HOMÉLIE DU SAINT PÈRE JEAN PAUL II, 31 décembre 1999
1. "Mais quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme".
Qu'est-ce que "la plénitude du temps", dont parle l'Apôtre ? L'expérience nous fait ressentir de façon tangible que le temps passe inexorablement. Toutes les créatures sont sujettes à l'écoulement du temps. Cependant, seul l'homme se rend compte de son propre "passage" dans le temps. Il se rend compte que son histoire personnelle est liée à l'écoulement des jours.
Consciente du fait qu'elle "passe", l'humanité écrit sa propre histoire : l'histoire des individus, des États et des continents, l'histoire des cultures et des religions. Ce soir, nous nous posons la question : qu'est-ce qui a particulièrement marqué le millénaire qui touche à présent à son terme ? Comme se présentait, il y a mille ans, la géographie des pays, la situation des peuples et des nations ? Qui connaissait alors l'existence d'un autre grand continent à l'ouest de l'Océan atlantique ? La découverte de l'Amérique, qui a marqué le début d'une nouvelle ère dans l'histoire de l'humanité, constitue sans aucun doute un élément important dans l'évaluation du millénaire qui se termine.
Ce dernier siècle a lui aussi été caractérisé par de profonds changements, parfois rapides, qui ont marqué la culture et les relations entre les peuples. Il suffit de penser aux deux idéologies opprimantes, responsables d'innombrables victimes, sacrifiées par celles-ci. Combien de souffrances, combien de drames ! Mais également que de conquêtes exaltantes ! Ces années, confiées par le Créateur à l'humanité, portent les signes des efforts de l'homme, de ses défaites et de ses victoires (cf. Gaudium et spes, n. 2).
Le risque le plus grand, à ce tournant de l'histoire, est qu'"un très grand nombre de nos contemporains ont beaucoup de mal à discerner les valeurs permanentes ; en même temps, ils ne savent comment les harmoniser avec les découvertes récentes" (Gaudium et spes, n. 4). Voilà un grand défi pour nous, hommes et femmes qui nous apprêtons à entrer dans l'An 2000.
2. "Mais quand vint la plénitude du temps !". La liturgie nous parle de la "plénitude du temps" et nous illumine sur le contenu de cette "plénitude". Dans l'histoire de la grande famille humaine, Dieu a voulu introduire son Verbe éternel, en lui faisant assumer une humanité comme la nôtre. C'est à travers l'événement sublime de l'Incarnation que le temps humain et cosmique a atteint sa plénitude : "Mais quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme [...] afin de nous conférer l'adoption filiale" (Ga 4, 4-5). Voilà le grand mystère : la Parole éternelle de Dieu, Verbum Patris s'est rendue présente parmi les événements qui composent l'histoire terrestre de l'homme. Avec l'incarnation du Fils de Dieu, l'éternité est entrée dans le temps, et l'histoire de l'homme s'est ouverte à un accomplissement transcendant dans l'absolu de Dieu.
Une perspective incroyable est ainsi offerte à l'homme : il peut aspirer à être fils dans le Fils, héritier avec Lui du même destin de gloire. Le pèlerinage de la vie terrestre est donc un chemin qui a lieu dans le temps de Dieu. L'objectif est Dieu lui-même, plénitude du temps dans l'éternité.
3. Aux yeux de la foi, le temps prend ainsi une signification religieuse et cela encore davantage au cours de l'Année jubilaire qui vient de commencer. Le Christ est le Seigneur du temps. Chaque instant du temps humain est placé sous le signe de la rédemption du Seigneur, qui est entré, une fois pour toutes, dans la "plénitude du temps" (cf. Tertio millennio adveniente, n. 10). Dans cette perspective, nous rendons grâce à Dieu pour ce qui a eu lieu au cours de cette année, de ce siècle et de ce millénaire. De façon particulière, nous voulons rendre grâce pour les progrès constants dans le monde de l'esprit. Nous rendons grâce pour les saints de ce millénaire : ceux qui ont été élevés aux honneurs des autels et ceux, encore plus nombreux, qui nous sont inconnus, qui ont rendu le temps saint grâce à leur adhésion fidèle à la volonté de Dieu. Nous rendons grâce également pour toutes les conquêtes et les succès obtenus par l'humanité, dans le domaine scientifique et technique, artistique et culturel.
En ce qui concerne le diocèse de Rome, nous voulons rendre grâce pour l'itinéraire spirituel parcouru au cours des années passées et pour l'accomplissement de la Mission dans la Ville, en vue du grand Jubilé. Je repense à la soirée du 22 mai, veille de la Pentecôte, lorsque nous avons invoqué ensemble l'Esprit Saint, afin que cette expérience pastorale particulière devienne, au cours du nouveau siècle, la forme et le modèle de la vie et de la pastorale de l'Église, à Rome et dans tant d'autres villes et régions du monde, au service de la nouvelle évangélisation.
Alors que nous élevons notre action de grâce à Dieu, nous ressentons le besoin d'en implorer, dans le même temps, la miséricorde sur le millénaire qui se termine. Nous demandons pardon car souvent, hélas, les conquêtes de la technique et de la science, si importantes pour le progrès humain authentique, ont été utilisées contre l'homme : Miserere nostri, Domine, miserere nostri !
4. Deux mille années se sont écoulées depuis que "le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité" (Jn 1, 14). C'est pourquoi le chant de notre louange reconnaissante s'élève en chœur :
Te Deum laudamus.
Nous te louons, Dieu de la vie et de l'espérance.
Nous te louons, Christ, Roi de la gloire, Fils éternel du Père.
Toi, né de la Vierge Mère, tu es notre Rédempteur, tu es devenu notre frère pour le salut de l'homme, et tu viendras dans la gloire pour juger le monde à la fin des temps.
Toi, le Christ, objectif de l'histoire humaine, tu es le point central des attentes de chaque être humain.
C'est à Toi qu'appartiennent les années et les siècles. Le temps t'appartient, ô Christ, qui es le même hier, aujourd'hui et à jamais.
