Rome, séjour qui, de la part de certains savants, a fait l’objet d’une critique négative qui semble peu à peu se perdre dans le silence. De plus, nous avons bénéficié d’une autre chance, celle d’avoir tous apaisements au sujet des savantes recherches concernant l’identification et l’authenticité des très vénérées reliques du bienheureux Pierre Simon fils de Jean, l’humble pêcheur de Galilée, le disciple et puis l’apôtre, choisi par Jésus lui-même pour être chef du groupe de ses premiers disciples qualifié et placé comme fondement de l’édifice, appelé Église que le Christ s’est proposé d’édifier, garantissant qu’elle sortira indemne du mystérieux conflit contre les puissances des ténèbres.
Reconnaissant envers tous ceux qui ont acquis quelque mérite dans cette difficile exploration, nous accueillons avec respect et avec joie la conclusion d’un événement archéologique aussi significatif qui confirme avec de nouveaux arguments historiques et scientifiques la séculaire conviction du culte professé ici au Prince des Apôtres et y reconnaît une confirmation et un présage de sa dramatique mais victorieuse mission de propager le nom du Christ dans l’histoire et dans le monde.
Et c’est précisément sur cette mission que nous voulons, aujourd’hui, attirer ne fut-ce qu’un moment, votre attention, vénérés Frères et très chers Fils, et aussi votre dévotion. Nous pouvons relier une telle mission à une parole institutionnelle et prophétique du Christ qui, principalement mais non exclusivement, se réfère à Pierre. Cette parole est celle que Jésus prononça avant son congé de la conversation humaine, Saint Luc la rapporte au premier chapitre des Actes des Apôtres, le premier livre d’histoire de l’Église, là où le Seigneur ressuscité dit aux siens : « vous serez mes témoins » (Ac 1,8). Ceci est une parole qui revient fréquemment dans l’économie de notre religion, bien qu’elle se réfère à ses titres originaires et transcendants, ceux de la révélation, et à sa fidèle et incessante transmission. La tradition chrétienne, la diffusion et l’enseignement de la foi, son intérieure et humaine certitude, étayée par le charisme de l’Esprit Saint et par l’autorité divinement établie du magistère de l’Église catholique, se réfèrent essentiellement à l’institution d’un témoignage qualifié qui sert d’intermédiaire, de véhicule, de garantie à la vérité dont quelques-uns seulement, les Apôtres et les fidèles contemporains « que Dieu avait choisis d’avance » (Ac 10,41), eurent une expérience directe. De cette expérimentale réalité de fait naît le message, naît le « Kerigma » c’est-à-dire une prédication, une parole à transmettre ; le pouvoir et en même temps le devoir de communiquer à autrui la parole de vérité connue ; naît l’apostolat, comme source génétique de la foi.
Jésus donnera à Pierre la célèbre consigne, qui faisait suite à la peureuse négation de ce dernier : « Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22,32) ; puis après la résurrection et la triple profession d’amour réparatrice, la triple investiture pastorale : « Pais mes brebis » (cf. Jn 21,17). Pierre se sentira désormais dominé par cette impérieuse conscience intérieure ; le timide disciple sera dorénavant l’inflexible témoin, l’intrépide apôtre : « Nous ne pouvons pas, quant à nous, ne pas publier ce que nous avons vu et entendu » (Ac 4,20) ; « nous sommes témoins de toutes les choses que Lui, Jésus-Christ, a accomplies... » (Ac 10,19).
La documentation pourrait encore être très riche, elle pourrait réconforter avec l’exhortation à la fermeté dans les tribulations elles-mêmes qui peuvent provenir de la profession de la foi transmise par l’Apôtre à l’Église naissante : « Et qui pourrait vous faire du mal, si vous devenez zélés pour le bien ? — écrit-il — Heureux d’ailleurs quand vous souffririez pour la justice ! ... Heureux si vous êtes outragés pour le nom du Christ... Si l’un de vous doit souffrir comme chrétien, qu’il n’en rougisse pas, mais qu’il glorifie Dieu de porter ce nom » (1P 3,13 1P 4,14-16).
Le disciple est devenu maître et apôtre ; et, d’apôtre, animateur puis martyr ; et martyr signifie précisément témoin, mais depuis Étienne, ce terme, dans le langage chrétien doit se comprendre comme « témoin dans le sang » comme le fut Saint Pierre lui-même, conformément à la prophétie que Jésus lui fit lui-même (Jn 21,18-19). « Cum autem senueris... alius cinget te... ».
Qu’il nous soit permis de tirer deux conclusions de cette rapide allusion à la qualification de témoin que le Christ a attribuée à ses Apôtres et en premier lieu à Pierre et à Paul, dont nous célébrons aujourd’hui la fête toujours glorieuse. La première conclusion regarde l’équation que, dans une certaine mesure, nous pouvons établir entre l’apostolat et l’évangélisation pour comparer le pouvoir de magistère dans l’Église apostolique et dans celle qui en dérive légitimement, avec les pouvoirs d’enseignement, d’interprétation et d’intrinsèque développement au sujet de la révélation chrétienne, dans ses paroles et dans ses faits et toujours dans son exigence suprême d’authenticité. Cela, nous savons que c’est un des points forts de la culture contemporaine et de la discussion œcuménique de notre époque ; fort par les controverses qui voudraient atténuer la solidité du magistère ecclésiastique qui remonte au magistère apostolique ; on le voudrait plus flexible, plus docile à l’histoire, plus adapté aux pensées à la mode, plus pluralistique, plus libre ; c’est-à-dire guidé par des critères subjectifs, des critères d’histoire et point lié aux formulations d’un magistère traditionnel qui en appelle à une doctrine révélée ; et fort par l’attitude historiquement et logiquement cohérente avec laquelle l’Église de Pierre garde « le dépôt » doctrinal qui lui a été confié (cf. 1Tm 6,20 2Tm 1,14) ; ce n’est ni obstination, ni stagnation, ni incompréhension de l’évolution de la pensée humaine ; c’est de l’attachement à la Pensée divine, c’est de la fidélité et, par conséquent, de la vérité et de la vie, même pour notre époque.
