Messe du Pape François à Sainte-Marthe, vendredi 11 novembre 2016
Lettre d'amour
L’amour chrétien est toujours « concret », avec de nombreuses « œuvres de miséricorde », car il a comme critère l’incarnation du Christ ; c’est pour cette raison que l’on ne doit jamais tomber dans le séduisant « processus » d’ »intellectualiser et idéologiser » qui « désincarne », en arrivant ainsi au « triste spectacle d’un Dieu sans Christ, d’un Christ sans Église et d’une Église sans peuple ». C’est contre le risque de croire à « un amour de roman ou de feuilleton télévisé, mondain, philosophique, abstrait et soft » que le Pape a mis en garde, en s’inspirant du passage de la seconde lettre de saint Jean (1, 3-9) proposée par la liturgie. On y lit, en effet : « Et maintenant, Dame, bien que ce ne soit pas un commandement nouveau que je t’écris mais celui que nous possédons depuis le début, je te le demande, aimons-nous les uns les autres ». C’est une invitation à marcher « dans l’amour ». « De quel amour s’agit-il ? ». « Parce qu’on utilise ce mot aujourd’hui, mais il a toujours été utilisé, pour de nombreuses choses : c’est de l’amour, c’est de l’amour ». Voilà pourquoi il faut bien comprendre « de quel amour » il s’agit. Est-ce « l’amour, par exemple, d’un roman ou d’un feuilleton télévisé, car dans ce cas aussi on dit que c’est de l’amour ? ». Ou bien est-ce « l’amour théorique, des philosophes ? ». « Le critère de l’amour chrétien est l’incarnation du Verbe ». Et « celui qui dit que l’amour chrétien est une autre chose, celui-là est l’antéchrist, qui ne reconnaît pas que le Verbe est venu en s’incarnant ». C’est précisément « celle-ci notre vérité : Dieu a envoyé son Fils, il s’est incarné et il a mené une vie comme la nôtre ». Voilà pourquoi on doit « aimer comme a aimé Jésus ; comme nous l’a enseigné Jésus ; aimer selon l’exemple de Jésus ; aimer, en marchant sur la route de Jésus ». Et « la route de Jésus est donner la vie ». Dans le passage évangélique de Luc (17, 26-37), « Jésus nous avertit : celui qui cherchera à sauver sa propre vie la perdra ; mais celui qui la perdra, la gardera vivante ». De fait, « il a perdu la vie par amour, pour la retrouver dans sa résurrection ». Donc, « l’unique manière d’aimer comme a aimé Jésus est de sortir sans cesse de son propre égoïsme et d’aller au service des autres ». En revenant à la lettre de Jean, le Pape a répété les paroles avec lesquelles le pasteur « avertit » la « dame » : « Ayez les yeux sur vous, pour ne pas perdre le fruit de nos travaux, mais recevoir au contraire une pleine récompense ». C’est une invitation à prêter attention, avec un élément en plus : « Celui qui va au-delà et qui ne reste pas dans la doctrine du Christ, ne possède pas Dieu. Celui qui en revanche reste dans la doctrine, possède le Père et le Fils ». François a fait référence au mot grec « proagon », qui est « si fort », pour indiquer « celui qui va, celui qui marche au-delà ». Et « de là naissent toutes les idéologies sur l’amour, les idéologies sur l’Église, les idéologies qui ôtent la chair du Christ à l’Église ». Mais précisément « ces idéologies désincarnent l’Église ». Elles conduisent à dire : « Oui, je suis catholique ; oui, je suis chrétien ; j’aime tout le monde d’un amour universel ». Mais « cela est très éthéré ». En revanche, « un amour est toujours au dedans, concret, et pas au-delà de cette doctrine de l’incarnation du Verbe ». « Celui qui veut de l’amour, non comme le Christ aime son épouse, l’Église, avec sa propre chair et en donnant la vie, aime idéologiquement : il n’aime pas de tout son corps et de toute son âme ». Et « cette manière de faire des théories, des idéologies, également des propositions de religiosité qui ôtent la chair au Christ, qui ôtent la chair à l’Église, vont au-delà et abîment la communauté, abîment l’Église ». On ne doit « jamais aller au-delà du sein de la mère, de la sainte mère Église hiérarchique ». La lettre de Jean révèle son amour pour l’Église, en particulier quand il rappelle précisément que « si nous commençons à théoriser sur l’amour, sur le fait de marcher dans l’amour en dehors de l’Église, en dehors de l’incarnation du Verbe, nous arriverons à une réalité très fréquente dans l’histoire de l’Église, également de nos jours ; nous arriverons à la transformation de ce que veut Dieu, qu’il a voulu avec l’incarnation du Verbe ; nous arriverons à un Dieu sans Christ, à un Christ sans Église et à une Église sans peuple ». Et « tout cela dans ce processus de désincarnation de l’Église ». Avant de reprendre la célébration, François a demandé de prier « le Seigneur pour que jamais notre chemin dans l’amour ne fasse de nous un amour abstrait ». Et pour que l’amour soit en revanche « concret, avec les œuvres de miséricorde », pour toucher « la chair du Christ, du Christ incarné ».