Amen !
OUVERTURE DE LA PORTE SAINTE
DE LA BASILIQUE SAINTE MARIE MAJEURE
HOMÉLIE DE JEAN PAUL II, Samedi 1er janvier 2000, Solennité de Marie Sainte Mère de Dieu, XXXIIIème Journée Mondiale de la Paix
1. "Mais quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme" (Ga 4, 4).
Hier soir, nous nous sommes arrêtés pour méditer sur la signification de ces paroles de Paul, tirées de la Lettre aux Galates, et nous nous sommes demandés en quoi consiste la "plénitude du temps", dont il parle, par rapport aux processus qui marquent le chemin de l'homme le long de l'histoire. Le moment que nous vivons est plus que jamais riche de signification : à minuit, l'année 1999 est entrée dans le passé, et a cédé le pas à une nouvelle année. Nous voici depuis quelques heures dans l'An 2000 !
Qu'est-ce que cela signifie pour nous ? Nous commençons à écrire une autre page de l'histoire. Hier soir, nous avons tourné notre regard vers le passé, vers l'état du monde au début du deuxième millénaire. Aujourd'hui, en commençant l'An 2000, nous ne pouvons manquer de nous interroger sur l'avenir : Quelle direction prendra la grande famille humaine en cette nouvelle étape de son histoire ?
2. En tenant compte d'une nouvelle année qui commence, la liturgie d'aujourd'hui adresse des vœux à tous les hommes de bonne volonté à travers les paroles suivantes : "Que Yahvé te découvre sa face et t'apporte la paix !" (Nb 6, 26).
Que le Seigneur t'accorde la paix ! Tel est le souhait que l'Église adresse à toute l'humanité, le premier jour de la nouvelle année, jour consacré à la célébration de la Journée mondiale de la Paix. Dans le message pour cette Journée, j'ai rappelé certaines conditions et urgences, pour consolider sur le plan international le chemin de la paix. Un chemin malheureusement toujours menacé, comme nous le rappellent les douloureux événements qui ont marqué à plusieurs reprises l'histoire du vingtième siècle. C'est pourquoi nous devons plus que jamais souhaiter la paix au nom de Dieu : que le Seigneur t'accorde la paix !
Je pense en ce moment à la rencontre de prière pour la paix, qui, en octobre 1986, réunit à Assise des représentants des principales religions du monde. Nous étions encore dans la période de ce que l'on appelait la "guerre froide" : réunis ensemble, nous avons prié pour éloigner la lourde menace d'un conflit qui semblait peser sur l'humanité. Nous avons donné voix, d'une certaine façon, à la prière de tous, et Dieu a accueilli la prière qui s'élevait de ses enfants. Même si nous avons dû assister à l'éclatement de dangereux conflits locaux et régionaux, le grand conflit mondial qui s'annonçait à l'horizon nous a toutefois été épargné. Voilà pourquoi, avec une plus grande conscience, en franchissant le seuil du nouveau siècle, nous nous adressons les uns aux autres ce souhait de paix : Que Yahvé te découvre sa face.
An 2000 qui viens vers nous, que le Christ t'accorde la paix !
3. "La plénitude du temps" ! Saint Paul affirme que cette "plénitude" s'est réalisée lorsque Dieu "envoya son Fils, né d'une femme" (Ga 4, 4). Aujourd'hui, huit jours après Noël, premier jour de la nouvelle année, nous rappelons de façon particulière la "Femme" dont parle l'Apôtre, la Mère de Dieu. En donnant le jour au Fils éternel du Père, Marie a contribué à atteindre la plénitude des temps ; elle a contribué de façon particulière à faire en sorte que le temps humain atteigne la mesure de sa plénitude dans l'Incarnation du Verbe.
En ce jour si significatif, j'ai eu la joie d'ouvrir la Porte Sainte de cette vénérable basilique libérienne, la première en Occident dédiée à la Vierge Mère du Christ. À une semaine du rite solennel qui s'est déroulé dans la basilique Saint-Pierre, c'est un peu comme si aujourd'hui, les communautés ecclésiales de chaque nation et continent se réunissaient en esprit ici, sous le regard de la Mère, pour franchir le seuil de la Porte Sainte qu'est le Christ.
C'est en effet à Elle, Mère du Christ et de l'Église, que nous voulons confier l'Année Sainte qui vient de commencer, afin qu'elle protège et encourage le chemin de tous ceux qui se font pèlerins en ce temps de grâce et de miséricorde (cf. Incarnationis mysterium, n. 14).
4. La liturgie de la solennité d'aujourd'hui revêt un caractère profondément marial, même si dans les textes bibliques, cela se manifeste de façon plutôt sobre. Le passage de l'évangéliste Luc résume presque ce que nous avons écouté la nuit de Noël. On y raconte que les pasteurs se rendirent à Bethléem et trouvèrent Marie, Joseph et l'enfant dans la mangeoire. Après l'avoir vu, ils rapportèrent ce qui leur avait été dit de Lui. Et tous s'émerveillèrent du récit des pasteurs. "Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant dans son cœur" (2, 19).
Il vaut la peine de s'arrêter sur cette phrase qui exprime un aspect de la maternité de Marie. Toute l'année liturgique, dans un certain sens, marche sur les traces de cette maternité, à commencer par la fête de l'Annonciation, le 25 mars, exactement neuf mois avant Noël. Le jour de l'Annonciation, Marie entendit les paroles de l'ange : "Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus... L'Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c'est pourquoi l'être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu" (Lc 1, 31-33.35). Et elle répondit : "Qu'il m'advienne selon ta parole !" (ibid., 1, 38).
Marie conçut par l'opération de l'Esprit Saint. Comme chaque mère, elle porta en son sein ce Fils, dont Elle savait qu'il était le Fils unique de Dieu. Elle le mit au monde dans la nuit de Bethléem. C'est ainsi que commença la vie terrestre du Fils de Dieu et sa mission de salut dans l'histoire du monde.