L’autre conclusion concerne l’ampleur que le terme « apostolat » doit assumer, entendu non pas dans le sens du pouvoir d’enseigner confié à ceux que « Dieu a constitué Évêques pour paître l’Église de Dieu » (Ac 20,28) ; mais dans le sens du devoir de répandre l’annonce évangélique ; devoir exaltant qui naît dans chaque chrétien qui a reçu baptême et confirmation, appelé comme membre vivant de l’Église à contribuer, ainsi que l’enseigne le Concile, à l’édification de l’Église elle-même (cf. Lumen Gentium, LG 33 Apostolicam Actuositatem AA 1,9-10 etc. ; Ad Gentes AGD 21 etc. voir aussi Ep AGD 4,7 1Co 9,16 etc. ). Chaque chrétien, selon ses conditions personnelles et sociales, doit être témoin du Christ ; ceci est un devoir que le fait d’être enfant, adolescent, homme, femme, engagé dans des fonctions temporelles ou empêché par des devoirs particuliers ou par une infirmité, une maladie, ne dispense pas de son accomplissement. Il n’est ni paresse, ni timidité, ni scepticisme, ni animosité critique et contestatrice ou autre sentiment négatif qui doive, aujourd’hui spécialement, paralyser l’exercice de l’apostolat, c’est-à-dire le témoignage personnel, familial, collectif du bon exemple, de l’observation des devoirs religieux, de la profession, au moins tacite mais transparente de notre propre foi chrétienne, du style de vie droit, bon, courtois, empressé de la charité (cf. J. Esquerda Biffet, Noi siamo testimoni, Marietti 1976). Conscient de cette vocation commune que personne ne s’affranchisse de ce devoir fondamental du témoignage personnel et catholique, au nom du Christ, dans la simple, ferme, solidaire communion avec les Apôtres dont nous célébrons, avec la commémoration liturgique, la succession historique et ecclésiale ; et que nul d’entre vous, vénérés Frères et très chers Fils, néglige d’offrir au Christ, par l’intercession des Apôtres Pierre et Paul, une prière pour leur humble successeur qui vous parle en ce moment afin qu’il soit fidèle à la lourde tâche qui lui a été confiée, pour le bien de l’Église et du monde. Et votre charité, il vous en remercie aujourd’hui en vous donnant, toujours au nom des Apôtres, sa spéciale, toute spéciale Bénédiction (cf. 1Co 4,2 1Co 9,27 Ep 4,3).


NOËL : LA MESSE DE MINUIT A SAINT-PIERRE - HOMELIE DE PAUL VI, 24-25 décembre
Nuit de Noël à Saint-Pierre du Vatican. Minuit. Paul VI monte à l’autel pour commémorer la naissance de l’Enfant-Dieu qui va donner un visage nouveau au monde. D’autres années le Saint-Père a célébré la messe de Noël parmi les travailleurs de la mine, ou dans une usine où l’autel avait été dressé au milieu des machines, cette fois, comme l’an dernier lorsqu’il ferma les battants de la Parte Sainte, Paul VI a dit la Messe dans le temple le plus vaste de la chrétienté, devant une foule immense et recueillie. Des Cardinaux, des Évêques, des religieux et des religieuses, le Corps diplomatique, des représentants des autorités officielles et puis les fidèles, l’immense phalange des fidèles qui, accourue de partout dans le monde, était venue à Rome célébrer Noël sur la tombe de Pierre et écouter les paroles du Vicaire du Christ. Après la liturgie de la Parole Paul VI a prononcé l’homélie. En voici la traduction :
Frères et Fils, accourus à cette assemblée nocturne, vous savez pourquoi !
C’est la célébration annuelle d’un événement très humble, enraciné dans l’histoire d’un lointain pays, pauvre mais prédestiné, et inscrit dans la trame mystérieuse du temps, mais ce temps était lui aussi prophétiquement déterminé. C’est la célébration d’un événement qu’on pourrait dire insignifiant : la naissance d’un petit Enfant dans des conditions extrêmement pauvres, dépourvues de toute importance extérieure, de tout intérêt pour le milieu ambiant. Et pourtant c’était la venue en ce monde, parmi les hommes, du Verbe de Dieu, du Fils consubstantiel au Père Créateur et Seigneur de l’univers, qui, tout en demeurant ce qu’il était, s’est fait le fils de Marie ; oui, Fils de Dieu et Fils de l’homme.