5. "Marie [...] conservait avec soin toutes ces choses, les méditant dans son cœur". Comment s'étonner si la Mère de Dieu se rappelait tout cela de façon particulière, et même unique ? Chaque Mère possède une telle conscience du début d'une nouvelle vie en elle. L'histoire de chaque homme est tout d'abord écrite dans le cœur de sa propre Mère. Il n'est pas étonnant que la même chose ait eu lieu pour la vie terrestre du Fils de Dieu.
"Marie [...] conservait avec soin toutes ces choses, les méditant dans son cœur".
Aujourd'hui, premier jour de l'année nouvelle, au seuil d'une nouvelle année, de ce nouveau millénaire l'Église rappelle cette expérience intérieure de la Mère de Dieu. Elle le fait non seulement en repensant aux événements de Bethléem, de Nazareth et de Jérusalem, c'est-à-dire aux diverses étapes de l'existence terrestre du Rédempteur, mais également en considérant tout ce que sa vie, sa mort et sa résurrection ont suscité dans l'histoire de l'homme.
Marie fut présente avec les Apôtres le jour de la Pentecôte ; elle participa directement à la naissance de l'Église. Depuis lors, sa maternité accompagne l'histoire de l'humanité rachetée, le chemin de la grande famille humaine, destinataire de l'œuvre de la Rédemption.
Au début de l'An 2000, tandis que nous avançons dans le temps jubilaire, nous comptons sur ton "souvenir" maternel, ô Marie ! Nous nous situons sur ce parcours particulier de l'histoire du salut, qui demeure vivant dans ton cœur de Mère de Dieu. Nous te confions les jours de l'Année nouvelle, l'avenir de l'Église, l'avenir de l'humanité, l'avenir de l'univers tout entier.
Marie, Mère de Dieu, Reine de la Paix, veille sur nous.
Marie, Salus Populi Romani, prie pour nous.
Amen !
HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II, Mercredi 2 février 2000, fête de la Présentation du Seigneur au Temple et Jubilé de la vie consacrée
Très chers frères et sœurs !
1. "Et voici qu'il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d'Israël et l'Esprit Saint reposait sur lui [...] Il y avait aussi une prophétesse, Anne" (Lc 2, 25-26.36).
Ces deux figures, Anne et Syméon, accompagnent la présentation de Jésus au temple de Jérusalem. L'évangéliste souligne que chacun d'eux, à sa façon, précède l'événement. En l'un et en l'autre s'exprime l'attente de la venue du Messie. Tous deux portent d'une certaine façon en eux le mystère du temple de Jérusalem. C'est pourquoi tous deux y sont présents - d'une façon que l'on peut définir providentielle - lorsque Jésus y est conduit par ses parents, quarante jours après sa naissance, pour l'offrir au Seigneur.
Syméon et Anne représentent l'attente de tout Israël. C'est à eux qu'il est donné de rencontrer Celui que les prophètes avaient préannoncé depuis des siècles. Illuminés par l'Esprit Saint, les deux vieillards reconnaissent le Messie attendu dans l'Enfant que Marie et Joseph, pour respecter les prescriptions de la Loi du Seigneur, ont porté au Temple.
Les paroles de Syméon possèdent un ton prophétique : le vieillard regarde le passé et préannonce l'avenir. Il dit : "Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s'en aller en paix ; car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël" (Lc 2, 29-32). Syméon exprime l'accomplissement de l'attente, qui constituait sa raison de vivre. Il en va de même pour la prophétesse Anne, qui se réjouit à la vue de l'Enfant et qui en parle "à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem" (Lc 2, 38).
2. Chaque année, la fête liturgique de ce jour réunit auprès de la tombe de Pierre une grande foule de personnes consacrées. Aujourd'hui, la foule est devenue une multitude, car des personnes consacrées provenant de toutes les parties du monde sont présentes. Très chers frères et sœurs, vous célébrez aujourd'hui votre Jubilé, le Jubilé de la Vie consacrée. Je vous accueille avec le baiser de paix évangélique !
Je salue les Supérieurs et les Supérieures des divers Instituts et Congrégations, et je vous salue tous, chers frères et sœurs, qui avez voulu vivre l'expérience jubilaire en franchissant le seuil de la Porte Sainte de la Basilique patriarcale vaticane. À travers vous, ma pensée rejoint tous vos confrères et consœurs présents dans le monde : je leur adresse à eux aussi mon salut affectueux.
Rassemblés autour de la Tombe du Prince des Apôtres en cette Année jubilaire, vous désirez exprimer avec une évidence particulière le lien profond qui lie la vie consacrée au Successeur de Pierre. Vous êtes venus ici pour déposer sur l'autel du Seigneur les espérances et les problèmes de vos instituts respectifs. Dans l'Esprit du Jubilé, vous rendez grâce à Dieu pour le bien accompli et, dans le même temps, vous demandez pardon pour les manquements éventuels qui ont marqué la vie de vos Familles religieuses. Vous vous interrogez, au début du nouveau millénaire, à propos des façons les plus efficaces pour contribuer, dans le respect du charisme originel, à la nouvelle évangélisation, en atteignant les nombreuses personnes qui ignorent le Christ. Dans cette perspective, votre invocation s'élève de façon fervente vers le Maître de la moisson, afin qu'il suscite dans le cœur de nombreux jeunes garçons et jeunes filles, le désir de se donner totalement à la cause du Christ et de l'Évangile.
Je m'unis volontiers à votre prière. Ayant été pèlerin dans de nombreuses parties du monde, j'ai pu me rendre compte de la valeur de votre présence prophétique pour tout le peuple chrétien. Les hommes et les femmes de la génération actuelle ont un grand besoin de rencontrer le Seigneur et son message de salut libérateur. Et je rends volontiers hommage, également en cette circonstance, à l'exemple de dévouement évangélique généreux offert par vos innombrables confrères et consœurs, qui travaillent souvent dans des conditions difficiles. Ils se prodiguent sans réserve, au nom du Christ, au service des pauvres, des exclus, des derniers.
Beaucoup d'entre eux ont payé, ces dernières années aussi, par le témoignage suprême du sang leur choix de fidélité au Christ et à l'homme, sans hésitations ni compromis. Que le tribut de notre admiration et de notre reconnaissance leur soit destiné !
3. La présentation de Jésus au Temple jette une lumière particulière sur votre choix, très chers frères et sœurs. Ne vivez-vous pas peut-être vous aussi les mystères de l'attente de la venue du Christ, manifestée et presque personnifiée par Syméon et Anne ? Vos vœux n'expriment-ils pas, avec une intensité particulière, cette attente de la rencontre avec le Messie que les deux israélites âgés portaient dans leur cœur ? Figures de l'Ancien Testament placées sur le seuil du Nouveau, ils manifestent une attitude intérieure qui n'est pas tombée en désuétude. Vous en avez fait la vôtre, projetés comme vous l'êtes vers l'attente du retour de l'Époux.
Le témoignage eschatologique appartient à l'essence de votre vocation. Les vœux de pauvreté, d'obéissance, de chasteté pour le Royaume de Dieu constituent un message que vous lancez au monde à propos du destin définitif de l'homme. Il s'agit d'un message précieux : "Celui qui veille pour attendre l'accomplissement des promesses du Christ est en mesure de communiquer l'espérance à ses frères et sœurs, souvent découragés et pessimistes face à l'avenir" (Vita consecrata, n. 27).
4. "L'Esprit Saint reposait sur lui" (Lc 2, 26). Ce que l'évangéliste dit à propos de Syméon peut également vous être appliqué, vous que l'Esprit conduit vers une expérience particulière du Christ. Avec la force rénovatrice de son amour, Il veut faire de vous des témoins efficaces de conversion, de pénitence, de vie nouvelle.
Avoir le cœur, l'affection, les intérêts et les sentiments centrés sur Jésus constitue l'aspect le plus grand du don que l'Esprit opère en vous. Il vous rend conformes à Lui, chaste, pauvre et obéissant. Et les conseils évangéliques, loin d'être un renoncement qui appauvrit, constituent un choix qui libère la personne pour une réalisation plus complète de ses potentialités.
L'évangéliste note à propos de la prophétesse Anne qu'"elle ne quittait pas le temple" (Lc 2, 37). La première vocation de celui qui se place à la suite du Christ avec un cœur indivis est celle d'"être son compagnon" (Mc 3, 14), d'être en communion avec Lui, en écoutant sa parole en louant sans cesse Dieu (cf. Lc 2, 38). Je pense en ce moment à la prière, en particulier à la prière liturgique, qui s'élève de nombreux monastères et communautés de vie consacrée, présents dans chaque coin de la terre. Chers frères et sœurs, faites retentir dans l'Église votre louange avec humilité et constance et le chant de votre vie trouvera des échos profonds dans le cœur du monde.
5. La joyeuse expérience de la rencontre avec Jésus, la joie et la louange qui jaillissent du cœur ne peuvent pas rester cachées. Le service à l'Évangile rendu par les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique, dans la variété des formes que l'Esprit Saint a suscitées dans l'Église, naît toujours d'une expérience d'amour et d'une rencontre vivante avec le Christ. Il naît du partage de son labeur et de son offrande incessante au Père.
Invitées à tout quitter pour suivre le Christ, vous, personnes consacrées, renoncez à définir votre existence à partir de la famille, de la profession et des intérêts terrestres, et vous choisissez le Seigneur comme unique critère d'identification. Vous acquérez ainsi une nouvelle identité familiale. Pour vous, les paroles suivantes du divin Maître comptent de façon particulière : "Voici mon frère, ma sœur et ma mère" (cf. Mc 3, 35). L'invitation au renoncement, vous le savez bien, n'est pas pour vous laisser "sans famille", mais pour vous rendre les premiers membres qualifiés de la "nouvelle famille", témoignage et prophétie pour tous ceux que Dieu veut appeler et introduire dans sa maison.
6. Très chers amis, que la Vierge Marie soit à vos côtés à chaque moment de votre vie, comme exemple et comme soutien. C'est à Elle que Syméon révéla le mystère du Fils et de l'épée qui lui aurait "transpercé l'âme" (Lc 2, 35). C'est à Elle que je vous confie, vous ici présents, ainsi que toutes les personnes de vie consacrée qui célèbrent le Jubilé :
Vierge Marie, Mère du Christ et de l'Église,
tourne le regard vers les hommes et vers les femmes
que ton Fils a appelés à le suivre
dans la totale consécration à son amour :
qu'ils se laissent toujours guider par l'Esprit,
qu'ils soient inlassables dans le don d'eux-mêmes et dans le service au Seigneur,
pour être de fidèles témoins
de la joie qui naît de l'Évangile
et des annonciateurs de la Vérité
qui guide l'homme aux sources de la Vie immortelle.
Amen !
HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II, Vendredi 11 février 2000, Journée mondiale des malades et du personnel de la santé
1. "L'"Astre" d'en-haut nous a visités" (cf. Lc 1, 78). Avec ces paroles, Zacharie préannonçait la venue désormais proche du Messie dans le monde.
Dans la page évangélique qui vient d'être proclamée, nous avons revécu l'épisode de la Visitation : la visitation de Marie à sa cousine Élisabeth, la visitation de Jésus à Jean, la visitation de Dieu à l'homme.
Très chers frères et sœurs malades, qui êtes aujourd'hui venus sur cette place pour célébrer votre Jubilé, l'événement que nous vivons est lui aussi l'expression d'une visitation particulière de Dieu. Conscient de cela, je vous accueille et je vous salue cordialement. Vous êtes dans le cœur du Successeur de Pierre, qui partage chacune de vos inquiétudes et de vos angoisses : soyez les bienvenus ! Avec une profonde participation, je célèbre aujourd'hui le grand Jubilé de l'An 2000 avec vous, et avec les agents de monde de la santé, les proches, les volontaires qui sont à vos côtés avec un dévouement attentif.