C’est cet événement, à la fois très humble et très grand, humain et divin, qui dans l’unique Personne du Verbe, unit deux natures, dont l’une, la nature humaine reflète, par sa constitution (cf. Gn 1,26-27), une image merveilleuse, bien que toujours lointaine, de l’autre, de l’image ineffable, divine, éternelle et infinie, du Dieu invisible (cf. Col 1,15 2Co 4,4). Cet événement situe cette symbiose qu’est le Christ Jésus dans l’insondable mystère de la divinité : « Le Christ est né ; de par son Père, il est Dieu ; de par sa mère, il est homme » (Saint Augustin, Serm. 184 ; PL 38, 997). Cet événement, situe le Christ dans l’humanité et dans l’histoire, comme centre de rassemblement de toutes les choses célestes et terrestres (cf. Ep 1,10) ; et c’est auprès de Lui que tout être humain peut avoir accès et trouver le salut (cf. Lc 3,6). Tel est l’événement, le mystère, qu’aujourd’hui nous rappelons et célébrons.
« Lux in tenebris lucet, la lumière brille dans les ténèbres » (Jn 1,5). Nous ne nous arrêterons pas à considérer cet aspect du mystère de Noël, c’est-à-dire le moyen choisi par Dieu pour se révéler dans son Messie, comme s’il voulait se cacher dans l’acte même de sa manifestation personnelle et humaine aux hommes qui cependant l’attendaient. C’est un aspect qui laisse entrevoir bien d’autres intentions divines, dignes d’être approfondies et méditées à un autre moment. Le Seigneur voulait-il que, même en présence de sa suprême révélation temporelle, nous ne soyions pas dispensés de l’obligation de le chercher ? Voulait-il que notre recherche nous oblige à nous courber sur les sentiers de l’humilité, afin de corriger l’obstacle principal qui nous empêche de faire une vraie rencontre avec le Christ porteur de la Révélation, rencontre rendue possible seulement par la mortification de notre faute capitale, l’orgueil ? Ou bien voulait-il que nous ayions à le chercher, non par quelque intérêt égoïste, mais motivés par le pur amour ? Les mémorables paroles de Saint Augustin nous rappellent comment nous devons chercher la révélation divine : « On demande par amour, on cherche par amour, on frappe à la porte par amour, on découvre avec amour » (De moribus Ecclesiae Cath. 1, c. XVII ; PL 32, 1321).
Mais nous nous arrêterons sur l’événement même, sur le mystère de Noël. Écoutons encore Saint Augustin, qui anticipe sur les Conciles postérieurs la formule qui résume tout : « homme véritable, Dieu véritable, le Christ tout entier est Dieu et homme. Telle est la foi catholique » (Serm 92, 3 ; PL 38, 573). Nous nous en tiendrons à cette adhésion de notre foi que nous lui offrons en célébrant les saints mystères dans la messe de cette nuit. Oui, par cette célébration de Noël, nous confirmons notre adhésion entière, ferme et du fond du cœur au Christ Jésus ! Nous croyons en Lui ! Lui seul est notre Sauveur et le Sauveur du monde (cf. Ac 4,12).
Puisse cet acte religieux, conscient, confirmer et renouveler notre acceptation de la foi en Jésus-Christ, foi héritée des générations chrétiennes qui nous ont précédés, mise en formules limpides et indiscutables par le Magistère de l’Église, et source inépuisable de vie spirituelle, d’activité évangélique, de prédication missionnaire, de catholicisme social ! Et que la foi même de la Vierge, Mère de Jésus, celle qui fut proclamée « bienheureuse... pour avoir cru en l’accomplissement de ce qui lui avait été dit de la part du Seigneur », (Lc 1,45), « une foi qui ne fut jamais altérée par le doute », comme l’enseigne le Concile (Lumen Gentium, LG 63), pénètre dans nos âmes et soutienne notre dialogue loyal avec le monde actuel que des doutes incurables font vaciller. Que notre certitude, face au mystère chrétien, nous rende capables de la double attitude exigée de quiconque professe la foi : celle de la logique de la pensée et de l’action, sage et cohérente, caractéristique précisément de celui qui se dit chrétien, et celle de la véritable capacité, — apte à la compréhension et à la communication — de rapports sociaux qui soient toujours justes et amicaux.
Enfin, efforçons-nous d’honorer la grande fête de Noël en exprimant, au fond du cœur et dans le culte, les sentiments que suscite sa réalité religieuse ; et d’abord notre émerveillement : dans la mesure où il cherche à admirer le prodige de l’Incarnation, du Verbe de Dieu qui se fait homme, il ne trouvera jamais la mesure suffisante, si hyperbolique qu’elle soit, pour faire correspondre l’expression de l’étonnement et de la joie à la réalité qui en est la source. C’est encore Saint Augustin qui nous exhorte : « Réveille-toi, homme ; pour toi Dieu s’est fait homme ! » (Serm. 185 ; PL 38, 907). Ce sentiment accompagnera toujours, même aux heures d’amertume de la vie et dans les célébrations douloureuses de la liturgie, tous les autres sentiments, comme une réserve inépuisable d’optimisme contemplatif et actif, propre à celui qui a été admis à goûter par avance le bonheur transcendant du mystère chrétien (cf. Ep 5,14). Écoutons à nouveau Saint Paul : que ses paroles donnent leur style à notre vie chrétienne, qu’elles constituent un souhait et un souvenir de notre célébration de Noël : « Réjouissez-vous dans le Seigneur, toujours ; je vous le répète encore : réjouissez-vous ! » (Ph 4,4 cf. Ph 2,18 Ph 3,1). L’Ange de la crèche a entonné du ciel le message de la joie nouvelle, pour nous aussi : « Ne craignez pas, car voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui, vous est né un Sauveur dans la ville, de David, Il est le Messie, le Seigneur » (Lc 2,10-11).