Je salue Mgr Javier Lozano Barragán, Président du Conseil pontifical pour la Pastorale des Services de la Santé, ainsi que ses collaborateurs, qui ont organisé cette rencontre jubilaire. Je salue les cardinaux et les évêques présents, ainsi que les prélats et les prêtres qui ont accompagné des groupes de malades à la célébration d'aujourd'hui. Je salue le Ministre de la santé du gouvernement italien et les autres Autorités qui sont intervenues. Enfin, j'adresse un salut reconnaissant aux très nombreux professionnels et volontaires, qui se sont rendus disponibles pour être au service des malades au cours de ces journées.
2. "L'"Astre" d'en-haut nous a visités". Oui ! Aujourd'hui, Dieu nous a visités. Quelle que soit la situation, il est avec nous. Mais le Jubilé représente une expérience tout à fait particulière de sa visitation. En se faisant homme, le Fils de Dieu est venu visiter chaque personne, et pour chacun, il s'est fait "la Porte" : Porte de la vie, Porte du salut. L'homme doit entrer à travers cette Porte s'il veut trouver le salut. Chacun de nous est invité à franchir ce seuil.
Aujourd'hui, c'est vous en particulier qui êtes invités à le franchir, chers malades et personnes qui souffrez, venus sur la place Saint-Pierre à Rome, de l'Italie et du monde entier. Vous êtes invités vous aussi qui, à travers la télévision, vous unissez à nous dans la prière du Sanctuaire de Czestochowa en Pologne : que vous parvienne mon salut cordial, que j'étends volontiers à ceux qui, à la télévision et à la radio, suivent notre célébration en Italie et à l'étranger.
Très chers frères et sœurs, certains de vous sont depuis des années immobilisés dans un lit de douleur : je prie Dieu afin que la rencontre d'aujourd'hui constitue pour eux un extraordinaire soulagement physique et spirituel ! Je désire que cette célébration émouvante offre à tous, personnes en bonne santé et malades, l'opportunité de méditer sur la valeur salvifique de la souffrance.
3. La douleur et la maladie font partie du mystère de l'homme sur la terre. Certes, il est juste de lutter contre la maladie, car la santé est un don de Dieu. Mais il est également important de savoir lire le dessein de Dieu lorsque la souffrance frappe à notre porte. La "clef" de cette lecture est constituée par la Croix du Christ. Le Verbe incarné est venu à la rencontre de notre faiblesse en l'assumant en lui dans le mystère de la Croix. Depuis, chaque souffrance peut acquérir un sens, qui la rend singulièrement précieuse. Depuis deux mille ans, depuis le jour de la Passion, la Croix brille comme manifestation suprême de l'amour que Dieu a pour nous. Celui qui sait l'accueillir dans sa vie fait l'expérience de la façon dont la douleur, illuminée par la foi, devient une source d'espérance et de salut.
Que pour vous, le Christ soit la Porte, chers malades appelés à supporter en ce moment une croix plus lourde. Que le Christ soit également la Porte pour vous, chers accompagnateurs, qui prenez soin d'eux. Comme le bon Samaritain, chaque croyant doit offrir de l'amour à celui qui vit dans la souffrance. Il n'est pas permis de "passer son chemin" face à celui qui est éprouvé par la maladie. Il faut plutôt s'arrêter, se pencher sur la maladie et la partager généreusement, en soulageant les peines et les difficultés.
4. Saint Jacques écrit : "Quelqu'un parmi vous est-il malade ? Qu'il appelle les presbytres de l'Église et qu'ils prient sur lui après l'avoir oint d'huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient et le Seigneur le relèvera. S'il a commis des péchés, ils lui seront remis" (Jc 5, 14-15). Nous revivrons de façon particulière cette exhortation de l'Apôtre lorsque, d'ici peu, certains de vous, chers malades, recevront le sacrement de l'Onction des Malades. Celui-ci, en redonnant vigueur spirituelle et physique, souligne bien que le Christ est pour la personne qui souffre la Porte qui conduit à la vie.
Chers malades, voici le moment culminant de votre Jubilé ! En franchissant le seuil de la Porte Sainte, unissez-vous à tous ceux qui, dans chaque partie du monde, l'ont déjà franchie et à ceux qui la franchiront au cours de l'Année jubilaire. Que passer à travers la Porte Sainte soit le signe de votre entrée spirituelle dans le mystère du Christ, le rédempteur crucifié et ressuscité, qui par amour "nos souffrances a porté et de nos douleurs s'est chargé" (cf. Is 53, 4).
6. L'Église entre dans le nouveau millénaire en serrant sur son cœur l'Évangile de la souffrance, qui est annonce de rédemption et de salut. Chers frères et sœurs malades, vous êtes des témoins singuliers de cet Évangile. Le troisième millénaire attend ce témoignage des chrétiens malades. Il l'attend également de vous, agents de la pastorale du monde de la santé, qui avec des rôles différents accomplissez auprès des malades une mission très importante et appréciée.
Que la Vierge Immaculée se penche sur chacun de vous, Elle qui à Lourdes est venue nous visiter, comme nous le rappelons aujourd'hui avec joie et reconnaissance. Dans la grotte de Massabielle, Elle confia à sainte Bernadette un message qui porte au cœur de l'Évangile : à la conversion et à la pénitence, à la prière et à l'abandon confiant entre les mains de Dieu.
Avec Marie, la Vierge de la Visitation, élevons nous aussi au Seigneur le "Magnificat", qui est le chant de l'espérance de tous les pauvres, les malades, les personnes qui souffrent dans le monde, lesquels exultent de joie car ils savent que Dieu est à leurs côtés comme Sauveur.
Avec la Très Sainte Vierge, nous voulons proclamer : "Mon âme exalte le Seigneur" et diriger nos pas vers la Porte jubilaire : Jésus-Christ, qui le même hier, aujourd'hui et à jamais !
HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II LORS DE LA CÉLÉBRATION DU JUBILÉ DE LA CURIE ROMAINE, Mardi 22 février 2000
1. "Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église" (Mt 16, 18).