SI TU VEUX LA PAIX, DÉFENDS LA VIE ; SI TU VEUX LA PAIX, PRÉPARE LA PAIX, 1er janvier 1977
Homélie du Pape pour la « journée de la paix »
À l’occasion du 1er janvier qui se trouve être, cette année, le dixième anniversaire de la Journée de la Paix, et jour où l’Église universelle fête la Vierge Marie, Mère de Dieu, le Souverain Pontife a choisi d’aller célébrer la Messe dans une église de la proche banlieue de Rome. Cette banlieue a été éprouvée par la guerre et c’est en exécution d’un vœu fait par Don Alberione, de la Congrégation de St-Paul, que fut érigée l’Église consacrée à Marie, Reine des Apôtres.
Le Pape Paul VI, dans la démarche qu’il accomplit en ce début d’année, donne ainsi toute sa signification spirituelle et humaine à la célébration de ce jour.
Si tu veux la paix, défends la vie.
Paix à cette maison et à ceux qui l’habitent !
C’est ici la maison centrale de la Société Saint-Paul, fondée par le vénéré Don Giacomo Alberione, dont la dépouille mortelle repose dans la crypte de cet édifice. À lui notre respectueux souvenir, en demandant pour son âme humble et grande la paix éternelle, et en souhaitant que son esprit revive dans les institutions religieuses et apostoliques qu’il a laissées et auxquelles va notre salut et notre bénédiction.
Nous voyons que sont rassemblées de nombreuses personnalités ecclésiastiques : Monsieur le Cardinal Jean Villot, notre Secrétaire d’État, et ses collaborateurs ; nous voyons notre Vicaire pour le diocèse de Rome, le Cardinal Ugo Poletti, avec de nombreux représentants du Vicariat et du Clergé romain ; nous voyons le Pro-Président et les responsables de la Commission Pontificale « Justice et Paix », à laquelle nous devons l’animation de cette « Journée » ; nous voyons les supérieurs et les prêtres de la Société de Saint Paul, nombre de leurs confrères et de religieuses des œuvres qui dépendent de cette maison généralice : que la paix et la prospérité du Seigneur soient avec tous ceux qui sont présents.
Parmi ceux-ci, notre salut respectueux s’adresse avec l’attention qui leur est due aux autorités civiles, qui ont voulu honorer cette cérémonie de leur présence si riche de signification pour cette célébration qui implore la paix pour le monde et avant tout pour cette cité de Rome. Nous remercions spécialement Monsieur le Maire et les représentants de l’administration civile, et aussi les personnalités gouvernementales, civiles et militaires, que nous voyons s’associer à ce moment de réflexion spirituelle et d’invocation en faveur d’une concorde laborieuse et pacifique au seuil de l’année 1977.
Un groupe de personnalités distinguées est présent à cette célébration de la Journée mondiale de la Paix : ce sont Messieurs les Diplomates et les Représentants de différentes Organisations internationales. Leur présence nous prouve le caractère international de cette rencontre. Nous les remercions d’une adhésion si précieuse et si riche de signification.
Mais pour couronner de telles présences et pour notre joie pastorale, nous voyons le peuple de ce quartier nouveau et si dense. À lui, aux familles qui le composent, aux écoles spécialement, aux centres de travail, aux maisons de soins, à tous, l’expression de notre affectueux intérêt, nos vœux de bonheur et de prospérité.
À cette communauté, que ce beau sanctuaire réunit fraternellement dans la prière et l’amitié, nous sommes heureux de présenter nos remerciements pour la cordialité de son accueil et nos vœux de « bonne année » dans le Seigneur.
Une parole maintenant pour mettre en lumière le but de cette cérémonie religieuse, à laquelle nous attachons une grande importance, nous donnant la joie de la présider personnellement et de remercier aussitôt et directement tous ceux qui y prennent part.
Comme tout le monde le sait, cette célébration, dominée liturgiquement par la douce figure de la Vierge Marie, la Mère de Celui que Saint Paul appelle « notre paix » (Ep 2,14), le Christ Seigneur, est dédiée à la Paix. Oui, à la paix, le grand don, désiré comme un reflet de la gloire due à Dieu pour la venue du Verbe sous une forme historique et visible dans l’humanité ; un reflet de paix pour les hommes, objets de la bienveillance divine. Ceci, pouvons-nous dire, est l’axe théologique de la paix, que nous voulons et espérons voir instaurée dans le monde. La paix, pensons-nous, est dans son expression la plus haute et la plus complète, un don de Dieu. Si elle est un don, qui dérive de la bonté de Dieu, de sa miséricorde, de son amour, la paix, dans sa source première et supérieure, est une grâce, un mystère, qui loin d’altérer ou de diminuer l’essence humaine de la paix temporelle, l’engendre, la facilite, la sublime, la dramatise. Surtout, elle nous encourage à l’étude et à l’action qui se rapportent au fait historique et humain que nous appelons « paix », c’est-à-dire l’équilibre des rapports entre les peuples, la fameuse « tranquillité de l’ordre » de Saint Augustin. Au concept statique et stable de la paix, telle que nous voudrions qu’elle soit, et souvent nous nous faisons illusion sur elle, s’ajoute en effet un coefficient nouveau et dynamique, qui fait de la paix non pas une condition fixe et immuable, mais une mise en ordre mobile et vivante, non seulement par le jeu immense et incalculable des facteurs qu’elle met en œuvre, et dont la paix résulte, mais aussi par l’intervention secrète, oui, mais réelle et souvent reconnaissable, d’une Providence qui sait changer en bien même les situa-tiens humaines qui sont de soi négatives et même désespérées (cf. Rm 8,28). S’il est permis d’employer une image pour mieux faire comprendre ce qu’est la paix, nous la représenterons non pas comme un roc immobile au milieu des flots de la mer tumultueuse qu’est l’histoire du monde, mais comme un navire secoué, qui a besoin pour éviter le naufrage de bien des conditions, de bien des efforts, sous la conduite d’un pilote et grâce au travail habile et courageux de l’équipage.
Ceci pour dire, comme tout observateur sagace de l’histoire nous l’enseigne, que la paix est toujours « in fieri », c’est-à-dire en devenir. Elle n’est jamais acquise une fois pour toutes et pour toujours. Elle est un équilibre dynamique, dépendant de normes très complexes et délicates, que l’homme qui fait la paix, l’homme politique ou privé, doit comprendre, connaître et mettre en œuvre. Nous rappelons ainsi l’attention sur les conditions qui favorisent et promeuvent la paix. Une fois admis que la paix est un bien premier, que tous désormais doivent admettre comme indispensable pour une société prospère, se pose alors la question : quelles sont les conditions de la paix ?
Vous vous rappelez certainement le proverbe qui est dans la mémoire des peuples et de leurs chefs : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». C’est un axiome désespéré, désastreux ; et il le sera encore plus demain, s’il n’est pas progressivement corrigé et remplacé par un autre principe, qui apparaît aujourd’hui comme encore utopique et qui a pourtant pour lui les exigences profondes de la civilisation : « Si tu veux la paix, prépare la paix ».
Cela peut sembler une formule folle, vile et impossible à appliquer. Mais si elle n’est pas applicable tout de suite et totalement aujourd’hui, nous savons tous qu’elle interprète l’avenir du monde. Vision qui transcende maintenant les possibilités concrètes pour notre réflexion, mais non pour l’idéal de l’homme social, et surtout pour celui qui tire son idéal humain de l’Évangile : ce n’est pas par hasard que cette parole a été dite à Pierre : « Remets ton épée dans le fourreau, car tous ceux qui mettent la main à l’épée... » (Mt 26,52). Tel est au fond le sens du thème choisi pour notre Journée mondiale de la Paix cette année : « Si tu veux la paix, défends la vie ».
Nous disons : la vie, la vie humaine ! Et ici le concept de ce bien premier devrait se perfectionner et s’élever bien plus qu’il ne l’est : la vie humaine est sacrée, c’est-à-dire protégée par un rapport transcendant avec Dieu qui en est l’auteur premier, le maître jaloux (cf. Gn 4,1 Mt 5,21 ss. ), le souverain invisible, le modèle dont elle tire un reflet qui dévoile une ressemblance divine essentielle, et qui conserve à la vie, même dans les privations, dans les déformations et dans les profanations dans lesquelles elle peut tomber, son inviolable dignité qui, dans le plus grand besoin, la rend encore l’objet d’une plus grande pitié (cf. Mt 25,31 ss.). Notre regard se porte de la considération, hors du commun, d’un conflit armé qui brise la paix, à la vision ordinaire de l’homme vivant qu’un docteur chrétien du second siècle, Saint Irénée, définit dans une intuition prophétique : la gloire de Dieu ! Comme si on disait : malheur à qui porte la main sur lui ! Et ici on verrait l’éloge spontané qui pourrait jaillir, comme un hymne, dans une circonstance moderne, et même s’il est inconsciemment chrétien, prodigue aux déficiences et aux souffrances de la vie humaine : soyez bénis, vous, les éducateurs : soyez bénis, vous les hommes de santé ; soyez bénis, vous qui apportez à l’homme l’assistance dont il a besoin, pour votre action, interprète de l’appel divin à l’honneur et au mérite de servir l’homme votre frère ! la vie humaine !
Mais en est-il toujours ainsi ? Est-ce qu’on ne proclame pas, avec une force égale à la vôtre lorsque vous défendez la vie, l’offense qui la menace et la déshonore ? L’histoire de l’humanité, même de nos jours, connaît la contradiction paradoxale de l’exaltation de la vie humaine et en même temps de son abaissement ! Pouvons-nous, par exemple, passer sous silence la légalisation de l’avortement, admise et protégée en divers pays ? N’est-ce pas une vie humaine, vraie et propre, qui s’allume dans le sein maternel dès l’instant même de la conception ? Et n’aurait-elle pas besoin justement de soins attentifs et d’amour, du fait que cette vie embryonnaire est innocente, privée de défense, et qu’elle est déjà inscrite dans le registre divin du destin de l’humanité ? Qui pourrait supposer qu’une mère tue, ou laisse tuer, sa créature ? Quel remède, quelle fiction légale pourra jamais apaiser le remords d’une femme qui, librement, consciemment, s’est rendue coupable d’infanticide sur le fruit de ses entrailles.