Nous avons franchi la Porte Sainte de la basilique vaticane en tant que pèlerins, et à présent la Parole de Dieu attire notre attention sur ce que le Christ a dit à Pierre et de Pierre.
Nous sommes réunis autour de l'Autel de la Confession, placé sur la tombe de l'Apôtre, et notre assemblée est formée par cette particulière communauté de service qui s'appelle la Curie romaine. Le "ministerium petrinum", c'est-à-dire le service propre à l'Évêque de Rome, avec lequel chacun de vous dans son propre domaine de travail est appelé à collaborer, nous unit dans une unique famille et inspire notre prière en ce moment solennel que la Curie romaine vit aujourd'hui, fête de la Chaire de saint Pierre.
Nous tous, et en premier lieu moi-même, sommes profondément touchés par les paroles de l'Évangile qui viennent d'être proclamées : "Tu es le Christ... Tu es Pierre" (Mt 16, 16.18). Dans cette basilique, auprès du mémorial du martyre du Pêcheur de Galilée, elles retentissent avec une éloquence particulière, amplifiée par l'intense climat spirituel du Jubilé bimillénaire de l'Incarnation.
2. "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant" (Mt 16, 16) : telle est la confession de foi du Prince des Apôtres. C'est également la confession que nous renouvelons aujourd'hui, vénérés frères cardinaux, évêques et prêtres, ainsi que vous tous, très chers religieux, religieuses et laïcs, qui prêtez votre collaboration appréciée dans le cadre de la Curie romaine. Nous répétons les lumineuses paroles de l'Apôtre avec une émotion particulière, en ce jour où nous célébrons notre Jubilé spécial.
Et la réponse du Christ retentit avec force dans notre âme : "Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église" (Mt 16, 18). L'évangéliste Jean atteste que Jésus avait attribué à Simon le nom de "Céphas" dès la première rencontre, lorsque son frère André l'avait conduit à lui (cf. Jn 1, 41-42). En revanche, le récit de Matthieu confère la plus grande importance à cet acte du Christ, en le plaçant à un moment central du ministère messianique de Jésus, qui explique la signification du nom "Pierre" en le rapportant à l'édification de l'Église.
"Tu es le Christ" : sur cette profession de foi de Pierre, et sur la déclaration de Jésus qui s'ensuit : "Tu es Pierre", se fonde l'Église. Un fondement invincible, que les puissances du mal ne peuvent pas abattre : la volonté même du "Père qui est dans les cieux" (Mt 16, 17) le protège. La Chaire de Pierre, que nous célébrons aujourd'hui, ne repose pas sur des certitudes humaines - "la chair et le sang" - mais sur le Christ, pierre d'angle. Et nous aussi, comme Simon, nous nous sentons "bienheureux", car nous savons n'avoir aucun motif de nous vanter, si ce n'est dans le dessein éternel et providentiel de Dieu.
3. "J'aurai soin moi-même de mon troupeau et je m'en occuperai" (Ez 34, 11). La première Lecture, tirée du célèbre oracle du prophète Ézéchiel sur les pasteurs d'Israël, évoque avec force le caractère pastoral du ministère pétrinien. C'est ce caractère qui détermine, indirectement, la nature et le service de la Curie romaine, dont la mission est précisément de collaborer avec le Successeur de Pierre pour l'accomplissement de la tâche qui lui est confiée par le Christ de paître son troupeau.
"C'est moi qui ferai paître mes brebis et c'est moi qui les ferai reposer" (Ez 34, 11.15). "C'est moi" : ce sont les paroles les plus importantes. En effet, elles manifestent la détermination avec laquelle Dieu entend prendre l'initiative, en s'occupant de son peuple en première personne. Nous savons que la promesse - "c'est moi" - est devenue réalité. Elle s'est réalisée dans la plénitude des temps, lorsque Dieu a envoyé son Fils, le Bon Pasteur, pour paître le troupeau "par la puissance de Yahvé" (Mi 5, 3). Il l'a envoyé pour rassembler les fils de Dieu dispersés en s'offrant lui-même comme agneau, douce victime d'expiation, sur l'autel de la croix.
Tel est le modèle de Pasteur, que Pierre et les autres Apôtres ont appris a connaître et à imiter en étant avec Jésus et en partageant son ministère messianique (cf. Mc 3, 14-15). On en entend l'écho dans la seconde Lecture, dans laquelle Pierre se définit "témoin des souffrances du Christ et qui dois participer à la gloire qui va être révélée" (1 P 5, 1). Le pasteur Pierre est entièrement modelé par le Pasteur Jésus et par le dynamisme de sa Pâque. Le "ministère pétrinien" est enraciné dans cette singulière conformation au Christ Pasteur de Pierre et de ses Successeurs, une conformation qui a son fondement dans un charisme d'amour particulier : "M'aimes-tu plus que ceux-ci ?... Pais mes brebis" (Jn 21, 15).
4. Dans une occasion comme celle que nous vivons, le Successeur de Pierre ne peut pas oublier ce qui se produisit avant la passion du Christ, dans le jardin des oliviers, après la dernière Cène. Aucun des Apôtres ne semblait se rendre compte de ce qui allait arriver et que Jésus connaissait bien : Il savait qu'il se rendait là pour veiller et prier, et préparer ainsi "son heure", l'heure de la mort sur la croix.
Il avait dit aux Apôtres : "Tous vous aller succomber, car il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées" (Mc 14, 27). Et Pierre répondit : "Même si tous succombent, du moins pas moi !" (Mc 14, 29) Jamais je ne succomberai, jamais je ne te laisserai... Et Jésus lui dit : "En vérité, je te le dis : toi, aujourd'hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m'auras renié trois fois" (Mc 14, 30) "Dussé-je mourir avec toi, non, je ne te renierai pas" (Mc 14, 31), avait fermement répliqué Pierre, et avec lui tous les autres Apôtres. Et Jésus : "Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais moi j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères" (Lc 22, 31-32).