Et nous pourrions déplorer de même tant d’autres méfaits qui sont aujourd’hui perpétrés contre la vie de l’homme. Nous les connaissons ; nous appellerons sur eux la condamnation de la conscience civile et sociale, et nous ferons appel en même temps au sens du respect et de la solidarité qui heureusement s’insurgent contre tant d’embûches et tant de délits qui avilissent la famille humaine et compromettent ainsi la plénitude, peut-être même la stabilité, de la paix. Que notre réaction de défense et de réparation soit donc forte, qu’elle soit active et remplie d’amour ! La paix exige, outre l’honneur moral et civil, ce renouveau systématique. Nous le répétons, pour protéger la paix, il nous faut défendre la vie.
Il n’est pas difficile de trouver le lien de cause à effet qui peut exister entre la paix et la vie ; c’est-à-dire entre la guerre, ruine radicale de la paix, et les misères physiques et morales des mœurs et aussi de la vie individuelle. Il faut donner conscience et vigueur aux mœurs pour offrir à la paix le milieu indispensable à sa prospérité, de même que la paix, à son tour, est une condition pour créer le climat de tout bien-être véritable. Ce rapport entre paix et vie, ouvre à tous la possibilité d’apporter à la cause générale de la paix la contribution particulière de son propre soutien, par l’honnêteté, l’activité, la collaboration de sa vie sociale et personnelle (Qui est fidèle pour très peu de chose est fidèle aussi pour beaucoup » (Lc 16,10).
Que Dieu nous aide, au cours de la nouvelle année civile que nous commençons aujourd’hui, à contribuer à la construction et la paix dans le monde, en apportant par notre vie individuelle et communautaire, dans la mesure de nos moyens, les valeurs dont ce grand édifice tire sa majesté et sa stabilité !


HOMÉLIE DU PAPE LE DIMANCHE DES RAMEAUX, 3 avril 1977
Frères et Fils très chers,
Essayons de comprendre.
Pourquoi sommes-nous convoqués ? Parce que c’est le « Dimanche des Rameaux ». Et que veut dire « Dimanche des Rameaux » ? Cela veut dire qu’aujourd’hui, l’Église a très à cœur de rappeler, d’évoquer à nouveau un fait très important de la vie de Jésus : si important qu’il nous concerne nous aussi. Faites attention : il ne s’agit pas seulement d’un rite commémoratif, c’est-à-dire d’une mémoire célébrée pour rappeler un épisode de l’histoire évangélique. Vous vous le rappelez, cet épisode.
Jésus est à Béthanie, à quelques kilomètres de Jérusalem. À Béthanie, Jésus avait ressuscité Lazare, et ce fait avait bouleversé le peuple. La nouvelle avait produit un grand étonnement ; et les gens étaient accourus pour voir non seulement Jésus mais aussi Lazare, le ressuscité. Il y avait une grande foule, pour la raison aussi qu’était proche la Pâque des juifs, la célébration annuelle pour laquelle, de toute la Palestine, on venait à Jérusalem. Il y avait partout beaucoup d’excitation et de ferveur dans la multitude ; et il y avait une grande fureur chez les chefs des juifs, à tel point que, à partir de ce moment, ils se demandaient comment ils pourraient tuer, non seulement Jésus, mais aussi Lazare, pour faire tomber la popularité qui s’était faite autour de Jésus lui-même (cf. Jn 12,10-11). Vous savez la suite : à Bethphagé, avant d’entrer à Jérusalem, Jésus monte sur un âne et se dirige vers la ville ; le peuple ne contient plus son enthousiasme, il éclate en applaudissements, qui s’expriment par des acclamations spéciales : Hosanna ! c’est-à-dire vive le Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Et tous agitent des rameaux, c’est-à-dire des branches arrachées aux arbres ; c’est cet acte qui caractérise la scène et qui, par l’enthousiasme des jeunes et des enfants, s’est prolongé : ils ont accompagné Jésus jusqu’au Temple, à la grande indignation de ses ennemis ; quant à Lui, il prit à la fin la défense de cette foule de jeunes : « Oui, dit alors le Maître, de la bouche des tout-petits la louange a jailli », comme David l’avait prédit dans l’un de ses psaumes (Ps 8,3).
Quelle était la signification de cet accueil fait à Jésus par la population de Jérusalem et par les habitants du pays qui affluaient en ville ? C’était une signification tout à fait spéciale : celle de reconnaître en Jésus le Messie. Et que voulait dire, alors, ce titre de Messie ? Messie voulait dire une personne consacrée, le représentant de Dieu, le Christ, c’est-à-dire quelqu’un qui est revêtu de la dignité sacerdotale et royale, un personnage dans lequel étaient accomplies les espérances prophétiques du peuple juif, celui qui aurait réalisé en lui-même la figure du Roi idéal, qui libère de la domination étrangère, qui est le champion de la gloire, et du destin exceptionnel mystérieusement réservé à Israël (cf. Jn 1,41 Jn 4,25). Ce titre avait une signification encore imprécise, mais au temps de Jésus il dominait les fantaisies et les esprits impatients qui déjà étaient persuadés que son temps était venu (cf. Mt 24,23). C’était le titre de l’espérance eschatologique, c’est-à-dire finale, pour Israël, pour le Peuple élu.