Voilà la promesse de Jésus, notre certitude réconfortante : le ministère pétrinien ne se fonde pas sur la capacité et sur les forces humaines, mais sur la prière du Christ, qui implore le Père pour que la foi de Simon "ne défaille pas" (Lc 22, 32). "Une fois revenu", Pierre pourra accomplir son service parmi ses frères. Le retour de l'Apôtre - nous pouvons presque dire sa seconde conversion - constitue ainsi le passage décisif dans son itinéraire à la suite du Seigneur.
5. Très chers frères et sœurs qui prenez part à cette célébration jubilaire de la Curie romaine, les paroles du Christ à Pierre ne doivent jamais s'effacer de notre mémoire. Notre passage de la Porte Sainte pour puiser à la grâce du grand Jubilé, doit être animé par un profond esprit de conversion. Nous sommes précisément aidés en cela par l'épisode de Pierre, par son expérience de la faiblesse humaine, qui le conduisit, peu après le dialogue avec Jésus que nous venons de rappeler, à oublier les promesses faites avec tant d'insistance et à renier son Seigneur. Malgré son péché et ses limites, le Christ le choisit et l'appela à une très haute tâche : celle d'être le fondement de l'unité visible de l'Église et de confirmer les frères dans la foi.
Ce qui eut lieu au cours de la nuit entre le jeudi et le vendredi de la Passion fut décisif dans cet épisode. Le Christ, conduit à l'extérieur de la maison du grand prêtre, fixa Pierre dans les yeux. L'Apôtre, qui venait de le renier trois fois, foudroyé par ce regard, comprit tout. Les paroles du Maître lui revinrent à l'esprit et il sentit son cœur transpercé : "Et, sortant, il pleura amèrement" (Lc 22, 62). Les pleurs de Pierre, nous touchent au plus profond de nous-mêmes, au point qu'ils nous poussent à une authentique purification intérieure. "Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur !", s'était-il exclamé un jour, après la pêche miraculeuse (Lc 5, 8). Très chers frères et sœurs, faisons nôtre cette invocation de Pierre, alors que nous célébrons notre saint Jubilé. Le Christ renouvellera pour nous aussi - nous l'espérons avec une humble confiance - ses prodiges : il nous accordera en surabondance sa grâce rédemptrice et il accomplira de nouvelles pêches miraculeuses, pleines de promesses pour la mission de l'Église dans le troisième millénaire.
Très Sainte Vierge, qui as accompagné par la prière les premiers pas de l'Église naissante, veille sur notre chemin jubilaire. Obtiens pour nous de faire l'expérience, comme Pierre, du soutien constant du Christ. Aide-nous à vivre notre mission au service de l'Évangile, dans la fidélité et dans la joie, dans l'attente du retour glorieux du Seigneur, Jésus-Christ, le même hier, aujourd'hui et à jamais.
HOMÉLIE, Mercredi 23 février 2000
1. "Je suis Yahvé qui t'ai fait sortir d'Ur des Chaldéens, pour te donner ce pays en possession [...] Ce jour-là Yahvé conclut une alliance avec Abraham en ces termes : "À ta postérité je donne ce pays, du Fleuve d'Égypte jusqu'au Grand Fleuve, le fleuve d'Euphrate" (Gn 15, 7.18).
Avant que Moïse n'entendit sur le Mont Sinaï les célèbres paroles de Yahvé : "Je suis Yahvé, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude" (Ex 20, 2), le Patriarche Abraham avait déjà entendu d'autres paroles : "Je suis Yahvé, ton Dieu, qui t'ai fait sortir d'Ur des Chaldéens". Nous devons donc nous tourner par la pensée vers ce lieu important dans l'histoire du Peuple de Dieu, pour y chercher les prémisses de l'alliance de Dieu avec l'homme. Voilà pourquoi, en cette année du grand Jubilé, alors que nous retournons le cœur ouvert aux débuts de l'alliance de Dieu avec l'humanité, notre regard se tourne vers Abraham, vers le lieu où il entendit l'appel de Dieu et où il répondit à celui-ci avec l'obéissance de la foi. En même temps que nous, les juifs et les musulmans se tournent eux aussi vers la figure d'Abraham comme vers un modèle de soumission inconditionnée à la volonté de Dieu. (cf. Nostra aetate, n. 3).
L'auteur de la Lettre aux Hébreux écrit : "Par la foi, Abraham obéit à l'appel de partir vers un pays qu'il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait" (11, 8). Voilà : Abraham appelé par l'Apôtre Paul "notre Père dans la foi" (cf. Rm 4, 11-16), crut à Dieu, se fia à Lui qui l'appelait. Il crut à la promesse. Dieu dit à Abraham : "Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t'indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction. [...] Par toi se béniront tous les clans de la terre" (Gn 12, 1-3). Peut-être sommes-nous en train de parler de l'itinéraire d'une des multiples migrations typiques d'une époque où l'élevage des troupeaux était une forme fondamentale de la vie économique ? C'est probable. Certainement, mais cependant, il ne s'agit pas seulement de cela. Dans l'histoire d'Abraham, à partir duquel commença l'histoire du salut, nous pouvons déjà percevoir une autre signification de l'appel et de la promesse. La terre, vers laquelle se dirige l'homme guidé par la voix de Dieu, n'appartient pas exclusivement à la géographie de ce monde. Abraham, le croyant qui accueille l'invitation de Dieu, est celui qui se dirige dans la direction d'une terre promise qui ne se trouve pas ici bas.
2. Nous lisons dans la Lettre aux Hébreux : "Par la foi, Abraham, mis à l'épreuve, a offert Isaac, et c'est son fils unique qu'il offrait en sacrifice, lui qui était le dépositaire des promesses, lui à qui il avait été dit : C'est par Isaac que tu auras une postérité" (11, 17-18). Voilà l'apogée de la foi d'Abraham. Abraham est mis à l'épreuve par ce Dieu en qui il avait placé sa confiance, par ce Dieu duquel il avait reçu la promesse concernant un avenir lointain : "C'est par Isaac que tu auras une postérité" (He 11, 18). Il est cependant appelé à offrir précisément Isaac en sacrifice à Dieu, son fils unique, à qui étaient liées toutes ses espérances, du reste conformes à la promesse divine. Comment pourra s'accomplir la promesse que Dieu lui a faite d'une nombreuse descendance, si Isaac, l'unique fils, devra être offert en sacrifice ?
Grâce à la foi, Abraham sort victorieux de cette épreuve, une épreuve dramatique qui mettait directement en question sa foi. "Dieu, pensait-il, - écrit l'auteur de la Lettre aux Hébreux - est capable même de ressusciter les morts" (11, 19). En cet instant humainement tragique, où il était désormais prêt à infliger le coup mortel à son fils, Abraham ne cessa pas de croire. Au contraire, sa foi dans la promesse de Dieu atteint son sommet. Il pensait : "Dieu est capable même de ressusciter les morts" (He 11, 19). Ainsi pensait ce père éprouvé, humainement parlant, au-delà de toute mesure. Et sa foi, son total abandon en Dieu, ne le déçut pas. Il est écrit : "C'est pour cela qu'il recouvra son fils". Il recouvra Isaac, car il crut à Dieu jusqu'au bout et de façon inconditionnée.
L'Auteur de la Lettre semble exprimer quelque chose de plus : toute l'expérience d'Abraham lui apparaît une analogie de l'événement salvifique de la mort et de la résurrection du Christ. Cet homme, placé à l'origine de notre foi, fait partie du dessein divin éternel. Selon une tradition, le lieu où Abraham fut sur le point de sacrifier son propre fils, est le même sur lequel un autre père, le Père éternel, devait accepter l'offrande de son Fils unique, Jésus-Christ. Le sacrifice d'Abraham apparaît ainsi comme une annonce prophétique du sacrifice du Christ. "Car Dieu - écrit saint Jean - a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique" (3, 16). Le Patriarche Abraham, notre père dans la foi, sans le savoir, introduit d'une certaine façon tous les croyants dans le dessein éternel de Dieu, dans lequel se réalise la rédemption du monde.
3. Un jour le Christ affirma : "En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham existât, Je Suis" (Jn 8, 58), et ces paroles provoquèrent l'émerveillement des auditeurs qui objectèrent : "Tu n'as pas cinquante ans et tu as vu Abraham ?" (Jn 8, 57). Ceux qui réagissaient ainsi, raisonnaient de façon purement humaine, et c'est pourquoi ils n'acceptèrent pas ce que le Christ disait : "Es-tu donc plus grand qu'Abraham, notre Père, qui est mort ? Les prophètes aussi sont morts. Qui prétends-tu être ?" (Jn 8, 53). Jésus leur répliqua : "Abraham, votre père exulta à la pensée qu'il verrait mon Jour. Il l'a vu et fut dans la joie" (Jn 8, 56). La vocation d'Abraham apparaît complètement orientée vers le jour dont parle le Christ. Là, les calculs humains ne sont pas valables ; il faut appliquer la mesure de Dieu. Ce n'est qu'alors que nous pouvons comprendre la juste signification de l'obéissance d'Abraham, qui "en espérant contre tout espérance, crut" (Rm 4, 18). Il espéra devenir le père de nombreuses nations, et aujourd'hui il se réjouit certainement avec nous, car la promesse de Dieu s'accomplit au cours des siècles, de génération en génération.
Avoir cru, en espérant contre toute espérance, "lui fut compté comme justice" (Rm 4, 22), non seulement pour lui, mais également pour nous tous, ses descendants dans la foi. Nous "qui croyons en celui qui ressuscita d'entre les morts Jésus notre Seigneur" (Rm 4, 24), mis à mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification (cf. Rm 4, 25). Cela, Abraham ne le savait pas ; toutefois grâce à l'obéissance de la foi, Abraham se dirige vers l'accomplissement de toutes les promesses divines, animé par l'espérance qu'elles se seraient réalisées. Et existe-t-il plus grande promesse que celle qui s'est accomplie dans le mystère pascal du Christ ? Dans la foi d'Abraham, Dieu tout-puissant a véritablement établi une alliance éternelle avec le genre humain, et l'accomplissement définitif de celle-ci est Jésus-Christ. Le Fils unique du Père, de sa même substance, s'est fait Homme pour nous introduire, à travers l'humiliation de la Croix et la gloire de la résurrection, dans la terre de salut que Dieu, riche de miséricorde, a promis à l'humanité dès le début.
4. Le modèle inimitable du peuple racheté, en marche vers l'accomplissement de cette promesse universelle, est Marie, "celle qui a cru en l'accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur" (Lc 1, 45).
Fille d'Abraham selon la foi, outre que selon la chair, Marie en partagea en première personne l'expérience. Elle aussi, comme Abraham, accepta l'immolation du Fils, mais alors que le sacrifice effectif d'Isaac ne fut pas demandé à Abraham, le Christ but le calice de la souffrance jusqu'à la dernière goutte. Et Marie participa personnellement à l'épreuve de son Fils, croyant et espérant, debout à côté de la croix (cf. Jn 19, 25).
C'était l'épilogue d'une longue attente. Formée dans la méditation des pages prophétiques, Marie savait ce qui l'attendait et en exaltant la miséricorde de Dieu, fidèle à son peuple de génération en génération, elle exprimait sa propre adhésion à son dessein de salut ; elle exprimait en particulier son "oui" à l'événement central de ce dessein, le sacrifice de cet Enfant qu'elle portait dans son sein. Comme Abraham, elle acceptait le sacrifice de son Fils.
Aujourd'hui, nous unissons notre voix à la sienne, et avec Elle, la Vierge Fille de Sion, nous proclamons que Dieu s'est rappelé de sa miséricorde, "selon qu'il l'avait annoncé à nos pères - en faveur d'Abraham et de sa postérité à jamais" (Lc 1, 55).