L’épisode des Rameaux marque donc dans l’Évangile un moment décisif, d’une importance extraordinaire : Jésus est reconnu, est proclamé Messie ; il est acclamé comme le Christ, tant attendu, tant aimé. Désormais la vie, l’histoire, le sort d’Israël n’auront plus de sens qu’en Lui, Jésus de Nazareth (cf. G. Ricciotti, Vita di Gesù Cristo, p. 606, n. 505).
Et voici alors le sens, la valeur de notre solennité liturgique d’aujourd’hui. Nous reconnaissons en Jésus de Nazareth le Messie, c’est-à-dire le Christ. Cette célébration signifie pour nous un grand acte de foi. Nous acceptons, mieux encore, nous exaltons le Messie — le Messie ! — le Christ sauveur, dans l’humble Jésus, qui naquit à Bethléem, qui jusqu’à trente ans vécut à Nazareth en modeste artisan, qui fut ensuite présenté par Jean et baptisé par lui dans le Jourdain, puis commença à prêcher le Royaume de Dieu, à faire des miracles éclatants (comme la multiplication des pains), à propager des messages extraordinaires (pensez au discours des béatitudes), et même à ressusciter les morts (pensez à la résurrection de Lazare). Jésus est le Messie, il est le Christ, il est le Roi envoyé par Dieu, il est le Fils de l’homme et il est le Fils de Dieu. Voilà comment nous pouvons le définir. Quelle sera la conséquence de cette certitude ? Nous le verrons par la suite. Le drame messianique, dans son aspect public, universel et poignant, commence ici : Jésus est le Christ.
Ce drame fut d’abord celui des contemporains de Jésus. Il est actuellement le nôtre et se résume dans cette interrogation formidable : Et nous, est-ce que nous reconnaissons dans ce Jésus de Nazareth, dans ce Jésus de l’Évangile, le Messie, le Christ, le Roi divin, le Seigneur de l’Histoire, l’éternel Sauveur, enfin Celui qui a dit : « Je serai avec vous tous (invisible, mais réellement vivant et présent) jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20) ? Voilà pourquoi la liturgie que nous célébrons aujourd’hui a tant d’importance pour nous, gens du XX° siècle, pour nous Romains, pour chacun de nous personnellement : oui, est-ce que vous reconnaissez en Jésus, le Messie, l’Envoyé de Dieu, ou mieux encore le Verbe de Dieu fait homme, qui prend place au cœur de notre vie, à la charnière de nos destinées ? Encore une fois, est-ce que nous Le reconnaissons ?
Cette question nous assaille comme un ouragan. Le rappel de l’événement évangélique devient actualité. Est-ce que nous reconnaissons ce Jésus comme l’Arbitre de notre destin ? Avons-nous peur ? Nous remarquons des absences nombreuses ! Pourquoi ?... Qu’en est-il de tous ces absents ?... Nous voyons beaucoup de peureux, de timides, d’opportunistes : pourquoi, disent-ils, s’exposer au danger d’être chrétien ? Il y a quelqu’un qui leur suggère : Va-t-en, cela vaut mieux ! Nous savons que d’autres, et ils sont nombreux, se laissent guider par l’intérêt immédiat : plaire, posséder, vivre sans pensées d’ordre supérieur ; autrement dit une vie sans idéal, surexcitée et dévorée par le temps qui passe !
Et vous, Fils très chers, que dites-vous ? Oh ! Nous vous voyons avec des rameaux en main, avec les branches printanières de l’olivier. Nous vous voyons prêts à les agiter en signe de fête, comme pour dire : nous sommes présents ! Etes-vous présents, vous, les jeunes ? Avez-vous fait la découverte de votre heure messianique ? Avez-vous compris que la véritable solution de l’existence est celle qui est offerte par l’Évangile, par l’Église qui le proclame, par le Christ à la vie duquel vous pouvez vous unir ? Dans votre cœur et dans votre action, avez-vous donné votre adhésion au double appel du Christ : être fils de Dieu avec Lui, c’est-à-dire des hommes éclairés sur le sens de la vie et du monde qui sont ainsi divinement sauvés, et être également avec Lui des fils de l’Homme, c’est-à-dire des frères pour tous ceux qui partagent le destin de notre existence et ont besoin d’être aimés, servis, secourus ?
Avez-vous compris la vérité, la beauté, la force de la foi que le Christ propose à chacune de nos personnes, à la famille humaine, à la société entière à laquelle vous appartenez ? Etes-vous vraiment de ceux qui agitent l’olivier de la paix et de la justice ? Oui ? Alors nous vous dirons : le Christ est à vous ! Ne craignez plus ! Pas même la croix, sa croix, que Lui-même vous fera partager. Le triomphe royal de Jésus-Christ conduit aussi à la croix. Mais ne craignez pas, nous vous le répétons : la vie, la vraie vie nous est ainsi désormais assurée.


JE SUIS LE PAIN DE VIE - FAITES CECI EN MÉMOIRE DE MOI, Jeudi Saint, 7 avril
Homélie prononcée par le Pape à Saint-Jean de Latran
Nous sommes tous de quelque manière conscients de la gravité, de la densité, de l’importance du rite religieux que nous célébrons aujourd’hui, commémorant, bien plus renouvelant le Jeudi-Saint ; c’est-à-dire la veille de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Il est vrai que la signification de ce rite qu’est la Messe, la sainte Messe célébrée aujourd’hui dans l’Église de Dieu, pèse toujours et resplendit dans l’âme de celui qui a la grâce inestimable d’en faire une oblation religieuse, ou d’y assister avec une participation spirituelle. L’habitude de cet acte religieux, le plus grand par excellence n’atténue pas l’émotion attachée aux sentiments qui lui sont propres. Mais le fait qu’aujourd’hui, par un acte réfléchi et total, la liturgie nous invite à fixer notre piété sur ce moment historique, renouvelé et durable, de l’institution de la très sainte Eucharistie nous oblige à tenter une approche intelligible du mystère, car c’est vraiment un mystère que nous sommes en train d’accomplir. Pour faire bref, et parce que nous nous adressons à des Fidèles, compétents, qu’il nous soit permis, de traduire en trois réflexions ce qu’il faut se rappeler de ce mystère.
La première que nous pourrions qualifier de « convergence » regarde le fait que la scène évangélique soumise à notre attention est un repas, la dernière Cène de Jésus avec ses Disciples, une cène rituelle, la cène de l’agneau pascal, hébraïque, anticipée mais identique à celle que le jour suivant, vendredi, le milieu saducéen et sacerdotal célébrera (cf. G. Ricciotti, Vie de Jésus-Christ, nn. 75 et 536, et ss.). Qui ne sait l’importance historique et rituelle qu’avait dans la coutume du peuple hébreu la consommation de cette cène, où l’agneau était symbole de la libération du joug de l’Égypte ? Jésus avait été acclamé par Jean Baptiste : « l’Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde » (Jn 1,29 et 36 ; cf. Jr 11,19 et Is 53,7). Eh bien ! Jésus, victime, la seule vraiment libératrice de l’esclavage du péché, succède à l’image qui l’avait représenté au cours de l’Ancien Testament et inaugure le Nouveau Testament.
Il établit ainsi un rapport religieux plus parfait, immensément plus intime et agissant avec tous ceux qui auront la grâce de croire en Lui et d’être associés à la vie même du Christ (cf. 1P 1,19). L’ère nouvelle, la nôtre, celle de la Rédemption est ainsi ouverte au genre humain à la suite du Christ.
La seconde réflexion concerne le point central du repas d’adieu. Ici l’Amour domine, on dirait qu’il déborde les paroles du Seigneur, de l’action : « ...après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde il les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1). Vous avez certainement tous présents dans vos âmes et le geste de suprême humilité accompli par le Seigneur lavant les pieds de ses apôtres, malgré le refus de Pierre, et, surtout, l’institution de l’Eucharistie par laquelle, violant pour ainsi dire les inexorables lois physiques, par sa toute puissance amoureuse, Jésus se rend présent sous les apparences du pain et du vin pour se faire aliment sacrificiel et vital pour ses conviés... ! Nous sommes prêts à crier : impossible ! impossible ! si ce n’était Jésus Lui-même qui, avec une affirmation invincible, nous dit : « Je suis le pain de la vie... Qui mange de ce pain vivra éternellement ». Les disciples, encore incrédules, commentent ces paroles, et se disent que ce langage est dur. Et Jésus insiste : « Ceci vous scandalise ? Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ! » (Jn 6, 58, 63). Dans la Cène, Il rend universelle et éternelle la possibilité du prodige eucharistique par l’institution simultanée d’un autre Sacrement, celui de l’Ordre sacerdotal, transmettant sa puissance divine aux disciples bouleversés : « Faites ceci en mémoire de Moi » (Lc 22,19 1Co 11,24).
Mais une troisième réflexion s’impose : pendant la Cène les figures parlent encore : le pain devient Corps tout en conservant les apparences du pain ; le vin devient Sang, mais en le regardant on voit qu’il garde les apparences du vin ; c’est-à-dire qu’ici la mort du Christ s’accomplit sans effusion de sang tout en étant encore présente. La Croix est cachée, mais l’offrande qui sera consommée sur la Croix est déjà là : l’Eucharistie est sacrifice ! (cf. De La Taille, Mysterium Fidei, ch. III, PP 33 et ss. ; St Thomas d’Aquin, S. Theol, III, 48 ; P. Nau, Le Mystère du Corps et du Sang du Seigneur).
Ainsi le Sacrifice de l’Autel et Celui de la Croix sont la même réalité mystérieuse : l’un reflète réellement dans l’autre le drame de la Croix (cf. St Augustin dans Ps 21,27 PL Ps 36,178).
Ici nos possibilités spéculatives semblent s’arrêter. La tête s’incline et adore, l’esprit vacille devant des Réalités qui dépassent notre capacité de les mesurer et de les contenir. Les paroles du pauvre père de l’épileptique de l’Évangile du Seigneur viennent sur nos lèvres : « Seigneur je crois, mais viens au secours de mon incrédulité » (Mc 9,24). Mais le cœur poursuit, comme le nôtre ici, ce soir, et s’écrie avec Saint Pierre après le discours du Christ sur l’Eucharistie-sacrifice : « Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,48).
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